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mercredi 2 novembre 2011

Jours de grève en Chine... où les ouvriers ont appris à se défendre

Le Monde - 24 heures dans le monde, mercredi 2 novembre 2011, p. 2

Il aura fallu que les 1 178 salariés de l'usine chinoise produisant les montres Citizen tiennent tête dix jours à leurs patrons pour obtenir un geste. La direction japonaise de l'établissement a cédé, jeudi 27 octobre, sur leur revendication principale : le paiement de quarante minutes de présence quotidienne sur le lieu de travail, imposée depuis 2005 mais non rémunérée car présentée comme une pause pour utiliser les sanitaires.

Cependant, une centaine d'ouvriers de Shenzhen n'ont pas repris le travail car ils jugent la proposition insuffisante et sont menacés de licenciement s'ils ne cèdent pas. " Le patron a le coeur noir ", lance un gréviste. Les grévistes de Citizen considèrent également que leurs employeurs ne payent pas assez pour leur couverture santé, seulement 77 yuans par mois (8,6 euros) alors que ce devrait être 10 % du salaire, et rien du tout pour ceux qui sont employés depuis moins de un an. Ils peinent à comprendre la légèreté des dirigeants de l'entreprise.

Cette " mobilisation pour les droits ", comme la qualifient les ouvriers de l'usine Guanxing, n'en est qu'une parmi tant d'autres depuis la médiatisation, au printemps 2010, d'un piquet de grève chez Honda et la multiplication, à la même période, des suicides dans les dortoirs de Foxconn, premier sous-traitant mondial en électronique. Les employés de Guanxing se sont d'ailleurs inspirés pour leurs mouvements de ceux d'une autre usine travaillant également pour les Japonais de Citizen, à Dongguan, cité industrielle jouxtant Shenzhen. Exigeant le paiement de dix minutes de présence supplémentaire jusqu'alors " bénévole " sur le lieu de travail, ils ont cessé la production et obtenu gain de cause au bout de deux semaines.

Depuis quelques années, " les ouvriers réalisent qu'il faudra se battre pour leurs droits et, grâce à Internet, nous savons ce qu'il se passe ", explique Sheng Tiepiu, un gréviste de Citizen au bras plâtré depuis qu'il a été poussé violemment par un supérieur le 17 octobre, jour du début du mouvement.

Dans un rapport intitulé " L'union fait la force " et publié mi-octobre, le China Labour Bulletin (CLB) constate que les ouvriers chinois prennent désormais l'initiative, n'attendant plus que l'amélioration de leur condition soit décrétée par le gouvernement. Les ouvriers sont également mieux organisés et partagent un sentiment d'unité de la cause, selon cette organisation de protection des droits des travailleurs chinois, installée à Hongkong.

Les mouvements sociaux sont généralement couronnés de succès, note le CLB, et permettent d'obtenir des hausses de revenus. Dans les zones industrielles de Shenzhen, le salaire minimum mensuel a été réévalué de 20 % en mars, passant à 1 320 yuans (146 euros) même si l'inflation relativise ces avancées : les prix des produits alimentaires ont progressé de 13,4 % en douze mois.

Dans nombre d'usines, les ouvriers parviennent désormais à gagner 2 000 yuans par mois (225 euros), mais à la condition de travailler dix heures par jour, six jours sur sept. Devant le complexe de Foxconn, Xie, 21 ans, qui ne donne que son nom de famille, explique que son salaire s'approche désormais parfois de 4 000 yuans (440 euros) par mois avec les heures supplémentaires, ce qu'il trouve correct. A ses côtés, un camarade ne gagne que 2 000 yuans.

Ici vivent 300 000 employés, qui assemblent les produits d'Apple, Nokia, Dell, et autres grands noms de l'électronique. Des dizaines d'ouvriers se pressent à la porte nord du complexe chaque matin, dans l'espoir d'être embauchés dans cette usine qui propose des salaires meilleurs que la moyenne dans le Guangdong. Les toits des bâtiments sont pourtant couronnés d'un filet antisuicide depuis un an, rappelant que quatorze ouvriers ont mis fin à leur vie ici en 2010. Deux personnes ont malgré tout sauté en 2011. Xie ne fera qu'un temps ici, et rentrera ensuite au Hubei, la province du Centre où vit sa famille : " Bosser à l'usine n'est pas une fin en soi. Je gagnerai peut-être moins là-bas mais j'aurai davantage de liberté ", dit ce jeune homme.

Il s'interroge sur la viabilité du système : " Un vieux proverbe dit que la richesse ne dure pas trois générations dans une famille. " Or, lui incarne la deuxième génération à avoir rejoint l'usine après les réformes économiques, plus éduquée, 67,2 % ayant fini le lycée contre 18,2 % pour la génération précédente. Ils changent d'emploi tous les quatre ans en moyenne, alors que leurs aînés restaient une décennie dans leur entreprise, selon le syndicat étatique. Les attentes des nouveaux ouvriers chinois demeurent modestes - une meilleure cantine, des divertissements, un billet de train offert pour la migration du Nouvel An lunaire, une hausse de salaire équivalente à la hausse des prix - mais sont en décalage avec la vie à l'usine de la sueur, où l'aliénation passe aussi par l'infantilisation.

Le 20 mai, 4 000 ouvriers se sont ainsi mis en grève dans les ateliers de sacs à main Simone Limited - qui travaillent notamment pour Burberry - après que les superviseurs eurent inspecté les dortoirs des femmes pour s'assurer que leurs amis ne leur rendent pas de visites nocturnes...

Selon Liu Kaiming, spécialiste de la responsabilité sociale des entreprises à Shenzhen, le manque de main-d'oeuvre dans les industries requérant de nombreux ouvriers peu qualifiés autorise davantage de travailleurs à démissionner ou à faire grève. Cette année, moins de grandes usines se sont mises en grève mais bien plus de petites, qui sont donc moins médiatisées, selon Liu Kaiming.

Les autorités sont alors tiraillées entre la nécessité de s'accommoder avec les ouvriers pour assurer la stabilité sociale et celle de satisfaire les investisseurs qui pourraient être tentés de déménager. Ainsi à l'usine de montres Citizen, certains grévistes ont-ils été temporairement détenus tandis que les responsables du syndicat sont désignés par la direction de l'entreprise et n'incarnent aucunement l'intérêt des ouvriers. Mais le gouvernement du district a organisé en parallèle la médiation : " Nous conseillons à la direction de faire des compromis et si nous n'intervenions pas, il n'y aurait probablement pas de solution, explique un officiel du district présent devant l'usine, mais nous ne pouvons pas contraindre la direction car techniquement elle n'est pas dans l'illégalité. "

Guo Wanda, vice-président de l'Institut de développement de la Chine à Shenzhen, constate que les autorités du Guangdong réfléchissent à des mécanismes permettant d'apaiser les conflits sociaux dans ce poumon industriel où se déroulerait un tiers des grèves du pays. Le secrétaire du comité provincial du Parti communiste, Wang Yang, qui prétend à un poste au comité permanent du Politiburo lors de la passation de pouvoir de l'automne 2012, tente de créer des canaux pour maintenir le contact avec la population de migrants afin de connaître les motifs de mécontentement, et donc de savoir comment désamorcer les crises sociales.

De son côté, le CLB constate également que les autorités du delta de la rivière des Perles perçoivent désormais les grèves comme des conflits à gérer par la médiation plus que la coercition. Ce qui n'empêche pas que l'Etat continue d'employer la manière forte pour bloquer l'agitation dès lors qu'elle se déclenche, et que d'autres provinces sont moins éclairées.

Pour Liu Kaiming, l'organisation des ouvriers reste synonyme d'instabilité sociale et demeure donc intolérable aux yeux du gouvernement. Celui-ci " n'a pas encore trouvé d'équilibre entre l'intérêt des entreprises exportatrices et celui des travailleurs migrants ", constate-t-il.

