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mardi 11 octobre 2011

OPINION - La Chine, la France, l'honneur - Guy Sorman

Le Figaro, no. 20897 - Le Figaro, lundi 10 octobre 2011, p. 18

Tout en saluant la tenue d'une exposition des oeuvres de la femme du dissident chinois Liu Xiaobo, l'essayiste regrette que la France ne lui réserve pas un meilleur accueil. La civilisation chinoise renaît au monde grâce à des artistes audacieux comme Gao Xingjiang, Ai Weiwei, Liu Xia. Loin de comprendre combien ces créateurs sont l'honneur de la Chine, le gouvernement de Pékin les écrase et le gouvernement français les ignore. Gao, Prix Nobel de littérature, vit à Paris, en exil, interdit de séjour dans son propre pays qu'il a si richement évoqué dans La Montagne de l'âme. Ai Weiwei, enlevé par la sécurité chinoise, incarcéré deux mois au secret, vit maintenant en liberté surveillée à Pékin, interdit de parole. Liu Xia, peintre et photographe - figure emblématique de la scène artistique chinoise - a « disparu », depuis janvier 2011 : on suppose qu'elle est incarcérée à son domicile, coupée du monde.

Un écrivain, un sculpteur, une photographe menaceraient-ils la « sécurité » de la Grande Chine ? Telle est l'accusation, évidemment démesurée, du Parti communiste chinois. Ces artistes ont en commun, il est vrai, de s'exprimer dans les marges, de puiser leur inspiration dans le peuple, son histoire, ses souffrances : ils ne sont ni réalistes ni socialistes puisqu'ils ne sont en somme que des artistes.

Le gouvernement chinois, à cet égard, ne nous surprend guère : tout art est subversion dans un régime autoritaire, rien de nouveau sous le soleil rouge. Avec tout de même, dans le cas de Liu Xia, un vice supplémentaire car le régime de Pékin ne lui attribue pour seul crime que d'être l'épouse de Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix. Liu Xia n'a jamais rien écrit ou dit qui touche à la politique ni à la démocratie. Mais elle est mariée avec celui qui a osé recourir au droit de pétition, inscrit dans la Constitution chinoise et demandé qu'un débat s'ouvre sur l'avenir démocratique de la Chine. Coupable à ce titre, elle n'a jamais été autorisée à exposer ses travaux en Chine (on ne connaît ses photos que postées sur Internet), sera parmi nous, pas elle mais ses oeuvres, en France, au Musée de Boulogne-Billancourt, à partir du 19 octobre. Ce sera une première mondiale : nous verrons enfin les tirages originaux, exfiltrés de Chine, de photographies abstraites et symboliques, aussi réputées qu'inconnues jusque-là.

On s'attendrait, le service minimum, que le ministre de la Culture français inaugure cette exposition, s'incline devant la renaissance de l'art en Chine et témoigne de son soutien envers une artiste incarcérée. Sa présence témoignerait de l'honneur de la France, du sien et de la Chine vraiment nouvelle. Mais Frédéric Mitterrand, convié par le député maire de Boulogne-Billancourt, Pierre-Christophe Baguet (UMP), ne viendra pas. Serait-il trop occupé à inaugurer quelques chrysanthèmes académiques ? Caché derrière son « emploi du temps trop chargé » on sait bien que le ministre redoute d'offenser Pékin. Les dirigeants chinois ne vont-ils pas mal le prendre ? Ne seront-ils pas tentés de nous acheter une centrale nucléaire en moins dans le cas où le ministre de la Culture obéirait à sa conscience plutôt qu'à des ordres que nul ne lui a donnés, pas plus à Pékin qu'à Paris ? Nicolas Sarkozy, envers la Chine, est plus clair que Frédéric Mitterrand : en avril 2011, inaugurant la nouvelle ambassade de France à Pékin, on l'a entendu souligner combien les relations franco-chinoises étaient amicales et que, bien évidemment, la France défendrait auprès des Chinois nos valeurs démocratiques.

