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mardi 24 mars 2015

Singapour: décès de l'ex-Premier ministre, Lee Kuan Yew, "figure légendaire en Asie"

Le premier et ancien chef du gouvernement de Singapour, Lee Kuan Yew, principal artisan de la transformation de la cité-Etat en une des économies les plus florissantes d'Asie qu'il a dirigée d'une main de fer, est décédé lundi à l'âge de 91 ans.

mercredi 24 août 2011

REPORTAGE - Singapour, berceau de la «Renaissance asiatique» - Florence Compain

Le Figaro, no. 20857 - Le Figaro, mercredi 24 août 2011, p. 2

Déjà pionnière, la cité-État aspire à devenir « la ville la plus intelligente au monde ». À condition d'échapper au scénario catastrophe qui la priverait de ses avantages comparatifs.

Tout a disparu. Le mercantilisme, les tableaux d'honneur économiques et financiers, l'arrogance. Singapour n'est plus. À l'été 2031, les derniers vestiges de civilisation se désagrègent sous la végétation luxuriante. Ce n'est qu'un cauchemar, mais c'est ce à quoi rêve Ivy Sinh-Lim, la dernière paysanne de Singapour, reléguée aujourd'hui à Kranji, un confetti de vie rurale dans les faubourgs nord-ouest de la ville, enserré par la base aérienne de Tengah, l'une des installations les plus importantes d'Asie du Sud-Est.

Ivy maudit les gratte-ciel, dénonce le « béton qui ne se mange pas » et rêve de remplacer les plantes ornementales de la ville par des bananiers, des papayers et autres. Elle s'imagine, dans vingt ans, seule sur cette île saturée de verdure. Pour que Singapour en arrive là, il faudrait que la cité-État perde tous les avantages comparatifs qui en ont fait depuis déjà longtemps un modèle futuriste.

« Trait d'union entre l'Inde et la Chine »

Le scénario catastrophe qui correspond au rêve apocalyptique d'Ivy voudrait que le détroit de Malacca soit court-circuité par l'isthme de Kra, reliant le golfe de Thaïlande et la mer d'Andaman. En faisant gagner des centaines de kilomètres aux navires qui de l'Europe font route vers les Philippines, le Japon et la Chine, les Thaïlandais auraient isolé Singapour et tué la poule aux oeufs d'or.

Poursuivons la prédiction fatale : premier importateur mondial de sable, Singapour pourrait dans vingt ans ne plus trouver cette ressource naturelle chez ses voisins. C'en serait fini de ses projets d'expansion en gagnant sur la mer. Sans sable, donc sans béton, la cité-État ne pourrait plus rénover ses bases militaires et développer ses quartiers chics.

La crise du sable, fatale à la survie de Singapour, n'est pas une hypothèse complètement farfelue. En 2008, la Malaisie et l'Indonésie ont imposé embargos et quotas après que sept îles du détroit de Macassar, près de l'île de Bornéo, furent englouties par la surexploitation du sable. Effrayé par l'accélération de l'érosion de son littoral et des rives de ses fleuves, le Vietnam a suivi. Le Cambodge, peu regardant sur l'impact environnemental du dragage de sable, est devenu le principal fournisseur. Mais Phnom Penh pourrait bien un jour prendre conscience de la menace et arrêter à son tour de vendre son sable.

Un mauvais choix économique peut, à tout moment, priver Singapour de son utilité marginale : telle est, aujourd'hui, la hantise gouvernementale.

À l'inverse, Kishore Mahbubani, doyen de l'école Lee Kuan Yew de sciences politiques, prédit un avenir en rose. « Singapour sera la ville la plus intelligente au monde », prévoit-il sans ambages. Grâce à l'excellence de ses universités et une politique d'achats de cerveaux, Singapour est destinée à devenir le plus grand gisement de matière grise. Un aimant à nouveaux talents, à jeunes prodiges de la finance, conseillers en gestion, scientifiques convoités et artistes en vue. La cité-État « générera toutes les idées novatrices et conditionnera toutes les grandes décisions », insiste l'ancien diplomate.

En 2031, les « dragons » et « tigres » d'Asie seront devenus des démiurges. Le monde aura basculé. Comme l'estime l'économiste Danny Quah, de la London School of Economics, le centre de gravité de l'économie mondiale aura migré à grande vitesse. « En 1980, on pouvait le localiser aux alentours des Açores. En 2030, il sera quelque part entre la Chine et l'Inde. En l'espace de cinq décennies, le coeur de l'économie mondiale aura parcouru 9 300 km », prévoit-il.

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère de l'histoire mondiale : l'émergence de la troisième hégémonie. « Le retour de l'Asie », corrige Kishore Mahbubani. « Les deux plus grandes puissances économiques mondiales depuis le début de notre ère jusqu'en 1820 étaient déjà la Chine et l'Inde. Les quelque deux cents ans de domination occidentale sur le monde nous apparaîtront comme un simple accident de l'histoire. » « Une rude leçon de mondialisation inversée infligée à l'Occident », s'amuse-t-il.

Le scénario esquissé par Beh Swan Gin, vice-directeur de l'EDB, une agence chargée du développement économique de Singapour, prévoit que dans cette ère de prospérité et de stabilité « aucun autre pays ne pourra comprendre aussi bien les cultures chinoise et indienne, pourtant diamétralement opposées ». Singapour, dont la population est composée de 75 % de Chinois et de 9 % d'Indiens, se prépare à ce rôle évident d'entremetteur, de « trait d'union entre l'Inde et la Chine », et de « pivot entre l'Est et l'Ouest ». « Elle sera une destination logique pour les sociétés occidentales désireuses de s'implanter en Asie » et « une étape obligée pour les sociétés asiatiques voulant s'internationaliser ».

