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jeudi 22 septembre 2011

ZAMBIE - Les Chinois au coeur de la campagne présidentielle

Courrier international, no. 1090 - Afrique, jeudi 22 septembre 2011, p. 42

Ce pays d'Afrique australe est loin d'être le plus important partenaire de la Chine sur le continent, mais ses relations avec l'investisseur asiatique se développent rapidement. Les échanges commerciaux sont passés de 100 millions de dollars en 2000 à 1,45 milliard de dollars en 2009. Depuis, elles ont doublé pour atteindre 2,8 milliards de dollars l'an dernier. En juillet, la société chinoise Sinohydro a commencé la construction d'une centrale électrique, un investissement de 2 milliards de dollars, grâce à un financement de la Banque chinoise pour le développement. Le mois dernier, la succursale de la Banque de Chine implantée à Lusaka est devenue la première d'Afrique à proposer des services bancaires en yuans : on peut désormais effectuer des dépôts en "monnaie du peuple" [en chinois, renminbi, autre nom pour yuan] chinoise et même retirer des yuans au guichet. D'après Qi Wang, le directeur adjoint, ces services en yuans sont destinés aux hommes d'affaires zambiens et chinois qui souhaitent importer des marchandises en Zambie et faire des économies sur le change. Le banquier réfute l'idée que le yuan cherche à supplanter le dollar africain comme devise de référence sur le continent, mais se dit convaincu que certains petits entrepreneurs chinois installés en Zambie, en particulier dans la distribution, vont se mettre à utiliser le yuan pour leurs transactions quotidiennes.

Les entreprises chinoises sont naturellement présentes dans la construction, l'agriculture, l'industrie manufacturière et la distribution. Mais la plus grande partie de leurs investissements (90 %) se trouve dans le secteur minier. Quand les investisseurs occidentaux ont cherché à se désengager de la Zambie à cause de l'effondrement du prix des matières premières, les entreprises chinoises, qui étaient riches en liquidités, sont arrivées.

Le prix du cuivre, principal produit d'exportation de la Zambie, atteint aujourd'hui des sommets et les mines tournent à plein régime, engendrant des milliers d'emplois et générant des bénéfices conséquents pour leurs propriétaires chinois. Le Mouvement pour la démocratie multipartiste, le parti au pouvoir, tire profit de cette situation. Il espère que la croissance du pays (7,6 % l'année dernière) et le programme d'investissement dans les infrastructures lui permettront de gagner des voix lors des prochaines élections présidentielle [mardi 20 septembre] et législatives.

Piège des ressources

Cependant, tout le monde ne voit pas d'un si bon oeil la présence chinoise en Zambie. Certains craignent que le traitement de faveur accordé aux entreprises chinoises ne nuise aux recettes fiscales du pays et beaucoup dénoncent les conditions de travail dans les mines et les usines dirigées par les Chinois. Edward Lange, le coordinateur pour la Zambie de Southern Africa Resource Watch, estime ainsi que "l'investissement chinois n'est pas mauvais en soi, mais la manière dont les Chinois travaillent laisse beaucoup à désirer. Les relations entre notre gouvernement et les investisseurs chinois baignent dans le plus grand secret. Ceux-ci semblent presque au-dessus des lois et n'ont pas à payer les mêmes impôts que les autres." Selon lui, certains membres du gouvernement ont bénéficié personnellement des accords passés avec les Chinois. "La société civile a l'impression que notre gouvernement travaille avec les investisseurs chinois pour piller nos ressources nationales à leur profit et non pour servir le peuple zambien."

Un sentiment que l'on retrouve dans toute la Zambie, en particulier chez l'homme de la rue, qui se demande pourquoi il n'a pas de travail alors que des ressortissants chinois peu qualifiés reçoivent un permis de travail pour mélanger du béton et conduire des camions. Michael Sata, le chef du Front patriotique, le principal parti d'opposition du pays, candidat à l'élection présidentielle, exploite ce mécontentement croissant provoqué par la présence chinoise. Il réclame une application plus stricte du droit du travail lié à l'investissement étranger et une réglementation plus contrôlée. Des positions qui lui ont valu la réputation d'anti-Chinois. Given Lubinda, candidat aux élections législatives du même parti, s'insurge : "Personne n'est contre l'investissement chinois, déclare-t-il. M. Sata n'a jamais dit qu'il était contre l'investissement chinois. Lui et le Front patriotique ne sont contre aucune nationalité en particulier. Ils sont contre l'idée d'exploiter les salariés locaux et contre le fait que les étrangers prennent de plus en plus des emplois qui pourraient être occupés par des Zambiens."

Inquiétudes populaires

Pengtao Li, de l'Université normale du Zhejiang, en Chine, estime dans un rapport pour l'Institut sud-africain des affaires internationales, que "les intentions, motivations et stratégies chinoises en Afrique sont régulièrement mal comprises et incorrectement contextualisées". A l'écouter, les préoccupations concernant les conditions de travail dans les entreprises chinoises sont valables mais nombre de problèmes ont pris une ampleur exagérée à cause de malentendus culturels et linguistiques.

Le banquier Qi Wang est bien de cet avis : "Je dirais que la plupart des malentendus se produisent du fait de problèmes de langue, de différences culturelles, et parce que traditionnellement les Chinois n'aiment pas trop les médias. "

John Bwalya, l'ancien secrétaire général du Syndicat national des travailleurs du commerce et de l'industrie, convient que langue représente un obstacle dans les relations entre le personnel zambien et ses patrons chinois et ajoute que l'aversion des Chinois pour le syndicalisme en est un autre. "Les Chinois ne sont pas mauvais dans dans la messure où ils ont créé des emplois dans le pays. Ils travaillent très dur, et c'est peut-être là une partie du problème - les Zambiens ne sont pas habitués à ce genre d'environnement." Toutefois Bwalya, et il n'est pas le seul, s'inquiète de l'impact que les produits chinois peuvent avoir sur le secteur de la distribution zambien.

Malgré tout, il ne fait pas de doute que si le président Rupiah Banda remporte l'élection du 20 septembre, la présence chinoise en Zambie ne fera que croître.

Louise Redvers

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

mercredi 21 septembre 2011

L'Afrique des matières premières suscite la convoitise des pays émergents

La Tribune (France), no. 4812 - Économie | International, mercredi 21 septembre 2011, p. 6

Les investissements des pays émergents sur le continent sont en pleine expansion grâce à une approche plus souple que celle des pays occidentaux.

Les gens savent que la Chine et l'Inde, entre autres, font partie du paysage économique africain, mais réalisent-ils l'ampleur du phénomène, notamment en tant que partenaires économiques? " La question, posée dans le rapport 2011 de l'OCDE sur les perspectives économiques en Afrique, souligne à quel point le paysage des affaires a changé dans la décennie 2000-2010. De l'Égypte à l'Afrique du Sud, en passant par la Mauritanie, le Congo, la Côte d'Ivoire ou le Nigeria, les pays émergents ont fait du Continent noir leur nouveau terrain de jeu - et d'affaires. En dix ans, le volume des échanges de l'Afrique avec ses partenaires émergents a doublé en valeur nominale, pour atteindre 37 % des échanges totaux. Pas de quoi damner le pion aux partenaires dits " traditionnels ", c'est-à-dire l'Union européenne et les États-Unis, mais le mouvement est en marche. Le quintet de tête est composé, sans surprise, par la Chine, suivie par l'Inde, la Corée du Sud, le Brésil et la Turquie. Pékin pèse même 38,5 % du commerce du continent avec les émergents (contre 7,1 % pour le Brésil et 14,1 % pour l'Inde), jusqu'à doubler en 2009 les États-Unis sur le commerce en volume. Pour Mario Pezzini, le directeur du Centre de développement de l'OCDE, l'apparition et la consolidation des émergents est un processus amené à s'intensifier dans les années à venir. " Le centre de gravité de l'économie mondiale s'est déplacé et la croissance est maintenant du côté des pays émergents. L'Afrique reflète cette tendance. Le marché potentiel est de près de milliard de personnes et c'est le continent le plus riche du monde en matières premières ", a-t-il rappelé mardi lors du onzième Forum pour le développement économique de l'Afrique, à Paris.

Secteur privé favorisé

D'où le développement d'inégalités sur le continent. Selon un rapport de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) publié fin 2010, l'Afrique du Nord reçoit depuis 2004 entre 30 % et 50 % de tous les investissements directs étrangers (IDE) d'Afrique. À la recherche de matières premières pour développer leurs propres économies, les pays émergents, comme les pays industrialisés, privilégient les investissements dans les pays riches en hydrocarbures ou en minéraux, comme l'Égypte, la Libye, la Mauritanie, mais aussi le Bostwana, le Gabon, le Nigeria, l'Afrique du Sud ou le Soudan. Dans ces pays, les émergents investissent aussi dans le tourisme, les télécommunications, la construction, l'automobile, ou encore l'électronique. Selon l'organisme de l'ONU et sur la base du ministère chinois du Commerce, 76 % des IDE chinois en Afrique en 2009 ont été à destination des pays riches en matières premières. Mais cette proportion atteint 85 % dans les pays membres de l'OCDE.

Ainsi, les émergents préfèrent injecter directement leurs fonds dans les activités de commerce et d'investissement, tandis que les partenaires traditionnels préfèrent octroyer des subventions aux budgets fédéraux des États, quitte à augmenter les risques de détournement. Cette manière de procéder, qui favorise l'essor du secteur privé à défaut d'enrayer la corruption, est appréciée par les Etats africains. Gilbert Ondongo, le ministre des Finances de la République du Congo, fustige " la lenteur " et le "manque de souplesse " des pays occidentaux. Et de citer les accords avec la Chine, la Corée du Sud et le Brésil sur la création d'une zone industrielle, d'infrastructures énergétiques.

Néanmoins, la prise de pouvoir des émergents en Afrique n'est pas pour demain. Les partenaires traditionnels représentent toujours 80 % des flux d'IDE sur le continent, et fournissent la plupart de l'aide publique au développement (APD). Selon l'OCDE, les deux groupes de pays sont en réalité complémentaires. "Alors que les partenaires traditionnels ont axé leur aide essentiellement sur les APD, la lutte contre la pauvreté, la santé, l'éduction et la gouvernance, les partenaires émergents, et pas seulement la Chine, s'attaquent de préférence aux lacunes des infrastructures ". Pas sûr que cette orientation infléchisse la dynamique.

Par Sylvain Rolland

PHOTO - A Niger MENA supporter celebrates after his team wins the African Cup of Nations 2012 qualifying match against South Africa, in Niamey, on September 4, 2011. Niger's MENA won 2-1 to South Africa's BAFANA.

(c) 2011 La Tribune. Tous droits réservés.

Le Brésil veut être l'anti-Chine sur le continent noir - Aline Robert

La Tribune (France), no. 4812 - Économie | International, mercredi 21 septembre 2011, p. 6

Au Mozambique où Vale va exploiter une mine de charbon, le développement local est présenté comme une priorité.

