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mercredi 8 juin 2011

DOSSIER - Et si l'Europe explosait ? - Eric Branca


Valeurs Actuelles, no. 3889 - Jeudi 9 juin 2011, p. 10

L'Europe va-t-elle exploser ? - Eric Branca

Crise. Abolition des frontières et uniformisation forcée : les deux dogmes fondateurs de la supranationalité européenne ont volé en éclats sous l'effet des flux migratoires et des réalités économiques.

Rumeurs récurrentes sur un départ imminent des Grecs de la zone euro; réunions d'urgence à Bruxelles, visant à rétablir la possibilité de contrôles aux frontières intérieures de l'Union européenne, ce que le Danemark a décidé de faire le 14 mai, sans solliciter l'autorisation de quiconque... Quelques semaines auront donc suffi à faire en sorte que le lourd couvercle de certitudes officielles posé depuis près de vingt ans sur la marmite européenne saute sous la pression des faits.

Pour autant, les Grecs sont toujours dans l'euro, et les Italiens non moins habilités à délivrer aux Tunisiens des visas pour la France, selon les règles édictées, en 1985, par les accords de Schengen, élargis, au fil des traités, à vingt-quatre des vingt-sept membres de l'Union européenne plus trois États associés (Suisse, Islande, Norvège).

Mais dans le cas de l'euro comme dans celui de la libre circulation des personnes, un même tabou vient de tomber : celui de l'irréversibilité de la construction européenne, édifice construit, précisément, sur le double dogme d'une norme s'imposant à tous, quelle que soit la situation particulière de chacun, et d'une disparition des frontières réputée conforme au «sens de l'Histoire»...

Le fait que la Commission de Bruxelles accepte de «discuter» de la révision des accords de Schengen ne signifie pas, naturellement, que ceux-ci seront modifiés (il faudrait pour cela non seulement que la France soit soutenue par une majorité qualifiée au Conseil européen, mais aussi que le Parlement de Strasbourg entérine la réforme, en vertu du principe de codécision). Mais c'est assurément une étape.

Le fait que les rumeurs succèdent aux rumeurs s'agissant de l'incapacité structurelle de certains pays de sacrifier aux disciplines de l'euro n'implique pas davantage que celui-ci vive ses derniers mois. Mais le fait même qu'une sortie puisse être envisagée (comme l'avait souhaité Valéry Giscard d'Estaing lui-même lorsqu'il avait rédigé, en 2003, son projet de Constitution européenne) démontre que les réalités commencent à contrebalancer les logiques technocratiques mises au point voici plus de vingt ans pour se soustraire au contrôle des peuples et de leurs représentants.

Cette dissimulation, voilà bien le péché originel de l'Europe qui s'est mise en place avec Schengen et Maastricht. Un secret que Valeurs actuelles fut le tout premier à dénoncer s'agissant de l'ouverture programmée des frontières.

C'était en mai 1989 et Pierre Joxe lui-même, pourtant ministre de l'Intérieur, était à peine au courant de ce que nous révélions !

Voici le roman vrai de cette imposture dont le dernier acte est en train de se jouer, avec pour décor des États désarmés face aux pressions migratoires.

Tout commence en novembre 1988, quand le sénateur RPR Paul Masson, rapporteur du budget de l'Intérieur, voit son attention attirée, au détour d'une page, par la mention d'accords signés trois ans plus tôt à Schengen (Luxembourg) - le 14 juin 1985 - entre la France , l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Leur objet : rien de moins que de supprimer, à partir du 1er janvier 1990, les frontières physiques existant entre ces cinq pays, et transférer les contrôles qui s'y exercent à la périphérie du bloc ainsi constitué.

Quand l'Intérieur ignorait les projets du Quai d'Orsay. Outre l'énormité institutionnelle de ce que cela implique, Paul Masson en discerne d'emblée la principale conséquence : la France se situant à l'extrémité du continent européen et disposant, en sus, de la législation sociale la plus attrayante du monde, elle deviendra ipso facto le réceptacle naturel d'immigrés extra-européens ne sollicitant l'entrée chez nos voisins que pour obtenir un visa valable chez nous...

Aussitôt, le sénateur Masson écrit à Pierre Joxe pour lui demander de communiquer au Parlement le texte des accords de Schengen. « Conscient de la gravité du problème » mais, semble-t-il, aussi ignorant que lui des engagements pris par la France, le ministre de l'Intérieur l'« encourage » alors à s'y intéresser. Et le 16 mai 1989, Paul Masson révèle à Valeurs actuelles : « Nous avons découvert qu'une structure multilatérale exclusivement composée de fonctionnaires siège depuis quatre ans au Luxembourg... Nous avons découvert aussi que la France s'était engagée dans cette affaire à l'initiative du Quai d'Orsay sans qu'aucun de ses ministres des Affaires étrangères successifs [Claude Cheysson et Roland Dumas de 1984 à 1986; Jean- Bernard Raimond dans le gouvernement Chirac entre 1986 et 1988; à nouveau Roland Dumas depuis 1988, NDLR] ait cru bon d'informer de leurs travaux leurs collègues de l'Intérieur ou de la Justice. »

