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jeudi 6 octobre 2011

Veto chinois : L'ONU impuissante devant Damas - Céline Zünd

Le Temps - International, jeudi 6 octobre 2011

La résolution présentée aux Nations unies s'est heurté aux vetos russe et chinois. L'opposition syrienne redoute la guerre civile.

Il a fallu cinq tentatives pour amener finalement une résolution devant le Conseil de sécurité des Nations unies mardi, en réplique à la répression du régime de Bachar el-Assad. Le texte, édulcoré, n'a pourtant pas passé la rampe. Les veto de la Russie et de la Chine ont réduit à néant des mois de négociations. L'inde, l'Afrique du Sud, le Brésil et le Liban se sont abstenus.

A Damas, Bouthaina Chaabane, conseillère politique du président Bachar el-Assad a évoqué «une journée historique, car la Russie et la Chine, en tant que nations, se sont placées aux côtés des peuples et contre les injustices».

«C'est un signal extrêmement négatif qui laisse la voie ouverte au régime syrien pour poursuivre son massacre», rétorque Radwan Ziadeh, directeur du bureau des affaires étrangères du Conseil national syrien (CNS). L'organisme, créé dimanche, réunit les principales composantes de l'opposition syrienne. L'activiste, en exil aux Etats-Unis, met en garde: le manque de pression de la communauté internationale risque d'amener les Syriens à se radicaliser et prendre les armes. «Après sept mois de répression, le peuple est en droit de se défendre. Le risque, c'est la guerre civile.»

La résolution, proposée par la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et le Portugal et soutenue par les Etats-Unis, ne prévoyait pas d'imposer des sanctions dans l'immédiat. Elle condamnait les violations des droits de l'homme «graves» et «systématiques» commises en Syrie, ajoutant que, dans les trente jours, le Conseil de sécurité pourrait envisager l'adoption de «mesures ciblées» en vertu de l'article 41 de la Charte de Nations Unies. Lequel permet à l'ONU d'imposer des sanctions économiques et diplomatiques. Le texte appelait aussi les Etats à «restreindre» l'approvisionnement d'armes vers la Syrie.

«Je ne vois pas comment une résolution peut être plus faible, à moins de n'avoir plus aucune utilité», commente Andrea Bianchi, professeur de droit international à l'IHEID à Genève. Pour lui, cet échec clôt la voie de l'ONU.

Les réactions ne se sont pas fait attendre au sein de la communauté internationale. L'ambassadrice américaine de l'ONU a violemment condamné les veto chinois et russes, accusant ces pays de «préférer vendre des armes au régime syrien». Pour rappel, Moscou livre des armes à Damas et a investi dans la construction de bases militaires en Syrie depuis des décennies (LT du 1.9.11).

Rappelant les 2700 morts syriens recensés par l'ONU, l'ambassadeur de France a l'ONU, Gérard Araud, a quant à lui dénoncé «une expression de mépris pour les aspirations légitimes qui s'expriment courageusement en Syrie depuis cinq mois. C'est un rejet de ce formidable mouvement en faveur de la liberté et de la démocratie qu'est le Printemps arabe».

Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ont justifié leur position en invoquant le cas libyen. La résolution onusienne autorisant l'usage de la force pour protéger les civils en Libye a été, selon eux, détournée par l'OTAN pour amener à faire tomber le régime de Kadhafi. «Utiliser la responsabilité de protéger [ndlr: invoquée dans le cas libyen] de manière si sélective crée des dommages sur la perception du rôle de l'ONU et risque de décrédibiliser le Conseil de sécurité», décrypte Andrea Bianchi.

«Damas n'est pas exonéré pour autant, tempère Marwa Daoudy, chercheuse syrienne et professeur à l'Université d'Oxford et de Princeton. Ce sera à l'opposition interne de maintenir la mobilisation et d'appeler aux pressions diplomatiques bilatérales et régionales à l'encontre du régime afin que cesse la répression.»

Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a déjà annoncé des sanctions contre le régime syrien, selon l'agence de presse Anatolie. «La Turquie va jouer un rôle crucial, estime Marwa Daoudy. Mais les sanctions qui visent l'économie du pays, notamment le secteur pétrolier, sont contestables. Leurs effets se font sentir sur la population, déjà bien éprouvée, autant que le régime.»

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vendredi 29 avril 2011

Origines et vicissitudes du " droit d'ingérence " - Anne-Cécile Robert


Le Monde diplomatique - Mai 2011, p. 8 9

Interventions militaires en Libye et en Côte d'Ivoire

" J'ai donné l'ordre de prendre les mesures nécessaires pour empêcher l'usage d'armes lourdes contre la population civile ", déclare le secrétaire général de l'Organisation des Nations unies (ONU), M. Ban Ki-moon, le 4 avril 2011. Quelques heures plus tard, à Abidjan, les hélicoptères de combat de l'ONU et la force française Licorne se joignent à l'offensive des troupes de M. Alassane Dramane Ouattara contre celles du président sortant Laurent Gbagbo.

Dans les couloirs de l'organisation, à New York, cette décision suscite un certain malaise. Si la résolution (no 1975) du Conseil de sécurité qui la fonde a été adoptée à l'unanimité, le 30 mars 2011, des fonctionnaires expriment des doutes quant au pouvoir du secrétaire général de donner un tel " ordre " (qui reviendrait au seul Conseil de sécurité) et soulignent l'ambiguïté de l'expression " mesures nécessaires ". La grande liberté que laisse celle-ci aux acteurs engagés au nom de l'organisation fait craindre des dérives. " Ce n'est pas dans la culture des Nations unies de mener des actions militaires fortes ou de prendre parti dans une guerre civile. La Libye, puis la Côte d'Ivoire : cela commence à faire beaucoup ", confie un fonctionnaire qui souhaite garder l'anonymat (1). Un autre ajoute : " Il ne faudrait pas que le recours à la guerre se banalise. "Dans les ruines encore fumantes de la seconde guerre mondiale, en 1945, les fondateurs de l'ONU ont conféré à la paix une valeur suprême. C'est pourquoi la Charte de l'organisation prohibe, par principe, " l'emploi ou la menace " de la force dans les relations internationales (article 2 § 4) (2). Elle confirme par ailleurs la règle de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats souverains (article 7 § 1).

Souvent décriée aujourd'hui, cette règle visait initialement la préservation de la stabilité internationale. En effet, les grandes puissances n'hésitaient pas autrefois à intervenir militairement dans des pays étrangers sous les prétextes les plus divers (protection de nationaux, recouvrement de dettes, lutte contre l'hégémonie réelle ou supposée d'un pays voisin, intérêts commerciaux...), commettant au passage toutes sortes de crimes.

Comme le rappelle le juriste belge Olivier Corten, " le principe de non-intervention est le fruit d'un combat historique remporté par les Etats les plus faibles. Tout au long du XIXe siècle, ils ont subi un colonialisme et un impérialisme qui aimaient eux aussi à se parer de la défense des valeurs de la "civilisation". Plus spécifiquement, l'argument humanitaire a très souvent été invoqué pour justifier des actions militaires des Etats occidentaux, à l'encontre de l'Empire ottoman, en Afrique ou en Extrême-Orient... (3) ".

Seules deux exceptions sont admises à l'interdiction générale posée par le paragraphe 4 de l'article 2 : la légitime défense (article 51) et les mesures adoptées par le Conseil de sécurité " en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d'actes d'agression " (chapitre VII).

Dans tous les cas, le droit de l'ONU impose de rechercher un " règlement pacifique des différends " avant tout recours à la force (chapitre VI) afin d'éviter le fléau de la guerre : médiation, mission de bons offices, commission d'enquête, groupe de contact, saisine de la Cour internationale de justice (CIJ)... La guerre du Golfe, en 1990, fut ainsi précédée d'un ballet diplomatique intense. Ce fut aussi le cas en 2011 pour la Côte d'Ivoire, mais pas pour la Libye. Des sanctions non militaires peuvent également être décidées par le Conseil de sécurité, mais pas par un Etat sans autorisation internationale : embargo (Irak), gel des avoirs et interdiction de voyager des dirigeants (Libye, Côte d'Ivoire), etc. Le pays contrevenant peut aussi faire l'objet d'une exclusion temporaire par une organisation internationale (la Libye par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, la Côte d'Ivoire par l'Union africaine en 2010).