La défense des droits des travailleurs ne va pas toujours de soi en politique, explique Guo Wanda, qui conseille à la fois les autorités locales et centrales : " Le gouvernement à Pékin a compris qu'il faut faire du social pour assurer la stabilité politique mais les autorités locales ont encore tendance à être obsédées par la croissance économique, car elle est déterminante pour les rentrées fiscales et le statut des officiels, davantage que la condition ouvrière. "

Harold Thibault

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

mercredi 13 avril 2011

OPINION - L'économie chinoise est encore loin du point de retournement - François Bourguignon

Les Echos, no. 20911 - Idées, mercredi, 13 avril 2011, p. 13

Des signes de tension sont apparus ces derniers temps sur le marché du travail urbain en Chine : fréquence croissante de mouvements sociaux (grève chez Honda en 2010), accélération de la hausse des salaires, et même, dit-on, recours à de la main-d'oeuvre étrangère. Certains analystes en déduisent que le surplus de main-d'oeuvre est en voie d'extinction et que l'économie est proche du « point de retournement de Lewis », du nom du fameux économiste du développement, prix Nobel 1979. Passé ce point, la croissance est susceptible de ralentir du fait d'une pression salariale croissante, et la structure économique s'en trouve modifiée. En particulier, une main-d'oeuvre plus chère devrait rendre les exportations moins compétitives et réorienter le développement vers les biens non échangeables et les marchés nationaux, réorientation qui figure en tête de l'agenda fixé par le XIIe Plan quinquennal de développement, tout récemment approuvé par les instances politiques.

Une telle vision du développement à moyen terme chinois paraît optimiste. Peut-on en effet penser que le surplus de main-d'oeuvre d'une économie dont la population est encore aujourd'hui à 57 % rurale, avec une productivité qui représente moins du tiers de celle de la population urbaine, soit sur le point de disparaître ? Rien n'est moins sûr. Mais alors, comment expliquer le paradoxe d'une tension sur le marché du travail urbain coexistant avec un apparent surplus de maind'oeuvre rurale en l'absence d'un resserrement notable des contrôles migratoires ?

L'explication réside dans l'hétérogénéité de la population rurale et la composition évolutive des flux migratoires. La migration récente concerne surtout des jeunes, mieux éduqués que leurs aînés, avec peu de charges de famille, et s'adaptant facilement aux contraintes de l'emploi industriel dans les grandes métropoles. De 2000 à 2010, les effectifs des 25-35 ans ont été divisés par deux dans la Chine rurale alors que sur l'ensemble de la population, ils ne diminuaient que de 10 %.

Les réserves de migrants restent cependant importantes et le XIIe Plan prévoit encore la migration de quelque 200 millions de personnes dans les dix prochaines années. Mais ces migrants potentiels ont un profil moins intéressant pour les industries exportatrices et un coût migratoire plus élevé que la vague précédente. Les attirer en ville et continuer de résorber le surplus de main-d'oeuvre chinois exige donc non seulement un niveau de salaire plus élevé mais aussi des conditions administratives, économiques et sociales de la migration plus favorables.

Une autre raison de douter d'un retournement proche du marché chinois du travail est la baisse continue de la part du travail dans le PIB constatée depuis une vingtaine d'année. Peu de données existent sur les toutes dernières années mais cette évolution, associée au maintien d'une croissance rapide, paraît peu compatible avec une économie où le travail deviendrait rare.

Le point de retournement de Lewis, où la productivité du travail sera comparable dans les villes et dans les campagnes, est probablement encore lointain. Les dirigeants chinois désirent effectuer rapidement une réorientation majeure de leur économie en direction des marchés nationaux, suivant en cela les exhortations de leurs partenaires étrangers. Poursuivre cet objectif exige des politiques volontaristes plutôt que de s'en remettre à l'équilibrage progressif du marché du travail.

François Bourguignon est directeur de Paris School of Economics.

PHOTO - A worker is silhouetted as he sits atop scaffolding atop a newly constructed building in central Beijing April 13, 2011. China's real estate investment rose 35.2 percent in the first two months from a year ago, up from a 33.2 percent pace for all of 2010, the National Bureau of Statistics on Friday. That came after the government issued fresh measures in late January, including higher downpayment and a maiden launch of a property tax, to rein in the red-hot real estate market and keep housing inflation in check.

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mardi 12 avril 2011

REPORTAGE - La Rivière des perles et la lutte des classes - Dominique Bari


l'Humanité - Cuisine, mardi, 12 avril 2011

En mai 2010, une vague de grèves démarrait dans le sud de la Chine. 400 entreprises allaient être touchées dans tout le pays. Retour au Guangdong, où la nouvelle génération de migrants change la donne et pose la question d'une représentation syndicale efficace.

Guangdong (Chine), Envoyée spéciale.

Il est 17 h 30. Les Foxconn débauchent. La porte nord de l'usine, gigantesque bunker gris, s'entrouvre, laissant passer des vagues de blousons bleu foncé pour les hommes, gris et rose pour les femmes. Une Sortie des usines Lumière version méga dans ce quartier de Longhua, à une demi-heure du centre de Shenzhen, la métropole industrielle du sud de la Chine. En quelques minutes, rues et trottoirs sont pris d'assaut par des milliers d'ouvriers qui, comme au rythme d'une marée montante, rejoignent leurs dortoirs. L'empire de la sous-traitance électronique du taïwanais Terry Gou emploie 800 000 personnes dans la douzaine de sites implantés en Chine. Les 300 000 ouvriers de Foxconn Shenzhen fabriquent à la chaîne l'iPhone d'Apple, les téléphones portables Nokia, les consoles de jeux de Sony et les ordinateurs de Dell et Hewlett-Packard. Difficile d'arrêter quelques-uns d'entre eux. Beaucoup nous ignorent, refusent de parler. D'autres nous lancent, sans ralentir le pas, quelques bribes de leur vie. La jeune Yao nous confirme que son salaire est passé à 2 400 yuans (268 euros) début novembre, conformément aux promesses du patron milliardaire, « avec les heures supplémentaires, mais le salaire de base est de 1 200 yuans ». Elle n'en dit pas plus. Ni sur ses 12 heures de travail quotidien, six jours sur sept, rien surtout sur les suicides de 14 employés l'an passé.

Près d'un kiosque à journaux, nous abordons Tian. Il s'amuse de nos vaines tentatives pour entrer en contact avec ses jeunes collègues : « Ils ne vous parleront pas. Dès leur période d'essai, on leur inculque cette interdiction de parler de l'entreprise, pas seulement aux étrangers mais aussi entre eux. Ils se sentent surveillés. » Tian est technicien et travaille depuis quatre ans chez Foxconn sur la conception de nouveaux modèles de portables. L'envie de parler de l'entreprise le démange. La rue, à proximité de l'usine, n'est pas appropriée. Il nous invite chez lui à trois arrêts de bus de là. Dans son minuscule trois-pièces, nous faisons connaissance avec sa femme Chen, sa fille et sa mère. Comme son mari, Chen est une Foxconn et travaille dans la logistique. Quand on demande à Tian pourquoi un tel vent de désespoir a soufflé sur l'usine, la réponse fuse : la terrible pression, le surmenage. « Même les ingénieurs ne sont pas à l'abri. L'un d'eux, Yan Li, est mort d'épuisement, le 26 mai 2010, après avoir travaillé vingt-quatre heures d'affilée. Il est très mal vu de refuser de faire des heures supplémentaires. On est aussitôt mis sur la touche. On souffre aussi d'un grand isolement, vis-à-vis des collègues, dans les ateliers et les dortoirs. Les pressions sont constantes, le cafardage, la méfiance entre collègues entretenue par la direction cassent toute forme de solidarité. On ne se parle pas et on ne se fréquente pas. En quatre ans, j'ai appelé une fois un collègue sur son portable », résume Tian. Il rend compte du climat délétère de Foxconn, qui confirme le rapport réalisé par des chercheurs de 20 universités de Chine, de Taïwan et de Hongkong, dénonçant les conditions de travail « inhumaines » de l'entreprise et faisant état d'insultes et de coups des contremaîtres, d'horaires démentiels (jusque entre 80 et 100 heures par semaine). En mai juin dernier, quand il n'était plus possible de cacher les suicides, la direction de l'usine a annoncé toute une série de mesures (fin des brimades, ouverture de centres de consultation, paiement des heures supplémentaires), dont une hausse des salaires de 67 % à partir du 1er octobre. « Du vent, rétorque Tian, certains salaires ont été augmentés mais pas plus de 30 %, et pas tous. Rien n'a changé, la preuve, il y a eu un autre suicide en novembre, un ouvrier s'est jeté du haut de son dortoir, et en janvier il y a eu un mouvement de grève dans un atelier. Mais l'affaire a été étouffée. »