Les prophéties de Mahbubani pour Singapour dans vingt ans en font un foyer de rayonnement de la « Renaissance asiatique », « la Florence de l'Est ». En 2031, elle brille intellectuellement, exulte en calculant le QI de ses habitants, fanfaronne avec le classement de ses universités et de ses think-tanks. Sous son impulsion, l'Asean, l'Association des nations du Sud-Est asiatique, s'impose dans les domaines économiques et géopolitiques. Elle est devenue une région sans frontières où les passeports ont disparu et les cartes à puce stockent toutes les informations sur les citoyens.

Au coeur de toutes les alliances qui se dessinent, Singapour forme alors un nouveau triangle de croissance économique avec la Birmanie postdictature et le Vietnam devenu le nouveau « tigre d'Asie ». Ne voulant pas être en reste, l'Indonésie et la Malaisie supplient Singapour de ressusciter leur partenariat triangulaire. Au sommet de la création artistique et culturelle, l'Asean attire le monde entier et devient la première destination touristique devant l'Europe.

Dans cette Asie sophistiquée et décomplexée, qui se « sent majeure et entend être reconnue comme telle », « on n'imite plus l'Occident. On démantèle même ses symboles ». C'est ce que prédit Alan Chan, président de l'URA, l'agence gouvernementale d'urbanisme de Singapour. 2031 sera pour lui l'année de la démolition de l'hôtel casino Marina Bay Sands, ces trois gigantesques tours de 55 étages reliées par une plate-forme avec piscine à débordement et jardin tropical qui pendant vingt ans auront été l'emblème de la cité-État.

Conversion environnementale

Mais en 2031, les temps ont changé. On affiche son goût pour l'Asie. Après avoir été la ville la plus occidentale d'Extrême-Orient, dans son architecture, son éducation, son métro, ses grues et ses ordinateurs, Singapour se veut la ville asiatique la plus moderne au monde.

Et comme dans le rêve un peu fou exprimé par le diplomate Tommy Koh, « l'argent n'est plus le seul critère de réussite et de moralité. Nous faisons la différence entre le kitsch et le beau, entre la quantité et la qualité ». Si beaucoup de gratte-ciel sont toujours transparents comme des nuages géométriques, ils ont un prolongement souterrain. Pour le plus petit État d'Asie du Sud-Est et ses 650 km2, l'espace n'est plus seulement gagné sur la mer mais aussi verticalement.

En 2031, la ville pionnière du cyberespace bénéficie d'un accès très haut débit atteignant 1 Gbit/s, selon les estimations du spécialiste de l'urbanisme Alan Chan. Elle jongle avec les visioconférences, la télémédecine, le télétravail, la télésurveillance et l'information en temps réel. Tout est fluidité. Les foyers, les bureaux, les administrations sont reliés par un réseau de fibres optiques, les flux de personnes gérés par repérage satellite.

Singapour aura aussi achevé sa conversion environnementale, prévoit l'économiste visionnaire Beh Swan Gin. De l'approvisionnement en eau durable à l'utilisation de l'énergie solaire dans un environnement très urbanisé, la performante Singapour, évidemment devenue « la ville la mieux planifiée du monde », monnaye des solutions d'urbanisation avec ses voisins. Ivy Sinh-Lim, la dernière paysanne de Singapour, aura peut-être oublié ses rêves de Robinson.

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mercredi 11 mai 2011

Taïwan face à la fuite des cerveaux vers la Chine, Hongkong et Singapour

Le Figaro, no. 20767 - Le Figaro Économie, mardi 10 mai 2011, p. 24

Le président de la République lui-même, Ma Ying-jeou, en a fait une question de « sécurité nationale ». Taïwan laisse échapper ses cerveaux vers les pays voisins. Le mois dernier, lors d'une foire de l'électronique organisée à Taïpeh, trois grandes firmes de Singapour spécialisées dans les semi-conducteurs ont tenté de débaucher au nez et à la barbe de ses organisateurs plus de 200 spécialistes taïwanais.

La petite île que la Chine continue de considérer comme une province, alors qu'elle est parfaitement indépendante, est confrontée à une véritable hémorragie. Ses ingénieurs, ses scientifiques, ses chercheurs se laissent tenter de plus en plus facilement par Singapour, Hongkong et même la Chine continentale.

Le Conseil du plan et du développement économique a mené une enquête sur la fuite de ces cerveaux, mais elle garde ses chiffres secrets. Cependant, aujourd'hui, un ingénieur qui gagne 85 000 dollars de Taïwan (NTD), soit environ 2 215 euros par mois, peut espérer toucher sans problème 200 ou 300 euros de plus à Singapour ou à Pékin. Les médecins, le personnel médical et certains universitaires de haut niveau se voient aussi proposer des salaires qui triplent parfois par rapport à ce qu'ils touchent actuellement.

« Un tel écart n'est pas fréquent », juge Chang Chun-fu, directeur général adjoint du Bureau du commerce extérieur et des affaires économiques, « mais c'est un vrai problème qui va nous obliger à recruter à l'étranger ».

Augmenter les salaires

Le gouvernement a promis d'augmenter de 3 % les salaires des fonctionnaires le 1er juillet prochain. Une mesure qui touchera 1,25 million de salariés, et va coûter à l'État quelque 11 milliards de dollars taïwanais (275 millions d'euros). Elle sera financée par les bénéfices des entreprises publiques. Mais c'est une goutte d'eau dans la mer. Même le tout-puissant Institut de recherche sur les technologies industrielles (Itri) reconnaît qu'il n'est pas à l'abri des fuites dans la mesure où la Chine a créé en quelques années 38 instituts parfaitement capables de le concurrencer. Il réclame en vain un déplafonnement des salaires de tous les établissements publics du même type, fixés à 4 624 euros pour leurs dirigeants et à 4 025 euros pour les chercheurs.