Frédéric Mitterrand et d'autres dignitaires qui lui ressemblent seraient-ils restés à l'heure chiraquienne quand la « diversité culturelle » conduisait nos gouvernements à louer le despotisme oriental ? Mais à la fin des temps, ce qui restera de la Chine, ce seront les créations de Gao, Ai Weiwei et Liu Xia : Liu Xia emprisonnée mais qu'il faut imaginer heureuse car elle apprendra peut-être, toute prison murmure, qu'en France, son oeuvre, enfin, est connue et reconnue. Ceux qui verront cette exposition découvriront que la Chine renaissante vit dans ces photos, bien plus que par les objets indifférenciés que les usines chinoises déversent sur le marché mondial. Liu Xia est l'honneur de la Chine : ceux qui ne le comprennent pas, ne savent pas ce qu'est ni l'honneur, ni la Chine.

PHOTO - A journalist lifts up his camera over the fence to shoot a footage outside the residential compound where Liu Xia, the wife of Nobel Peace Prize winner Liu Xiaobo lives in Beijing, China, Friday, Dec. 10, 2010. China tightened a wide-ranging clampdown on dissidents and blocked some news websites Friday, hours ahead of the awarding of the Nobel Peace Prize to imprisoned democracy activist Liu Xiaobo.

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

lundi 3 octobre 2011

Ai Weiwei met la Chine à nu - Philippe Grangereau

Libération - leMag, samedi 1 octobre 2011, p. MAG_4

Enlevé par la police en avril, l'artiste provocateur a disparu pendant 81 jours. Relâché mais sous surveillance, il poursuit ses actions de «subversion» contre Pékin.

A Caochangdi, village de la banlieue de Pékin coincé derrière le cinquième périphérique, un canevas de ruelles boueuses peuplées d'ouvriers migrants ceinture un quartier huppé de galeries d'art en béton brut. C'est ici qu'habite Ai Weiwei, concepteur du célèbre stade olympique en «nid d'hirondelle» des JO de 2008. Plusieurs caméras de surveillance sont braquées sur l'enceinte, un grand carré de briques enlaçant un labyrinthe de bâtiments aux lignes sobres qui fait songer à un cloître. La ressemblance s'arrête là.

Un grand «Fuck» en lettres vertes accueille les visiteurs. Sur les tables traînent des piles de photos de gens nus alignés contre un mur blanc, les bras levés. Presque une marque de fabrique pour Ai Weiwei, qui invite pratiquement tous ses visiteurs à se déshabiller devant son appareil photo. Cette fascination singulière lui est venue dans l'East Village à New York, où il a vécu pendant douze ans. L'un des ses amis, Bei Ling, se souvient de sa rencontre avec lui, en 1988. «Il avait une tignasse ébouriffée et un gros manteau molletonné de l'armée chinoise. Chaque fois qu'on lui présentait un inconnu, il finissait par lui demander avec un sourire timide, en rougissant même : "Allez, on se met à poil ensemble ! On est à New York, non ?"» Ai, qui s'est lui-même photographié dans le plus simple appareil devant le World Trade Center, a engrangé une collection. Dans une interview accordée l'hiver dernier à une documentariste chinoise - à qui il a fait son habituelle proposition -, il explique vouloir sublimer la vérité et la transparence. Mais comme tout ce que fait Ai Weiwei, l'allégorie est, in fine, politique : «Le gouvernement chinois est-il lui aussi capable de se mettre à nu ?»

Il y a longtemps qu'il a décidé de s'en prendre à l'autorité en général et à la dictature chinoise en particulier. Dans un de ses clips postés sur le Web, une dizaine d'individus écrivent sur un tableau d'école : «Patrie, nique ta mère !» Il «nique» aussi, dans ses photos insolentes et un tantinet potaches, le Comité central du PCC, le portrait de Mao, la Maison Blanche, la tour Eiffel... Ses clichés de jeunesse s'inspirent beaucoup de Marcel Duchamp et de sa Joconde moustachue sous-titrée «LHOOQ».

Plus mûres, ses dernières oeuvres opèrent une sorte de transmutation de la subversion en art. En 2010, à la Tate Gallery de Londres, il a semé sur le sol des millions de graines de tournesol en porcelaine, toutes fabriquées à la main, que le visiteur était invité à faire crisser sous ses pieds. Pour symboliser la profusion de vies chinoises sacrifiées dans l'indifférence.