À l'origine de Schengen : les accords, non moins secrets, scellés le 17 juin 1984 entre François Mitterrand et Helmut Kohl, à Fontainebleau, en marge du sommet européen du même nom. Ceux-ci déboucheraient sur une «convention expérimentale» dite de Sarrebruck (13 juillet 1984), abolissant tout contrôle routier aux points de passage de la frontière franco-allemande... Convention ratifiée par un simple décret publié au Journal officiel le 1er août suivant, au creux de l'été et des vacances parlementaires !

Coïncidence ? « En deux ans, écrivions-nous en 1990, les chiffres de l'immigration turque ont explosé dans les départements français frontaliers de l'Allemagne... »

1984-1986 : c'est l'époque où, dans certaines HLM de Strasbourg ou de Mulhouse, le taux d'immigrés passe de 25 à 70 %; celle aussi où le Front national s'implante profondément en Alsace-Lorraine...

S'insurgeant contre le caractère confidentiel des accords de Sarrebruck, que le gouvernement de Jacques Chirac refusera de dénoncer en 1986, l'ancien premier ministre Michel Debré interpellait le secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Didier Bariani, depuis son banc de l'Assemblée nationale, le 5 décembre 1986 : « Comment osez-vous appliquer de tels accords sans vous inquiéter de leur absence de ratification devant le Parlement ? Comment votre gouvernement peut-il concilier sa volonté affichée de réformer le code de la nationalité avec le laisser-faire dont il fait preuve à la frontière franco-allemande en matière d'immigration ? »

Ces questions sans réponse, le sénateur Masson (disparu en 2009) les reprendrait à son compte en 1990. Et, faute encore de réponse, jusqu'à la fin de son mandat en 2001...

Mais entre-temps, que de changements ! Enfin ratifiés en 1991 par le Parlement français (soit cinq ans après leur entrée en vigueur !), les accords de Schengen, devenus traité, étaient assortis d'une clause de sauvegarde permettant à un État de rétablir des contrôles à ses frontières nationales en cas de crise grave. À peine élu, Jacques Chirac ne se priverait pas de l'utiliser quand, confronté à la vague terroriste de l'été 1995, il s'agira pour lui de traquer (avec succès) les auteurs des attentats islamistes en multipliant les contrôles policiers.

Mais voici qu'en 1997, le traité d'Amsterdam est signé (il sera ratifié en 1999 et entrera pleinement en vigueur en 2004) qui étend les dispositions de Schengen à tous les pays de l'Union (sauf la Grande-Bretagne et l'Irlande, qui n'ont aucune frontière terrestre avec leurs partenaires) et, surtout, supprime la clause de sauvegarde nationale qui avait si bien servi pour juguler le terrorisme !

La gestion des politiques migratoires étant «communautarisée», donc décidée à la majorité et non plus à l'unanimité, c'est à l'Union européenne qu'il appartient désormais de décider qui a le droit, ou non, de fermer ses frontières.

Cette fois, le piège se referme, que nous dénonçons en ces termes, le 23 février 2001, après l'échouage volontaire sur les côtes varoises d'un cargo transportant un millier de Kurdes bien décidés à ne jamais repartir et qui, de fait, ne repartiront pas : « L'affaire des Kurdes de Fréjus n'est qu'un avant-goût des mouvements de population qui vont se produire si la législation européenne reste en l'état... »

Que prévoyions-nous alors ? Rien d'autre que l'enchaînement auquel nous assistons aujourd'hui : une France empêchée d'agir par les textes qu'elle-même a ratifiés !

Nous ajoutions : « Selon le principe fondateur de Schengen, qui reporte aux frontières externes de l'Union les contrôles qui s'exerçaient autrefois aux frontières nationales, un étranger déclaré indésirable dans un seul pays l'est théoriquement par tous les autres; mais en contrepartie, tout clandestin régularisé par un État est ipso facto en règle chez tous ses partenaires... En conséquence de quoi sa position de «cul-de-sac» ne lui laisse que la maîtrise de ses côtes, de ses gares et de ses aéroports. D'où la ruée actuelle de tous les immigrés extracommunautaires vers l'Italie, devenue, en raison du laxisme de sa législation, la porte ouverte du tiers-monde sur l'Europe... »

La crise grecque de 2008 décrite par Séguin dès 1992 !Dix ans plus tard, faut-il retrancher un mot de ce constat ?

Ce principe de réalité vaut aussi pour l'euro, adopté selon les mêmes procédures que le traité de Schengen : à partir d'une décision d'abord confidentielle, puis «vendue» aux peuples dans l'emballage d'un traité présenté comme la solution à tous leurs maux.