Le gouvernement hésite. « Nous ne pouvons pas le faire pour tout le monde, mais on peut imaginer des dérogations », suggère Cheryl Tseng, directrice générale au Conseil du plan et du développement économique. Elle estime surtout que le marché taïwanais n'est pas assez ouvert aux étrangers. Ainsi, un Malaisien qui fera toutes ses études à Taïwan ne pourra être embauché que s'il décroche un salaire minimum de 47 900 NTD (1 200 euros), somme que de nombreuses entreprises ne voudront pas payer. Or, dans le même temps, le Southern Taï-Wan Science Park, l'un des grands parcs scientifiques du pays, offre 7 000 postes vacants. Du coup, le Conseil du travail vient d'annoncer qu'il pourrait assouplir cette loi pour en exempter notamment les Chinois d'outre-mer.

Et Cheryl Tseng d'ajouter : « Ce n'est pas légal d'empêcher les gens de partir, tout ce que l'on peut faire, c'est attirer les étrangers autrement que par l'argent. » C'est aussi ce que pense Chang Chun-fu lorsqu'il souligne que les Chinois, par exemple, peuvent être séduits par une « certaine qualité de vie, une vraie liberté » que peut leur offrir Taïwan.

Mais il a également une autre idée, celle d'embaucher des retraités aux États-Unis et au Japon. « Le salaire est moins important pour eux que l'environnement qu'ils peuvent trouver. Or ils ont, notamment dans les domaines de la santé, une expertise qui peut nous être très utile. » L'expérience a été tentée dans une université du sud de l'île avec des enseignants nippons âgés de plus de soixante ans. Il semble qu'elle donne des résultats tout à fait satisfaisants.

Arnaud Rodier

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mercredi 16 février 2011

ENQUÊTE - Singapour se rêve en nouvelle capitale du savoir - Arnaud Rodier


Le Figaro, no. 20696 - Le Figaro Économie, mercredi, 16 février 2011, p. 18

Les ateliers de microélectronique ont déménagé en Chine ou au Vietnam. Le pays multiplie les laboratoires et veut désormais être à la pointe de la recherche et du développement dans la région.

C'est probablement le bar le plus déjanté du monde. Au Clinic Restaurant, dans le quartier branché de Clarke Quay, on dîne sur des fauteuils roulants et l'on boit dans des seringues ou par perfusion. Singapour aime surprendre, voire choquer. Son port où les lourds porte-conteneurs attendent leurs chargements n'est plus le premier du monde, supplanté par Shanghaï l'an dernier. La finance qui, avec les services, assure 65 % de son PIB (produit intérieur brut) ne suffit plus à son bonheur.

Si, dans le quartier en pleine rénovation de Fullerton, les immenses restaurants chinois et leurs tables rondes tournantes font toujours salle comble le soir, Singapour tourne la page. Les ateliers de microélectronique qui ont fait, il y a une dizaine d'années, la fortune de la ville-État ont déménagé en Chine ou au Vietnam. Singapour se rêve désormais en capitale du savoir en Asie.

Rien n'est trop beau pour attirer les étrangers. Universités flambant neuves, laboratoires ultramodernes, espaces verts nombreux tant au milieu de la ville qu'autour. Et maintenant des activités de tourisme qui commencent à se développer.

Lim Chuan Poh n'a pas la tête de l'emploi. Il ressemble beaucoup plus au fonctionnaire qu'il est qu'au Professeur Nimbus. Mais le patron de la Singapore Agency for Science, Technology and Research, installée au coeur du nouveau complexe révolutionnaire de Fusionopolis, et familièrement appelée ici « A*Star », ne mâche pas ses mots. «Nous devons faire mieux que tout le monde parce que nous sommes plus petits que tout le monde », affirme-t-il, fort d'une équipe de 3 000 personnes et d'un budget de 5,4 milliards de dollars de Singapour (3 milliards d'euros) garantis par le gouvernement pour les cinq prochaines années.

Multinationalité

Il reconnaît bien sûr qu'en matière de recherche et de développement Singapour n'est pas encore en mesure d'égaler le Japon qui reste, selon lui, «le meilleur dans la région », tandis que «Taïwan et la Corée du Sud sont très bons sur l'électronique ». Avant d'ajouter : « Ce que nous voulons, nous, c'est faire quelque chose de totalement différent en attirant les spécialistes du monde entier. La multinationalité à Singapour, c'est une question de survie. » Il en sait quelque chose. Les chercheurs de son agence viennent pour plus de la moitié d'entre eux d'une soixantaine de pays étrangers.

Une étude de Gallup, publiée en novembre dernier, donne d'ailleurs raison à la ville-État. Singapour et le Japon figurent en tête des pays où les jeunes rêvent de s'installer. Elle précise même que Singapour «verrait sa population tripler si tous ceux qui voulaient y venir le pouvaient ». Et le ministre du Travail, Gan Kim Yong, insiste à chaque fois qu'il en a l'occasion sur « l'environnement et le capital humain qui permet mieux qu'ailleurs de développer une carrière ici ».

Le pays, champion de la croissance en Asie l'an dernier, avec un PIB en hausse de 14,7 %, ne veut plus se contenter de sa situation stratégique à l'embouchure du détroit de Malacca. Il souhaite diversifier au maximum ses capacités dans les technologies de pointe, les biotechnologies et les technologies liées à l'environnement. «Nos universités sont mobilisées pour préparer les meilleurs cerveaux à relever les défis qui vont se présenter en Asie et à trouver les solutions qui conviennent », rappelait fin septembre 2010 le vice-premier ministre Teo Chee Hean à l'occasion d'un sommet sur le management du futur à Singapour.