En outre, la Cour pénale internationale (CPI), instaurée en 2002, peut, pour la première fois, poursuivre des chefs d'Etat en exercice, en écartant leur immunité diplomatique pour les infractions les plus graves (crimes de guerre, contre l'humanité et d'agression). Députée puis commissaire européenne, Mme Emma Bonino estime que la CPI peut jouer un rôle dissuasif en faisant s'évanouir les rêves d'impunité des criminels de guerre (4). Si trois membres permanents (Etats-Unis, Chine, Russie) sur cinq n'ont pas reconnu la CPI, cela n'a pas empêché le Conseil de sécurité de saisir la Cour contre le président soudanais Omar Al-Bachir. " Il est rare, remarque le philosophe Tzvetan Todorov, que la vie politique soit réduite à des options tellement cruelles, et ce n'est pas vrai qu'il faille nécessairement choisir entre la lâcheté de l'indifférence et le chaos des bombardements. Une telle issue s'impose uniquement si l'on décide au départ qu'agir signifie "agir militairement". Il existe des formes d'intervention autres que les attaques militaires (5). "

Précipitation française

Les principes consacrés en 1945 n'ont pas, comme par enchantement, répandu la paix dans le monde, et la seconde moitié du XXe siècle fut traversée de nombreux conflits meurtriers. Ils manifestent néanmoins la conscience des dangers inhérents à tout recours à la force. Pour Corten, " si la Charte des Nations unies n'a pas fait disparaître ces pratiques [impérialistes], elle a au moins donné la possibilité aux Etats attaqués d'invoquer le droit pour s'opposer à la force ". Pour justifier malgré tout la guerre, les puissances ont souvent su faire preuve de créativité : Israël argua d'une prétendue " légitime défense préventive " contre l'Egypte en 1967, tout comme le firent les Etats-Unis contre l'Irak en 2003.

Depuis leur création, les Nations unies ont autorisé l'usage de moyens de coercition armée - en vertu du chapitre VII - vingt et une fois, l'intervention en Corée en 1950 constituant une opération emblématique (lire " Soixante ans d'opérations "). Il s'agit alors de remédier à la mise en échec d'un objectif cardinal, le maintien de la paix, par d'autres moyens. Les raisons de recourir à la force doivent donc être impérieuses, et seul le Conseil de sécurité peut l'autoriser. En 1990, l'annexion du Koweït par l'Irak constituait une violation caractérisée du droit international, qui prohibe les extensions de territoire par la force, et une agression évidente contre un Etat membre de l'ONU, même si les puissances désireuses d'intervenir n'étaient pas exemptes de motivations géopolitiques.

Depuis la fin de la guerre froide, les possibilités légales d'utiliser des moyens armés semblent s'étendre. Si le principe d'un " droit d'ingérence ", voulu par le juriste italien Mario Bettati ou par l'homme politique français Bernard Kouchner, n'est pas reconnu en tant que tel par le droit international (6), l'action humanitaire fait partie des motivations pouvant autoriser le recours à des moyens militaires. En particulier, la nécessité de secourir des populations victimes de leur propre Etat (en raison de ses carences, comme en Somalie en 1993 et en Côte d'Ivoire en 2011, ou de son action violente, comme en Libye en 2011) est explicitement entrée dans l'arsenal juridique de l'instance onusienne. En 1988, l'Assemblée générale de l'ONU avait ouvert la voie pour les organisations non gouvernementales (ONG) (7). En 2005, l'Assemblée générale a reconnu le " devoir des Etats de protéger les populations civiles " ; puis, en 2006, le Conseil de sécurité a renforcé les obligations des gouvernements envers les civils en période de conflit armé, y compris lorsque ce dernier ne revêt pas, de prime abord, une dimension internationale (8). Ecartant la reconnaissance d'un devoir général d'ingérence aussi flou que dangereux - le bilan pour le moins mitigé des opérations en Bosnie (1992) et en Somalie (1993) incite à la prudence -, les Nations unies tentent ainsi de clarifier les critères encore assez vagues autorisant une action armée.

En apparence simple, logique et justifiée, l'intervention militaire pour la défense des droits fondamentaux comporte en effet des zones d'ombre et suscite toujours la polémique. La Russie, la Chine et l'Inde se sont abstenues lors du vote sur l'intervention en Libye, tandis que l'Allemagne s'y opposait. Les Etats-Unis s'y sont ralliés à contrecoeur. La tension est perceptible au sein même de l'Alliance atlantique, dorénavant chargée de piloter les opérations. La précipitation du président français Nicolas Sarkozy lui a d'ailleurs valu des comparaisons peu flatteuses avec M. George W. Bush, notamment dans la presse britannique et américaine. Les représentants de l'Inde à l'ONU ont demandé à " disposer de plus de temps pour examiner les projets de résolution [autorisant le recours à la force], ce qui permettrait aux pays fournisseurs de contingents de donner leur point de vue en ce qui concerne l'usage de leurs soldats (9) ".

S'agissant d'opérations armées qui, par définition, peuvent provoquer la mort, les perturbations internationales paraissent inévitables. Recourir à des engins meurtriers, quel que soit le motif invoqué, constitue toujours un échec pour les droits fondamentaux : pour défendre certains civils, on met en danger d'autres civils. C'est pourquoi de nombreux juristes rejettent l'expression de " guerre juste " (passée des écrits de saint Augustin (10) aux discours de M. Bush) ou celle de " guerre humanitaire ". La Commission internationale ad hoc, mise en place en 2000, lui préfère celle d'" intervention militaire avec pour objectif la protection humanitaire (11) ".

Cette formule un peu longue présente l'avantage de ne pas masquer la réalité en confondant deux registres de discours (libertés fondamentales et violence armée) dans un manichéisme commode. Vice-président du Comité international de la Croix-Rouge, M. Jacques Forster fait part de ses craintes : " L'expérience démontre que, lorsque l'humanitaire est confondu avec une action politique ou militaire, il contribue bien plus à alimenter les confits qu'à y mettre un terme (12). " Signe peut-être d'un certain malaise, les politiques et les médias abusent des euphémismes : on ne bombarde pas, on effectue des " frappes " ; on ne fait pas la guerre, on " lance des opérations militaires ". Les images des combats en Libye et en Côte d'Ivoire demeurent étrangement peu nombreuses dans un monde qui en déglutit pourtant en permanence.

Les opérations militaires comportant toujours une part d'incertitude, le périmètre de l'action autorisée par le Conseil de sécurité suscite lui aussi la controverse. La crainte d'un engrenage (Côte d'Ivoire) ou d'un enlisement (Libye) le confirme. " A quel moment cette guerre sera-t-elle considérée comme gagnée ? ", s'interroge, dubitatif, le fondateur de Médecins sans frontières, M. Rony Brauman, à propos du conflit qui oppose les insurgés au régime de Tripoli (13). Moscou et Pékin estiment dorénavant que les actions menées outrepassent le mandat attribué par l'ONU, auquel ils ne se sont pas opposés comme ils l'auraient pu.

De l'instauration d'une zone d'exclusion aérienne on serait passé à une intervention visant à abattre le régime libyen. Les présidents Barack Obama et Sarkozy, ainsi que le premier ministre britannique David Cameron, ne s'en cachent d'ailleurs plus (14). Or un tel objectif est incompatible avec la Charte des Nations unies, qui, en vertu des principes de non-ingérence et de droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, réserve cette option aux populations concernées. Même si M. Mouammar Kadhafi présente toutes les caractéristiques d'un tyran, chacun peut trouver, dans des circonstances moins claires, tel ou tel dirigeant plus ou moins à son goût. Tout en ayant approuvé la résolution n° 1975, l'Inde a ainsi tenu à préciser que " les soldats de maintien de la paix ne devaient en aucun cas devenir l'instrument d'un changement de régime en Côte d'Ivoire ". Le " devoir de protéger les populations civiles " ne serait-il que le masque du " devoir d'ingérence " ?

En s'opposant de prime abord à l'intervention militaire en Libye, l'Allemagne a souligné le peu d'informations dont dispose le Conseil de sécurité concernant la situation sur le terrain et la nature réelle de l'insurrection armée : révolte tribale ou expression politique du peuple en lutte contre un régime oppressif ? D'autres ont mis en garde contre une " magie des armes ", qui seraient capables de résoudre à elles seules des problèmes politiques. " Les droits de l'homme ne sont pas une politique, et l'opposition canonique entre les droits de l'homme et la realpolitik est une impasse. Il y a une politique tout court, qui est l'art de vouloir les conséquences de ce que l'on veut ", estime ainsi M. Brauman. Selon lui, les insurgés libyens " se font des illusions sur notre capacité à redresser la situation à leur profit ". Et " ce sont eux qui en paieront le prix ".