Hormis quelques universitaires et une poignée d'hommes politiques (il serait d'ailleurs instructif de savoir combien), qui sait aujourd'hui que la décision de doter l'Europe d'une monnaie unique fut prise par François Mitterrand et Helmut Kohl en décembre 1990, en marge du sommet européen de Rome ? Il faudra attendre onze mois pour que Roland Dumas, appelé à s'expliquer sur le traité que la France s'apprêtait à signer à Maastricht, annonce, le 15 novembre 1991, aux députés de la commission des Affaires étrangères : « Nous avons pris le parti d'une mutation vers une entité supranationale. »

Qui «nous» ? Sûrement pas les parlementaires ! Car à l'exception de quelques députés socialistes et centristes (qui, eux-mêmes, avaient jalousement gardé le secret), ni l'Assemblée ni le Sénat n'auront, jusqu'à la conclusion du traité, accès à la moindre information sur son contenu. Le 15 décembre 1991, le Wall Street Journal commentait : « Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, un continent entier s'est restructuré en secret... »

Et malheur, alors, à ceux qui tentent de s'y opposer, traités au choix, de pessimistes chroniques ou d'indécrottables passéistes ! Avaient-ils tort, pourtant, ceux qui, d'emblée, soulignaient le risque d'imposer un même carcan économique et budgétaire - en gros, le modèle rhénan - à des peuples issus de traditions différentes et parfois irréductibles les unes aux autres ?

Le 5 mai 1992, à la tribune de l'Assemblée nationale, Philippe Séguin décrivait ainsi avec seize ans d'avance ce qui allait se produire en 2008 sous l'effet de la crise financière : « Dès lors que, dans un territoire donné, il n'existe qu'une seule monnaie, les écarts de niveau de vie entre les régions qui le composent deviennent vite insupportables. Et en cas de crise économique, c'est le chômage qui s'impose comme seule variable d'ajustement... »

Plus prophétique encore, l'industriel Jimmy Goldsmith tirait au même moment la sonnette d'alarme : qu'adviendra-t-il de l'équilibre social des États européens les plus pauvres quand à la surévaluation chronique de l'euro s'ajoutera, à partir de 1994, le démantèlement du tarif extérieur commun qui, jusqu'alors, protégeait en partie l'Europe de la concurrence de l'Asie à bas salaires ?

On se souvient de la réponse pleine de morgue faite aux adversaires de la monnaie unique par Jacques Delors, alors président de la Commission européenne : « Changez d'avis ou abandonnez la politique ! » (Quimper, le 28 août 1992)...

Il est vrai que la campagne du référendum battait alors son plein et que, pour la première fois, ce jour-là le «non» était donné gagnant... Il fallait donc, pour renverser la tendance, présenter le traité comme une assurance tous risques contre la guerre, la misère, et même les maladies infectieuses : « Les microbes, il n'y a pas de frontières pour eux, expliquait Bernard Kouchner, ministre socialiste de la Santé, à Europe 1, le 17 septembre 1992. Avec Maastricht, on va enfin pouvoir se soigner mieux ! »

Dix-neuf ans plus tard, est-ce vraiment ce que pensent les Grecs qui descendent dans la rue pour protester contre l'effondrement de leur pouvoir d'achat, et les Allemands qui, de plus en plus nombreux, craignent de voir leurs économies englouties dans le puits sans fond de l'aide aux pays du Sud ?

Même si, pour sauver les engagements de leurs banques, la France et l'Allemagne préfèrent prêter une fois de plus à la Grèce plutôt que d'accepter la «restructuration» de sa dette, tout le monde sait que la prochaine heure de vérité pour l'euro sonnera en Espagne. Et sans doute plus vite qu'on ne le pense, quand, à la fin de l'année, le taux de défaillance de remboursement des crédits immobiliers, déjà préoccupant, augmentera symétriquement au stock de nouveaux chômeurs en fin de droits...



Goldsmith, prophétique - Eric Branca

Essai. Dès 1994, l'homme d'affaires franco-britannique Jimmy Goldsmith avait décrit par le menu la faillite d'une certaine conception de l'Europe et de la mondialisation.

C'est un petit livre de 200 pages au titre explicite - le Piège - , rédigé voici dix-sept ans par Jimmy Goldsmith en collaboration avec le journaliste Yves Messarovitch, alors rédacteur en chef économique au Figaro. Un essai en forme de cri d'alarme publié chez Fixot et dont la «quatrième de couverture» indiquait que si rien ne devait changer en Europe, celle-ci connaîtrait une « montée du chômage chronique, la désertification rurale, le désordre dans les villes » et, en prime, « la migration en masse de réfugiés déracinés ».

Malheur à Cassandre ! À peine élu député européen, en juin 1994, Goldsmith s'était vu reprocher le caractère « pernicieux » et « irresponsable » de ses analyses par le président du Parlement, Klaus Hänsch, lequel, furieux que l'intéressé veuille lui répliquer - l'incident se passait en séance plénière - , lui avait coupé le micro en le traitant de « hooligan » (sic)...