Des mines, et un peu d'agro-carburant. L'intérêt du Brésil pour l'Afrique est avant tout souterrain - à l'instar du reste du monde. Le Brésil a investi plus de 11 milliards de dollars en Afrique en 2010, grâce au géant minier Vale, au pétrolier Petrobras ou au groupe sucrier Unica qui tente d'exporter son modèle de développement d'éthanol au Kenya ou au Ghana. Côté matières premières, le Brésil a la légitimité du mammouth, vu ses compétences naturelles pour exporter des ressources. Numéro un du minerai de fer, du soja, du café et du jus d'orange, le pays tente aussi de se positionner différemment. Dans la continuité de l'approche du président Lula qui a fait émerger les relations entre pays du Sud, le Brésil en Afrique se veut l'anti-Chine.

Avant de foncer tête baissée sur le continent, le groupe minier Vale a sérieusement étudié la question. Il finance d'ailleurs, à la prestigieuse Columbia University, le Vale Center on Sustainable International Investment. Qui s'intéresse beaucoup à l'Afrique et au secteur minier. Et offre ainsi une vraie réflexion sur les conditions d'acceptabilité des industries extractives. Ou comment faire oublier l'image d'investisseur-prédateur qui colle aux nouveaux venus en Afrique.

Avant l'ouverture, prévue début octobre, d'une énorme mine de charbon au Mozambique, à Moatize, Vale s'est ainsi fendu d'une étude de terrain de plus d'un an et 150 pages, sur l'impact environnemental et les retombées économiques d'un tel projet pour les populations locales. Une idée du Dr Jeffrey Sachs, à la tête du Earth Institute à Columbia, qui avait visité la mine il y a quelques années.

Développements parallèles

" Au minimum, Vale et toutes les industries extractives du pays doivent adhérer au droit international; mais au-delà de ce minimum, il y a de vraies opportunités pour que l'exploitation se passe au mieux pour les citoyens et l'environnement ", assure une première version de l'étude.

Située à Sena, dans le bas de la vallée du Zambèze, la mine a été reliée à la mer par une ligne ferroviaire de 600 kilomètres, remise en état par les populations locales. Elle se situe aussi sur une des zones les plus pauvres du monde. Outre un centre médical, Vale envisage, avec d'autres partenaires impliqués dans le développement comme la banque Mondiale et des ONG, un centre de recherche agricole et de diversification de l'économie locale. Pour l'instant, ces développements parallèles représentent environ 6,5 millions d'euros, contre près de deux milliards pour la mine en elle-même. Mais c'est un début.

PHOTO - Officers of the Financial department of Vale mining, a diversified mining multinational corporation and one of the largest logistics operators in Brazil at a conference of financial disclosure for 2010. Sao Paulo, Brazil. 25/02/2011

(c) 2011 La Tribune. Tous droits réservés.

mardi 13 septembre 2011

L'internationalisation du yuan passe aussi par l'Afrique - Olivier Sasportas

L'AGEFI Quotidien - Economie et Marchés, lundi 12 septembre 2011, p. 3

La décision du Nigeria d'investir jusqu'à 10 % de ses réserves de change en devise chinoise pourrait inspirer l'Afrique du Sud

Selon le gouverneur de la banque centrale nigériane, Mallam Sanusi Lamido Sanusi, la deuxième économie du continent africain aurait l'intention de rééquilibrer son panier de réserves de change pour faire de la place à la monnaie chinoise. Affichant ouvertement l'envie de renforcer sa coopération stratégique avec Pékin, le Nigeria prévoirait ainsi d'investir jusqu'à 10% de ses 33,5 milliards de dollars de devises, soit directement dans des obligations sur le marché interbancaire chinois, ou bien via Hong Kong et le marché du renminbi offshore.

Le premier producteur de pétrole africain envisagerait aussi de permettre à la Chine de régler sa facture énergétique dans sa propre monnaie et, selon M. Sanusi, les banques centrales des deux pays auraient engagé des discussions pour s'accorder sur des swaps de devises.

Lors d'une interview donnée à la chaîne Bloomberg à Hong Kong, M. Sanusi a pris soin de préciser qu'avoir «confiance en la Chine ne signifie pas un manque de confiance dans l'Amérique ou l'Europe». Pour autant cette décision intervient alors que la crise de la dette souveraine continue de secouer les pays occidentaux et permet à la Chine de développer un discours d'alternative.

Le 2 septembre, lors de la première Chine-Eurasie Expo, Ma Delun, le vice-gouverneur de la banque centrale chinoise encourageait ainsi les pays d'Asie centrale à «réduire leur dépendance vis-à-vis des principales monnaies mondiales» afin de réduire les risques.

La décision du Nigeria est un premier succès africain dans le minutieux processus d'internationalisation du yuan. Graig Bond, le directeur général de la filiale chinoise de la Standard Bank, la première banque d'Afrique, avait déjà attiré l'attention la semaine dernière en confiant qu'il s'employait à convaincre les gouvernements africains d'utiliser le yuan comme monnaie de réserve. Standard Bank, dont la banque chinoise ICBC figure au nombre des actionnaires avec 20% du capital, permet déjà les règlements commerciaux en yuan dans 16 pays du continent et prévoit qu'au moins 40% des échanges entre la Chine et l'Afrique s'effectueront en renminbi d'ici à 2015. Selon les propos tenus par Graig Bond en début de mois, l'Afrique du Sud pourrait être le prochain pays à inclure le yuan dans ses réserves de devises d'ici la fin 2011.

PHOTO - A passersby walks in between decorative lights prepared for the upcoming Mid-Autumn or Moon Festival at a park in Hong Kong September 8, 2011. Chinese worldwide will celebrate the festival on the 15th day of the eighth month of the Lunar calendar. The festival began as a harvest moon celebration in ancient China and also marks the overthrown of the Mongol rulers during the Yuan Dynasty. The festival falls on September 12 this year.

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mardi 7 juin 2011

La Chine a dépassé les Etats-Unis comme premier partenaire commercial d'Afrique

Le Temps - Lundi 6 juin 2011

La croissance africaine devrait ralentir à 3,7% en 2011. Les secousses politiques en Afrique du Nord et en Côte d'Ivoire ainsi que la hausse des prix alimentaires et du pétrole freinent le décollage.

Les pays émergents s'imposent comme des partenaires à part entière, susceptibles d'apporter à l'Afrique de nouvelles opportunités de croissance. En 2009, la Chine a dépassé les Etats-Unis et est devenue le principal partenaire commercial de l'Afrique. Par ailleurs, la part des échanges de l'Afrique avec les pays émergents a sensiblement augmenté au cours des dix dernières années, passant de 23 à 39%. Les cinq pays émergents partenaires de l'Afrique les plus importants sont dorénavant la Chine (38%), l'Inde (14%), la Corée (7,2%), le Brésil (7,1%) et la Turquie (6,5%).

C'est ce qui ressort du rapport «Perspectives économiques en Afrique» publié lundi par la Banque africaine de développement (BAD), en collaboration avec l'Organisation de développement et de coopération économiques (OCDE), le Programme des Nations unies pour le développement et la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA). Toutefois, le rapport fait ressortir que les partenaires traditionnels - Etats-Unis et Europe - assurent encore la plus grande partie des échanges commerciaux (62%), de l'investissement (80%) et de l'aide publique au développement (90%) de l'Afrique. «Les économies émergentes sont en mesure de fournir le savoir-faire, les technologies et les expériences de développement supplémentaires nécessaires au relèvement du niveau de vie de millions de personnes vivant sur le continent», souligne le rapport.

Sur le plan conjoncturel, le rapport estime que la croissance devrait ralentir dans le continent en 2011 à 3,7%, sous le coup des événements politiques en Afrique du Nord, la guerre civile en Côte d'Ivoire et de l'escalade des prix alimentaires et du pétrole. En 2010, elle s'était établie à 4,9%. L'an prochain, elle devrait toutefois rebondir à 5,8%, «sous réserve d'un retour à la normalité économique» en Libye et en Côte d'Ivoire, estiment les auteurs du rapport.

La BAD et les autres organisations préviennent que le chômage structurel reste élevé dans de nombreux pays et que si les apports financiers à l'Afrique ont considérablement augmenté depuis dix ans, le continent doit redoubler d'efforts pour attirer des investissements dans des secteurs plus diversifiés.

(Agences)

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vendredi 29 avril 2011

Origines et vicissitudes du " droit d'ingérence " - Anne-Cécile Robert


Le Monde diplomatique - Mai 2011, p. 8 9

Interventions militaires en Libye et en Côte d'Ivoire

" J'ai donné l'ordre de prendre les mesures nécessaires pour empêcher l'usage d'armes lourdes contre la population civile ", déclare le secrétaire général de l'Organisation des Nations unies (ONU), M. Ban Ki-moon, le 4 avril 2011. Quelques heures plus tard, à Abidjan, les hélicoptères de combat de l'ONU et la force française Licorne se joignent à l'offensive des troupes de M. Alassane Dramane Ouattara contre celles du président sortant Laurent Gbagbo.

Dans les couloirs de l'organisation, à New York, cette décision suscite un certain malaise. Si la résolution (no 1975) du Conseil de sécurité qui la fonde a été adoptée à l'unanimité, le 30 mars 2011, des fonctionnaires expriment des doutes quant au pouvoir du secrétaire général de donner un tel " ordre " (qui reviendrait au seul Conseil de sécurité) et soulignent l'ambiguïté de l'expression " mesures nécessaires ". La grande liberté que laisse celle-ci aux acteurs engagés au nom de l'organisation fait craindre des dérives. " Ce n'est pas dans la culture des Nations unies de mener des actions militaires fortes ou de prendre parti dans une guerre civile. La Libye, puis la Côte d'Ivoire : cela commence à faire beaucoup ", confie un fonctionnaire qui souhaite garder l'anonymat (1). Un autre ajoute : " Il ne faudrait pas que le recours à la guerre se banalise. "Dans les ruines encore fumantes de la seconde guerre mondiale, en 1945, les fondateurs de l'ONU ont conféré à la paix une valeur suprême. C'est pourquoi la Charte de l'organisation prohibe, par principe, " l'emploi ou la menace " de la force dans les relations internationales (article 2 § 4) (2). Elle confirme par ailleurs la règle de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats souverains (article 7 § 1).

Souvent décriée aujourd'hui, cette règle visait initialement la préservation de la stabilité internationale. En effet, les grandes puissances n'hésitaient pas autrefois à intervenir militairement dans des pays étrangers sous les prétextes les plus divers (protection de nationaux, recouvrement de dettes, lutte contre l'hégémonie réelle ou supposée d'un pays voisin, intérêts commerciaux...), commettant au passage toutes sortes de crimes.

Comme le rappelle le juriste belge Olivier Corten, " le principe de non-intervention est le fruit d'un combat historique remporté par les Etats les plus faibles. Tout au long du XIXe siècle, ils ont subi un colonialisme et un impérialisme qui aimaient eux aussi à se parer de la défense des valeurs de la "civilisation". Plus spécifiquement, l'argument humanitaire a très souvent été invoqué pour justifier des actions militaires des Etats occidentaux, à l'encontre de l'Empire ottoman, en Afrique ou en Extrême-Orient... (3) ".

Seules deux exceptions sont admises à l'interdiction générale posée par le paragraphe 4 de l'article 2 : la légitime défense (article 51) et les mesures adoptées par le Conseil de sécurité " en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d'actes d'agression " (chapitre VII).