Des ONG et des personnalités critiquent également le " deux poids, deux mesures " international. La Ligue arabe demande, quant à elle, une zone d'exclusion aérienne sur Gaza, où les bombardements israéliens tuent régulièrement des civils. Il y a fort à parier qu'elle ne l'obtiendra pas. Le Conseil de sécurité constitue en effet une instance politique qui apprécie de manière discrétionnaire les positions à adopter et les résolutions à appliquer.

Les décisions de ce " directoire mondial " sont contraignantes (contrairement à celles de l'Assemblée générale) et échappent à tout véritable contrôle juridictionnel. Seule la pression des médias et des associations peut faire contrepoids, mais cela reste aléatoire. On voit ainsi souvent la presse, comme aux Etats-Unis en 2003 ou en France en 2011, suivre son gouvernement sur les sentiers de la guerre, participant au conditionnement de l'opinion. Dans le cas de la Libye, les médias ont presque devancé la réaction politique.

De même, certains " humanitaires ", tel M. Kouchner, ne craignent pas le contre-emploi en soutenant plus souvent qu'à leur tour des actions armées. A noter que la division des membres permanents peut parfois empêcher l'autorisation de recourir à la force : ce fut le cas en 2003, lorsque la France s'opposa à la guerre en Irak avec le soutien plus discret de la Russie et de la Chine. Cela étant, si le Conseil semble aujourd'hui enclin à élargir son champ d'action, ses résolutions demeurent contingentes (et donc réversibles), et la Charte des Nations unies, texte suprême, n'a pas été révisée en ce qui concerne l'emploi de la force. Les interventions actuelles s'inscrivent donc dans un cadre juridique évolutif et incertain.

L'idée d'un pacifisme actif

Un soupçon d'arbitraire plane inévitablement. En 1990, les Etats qui eurent recours à la force en Irak sur mandat international n'étaient certainement pas exempts d'arrière-pensées s'agissant d'une région stratégique. De même, le soutien militaire de Paris, ancienne puissance coloniale, aux Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) de M. Ouattara n'échappe pas à des préoccupations strictement hexagonales, tant la Côte d'Ivoire est une pièce maîtresse sur l'échiquier des intérêts français en Afrique de l'Ouest. On sait d'ailleurs que l'" ordre " donné par M. Ban fut précédé d'une conversation téléphonique avec M. Sarkozy. L'ONU se révèle bien utile lorsqu'on a déjà décidé d'intervenir et qu'on est le seul à pouvoir le faire : " En cas de problème, à qui feront-ils appel ? A nous, bien sûr ", commentait un gradé français, mi-cynique, mi-inquiet (15). " Jamais, au cours de l'histoire de l'humanité passée et présente, insiste le professeur David Sanchez Rubio, de l'université de Séville, on n'a assisté à un acte supposé d' "intervention humanitaire" avec pour but exclusif ou principal d'éviter une situation de violation massive et systématique des droits de l'homme (16). " Le problème est alors le suivant : peut-on fonder un système juridique sur des principes dont on sait à l'avance qu'ils seront à géométrie variable ?

Certains estiment qu'une meilleure représentativité, notamment géographique, du Conseil de sécurité éloignerait les écueils de l'arbitraire - l'Afrique du Sud ou le Brésil pourraient y faire leur entrée (17) ; d'autres, que ces défauts sont inhérents à la position institutionnelle du Conseil. On regrette aussi souvent que l'état-major permanent prévu par la Charte de l'ONU n'ait jamais été mis en place. Derrière ces interrogations s'en profilent de plus profondes : existe-t-il une forme de représentativité internationale incontestable qui légitimerait un gouvernement mondial ? Les Nations unies peuvent-elles être autre chose qu'un lieu de confrontation pacifique où se rapprochent les points de vue et où se construit petit à petit une normativité internationale consentie ?

De nombreux juristes estiment d'ailleurs que les promoteurs du devoir d'ingérence se méprennent : le droit international contemporain n'a jamais érigé la souveraineté en forteresse imprenable. " On ne peut en aucun cas prétendre qu'il serait "licite" pour un Etat de massacrer sa population sous le prétexte que tout ce qui se passe à l'intérieur des frontières relève de ses "affaires intérieures", souligne Corten. La totalité des Etats ont formellement reconnu qu'ils devaient respecter des principes fondamentaux comme le droit à la vie, le respect de l'intégrité physique ou l'interdiction du génocide, à l'égard de leurs propres ressortissants et donc sur leur propre territoire. C'est "souverainement" qu'ils ont décidé de s'engager, et c'est dès lors "souverainement" qu'ils doivent respecter leurs obligations (18). " Le problème serait donc plus politique que juridique.

Les Nations unies, pour insuffisantes qu'elles soient, sont fondées sur l'idée d'un pacifisme actif. Il s'agit de promouvoir une culture de la coopération, du dialogue, de la réciprocité, de la " contrainte sociale ", obligeant les acteurs au respect de normes communes et de l'" horizontalité ", par opposition à la logique hiérarchique de la puissance. Aussi naïfs que ces objectifs puissent paraître, ils imposent de rechercher progressivement des solutions de rechange aux rapports de forces qui fondent ce qui demeurera pour longtemps encore une société et non une " communauté " internationale. Cela implique le respect de la souveraineté populaire lorsqu'elle s'exprime (le gouvernement français continue d'accorder son soutien à des régimes qui manipulent ouvertement les élections en Afrique) et l'ouverture d'un périmètre des discussions encore trop souvent monopolisé par les puissances occidentales. Estimant que son point de vue n'était pas suffisamment pris en compte, le président de la Commission de l'Union africaine, M. Jean Ping, a ainsi manifesté son agacement en refusant de se rendre au sommet de Paris sur la Libye, le 19 mars 2011. Le pacifisme actif exige aussi un véritable pluralisme médiatique permettant l'expression de points de vue opposés, comme le succès de WikiLeaks en révèle le besoin. Il requiert également un certain recul historique que les dirigeants actuels ont peut-être perdu.

Enfin, la prévention des conflits ne se limite pas au règlement pacifique des différends (chapitre VI), même si celui-ci doit être renforcé à l'heure où le recours à la force semble revenir à la mode. Qu'en est-il, par exemple, des logiques intrinsèquement violentes de l'ordre économique mondial dont les pays du Sud - où se déroulent la plupart des interventions internationales - souffrent particulièrement ? " L'intervention humanitaire comprise dans son intention réelle d'éviter les violations des droits de l'homme, écrit l'économiste et théologien de la libération Franz Hinkelammert, implique une action directe, militaire, pour faire face à des situations limites d'élimination directe, grave, massive et immédiate de vies humaines. Dans le quotidien "normal", nous vivons déjà dans un contexte d'élimination indirecte, grave, massive et [prévisible] des vies. On ne considère comme anormale que l'agression directe contre la vie de certaines personnes, mais on ne réagit pas face aux effets indirects d'autres actions qui n'ont en apparence aucune intention d'exterminer des êtres humains (19). " Rappelons que, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), un milliard d'êtres humains souffraient de la faim en 2010. De fait, ceux qui sont en mesure de mener des opérations armées au nom de l'ONU sont aussi ceux qui ferment la porte à toute réforme d'envergure des règles du commerce international ou à la reconnaissance effective de droits sociaux aux populations pauvres des pays du Sud. Or les libertés sont aussi le produit des rapports économiques tissés d'un bout à l'autre de la planète. " Quand l'être humain n'a pas de valeur, estime Rubio, c'est une étrange pratique que de vouloir le sauver à coups de bombes et/ou d'armes humanitaires (20). "