«Hooligan», Jimmy Goldsmith ? Le ridicule de l'injure, appliquée à l'un des hommes alors les plus riches de la planète, et dont la réussite devait tout à la philosophie libérale, en dit long sur le crime de lèse-majesté que celui-ci venait de commettre aux yeux des institutions européennes : expliquer que la disparition des droits de douane et des frontières physiques est, au choix, la meilleure ou la pire des choses.

La meilleure dans le cadre d'une zone économiquement, socialement et culturellement homogène, comme le Marché commun de 1957. La pire, quand des «planètes» différentes sont brusquement mises en contact dans le cadre d'un libre-échangisme généralisé. Ce qui, disait-il en parlant de l'OMC, n'est qu'« une machine de guerre utilisée par les riches des pays pauvres pour appauvrir les pauvres des pays riches sans enrichir les pauvres des pays pauvres », caractéristique qu'il appliquait, en Europe même, à l'institution d'une monnaie unique.

Anticipant de plus de quinze ans la crise grecque, Goldsmith écrivait dans le Piège : « Le projet de monnaie unique, inévitablement, détruirait l'Europe... [Il] signifierait qu'un pays tel que la Grèce ne pourrait plus ajuster sa monnaie par rapport à celle des Pays-Bas, par exemple. Nous en connaissons le résultat : soit le transfert de subventions vers le pays en difficulté; soit le transfert des chômeurs de ce pays vers d'autres plus prospères. »

S'élevant contre cette double logique, Goldsmith mettait en exergue l'échec des investissements consentis par les Italiens du Nord pour développer l'Italie du Sud dans les années 1960 : « Au lieu de créer des emplois, les subventions ont engendré la corruption. Et elles ont aussi échoué dans la tentative de stopper la migration qui a continué de déraciner les communautés méridionales et de surpeupler et de déstabiliser celles du Nord. »

S'agissant de la disparition des frontières physiques exigée par le traité de Schengen, Goldsmith mettait en garde contre une déstabilisation analogue de nos sociétés, dès lors que l'Europe deviendrait une passoire : « Bien des penseurs modernes s'imaginent qu'un espace géographique, une fois peuplé, devient ipso facto une Nation... Dans la réalité [...] ce sont la communauté de culture, l'identité et les traditions d'une nation qui constituent son héritage et dressent le pilier vital de sa sensibilité... Ne pas comprendre la différence entre un espace peuplé, un État et une Nation conduit à des politiques qui, une fois mises en oeuvre, créeront débâcle sociale, misère et conflits ethniques. Les fondateurs de Maastricht ne comprennent pas cette différence. »

L'ont-ils enfin compris à l'heure où, de toutes parts, les États reprennent conscience de leur légitimité première : protéger les citoyens dont ils ont la responsabilité ? Alors que le système de Maastricht et de Schengen démontre ses limites sous la pression des événements, la conclusion du livre de Goldsmith éclaire plus que jamais l'actualité : « Notre responsabilité suprême consiste à protéger la souveraineté, l'identité, le territoire et la stabilité de la Nation... Et pourtant, ce sont précisément ces fondements de la société que l'on tente de détruire avec Maastricht, le Gatt [aujourd'hui l'OMC, NDLR] et Schengen. »

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mercredi 30 mars 2011

ANALYSE - Le triomphe du mercantilisme - Pierre-Cyrille Hautcoeur


Le Monde - Economie, mardi, 29 mars 2011, p. MDE1

En 2010, CCTV1, la première chaîne de télévision publique chinoise, organe du Parti communiste, a diffusé une série d'émissions relatant l'histoire du développement économique mondial par l'action des Etats et de grandes entreprises (souvent étroitement liées aux Etats) capables de planifier l'innovation, d'organiser le travail et d'accumuler le capital.

Une perspective radicalement opposée à l'histoire économique enseignée aujourd'hui aux Etats-Unis et de plus en plus en Europe, qui s'appuie sur l'idée que c'est le développement de marchés libres de toute ingérence étatique qui permet la croissance par la stimulation et la coordination spontanée des intérêts individuels.

Quelle que soit la part de vérité de chacune de ces interprétations, il est au moins clair qu'une telle démarche dévoile l'approche totalement mercantiliste qui anime le gouvernement chinois, comme son action politique quotidienne le démontre par ailleurs. Car si les entreprises chinoises investissent individuellement sur les marchés mondiaux, leur action est coordonnée et l'économie reste puissamment centralisée : les ressources, tant en main-d'oeuvre qu'en capital ou en matières premières, sont gérées et développées selon une stratégie mondiale conçue par les autorités de Pékin; il en est de même du taux de change et des ressources en devises.