Dans tous les cas, le droit de l'ONU impose de rechercher un " règlement pacifique des différends " avant tout recours à la force (chapitre VI) afin d'éviter le fléau de la guerre : médiation, mission de bons offices, commission d'enquête, groupe de contact, saisine de la Cour internationale de justice (CIJ)... La guerre du Golfe, en 1990, fut ainsi précédée d'un ballet diplomatique intense. Ce fut aussi le cas en 2011 pour la Côte d'Ivoire, mais pas pour la Libye. Des sanctions non militaires peuvent également être décidées par le Conseil de sécurité, mais pas par un Etat sans autorisation internationale : embargo (Irak), gel des avoirs et interdiction de voyager des dirigeants (Libye, Côte d'Ivoire), etc. Le pays contrevenant peut aussi faire l'objet d'une exclusion temporaire par une organisation internationale (la Libye par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, la Côte d'Ivoire par l'Union africaine en 2010).

En outre, la Cour pénale internationale (CPI), instaurée en 2002, peut, pour la première fois, poursuivre des chefs d'Etat en exercice, en écartant leur immunité diplomatique pour les infractions les plus graves (crimes de guerre, contre l'humanité et d'agression). Députée puis commissaire européenne, Mme Emma Bonino estime que la CPI peut jouer un rôle dissuasif en faisant s'évanouir les rêves d'impunité des criminels de guerre (4). Si trois membres permanents (Etats-Unis, Chine, Russie) sur cinq n'ont pas reconnu la CPI, cela n'a pas empêché le Conseil de sécurité de saisir la Cour contre le président soudanais Omar Al-Bachir. " Il est rare, remarque le philosophe Tzvetan Todorov, que la vie politique soit réduite à des options tellement cruelles, et ce n'est pas vrai qu'il faille nécessairement choisir entre la lâcheté de l'indifférence et le chaos des bombardements. Une telle issue s'impose uniquement si l'on décide au départ qu'agir signifie "agir militairement". Il existe des formes d'intervention autres que les attaques militaires (5). "

Précipitation française

Les principes consacrés en 1945 n'ont pas, comme par enchantement, répandu la paix dans le monde, et la seconde moitié du XXe siècle fut traversée de nombreux conflits meurtriers. Ils manifestent néanmoins la conscience des dangers inhérents à tout recours à la force. Pour Corten, " si la Charte des Nations unies n'a pas fait disparaître ces pratiques [impérialistes], elle a au moins donné la possibilité aux Etats attaqués d'invoquer le droit pour s'opposer à la force ". Pour justifier malgré tout la guerre, les puissances ont souvent su faire preuve de créativité : Israël argua d'une prétendue " légitime défense préventive " contre l'Egypte en 1967, tout comme le firent les Etats-Unis contre l'Irak en 2003.

Depuis leur création, les Nations unies ont autorisé l'usage de moyens de coercition armée - en vertu du chapitre VII - vingt et une fois, l'intervention en Corée en 1950 constituant une opération emblématique (lire " Soixante ans d'opérations "). Il s'agit alors de remédier à la mise en échec d'un objectif cardinal, le maintien de la paix, par d'autres moyens. Les raisons de recourir à la force doivent donc être impérieuses, et seul le Conseil de sécurité peut l'autoriser. En 1990, l'annexion du Koweït par l'Irak constituait une violation caractérisée du droit international, qui prohibe les extensions de territoire par la force, et une agression évidente contre un Etat membre de l'ONU, même si les puissances désireuses d'intervenir n'étaient pas exemptes de motivations géopolitiques.

Depuis la fin de la guerre froide, les possibilités légales d'utiliser des moyens armés semblent s'étendre. Si le principe d'un " droit d'ingérence ", voulu par le juriste italien Mario Bettati ou par l'homme politique français Bernard Kouchner, n'est pas reconnu en tant que tel par le droit international (6), l'action humanitaire fait partie des motivations pouvant autoriser le recours à des moyens militaires. En particulier, la nécessité de secourir des populations victimes de leur propre Etat (en raison de ses carences, comme en Somalie en 1993 et en Côte d'Ivoire en 2011, ou de son action violente, comme en Libye en 2011) est explicitement entrée dans l'arsenal juridique de l'instance onusienne. En 1988, l'Assemblée générale de l'ONU avait ouvert la voie pour les organisations non gouvernementales (ONG) (7). En 2005, l'Assemblée générale a reconnu le " devoir des Etats de protéger les populations civiles " ; puis, en 2006, le Conseil de sécurité a renforcé les obligations des gouvernements envers les civils en période de conflit armé, y compris lorsque ce dernier ne revêt pas, de prime abord, une dimension internationale (8). Ecartant la reconnaissance d'un devoir général d'ingérence aussi flou que dangereux - le bilan pour le moins mitigé des opérations en Bosnie (1992) et en Somalie (1993) incite à la prudence -, les Nations unies tentent ainsi de clarifier les critères encore assez vagues autorisant une action armée.

En apparence simple, logique et justifiée, l'intervention militaire pour la défense des droits fondamentaux comporte en effet des zones d'ombre et suscite toujours la polémique. La Russie, la Chine et l'Inde se sont abstenues lors du vote sur l'intervention en Libye, tandis que l'Allemagne s'y opposait. Les Etats-Unis s'y sont ralliés à contrecoeur. La tension est perceptible au sein même de l'Alliance atlantique, dorénavant chargée de piloter les opérations. La précipitation du président français Nicolas Sarkozy lui a d'ailleurs valu des comparaisons peu flatteuses avec M. George W. Bush, notamment dans la presse britannique et américaine. Les représentants de l'Inde à l'ONU ont demandé à " disposer de plus de temps pour examiner les projets de résolution [autorisant le recours à la force], ce qui permettrait aux pays fournisseurs de contingents de donner leur point de vue en ce qui concerne l'usage de leurs soldats (9) ".

S'agissant d'opérations armées qui, par définition, peuvent provoquer la mort, les perturbations internationales paraissent inévitables. Recourir à des engins meurtriers, quel que soit le motif invoqué, constitue toujours un échec pour les droits fondamentaux : pour défendre certains civils, on met en danger d'autres civils. C'est pourquoi de nombreux juristes rejettent l'expression de " guerre juste " (passée des écrits de saint Augustin (10) aux discours de M. Bush) ou celle de " guerre humanitaire ". La Commission internationale ad hoc, mise en place en 2000, lui préfère celle d'" intervention militaire avec pour objectif la protection humanitaire (11) ".

Cette formule un peu longue présente l'avantage de ne pas masquer la réalité en confondant deux registres de discours (libertés fondamentales et violence armée) dans un manichéisme commode. Vice-président du Comité international de la Croix-Rouge, M. Jacques Forster fait part de ses craintes : " L'expérience démontre que, lorsque l'humanitaire est confondu avec une action politique ou militaire, il contribue bien plus à alimenter les confits qu'à y mettre un terme (12). " Signe peut-être d'un certain malaise, les politiques et les médias abusent des euphémismes : on ne bombarde pas, on effectue des " frappes " ; on ne fait pas la guerre, on " lance des opérations militaires ". Les images des combats en Libye et en Côte d'Ivoire demeurent étrangement peu nombreuses dans un monde qui en déglutit pourtant en permanence.

Les opérations militaires comportant toujours une part d'incertitude, le périmètre de l'action autorisée par le Conseil de sécurité suscite lui aussi la controverse. La crainte d'un engrenage (Côte d'Ivoire) ou d'un enlisement (Libye) le confirme. " A quel moment cette guerre sera-t-elle considérée comme gagnée ? ", s'interroge, dubitatif, le fondateur de Médecins sans frontières, M. Rony Brauman, à propos du conflit qui oppose les insurgés au régime de Tripoli (13). Moscou et Pékin estiment dorénavant que les actions menées outrepassent le mandat attribué par l'ONU, auquel ils ne se sont pas opposés comme ils l'auraient pu.

De l'instauration d'une zone d'exclusion aérienne on serait passé à une intervention visant à abattre le régime libyen. Les présidents Barack Obama et Sarkozy, ainsi que le premier ministre britannique David Cameron, ne s'en cachent d'ailleurs plus (14). Or un tel objectif est incompatible avec la Charte des Nations unies, qui, en vertu des principes de non-ingérence et de droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, réserve cette option aux populations concernées. Même si M. Mouammar Kadhafi présente toutes les caractéristiques d'un tyran, chacun peut trouver, dans des circonstances moins claires, tel ou tel dirigeant plus ou moins à son goût. Tout en ayant approuvé la résolution n° 1975, l'Inde a ainsi tenu à préciser que " les soldats de maintien de la paix ne devaient en aucun cas devenir l'instrument d'un changement de régime en Côte d'Ivoire ". Le " devoir de protéger les populations civiles " ne serait-il que le masque du " devoir d'ingérence " ?

En s'opposant de prime abord à l'intervention militaire en Libye, l'Allemagne a souligné le peu d'informations dont dispose le Conseil de sécurité concernant la situation sur le terrain et la nature réelle de l'insurrection armée : révolte tribale ou expression politique du peuple en lutte contre un régime oppressif ? D'autres ont mis en garde contre une " magie des armes ", qui seraient capables de résoudre à elles seules des problèmes politiques. " Les droits de l'homme ne sont pas une politique, et l'opposition canonique entre les droits de l'homme et la realpolitik est une impasse. Il y a une politique tout court, qui est l'art de vouloir les conséquences de ce que l'on veut ", estime ainsi M. Brauman. Selon lui, les insurgés libyens " se font des illusions sur notre capacité à redresser la situation à leur profit ". Et " ce sont eux qui en paieront le prix ".

Des ONG et des personnalités critiquent également le " deux poids, deux mesures " international. La Ligue arabe demande, quant à elle, une zone d'exclusion aérienne sur Gaza, où les bombardements israéliens tuent régulièrement des civils. Il y a fort à parier qu'elle ne l'obtiendra pas. Le Conseil de sécurité constitue en effet une instance politique qui apprécie de manière discrétionnaire les positions à adopter et les résolutions à appliquer.

Les décisions de ce " directoire mondial " sont contraignantes (contrairement à celles de l'Assemblée générale) et échappent à tout véritable contrôle juridictionnel. Seule la pression des médias et des associations peut faire contrepoids, mais cela reste aléatoire. On voit ainsi souvent la presse, comme aux Etats-Unis en 2003 ou en France en 2011, suivre son gouvernement sur les sentiers de la guerre, participant au conditionnement de l'opinion. Dans le cas de la Libye, les médias ont presque devancé la réaction politique.

De même, certains " humanitaires ", tel M. Kouchner, ne craignent pas le contre-emploi en soutenant plus souvent qu'à leur tour des actions armées. A noter que la division des membres permanents peut parfois empêcher l'autorisation de recourir à la force : ce fut le cas en 2003, lorsque la France s'opposa à la guerre en Irak avec le soutien plus discret de la Russie et de la Chine. Cela étant, si le Conseil semble aujourd'hui enclin à élargir son champ d'action, ses résolutions demeurent contingentes (et donc réversibles), et la Charte des Nations unies, texte suprême, n'a pas été révisée en ce qui concerne l'emploi de la force. Les interventions actuelles s'inscrivent donc dans un cadre juridique évolutif et incertain.