Et quand il y a eu hausse de salaire, elle n'a pas été sans contrepartie. Après trois mois de tests, des ingénieurs taïwanais ont réussi à augmenter la productivité sur certaines chaînes de 40 %. « Et le syndicat ne trouve rien à redire », déplore Chen. « Il y a eu beaucoup de grèves pour, en définitif, peu de gain dans l'immédiat », temporise Geoffrey Crothall de l'association hongkongaise de défense des travailleurs China Labour Bulletin. « Il manque de la main-d'oeuvre dans la province du Guangdong, ce qui facilite pour le moment la hausse des salaires. Mais ces augmentations, même conséquentes, sont vite résorbées par celles du prix des logements et de la nourriture pratiquées par les employeurs », dénoncent les salariés intéressés. « Pourtant on assiste sans doute aux prémices d'un changement du modèle de production chinois basé sur les bas salaires. Ce qui rentre dans la logique du développement de la consommation intérieure que prône le gouvernement », estime Liu Kaiming, directeur de l'Institut d'observation contemporaine (IOC), basé à Shenzhen. Celui-ci forme des travailleurs migrants, installe des numéros verts et publie des études sur les conditions de travail. « Depuis un an, on voit se multiplier les conflits du travail. Plusieurs facteurs en sont la cause, dont le mécontentement des salariés à voir la loi sur le travail du 1er janvier 2008 rester lettre morte (voir encadré), analyse Geoffrey Crothall. Ces mouvements sont la preuve d'une combativité nouvelle. Les ouvriers ont gagné en pouvoir de négociation et ils s'en rendent compte. L'aspiration à la justice sociale est de plus en plus forte et la parole se libère. »

Ainsi à Foshan, l'usine de pièces détachées du constructeur automobile japonais Honda, point de départ de la vague contestatrice du printemps 2010. Tout a commencé le 17 mai par le débrayage d'une centaine d'ouvriers protestant contre une décision estimée injuste de la direction. La grève a pris fin le 4 juin, après un accord conclu avec les seize représentants des salariés, désignés en dehors des syndicats officiels, sur une hausse de 24 % du salaire de base. Mais le plus important est qu'à cette occasion les ouvriers ont rédigé une lettre ouverte à leurs employeurs, pointant une liste de revendications sur la grille des salaires, la représentation des employés, les modes d'évaluation du travail et les critères de promotion. Le document précisait en outre que leur lutte ne concernait pas les seuls employés de l'usine, mais l'ensemble des ouvriers chinois. Depuis, le bras de fer ne faiblit pas. Des grèves de deux semaines ont éclaté à la mi-mars 2011, a rapporté l'agence officielle Xinhua sur son site China View.

Pour Liu Kaiming, les ouvriers ont commencé à comprendre que leur pauvreté économique est liée à leur faiblesse politique. « Les conséquences de ces mouvements sociaux sont en partie imprévisibles, mais elles risquent d'être multiples. Je pense qu'il y aura de plus en plus de grèves. »

Trente ans après le décollage industriel, la deuxième génération d'ouvriers d'origine rurale, les mingongs, change la donne sociale. Elle a l'expérience de la première génération, née dans les années quatre-vingt-dix, elle n'a connu que la croissance et sa mentalité est tout autre. « Ils ont entre 16 et 25 ans, s'informent plus facilement de ce qui se passe dans les autres usines, changent plus facilement d'entreprise et ne craignent pas le chômage ; dès lors, ils n'ont pas peur de faire grève », constate Liu Kaiming. À 18 ans, Zhang travaille sur une chaîne de montage dans une usine d'assemblage électronique du quartier Yin Tai, au nord de Shenzhen. Son passe-temps favori consiste à acheter de nouveaux vêtements et aller avec des amis dans un club de danse et de karaoké. Il déteste être qualifié de travailleur migrant. Il tire parti de l'Internet pour étudier le droit du travail et note des violations de la loi par son patron.

À 35 ans, madame Sun, croisée dans les rues de Dongguan, la cité usine entre Canton et Shenzhen, semble surgir d'un autre monde. Venue d'un village du Guizhou en 1995, elle travaille aujourd'hui dans une petite fabrique chinoise de sacs. C'est le genre d'usine qui emploie les ouvriers les plus âgés, ceux qui ont dépassé la trentaine et n'ont pas de formation. « Bien sûr qu'il y a eu du changement en seize ans. Dongguan a radicalement changé, Nancheng's Shopping Street, une des rues principales, était juste un fossé de drainage malodorant. Nous gagnions 400 yuans par mois et notre vie était plus précaire. Sans permis de résidence et d'emploi, on risquait régulièrement la détention. Nous n'avions pas accès aux soins. Ces dernières années, notre condition de mingongs s'est améliorée, nous ne risquons plus d'expulsion des zones urbaines. Les salaires ont augmenté, mais l'intensité au travail aussi. Les journées sont de 12 heures et le plus souvent avec un seul jour de repos par mois. Quant aux syndicats, on les appelle les fantômes. Il se crée une cellule pour les besoins d'une enquête, et elle disparaît comme elle est venue. »

Pourtant, la loi de 2001 impose l'établissement de syndicats dans toute entreprise, chinoise et étrangère, de plus de 25 salariés. On en est loin. Mais les révoltes sociales ont relancé les débats sur le rôle et la nature du syndicalisme chinois. « Pour se battre pour une vie digne, les travailleurs en Chine doivent recourir à toutes sortes de moyens afin de protéger leurs propres droits et intérêts légaux », s'insurge Yu Jianrong, chercheur associé au China Media Project à Hongkong. « En alerte, le gouvernement du Guangdong a proposé une nouvelle législation adoptant le principe de négociations collectives, relève Geoffrey Crothall. Mais elle se heurte au lobbying des patrons hongkongais. » Le texte est repoussé depuis septembre dernier. Il pose toutefois le délicat problème de la représentativité du personnel. À titre expérimental, dans une centaine d'entreprises du Guangdong, les représentants syndicaux pourront être directement élus par les ouvriers. Une première à suivre.

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Zhou Litai : « Les patrons nient le droit du travail »


l'Humanité - Cuisine, mardi, 12 avril 2011

Avocat défenseur des salariés, Zhou Litai pointe les entorses à une législation pourtant existante.

Ancien travailleur migrant, Zhou Litai connaît bien les acteurs du monde qu'il défend. Ouvrier dans une briqueterie du Hunan dans les années quatre-vingt, il commence à étudier le droit. En 1986, il passe avec succès le premier concours d'avocat organisé dans la Chine post-maoïste et, en 1996, ouvre son cabinet spécialisé.

Quelles évolutions avez-vous constatées depuis 1996 ?

Zhou Litai. Nous disposons maintenant d'un arsenal juridique complet. Les lois sur le travail, le droit des affaires, la législation sur les assurances, sont bonnes. C'est le côté positif, de nombreux progrès ont été menés pour protéger les droits sociaux. Ce qui bloque c'est la simple application de ces lois.

Les entreprises ne respectent pas la législation sur le travail. Elles rechignent à signer les contrats de travail prévus par la loi de 2008. Elles ne respectent pas le temps de travail limité à 40 heures hebdomadaires. Elles n'augmentent pas les salaires, ne paient pas les cotisations sociales obligatoires, ne veulent pas reconnaître les maladies professionnelles et refusent des compensations à ceux qui en sont victimes. Tous ces exemples révèlent que la situation est encore très grave pour les ouvriers. Pour que les lois soient appliquées, il faut faire pression sur le patronat. Des pressions qui doivent venir des autorités et des salariés.

Et ces pressions sont insuffisantes...

Zhou Litai. Le gouvernement a mis durant des années la priorité sur le développement économique au détriment des droits des salariés. Les choses bougent mais il faut faire rapidement progresser et le système, et les mentalités.

Qu'est-ce qui caractérise cette seconde génération d'ouvriers migrants ?

Zhou Litai. Les travailleurs connaissent mieux leurs droits que leurs aînés il y a vingt ans, mais pas suffisamment. Ce qui les laisse encore très vulnérables. Paradoxalement le nombre de plaintes diminue. Il y a dix ans et plus, la législation avait des lacunes mais pourtant il était plus facile de porter la cause d'un ouvrier devant un tribunal et de gagner des procès. Aujourd'hui, les plaintes aboutissent de moins en moins et les procédures sont longues. Les salariés perdent confiance. De 1996 à 2006, j'ai traité plus de 6 000 affaires relatives à la défense des mingongs. C'est nettement moins aujourd'hui. Les tribunaux chargés de juger les plaintes ne sont pas indépendants. Ils ne sont pas capables de rendre une justice équitable parce que l'administration, poussée par le patronat, interfère. Si les autorités ne respectent pas les lois qu'elles édictent, comment voulez-vous que les gens aient confiance dans la législation ?

