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vendredi 15 avril 2011

La force de l'art contemporain chinois - Judith Benhamou-Huet

Les Echos, no. 20913 - Les Échos patrimoine, vendredi, 15 avril 2011, p. 37

Grand succès pour la collection d'art chinois contemporain de l'industriel belge Guy Ullens.

Nous achetons un tableau par jour. La collection contient plus de 1.500 oeuvres. Nous sommes deux à peine à être en compétition dans ce domaine immense qu'est l'art chinois contemporain. Dans la vie, j'ai appris qu'on pouvait être premier ou deuxième, mais rien d'autre. Sinon on ne compte pas. »

C'était en 2005. Guy Ullens, industriel belge de l'agroalimentaire, racontait aux « Echos » sa passion et ses ambitions colossales dans le domaine de la collection d'art chinois contemporain. Elle est née d'un souvenir d'enfance, lorsque son père lui contait ses voyages en Chine. Puis, en novembre 2007, Guy Ullens a ouvert un centre d'art dans un bâtiment réhabilité par Jean-Michel Wilmotte, consacré à la création actuelle à Pékin. Mais, depuis plusieurs mois, le monde de l'art bruissait du désir du collectionneur de vendre le pléthorique ensemble amassé depuis de nombreuses années. Début 2009, il aurait proposé près de 2.000 pièces pour 100 millions d'euros à des partenaires privés chinois, en vain.

Poussées spéculatives

Le 3 avril dernier à Hong Kong, Sotheby's cédait 105 oeuvres de la collection Ullens avec une estimation de 9,3 millions d'euros. Elles ont toutes été vendues sans exception pour un produit total de 38,8 millions d'euros. Un succès exceptionnel pour des tableaux qui correspondent, semble-t-il, à la demande actuelle des amateurs. L'experte de Sotheby's, Evelyn Lin, parle de « qualité » dans l'art contemporain chinois pour des oeuvres historiques de la fin des années 1980 et du début des années 1990 et ajoute que « depuis trois ans environ le marché est beaucoup plus sélectif ». Ces années-là sont celles où un groupe relativement restreint d'artistes sortent des sentiers battus de la peinture officielle pour s'exprimer sur la société chinoise en plein bouleversement. L'oeuvre la plus chère de la vente est signée Zhang Xiaogang (né en 1958), qui a exposé dès 1994 en France à la Galerie de France, de Catherine Thieck. Le 3 avril, un monumental triptyque qu'il a peint en 1988 et qui tient du récit surréaliste a été adjugé pour 7,1 millions d'euros, le record pour une oeuvre contemporaine chinoise. Mais Zhang Xiaogang est connu pour sa série plus récente de portraits de personnages, souvent inexpressifs, marqués par des imperfections, des taches ou des lignes de couleurs symbolisant une réalité flétrie par le temps ou les faits. Depuis plusieurs années déjà, l'artiste est soumis à des poussées spéculatives, et Catherine Thieck racontait qu'une toile du même, qu'elle avait vendu en 2003 pour 40.000 euros, avait été adjugée en 2006 à 2,3 millions de dollars à Hongkong.

Plusieurs jours après la vente Ullens, Sotheby's ne donnait toujours pas la nationalité des acheteurs, mais il semblerait que les dix oeuvres les plus chères de cette opération aient été acquises par un fonds d'investissement américain.

Une foire à Hong Kong

Le galeriste franco-chinois installé à Pékin Xin Dong Cheng remarque que les véritables collectionneurs chinois sont en nombre limité : « Il existe un manque d'éducation vis-à-vis de la création actuelle qui fait que les Chinois achètent peu en galerie la production récente. Les enchères, en revanche, procurent des oeuvres plus anciennes, considérées comme établies, et ce public aime l'excitation et l'ambiance propres aux enchères. » En outre, l'Etat a récemment bloqué le marché de l'immobilier, et, pour certains, les oeuvres historiques de la collection Ullens pouvaient constituer un excellent investissement de substitution. Une question reste pendante : que va faire Guy Ullens de la masse des oeuvres restantes de sa collection ?