L'idée d'un pacifisme actif

Un soupçon d'arbitraire plane inévitablement. En 1990, les Etats qui eurent recours à la force en Irak sur mandat international n'étaient certainement pas exempts d'arrière-pensées s'agissant d'une région stratégique. De même, le soutien militaire de Paris, ancienne puissance coloniale, aux Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) de M. Ouattara n'échappe pas à des préoccupations strictement hexagonales, tant la Côte d'Ivoire est une pièce maîtresse sur l'échiquier des intérêts français en Afrique de l'Ouest. On sait d'ailleurs que l'" ordre " donné par M. Ban fut précédé d'une conversation téléphonique avec M. Sarkozy. L'ONU se révèle bien utile lorsqu'on a déjà décidé d'intervenir et qu'on est le seul à pouvoir le faire : " En cas de problème, à qui feront-ils appel ? A nous, bien sûr ", commentait un gradé français, mi-cynique, mi-inquiet (15). " Jamais, au cours de l'histoire de l'humanité passée et présente, insiste le professeur David Sanchez Rubio, de l'université de Séville, on n'a assisté à un acte supposé d' "intervention humanitaire" avec pour but exclusif ou principal d'éviter une situation de violation massive et systématique des droits de l'homme (16). " Le problème est alors le suivant : peut-on fonder un système juridique sur des principes dont on sait à l'avance qu'ils seront à géométrie variable ?

Certains estiment qu'une meilleure représentativité, notamment géographique, du Conseil de sécurité éloignerait les écueils de l'arbitraire - l'Afrique du Sud ou le Brésil pourraient y faire leur entrée (17) ; d'autres, que ces défauts sont inhérents à la position institutionnelle du Conseil. On regrette aussi souvent que l'état-major permanent prévu par la Charte de l'ONU n'ait jamais été mis en place. Derrière ces interrogations s'en profilent de plus profondes : existe-t-il une forme de représentativité internationale incontestable qui légitimerait un gouvernement mondial ? Les Nations unies peuvent-elles être autre chose qu'un lieu de confrontation pacifique où se rapprochent les points de vue et où se construit petit à petit une normativité internationale consentie ?

De nombreux juristes estiment d'ailleurs que les promoteurs du devoir d'ingérence se méprennent : le droit international contemporain n'a jamais érigé la souveraineté en forteresse imprenable. " On ne peut en aucun cas prétendre qu'il serait "licite" pour un Etat de massacrer sa population sous le prétexte que tout ce qui se passe à l'intérieur des frontières relève de ses "affaires intérieures", souligne Corten. La totalité des Etats ont formellement reconnu qu'ils devaient respecter des principes fondamentaux comme le droit à la vie, le respect de l'intégrité physique ou l'interdiction du génocide, à l'égard de leurs propres ressortissants et donc sur leur propre territoire. C'est "souverainement" qu'ils ont décidé de s'engager, et c'est dès lors "souverainement" qu'ils doivent respecter leurs obligations (18). " Le problème serait donc plus politique que juridique.

Les Nations unies, pour insuffisantes qu'elles soient, sont fondées sur l'idée d'un pacifisme actif. Il s'agit de promouvoir une culture de la coopération, du dialogue, de la réciprocité, de la " contrainte sociale ", obligeant les acteurs au respect de normes communes et de l'" horizontalité ", par opposition à la logique hiérarchique de la puissance. Aussi naïfs que ces objectifs puissent paraître, ils imposent de rechercher progressivement des solutions de rechange aux rapports de forces qui fondent ce qui demeurera pour longtemps encore une société et non une " communauté " internationale. Cela implique le respect de la souveraineté populaire lorsqu'elle s'exprime (le gouvernement français continue d'accorder son soutien à des régimes qui manipulent ouvertement les élections en Afrique) et l'ouverture d'un périmètre des discussions encore trop souvent monopolisé par les puissances occidentales. Estimant que son point de vue n'était pas suffisamment pris en compte, le président de la Commission de l'Union africaine, M. Jean Ping, a ainsi manifesté son agacement en refusant de se rendre au sommet de Paris sur la Libye, le 19 mars 2011. Le pacifisme actif exige aussi un véritable pluralisme médiatique permettant l'expression de points de vue opposés, comme le succès de WikiLeaks en révèle le besoin. Il requiert également un certain recul historique que les dirigeants actuels ont peut-être perdu.

Enfin, la prévention des conflits ne se limite pas au règlement pacifique des différends (chapitre VI), même si celui-ci doit être renforcé à l'heure où le recours à la force semble revenir à la mode. Qu'en est-il, par exemple, des logiques intrinsèquement violentes de l'ordre économique mondial dont les pays du Sud - où se déroulent la plupart des interventions internationales - souffrent particulièrement ? " L'intervention humanitaire comprise dans son intention réelle d'éviter les violations des droits de l'homme, écrit l'économiste et théologien de la libération Franz Hinkelammert, implique une action directe, militaire, pour faire face à des situations limites d'élimination directe, grave, massive et immédiate de vies humaines. Dans le quotidien "normal", nous vivons déjà dans un contexte d'élimination indirecte, grave, massive et [prévisible] des vies. On ne considère comme anormale que l'agression directe contre la vie de certaines personnes, mais on ne réagit pas face aux effets indirects d'autres actions qui n'ont en apparence aucune intention d'exterminer des êtres humains (19). " Rappelons que, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), un milliard d'êtres humains souffraient de la faim en 2010. De fait, ceux qui sont en mesure de mener des opérations armées au nom de l'ONU sont aussi ceux qui ferment la porte à toute réforme d'envergure des règles du commerce international ou à la reconnaissance effective de droits sociaux aux populations pauvres des pays du Sud. Or les libertés sont aussi le produit des rapports économiques tissés d'un bout à l'autre de la planète. " Quand l'être humain n'a pas de valeur, estime Rubio, c'est une étrange pratique que de vouloir le sauver à coups de bombes et/ou d'armes humanitaires (20). "

(1) Radio France Internationale, chronologie heure par heure de la crise ivoirienne.
(2) En 1928, le pacte Briand-Kellogg avait interdit la guerre comme moyen de politique nationale.
(3) Olivier Corten, " Les ambiguïtés du droit d'ingérence humanitaire ", Le Courrier de l'Unesco, Paris, juin 1999.
(4) Emma Bonino, " Las distintas formas de intervencion ", Revista de Occidente, Madrid, janvier 2001, n° 236-237.
(5) Tzvetan Todorov, Mémoire du mal. Tentation du bien. Enquête sur le siècle, Robert Laffont, Paris, 2000.
(6) Mario Bettati, Le Droit d'ingérence. Mutation de l'ordre international, Odile Jacob, Paris, 1996.
(7) Résolution 43/131, " Assistance humanitaire aux victimes des catastrophes naturelles et de situations d'urgence du même ordre ", adoptée sans vote par l'Assemblée générale des Nations unies le 8 décembre 1988.
(8) Résolution 2006/267, " Protection des civils dans les conflits armés ", 28 avril 2006.
(9) Conseil de sécurité, CS/10215, 30 mars 2011.
(10) Saint Augustin fait partie, avec Thomas d'Aquin, des penseurs catholiques qui ont théorisé l'idée de " juste cause " qui légitimerait une guerre, alimentant un certain manichéisme.
(11) Commission internationale sur l'intervention et la souveraineté des Etats, " La responsabilité de protéger ", 2001.
(12) Archives du Worldwide Faith News, 2000.
(13) Libération, Paris, 21 mars 2011.
(14) " Kadhafi doit partir ", tribune publiée par Le Figaro, le Times, l'International Herald Tribune, le Washington Post et Al-Hayat le 15 avril 2011.
(15) Le Monde, 13 avril 2011.
(16) David Sanchez Rubio, " Interventions humanitaires. Principes, concepts et réalités ", dans " Interventions humanitaires ? ", Alternatives Sud, vol. 11, n° 3, Louvain-la-Neuve, 2004.
(17) Lire François Danglin, " Pacte démocratique entre puissances du Sud ", Le Monde diplomatique, mars 2011.
(18) Olivier Corten, op. cit.
(19) Franz Hinkelammert, Leben ist mehr als Kapital. Alternativen zur globalen Diktatur des Eigentums, Publik-Forum Verlags GmbH, Oberursel, 2002.
(20) David Sanchez Rubio, op. cit.

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mardi 1 février 2011

DERNIER CHIFFRE - La Chine prête 360 millions au Congo

Le Soir - 1E - MONDE, mardi, 1 février 2011, p. 13

Le ministère congolais des Finances l'a annoncé lundi : la Chine a accordé à Kinshasa un prêt de 360 millions de dollars - remboursable en 20 ans - pour la construction d'une centrale hydroélectrique à Zongo, à l'ouest du pays

© 2011 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2011

mardi 18 janvier 2011

Après-guerre et or noir en Angola - Augusta Conchiglia


Manière de voir, no. 115 - Batailles pour l'énergie, mardi, 1 février 2011, p. 14

Pour des pays anciennement colonisés, la rente des hydrocarbures est tout à la fois trésor et poison. Au Venezuela, la manne finance la "révolution bolivarienne" et les programmes sociaux ; au Proche-Orient, elle conforte des monarchies accapareuses. Le cas angolais montre que les pétrodollars ne peuvent résorber la misère et restaurer les infrastructures sans détermination politique.

Trente ans de guerre civile et d'invasions étrangères ont ravagé l'Angola. Mais, depuis la mort de Jonas Savimbi, dirigeant de l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (Unita), et les accords de paix de 2002, le pays a renoué avec la croissance économique. Le pétrole alimente la reconstruction des infrastructures, détruites à près de 70 %. La capitale Luanda reflète bien cette nouvelle ère : un vaste chantier gavé de "pétrodollars" sur fond de pauvreté galopante.

La construction du "plus grand symbole de la modernité du pays", selon ses promoteurs angolais, a été lancée en janvier 2008 à Luanda : une tour de trois cent vingt-cinq mètres, avec vue imprenable sur la ville et les alentours. La plus haute du continent africain, souligne-t-on à l'envi, en énumérant tous les édifices concurrents, situés pour la plupart en Afrique du Sud. Ce bâtiment aura la forme de la lettre "A", et comptera soixante-dix étages qui abriteront un hôtel de luxe de mille quatre cents chambres, un centre commercial, une clinique, des restaurants, des cinémas et des appartements mis en vente à 6 500 dollars (4 115 euros) le mètre carré. Coût prévu : 800 millions de dollars (506 millions d'euros). Un chiffre qui n'a guère ému des médias blasés par le déferlement de milliards dès qu'il s'agit d'évaluer la rente pétrolière ou de nouveaux projets.

Très symboliquement aussi, la "tour Angola", ainsi qu'on la surnomme, comptera un mètre de plus que la tour Eiffel ! La comparaison peut impressionner le public luandais, familier de Gustave Eiffel, car on attribue à celui-ci un élégant palais en métal construit au coeur de la ville coloniale au lendemain de la première guerre mondiale. Comme la plupart des bâtiments de l'époque, aux caractéristiques couleurs jaune et rose, il se trouve en piteux état.