Le Clinic Restaurant de Clarke Quay n'est, tout compte fait, qu'une facette de cette ville-État qui n'en finit pas d'étonner. Ainsi, cette bouteille d'eau posée sur la table du président de l'Agence de la science, des technologies et de la recherche, sur laquelle on peut lire « oxygenerated drinking water », fabriquée à Singapour sous la licence du Docteur Who.



L'année du Lapin pour avoir des enfants

Angelina a trente ans et un très beau poste dans une agence de communication réputée. Elle n'est pas mariée et ne compte pas le faire dans un avenir proche. Elle ne souhaite pas d'enfant non plus. Sa vie, c'est son travail, les sorties le soir dans les endroits à la mode, le shopping et le casino de temps en temps.

Un shopping de luxe, car à Singapour il n'y a plus que cela. Sur Orchard Road, les galeries en contrebas du trottoir qui abritaient jadis les boutiques de bric et de broc, majoritairement tenues par des Chinois, où tout se marchandait à bas prix, ont disparu. Elles ont cédé la place à des magasins chics aux vitrines flamboyantes et à des centres commerciaux illuminés, tous plus grands les uns que les autres. Il faut remonter très au nord pour retrouver des galeries populaires, des minuscules salons de massage et des vendeurs de petit matériel électronique.

Aujourd'hui, Singapour respire l'argent. Les deux casinos géants du Marina Bay Sands et du Resort World Santosa font un tabac et ont rapporté 2,8 milliards de dollars de Singapour (1,6 milliard d'euros). Cette année, ils vont permettre de dégager 5,5 milliards de dollars de revenus, pour atteindre 8,3 milliards d'ici à 2014, prédit la société de consultants Pricewaterhouse Coopers.

Ils attirent non seulement les riches Chinois du continent, mais encore des familles entières de Malaisiens qui n'ont qu'à franchir la frontière pour venir jouer.

Immigration

Sur ses hauts talons, Angelina symbolise parfaitement cette nouvelle génération de Singapouriennes qui n'hésiteront pas à payer les 100 dollars demandés aux résidents à chaque entrée au Marina Bay. Elles veulent toutes rester célibataires le plus longtemps possible et s'amuser. Si elles vivent en couple, elles n'ont qu'un enfant.

Un casse-tête pour les autorités, qui viennent de conduire le premier ministre, Lee Hsien Loong, à l'occasion des voeux du Nouvel An, à exhorter ses concitoyens à « profiter de l'année du Lapin pour fonder une famille ou agrandir la leur ».

Le taux de natalité dans la ville-État est en effet tombé l'an dernier à 1,16 enfant par femme, un chiffre très inférieur aux 2,1 nécessaires pour maintenir la population à son niveau. Résultat, Singapour, qui a franchi fin 2010 le seuil des 5 millions d'habitants, compense la baisse par l'immigration. Environ un tiers de sa population est désormais composé d'étrangers. Ils sont régulièrement l'objet de protestations en raison des coûts sociaux qu'ils représentent. Le gouvernement, qui maintient d'une main un certain nombre d'avantages spécifiques pour les Singapouriens de souche, appelle, de l'autre, ses compatriotes à conserver l'attitude la plus ouverte qui soit vis-à-vis des étrangers. Il promet simplement qu'à l'avenir ils devront « être plus qualifiés et porteurs de talents ».

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mercredi 15 décembre 2010

WIKILEAKS - Washington, le régime birman et le bouclier chinois

Le Monde - Mardi, 14 décembre 2010, p. 21

Si les Birmans peuvent avoir, à juste titre, l'impression que leur situation ne s'est pas améliorée ces dernières années, leur sort n'en a pas moins été un sujet de préoccupation pour la diplomatie américaine.

Selon les câbles du département d'Etat et de ses ambassades en Asie, obtenus par WikiLeaks et consultés par Le Monde, la Chine, acteur essentiel sur ce sujet, se présente alternativement aux Américains comme exaspérée par des dictateurs intraitables ou comme favorable au statu quo, en faisant valoir les risques que présenterait pour elle l'instabilité chez ce voisin difficile.

En juin 2006, le sous-secrétaire d'Etat chargé de l'Asie-Pacifique, Chris Hill, déjeune à Pékin avec son homologue chinois, Wu Dawei, qui lui confie sa frustration à l'égard du régime birman, " où une seule personne prend toutes les décisions importantes ".

Le Chinois raconte qu'au cours d'une visite officielle en Birmanie son interlocuteur birman lui a lu pendant douze heures la même page d'éléments de langage, et que la junte n'avait même pas jugé utile d'informer Pékin du déplacement de la capitale de Rangoun vers Naypyidaw. La Chine, résume Wu Dawei, soutient la Birmanie non pas parce qu'elle aime son régime, mais parce que la situation volatile, en particulier celle des minorités ethniques près de leur frontière commune, lui fait craindre un afflux de réfugiés.

En 2007, la Chine oppose son veto à une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU sur la Birmanie, mais les Chinois expliquent aux Américains qu'ils ne veulent pas d'un affrontement avec eux, et commencent à leur demander de travailler directement avec le chef de la junte, le généralissime Than Shwe. " L'objectif principal de la Chine est le maintien de la stabilité, dit le vice-ministre chinois des affaires étrangères, Cui Tiankei, à l'ambassade à Pékin. Les Birmans sont réputés pour leur patience, donc nous devons avoir une approche à long terme. La gouvernance en Birmanie est peut-être mauvaise, mais pas de gouvernance du tout serait encore pire. "

Les Chinois ne sont pas les seuls dans l'embarras : les pays de l'Asean, l'Association des pays de l'Asie du Sud-Est, se révèlent incapables de gérer les conséquences de la répression sanglante de 2007. Le fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, confie au nouveau sous-secrétaire d'Etat pour l'Asie, Thomas Christensen, son mépris pour ces généraux " épais et stupides " et leur " mauvaise gestion " des ressources naturelles de la Birmanie. Traiter avec eux, c'est comme " parler à des morts ", dit-il.