(1) Radio France Internationale, chronologie heure par heure de la crise ivoirienne.
(2) En 1928, le pacte Briand-Kellogg avait interdit la guerre comme moyen de politique nationale.
(3) Olivier Corten, " Les ambiguïtés du droit d'ingérence humanitaire ", Le Courrier de l'Unesco, Paris, juin 1999.
(4) Emma Bonino, " Las distintas formas de intervencion ", Revista de Occidente, Madrid, janvier 2001, n° 236-237.
(5) Tzvetan Todorov, Mémoire du mal. Tentation du bien. Enquête sur le siècle, Robert Laffont, Paris, 2000.
(6) Mario Bettati, Le Droit d'ingérence. Mutation de l'ordre international, Odile Jacob, Paris, 1996.
(7) Résolution 43/131, " Assistance humanitaire aux victimes des catastrophes naturelles et de situations d'urgence du même ordre ", adoptée sans vote par l'Assemblée générale des Nations unies le 8 décembre 1988.
(8) Résolution 2006/267, " Protection des civils dans les conflits armés ", 28 avril 2006.
(9) Conseil de sécurité, CS/10215, 30 mars 2011.
(10) Saint Augustin fait partie, avec Thomas d'Aquin, des penseurs catholiques qui ont théorisé l'idée de " juste cause " qui légitimerait une guerre, alimentant un certain manichéisme.
(11) Commission internationale sur l'intervention et la souveraineté des Etats, " La responsabilité de protéger ", 2001.
(12) Archives du Worldwide Faith News, 2000.
(13) Libération, Paris, 21 mars 2011.
(14) " Kadhafi doit partir ", tribune publiée par Le Figaro, le Times, l'International Herald Tribune, le Washington Post et Al-Hayat le 15 avril 2011.
(15) Le Monde, 13 avril 2011.
(16) David Sanchez Rubio, " Interventions humanitaires. Principes, concepts et réalités ", dans " Interventions humanitaires ? ", Alternatives Sud, vol. 11, n° 3, Louvain-la-Neuve, 2004.
(17) Lire François Danglin, " Pacte démocratique entre puissances du Sud ", Le Monde diplomatique, mars 2011.
(18) Olivier Corten, op. cit.
(19) Franz Hinkelammert, Leben ist mehr als Kapital. Alternativen zur globalen Diktatur des Eigentums, Publik-Forum Verlags GmbH, Oberursel, 2002.
(20) David Sanchez Rubio, op. cit.

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vendredi 18 mars 2011

Hubert Védrine : «Protéger un peuple qui appelle à l'aide»

Libération - Événement, vendredi, 18 mars 2011, p. 89

Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, apporte son soutien à une intervention en Libye.

Ministre des Affaires étrangères de 1997 à 2002 sous le gouvernement de Lionel Jospin, Hubert Védrine a souvent critiqué la théorie du devoir d'ingérence. En 2003, il avait condamné l'invasion américaine en Irak. Il explique à Libération pourquoi, aujourd'hui, il soutient une intervention en Libye.

Faut-il intervenir en Libye ?

Il aurait fallu le faire plus tôt, il y a une dizaine de jours, quand son camp était groggy, pour dissuader Kadhafi de lancer sa contre-attaque. Je pense qu'il aurait alors suffi d'afficher une détermination, peut-être même sans avoir à frapper des aérodromes militaires, ou alors très peu, pour être efficaces. Encore aujourd'hui, ne rien faire serait lourd de conséquences. Le monde arabe tout entier observe ces événements dont le déroulement pèsera sur la suite dans un sens ou dans l'autre.

Par le passé, notamment en 2003 au moment de la guerre d'Irak, vous avez pris position contre le devoir d'ingérence. En quoi la situation libyenne est-elle différente ?

Parce qu'il ne s'agit pas d'un caprice idéologique ni d'un prétendu plan d'imposition de la démocratie par la force, mais d'une situation de détresse. J'ai toujours été hostile au concept français, contre-productif, de «droit» ou de «devoir» d'ingérence, très peu différent de ce qu'ont fait pendant longtemps les puissances coloniales qui prétendaient toujours intervenir au nom de la «civilisation». Le devoir d'ingérence est un concept très unilatéral, du Nord vers le Sud, qui avait d'ailleurs coalisé contre lui presque tous les Etats membres des Nations unies. Il y a dix ans, j'avais soutenu Kofi Annan et le grand diplomate algérien Mohamed Sahnoun, qu'il avait chargé d'une mission sur le sujet, quand ils avaient proposé à l'Assemblée générale, en substitut à la notion d'ingérence, la notion de «responsabilité de protéger». On peut critiquer, ou refuser, l'ingérence; en revanche, il est difficile de refuser de protéger un peuple qui appelle à l'aide contre un régime ubuesque ! Ou alors le discours sur la «communauté internationale» est du vent !

Au Kosovo en 1999, j'avais considéré que nous ne pouvions plus ne pas agir, et je l'avais assumé tout en disant que c'était «une exception, pas un précédent». En Irak, en 2003, évidemment non, il n'y avait à la guerre de George W. Bush aucune justification autre que mensongère, sinon les arrière-pensées des néoconservateurs. En Libye en ce moment, oui, notre responsabilité de protéger est engagée.

Le Conseil de sécurité devait se prononcer hier soir sur des mesures de protection des populations civiles comprenant des frappes militaires, mais excluant une force d'occupation au sol. Les pays arabes en seraient partie prenante. Que vous inspire ce dispositif ?

C'est très important que la Ligue arabe se soit montrée courageuse, certains pays arabes encore plus. Je veux croire qu'il n'est pas trop tard pour bâtir une coalition ad hoc, donc pas «Otan», pas uniquement occidentale, agissant ponctuellement à la demande d'insurgés libyens contre un pouvoir répressif dont le monde arabe s'est totalement démarqué. C'est urgent.

En cas d'intervention, comment éviter que ne se reproduise le chaos irakien ?

Personne ne défend, me semble-t-il, l'idée d'une intervention terrestre et durable type «Irak 2003», qui est le contre-exemple parfait, et qui a sûrement contribué à inhiber Obama trop longtemps. S'il y a une action en Libye, ce sera juste pour protéger des populations courageusement insurgées d'une répression violente. Le reste est l'affaire des Libyens. Les pays arabes l'entendent certainement ainsi.

La position très en pointe de la France est à la fois louée et critiquée : selon vous, l'erreur de Paris a-t-elle été de se précipiter ou de ne pas aller assez vite ?

Sur le fond, la fermeté française n'est pas critiquable, au contraire. La méthode - diplomatie de perron, annonces prématurées... - n'a pas été la meilleure. Au-delà de cela, mises à part la Grande-Bretagne et une disponibilité arabe nouvelle, il y a eu l'hésitation américaine, les atermoiements européens, le refus de principe russe et chinois, le blocage allemand ! Cela faisait beaucoup. Mais si Alain Juppé réussit à obtenir cette nuit, à New York, le vote d'une résolution qui demande de protéger les civils «par tous les moyens», la situation peut peut-être encore être renversée. Il le faut. À défaut, cette tragédie libyenne va peser négativement sur la suite des révoltes arabes, encourager les répressions, fragiliser les démocratisations et souligner l'impuissance occidentale et internationale. Si c'est l'inverse, les perspectives de démocratisation - long et difficile processus ! - seront meilleures. Mais cela restera la responsabilité des peuples arabes eux-mêmes.

Propos recueillis par Eric Aeschimann, Marc Semo

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lundi 21 février 2011

Pour sortir de la crise, investissez dans l'économie durable, conseille l'ONU

Le Monde - Environnement & Sciences, mardi, 22 février 2011, p. 10

L'économie verte est un impératif pour la sortie de crise. Tel est l'argument avancé par le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), dont la 26e session du conseil d'administration se tient à Nairobi, au Kenya, du 21 au 24 février. A cette occasion, le PNUE publie un rapport intitulé " Pour un développement durable et une éradication de la pauvreté " qui insiste sur l'urgence d'accélérer le mouvement.

Il faut " investir 2 % du produit intérieur brut (PIB) mondial dans le verdissement de dix secteurs cruciaux de l'économie afin de réorienter le développement ", explique Achim Steiner, directeur exécutif du PNUE. Cela va de la pêche au bâtiment, en passant par l'offre énergétique, les transports ou encore le tourisme.

Les auteurs du rapport comparent l'hypothèse d'un investissement de 2 % du PIB mondial dans le développement durable avec le même pourcentage dans la continuité du système actuel. Si le scénario business as usual l'emporte sur le scénario vert entre 2010 et 2015, le taux de croissance annuel du PIB est supérieur ensuite avec l'hypothèse verte : 2,7 % en 2030 contre 2,2 % pour l'économie dite " brune " et près de 2,5 % contre moins de 2 % en 2050.