Après des années de conflit, l'Angola a retrouvé la paix avec l'accord de Luanda du 4 avril 2002 (1), signé entre le gouvernement dirigé par le Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA) et l'Unita de Jonas Savimbi, tué par l'armée angolaise le 22 février 2002. Envahi dès la veille de l'indépendance, en 1975, par l'armée sud-africaine dans le but d'empêcher le MPLA de s'emparer du pouvoir, l'Angola a été partiellement occupé pendant de longues périodes. Les confrontations avec l'armée de Pretoria y ont atteint une intensité jamais égalée en Afrique subsaharienne. Et la victoire de Cuito Cuanavale en 1988, grâce aux renforts cubains qui ont mis en échec la supériorité aérienne sud-africaine, a marqué un tournant décisif pour la région : indépendance de la Namibie, déclin inexorable du régime ségrégationniste. Ce qui a fait dire au président du Congrès national africain (African National Congress, ANC), M. Jacob Zuma, invité aux célébrations du vingtième anniversaire de la bataille de Cuito, le 23 mars 2008, que "la contribution du MPLA et du peuple angolais à la lutte pour l'abolition de l'apartheid en Afrique du Sud n'a d'égal dans aucun pays du continent".

Avec la paix, l'Angola est devenu un vaste chantier. En quelques années, les gratte-ciel ont poussé comme des champignons. Il s'agit, pour la plupart, de sièges de compagnies pétrolières, de banques ou d'assurances. Les promoteurs les construisent comme autant d'enclaves, insouciants de leur environnement immédiat : rues boueuses et circulation chaotique.

Face à la splendide baie naturelle de Luanda s'élève le nouveau siège de la Sonangol, la toute-puissante compagnie nationale du pétrole. L'or noir représente en 2007 60 % du produit intérieur brut, 90 % des recettes d'exportations et 83 % de celles de l'Etat. Sur le toit du bâtiment se trouve un héliport, dispositif indispensable si l'on veut échapper au trafic congestionné de la métropole, envahie par des milliers de rutilants 4 x 4 grand modèle. Il faut compter parfois une heure par kilomètre parcouru. La marche n'est guère conseillée car, outre divers désagréments - crevasses, déchets, flaques d'eau -, les travaux d'assainissement urbain ont rendu de nombreux trottoirs impraticables.

Inspirés par les capitales du golfe Arabo-Persique, des entrepreneurs angolais bien placés dans les cercles du pouvoir rêvent de transformer Luanda en une cité futuriste. Avec bientôt deux millions de barils de pétrole par jour, l'Angola se doit d'afficher les symboles de sa puissance... Ainsi, la fameuse avenue qui longe la baie depuis le port jusqu'à la forteresse portugaise du xvie siècle sera élargie en grignotant sur la mer. Des travaux estimés à quelque 200 millions de dollars, dont se chargeront des entreprises privées qui, en échange, ont obtenu gratuitement les terrains pour construire, face à l'océan, de luxueux édifices évalués à 2 milliards de dollars ! "Le pire a été évité, affirme pourtant un riverain, cadre de la fonction publique. Le projet de bâtir un gratte-ciel au milieu même de la baie, sur le modèle de celui qui symbolise Dubaï, a en principe été abandonné."

Et que fait-on côté cour ? Dans les allées du pouvoir, on énumère les nombreux plans destinés à améliorer le sort des musseques (bidonvilles) surpeuplés ; mais, sur le terrain, on ne discerne guère d'empressement. Or la tâche est très lourde, même au coeur de Luanda. Ainsi, juste derrière le port, près d'un grand marché populaire et du quartier des ambassades, un des musseques les plus miséreux continue de s'étendre sur une montagne de déchets...

L'exiguïté des espaces constructibles de Luanda a relancé un vieux projet : créer une nouvelle capitale administrative. L'emplacement a été choisi dans l'estuaire du fleuve Dande, à quelque soixante kilomètres au nord de Luanda. L'étude a été confiée à l'architecte brésilien Oscar Niemeyer, le concepteur de Brasília (qui a fêté ses 100 ans en décembre 2007 !).

Les inégalités sont criantes : entre régions, entre zones urbaines et rurales, entre la côte et l'intérieur. Et elles sont parmi les plus élevées du monde : 68,2 % de la population (13 millions d'habitants) vit avec moins de 2 dollars par jour (1,25 euro). Des épidémies récurrentes de choléra (plus de soixante-dix mille cas en 2006, dont deux mille huit cents morts) mettent en évidence la dégradation de l'état sanitaire. En dépit d'un taux de croissance à deux chiffres depuis quelques années (23 % en 2007), le pays - qui se trouve au 162e rang (sur 177) sur l'échelle du développement humain (2) - ne pourra atteindre un seul des Objectifs du millénaire pour le développement (santé, éducation, réduction de la pauvreté, etc.) en 2015 (3).

La manne pétrolière (4) et, depuis 2004, les prêts à des taux préférentiels octroyés par la Chine (4,5 milliards de dollars), qui s'ajoutent aux crédits accordés par le Brésil, l'Espagne et l'Allemagne notamment, ont cependant fait sortir le pays d'une certaine léthargie. Le gouvernement peut mettre en avant les nombreux et coûteux chantiers qu'il a lancés aux quatre coins du pays.

La dernière phase du conflit, qui a suivi la tenue des premières élections démocratiques remportées par le MPLA en 1992, avait été ravageuse : 60 à 70 % des infrastructures, déjà endommagées par les bombardements de l'armée sud-africaine, auraient été détruites.

Classée parmi les capitales les plus chères du monde, Luanda, qui a vu affluer les populations des campagnes saccagées par les combats, connaît une pénurie chronique de logements. Deux tiers des cinq millions d'habitants - huit fois plus qu'à l'indépendance, et un tiers de la population totale (5) - vivent entassés dans des banlieues mal desservies où s'étalent d'immenses taudis construits à la va-vite pour faire face à la demande. Pour parcourir les kilomètres qui les séparent du centre-ville, les travailleurs des faubourgs doivent dépenser jusqu'à 400 kwanzas par jour pour le transport (3 euros). L'eau vendue par les camions-citernes privés revient à 6,35 euros le mètre cube, alors que le prix pratiqué par l'entreprise provinciale publique, qui ne dessert qu'environ un million de personnes, ne dépasse pas 0,50 euro.

L'électricité est un autre cauchemar. Les Luandais subissent des coupures régulières en raison du mauvais état des lignes à haute tension reliant la capitale aux barrages hydroélectriques du fleuve Cuanza. Pourtant, le plus grand barrage du pays, à Capanda, récemment achevé, a une capacité de production de 520 mégawatts. Cent soixante-dix mille foyers seulement sont desservis par la compagnie provinciale. Celle-ci justifie son incapacité à investir par les prix très bas qu'elle pratique, héritage des années d'économie centralisée ayant suivi l'indépendance (6). Après la guerre, le gouvernement a négligé la reconstruction des lignes endommagées par les sabotages de l'Unita. Des travaux de raccordement ont finalement débuté, grâce à des financements chinois, avec l'objectif d'augmenter les fournitures d'électricité de 42 %.

Le budget 2008 (environ 25 milliards d'euros) prévoit d'investir 7,6 milliards d'euros (7) dans la reconstruction, dont près d'un tiers sur fonds propres, selon le ministre des finances José Pedro de Morais. Des milliers de kilomètres de routes, de chemins de fer, de ponts, de barrages, mais aussi des hôpitaux, des écoles et des édifices permettant la réinstallation de l'administration sont projetés ou en cours de réalisation. Depuis la fin de la guerre, la part de budget consacrée au secteur social est en forte augmentation (31 % cette année, un record pour l'Angola, contre seulement 4 % en 2005), au détriment de celui de la défense (18 %).

Dfficile d'évaluer l'impact de ces politiques, tant les besoins sont énormes dans ce pays où près de la moitié de la population - qui a compté jusqu'à quatre millions et demi de déplacés pendant la guerre - n'a pas accès aux services de base. Un ambitieux plan en faveur de la santé (formation de personnel, équipements) a été lancé en 2007 : 443 millions d'euros devraient être investis en deux ans. Les entreprises de construction chinoises ont d'ores et déjà livré des hôpitaux régionaux ou de district qui attendent d'être équipés.

Est-ce le début de la distribution, tant espérée, des dividendes de la paix ? Rien n'est moins sûr. Pour l'écrivain et député du MPLA João Melo, directeur de la revue Africa 21, "le noyau de gens qui contrôle le pouvoir tend à satisfaire, en priorité, les intérêts des couches les plus aisées. Il prête plus d'attention à la privatisation des secteurs stratégiques - presque toujours en faveur des mêmes membres de l'élite - qu'aux questions sociales ou à la réhabilitation des quartiers populaires".

Pour M. Melo, l'individualisme et l'égoïsme social des classes privilégiées ne sont pas des phénomènes nouveaux. Cependant, la promotion à l'échelle planétaire de l'"économie de casino" et de la "culture de l'argent" a, selon lui, contribué à les décomplexer (8). "En l'absence de politiques de relance du secteur productif, notamment de l'agriculture et de l'industrie manufacturière, estime-t-il, le pays est condamné à des taux de chômage très élevés (9). Il devrait [hormis le pétrole] demeurer une "économie d'importations"."

Mis à l'index par les institutions financières internationales à la fin des années 1990 pour cause de corruption caractérisée (10), l'Angola reçoit aujourd'hui les félicitations de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). Sont particulièrement appréciés les surplus de la balance des paiements, la réduction de l'inflation (de 1 400 % en 1998 à 13 % aujourd'hui) et de la dette. Luanda a même reconstitué ses réserves en devises, de 126 millions d'euros en 2002 à 6 milliards d'euros en 2008 !

Mais la gestion de la Sonangol et de l'Endiama (diamants) conserve une part d'opacité. Les rapports de l'Angola avec un groupe privé chinois de Hongkong, China International Fund Limited, pourraient également susciter quelques interrogations. En effet, le cabinet de la reconstruction nationale - dirigé par un éminent membre de l'entourage présidentiel, le général Hélder Vieira Dias "Kopelipa" - avait, fin 2004, directement négocié avec ce groupe le financement d'un grand nombre de travaux d'intérêt public, pour un total de 6 milliards d'euros échelonnés sur quelques années et gagés sur le pétrole.

Bien moins solide qu'il ne le paraissait, le groupe a brusquement cessé ses versements en 2007, contraignant le gouvernement à solliciter des banques locales un prêt de 2 milliards d'euros. Il s'agit du plus grand accord financier jamais passé avec les banques commerciales du pays, dont les liquidités sont estimées à plus de 6 milliards d'euros.

Mais au service de quelle stratégie de développement ? Le manque de vision est la critique la plus fréquente adressée au pouvoir par les intellectuels et les médias, y compris ceux proches du MPLA, qui dirige le gouvernement d'unité et de réconciliation nationale (GURN) (11). Des voix s'élèvent régulièrement dans la société civile pour reprocher aux autorités leur affairisme, dont l'actualité fournit de nombreux exemples, en particulier des cas de conflits d'intérêts où des personnalités occupant des postes au gouvernement ou dans l'administration s'accaparent (ou créent) des entreprises dans les secteurs relevant de leurs attributions.