Les mercantilistes de l'époque moderne considéraient que la valeur était créée par le commerce, et que contrôler les voies commerciales, tant militairement que par les grandes compagnies (des Indes en particulier), était la clé de la richesse. Au XIXe siècle, la sécurité du commerce étant établie, la concurrence entre grandes puissances se porta sur le contrôle de l'accès aux matières premières.

Aujourd'hui, la valeur est d'abord immatérielle : elle est dans l'innovation, le design, le marketing, le montage juridique et financier; elle est aussi, de plus en plus, dans la définition des règles et des normes au niveau international plus encore que national. La Chine considère que, pour devenir plus qu'un atelier bon marché, elle doit accéder à ces activités, et détenir davantage d'influence sur la définition internationale des normes et des droits, que ce soit en matière commerciale, sociale ou environnementale.

Regarder la politique économique chinoise comme un simple dumping de change keynésien est donc une profonde erreur. La Chine veut modifier en sa faveur des règles internationales puisqu'elle considère qu'elles bénéficient avant tout aux Etats-Unis et à l'Europe.

Face à cette situation, si Washington défend ses intérêts, bon nombre de pays européens ont adopté la politique de l'autruche. Ils jouent l'enrichissement local en renonçant aux prétentions à la puissance.

Parce qu'ils bénéficient, pour l'instant, d'institutions internationales favorables - quelques anciennes puissances européennes y étant encore surreprésentées -, ces pays pensent que donner une forme politique à l'Europe est inutile. Ils veulent oublier que c'est la puissance politique qui assure, in fine, la qualité des biens publics qu'ils utilisent.

En refusant un renforcement de l'unité européenne, rendu nécessaire tant par la crise économique que par la montée des revendications chinoises (voire indiennes ou brésiliennes), les gouvernements de ces Etats risquent de voir la définition de ces biens publics leur échapper et l'instauration de règles internationales défavorables auxquelles il leur sera trop coûteux de s'adapter.

Mondialisation menaçante

Partout, les populations demandent un renforcement de leur protection face à une mondialisation qu'elles considèrent comme menaçante. Certes, les nationalismes sont vains car aucun Etat européen n'a les moyens de peser seul dans la redistribution mondiale des pouvoirs.

Mais ils prospéreront et détruiront l'Union européenne si celle-ci ne s'affirme pas comme un acteur politique mondial défendant plus vigoureusement les intérêts de ses citoyens et si les Etats européens ne font pas passer l'action commune avant les disputes internes.

Si l'Europe ne prend pas la mesure de ces défis, un jour viendra - et il pourrait n'être pas si éloigné, même si la tectonique économique est aussi incapable de prévoir les événements que la tectonique sismique - où disparaîtra soudain la confiance en sa capacité à assurer la sécurité et la stabilité de l'environnement économique de ses entreprises. Alors, l'Europe tremblera.

Pierre-Cyrille Hautcoeur, Ecole des hautes études en sciences sociales, Ecole d'économie de Paris.

PHOTO - BEIJING, CHINA - MARCH 29: People visit Chinese artist Huang Yongping's installation art work named 'Leviathanation' at Tang Contemporary Art of 798 Art District on March 29, 2011 in Beijing, China. The exhibition named 'Tracing The Milky Way' will be last until May 14.

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jeudi 17 février 2011

Patrick Weil : « La notion de "Français de souche" n'a aucun fondement »

Le Point, no. 2005 - Littérature, jeudi, 17 février 2011, p. 98

Le Point : « Le camp des saints » décrit l'arrivée d'un million d'immigrants sur les côtes françaises. Que vous inspire ce scénario ?

Patrick Weil : La plupart des gens respectent les lois en matière d'immigration, même si elles sont difficiles à accepter. Seule une minorité obtient un visa pour voyager et une infime minorité encore voyage sans visa ni passeport. Et ces clandestins passent essentiellement par les frontières terrestres, moins périlleuses. Les gens ne bougent donc pas si facilement. En cas de crise politique ou de catastrophe naturelle, les populations peuvent fuir, mais les migrations maritimes dépassent rarement les milliers, à l'image de ce qui se passe actuellement avec les clandestins tunisiens.

Ce roman développe la crainte de la disparition de l'identité nationale et des valeurs occidentales...

Ces mêmes craintes s'exprimaient déjà avant et après la Première Guerre mondiale. Je viens de publier un petit texte, « Etre français », sur les quatre piliers de notre nationalité : l'égalité, la langue française, une mémoire positive de la Révolution et la laïcité. Les enfants de l'immigration partagent majoritairement ces valeurs et les comprennent souvent mieux - le principe de laïcité, par exemple - que le président de la République lui-même. Nos valeurs historiques conservent toujours un très fort pouvoir d'attraction, tout comme l'ensemble des valeurs occidentales à dimension universelle (démocratie, droits de l'homme...). Les exemples de la Tunisie et de l'Egypte nous le démontrent ces jours-ci amplement.

Que pensez-vous de la notion de « Français de souche » chère à Jean Raspail ?