" Les différents scénarios montrent qu'il s'agit d'un investissement rentable, explique Sylvie Lemmet, directrice de la division Technologie, industrie et économie du PNUE. Et nous avons retenu une hypothèse optimiste pour le scénario "brun", n'intégrant pas les conséquences de la détérioration de l'environnement dans les années à venir : l'élévation du niveau de la mer, le dérèglement climatique, la sécheresse auront des impacts économiques et sociaux très importants. "

Le scénario d'investissement vert permettrait, selon le PNUE, de réduire la demande énergétique de 20 % en 2020 et de 40 % en 2050. Même résultat pour la demande d'eau (- 13 % en 2020 et - 22 % en 2050) ou l'empreinte écologique (- 48 % en 2050). Dans le même temps, la forêt progresserait de 21 % en 2050.

Hausse de l'emploi

Pas question de dire pour autant que l'économie verte " rasera gratis " : " il y aura des coûts de transition ", concède Mme Lemmet. Mais, selon les projections du PNUE, de l'OCDE et de l'Organisation internationale du travail, dans les différents secteurs, le nombre d'emplois augmenterait légèrement dans les prochaines décennies : + 20 % dans le domaine de l'énergie, + 4 % pour les emplois agricoles, + 10 % dans le secteur des déchets. Dans les secteurs de l'eau et de la pêche, ils chuteraient par contre de 20 % à 25 %, en raison " de la nécessité de conserver les ressources ". Mais, à mesure de la reconstitution des stocks halieutiques, l'emploi progresserait, après 2050.

Au-delà des critères sociaux, le PNUE insiste sur le moteur économique de cette croissance. Quand le président Barack Obama annonce que le prochain budget des Etats-Unis connaîtra une augmentation de 12 % (à 29,5 milliards de dollars, environ 21,5 milliards d'euros), dans le secteur des énergies propres, quand la Chine inscrit la question environnementale au coeur de son plan quinquennal 2011-2015, quand la Corée investit massivement dans l'économie verte, cela signifie que ces pays veulent prendre l'avantage sur la scène internationale.

Le rapport du PNUE estime que les gouvernements doivent mettre en oeuvre des politiques volontaires, en installant des " cadres réglementaires solides " et en faisant porter les investissements en priorité sur les " domaines aptes à verdir les secteurs économiques ". Pour Sylvie Lemmet, " le G20 pourrait prendre l'engagement de supprimer, dans les trois ans, toutes les subventions à impact négatif ", telles les aides aux énergies fossiles, à la pêche, ou les subventions à des productions agricoles à fort impact environnemental.

La crise des trois dernières années représente une opportunité, avec " la déception généralisée à l'égard du paradigme économique dominant ", analyse le PNUE. La nécessité d'une transition vers une économie verte n'a jamais été aussi sensible, et la conférence " Rio + 20 " en 2012 " constitue une occasion de passer à la vitesse supérieure ", dit Achim Steiner.

Rémi Barroux

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mercredi 5 janvier 2011

Le rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation a effectué une mission

l'Humanité - Cuisine, mercredi, 5 janvier 2011

Entretien réalisé par Dominique Bari

Le rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation, Olivier De Schutter, a effectué une mission en Chine. Il témoigne des progrès indiscutables réalisés par le pays. Mais des défis demeurent tels la perte de la superficie des terres arables, le manque d'eau ou le creusement des inégalités.

Rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation, Olivier De Schutter vient d'effectuer en décembre une mission en Chine. Il s'agissait de la première visite à Pékin d'un expert indépendant désigné par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU auquel sera soumis un rapport sur la situation alimentaire dans les prochains mois. Olivier De Schutter témoigne et évoque ses premières conclusions pour l'Humanité.

Quel était le mandat de votre mission ?

Olivier De Schutter. Il s'est agi d'analyser les efforts entrepris par la Chine pour garantir le droit à l'alimentation de sa population, d'identifier les défis existants et les mesures fondées sur les droits de l'homme capables de les relever. Malgré des contraintes extrêmement fortes en termes de terres et d'eau disponibles, la Chine parvient à une autosuffisance alimentaire. Elle représente 21 % de la population totale de la planète et possède moins de 9 % des terres cultivables du monde. Pourtant elle est passée depuis 2005 du statut de bénéficiaire de l'aide alimentaire à celui de donateur en misant sur des petites unités de production.

Quelles en sont les raisons ?

Olivier De Schutter. Les progrès impressionnants réalisés par 200 millions de petits producteurs agricoles possédant en moyenne 0,65 hectare de terre chacun. Ils y parviennent grâce aux soutiens des autorités. Une petite agriculture familiale qui se pratique sur des parcelles réduites peut nourrir la Chine. C'est un exemple dont d'autres pays pourraient s'inspirer. Ça marche en Chine parce que ces petites unités de production sont inscrites dans des collectifs, soit au niveau du village, soit au sein de coopératives paysannes qui reprennent de la vigueur sur une base volontaire et non plus contrainte. Cette intéressante combinaison entre le travail familial et la possibilité pour ces paysans de s'intégrer dans des organisations leur permet d'améliorer leur position de négociation pour la vente de leur récolte, l'accès aux intrants et aussi à l'irrigation et à la mécanisation, etc.

Qu'en est-il des réserves alimentaires chinoises ?

Olivier De Schutter. La Chine, en raison de son histoire, redoute la pénurie. Cette peur a incité le gouvernement à investir dans l'agriculture et à se doter d'un mécanisme de réserve alimentaire qui est certainement parmi les plus sophistiqués du monde puisqu'il représente environ 40 % de la consommation annuelle de la Chine, soit plus de 200 millions de tonnes de céréales. Le double du niveau de sécurité de 17 % recommandé par l'ONU pour l'alimentation et l'agriculture. Ces réserves permettent de soutenir les prix pour les paysans en période de bas coût et d'écouler les stocks en période de hausse, préservant l'accès à l'alimentation des populations les plus pauvres. L'utilisation de ces réserves alimentaires pourrait être source d'inspiration pour d'autres régions qui cherchent à se protéger contre des marchés internationaux de plus en plus volatils.

Quels sont les principaux défis auxquels le pays doit faire face pour garantir sa sécurité alimentaire ?

Olivier De Schutter. Principalement la durabilité environnementale et l'égalité sociale. Il existe également un grand fossé entre urbains et ruraux sur la structure de la consommation alimentaire et la nutrition. La Chine s'urbanise et les terres arables diminuent. Depuis 1997, 8,2 millions d'hectares de cette superficie a été perdue. En Chine comme ailleurs, l'abus d'engrais chimiques détruit les sols, l'érosion accélérée par les inondations et la désertification. C'est un problème très sérieux. L'autre problème plus contrôlable se situe à l'échelle locale avec la tentation de développer des projets industriels, des zones urbaines, des routes, qui ne prennent pas toujours en compte la nécessité de maintenir l'autosuffisance de la Chine et par conséquent de compenser toute perte de terre arable par le développement de nouvelle surface cultivable sur sols dégradés.

Est-ce que les efforts déployés sont suffisants ?

Olivier De Schutter. Les autorités sont conscientes de ces défis et ont défini une ligne rouge à ne pas franchir pour que la surface arable ne se rétrécisse pas davantage. En même temps les pressions locales pour la contourner sont très fortes. L'autre obstacle, sans doute plus difficile à surmonter, est la conception de la modernisation agricole que l'on conçoit par une forte mécanisation, des plantations sur large échelle et sur l'utilisation d'intrants externes considérés comme l'unique moyen de développer l'agriculture. En fait la modernisation agricole, à condition d'être correctement soutenue par le gouvernement, peut se faire tout autrement, en misant sur des petites parcelles productives à l'hectare. Ce qui signifie pour les autorités d'assurer des revenus décents aux paysans.

Avez-vous été entendu ?

Olivier De Schutter. Je le pense, la Chine a une énorme réserve de main-d'oeuvre dans les zones rurales qui ne pourra pas toute être absorbée par l'industrie. Il y a des conditions favorables pour que ce modèle de la petite exploitation familiale soit approfondi. La Chine est aujourd'hui dans une phase de transition. Elle a compris que le développement ne peut se réduire à la seule croissance du PIB. Elle a défini un « concept scientifique de développement » qui signifie être plus attentif aux impacts environnementaux et à l'équité sociale. C'est le contenu du 12e plan quinquennal qui va être adopté en mars prochain. Dans le même temps est en cours de discussion le plan pour la réduction de la pauvreté 2011-2020.