Or il devient urgent de tracer des perspectives d'avenir, car, sans la découverte de nouveaux gisements, le pétrole ne rapportera plus que 7 milliards d'euros en 2025, contre au moins 93 milliards lors du pic de la production prévu entre 2010 et 2014 (12). En 2025, la population aura presque doublé.

Préoccupé par l'insuffisante redistribution de la rente pétrolière, le MPLA, dont les titulaires du pouvoir sont issus, a préconisé l'abandon des politiques néolibérales lors de l'élaboration, en 2007, de son agenda national de consensus pour la période 2008-2025. Simple soupape destinée à remobiliser les militants à quelques mois des élections législatives des 5 et 6 septembre 2008 ? C'est en tout cas le signe du mécontentement des militants, qui réclament plus de justice sociale.

L'issue des législatives, reportées plusieurs fois depuis 2004 et remportées haut la main par le MPLA en septembre 2008, ne faisait aucun doute. L'opposition demeure faible et dépourvue de projet crédible. Prisonnière de son passé "savimbiste", l'Unita a refusé d'exercer son "droit d'inventaire", comme certains de ses dirigeants le souhaitaient, voire son autocritique (poursuite aveugle de la guerre et épuration de ses propres cadres) (13).

La réélection à la tête de l'Unita de M. Isaías Samakuva, en juillet 2007 - lors de primaires démocratiques dont le MPLA pourrait s'inspirer -, a marqué le rejet, par la majorité de délégués issus des zones rurales du plateau central, de figures plus consensuelles, telle celle de M. Abel Chivukuvuku, arrivé deuxième. L'Unita paraît avoir raté l'occasion de s'ouvrir à d'autres secteurs de la contestation, y compris dans la balbutiante "société civile", afin d'incarner une opposition nationale. De plus, sa volonté de demeurer jusqu'aux élections dans le GURN ne pourra que réduire sa marge de manoeuvre (14). Les autres forces politiques demeurent peu connues en dehors des grands centres urbains. D'autant que le pouvoir veille au grain : avec sa puissance financière, il sait décourager bien des vocations...

Pour l'historien Arlindo Barbeitos (15), "la classe politique angolaise, à de très rares exceptions, paraît profondément ignorante des réalités du pays, pour ne pas parler de ses cultures et de son histoire. Ce sont les Eglises (traditionnelles), ainsi que certaines associations, qui, de par leur proximité avec la population, sentent le pouls de la situation, les souffrances et les traumatismes que le peuple a endurés. Mais, avec la fin de la guerre, l'esprit critique se développe et l'Eglise catholique a pris, d'une certaine façon, la tête de la contestation sociale". Etonnamment, pour Barbeitos, le conflit n'a pas irrémédiablement divisé le pays entre groupes ou régions qui se sont identifiés avec un camp ou l'autre. "Le rejet unanime de la guerre a engendré de façon perceptible un sentiment d'appartenance à une même nation, explique-t-il. Il a uni les gens autour de l'idée qu'ils sont d'abord angolais. Un sentiment renforcé par la diffusion fulgurante du portugais - malheureusement au détriment des langues nationales - partout dans le pays, y compris dans des régions où seule une infime minorité de personnes pouvaient s'exprimer dans la langue officielle."

La tentation facile de racialiser, plus rarement d'ethniciser, les divergences politiques existe pourtant, subtilement entretenue par certains médias : l'opposition entre une côte "occidentalisée" et arrogante et un intérieur "authentiquement africain" y est parfois présentée de façon caricaturale. En 1996, l'initiative du Parlement de mentionner, comme au temps de la colonisation, la race (blanche, noire et métisse) sur les cartes d'identité ne contribua pas au dépassement de ces clivages.

L'affirmation de la conscience nationale angolaise - que les mouvements culturels et politiques anticoloniaux ont favorisée - dépendra donc surtout, selon André Nsingui, professeur à l'université Agostinho-Neto, de la volonté de l'Etat de s'atteler "à l'élimination des inégalités et des asymétries régionales et locales".

Mais, pour ce faire, il faudra plus que des déclarations de bonnes intentions ou même d'ambitieux programmes de reconstruction. Cela nécessitera un véritable sursaut national, une profonde moralisation des moeurs de la classe dirigeante, voire son renouvellement et, surtout, des contre-pouvoirs plus forts et plus efficaces.


Boîtes à outils
Olivier Pironet

Jean-Marie Chevalier, Les Grandes Batailles de l'énergie. Petit traité d'une économie violente, Gallimard, Paris, 2004. Une approche historique des problématiques liées aux énergies (électricité, gaz, pétrole, nucléaire, etc.), au travers de laquelle l'auteur examine les interactions entre les données politiques, économiques et technologiques, et présente les grands enjeux à venir.

Cédric de Lestrange, Christophe-Alexandre Paillard et Pierre Zelenko, Géopolitique du pétrole. Un nouveau marché. De nouveaux risques. De nouveaux mondes, Technip, Paris, 2005. Cet ouvrage explore les mécanismes du marché méconnu des hydrocarbures et analyse les défis posés notamment par le contexte géopolitique au Proche-Orient et en Afrique.

Jean-Pierre Hansen et Jacques Percebois, Energie. Economie et politiques, De Boeck, Bruxelles, 2010. Les deux économistes dressent le bilan des changements à l'oeuvre depuis vingt ans dans les différents secteurs de l'énergie, fournissent une foule de données chiffrées et mettent en perspective les politiques menées.

International Energy Agency (IEA), World Energy Outlook 2010, Paris, 2010. Selon le rapport annuel de l'AIE sur l'énergie mondiale, la demande énergétique globale devrait passer de 12,3 milliards à 16,7 milliards de tonnes équivalent pétrole d'ici les vingt-cinq années à venir. L'agence estime par ailleurs que le pic pétrolier se serait produit en 2006.

Yves Mathieu, Le Dernier Siècle du pétrole ? La vérité sur les réserves mondiales, Technip, Paris, 2010. Géologue, ancien ingénieur de recherche à l'Institut français du pétrole (IFP), l'auteur livre ses chiffres sur l'état réel des réserves, pays par pays.


(1) Celui-ci complète les accords de paix de Lusaka de 1994.
(2) Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Rapport sur le développement humain 2007-2008, New York, 2007.
(3) Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE), Perspectives économiques en Afrique, Paris, 2007.
(4) Le revenu pétrolier nominal doit être relativisé par le coût très élevé des investissements nécessaires à l'exploitation en eaux profondes, et bientôt en eaux ultraprofondes.
(5) 65 % des quinze millions d'Angolais habiteraient en zone urbaine.
(6) La brusque libéralisation de l'économie, au début des années 1990, s'est traduite par une aggravation des inégalités. En cinq ans, l'Angola a chuté de la 74e à la 170e place sur l'échelle du développement humain.
(7) Selon l'Economist Intelligence Unit (Londres, décembre 2007), la capacité de réalisation des projets demeure modeste. En 2007, seulement 21 % des cent six projets financés par la Chine s'étaient concrétisés, 38 % n'avaient pas commencé.
(8) Cf. Emmanuel Carneiro, Le Blocage historique des économies africaines. Spécialisation rentière et extraversion, L'Harmattan, Paris, 2008.
(9) 60 % de la population active serait au chômage ou sous-employée.
(10) Le jugement de quarante et un Français mis en examen dans l'affaire de l'"Angolagate" (vente d'armes de l'ex-URSS à l'Angola dans laquelle sont impliquées des personnalités politiques françaises) aura lieu en octobre 2008 à Paris. Lire Nicholas Shaxson, Poisoned Wells : The Dirty Politics of African Oil, Palgrave Macmillan, New York, 2007.
(11) Le GURN, issu des accords de 1994, regroupe tous les partis angolais représentés au Parlement, y compris un représentant du Forum cabindais pour le dialogue. Il est dirigé par le MPLA, qui a remporté les dernières élections législatives. Mais la réalité du pouvoir est exercée par le chef de l'Etat, M. José Eduardo dos Santos, lui-même issu du MPLA.
(12) Banque mondiale, Oil Broad-Based Growth and Equity, New York, 2007.
(13) La décision de continuer la guerre avait provoqué une scission dans son parti, dont plusieurs ministres siégeaient déjà dans le GURN. Cf. Fred Bridgland, "Savimbi et l'exercice du pouvoir, un témoignage", Politique africaine, n° 57, Paris, 2007.
(14) Lire "Cuisant échec des Nations unies en Angola", Le Monde diplomatique, juin 1999.
(15) Auteur de Angola/Portugal : des identités coloniales équivoques. Historicité des représentations, L'Harmattan, Paris, 2009.


PHOTO - OPEC president Jose Maria Botelho de Vasconcelos of Angola opens the 154th regular OPEC meeting in Vienna on September 9,2009. OPEC ministers are optimistic that the worst is past in the global downturn which has sapped energy demand, the president of the oil producers' cartel said on Wednesday at an output meeting.

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lundi 13 décembre 2010

WIKILEAKS - La Chine en Afrique : une menace et des mésaventures - Jean-Philippe Rémy

Le Monde - Horizons, vendredi, 10 décembre 2010, p. 18

L'appétit du géant asiatique pour les matières premières africaines inquiète les Etats-Unis. Mais le forcing de Pékin rencontre parfois des obstacles.

Au cours des cinq dernières années, Washington a pris conscience que l'envergure de la politique africaine du gouvernement chinois, destinée notamment à garantir l'accès aux ressources du continent noir, est devenue une menace pour ses propres intérêts. Rien d'étonnant que les diplomates américains suivent avec attention certains dossiers liés à la présence chinoise en Afrique, et tentent de voir plus clair dans la politique de Pékin, même lorsqu'il s'agit d'une affaire de corruption.

Le Kenya en fournit un exemple. L'ambassade américaine décortique, selon les télégrammes diplomatiques obtenus par WikiLeaks et révélés par Le Monde, un cas de pot-de-vin versé lors d'une attribution de marché de la compagnie de téléphone Telkom Kenya à une entreprise chinoise, Zhongxing Telecommunications Equipment Company (ZTE) - dont les produits envahissent l'Afrique - dans le cadre d'un marché d'équipement des services de renseignement, le NSIS.

Pour les diplomates, l'attribution du marché repose sur un « pot-de-vin », qui a « conduit Telkom à attribuer ce marché [à ZTE] après y avoir été contrainte » par le directeur général du NSIS, Michael Gichangi, et le directeur de la division des opérations, Joseph Kamau. « La préférence de Gichangi pour ZTE est basée sur une commission reçue au cours d'un voyage en Chine. Kamau a reçu des paiements mensuels de 5 000 dollars [3 800 euros] de ZTE, utilisés pour payer des factures médicales. »

« Plus important partenaire »

Puis l'auteur du télégramme passe à d'autres aspects de la présence chinoise, notamment le fait que le pays est « submergé » par de la « contrefaçon chinoise » qui concurrence des produits américains, tandis que des masses de travailleurs chinois arrivent au Kenya et menacent l'emploi dans le pays.