Une des questions centrales est celle de la représentation syndicale digne de ce nom. Les syndicats officiels, les seuls autorisés, sont incompétents parce que dépendants du pouvoir politique. Il faut une reconfiguration syndicale permettant enfin à des délégués d'exercer en toute indépendance et pleinement leur rôle dans la défense des intérêts des salariés.

Propos recueillis par Dominique Bari

PHOTO - A Chinese woman works at a textile factory in Hefei, east China's Anhui province on April 11, 2011. China said it had posted its first quarterly trade deficit in seven years, despite a narrow surplus in March, as rising commodity prices pushed manufacturers' costs higher.

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lundi 11 avril 2011

Les investisseurs doivent se méfier de l'agitation sociale en Chine - John Foley

Le Monde - Economie, mardi, 12 avril 2011, p. 16

Pékin ne recule devant rien. En arrêtant, dimanche 3 avril, un artiste de réputation internationale, les autorités chinoises ont envoyé un message clair : la stabilité sociale est de plus en plus leur préoccupation majeure. Mais cette crainte arrive-t-elle jusqu'aux investisseurs ? Rien n'est moins sûr.

Sous le coup d'une enquête pour " crimes économiques ", Ai Weiwei doit sa célébrité en Chine à ses oeuvres ouvertement politiques. Après avoir croisé le fer avec le gouvernement sur le nombre des victimes du séisme survenu en 2008 dans le Sichuan, Weiwei a presque franchi la ligne rouge en déclarant récemment à un magazine hongkongais que la Chine était animée d'un puissant désir de révolte.

Son arrestation procède peut-être d'un simple accès de paranoïa. La hausse fulgurante des revenus en Chine devrait pourtant être un facteur de stabilité, au moment où les pays du Moyen-Orient sont en proie à l'agitation. Mais, en Chine, les nouvelles se propagent à la vitesse de l'éclair et touchent un public innombrable. Ainsi, lorsque le bruit a couru que le sel était un excellent remède contre les éventuelles radiations en provenance du Japon, les supermarchés se sont vidés en quelques jours.

Les investisseurs, eux, font preuve d'un enthousiasme imperturbable. Lors des deux premiers mois de 2011, les investissements directs étrangers ont progressé de 27 % sur un an, après une hausse record en 2010. L'indice boursier de référence affiche une hausse de 13 % depuis le point bas de janvier et, ces six derniers mois, les investisseurs étrangers ont acquis à Hongkong pour près de 40 milliards de yuans (4,2 milliards d'euros) d'obligations libellées en renminbi.

Au minimum, ils devraient procéder à un nouveau calcul de la prime de risque sur le marché chinois. Si l'agitation sociale devenait un réel problème, elle pourrait entraîner des ripostes, dont aucune ne serait bonne pour les investisseurs étrangers. Une réaction du gouvernement trop brutale ou trop molle ferait dérailler la croissance du produit intérieur brut (PIB), actuellement de 10 %.

Plus sûrement, la stabilité et la croissance du PIB pourront être préservées, mais les dissidents seront arrêtés, les libertés bridées et les réformes ajournées. L'économie devra en payer le prix, d'où un recul de l'innovation et un moindre empressement, de la part des grandes puissances économiques, à aider Pékin à s'impliquer dans le système financier mondial. Même si la Chine n'est pas prête à de grands bouleversements, les investisseurs qui la côtoient risquent d'être un peu secoués.

John Foley

(Traduction de Béatrice Laroche)

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mercredi 6 avril 2011

Salariés heureux, entreprises prospères - Julie Le Bolzer

L'Express, no. 3118 - L'EXPRESS emploi / RÉUSSIR, mercredi, 6 avril 2011, p. 148-151

Le bien-être des collaborateurs est facteur de performance économique à terme. Réorganiser le travail et repenser les méthodes de management constituent deux piliers dans une stratégie de prévention et de gestion des risques du stress au travail.

Cafétéria agréable, salle de sport, conciergerie, massages, ticket psy, crèche ou garderie... Sommées d'améliorer les conditions de travail de leurs équipes, de plus en plus d'entreprises multiplient les efforts. Néanmoins, si ces initiatives font du bien aux employés, les experts s'accordent pour reconnaître que ce catalogue de bonnes intentions peine à s'attaquer au stress en profondeur, ou à réduire l'absentéisme et les cas de burn-out. "Tout ce qui représente un "plus" du point de vue de la convivialité et de la détente s'avère louable, mais c'est insuffisant, souligne Jean-Claude Delgènes, directeur de Technologia, cabinet spécialisé en prévention des risques professionnels. Certaines propositions sont pertinentes et parfois plébiscitées par les salariés eux-mêmes, à condition qu'elles ne servent pas de substitution à une vraie réflexion."

"Ces mesures sont périphériques, ce n'est souvent que du pur enrobage", considère pour sa part Bénédicte Haubold, fondatrice du cabinet Artélie Conseil, et auteure du livre Les Risques psychosociaux. Analyser et prévenir les risques humains (Eyrolles). "Il faut s'attaquer au travail lui-même, le rendre source d'épanouissement", estime quant à lui Patrick Légeron, psychiatre, directeur du cabinet Stimulus, auteur, avec Philippe Nasse, du Rapport sur la détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail.

Donner du sens au travail

Sommes-nous aujourd'hui sortis du déni des risques psychosociaux ? "Disons que nous sommes au début de la prise de conscience", tempère Bénédicte Haubold. Depuis 2006, la jurisprudence - renforcée par des arrêts de février 2010 - oblige l'employeur à fournir aux collaborateurs un environnement exempt de risques, y compris psychosociaux. Résultat : même si c'est surtout par crainte d'un risque pénal, d'un risque d'image ou d'un risque business, certaines entreprises s'engagent dans des réformes de fond. Selon Patrick Légeron, "pour procurer du bien-être, le travail doit avoir un sens. Expliquer à un télé-opérateur comment dire bonjour ou merci appauvrit son travail. Il faut responsabiliser l'individu".

C'est ce que fait le groupe agro-alimentaire Brioche Pasquier (3 000 salariés) depuis une trentaine d'années. "Nous sommes convaincus qu'il est plus facile de gérer de petites unités, plutôt que de grandes entités avec les problèmes d'anonymat qui en découlent, explique Pascal Pasquier, son PDG. Nous affectons à chacun de nos sites une responsabilité sur un métier, sur un produit ou sur un client. Chaque projet est porté par des équipes qui y sont confrontées quotidiennement. Nous avons fait le choix d'un management fondé sur la responsabilisation des directions à travers la décentralisation. Le rôle du siège est d'accompagner les sites dans cette stratégie, en préservant la cohérence et la cohésion."

Lier performance et rémunération

La méthode qu'applique Brioche Pasquier est celle de l'Institut de socio-économie des entreprises et des organisations (Iseor), créé en 1975 par Henri Savall, économiste et professeur de sciences de gestion, qui étudie notamment les points sensibles sur lesquels les travailleurs se plaignent d'insatisfaction. Il détaille... "Nous en avons identifié six : mauvaises conditions (physiques) de travail, mauvaise organisation (manque d'intérêt, peu de responsabilités, d'autonomie, de capacité d'initiative...), piètre gestion du temps, absence de communication (de coordination, de concertation), absence de formation intégrée et problème de mise en oeuvre stratégique." En outre, l'Iseor a mesuré la rentabilité de l'investissement en bien-être humain (voir ci-contre). "Nous démontrons que l'investissement en développement qualitatif du potentiel humain se révèle beaucoup plus rentable que n'importe quel investissement technologique, d'où notre slogan : "Occupez-vous de vos collaborateurs, ils s'occuperont des machines et des clients"", poursuit-il.