Le 14 décembre 2007, Thomas Christensen a des entretiens à Pékin. Il demande aux Chinois de faire pression sur la junte birmane pour une ouverture politique, fait valoir que le statu quo est une menace pour la stabilité. Les Chinois ne se montrent guère réceptifs. Le ministre adjoint des affaires étrangères, He Yafei, souligne que " l'histoire de la Birmanie est longue et compliquée ", que la communauté internationale doit faire preuve de " patience ". Il ne faut pas que le régime " se sente le dos au mur ".

Après le cyclone Nargis, en 2008, la junte semble comprendre le bénéfice qu'elle peut tirer d'une coopération internationale et, au fil des mois, fait savoir aux Américains qu'elle est prête à dialoguer.

Dans une analyse transmise à Washington en avril 2009, le chargé d'affaires américain à Rangoun, Larry Dinger, se montre sans illusions sur ces généraux despotes, " xénophobes " (ce qui les rend imperméables aux pressions chinoises), " paranoïaques à l'égard des Etats-Unis " (ils ont cru à une invasion quand un porte-hélicoptères chargé d'aide humanitaire s'est approché des côtes birmanes après le cyclone), obsédés par " l'unité et la stabilité de l'Etat ", " ignorants des réalités ", car mal informés par un entourage qui ne leur délivre que les bonnes nouvelles.

Toutefois, il se peut qu'ils cherchent une " stratégie de sortie ". Le chef de la junte, Than Shwe, " aurait mentionné au président indonésien Yudhoyono sa volonté d'éviter de comparaître devant un tribunal international ". Et les Américains relèvent, chez certains responsables militaires birmans, une réticence croissante à une dépendance excessive à l'égard de la Chine.

Pour encourager le dialogue, le chargé d'affaires suggère à Washington d'accepter le nom officiel de Myanmar au lieu de Birmanie, " vestige de l'ère coloniale ", d'élever les relations diplomatiques au niveau d'ambassadeur et, surtout, d'augmenter l'aide humanitaire, dramatiquement nécessaire. " Une telle aide, souligne-t-il, aurait un effet subversif en permettant de construire des structures de société civile et en montrant à la population que le monde extérieur lui vient en aide, pas le régime. "

En août 2009, la visite du sénateur démocrate Jim Webb offre aux généraux birmans la possibilité d'un premier contact direct avec un représentant des Etats-Unis. Au cours de leur entretien, le généralissime Than Shwe s'abstient de se lancer dans une diatribe contre Aung San Suu Kyi lorsque le sénateur soulève son cas. Le sénateur aura d'ailleurs l'autorisation de la rencontrer.

En octobre, à Pékin, les Etats-Unis, qui ont réexaminé leur politique birmane, soumettent aux Chinois leurs préoccupations, à la fois sur le blocage politique birman et sur les risques de prolifération nucléaire. De nouveau, l'analyse chinoise diffère de la leur : une responsable de la diplomatie chinoise, Yang Yanyi, fait valoir les " pas positifs " accomplis par le régime birman, qui " fait de son mieux ".

Certes, reconnaît la Chinoise, " le peuple birman reste mécontent de l'état des choses ", mais " le régime ne peut pas être remplacé ". Elle conseille aux Etats-Unis d'engager un dialogue positif avec la junte, " sur une base d'égalité ", en évitant de commencer par les questions difficiles. Le généralissime Than Shwe, affirme-t-elle, est quelqu'un " d'accès facile ", mais qui doute des intentions américaines. Et la Chine, avertit Mme Yang, " ne laissera pas la Birmanie tomber dans le chaos ".

Sylvie Kauffmann

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lundi 4 octobre 2010

Ces prospères Chinois qui ont fait briller Singapour

Le Monde - Culture, lundi, 4 octobre 2010, p. 21

Jusqu'en 1893, en Chine, il était interdit d'émigrer - sous peine de mort par pendaison. Ils furent pourtant des dizaines de milliers à entreprendre la " périlleuse traversée " des mers, pour " échapper à la pauvreté et à la corruption de la Chine impériale ", apprend-on, en visitant le Chinatown Heritage Centre. Cet étonnant petit musée est consacré aux premiers boat people chinois, venus, dès la fin du XIXe siècle, dans le sillage des colons britanniques, irriguer par vagues successives la péninsule malaise, jusqu'à sa pointe extrême : l'île de Singapour.

Durant la seule année 1930, quelque 250 000 coolies - travailleurs ou porteurs chinois - y débarquèrent. Mais les immigrés, à Singapour, ne forment pas une catégorie à part. Que leurs ancêtres soient originaires de Chine, de Malaisie ou d'Inde, ils sont les fondements de la nation singapourienne, chaudron métis dès l'origine, et fière de ses quatre langues officielles : l'anglais, le mandarin, le malais et le tamoul.

Ce patrimoine hybride doit être mis en lumière. Tel est le leitmotiv de la cité-Etat (4,5 millions d'habitants), qui a placé au rang de " priorité nationale " pour la décennie à venir le " développement de la culture et des arts ".