Le 26 mai se tiendra à Hong Kong la foire d'art contemporain. Des rumeurs prêtent à la Foire de Bâle la tentation de racheter ce Salon qui pourrait devenir un lieu stratégique du négoce de l'art. La banque de données Artprice estimait récemment que la Chine - Hong Kong compris -représentait 33 % du produit total des ventes mondiales aux enchères dans le domaine des tableaux. Reste que, en Chine, la valeur accordée aux données chiffrées n'a rien à voir avec celle des pays occidentaux.

JUDITH BENHAMOU-HUET

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.

jeudi 17 février 2011

Guy Ullens revend sa collection


Le Soir - 1E - CULTURE, jeudi, 17 février 2011, p. 39

Arts plastiques Il se concentre sur le Népal et la Belgique

Le baron belge Guy Ullens de Schooten inaugurait en novembre 2007 le Centre d'art contemporain Ullens (Ucca) dans le quartier artistique de Pékin, Dashanzi. Aujourd'hui, il aimerait s'en désengager pour se concentrer sur les actions de mécénat de son épouse au Népal et en Belgique et pour aider de jeunes artistes indiens émergents.

« Il faut savoir qu'en Chine, la culture est un domaine très réservé, nous disait-il en 2009. C'est le ministère de la Culture et de la Propagande qui gère ces dossiers. Mon épouse et moi avons réussi à passer entre les gouttes. Nous voudrions d'ailleurs que notre Centre devienne tout à fait chinois. »

Un échec visiblement. La première raison étant que la direction de l'Ucca apparaîtrait trop européenne aux yeux des Chinois. « Les Chinois ont été très bien, nous n'avons jamais eu de censure. Le problème est que nous avons besoin de partenaires chinois pour naviguer dans leur structure » , a-t-il dit à La Libre Belgique.

La deuxième raison serait due au fait que la rentabilité ne suivrait malheureusement pas malgré la haute qualité du Centre et des expositions qui y ont été organisées.

Il faut savoir que ce milliardaire de 76 ans et son épouse, la baronne Myriam, disposent de l'une des plus belles collections personnelles d'oeuvres chinoises. Collection qu'il compte revendre petit à petit. Le premier lot de 106 oeuvres chinoises se vendra le 4 avril prochain, chez Sotheby's à Hong Kong, pour une valeur estimée à 12 millions d'euros.

PHOTO - LONDON, ENGLAND - FEBRUARY 11: An employee at Sotheby's auction house adjusts a painting by Wang Guangyi entitled 'Chinese Tourist Map: Beijing' on February 11, 2011 in London, England. The piece is expected to fetch 75,000 GBP and features in Sotheby's sale of 'The Ullens Collection - The Nascence Of Avant Garde China' which takes place on April 3, 2011.

© 2011 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2011

mercredi 14 avril 2010

ART - Dans le rêve amniotique d'Olafur Eliasson et Ma Yansong - Frédéric Edelmann

Le Monde - Culture, jeudi, 15 avril 2010, p. 21

L'oeuvre, une installation baptisée Feelings Are Facts (" les sensations sont des réalités ") est saisissante. Elle occupe un grand espace (1 600 m2) vide, saturé de brouillard et de couleurs vives, une version flashy de l'arc-en-ciel. Une fois entré, on y perd vite tout repère, sauf à raser les murs, et à effacer l'idée que chacun se fait du monde tridimensionnel.

Avançant dans une brume que l'on pressent brûlante, on ne garde du réel que le sol, et avec lui, le dernier indice qui ne nous soit pas retiré : la pesanteur. C'est pour aller se perdre dans une autre dimension, imprévue, qui n'est ni celle du temps ni l'un de ces pièges dans lesquels les mathématiciens aiment à vous entraîner : juste un piège d'architecte qui transforme peu à peu ce sol invisible en mur infranchissable.