Comme Brioche Pasquier - et plus de 1 200 entreprises dans 35 pays -, le groupe Gifa, société de véhicules de secours qui compte 250 collaborateurs, applique lui aussi la méthode de gestion socio-économique de l'Iseor, dont la pierre angulaire est le lien direct entre performance économique et performance sociale. Concrètement ? "Les collaborateurs visent trois batteries d'objectifs : les objectifs individuels (dont 50 % des bénéfices leur sont reversés), les objectifs semi-collectifs (dont l'employé touche 30 % des bénéfices), et les objectifs collectifs (20 % des bénéfices pour chacun). Ceux qui ont bien performé ne sont pas pénalisés. On sort du blabla, et la performance économique se retrouve directement dans leur portefeuille !", résume Jean Caghassi, PDG de Gifa, avant de conclure : "Je vois dans ce mode de gestion socio-économique une marque de reconnaissance."

Faire preuve de reconnaissance

Le mot est lâché. "La fiche de paie est la première forme de reconnaissance, note Jean-Claude Delgènes. En France, le salaire médian est assez faible, mais surtout, au-delà de la rémunération, il y a souvent un réel problème de respect. Les individus sont avant tout des êtres de chair et de sang qui ont besoin d'être valorisés." Cette valorisation passe, notamment, par la prise en compte de ce que vivent les employés au quotidien. "Dès le premier trimestre 2009, alors que les collaborateurs de nos agences subissaient un stress dû au nombre accru d'incivilités de la part de la clientèle, nous avons mis en place une équipe totalement disponible afin d'intervenir dans l'heure suivant de telles situations anxiogènes, raconte Olivier de Marignan, directeur général de Banque populaire Loire et Lyonnais. Par ailleurs, nous réorganisons le travail en suivant quatre axes, qui répondent aux besoins des collaborateurs." Ces quatre axes ? "Le premier est un plus grand espace de liberté : la banque y gagne en pertinence économique et les équipes en plaisir à travailler. Le deuxième est le besoin d'un cadre cohérent donc rassurant : les équipes ont besoin de se sentir correctement pilotées, selon des directives claires. Le troisième est le besoin d'exercer un métier d'avenir : face aux mutations du secteur, aux évolutions du marché, nous investissons fortement et de façon visible dans le coeur de notre métier. Enfin, chacun a besoin d'un environnement professionnel stable et sécurisé, ce qui passe notamment par le dialogue social. Au final, les collaborateurs ont conscience qu'ils travaillent plus qu'avant, mais ils se disent plus heureux professionnellement", soutient Olivier de Marignan.

Repenser le management

De façon plus large, chaque réforme mise en oeuvre au sein des entreprises devrait l'être également chez les sous-traitants. Comme le proposent Henri Lachmann, Christian Larose et Muriel Pénicaud, auteurs du Rapport sur le bien-être et l'efficacité au travail. 10 propositions pour améliorer la santé psychologique au travail. C'est le cas pour Danone, explique la directrice générale des ressources humaines, Muriel Pénicaud : "Notre programme intitulé "Respect", c'est-à-dire la charte Danone des droits sociaux fondamentaux, s'applique à nos fournisseurs et sous-traitants : ceux-ci ont des obligations vis-à-vis de leurs salariés. Nous n'avons pas de responsabilités d'employeur, mais leurs conditions d'emploi et de développement nous importent pour soutenir un écosystème solide économiquement et socialement."

Si la prise de conscience et la majorité des projets initiés dans les sociétés hexagonales sont saluées, ces projets doivent s'accompagner d'un nouveau mode de management.

Responsabiliser les salariés

"Pour reprendre les mots de Xavier Huillard, PDG de Vinci, "le bon modèle de développement, c'est quand le projet économique et le projet social se font la courte échelle et se nourrissent l'un l'autre". Cet équilibre favorise le bien-être et l'efficacité dans l'entreprise, relève Xavier Planchon, DRH de Vinci Park. Nous cherchons la cohérence entre les valeurs de l'entreprise - confiance, respect, solidarité - et les organisations et modes de management. Cela passe par le fait de confier rapidement des responsabilités aux collaborateurs, par l'accompagnement des leaders pour qu'ils ne soient pas que des "techniciens du management" mais de vrais professionnels des relations humaines." Et d'ajouter : "Nous entraînons nos équipes en les mettant en situation, face à des cas concrets : que décider dans le cadre d'un rachat, d'une implantation dans une nouvelle ville ? Alors que les jeunes diplômés sont souvent formés aux techniques de management, chez nous ils découvrent que manager, c'est avant tout gérer des relations humaines."

"Repenser l'enseignement du management est urgent, surtout dans les grandes écoles, relève Olivier Tirmarche, consultant associé au sein du cabinet le Carré Conseil, cela permettra de former des dirigeants capables d'intégrer dans la performance sociale dans la performance économique."

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mercredi 30 mars 2011

ANALYSE - Le triomphe du mercantilisme - Pierre-Cyrille Hautcoeur


Le Monde - Economie, mardi, 29 mars 2011, p. MDE1

En 2010, CCTV1, la première chaîne de télévision publique chinoise, organe du Parti communiste, a diffusé une série d'émissions relatant l'histoire du développement économique mondial par l'action des Etats et de grandes entreprises (souvent étroitement liées aux Etats) capables de planifier l'innovation, d'organiser le travail et d'accumuler le capital.

Une perspective radicalement opposée à l'histoire économique enseignée aujourd'hui aux Etats-Unis et de plus en plus en Europe, qui s'appuie sur l'idée que c'est le développement de marchés libres de toute ingérence étatique qui permet la croissance par la stimulation et la coordination spontanée des intérêts individuels.

Quelle que soit la part de vérité de chacune de ces interprétations, il est au moins clair qu'une telle démarche dévoile l'approche totalement mercantiliste qui anime le gouvernement chinois, comme son action politique quotidienne le démontre par ailleurs. Car si les entreprises chinoises investissent individuellement sur les marchés mondiaux, leur action est coordonnée et l'économie reste puissamment centralisée : les ressources, tant en main-d'oeuvre qu'en capital ou en matières premières, sont gérées et développées selon une stratégie mondiale conçue par les autorités de Pékin; il en est de même du taux de change et des ressources en devises.

Les mercantilistes de l'époque moderne considéraient que la valeur était créée par le commerce, et que contrôler les voies commerciales, tant militairement que par les grandes compagnies (des Indes en particulier), était la clé de la richesse. Au XIXe siècle, la sécurité du commerce étant établie, la concurrence entre grandes puissances se porta sur le contrôle de l'accès aux matières premières.

Aujourd'hui, la valeur est d'abord immatérielle : elle est dans l'innovation, le design, le marketing, le montage juridique et financier; elle est aussi, de plus en plus, dans la définition des règles et des normes au niveau international plus encore que national. La Chine considère que, pour devenir plus qu'un atelier bon marché, elle doit accéder à ces activités, et détenir davantage d'influence sur la définition internationale des normes et des droits, que ce soit en matière commerciale, sociale ou environnementale.

Regarder la politique économique chinoise comme un simple dumping de change keynésien est donc une profonde erreur. La Chine veut modifier en sa faveur des règles internationales puisqu'elle considère qu'elles bénéficient avant tout aux Etats-Unis et à l'Europe.

Face à cette situation, si Washington défend ses intérêts, bon nombre de pays européens ont adopté la politique de l'autruche. Ils jouent l'enrichissement local en renonçant aux prétentions à la puissance.

Parce qu'ils bénéficient, pour l'instant, d'institutions internationales favorables - quelques anciennes puissances européennes y étant encore surreprésentées -, ces pays pensent que donner une forme politique à l'Europe est inutile. Ils veulent oublier que c'est la puissance politique qui assure, in fine, la qualité des biens publics qu'ils utilisent.

En refusant un renforcement de l'unité européenne, rendu nécessaire tant par la crise économique que par la montée des revendications chinoises (voire indiennes ou brésiliennes), les gouvernements de ces Etats risquent de voir la définition de ces biens publics leur échapper et l'instauration de règles internationales défavorables auxquelles il leur sera trop coûteux de s'adapter.

Mondialisation menaçante

Partout, les populations demandent un renforcement de leur protection face à une mondialisation qu'elles considèrent comme menaçante. Certes, les nationalismes sont vains car aucun Etat européen n'a les moyens de peser seul dans la redistribution mondiale des pouvoirs.

Mais ils prospéreront et détruiront l'Union européenne si celle-ci ne s'affirme pas comme un acteur politique mondial défendant plus vigoureusement les intérêts de ses citoyens et si les Etats européens ne font pas passer l'action commune avant les disputes internes.