Au Nigeria, les ambitions de la Chine intéressent et inquiètent beaucoup plus. Le pays est le premier fournisseur africain de pétrole de la Chine, et pour Pékin, il s'agit d'y « sécuriser » la continuité de ses approvisionnements pétroliers. Pour cela, tous les moyens sont bons, selon les diplomates américains, qui voient avec effarement qu'en 2004 la Chine « a promis de financer le creusement de près de 600 puits » au Nigeria, tandis que les Etats-Unis n'en « finançaient que 50 ».

L'auteur du télégramme relève qu'à une réception à l'ambassade de Chine un ministre nigérian a qualifié le pays de ses hôtes de « plus important partenaire de l'Afrique ».

De même, les diplomates américains scrutent les activités de la Chine en Angola, riche de ses ressources pétrolières et minières. L'Angola est le premier pays d'Afrique où Pékin a mis en oeuvre une formule associant des déboursements de gros montants (des milliards de dollars) à des travaux de grande ampleur dans les infrastructures et des remboursements garantis par des livraisons de matières premières. Un télégramme décrit comment, après la fin de la guerre civile qui avait dévasté le pays, « en l'absence de bailleurs de fonds occidentaux pour l'aider à financer sa reconstruction, l'Angola s'est tourné vers les Chinois ».

Le financement chinois s'est matérialisé par une ligne de crédit de 4 milliards de dollars auprès de la Eximbank chinoise, garantie sur du pétrole. Ce n'est qu'une première étape. Des « rapports non confirmés font état d'une ligne de crédit supplémentaire de 4 à 6 milliards de dollars », s'inquiète l'auteur d'un télégramme, qui relève cependant quelques difficultés : ce second afflux de milliards doit être financé par un fonds d'investissement basé à Hongkong, le China Investment Fund (CIF), une structure opaque. Dans un premier temps, l'ambassade « doute que [ce projet] attire suffisamment d'investisseurs chinois dans le secteur des infrastructures ».

Peu à peu se dessine une série de ratés dans la machine des financements de Pékin. « Le rythme endiablé des engagements chinois en Angola s'est considérablement ralenti en 2009 quand la crise financière globale a taillé dans les revenus du pétrole et des diamants angolais, entraînant des réductions des dépenses du gouvernement angolais. Selon l'ambassadeur chinois à Luanda, la Chine a été obligée de rapatrier plus de 25 000 travailleurs(...)faute d'argent du gouvernement angolais pour les payer. »

Est-ce en raison de ces difficultés que les relations entre diplomates chinois et américains à Luanda semblent s'améliorer au fil du temps ? En 2008, les deux ambassadeurs tentent d'identifier des projets communs, bien qu'un peu limités dans leurs efforts par le fait que le Chinois « ne parle ni portugais ni anglais, et juste un peu d'espagnol ».

Projets de coopération

L'année suivante, les relations diplomatiques sino-américaines en Angola continuent de se réchauffer. En janvier, un responsable de l'ambassade chinoise fait part de ses doutes au sujet d'une nouvelle tranche de financements chinois. Le « nombre à un chiffre de milliards [de dollars] » susceptibles d'être déboursés ne sera plus garanti sur des livraisons de pétrole mais nécessitera un engagement direct du gouvernement angolais. Continuer à garantir des prêts sur des livraisons de brut « serait trop humiliant pour l'Angola », estime-t-il.

Lors d'une visite récente en Chine, le président angolais, Eduardo Dos Santos, a fait part des besoins courants de son pays en matière de financements chinois : « 12 milliards supplémentaires ». Le diplomate chinois estime que son pays ne pourra pas faire face aux « besoins de l'Angola ».

Au final, pourquoi la Chine et les Etats-Unis ne s'associeraient-ils pas dans des projets de coopération en Angola ? On envisage de chercher des pistes dans les secteurs de l'agriculture ou la santé. « Il est important que les Angolais et d'autres observateurs de l'Afrique puissent voir comment nos deux pays peuvent coopérer dans le cadre d'une vision pour un Angola meilleur », conclut diplomatiquement l'auteur du télégramme.

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mardi 2 novembre 2010

La Chine contribue à la bonne santé de l'Afrique subsaharienne, selon le FMI

Le Monde - Economie, mercredi, 3 novembre 2010, p. 14

La solidité du développement économique de l'Afrique subsaharienne n'en finit pas de surprendre, et la Chine et l'Asie ne sont pas étrangères à cette résilience face à la récession mondiale.

Le Fonds monétaire international (FMI) a confirmé, mardi 2 novembre, qu'elle serait l'une des rares régions du monde à poursuivre son accélération en 2011 avec un taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) de 5,5 %, succédant à un très honorable 5 % en 2010.

Le champion sera la République démocratique du Congo, qui relève d'un long effondrement (+ 10,6 % en 2010 et + 8,7 % en 2011), suivi de l'Ethiopie (+ 8 % et + 8,5 %). Le petit Liberia, longtemps martyrisé, connaîtra une accélération impressionnante (+ 6,3 % et + 9,5 %). Même les cinq pays les moins performants durant la crise devraient renouer avec la croissance, à savoir le Botswana, l'Erythrée, les Seychelles, le Tchad et le Zimbabwe.

Dépendances

Certes, les douloureuses politiques d'ajustements structurels des années 1990 avaient produit leurs fruits. " A la veille des chocs mondiaux de la période 2007-2009, la situation économique de la plupart des pays de la région était bonne : croissance régulière, inflation faible, solde budgétaire viable, réserves de change en hausse et dette publique en baisse ", se félicitent les experts du Fonds.

" Lorsque les chocs sont survenus, poursuivent-ils, ces pays ont pu manier avec adresse leurs politiques budgétaires et monétaires pour atténuer les effets négatifs du bouleversement soudain du commerce, des prix et des flux de financements internationaux. "

La modification de la structure des échanges commerciaux a joué également un rôle important. En 2009, la part de la Chine dans le total des exportations et des importations de l'Afrique subsaharienne était supérieure à celle de la plupart des autres pays. Comme le montre le graphique ci-dessus, cette part est passée de 3,4 % en 2000 à 13,6 % en 2009.

La part des exportations de l'Angola vers les pays en développement d'Asie a augmenté de 22 points entre 2005 et 2010 et atteint 50 %. Autre pays pétrolier, le Nigeria a profité de cette aspiration dans une moindre mesure, soit 6,75 points de mieux et 10,5 % des exportations vers l'Asie.

Le FMI en conclut que " la dépendance accrue de la région à l'égard de la demande des pays en développement d'Asie a certainement aidé à atténuer les effets de la crise financière mondiale et aidera à maintenir la croissance sur la trajectoire actuelle dans certains pays ".

Tout n'est pas rose pour autant et les statistiques font apparaître de grandes fragilités, comme en témoigne le recul du PIB réel par habitant à Madagascar (- 4,5 %) et en Erythrée (- 1,3 %) en 2010. Aucune sagesse budgétaire et aucune recette en provenance de matières premières ne résistent à l'instabilité politique.

Alain Faujas

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mardi 27 juillet 2010

INTERVIEW : «En Afrique, les étrangers critiquent l'arrivée des Chinois»

Le Temps - Economie, samedi, 24 juillet 2010

Michel Juvet, membre de la direction de la banque Bordier à Genève, s'exprime sur l'économie africaine et note que les besoins de matières premières de pays comme la Chine, l'Inde et le Brésil ont changé la donne pour le continent

Le Temps: Quel avenir pour l'agriculture? L'Afrique peut-elle se nourrir et qu'en est-il des achats de terres par des étrangers?

Michel Juvet: Le potentiel est là lorsqu'on voit ce que les entreprises chinoises ou indiennes ont réalisé en Ethiopie. On se souvient que ce pays souffrait régulièrement de pénuries alimentaires dramatiques. Les terres vendues sont aujourd'hui productives. Mais la question de la répartition des revenus agricoles entre investisseurs locaux et étrangers se pose. Est-ce que vendre ses terres est vraiment une source de développement? Le fait de donner à un pays étranger une partie de son propre territoire n'est pas nécessairement néfaste. C'est surtout une question de prix et de conditions. Dans le domaine de l'énergie, c'est la même question. Les pays pétroliers offrent des concessions à des entreprises étrangères; ces dernières apportent de la technologie, et la production démarre. Les recettes doivent permettre aux pays de faire de nouveaux investissements. Le Nigeria a mis ainsi en place des jumelages de sociétés locales aux sociétés étrangères qui veulent pratiquer de nouveaux forages.

- Quel est l'apport de la Chine en Afrique?

- Le commerce avec la Chine a décuplé en dix ans, passant de 10 milliards à 100 milliards de dollars. C'est considérable et positif. Mais tous les étrangers critiquent l'arrivée des Chinois. Les Libanais, très présents en Afrique de l'Ouest, les voient d'un mauvais oeil et dénoncent une recolonisation. Cela montre que la concurrence était nécessaire et que les habitudes prises doivent évoluer. En revanche, la population locale s'en réjouit. Les produits chinois sont moins chers et les créations d'emplois suivent. L'influence chinoise est donc positive, mais elle change aussi la perception que les Africains ont du modèle économique idéal. Si cette influence chinoise réussit à créer la croissance, les mentalités des Africains vont bifurquer et les exemples du libéralisme ou de la démocratie seront remis en question.

- L'Afrique a-t-elle de la peine à se faire connaître auprès des investisseurs?

- Oui. Elle devrait organiser des événements internationaux, comme l'Afrique du Sud l'a fait avec le Mondial. Ces événements apportent une couverture médiatique qui fait venir les investisseurs. Les gouvernements devraient faire des tournées internationales pour aller vanter leur économie. L'image est cruciale. L'Afrique doit vanter ses forces, non ses faiblesses. Les concerts de charité, qui font la promotion de la pauvreté du continent, ne l'aident pas à se développer. Il faudrait des concerts de promotion économique!

- L'Afrique du Sud est-elle un modèle pour le reste du continent?

- Je ne crois pas qu'il y ait un modèle à suivre. L'Afrique du Sud a ses propres spécificités, que l'on ne retrouve pas dans le reste de l'Afrique. Il y a des différences de culture et de religion également qui ne permettent pas de calquer ce modèle en particulier. Je crois plutôt dans l'influence des pôles de croissance et de référence, autour du Maroc, de l'Egypte, ou de l'Afrique du Sud par exemple.


«Je recommande l'Afrique aux investisseurs patients, c'est le nouveau marché émergent»


Le Temps: L'Afrique est généralement associée à la misère, à la guerre et autres catastrophes. Mais, apparemment, ça bouge. Vraiment?

Michel Juvet: Il faut reconnaître les profonds changements économiques sur l'ensemble du continent depuis les années 2000. La croissance est soutenue. Alors qu'elle était quasiment inexistante, elle est passée à 5% en moyenne durant les dix dernières années. En 2010, la croissance en Europe sera de 1,5%, aux Etats-Unis de 2,5%, et en Afrique de 5% en moyenne, bien qu'il y ait d'énormes différences entre pays.