Quel lien faites-vous entre sécurité alimentaire et pauvreté ?

Olivier De Schutter. Il ne suffit pas d'augmenter la production et la disponibilité de nourriture pour résoudre le problème de l'insécurité alimentaire. Les gens n'ont souvent pas accès à la nourriture parce qu'ils sont trop pauvres. On le voit dans des pays développés. Résoudre le problème de la faim, c'est donner des avantages sociaux. Des progrès remarquables ont été réalisés en Chine contre la pauvreté. On est passé de 652 millions de pauvres absolus en 1981 à 135 millions en 2004. Il reste cependant, selon un rapport de novembre 2009, des poches d'insécurité alimentaire. Ce qui ne veut pas dire qu'il y ait de la famine.

Olivier De Schutter

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mardi 7 décembre 2010

DERNIER CHIFFRE - Réduction de la pauvreté dans les campagnes chinoises

La Croix, no. 38836 - Mardi, 7 décembre 2010, p. 17

Réduction de la pauvreté dans les campagnes. La Chine est dans le peloton de tête des pays les plus efficaces en matière de réduction de la pauvreté dans les campagnes sur les dix dernières années, selon un rapport diffusé hier par le Fonds international du développement agricole (Fida) de l'ONU. Le nombre de personnes extrêmement pauvres (disposant de moins d'un euro par jour) est passé de 365 millions à 117 millions.

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jeudi 2 décembre 2010

CORÉE DU NORD - La Chine bloque une condamnation de Pyongyang

La Croix, no. 38832 - Monde, jeudi, 2 décembre 2010, p. 9

Tandis que Séoul et Washington ont achevé hier des manoeuvres militaires en Mer jaune et en ont annoncé d'autres dans les prochaines semaines, la Chine refusait toujours, selon des diplomates, de condamner Pyongyang à l'ONU. Avec la péninsule coréenne plongée dans sa pire crise depuis des années, les diplomates aux Nations unies tentent de se mettre d'accord sur une sanction contre la Corée du Nord ou une reprise des négociations. Mais la Chine bloque une éventuelle condamnation du régime nord-coréen au Conseil de sécurité de l'ONU.

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mardi 9 novembre 2010

Obama offre à l'Inde son soutien pour un siège au Conseil de sécurité de l'ONU

Le Figaro, no. 20613 - Le Figaro, mardi, 9 novembre 2010, p. 6

Le président américain a conclu hier avec succès la première étape de sa tournée asiatique.

Barack Obama aura gardé le meilleur pour la fin. Aux dernières heures d'une visite de trois jours qui l'a conduit de Bombay à Delhi, le président américain a offert à l'Inde son soutien pour un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Un cadeau-surprise qui deviendra à coup sûr le « label Obama » dans un pays où il était attendu avec un certain scepticisme. « Je peux dire aujourd'hui : dans les années qui viennent, je me réjouis d'un Conseil de sécurité de l'ONU réformé incluant l'Inde comme membre permanent », a déclaré Obama devant le Parlement. Les députés ont aussitôt applaudi à tout rompre.

Les analystes indiens les plus aguerris n'avaient pas osé rêver d'une telle promesse; la classe politique non plus. « Si Obama pense que les relations avec l'Inde sont indispensables dans le monde du XXIe siècle, alors il faut ouvrir les portes à l'Inde » dans les grandes instances internationales, avait confié l'ancien secrétaire aux Affaires étrangères Kanwal Sibal avant l'arrivée du président américain. Sans trop y croire. Nirupama Rao, qui occupe actuellement le poste, s'était montrée prudente elle aussi, relevant combien l'affaire était « complexe ».

La refonte du Conseil de sécurité de l'ONU prendra des années et le « cadeau » d'Obama relève davantage du symbole. Mais c'est un « signal fort » des États-Unis, souligne le conseiller adjoint à la sécurité nationale américain, Ben Rhodes. William Burns, sous-secrétaire d'État aux Affaires politiques, affirmait pour sa part : « Ce sera forcément un processus très difficile, qui prendra beaucoup de temps. » Il n'empêche, pour l'Inde, c'est une victoire. Et nombre de responsables politiques à Delhi affirmaient déjà hier que la face du partenariat indo-américain en serait changée.

Elle le sera forcément, ne serait-ce que parce que l'annonce d'Obama est aussi une pierre dans le jardin de la Chine. Pékin s'est toujours opposé à l'accession de l'Inde à un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU. Or, la visite d'Obama en Inde est vue comme la volonté de Washington de contrebalancer l'influence de la Chine dans la région. Ce n'est pas un hasard si, hier, le président américain a exhorté l'Inde à s'engager encore davantage dans sa Look East Policy. En clair, à renforcer sa présence dans les pays de l'Asean (Association des nations de l'Asie du Sud-Est), voire à consolider ses liens avec le Japon. C'est exactement ce à quoi travaille Delhi depuis plusieurs mois. Pour tous ces pays, la Chine est une menace potentielle.

Le Pakistan stigmatisé

En portant aux nues les valeurs démocratiques indiennes, en soulignant combien elles étaient proches de celles des États-Unis, Obama a aussi, en creux, stigmatisé le régime de Pékin. « Le progrès ne doit pas obligatoirement se faire au détriment de la liberté », a-t-il glissé dans son discours. Ajoutant : « L'Inde a réussi, non pas en dépit de la démocratie mais grâce à la démocratie » ; et notant enfin : « Nos deux Constitutions commencent par les mêmes mots : »We the people...* (»Nous le peuple...*). »

Barack Obama aura donc finalement apporté sa pierre au partenariat indo-américain. Mais il aura été contraint à quelques contorsions sur le Pakistan. Alors qu'il avait appelé Delhi à reprendre le dialogue avec Islamabad, il a été remis sur les rails sans ménagement par le premier ministre, Manmohan Singh, qui a qualifié le Pakistan de « machine à fabriquer du terrorisme ».

Marie-France Calle



Washington s'impose en Asie face à la puissance chinoise
Laure Mandeville

S'IL EST aujourd'hui une région prioritaire dans la politique étrangère de Barack Obama, c'est l'Asie, avec ses marchés dynamiques et la recomposition accélérée de ses différents centres d'influence. Le « premier président américain du Pacifique », comme l'appelle son conseiller à la sécurité nationale, Thomas Donilon - en référence à son lieu de naissance, Hawaï, et à son enfance indonésienne -, est persuadé que les États-Unis n'ont pas suffisamment investi ce continent prometteur, où se joue pour une large part l'avenir de l'économie mondiale.

Au sein de cet ensemble asiatique, une obsession diplomatique prime toutefois sur toutes les autres à Washington : « La montée en puissance de la Chine », ce rival colossal jusque-là centré sur lui-même, dont l'émergence stratégique est en train de mettre fin au statut de superpuissance unique des États-Unis. Les experts américains sont persuadés que la capacité de l'Amérique à « accompagner » cette percée chinoise constitue le grand défi diplomatique qui définira le visage du XXIe siècle.

Stratégie d'endiguement

Durant la première année de son mandat, Obama a essayé d'instaurer un tête-à-tête sino-américain (le fameux « G2 »), sans convaincre : les Chinois ont fait de la résistance sur la réévaluation de leur monnaie, bloqué toute possibilité d'accord au Sommet de Copenhague sur le climat et investi agressivement dans le contrôle du cyberespace. Désormais, le président tente une autre méthode - qui a plus de chances de plaire à la nouvelle majorité républicaine au Congrès - en renforçant spectaculairement ses liens avec quatre autres puissances économiques asiatiques, qui ont aussi la particularité d'être des démocraties. À travers ses étapes indienne, indonésienne, sud-coréenne et japonaise, le voyage de Barack Obama dessine clairement les contours d'une alliance destinée à contenir l'émergence chinoise. « Nous voulons modeler le contexte dans lequel la montée de la Chine se produit, explique Jeff Bader, chargé des affaires asiatiques au Conseil de sécurité nationale. Nous voulons être sûrs que l'émergence de la Chine contribuera à la stabilité de l'Asie au lieu de la saper. Cela ne sera pas possible si nous laissons dériver nos autres relations dans la région. »

La démarche semble d'autant plus naturelle que les pays concernés sont en forte demande d'un retour de l'oncle Sam, notent les experts. Depuis un an, le comportement agressif et conquérant de la Chine suscite l'anxiété dans les capitales asiatiques. « La réévaluation la plus radicale se produit au Japon, note le spécialiste américain de politique étrangère Fareed Zakaria dans le Washington Post. Les Japonais pensaient pouvoir occuper une position tranquille entre les États-Unis et la Chine. Cette notion est en miettes. » La puissance militaire chinoise préoccupe nombre de pays, même Singapour ou le Vietnam. L'accueil triomphal reçu la semaine dernière à Hanoï par Hillary Clinton, lors du sommet des économies asiatiques, en dit long. Washington, qui vient de renforcer sa coopération militaire avec l'Inde, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, apparaît à nouveau comme l'allié stratégique indispensable.