Si l'Europe ne prend pas la mesure de ces défis, un jour viendra - et il pourrait n'être pas si éloigné, même si la tectonique économique est aussi incapable de prévoir les événements que la tectonique sismique - où disparaîtra soudain la confiance en sa capacité à assurer la sécurité et la stabilité de l'environnement économique de ses entreprises. Alors, l'Europe tremblera.

Pierre-Cyrille Hautcoeur, Ecole des hautes études en sciences sociales, Ecole d'économie de Paris.

PHOTO - BEIJING, CHINA - MARCH 29: People visit Chinese artist Huang Yongping's installation art work named 'Leviathanation' at Tang Contemporary Art of 798 Art District on March 29, 2011 in Beijing, China. The exhibition named 'Tracing The Milky Way' will be last until May 14.

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mardi 18 janvier 2011

ANALYSE - L'indispensable partage - Martin Wolf




Le Monde - Economie, mardi, 18 janvier 2011, p. MDE2

La croissance de l'Asie engendre des besoins énergétiques tels que l'accès aux ressources pourrait engendrer de fortes tensions.

De quelle façon la « grande convergence » entre les économies occidentale et émergentes va-t-elle façonner le monde du XXIe siècle ? Pour aborder cette question, j'ai heureusement un guide : le livre de Ian Morris de l'université américaine de Stanford, Why the West Rules - For Now (« Pourquoi l'Occident domine - pour l'instant », Profile Books, 2010), qui couvre 16 000 ans d'histoire humaine.

Selon le professeur Morris, le développement social est produit par « des gens avides, paresseux et anxieux » qui, « chacun, cherchent leur équilibre personnel entre vivre confortablement, travailler le moins possible et être en sécurité ». Du fait que les êtres humains sont intelligents et hautement sociaux, ils inventent des technologies et créent des institutions pour atteindre ces objectifs. Mais c'est la géographie qui détermine ce que chaque groupe humain peut accomplir. Or l'impact de la géographie change avec le temps : il y a mille ans, les océans représentaient un formidable obstacle; il y a cinq cents ans, ils étaient devenus de grandes voies de communication.

Le professeur Morris livre le récit fascinant de deux pôles de civilisation : l'« Occident », qui regroupe les civilisations issues de la révolution agricole survenue dans le « croissant fertile » de l'actuel Moyen-Orient, et l'« Orient », c'est-à-dire les civilisations nées d'une révolution agricole indépendante qui se déroula dans une partie de ce qui est aujourd'hui la Chine. L'Occident fut, conclut-il, un peu plus avancé que l'Orient jusqu'à la chute de l'Empire romain occidental; ensuite, il fut dépassé par l'Orient jusqu'au XVIIIe siècle, puis il repassa en tête. L'exploitation orientale des « avantages de l'arriération » laisse augurer un nouveau renversement de situation au cours du XXIe siècle.

Pour le professeur Morris, le développement social agrège quatre facteurs : la consommation d'énergie, l'urbanisation, les capacités militaires et les technologies de l'information. Le premier est fondamental : la maîtrise de l'énergie est une condition indispensable à l'existence ; plus la société est complexe et avancée, plus elle capture d'énergie. C'est pourquoi il est incorrect de parler de « révolution industrielle » pour qualifier ce qui s'est passé il y a deux siècles. Il s'agissait d'une révolution de l'énergie : nous avons appris à exploiter la lumière solaire fossilisée. L'énergie et les idées sont les deux fondements de notre civilisation.

Les mesures du développement social et de la « capture de l'énergie », qu'utilise le professeur Morris, coïncident les unes avec les autres. La capture de l'énergie était, en Occident, la même en l'an 1700 qu'en l'an 100, tandis qu'elle n'atteint son apogée en Chine prémoderne qu'au XIIe siècle. La capture de l'énergie et le développement social ont explosé au cours des deux derniers siècles, mais la consommation d'énergie de l'Orient augmente rapidement.

Une analyse de l'Organisation de développement et de coopération économiques (OCDE) soutient que la convergence a modifié l'équilibre global de l'offre et de la demande de ressources (« Perspectives on Global Development 2010 : Shifting Wealth », www.oecd.org). L'Agence internationale de l'énergie (AIE) souligne que la demande primaire globale d'énergie pourrait augmenter de 50 % d'ici à 2035. Si toute l'humanité en utilisait la même quantité par tête que les pays riches, la consommation de l'énergie commerciale serait, en l'absence de changement dans l'intensité de production, trois fois ce qu'elle est actuellement.

Mais, comme le remarque l'OCDE, l'intégration dans l'économie mondiale des mains-d'oeuvre chinoise, indienne et ex-soviétique a multiplié par deux le nombre de personnes travaillant dans des économies ouvertes. Cela a certainement tiré vers le bas les salaires relatifs des travailleurs peu qualifiés, même si l'évidence contredit la notion répandue selon laquelle cela aurait été le principal facteur de la montée des inégalités dans les pays riches.

La croissance de la Chine et de l'Inde a directement aidé, d'une part, les exportateurs de ressources, et, d'autre part, les acheteurs de produits gourmands en main-d'oeuvre. Dans le premier cas, les pays riches en ressources ont été les grands bénéficiaires, même s'ils courent le risque d'une désindustrialisation. Dans le second cas, ce sont les consommateurs des pays riches qui sont bénéficiaires. Par ailleurs, l'une des conséquences les plus surprenantes de cette situation a été que l'épargne a augmenté plus vite que l'investissement, générant ainsi une pression à la baisse sur les taux d'intérêt réels.

Bien qu'importantes, ces conséquences traduisent des développements à somme positive : prospérité croissante et élargissement des opportunités. Les plus grands défis surviennent lorsque les résultats à somme nulle deviennent plus probables. Les ressources en fournissent un exemple. Le pouvoir politique en est un autre. Un Orient émergent doit modifier l'équilibre du pouvoir mondial et l'abondance de ressources à bas prix.

Concernant ce dernier point, une ironie de l'histoire intellectuelle veut que Thomas Malthus, le prophète de la surpopulation, se soit inquiété de la pénurie de ressources au moment précis où ses hypothèses pessimistes se trouvaient démenties. La plus grande question du XXIe siècle pourrait être de savoir si les ressources vont s'avérer une fois de plus des contraintes, comme elles l'ont été si souvent avant 1800.

L'ingéniosité continuera-t-elle ou non à compenser la rareté ? Si la réponse est oui, alors l'humanité entière pourrait un jour bénéficier des modes de vie que connaissent les gens les plus favorisés. Si la réponse est non, nous pourrions alors succomber à ce que le professeur Morris appelle les cinq cavaliers de l'Apocalypse - changement climatique, famines, effondrement des Etats, migrations et épidémies. De plus, même si ces problèmes sont solvables, il faudrait, pour les résoudre, un niveau de coopération politique infiniment plus élevé que celui que l'on constate. Cela est particulièrement vrai lorsque la croissance économique engendre des conséquences telles que le changement climatique. Or on ne s'y attaque pas. Le développement politique est en retard sur la réalité.

Il en va de même pour les rapports de forces politiques. Maintenant que nous avons la possibilité de détruire la civilisation, les relations entre Etats puissants sont devenues périlleuses. Après l'utilisation de la bombe atomique, Albert Einstein avait déclaré que « le seul salut pour la civilisation et la race humaine réside dans la création d'un gouvernement mondial ». Einstein fut qualifié de naïf mais sa remarque pourrait être pertinente aujourd'hui encore.

La grande convergence offrira à la majorité de l'humanité une économie fondée sur l'énergie abondante. Mais si nous ne maîtrisons pas la pression que cela entraînera sur les ressources, cela pourrait se terminer dans la misère; et si nous ne maîtrisons pas les changements dans l'équilibre des pouvoirs, cela pourrait finir dans la guerre. Optimiste, le professeur Morris estime que chaque époque échafaude la réflexion dont elle a besoin. Vu la rapidité du changement, celle-ci viendra-t-elle à temps ?

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mercredi 5 janvier 2011

Pékin tente de donner un cadre aux hausses de salaire - Gabriel Grésillon

Les Echos, no. 20841 - International, mercredi, 5 janvier 2011, p. 8

La Confédération chinoise des syndicats, une émanation du Parti communiste, veut étendre les négociations collectives à toutes les entreprises du pays d'ici à trois ans.