En tête d'affiche : la communauté des Peranakan avec leurs prospères Babas, dont le Musée du quai Branly expose, à partir du 5 octobre, près de 500 objets (meubles, porcelaines, costumes ornés de broderies perlées, etc.). Dans le passionnant ouvrage collectif Peranakan Chinese in a Globalizing Southeast Asia, publié en mai à Singapour par l'universitaire Leo Suryadinata, on peut lire sous la plume de JD Vaughan : " Les Chinois nés dans les détroits - les territoires colonisés de l'archipel malais - sont appelés "Babas" pour les distinguer de ceux qui sont nés en Chine. "

L'auteur, qui écrivit ce texte en 1879, relevait le goût immodéré des Babas de l'époque pour le brandy, le billard et le système des clubs, ainsi que leur fidélité, également immodérée, pour le costume traditionnel chinois. Etonnant syncrétisme !

A vrai dire, le propre du Baba (littéralement, " homme chinois ") et, plus largement, de la communauté des Peranakan (en langue malaise, " fils de "), ne tient pas seulement à son lieu de naissance. Il désigne les descendants d'émigrés chinois ayant fait souche, dès le XIVe siècle parfois, dans l'archipel malais (actuelle Malaisie, Indonésie, Brunei et Singapour) et y ayant épousé des femmes indigènes, non musulmanes. Collaborateurs attitrés des colons britanniques, auxquels ils servaient d'intermédiaires, les Peranakan formaient une caste, souvent riche et cultivée, parlant l'anglais et le malais, mais pratiquant aussi le culte (chinois) des ancêtres, mâtiné d'un mélange de taoïsme et de bouddhisme. Il existe d'autres communautés de Peranakan, celle des Jawi Peranakan (Indiens musulmans) ou des Chitty Melaka (Hindous). Mais celle des Peranakan chinois demeure, de loin, la plus large et la plus influente à Singapour. Demeurait, plutôt.

" La culture peranakan est morte, oui ! Du moins en partie. Il en reste des traces matérielles : la cuisine, les sarongs - encore qu'ils sont maintenant fabriqués en Chine ou en Indonésie... ", soupire Peter Wee, affable sexagénaire, dont la maison-musée, située dans le quartier de Katong, abrite une impressionnante collection de sarongs en batik.

Son presque homonyme Peter Lee, heureux conservateur de la très belle Baba House, authentique maison peranakan, la seule de Singapour à avoir été rénovée, ne partage pas cette nostalgie. " Nous sommes en perpétuelle négociation entre nos racines et le rêve de nos racines, souligne-t-il. Nous avons cette capacité d'être dans plusieurs mondes à la fois. "

Curieusement, alors que, selon certains linguistes, les Peranakan ne seraient plus, aujourd'hui, que 10 000, c'est-à-dire presque rien, jamais leur légende n'a été aussi médiatisée. Un musée perakanan a ouvert ses portes en 2008. Une série télévisée, " The Little Nonya ", retraçant la saga d'une famille peranakan sur trois générations, a battu, en 2008 également, les records d'audience. Sans parler des restaurants, ateliers de broderie ou de cuisine, colloques, articles et livres consacrés à la culture peranakan, qui pullulent.

Pas question d'évoquer les pages sombres, notamment les années 1940 et l'occupation japonaise, durant lesquelles les Peranakan, alliés des Britanniques défaits, furent considérés comme des traîtres, la plupart réussissant à fuir à l'étranger, alors même que les Singapouriens, ceux d'origine chinoise en particulier, subissaient violences et massacres.

Des Peranakan, on est prié de ne retenir que ce qui brille : " Ils sont l'emblème multiracial de la mixité ", résume le ministre de la culture, de l'information et des arts, Lui Tuck Yew. " Nous ne sommes pas qu'une économie ! Nous sommes une société, une nation ", insiste le représentant du National Arts Council, Benson Puah. Ce n'est pas faux, bien sûr.

A Singapour, personne ne dira le contraire. Libérale et autoritaire, la petite cité-Etat, indépendante de la Malaisie depuis 1965, a décidé de mettre les bouchées doubles, comme elle l'a fait, hier, pour construire son économie, assainir ses quais et ses rues ou bâtir des réservoirs d'eau. Qui a dit que la culture tombait du ciel ? Sûrement pas un Peranakan.

Catherine Simon

Baba Bling. Signes intérieurs de richesse à Singapour.

Musée du quai Branly, 37, quai Branly, Paris 7e. Mo Iéna.

Tél. : 01-56-61-70-00. Mardi, mercredi et dimanche, de 11 heures à 19 heures; jeudi, vendredi et samedi, jusqu'à 21 heures. Du 5 octobre au 30 janvier 2011. Catalogue, éd. Didier Millet, 272 p., 20 €.

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jeudi 8 juillet 2010

La Banque mondiale épingle le protectionnisme asiatique - Arnaud Rodier

Le Figaro, no. 20507 - Le Figaro Économie, jeudi, 8 juillet 2010, p. 19

Les pays de l'OCDE et d'Amérique latine sont les plus ouverts aux prises de participations étrangères. Les plus fermés sont la Chine et l'Indonésie.

Singapour ne doit pas faire illusion. C'est en Asie de l'Est et dans le Pacifique que les restrictions imposées aux prises de participations des entreprises étrangères sont les plus nombreuses dans le monde, à commencer par la Chine et l'Indonésie. À l'inverse, l'Europe de l'Est et l'Asie centrale se montrent les régions les plus ouvertes, selon le rapport « Investing Across Borders 2010 », publié hier par le groupe de la Banque mondiale.

Réalisé sur la base d'une enquête effectuée entre avril et décembre 2009, il passe au crible 87 pays sur la base de quatre critères : les prises de participations, les temps qu'il faut pour créer une entreprise quand on est étranger, l'accès au foncier et les régimes d'arbitrage commercial en cas de litige. Il laisse en revanche de côté les questions de sécurité, de stabilité économique, de compétence et d'infrastructures.