Soucieux de ne pas couper pour autant les ponts du dialogue avec Pékin, les Américains se défendent de faire de « l'endiguement », préférant « gérer la montée en puissance chinoise ». Mais personne n'est dupe de cette coquetterie linguistique. Surtout pas les Chinois.

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jeudi 24 juin 2010

L'extrême pauvreté régresse dans le monde - Pierre Cochez

La Croix, no. 38697 - Monde, jeudi, 24 juin 2010, p. 8

Pauvreté, mortalité infantile, éducation, santé... L'ONU a publié hier un rapport sur l'état d'avancement des « objectifs du Millénaire »

« Le nombre relatif de ceux qui vivent avec moins de 1,25 dollar (environ 1 €) par jour dans les pays en voie de développement est passé de 46 % en 1990 à 27 % en 2005, grâce aux progrès réalisés en Asie. On s'attend à atteindre le chiffre de 15 % en 2015. » Ces chiffres sont extraits du rapport d'étape sur les « Objectifs du millénaire pour le développement », publié trois mois avant la tenue d'un sommet de l'ONU qui rassemblera une centaine de chefs d'État, les 21 et 22 septembre 2010 à New York.

Il y a dix ans, les pays membres de l'ONU s'étaient accordés pour lutter avant 2015 contre l'extrême pauvreté et ses conséquences dans les domaines de l'éducation, de la santé et de la faim. « Ces objectifs ont été un outil important pour mobiliser une aide au développement qui avait fortement faibli dans les années 1990, avec la fin de la guerre froide », souligne Philippe Thiébaud, le directeur des biens publics mondiaux au ministère des affaires étrangères français. Selon lui, « la croissance économique a été le principal vecteur de la réduction de la pauvreté ».

Une décennie plus tard, le rapport constate que des progrès sont bien là sous de nombreux aspects. 1,8 milliard de personnes avaient moins d'un dollar par jour pour vivre en 1990. Ils sont 400 millions de moins aujourd'hui. Un résultat dû, en grande partie, à l'émergence de la Chine et, dans une moindre mesure, de l'Inde. La mortalité infantile a également fortement diminué. Ils étaient 12,5 millions d'enfants à mourir avant d'atteindre l'âge de 5 ans en 1990. Ils ont été 8,8 millions en 2008. Des pays comme le Niger, le Malawi ou le Mozambique enregistrent des progrès remarquables dans ce domaine. En matière de lutte contre les grandes pandémies, 2 millions de malades sont morts du sida en 2008, soit 200 000 de moins que quatre années plus tôt. Sur le plan de l'éducation, le rapport note en revanche que « l'espoir d'une éducation universelle d'ici à 2015 diminue, malgré le fait que de nombreux pays pauvres ont fait des progrès énormes ».

« Avec les politiques mises en oeuvre, est-on parvenu à atteindre les plus pauvres des plus pauvres ? » s'interroge Fabrice Ferrier, le responsable français de la Campagne du millénaire des Nations unies. « 828 millions de personnes vivent encore dans des taudis. » En septembre à New York, on attend un engagement renouvelé des pays du Nord à soutenir leurs efforts financiers et des pays du Sud à s'approprier ces objectifs qui concernent la vie quotidienne de leurs citoyens. Plusieurs défis sont à relever. Dans les pays du Sud, la bonne gouvernance est une condition indispensable à la lutte contre la pauvreté. Dans les pays industrialisés, l'objectif de consacrer 0,7 % du PIB pour l'aide au développement paraît être repoussé dans le temps. La crise mondiale qui touche les pays donateurs semble limiter leurs ambitions. Les Objectifs du millénaire demanderaient aussi à être revus à la lumière des enjeux climatiques. Enfin, des objectifs spécifiques par zone géographique permettraient de mieux juger des progrès de la lutte contre la pauvreté, par exemple, en Afrique subsaharienne.

PHOTO - An African child poses at an orphanage in the Chadian town of Abeche, 05 November 2007. A total of 17 Europeans were detained on charges of kidnapping and complicity for trying to fly the children to France and 10 are still in jail in N'Djamena. They face hard labour prison terms if convicted. AFP PHOTO / Karim Sahib.

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jeudi 18 mars 2010

INTERVIEW - He Yafei, la voix de Pékin à l'ONU - Frédéric Koller

Le Temps - Eclairages, jeudi, 18 mars 2010

Le nouvel ambassadeur de Chine à Genève est l'étoile montante d'une diplomatie de plus en plus musclée.

He Yafei à Genève? La nouvelle en a surpris plus d'un - y compris au sein de la communauté chinoise locale. Le nouvel ambassadeur de Chine auprès de l'ONU à Genève - qui vient de prendre ses fonctions - est en effet considéré comme l'étoile montante de la diplomatie chinoise. Vice-ministre des Affaires étrangères jusqu'à fin 2009, il a été l'un des «sherpas» du président Hu Jintao lors des sommets du G20 et le membre le plus en vue de la délégation chinoise à la conférence de Copenhague sur le climat. Il est représentatif de cette diplomatie chinoise plus musclée, plus sûre d'elle - plus arrogante, n'hésitent plus à dire certains diplomates occidentaux.

Est-ce le signe d'une plus grande importance accordée par Pékin au système onusien et aux organisations spécialisées ayant leur siège à Genève en particulier? C'est ce que n'hésite pas à répondre l'intéressé, qui explique que les organisations internationales de Genève peuvent aider son gouvernement dans sa politique de «développement harmonieux» alors que la Chine entre dans une phase de tensions sociales délicate.

N'est-ce pas plutôt une punition? C'est l'hypothèse émise début janvier par un journal de Hongkong, Sing Tao. He Yafei aurait fait les frais du «désastre» de Copenhague en termes de relations publiques, la Chine étant accusée par les Européens et les Américains d'avoir bloqué un accord plus ambitieux. The Guardian, dans un portrait consacré à He Yafei, rappelle son rôle clé lors de ce sommet où il a remplacé - dans la fonction de bouclier - le premier ministre Wen Jiabao aux réunions les plus cruciales. Exaspéré, Barack Obama avait déclaré à son propos: «Ce serait bien de pouvoir négocier avec quelqu'un qui puisse prendre une décision politique.» «He Yafei a été un bouc émissaire», tranche le quotidien britannique.

«Il n'y a pas de punition, ce n'est pas vrai, précise le diplomate au Temps. C'est une évolution de carrière tout à fait normale.» Né en 1955 dans la province du Zhejiang (proche de Shanghai), He Yafei a été en poste au Zimbabwe et aux Etats-Unis. Il a également été chargé des questions de désarmement ainsi que du Département des affaires nord-américaines. Il connaît par ailleurs bien Genève. De 1986 à 1987, il a suivi des cours à l'Institut de hautes études internationales (IHEI) avec l'obtention d'un diplôme. «Ces cours diplomatiques ont été très utiles pour ma carrière. J'en garde un très bon souvenir.» Le jeune diplomate est alors au bénéfice d'une bourse d'étude de la Confédération. «J'en suis très reconnaissant au gouvernement suisse.»

Frédéric Koller

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Le Temps: Quelle est l'importance de la Genève internationale pour la diplomatie chinoise?

He Yafei: Ces dernières années, plusieurs défis globaux ont été du ressort d'organisations spécialisées de l'ONU basées à Genève. Il est donc légitime de dire que l'importance de Genève grandit. Depuis vingt ans, Genève a été une importante ligne de front de la diplomatie multilatérale de la Chine. Beaucoup de questions discutées ici - le désarmement, les droits de l'homme, la santé, la propriété intellectuelle, les télécommunications, etc. - sont directement reliées aux intérêts de la Chine en matière de sécurité et de développement. Nous espérons que, avec une participation profonde et générale au travail des organisations internationale basées ici, nous pourrons apprendre les bonnes pratiques et les bonnes expériences des autres pays et bénéficier de l'expertise de ces organisations.