Tout à son projet de créer une « société harmonieuse », le pouvoir chinois a manifestement décidé d'inventer la « négociation harmonieuse ». Alors que l'année 2010 a été animée par plusieurs conflits sociaux en Chine, Pékin souhaite reprendre la main sur l'épineux dossier des salaires. Hier, la Confédération chinoise des syndicats, une émanation du Parti communiste, a annoncé qu'elle souhaitait que toutes les entreprises du pays aient mis en place des mécanismes de négociation collective d'ici à trois ans. Mais le but n'est en aucun cas d'autoriser, par ce biais, l'expression décomplexée de rapports de force. Bien au contraire, comme l'espère Su Hainan, vice-président du Centre de recherches sur le travail en Chine, « la nouveauté de ce système est qu'il vise, par sa démarche consultative, à éviter les conflits aigus qu'ont pu connaître certains pays occidentaux ».

Il n'en reste pas moins que Pékin souhaite, selon le chercheur, « rééquilibrer un rapport de force qui penche plutôt en faveur des employeurs jusqu'à présent ». Les cellules locales des syndicats auraient ainsi formé quelque 60.000 « guides » aux techniques de négociation. Comme l'expliquait hier au « China Daily » un des dirigeants de la Confédération des syndicats, la mise en place de négociations collectives, déjà testée dans plus de 2 millions d'entreprises sur le territoire, s'est révélée largement bénéfique aux employés. On y a relevé « des différences de salaire de 10 % à 15 % » par rapport aux sociétés dépourvues de mécanisme de ce type, estime ainsi Zhang Jianguo.

Dynamiser la demande interne

Donner plus de marge de manoeuvre aux salariés apparaît en effet comme une nécessité sur le plan social. On a dénombré 406.000 conflits sociaux en Chine l'an dernier, soit 12 % de plus qu'en 2009. De fait, les ménages chinois sont directement touchés par une poussée d'inflation, à la fois alimentaire et immobilière, que les autorités ont clairement identifiée comme la principale menace contre la stabilité politique et sociale.

Mais ce rééquilibrage du rapport de force entre patrons et employés s'inscrit aussi dans la droite ligne de l'objectif que s'est officiellement fixé Pékin de rééquilibrer la croissance en dynamisant la demande interne. D'après une récente étude de Credit Suisse, les salaires pourraient augmenter, en moyenne, de 19 % par an en Chine au cours des cinq prochaines années, pour représenter, en 2015, 62 % du PIB, contre 50,5 % aujourd'hui.

gabriel grésillon

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mardi 7 décembre 2010

ENQUÊTE - Le renouveau religieux en Chine - Arnaud de la Grange


Le Figaro, no. 20637 - Le Figaro, mardi, 7 décembre 2010, p. 2

En quelques années, le nombre de croyants serait passé de 100 à 300 millions. Mais la religion est toujours tenue la bride courte par les autorités.

Si vous demandez à Ma Ying les raisons de sa récente immersion dans la foi chrétienne, n'attendez pas de discours lyrique sur une quelconque illumination, derrière un pilier d'église ou dans une aube glorieuse. Tout a commencé dans un café sale et froid de Pékin, par une rude matinée de l'hiver 2009. Cette jeune femme de 29 ans était foncièrement déprimée. « Je venais de quitter mon travail d'assistante, car mon patron me traitait avec brutalité, confie-t-elle. Je n'en pouvais plus d'être sous-employée, avec un salaire de misère, alors que je suis diplômée de l'université. » À la maison, ce n'était guère mieux, avec des parents lui reprochant sans relâche de ne pas être mariée, à son âge. « Les rapports humains sont trop rudes en Chine aujourd'hui, tout va trop vite, personne ne se soucie de personne », soupire-t-elle. Quand la serveuse du café lui a parlé de son groupe de prières, de l'écoute, de la chaleur qu'elle y trouvait, Ma Ying a tendu une oreille impatiente, puis s'est laissée glisser. « Pour la première fois de ma vie, j'ai trouvé des gens qui s'intéressent vraiment à moi, qui me traitent en égale », dit-elle aujourd'hui.

Lu Xia a embrassé une autre religion, mais son parcours est assez similaire, fait de quête de sens et de hasard. « Je ne connaissais pas le bouddhisme, et j'avais toujours pensé que c'était une sorte de superstition, dit cette jeune femme de 34 ans, directrice des ventes d'une entreprise d'électronique. Je n'avais rien compris. » Après une visite touristique au temple des Lamas, à Pékin, elle a acheté un livre dans une boutique voisine. « Désormais, tant dans ma vie professionnelle que personnelle, le bouddhisme m'aide à mieux résoudre mes problèmes avec les gens. Il m'a apporté la paix de l'esprit. »

Divinités locales

Même s'il est difficile d'en cerner les contours, on assiste aujourd'hui à un réel renouveau du sentiment religieux en Chine. Pour le révérend Chan Kim-Kwong, qui, depuis Hongkong, suit de près la situation des communautés protestantes sur le continent, « cette renaissance spirituelle est une évidence ». Il évoque deux vagues. La première, dans les années 1980, a touché essentiellement les régions rurales et côtières. Dans les années 1990, le mouvement a gagné les villes, atteignant notamment les jeunes, les intellectuels. « L'expansion la plus importante concerne les bouddhistes et les taoïstes, ainsi que tous les cultes traditionnels, qui honorent des divinités locales. »

À grands traits, le taoïsme séduit surtout à la campagne et dans les villes moyennes, le bouddhisme, la classe moyenne et le christianisme, les catégories plus aisées. Jusqu'à il y a peu encore, le chiffre officiel du nombre de croyants en Chine restait figé autour de 100 millions, soit moins de 10 % de la population. Mais de récentes études, reprises par la presse officielle, évoquent désormais le chiffre de 300 millions. À une question plus large, une étude montrait dernièrement que 85 % des sondés déclaraient avoir un sentiment religieux ou tout au moins croire au surnaturel.

« Aujourd'hui, le parti est bien plus fonctionnel qu'idéologique. Il offre aux gens la possibilité de progresser, de s'enrichir, c'est vrai, mais il n'est plus producteur de sens, de valeurs, poursuit le pasteur Chan Kim-Kwong, et la société a beaucoup changé. D'un modèle égalitaire communiste, on est passé à une société complexe, multistrate, très inégalitaire, et sans valeurs sociales claires aidant les gens à se comporter. » La foi, selon lui, aide ces « déboussolés » à gérer les incertitudes du futur. « Ils recherchent quelque chose de permanent, pour guider leur vie. » L'hypermatérialisme, qui s'expliquait par des décennies de privations, ne suffit plus à combler les esprits.

Conforter « l'harmonie sociale »

La quête proprement religieuse « ne représente qu'un aspect de la recherche spirituelle et culturelle qui marque la Chine aujourd'hui, explique dans son dernier livre * Benoît Vermander, jésuite sinologue qui enseigne à l'université Fudan, à Shanghaï. Les autorités elles-mêmes aiment distinguer entre la civilisation matérielle et la civilisation spirituelle. Si elles revendiquent toujours un monopole sur cette dernière, elles savent que ce monopole est aujourd'hui contesté ». Le « marché religieux », explique-t-il, fait sans doute partie d'un « marché du sens » plus large, dont « le nationalisme, les études nationales, le sport et l'art constituent d'autres expressions ».

La religion, donc, est tenue bride courte. Cinq religions sont reconnues officiellement : le bouddhisme, le taoïsme, l'islam, le catholicisme et le protestantisme, le christianisme étant ainsi décompté en deux confessions. Chacune d'elles est chapeautée par une organisation nationale, dirigée par de hauts cadres du parti. En ce sens, la Chine communiste s'inscrit dans le droit-fil de la tradition impériale. L'empereur se donnait le droit de dire quelle religion était orthodoxe ou non et d'en nommer les chefs. Plus que d'une question religieuse, bien sûr, il s'agit du problème majeur du contrôle de la société. « On peut accepter beaucoup de choses en Chine, à partir du moment où cela se fait sous la tutelle du parti », explique un jeune prêtre « souterrain ». Dès que les choses prennent trop d'ampleur ou s'autonomisent dangereusement, le bras séculier s'abat.