L'installation, une des plus spectaculaires dans la capitale chinoise depuis les festivités des Jeux olympiques, est une commande de Jérôme Sans, qui, après avoir dirigé le Palais de Tokyo à Paris, a rejoint le Ullens Center for Contemporary Art (UCCA), installé dans une des désormais célèbres usines de -Dashanzi, le plus grand quartier d'artistes, au nord-est de Pékin. L'UCCA a été fondé par Guy Ullens, industriel belge (Weight Watchers International) et collectionneur, présent depuis de longues années en Chine, où il fut parmi les premiers à acquérir les oeuvres d'artistes chinois. Cela ne l'a pas incité à en faire commerce, ou à rapporter ses collections en Belgique. Ce qu'il a reçu de la Chine, dit-il avec un beau sens de la diplomatie, il tient à le partager avec la Chine.

Dans cet esprit, l'artiste danois Olafur Eliasson, 43 ans, a été associé à Ma Yansong, 35 ans, architecte chinois en vogue, pour pouvoir réaliser l'installation. Ma a notamment travaillé avec l'architecte anglo-irakienne Zaha Hadid, un exercice qui lui a laissé le goût de volumes plus proches de l'art que de l'habitat, celui de l'espace courbe, et celui des projets impossibles à réaliser.



Ma a abandonné ces derniers après s'être édifié une solide réputation dans les revues internationales, et a opté pour des concepts plus faciles à vendre, comme une tour hélicoïdale actuellement en construction à Toronto (Canada), ou une gigantesque marina près de Canton, dont le projet naissant rappelle fortement notre bonne vieille Grande-Motte, près de Palavas-les-Flots (Hérault), ensemble conçu par Jean Balladur dans les années 1960. Un mixte, chez Ma comme chez Balladur, de volumes fantastiques et d'assez conventionnels parasols.

Le Danoir Olafur Eliasson, quant à lui, vit à Berlin et travaille avec une trentaine de collaborateurs, cultive aussi la grande dimension pour interpeller le public sur les liens entre la perception humaine et le monde qui nous entoure. Il a fait surgir une chute d'eau d'enfer sous le pont de Brooklyn (New York) et quelques autres sites métaphoriques, et, plus récemment, a matérialisé un temple du soleil dans la nef de la Tate Gallery, à Londres (The Weather Project).

L'UCCA a choisi le 4 avril pour inaugurer l'oeuvre de Ma et Eliasson, et célébrer ce moment dans tout l'apparat d'un mariage. Cette année, le 4 avril correspondait à la Fête des morts en Chine (Qingmingjie), qui est loin de n'être qu'une manifestation de pleureuses. Cette fête annonce la venue du printemps et la sortie de l'hiver. Le mot Qing signifie " clarté " et Ming veut dire " brillant ". Une des composantes du travail des deux hommes.

L'autre relève de l'ombre. Dans cet espace sans limites perceptibles, difficile de ne pas sentir naître un sentiment de mystère, pour les plus stoïques, d'angoisse pour les esprits réalistes, éventuellement de panique si l'on vient à s'y retrouver seul. Cela rappelle un voyage dans l'éther, peut-être la mort, peut-être un paradis, ou encore une étape difficile à vivre, avant la vie. C'est une rencontre brutale avec l'espace, sans les codes et les mesures que le corps et l'esprit ont intégrés.

En cela, c'est tout autant une expression de l'architecture, un ectoplasme sans murs ni limites où l'esprit doit retrouver ses marques pour ne pas " dévisser ", qu'une oeuvre d'art que l'on accepte ou l'on rejette.

A moins d'un mois de l'ouverture de l'Exposition universelle de Shanghaï, l'installation d'Eliasson et Ma sonne comme une annonce. Réussites ou ratages, les pavillons qui occuperont plus de 5 hectares sur les deux rives du Huangpu cherchent, selon une tradition vieille de plus d'un siècle, à marier l'architecture à des contenus théoriquement encore secrets.

On sait que chaque nation y vendra son art de vivre, son art et ses vertus sur le thème " meilleure ville, meilleure vie ". Bel espoir qui prend difficilement corps à l'heure où les réseaux les plus immatériels occupent une part croissante de l'imaginaire des hommes.