Elle n'a aucun fondement. Les souches sont immobiles, tandis que les êtres humains bougent et évoluent. La France a été une terre d'invasion puis de migrations, et les nouveaux venus ont toujours fini par s'intégrer. Ses citoyens ont fait son Histoire et construit des valeurs qui sont devenues des références communes toujours transformables. Cette expression « Français de souche » me fait penser à Pétain, qui disait que la terre « ne ment pas » et qu'elle représente « la patrie elle-même ». Quelques mois plus tard, des Français envoyés au Service du travail obligatoire [STO] découvraient avec surprise que les paysages de l'Allemagne ressemblaient à ceux de la Dordogne et que la terre là-bas n'y était guère différente de la nôtre.

D'après Jean Raspail, la majorité de la population active française sera en 2050 d'origine extraeuropéenne...

Une très récente étude du think thank américain Pew Research Center projette que les musulmans représenteront 10 % de la population française en 2030. Tout le reste relève du pur fantasme visant à se faire peur.

Propos recueillis par Thomas Mahler

* Patrick Weil est historien spécialiste de l'immigration, directeur de recherche au CNrS, professeur associé à Yale, auteur de « la France et ses étrangers » (Calmann-lévy et Folio) et « Qu'est-ce qu'un Français ? » (Grasset et Folio).
« Etre français : les quatre piliers de la nationalité », de Patrick Weil (Ed. de l'Aube, 36 p., 5 E).

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mardi 7 décembre 2010

La "nouvelle affirmation de puissance" de la Chine se sert du sentiment nationaliste


Le Monde - Mardi, 7 décembre 2010, p. 17

Les bouffées de nationalisme chinois, l'ambassade des Etats-Unis à Pékin connaît. Elle en est la cible récurrente. Entre la puissance établie et la puissance émergente, les tensions sont permanentes (Taïwan, Tibet, droits de l'homme, yuan...) qui formatent, mêlées à une interdépendance économique croissante, une relation bilatérale fort complexe. Mais ce qui attire depuis peu l'attention des Américains, c'est la montée de la frustration et de l'inquiétude des autres missions diplomatiques basées à Pékin face à la nouvelle agressivité extérieure de la Chine.

Les télégrammes diplomatiques américains obtenus par WikiLeaks, et consultés par Le Monde, se font l'écho de cette nouvelle donne, de cette altération du rapport de la Chine au monde. Un rapport plus rude et brutal, délesté désormais de l'angélisme et des naïvetés qui avaient accompagné les premiers pas du réveil chinois.

C'était le 30 novembre 2009. Ce jour-là se tenait à Nankin un sommet Chine-Union européenne (UE). L'ambiance est morose. Un an plus tôt, les Chinois avaient tout simplement annulé cette rencontre rituelle au motif que le président français, Nicolas Sarkozy, avait rencontré le dalaï-lama à Gdansk, en Pologne, conduisant alors les Européens - selon un câble américain daté du 21 janvier 2009 - à se demander si " une nouvelle génération de radicaux ne s'était pas imposée au sein du ministère chinois des affaires étrangères ".

Cette fois-ci, le sommet a bien lieu. Oubliées, les rancunes de l'année écoulée ? Absolument pas. Les diplomates européens présents à Nankin, rapporte un télégramme américain daté du 23 décembre 2009, constatent la " nouvelle affirmation de puissance " de Pékin à l'égard de l'Europe. Le climat de la réunion " n'est pas amical ".

L'attitude du premier ministre, Wen Jiabao, pourtant d'ordinaire plutôt affable, est même " agressive ", selon un participant allemand. Les Chinois regardent de " haut " les Européens et témoignent " peu d'attention à leurs demandes ". Comme s'il s'agissait de leur signifier que l'Europe n'est plus en " position de faire la leçon " à la Chine.

Quelques jours plus tard, le malaise s'épaissit. Du 7 au 18 décembre se réunit à Copenhague (Danemark) la conférence sur le changement climatique. Selon un diplomate britannique, l'attitude des dirigeants chinois présents, " rude " et " arrogante ", a été " vraiment choquante ".

En réaction, Paris et Londres demandent à leur ambassade respective à Pékin d'émettre une plainte auprès du ministère chinois des affaires étrangères sur la manière dont leurs " dirigeants ont été traités par les Chinois " à Copenhague, relate un câble américain daté du 12 février 2010. Aucune réponse ne leur sera fournie.

Ce même télégramme de l'ambassade de Washington à Pékin, consacré à la " nouvelle affirmation de puissance mondiale " de la Chine, relate des incidents rapportés par d'autres missions diplomatiques dans la capitale chinoise. Singapouriens et Indonésiens se plaignent d'une " politique plus agressive et arrogante " de Pékin en mer de Chine méridionale. Les Japonais se disent " frustrés " de l'" inflexibilité " de la République populaire en mer de Chine orientale. Quant aux Indiens qui, eux, connaissent des tensions avec la Chine au coeur de l'Himalaya, ils expriment le souhait de " se coordonner plus étroitement " avec les Américains pour faire face à " l'approche plus agressive de la Chine dans les relations internationales ".