- La Chine va-t-elle jouer un plus grand rôle au sein de l'ONU étant donné son nouveau poids économique et politique?

- Ces dernières années, nous voyons plus de Chinois accéder à de hautes fonctions dans le système onusien. Nous sommes fiers de Margaret Chan qui est à la tête de l'OMS. Il y a d'autres exemples. Cela reflète la plus grande intégration de la Chine dans le système international. Depuis le début de cette année, la Chine est le 8e contributeur au budget régulier de l'ONU, derrière sept pays industrialisés. Et la Chine est de loin le principal contributeur de troupes de maintien de la paix parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité.

- Comment évaluez-vous le rôle du Conseil des droits de l'homme? Faut-il le réformer?

- Rien n'est parfait dans ce monde. Le Conseil a été créé pour promouvoir et protéger les droits de l'homme à travers le dialogue et la coopération. Ces quatre dernières années, on peut dire qu'il a accompli sa tâche et qu'il est dans la bonne voie. Même s'il y a encore des problèmes comme le «deux poids deux mesures», la politisation, les obstacles techniques, ses réussites sont largement reconnues. A ce stade, la situation des droits de l'homme dans 112 pays, dont la Chine, a été soumise au mécanisme de la Revue périodique universelle. Le Conseil n'a pas besoin d'être «réformé». Je préfère parler de «révision». C'est ce que demande la résolution 60/251 de l'Assemblée générale.

- La Chine invoque souvent les valeurs asiatiques ou le confucianisme pour contrer les critiques sur son propre bilan. Les droits de l'homme sont-ils une valeur universelle?

- La Chine respecte l'universalité des droits de l'homme et croit que tous les droits de l'homme sont interdépendants et reliés. Elle a ratifié plus de 20?instruments internationaux des droits de l'homme. Si elle reconnaît cette universalité, elle croit aussi à la diversité de la culture, de l'histoire et à la différence des systèmes sociaux ainsi que des niveaux de développement entre pays qui peuvent conduire à des compréhensions diversifiées des droits de l'homme. Pour beaucoup de Chinois, les valeurs asiatiques ou confucéennes sont aussi importantes que les critères des droits de l'homme. Ils ne sont pas en conflit, mais se complètent et se renforcent.

- La Chine fait des progrès dans le domaine des libertés. Mais le monde ne comprend pas pourquoi vous avez emprisonné à des peines de plus de 10 ans de prison des intellectuels comme Hu Jia et Liu Xiaobo simplement pour leurs écrits?

- La Chine est basée sur l'Etat de droit (rule of law). Nous avons notre propre loi avec nos propres procédés judiciaires. Et les personnes que vous mentionnez sont soumises à une procédure judiciaire appropriée. En Chine nous avons une loi chinoise, en Suisse vous avez une loi suisse. Nous pouvons être en désaccord. Que vous l'aimiez ou non, c'est un autre problème. Il n'est pas question de dure condamnation ou de dur traitement, tout est fait en respect de la loi chinoise.

- On a beaucoup commenté les relations sino-américaines. Que pensez-vous de la théorie d'un G2 qui dirigerait le monde?

- Nous n'acceptons pas la suggestion d'un G2. La Chine est un pays en voie de développement avec une énorme population et elle a un long chemin à faire avant d'être moderne. Elle poursuit en toute indépendance sa politique étrangère de paix et ne s'aligne avec aucun pays ou bloc de pays. Dans le même temps, nous reconnaissons que la coopération sino-américaine peut jouer un rôle unique pour établir un nouvel ordre politique et économique international. Dans les tensions récentes entre les deux pays - que ce soit avec les ventes d'armes à Taïwan ou la rencontre des leaders américains avec le dalaï-lama -, la responsabilité n'est pas du côté chinois. Nous espérons que les Etats-Unis travailleront avec nous pour construire une relation positive basée sur la coopération.

- Le Sommet de Copenhague était un événement majeur en termes diplomatiques. Quelle impression en retenez-vous, était-ce dur?

- Les négociations sur le climat sont un processus des Nations unies qui implique plus de 190 Etats depuis quinze ans. L'attention donnée au problème du changement climatique et le discours de certains scientifiques sur le réchauffement global sont la source de grandes inquiétudes dans beaucoup de pays. Il y a différentes vues. Nous pensons que c'est un problème très sérieux et que la communauté internationale doit le traiter sérieusement.

- Pourquoi le président Hu Jintao n'y a-t-il pas participé, contrairement à beaucoup d'autres chefs d'Etat?

- Ce devait être une rencontre ministérielle et non un sommet. Mais plus d'une centaine de chefs d'Etat et de gouvernement sont allés à Copenhague. La participation du premier ministre Wen Jiabao a démontré l'importance que la Chine accordait à cette conférence. L'accord de Copenhague n'est pas idéal, mais il marque un grand progrès. Bien sûr que ce sont des négociations difficiles parce que les problèmes sont difficiles. Il y avait des vues différentes par exemple sur les objectifs de réduction d'émission de CO2 ou sur les procédures de vérification. Heureusement, dans un esprit de coopération, nous avons obtenu un consensus et un accord. Ce n'est pas la fin de la négociation, c'est un pas.

- Angela Merkel a critiqué la Chine, qui ne voulait aucun objectif chiffré même pour les pays industrialisés.

- Je ne crois pas que ce soit une description correcte de la négociation. Il y a différentes positions sur cette question. Nous pensons que notre position est la meilleure non seulement pour la Chine mais pour le monde dans son ensemble, en particulier pour les pays en voie de développement. Ce n'est pas qu'un problème de changement climatique. C'est une question de développement économique pour tous les pays. J'ai un grand respect pour la chancelière Merkel, elle est très capable, mais les pays ont certainement des différends, c'est normal.

- Y a-t-il un «modèle» chinois de capitalisme autoritaire?

- Ces étiquettes sont peu claires. Je ne pense pas qu'elles soient correctes. Le monde est coloré. Les gouvernements dans différents pays sont choisis par leur peuple. En Chine, nous avons un gouvernement du peuple. C'est un gouvernement établi sur la base de la démocratie. Vous allez peut-être être surpris...

- Sans élections.

- Avec des élections bien sûr. L'essence de la démocratie est de respecter le choix d'autres personnes. Si vous n'avez qu'un modèle de démocratie, c'est contre l'essence de la démocratie. Si vous dites que ce que vous avez en Suisse est le meilleur, et donc que tous les autres modèles sont non démocratiques, vous allez contre le principe de la démocratie. En Chine, le gouvernement est choisi par le peuple. Et l'histoire a montré que le gouvernement était très apprécié.

- Quand est-ce que la Chine adoptera le multipartisme comme à Taïwan?

- Taïwan n'est pas un pays mais un territoire chinois. Quel que soit le gouvernement, du moment qu'il est choisi par son peuple, il a le droit d'exister, qu'il soit issu d'un parti unique ou du multipartisme. Dans la Constitution chinoise, vous verrez qu'il y a plusieurs partis as­so­ciés au gouvernement. Donc ce débat sur quel modèle est le meilleur n'a pas lieu d'être.

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lundi 18 janvier 2010

DERNIER CHIFFRE - Haïti, les aides d'urgence

Le Figaro, no. 2035 - Le Figaro, vendredi, 15 janvier 2010, p. 6

Près de 360 millions de dollars d'aide...

États-Unis : 100 millions de dollars sous forme d'aide d'urgence

FMI : 100 millions $

Banque mondiale : 100 millions $ sous forme de prêt

ONU : 10 millions $

Royaume-Uni : 10 millions $

Australie : 9,3 millions $

Norvège : 5,3 millions $

Japon : 5 millions $

Canada : 4,8 millions $

UE : 4,5 millions $

Espagne : 4,5 millions $

Pays-Bas : 2,8 millions $

Allemagne : 2,2 millions $

Danemark : 1,9 million $

Finlande : 1,8 million $

Italie : 1,5 million $

Chine : 1 million $

Inde : 1 million $

Corée du sud : 1 million $

Suède : 850 000 $

Philippe Gelie

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