PHOTO - BEIJING - APRIL 09: A little girl falls down because of the vapor on the floor when she visits an installation art work named 'Feelings are Facts' on April 9, 2010 in Beijing, China. Feelings are Facts showcases the first collaboration between the danish-icelandic artist Olafur Eliasson and leading chinese architect Ma Yansong. They create a unique experience through architecture, fog and light. Eliasson is known for his exploration of the human perception and he often works with light, shadows, color, water, wind or fog to create a specific environment in order to move us to think about our experience of our surroundings - perceptions we usually take to be self-evident.

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

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vendredi 13 novembre 2009

INTERVIEW - Guy Ullens : « La Chine est une Ferrari de 3.000 tonnes »

Le Soir - 1E - FORUM, vendredi, 13 novembre 2009, p. 20

Retraité mais hyperactif. Un pied en Suisse, l'autre à Pékin. Guy Ullens de Schooten était, avant de prendre sa retraite il y a dix ans, un pilier du monde belge des affaires. Il fut notamment longtemps administrateur délégué des Sucreries de Tirlemont, avant de revendre en 1989 cette société familiale, pour un très joli prix (un milliard d'euros), aux Allemands de Südzucker.

Ce passionné enthousiaste se partage aujourd'hui entre son « Centre Ullens pour l'art contemporain » ouvert il y a deux ans à Pékin - premier musée d'art contemporain de la capitale chinoise -, les projets humanitaires lancés par son épouse Mimi au Népal, des séjours aux Etats-Unis, à Londres et ailleurs... et la Belgique, où il passe, de temps en temps, quelques jours.

A l'occasion d'Europalia Chine, nous avons profité d'un de ses séjours dans notre pays - il sera aussi ce soir l'hôte des Grandes Conférences catholiques - pour lui proposer d'être notre Visiteur, pour qu'il raconte cette Chine où il a multiplié les longs séjours depuis 25 ans. Une Chine que, visiblement, il admire, et à laquelle cet homme d'affaires dans l'âme prisant l'efficacité pardonne beaucoup.

« La Chine va si vite, c'est comme une Ferrari... sauf qu'elle pèserait 3.000 tonnes. A propos de ce pays, nous sommes toujours en retard d'une guerre. Il se déroule là une extraordinaire épopée humaine, dont certains aspects sont fort critiqués par l'Occident. Mais ce système s'autocorrige plutôt bien, même s'il reste des problèmes majeurs, qui ont trait aux minorités et à la pollution - problèmes qu'ils sont d'ailleurs partiellement en train de résoudre.

Ces quinze ou vingt dernières années, près de 400 millions de personnes sont passées de la pauvreté à la classe moyenne. En Europe, il nous a fallu un siècle pour arriver à ce résultat et aux Etats-Unis, une cinquantaine d'années. »

« Si la Chine avance à ce rythme, poursuit-il, c'est grâce à son système politique très centralisé, qui n'empêche pas une très grande libéralisation économique... A nuancer cependant : cela fonctionne aujourd'hui, reste à voir si ça continuera à marcher demain... Les dirigeants chinois estiment que la démocratie aurait, actuellement, en Chine, un coût beaucoup trop élevé, et avec le risque de privilégier le court terme. C'est vrai que, lorsqu'on regarde les Etats-Unis, toute cette énergie et cet argent dépensés pendant l'année qui précède les élections présidentielles, plus la mise en place des différentes administrations : plus d'un quart d'un mandat présidentiel semble perdu. Et, quand on voit le désastre de Fortis, on se demande parfois si l'énorme attention portée en Belgique aux problèmes politiques et communautaires n'a pas contribué à négliger les questions de politique économique. En observant la croissance chinoise, on en viendrait parfois à se demander si notre bonne vieille démocratie n'a pas un côté un peu ringard... »

La démocratie, système ringard donc ? « Je ne fais pas l'éloge d'un pouvoir fort partout dans le monde, nuance-t-il. La démocratie est la plus belle chose que nous ayons, mais il faudrait pouvoir la rendre plus efficace, il faudrait que nos décideurs osent prendre des risques, voir à long terme, sans penser en permanence aux prochaines élections. Surtout en Belgique pays aux échéances électorales multiples... »