L'ex-premier ministre australien Kevin Rudd (un sinophone) qualifie lui de " paranoïaque " l'attitude de Pékin sur le Tibet et sur Taïwan lors d'un entretien avec Hillary Clinton à Washington (câble daté du 28 mars 2009). Alors que les deux dirigeants s'interrogent sur la réponse à y apporter, Mme Clinton fait cette savoureuse réflexion : " Comment traiter avec dureté son banquier ? " Détenteur massif de bons du Trésor américain, Pékin est aujourd'hui le créancier des Etats-Unis.

Face à ce concert d'inquiétudes convergentes, les diplomates américains de Pékin tentent de mieux analyser le phénomène du néonationalisme chinois. Outre les diplomates étrangers, ils interrogent beaucoup les Chinois eux-mêmes. Le tableau qui en ressort est assez nuancé. Au-delà des gesticulations, l'ambassade américaine de Pékin pense (câble daté du 24 février 2008) que la Chine demeurera une " puissance du statu quo " à " moyen terme ", car sa croissance économique " tire profit " de l'actuelle mondialisation formatée par les Américains. Et après ?

Deux tentations contradictoires vont cohabiter. En premier lieu, la " puissance montante " de la Chine va nourrir la " volonté de se confronter aux Etats-Unis ". Toutefois, la Chine aspirera simultanément à prendre ses responsabilités d'" actionnaire " (stakeholder) du système mondial, avec ce que cela entraîne comme implication dans les dossiers de l'environnement, de la non-prolifération, de la médiation des conflits...

Mais décoder le nationalisme chinois ne peut se limiter à l'analyse de la diplomatie officielle de Pékin. Car l'émotion patriotique embrase les foules, et en particulier la jeunesse prompte à manifester contre les Américains (1999, lors de la guerre du Kosovo), le Japon (2005, à propos du conflit territorial sur les îles Diaoyu) ou la France (2008, à propos du Tibet).

L'essor de la Chine, décryptent plusieurs télégrammes américains, a nourri chez ces jeunes un sentiment de " fierté " qui les rend extrêmement susceptibles à tout geste de l'Occident jugé offensant pour l'honneur national.

En période de tensions, Pékin joue habilement de ces passions juvéniles. Mais le danger est évidemment qu'elles lui échappent et endommagent ses intérêts diplomatiques à long terme. D'où la séquence en général assez brève des manifestations de rue. Alors que l'exaspération contre la presse occidentale (jugée " biaisée ") est à son comble lors des émeutes au Tibet en mars 2008, un câble de l'ambassade (25 mars) note : " Le patriotisme est à vif, mais le nationalisme déstabilisateur est sous contrôle. "

Afin d'éviter l'irréparable, Pékin " a décidé d'arrêter de jouer avec le feu ", explique aux diplomates américains un journaliste chinois. Jusqu'à la prochaine poussée de fièvre...

Frédéric Bobin

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

mardi 23 novembre 2010

OPINION - Pourquoi la Chine montre les dents - Ian Buruma


Le Temps - Débats, mardi, 23 novembre 2010

Ian Buruma, professeur au Bard College de New York, s'étonne que Pékin ait réagi si violemment à l'égard du Prix Nobel Lui Xiaobo. Selon son hypothèse, le PCC cherche à consolider le nationalisme.

Ce doit être vexant pour le gouvernement chinois de voir que les Prix Nobel successifs sont accordés aux mauvais Chinois.

La première erreur fut Gao Xingjian, un dramaturge, artiste et romancier critique qui a reçu le Prix Nobel de littérature en 2000, alors qu'il vivait en exil à Paris. La dernière erreur fut Liu Xiaobo, critique littéraire et écrivain politique qui a reçu le Prix Nobel de la paix cette année alors qu'il est emprisonné pour «subversion» du régime communiste. Puisque le dalai-lama n'est pas citoyen chinois, je mettrai de côté ce Prix Nobel de la paix, bien qu'il fût peut-être aux yeux des dirigeants chinois le plus énervant de tous.

La réponse du gouvernement chinois au Prix Nobel de Liu fut extraordinaire. Plutôt que d'opposer un complet dédain, ou un silence officiel, il en a fait un colossal ramdam, protestant violemment contre les complots contre la Chine, et mettant sous les verrous des dizaines d'intellectuels chinois, dont la femme de Liu, Liu Xia. Ce qui fait que ce Liu Xiaobo, sans aucun pouvoir et par ailleurs quasi inconnu jusque-là, est devenu non seulement célèbre partout dans le monde mais aussi bien mieux connu en Chine même.