Quant à la dette publique, en pourcentage du PIB, à l'exception du Zimbabwe, elle est bien plus soutenable qu'en Europe. En Afrique du Sud, elle est de 35%. Au Maroc ou en Tunisie, elle est proche de 50%, alors qu'en Europe on s'approche des 100%. L'Afrique n'a plus de soucis d'endettement public à présent. C'est un avantage majeur. En cas de ralentissement de la conjoncture internationale, l'Afrique peut s'endetter et poursuivre ses dépenses. Il faut préciser que les pays les plus pauvres ont profité des abandons de dette effectués par les pays européens.

Dernier élément à relever: la montée en puissance des pays émergents comme le Brésil et la Chine, qui manifestent leur intérêt pour les matières premières africaines. L'Afrique représente 2% du PIB mondial alors que 12% de la population de la planète y habitent et, si aujourd'hui sa part dans le commerce global est faible (2%), elle commence à croître grâce justement à ces échanges Sud-Sud. A l'image de l'Asie, qui a décollé notamment grâce à l'aide au développement, aux investissements directs et aux capitaux.

- Peut-on dès lors se demander si l'aide n'a pas freiné le décollage en Afrique?

- Malheureusement, on ne peut pas tirer un vrai bilan. Les conclusions vont dans les deux sens. D'un côté, il y a le Burkina Faso, un des pays les plus aidés au monde (l'aide publique y représente 15% de son PIB ou 100 dollars par habitant), qui n'a pas décollé. De l'autre, l'Egypte, le Maroc ou le Ghana, qui n'ont pas été plus aidés et qui sont à la tête de la croissance économique en Afrique. Peut-on conclure que l'aide a pénalisé le Burkina Faso? Ce serait une simplification extrême. Sans cette aide, ce pays serait probablement encore plus pauvre. Elle a aidé les populations, mais n'a pas apporté de développement. En revanche, les nouvelles pratiques de soutien budgétaire ont permis une meilleure gouvernance. Le facteur de développement, ce n'est pas l'aide, mais les flux de capitaux. Il n'empêche que l'aide reste importante pour beaucoup de pays, car elle représente encore 8 à 10% du revenu national. Or, avec la crise, les pays donateurs réduisent leurs budgets d'aide. L'Afrique ne pourra pas atteindre les fameux Objectifs du millénaire. Il ne faut pas oublier l'argent des émigrés africains. Leur apport représente entre 30 et 40% des flux de capitaux qui arrivent en Afrique subsaharienne.

- Quel a été le rôle de l'aide multilatérale?

- Dans un premier temps, le Fonds monétaire international a eu un rôle destructeur et de remise à plat par le biais des fameux programmes d'ajustement structurel, extrêmement pénibles pour les populations. Le FMI n'a pas lancé le développement, mais il a aidé à mettre en place un système qui a permis d'accueillir les capitaux et de retrouver la croissance.

- La corruption est un obstacle, non?

- Les freins sont nombreux. A commencer par la bonne gouvernance, l'éducation, la propriété foncière et les infrastructures. Là, les exemples de l'Afrique du Sud ou du Maroc sont intéressants. Ces pays ont investi dans les infrastructures, ce qui leur a permis de passer à la vitesse supérieure. Dans l'ensemble du continent, ces infra­structures (ports, route, rail) manquent terriblement. Le transport des marchandises est plus cher et moins sûr entre pays africains qu'entre pays asiatiques.

- Comment l'Afrique a-t-elle traversé la crise?

- Il y a deux facteurs de transmission de la crise: le facteur commercial et le facteur financier. Dans leur malheur, les pays africains n'ont été concernés que par le premier. Les échanges commerciaux se sont effondrés. Heureusement, les banques africaines n'étaient pas impliquées dans la crise des «subprime», ce qui leur a permis de rester au-dehors de la contagion financière internationale. Pour la première fois et grâce à leurs finances publiques en meilleur état, les pays africains ont pu faire des pro­grammes de relance pour prendre le relais de la demande étrangère. Depuis, avec la reprise mondiale, les exportations ont repris.

- Désormais l'Afrique attire des investisseurs? Qui sont-ils?

- Les bourses attirent l'investisseur international qui a un portefeuille, qui veut diversifier ses actifs et qui veut profiter du boom des matières premières et de la croissance. Il place sur les valeurs cotées, mais il rencontre des difficultés de liquidités ou d'accessibilité. La taille des différents marchés boursiers africains est limitée. Au Maroc, la capitalisation boursière pèse 65 milliards de dollars (68 milliards de francs), celle de l'Egypte 45 milliards et celle du Nigeria 40 milliards. A titre de comparaison, la capitalisation boursière de la Thaïlande est proche de 200 milliards et celle de Nestlé de 150 milliards. Des fonds de placement sont disponibles, mais ils se concentrent essentiellement en Afrique du Sud, au Maroc et en Egypte, trois pays observés en priorité par les investisseurs.

Il y a une autre catégorie d'investissement, plus intéressante parce qu'elle est plus rémunératrice et plus importante pour le développement: les fonds de private equity. On en trouve aujourd'hui d'origine européenne mais également sud-africaine. Moins visibles, ils financent directement les entreprises n'ayant pas accès aux marchés des capitaux, peu développés en Afrique. Il est intéressant d'observer que l'aide publique des Etats développés intègre de plus en plus ces fonds comme instrument de développement. Même la Libye s'y intéresse et construit en ce moment un véhicule de placement de ce type. La conjonction de toutes ces sources fait que les flux de capitaux continueront à alimenter le développement en Afrique.

- Quels sont l'état et le potentiel des places financières en Afrique?

- Etant donné la taille réduite de ces marchés, l'intérêt à se mettre ensemble est évident, mais le regroupement des bourses a de la peine à se concrétiser. Beaucoup d'entreprises de taille moyenne ne sont pas cotées. Forcément, avec le développement économique, cela va évoluer. Ce qui est intéressant d'observer déjà aujourd'hui, c'est que les grandes capitalisations ne concernent pas que les matières premières: on trouve des entreprises de télécommunications, de construction, de grande distribution et des banques. A l'avenir, l'idéal serait que les autres pays moins avancés suivent ces exemples. Ceux qui ont des matières premières doivent financer l'émergence d'autres secteurs.

Propos recueillis par Ram Etwareea et Sandrine Hochstrasser

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lundi 31 mai 2010

INTERVIEW - Jean Ping : " L'Asie est un modèle de réussite. Nous devons nous en inspirer "

Le Monde - Mardi, 1 juin 2010, p. 11

En 2010, l'indépendance des Etats africains reste-t-elle à conquérir ?

Jean Ping : Il est vrai que la plupart de nos pays ont obtenu l'indépendance en pleine guerre froide. Pour assurer leur sécurité, il leur a fallu s'aligner. Les espoirs d'autonomie économique ont été déçus. Dans les années 1990, alors que les pays du Nord renforçaient leurs Etats pour assurer leur sécurité, ils ont affaibli les nôtres. Place aux marchés, aux ONG, à la décentralisation ! Les conséquences de cette marche arrière ont été terribles. Des Etats faillis comme la Somalie sont même apparus, et il faut aujourd'hui les reconstruire.

Aujourd'hui, les pays émergents se ruent sur l'Afrique. Est-ce un contexte favorable à une nouvelle émancipation ?

L'évolution vers un monde multipolaire, la montée de la Chine et d'autres puissances modifient l'organisation de la planète. Nous devons en tenir compte, nous adapter. L'Asie est un modèle de réussite. Nous ne devons pas le copier mais nous en inspirer.

L'Afrique a été récemment secouée par une série de coups d'Etat. Partagez-vous le constat d'une régression démocratique du continent ?

Avec quatre coups d'Etat en sept mois, il semble naturel de parler de régression, et c'est terrible. Mais, en même temps, on constate une avancée du processus démocratique dans une vingtaine de pays. Regardez le Ghana ou le Botswana ! La tendance générale est à l'approfondissement de la démocratie, même si elle connaît des fluctuations. Le rôle de l'Union africaine consiste à ramener l'ordre constitutionnel. Nous avons cherché à le faire systématiquement. Il nous reste à régler le cas de Madagascar.

Considérez-vous le maintien de bases militaires françaises comme des entraves à la souveraineté des Etats ?

Oui, ce sont des survivances qui doivent faire l'objet d'un réexamen. Mais des bases militaires américaines existent en Europe et en Asie. Les Etats africains et la France ont une volonté commune de renégocier, et la tendance est à la fermeture.

Et le franc CFA, est-ce une survivance coloniale ?

Un système comparable fonctionne en Amérique latine, où certaines monnaies sont alignées sur le dollar. En Afrique même, plusieurs systèmes coexistent : au Liberia, les dollars circulent, tandis que les pays anglophones possèdent des monnaies indépendantes. L'avenir est aux monnaies communes correspondant à des marchés communs régionaux, voire au marché continental. Nous en discutons actuellement. A l'Union africaine, nous étudions la perspective d'une banque centrale et d'un fonds monétaire africains.

Mais n'est-ce pas un voeu pieux, étant donné les divisions au sein de l'UA, qui ressemble à un syndicat de chefs d'Etat ?

L'Union africaine, c'est vrai, n'est pas encore une organisation supranationale. Pas plus que l'Union européenne d'ailleurs. Mais votre critique n'est plus fondée : nous avons condamné un Etat comme le Niger - lorsque l'ancien président Tandja a manipulé la Constitution pour rester au pouvoir - . Faites-vous cela en Europe ? Nous sommes intervenus pour rétablir la démocratie aux Comores, nos soldats sont présents au Darfour et en Somalie.

Mais vous vous opposez au mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) visant le président soudanais Omar Al-Bachir pour " crimes contre l'humanité " au Darfour.

C'est un autre problème : nous ne voulons pas d'une justice à deux vitesses. Les Etats africains sont souverains et certains n'acceptent pas cette démarche de la CPI. Après tout, les Etats-Unis et la Chine n'y adhèrent pas ! Nous pensons aussi que, au Darfour, la justice est indissociable de la paix et de la réconciliation.

Qu'attendez-vous du sommet Afrique-France qui s'est ouvert à Nice ?

Il concerne les Etats. En tant que représentant de l'Union africaine, je n'y suis qu'observateur.

Vous avez tout de même un avis sur les relations franco-africaines !

Le monde change, l'Afrique et la France aussi. Je ne parlerai pas de rupture, mais d'adaptation.

Quelle place revendiquez-vous pour l'Afrique au Conseil de sécurité des Nations unies ?

L'Afrique revendique deux sièges de membre permanent, l'Europe, qui en a déjà deux, en souhaite un supplémentaire. Pour disposer d'un siège, il faut obtenir 129 voix sur 192 Etats. L'Europe représente 27 voix et doit en trouver ailleurs. L'Afrique dispose de 53 voix. Nous sommes prêts à discuter d'un soutien réciproque.

Mais de nombreux pays comme l'Afrique du Sud, le Nigeria, l'Egypte et le Sénégal prétendent représenter l'Afrique. Comment trancherez-vous ?

Que les Africains s'entendent entre eux ou non, l'Assemblée générale des Nations unies les départagera.

Propos recueillis par Philippe Bernard

PHOTO - Newly-elected African Union chairman Jean Ping addresses the media in Nairobi February 22, 2008. Africa's top diplomat pushed Kenya's feuding parties on Friday to reach a speedy deal after the government agreed in principle to create a prime minister's post to help end a deadly post-election crisis.

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