Il distingue un autre atout actuel de la Chine : « Leur dieu aujourd'hui, c'est l'éducation, la formation. Les jeunes ont l'occasion de poursuivre leurs études à l'étranger, de s'ouvrir l'esprit. C'est le cas aussi pour les responsables du Parti communiste. Les dirigeants vont chercher des gens de valeur dans les entreprises. Mon chef de district à Pékin est ingénieur nucléaire. Ils veulent des gens sérieux, et ce sont souvent des professeurs venus de l'étranger qui complètent leur formation. On est loin d'un bla-bla doctrinaire. Il y a certes de la corruption, mais cette pratique me semble en diminution... Ils ont surtout la capacité, avec l'aide de gros bureaux d'étude, de prendre des décisions rapidement. »

Un exemple qui le touche de très près : « Notre projet de centre d'art contemporain a finalement pu être réalisé assez rapidement, même si nous avons eu par moments quelques angoisses. Ce qui nous a aidés, c'est qu'il s'agit d'un projet entièrement privé. Ils n'auraient probablement pas accepté notre projet s'il y avait eu une implication publique étrangère. Il faut savoir qu'en Chine, c'est le ministère de la Culture ET de la Propagande qui gère ces dossiers. La culture est donc un domaine très réservé. Mon épouse et moi avons réussi à passer entre les gouttes. Nous voudrions d'ailleurs que notre centre devienne tout à fait chinois. De septante à quatre-vingts pour cent de nos visiteurs sont, déjà, de jeunes Chinois. Il faudrait qu'il y ait des visites organisées par l'enseignement secondaire et supérieur et par les corps constitués : ce n'est pas encore le cas. Longtemps, l'art moderne a senti le soufre en Chine. Aujourd'hui, les créateurs d'art plastique jouissent cependant d'une grande liberté. »

L'histoire récente de la Chine le passionne : « Deng Xiao Ping est un dieu pour les Chinois : c'est lui, le "Père de la Chine moderne". Mais, malgré ses erreurs, Mao reste très respecté : même s'il a collé sur ce pays une idéologie qui ne lui convenait pas, il incarne toujours pour les Chinois le champion de l'indépendance nationale. Aujourd'hui, le PC veille à ce que les dirigeants ne restent pas trop longtemps au pouvoir. On prépare leur succession sans traîner... »

« Ce qui est assez remarquable avec cette équipe ici, le président Hu Jintao et le Premier ministre Wen Jiabao, c'est qu'ils sont descendus du piédestal où trônaient jusqu'ici les hauts responsables. Désormais, ils vont sur le terrain, ils sont plus proches du peuple. »

william bourton et véronique kiesel

© Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2009

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jeudi 3 janvier 2008

PORTRAIT - Guy Ullens, le baron belge et l'art contemporain chinois

Le Monde - Culture, mercredi, 2 janvier 2008, p. 16

Première institution culturelle privée à but non lucratif dans ce pays, elle est aussi la première ouverte par un étranger.
C'est le nouvel horizon de l'art contemporain : la Chine, ses milliers d'artistes et ses centaines de milliers de millionnaires. Avec pour symbole, désormais, l'Ullens Center for Contemporary Art (UCCA), qui a ouvert ses portes le 2 novembre. Cadeau du baron belge Guy Ullens à la communauté chinoise.

Pékin Envoyée spéciale - C'est le nouvel horizon de l'art contemporain : la Chine, ses milliers d'artistes et ses centaines de milliers de millionnaires. Avec pour symbole, désormais, l'Ullens Center for Contemporary Art (UCCA), qui a ouvert ses portes le 2 novembre. Cadeau du baron belge Guy Ullens à la communauté chinoise, ce luxueux centre d'art se veut pionnier : c'est la première institution culturelle privée qui, en ce pays, se réclame être à but non lucratif; la seule qui réponde aux exigeantes normes muséales internationales; la première ouverte par un étranger.

A la tête d'une des plus grosses collections d'art chinois au monde, Guy Ullens explique son geste par sa passion pour l'empire du Milieu, où ses affaires l'ont fréquemment amené. Aujourd'hui à la retraite, âgé de 72 ans, il se consacre tout entier à sa collection, estimée à environ 1 300 oeuvres, et à son amour pour sa femme Myriam, qui participe à ses aventures esthétiques.