Même si elle est encore malmenée, la liberté religieuse a connu de réels progrès depuis trente ans, le pouvoir réalisant que l'exercice de la foi ne menaçait pas forcément le parti. Voire pouvait servir ses desseins. C'est ainsi qu'en 2007, et à plusieurs reprises depuis, le président Hu Jintao a affirmé que la religion pouvait aider à conforter « l'harmonie sociale ». L'an dernier, un immense congrès international bouddhiste a été organisé à Wuxi, non loin de Shanghaï. Et en juin dernier, de manière plus ludique, la province du Yunnan a organisé les premiers « Jeux religieux » de Chine. Pendant trois jours, un millier de moines bouddhistes, de nonnes taoïstes, d'imans, de pasteurs et de prêtres se sont affrontés dans des disciplines aussi diverses que l'athlétisme, le tennis de table, le badminton ou le tir à la corde.

Par sa connotation « occidentale », ou du moins étrangère, le christianisme occupe une place à part dans ce réveil religieux. Dans les années 1980 et 1990, être chrétien faisait « moderne ». Aujourd'hui, c'est un peu moins vrai. En revanche, ce qui attire beaucoup, c'est l'accent mis sur la communauté de « frères » et de « soeurs », notion que n'apportent ni le bouddhisme ni le taoïsme. Un soutien précieux, pour tous ceux dont la cellule familiale est bouleversée par la frénésie économique. « Le boom économique a divisé les gens en couches sociales et la religion restaure un sentiment d'égalité, poursuit le même jeune prêtre. La foi catholique apparaît aussi comme une voie pour apaiser les tensions et les contradictions si fortes de la société chinoise. Les notions de compassion et de pardon aident à mieux vivre l'arbitraire. »

Réseaux protestants très actifs

Le chiffre officiel de catholiques est de 5,7 millions, mais on estime leur nombre à au moins 12 millions. Les statistiques officielles évaluent à 16 millions les protestants, mais ils seraient entre 35 et 40 millions (certains parlent même de 70 à 90 millions). Les chrétiens formeraient donc entre 4 et 5 % de la population chinoise. Une chose est certaine, durant la dernière décennie, la communauté protestante a grandi beaucoup plus vite. « Ils sont plus actifs, plus dynamiques, et leur organisation en petites cellules est mieux adaptée, avance Anthony Lam, chercheur au Holy Spirit Study Center de Hongkong, et ils mettent l'accent sur la formation des laïcs, puis leur implication au quotidien dans les villages et les quartiers des grandes villes, auprès de petits groupes de 30 à 40 personnes. Ces réseaux vigoureux sont très adaptés à la société chinoise d'aujourd'hui ».

Pour Pékin, catholiques et protestants ne posent pas les mêmes défis, en termes de contrôle. Les missionnaires évangéliques, qui circulent avec bibles et dollars, sont un sujet de tracas pour les autorités. La hiérarchisation de l'Église catholique la rend plus facile à contrôler. Mais la centralisation romaine fait toujours planer la menace de « l'ingérence étrangère ». Le sujet est brûlant, avec la récente nomination d'un évêque à Chengde, sans feu vert papal, alors qu'un compromis sur le sujet tenait depuis 2006. Et la grande réunion nationale qui s'ouvre demain, pour donner de nouveaux chefs à la Conférence épiscopale et surtout à l'Association patriotique - l'organisation qui chapeaute l'Église officielle catholique sous contrôle du parti -, ne devrait pas arranger les relations entre le Vatican et Pékin.

Anthony Lam s'amuse à une comparaison avec les acteurs de la guerre civile en Chine. « L'Église catholique, c'est comme le Kuomintang, avec une hiérarchie très forte, de grands chefs, avance-t-il, alors que les églises protestantes, c'est plutôt le Parti communiste, avec de petits groupes de guérillas mobiles qui se suffisent à eux-mêmes. » Toute considération de transcendance mise à part, on sait qui fut le plus efficace...

* « L'Empire sans milieu », Éditions Desclée de Brouwer, 2010.

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DERNIER CHIFFRE - Réduction de la pauvreté dans les campagnes chinoises

La Croix, no. 38836 - Mardi, 7 décembre 2010, p. 17

Réduction de la pauvreté dans les campagnes. La Chine est dans le peloton de tête des pays les plus efficaces en matière de réduction de la pauvreté dans les campagnes sur les dix dernières années, selon un rapport diffusé hier par le Fonds international du développement agricole (Fida) de l'ONU. Le nombre de personnes extrêmement pauvres (disposant de moins d'un euro par jour) est passé de 365 millions à 117 millions.

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lundi 6 décembre 2010

ANALYSE - Un système de couverture sociale naît lentement en Chine


La Croix, no. 38835 - Lundi, 6 décembre 2010, p. 14

Portées par la croissance, de vastes réformes visant à améliorer la protection sociale sont mises en place. Un gigantesque chantier dans un pays de grandes disparités.

L'époque du « bol de riz en fer », qui voyait les entreprises d'État garantir emploi et couverture maladie à la population urbaine, est depuis longtemps révolue et, face à des inégalités croissantes, la Chine est contrainte d'inventer un nouveau système de sécurité sociale. Plusieurs lois ont été adoptées en ce sens, avec l'objectif annoncé d'assurer une couverture universelle à l'horizon 2011.

Mais le gouvernement doit composer avec un héritage administratif très morcelé. Encore aujourd'hui, les provinces, villes et comtés adaptent leur propre système aux grandes lignes tracées par le pouvoir central, provoquant de fortes disparités géographiques et socioprofessionnelles. Certains citadins bénéficient d'une couverture très correcte, notamment une partie des fonctionnaires, d'autres doivent se débrouiller seuls.

C'est notamment le cas en zone rurale. Jean-Charles Dehaye, expert au sein du projet européen de coopération pour la réforme de la sécurité sociale en Chine, relève que la « couverture sociale y repose essentiellement sur la solidarité familiale ». En ville, la situation est à peine meilleure : « 40 % de l'emploi n'est pas officiel et, en l'absence de contrat de travail, les employeurs ne cotisent pas. »

Les récentes lois, en particulier celle du 28 octobre dernier, visent donc à homogénéiser le système. Par exemple en instituant une solidarité à l'intérieur des provinces par mutualisation des cotisations. Les centres urbains plus riches devront aider les zones plus défavorisées. Par ailleurs, le cloisonnement des caisses empêchait jusqu'à présent les ouvriers migrants de transférer leurs cotisations dans leur province d'accueil. Des dizaines de millions de ces « mingongs » étaient ainsi privés de tout droit. Depuis cette année, il leur est théoriquement possible de conserver les acquis obtenus lors des précédents emplois.

Le gouvernement a adopté en 2009 des mesures de soutien du système de santé comme le relèvement du niveau des prestations et la hausse des aides en cas d'accident du travail. Un effort financier a également permis de moderniser les équipements hospitaliers et de créer de nouveaux centres de soins. Le gouvernement a promis de « créer 250 000 postes d'employés dans les services sociaux, soit un doublement des effectifs », complète Jean-Charles Dehaye.

Malgré cela, des iniquités perdurent. Par exemple, lors d'un accident du travail, à l'inverse de la France, c'est à la victime de prouver la responsabilité de l'employeur, ce qui, compte tenu de la fragilité de sa situation, apparaît souvent presque impossible. L'application de ces lois pose problème, les systèmes de contrôle restant défaillants. Ainsi, si la nouvelle législation oblige tout employeur à formaliser un contrat de travail, donc à cotiser, les moyens pour l'y contraindre sont quasi inexistants. De puissantes résistances se dressent localement : « Une ville comme Shanghaï, qui est très en avance sur le reste du pays, n'est vraiment pas enthousiaste à l'idée de mutualiser les caisses. »

Le mode de financement des hôpitaux, qui doivent assumer seuls 90 % de leurs frais de fonctionnement, comporte de nombreux effets pervers. Pour viabiliser leur budget, « ils augmentent les marges sur la vente des médicaments, développent des services VIP réservés aux meilleurs payeurs, et surtout se financent grâce à "l'argent gris" », des enveloppes d'argent liquide sans lesquelles la qualité de la prise en charge du patient devient très défaillante.

Enfin, les mentalités évoluent difficilement. Car, « globalement, les Chinois sont de grands épargnants et préfèrent compter sur leurs propres ressources, puisqu'ils ne croient pas à l'idée d'une sécurité sociale mutualisée ». Pour faire accepter ses réformes, le pouvoir a donc intégré à son système de cotisation une réserve de fonds destinée au seul assuré social. Cette méfiance populaire fait d'ailleurs le bonheur de certaines compagnies d'assurances privées, qui peuvent compter sur une classe moyenne de plus en plus riche pour vendre leurs polices.

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