Si l'on associe cela aux intimidations chinoises à l'encontre du Japon, bloquant les exportations des métaux de terre rares, vitaux pour l'industrie japonaise, avec ses prétentions territoriales sur quelques îles inhabitées entre Taïwan et Okinawa, et son refus de réévaluer le yuan, on peut se poser des questions sur les raisons qui amènent la Chine à adopter une politique étrangère si lourde. Cette manière forte est d'autant plus étonnante que la diplomatie chinoise semblait frappée de surdité depuis déjà quelques décennies. Le vieil ennemi japonais a été vaincu à maintes reprises et un gant de velours a fini par convaincre les Sud-Coréens et les Asiatiques du sud d'accepter relativement facilement la puissance grandissante de la Chine.

Mais l'agressivité récemment exprimée dans l'attitude de la Chine fait basculer les opinions en Asie. Comme semble le démontrer l'accueil chaleureux fait à Hillary Clinton lors de sa récente visite éclair à travers l'Asie, y compris au Vietnam communiste, les pays du Sud-Eest asiatique se satisferont encore un temps de la pax americana, par crainte de la Chine. D'autres pays asiatiques pourraient même se rapprocher plus encore du Japon, seule alternative aux Etats-Unis comme contrepoids à l'Empire du Milieu. Et cela ne peut être ce que la Chine désire.

Pourquoi la Chine est-elle si sévère? Une possible explication est que le tout nouveau statut de grande puissance de la Chine lui est monté à la tête. Pour la première fois en presque 200 ans, la Chine peut véritablement faire le poids, et elle fera ce que bon lui semblera, quel que soit l'avis des autres pays. Il y a quelques dizaines d'années, le Japon s'estimait être le numéro un, et ses hommes d'affaires, ses politiciens et ses bureaucrates ne craignaient pas de le faire savoir au reste du monde. Alors on peut dire que la récente attitude de la Chine est une revanche sur un siècle d'humiliation par des puissances dominantes.

Mais il y a peut-être une meilleure explication à la conduite de la Chine. En fait, la raison pourrait bien être inverse: une certaine faiblesse intérieure ressentie par les dirigeants chinois. En fait, la légitimité du monopole du pouvoir du Parti communiste chinois s'est fragilisée, du moins depuis 1989. L'idéologie communiste est une force du passé. Utiliser l'Armée de libération du peuple pour assassiner des civils protestataires à Pékin, mais aussi dans toute la Chine en juin 1989 a certainement fragilisé la légitimité du système unipartite.

Retrouver le soutien de la classe moyenne naissante exigeait de promettre une marche accélérée vers une plus grande prospérité par une croissance économique ultrarapide. Le vide idéologique laissé par la mort de l'orthodoxie marxiste fut comblé par le nationalisme. Et le nationalisme en Chine, exhorté dans les écoles, les médias et par des monuments et musées «patriotiques» ne signifie qu'une chose: seule la main de fer du PCC est capable d'empêcher que les étrangers, surtout les occidentaux et les Japonais, n'humilient plus jamais les Chinois.

C'est pourquoi quiconque, même un intellectuel relativement méconnu comme Liu Xiaobo, qui conteste la légitimité du PCC en demandant des élections multipartites, doit être écrasé. C'est pourquoi le gouvernement n'ose pas réévaluer le yuan trop rapidement, car cela pourrait ralentir la croissance économique, faisant perdre la face au Parti et à sa légitimité. C'est aussi pour cela que malmener le Japon est toujours une bonne option: ce n'est pas que les dirigeants chinois haïssent le Japon, mais ils craignent de paraître faibles aux yeux de leurs concitoyens à qui l'on assène depuis la maternelle que les puissances étrangères ne cherchent qu'à humilier la Chine.

Cela sous-entend que si Liu Xiaobo et les dissidents motivés par les mêmes idées arrivaient à leur fin, et si la démocratie atteignait la Chine, le problème du nationalisme chinois ne disparaîtrait pas pour autant. Car si les populations se sentaient persécutées par le Japon ou les Etats-Unis, ils soutiendraient alors des politiques chauvinistes. On ne peut pas dire que la démocratie a vraiment ébranlé le chauvinisme sud-coréen depuis la disparition de la dictature militaire dans les années 80.

Mais le nationalisme est-il vraiment une constante politique? Il se nourrit souvent d'un sentiment d'impuissance. Lorsque les citoyens se sentent affaiblis par un gouvernement autoritaire, la meilleure chose à faire est de se raccrocher à la prouesse nationale.

Dans une démocratie multipartite, en revanche, les citoyens se sentent concernés par d'autres intérêts, matériels, sociaux ou même culturels et sont donc moins enclins à un chauvinisme agressif. Du moins peut-on l'espérer. L'état de beaucoup de démocraties aujourd'hui n'est peut-être pas la meilleure illustration de la liberté politique. Mais les Chinois devraient avoir le droit de décider par eux-mêmes. Et l'on devrait faire honneur à Liu Xiaobo pour s'en être fait l'écho.

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