L'ouverture de l'UCCA, en plein coeur de la friche industrielle de Dashanzi surnommée 798, a été accueillie avec un consensus étonnant : des apparatchiks aux amateurs d'art asiatique venus du monde entier, tous se disaient épatés par ce précieux outil. D'une ancienne usine d'armement, l'architecte Jean-Michel Wilmotte a fait un écrin tout de blanc et de béton ciré.

« Dans un tel pays, où il est parfois si difficile de travailler, être parvenu si vite à créer un tel lieu tient du miracle », relève un observateur de l'art en Chine. « Au début, pour convaincre les autorités, nous avons été obligés de nous mettre tout nus, de montrer tout ce que nous faisions, raconte Guy Ullens d'un air amusé. Mais ce pays est très en demande, et nous étions très motivés. Quand on aime, on ne compte pas. Du moins tant qu'on peut. »

UN BAIL DE SEPT ANS

On n'en saura guère plus sur les sommes allouées au projet par ce tycoon qui a hérité de la fortune familiale élaborée dans le sucre, avant de racheter la firme Weightwatcher : tout juste que les travaux ont coûté 5 millions d'euros, et que le couple s'est séparé récemment de quelques dessins de Turner (contre 15 millions d'euros) pour financer son initiative.

Il l'espère financièrement autonome d'ici cinq ans : grâce aux revenus du restaurant gastronomique installé là, de la librairie et à l'intervention de mécènes internationaux (la Chine, en ce domaine, a encore tout à apprendre). En dépit de ces jolies sommes, le pari reste risqué : « communisme » oblige, il est impossible ici d'être propriétaire d'un bâtiment. Les Ullens se sont donc engagés sur un bail de sept ans. Mais ils ont très bon espoir de voir le lieu perdurer au-delà.

D'autant que les autorités municipales voient en lui plus d'un atout : l'UCCA leur permet d'officialiser définitivement ce quartier qu'elles ont longtemps considéré d'un mauvais oeil. Squat alternatif investi par les artistes il y a une dizaine d'années, cet immense terrain mêle aujourd'hui usines de puces électroniques et galeries branchées; mais aussi restaurants et boutiques de mode.

Longtemps menacé par les bulldozers, Dashanzi jouit depuis un an d'une reconnaissance officielle, en se voyant classé « district dévolu aux entreprises de création ». Mais la victoire semble amère aux artistes pionniers, évacués depuis peu. Coriaces, ils se sont délocalisés vers le district de Caochangdi. Pour certains, c'est néanmoins l'esprit mercantile qui a gagné.

RECORDS D'ENCHÈRES

Car l'art est, aux yeux de beaucoup de Chinois, une affaire d'argent plus que de plaisir. Avec leurs artistes qui battent chaque semaine de nouveaux records aux ventes aux enchères à coups de millions d'euros, la frange la plus riche de la société commence à voir dans l'art de belles perspectives de spéculation.

Une alternative aux jeux immobiliers qui tentait d'abord surtout les Chinois de Taïwan et de Singapour, mais qui séduit chaque jour un peu plus ceux du continent. En cinq ans, les prix de l'art contemporain chinois ont progressé de 440 %. Dans la mesure du possible, l'UCCA tente de s'inscrire contre cette obsession spéculative. Certes, ce projet est un superbe outil de valorisation pour la collection Ullens (qui y sera exposée à l'été 2008, pendant les Jeux olympiques).

Mais « notre but est de traiter de l'art chinois de façon muséa le, non conditionnée par le marché », insiste Jan Debbaut, conseiller du projet. « Dans une situation chinoise complètement spéculative, nous voulons offrir une véritable réflexion esthétique, éduquer le public chinois à l'art de son pays, mais aussi à l'art international et, un peu plus tard, aider à former des commissaires d'exposition chinois. Même si, bien sûr, de telles initiatives ne peuvent manquer d'avoir une influence sur le marché. »

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