Parmi les pays les plus ouverts aux prises de participations étrangères figurent naturellement les grands pays de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) dont le Chili. En Amérique latine, le Guatemala et le Pérou « figurent parmi les pays les plus accueillants ». L'Afrique subsaharienne est également bien classée.

Règlements tatillons

En revanche, le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord se montrent restrictifs, à l'exception de la Tunisie. L'Asie du Sud reste très fermée dans les secteurs des mines, du pétrole et du gaz.

C'est en Europe de l'Est et en Asie centrale que l'on peut monter le plus vite son entreprise : 4 jours en Géorgie, 7 en Albanie, contre 6 au Canada. La France se place dans la moyenne de l'OCDE. À l'opposé, les délais sont particulièrement longs en Amérique latine : 179 jours au Venezuela, 166 jours au Brésil. C'est beaucoup plus qu'en Asie où la Chine demande en moyenne 99 jours, le Vietnam 94 et l'Indonésie 86. Une exception toutefois, Singapour encore, où 9 jours suffisent pour ouvrir son entreprise.

Si les pays de l'OCDE et les pays d'Amérique latine permettent sans problème d'acquérir des terrains, il n'en va pas de même partout dans le monde, relève la Banque mondiale. Ainsi en Asie, exception faite de la Malaisie, de la Thaïlande et de Singapour, aucun pays n'autorise les achats par les étrangers. Et au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie du Sud, on loue son terrain, on n'en devient pas propriétaire.

La banque, qui plaide pour davantage d'ouverture, remarque que ce sont en fait les pays qui jouent la transparence et qui disposent de lois claires qui attirent les investisseurs étrangers, pas ceux qui ont des règlements compliqués et tatillons.

Le constat n'a rien d'étonnant. Mais plus surprenant sans doute, le rapport « Investing Across Border 2010 » souligne aussi que 70 % des pays sur lesquels la Banque mondiale s'est penchée sont passés à côté de belles opportunités d'investissements, non pas à cause de leurs législations, mais parce qu'ils n'ont tout simplement rien fait pour promouvoir, de manière publique ou privée, leurs marchés à l'étranger.

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jeudi 20 mai 2010

PORTRAIT - Lee Hsien Loong : rencontre avec un vrai keynésien

Le Monde - Analyses, vendredi, 21 mai 2010, p. 17

A Singapour, rencontre avec un vrai keynésien
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Pour rencontrer le dernier des vrais keynésiens, il faut aller loin de l'Europe, quelque part à l'extrême pointe sud du détroit de Malacca. A Singapour. Il s'appelle Lee Hsien Loong. Il est premier ministre. Il reçoit à l'Istana, élégante demeure blanche des anciens gouverneurs britanniques, posée sur un gazon à la verdeur tropicale.

M. Lee est grand, distingué, courtois. Il observe sobrement, presque avec humilité : " Nous nous sommes plutôt bien sortis de la crise. " Il n'y a pas une once de condescendance dans le propos tenu au visiteur venu de France. Pourtant, le message devrait intéresser tous les Européens.

C'est celui des leçons à tirer d'une débâcle financière, quand la gueule de bois fait encore mal. Passé le tsunami qui ravagea leurs finances en 1997, nombre de pays d'Asie, soumis au plus diététique des menus du Fonds monétaire international (FMI), se sont juré : " plus jamais ça ". Plus jamais un niveau d'endettement, public ou privé, qui vous prive de toute marge d'action au premier retournement de conjoncture. " Nous avons constitué des réserves, et encore des réserves ", dit M. Lee.

Quand la crise 2008-2009 a frappé, Singapour a été le premier pays touché en Asie du Sud-Est. L'île-Etat est l'économie la plus puissante de la région. Singapour est l'un des plus grands ports du monde, le noeud du trafic régional, un gigantesque supermarché, un centre financier qui rivalise avec Hongkong, une industrie manufacturière de pointe - un PNB par tête de l'ordre de celui de la France. Une faiblesse : avec 5 millions d'habitants - dont près d'un quart sont des immigrés, de luxe ou du bas de l'échelle -, Singapour dépend totalement de la conjoncture extérieure.

Forte depuis le début des années 2000 (une moyenne de 7 %), la croissance s'est effondrée en 2008. Elle a repris en 2009; elle est franchement de retour cette année. " Nous avons puisé dans nos réserves, dans les provisions budgétaires accumulées précédemment ", explique M. Lee. Et, contrairement à ce qui s'est passé en 1997, la variable d'ajustement - pour reprendre l'aimable expression des économistes - n'a, cette fois, pas été l'emploi : " L'Etat a pris en charge une partie des prélèvements pesant sur les entreprises; en contrepartie, celles-ci, nationales et étrangères, ont pris en 2009 un engagement de non-licenciement. " L'Etat avait les moyens.

C'est du John Maynard Keynes (1883-1946) dans le texte. Le Britannique, père de la macroéconomie moderne, préconisait : surplus budgétaires mis de côté par beau temps, dépenses publiques généreuses les jours pluvieux. L'Europe a oublié la première partie de la leçon.

Certes, indique M. Lee, rencontré à l'invitation de la Singapore International Foundation, " nous avons eu un déficit budgétaire de 4 % de notre produit industriel brut (PIB) en 2009 ".

Horreur ! " Je sais, je sais, je suis presque dans les critères de Maastricht, rigole M. Lee, mais, pour nous, c'est un déficit important. Nos finances publiques enregistrent en moyenne un léger excédent annuel, de l'ordre de 2 % du PIB. "

Le premier ministre glisse, modeste : " Singapour n'a pas de dette nationale, nous émettons quelques bons du Trésor, pour le principe, pour constituer une réserve " - être présents sur ce marché, en somme...

On fera valoir que Singapour n'est pas un Etat-providence à l'européenne. Objection à moitié recevable. Ancienne colonie britannique indépendante depuis 1962 - juste après la Malaisie voisine -, Singapour n'est pas adepte du libéralisme économique - l'obsession du " moins d'Etat ". Tout le contraire. Le succès singapourien, c'est du colbertisme autoritaire : l'Etat dirige le capitalisme, oriente les grands investissements, décide d'une partie du niveau de l'épargne privée.

L'Etat singapourien est l'émanation d'un régime de démocratie limitée. L'espace des libertés politiques y est encore des plus restreints. Le modèle a été façonné par Lee Kuan Yew. Père de l'actuel chef du gouvernement, aujourd'hui âgé de 88 ans et gratifié du titre de " mentor minister ", Lee Kuan Yew a fondé le Singapour moderne. Celui-ci émerge lorsque la Fédération malaise, formée en 1963, se scinde en 1965 : d'un côté, la Malaisie à majorité malaise; de l'autre, Singapour à majorité chinoise (75 %).

En 2010, Singapour, avec 3 % de chômeurs, connaît le quasi-plein-emploi. Ici, tous les clichés " asiatisants " sont vrais : dynamisme, optimisme, inégalités, faim de succès, etc. Doublé de la leçon de finances publiques reçue au palais de l'Istana, ce tableau devrait laisser le visiteur venu d'Europe - vous savez, ce continent en déclin et quasi-faillite financière - dans un état d'accablement prononcé. Bon pour se consoler à la Tiger, l'excellente bière locale ! Pas tout à fait.

Car il faut aussi aller en Asie pour saisir l'importance de l'Europe. Premier partenaire commercial de l'Asie du Sud-Est, l'Union européenne y est aussi le premier investisseur, devant la Chine et les Etats-Unis - dans cet ordre.

La crise de l'euro fait la " une " de la presse, les malheurs de l'union monétaire font plonger les Bourses d'Asie. " La récession en Europe pèse sur nous, dit M. Lee. Nous exportons plus en Europe qu'aux Etats-Unis. Si la demande faiblit durablement chez vous, cela affectera l'économie mondiale, c'est mauvais pour nous. "

L'Europe est un contrepoids souhaité au géant chinois, qui suscite à la fois enthousiasme et crainte. L'économie de la Chine a contribué à une rapide sortie de crise. Mais la montée en puissance de Pékin inquiète aussi. Complexe, la relation sino-américaine est en devenir. Il y a une place à occuper. Mais " vous nous délaissez un peu, note M. Lee, maniant l'euphémisme. On a le sentiment que, pour l'Europe, l'Asie, c'est la Chine et le Japon, et c'est tout ".

Depuis combien de temps un président français ne s'est pas rendu dans la région, dans le bouillonnement d'une Asie du Sud-Est en croissance ? Depuis longtemps.

Alain Frachon

Courriel :

frachon@lemonde.fr

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samedi 17 avril 2010

Pour son régime de changes, Pékin doit s'inspirer de Singapour - Wei Gu

Le Monde - Economie, vendredi, 16 avril 2010, p. 16 Singapour se réduit à un point sur les cartes géographiques, mais en matière de politique économique, cela fait longtemps que cette cité-Etat fait figure de modèle de référence pour les pays d'Asie, Chine y compris. C'est la raison pour laquelle les investisseurs ont prêté une attention toute particulière à sa décision, mercredi 14 avril, de réévaluer sa monnaie d'environ 1,3 %.

Singapour a modifié la plage de variation de sa devise afin de contenir l'inflation importée. L'option n'est pas pertinente pour la Chine, où l'inflation est d'origine domestique et où la sous-évaluation du taux de change est plus accentuée. Pékin peut néanmoins tirer quelques enseignements utiles du cas singapourien, qui a la vertu d'assurer stabilité et flexibilité.

La Chine doit assouplir son régime de change pour réfuter les accusations de manipulation du cours du yuan dont elle a fait l'objet. D'un autre côté, elle n'est pas prête à voir sa devise fluctuer dans de trop grandes proportions. Le système singapourien a donc tout pour la séduire, puisqu'il s'appuie sur trois principes : référence à un panier de devises, définition d'un intervalle maximal de variation et opacité des paramètres.

Le dollar de Singapour est arrimé à un panier de devises qui prend en compte des taux de change effectifs, tout en restant encadré par une fourchette large de 4 %. Le contenu exact dudit panier reste cependant confidentiel, de même que les valeurs extrêmes autorisées. L'Etat singapourien peut à tout moment modifier le point médian de la fourchette : c'est ce qu'il vient de faire le 14 avril. Voilà comment la banque centrale s'est donné les moyens d'ajuster le taux de change, à la hausse comme à la baisse.

Réévaluation du yuan

Evidemment, on ne peut pas établir un parallèle aussi simple entre une cité-Etat et la troisième économie mondiale. Pour Singapour, le commerce extérieur représente le triple du produit intérieur brut (PIB). Il est donc nécessaire que le taux de change soit suffisamment souple pour assurer la stabilité des prix dans le périmètre national. Le besoin est moins impératif pour la Chine, dont les échanges extérieurs équivalent à la moitié du produit intérieur brut.

En outre, pour imiter Singapour, la Chine serait contrainte de procéder à une réévaluation ponctuelle du yuan, si elle veut que les transactions sur sa monnaie se fassent bien dans les deux sens. Aujourd'hui, elle impose que le yuan ne varie pas de plus de 0,5 % par jour face au dollar.

En définitive, la Chine a tout intérêt à étudier de près les mérites du mécanisme singapourien, elle qui cherche à assouplir son régime de change sans pour autant renoncer à la stabilité.

Sur Breakingviews.com

Wei Gu

(Traduction de Christine Lahuec)

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