Pour l'artiste, Internet démocratisera la République populaire. Twitter, dont il a fait son médium, est pour lui, en Chine, équivalent à «une bougie dans une pièce obscure». Tous ceux qui savent contourner la censure du microblog américain s'y retrouvent. «Si vous n'exigez pas le respect de vos droits les plus élémentaires, qu'est-ce qu'il vous reste ?» plaidait Ai Weiwei sur Twitter au printemps, alors que la répression s'intensifiait contre les artistes, les avocats et les démocrates.

«Soupçons de fraude fiscale, bigamie...»

Jusqu'alors miraculeusement protégé par sa renommée, il se demandait quand tomberait le couperet. En avril, au guichet de contrôle des passeports de l'aéroport de Pékin, alors qu'il s'apprêtait à se rendre à Hongkong, des policiers l'ont arrêté. L'artiste a été coiffé d'une cagoule noire, conduit dans un lieu secret, puis dans un autre. Pendant quatre-vingt-un jours, sa famille ignorait où il était détenu. Il «n'a pas correctement rempli les procédures de départ», ont d'abord affirmé les autorités pour justifier sa disparition, avant d'invoquer des soupçons de «fraude fiscale», de «pornographie» et de «bigamie» (marié, il a un enfant d'une de ses ex-collaboratrices). Il a été relâché au bout de trois mois, et aucun chef d'accusation n'a été retenu contre lui. Ai doit peut-être cette clémence toute relative à l'intercession pugnace de diplomates allemands (il est très célèbre outre-Rhin) auprès des autorités chinoises.

Néanmoins, il reste toujours «placé sous enquête», privé de son passeport. Il lui est interdit de quitter Pékin et d'accorder des interviews à des journalistes étrangers. S'il s'exprimait, la police en civil pourrait de nouveau le faire «disparaître». Et s'il ne parle pas, le même sort l'attend peut-être. Autant parler. Tel un oiseau testant le périmètre de sa cage, il a rompu le silence total qui lui est imposé pour émettre quelques tweets sarcastiques, se présentant comme un «aficionado de pornographie soupçonné de fraude».

Repli tactique

Fin août, il est allé un peu plus loin en évoquant sa détention extrajudiciaire dans le magazine américain Newsweek : «Dans ces lieux, rien ne vous est familier. Vous êtes totalement isolé. Vous ne savez pas combien de temps vous resterez et vous êtes persuadé qu'ils peuvent tout vous faire. C'est pour vous une certitude, rien ne vous protège. Pourquoi suis-je là ? Vous perdez la notion du temps, vous devenez presque fou. C'est très dur, même pour ceux qui ont des convictions. [...] Pour vous en faire une idée, lisez le Château de Kafka.»

Cet article a déchaîné la colère de la police politique, qui continue de lui rendre des visites peu amicales tous les deux ou trois jours. Ses propos sont mille fois plus feutrés que naguère, quand il ne réclamait rien moins que la liberté de la presse et condamnait publiquement «le régime totalitaire». Mais aujourd'hui, un repli tactique s'impose. «L'épreuve qu'il vient de subir a été insupportable», confie un proche de l'artiste. Il a perdu une dizaine de kilos en détention, qu'il a repris depuis. Au début, il a donné du fil à retordre à ses geôliers. En voici un exemple : L'interrogateur (arrogant) : «Vous êtes un artiste, c'est bien, très bien. Vous savez, j'apprécie l'art moi aussi. J'aime bien Van Gogh et...». Ai Weiwei : «Ah bon. Savez-vous de quel pays est originaire Van Gogh ?» L'interrogateur (embarrassé) : «Hum... bien sûr que je le sais... [après un long silence] ...mais je ne vous le dirai pas. - «Ah, bien, je vais faire comme vous alors : quand vous me poserez des questions, même si je sais, je ne répondrai pas.»

Ce petit jeu n'a pas duré, le travail de policier en Chine requérant un personnel remarquablement dépourvu du sens de l'humour. Placé dans des cachots de quelques mètres carrés équipés de caméras et éclairés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, Ai devait se tenir silencieux et immobile en position assise et le dos droit. Il était surveillé jour et nuit par deux officiers de police en uniforme qui se maintenaient à deux pas de lui, au garde-à-vous, les hanches creusées et le corps raidi. La paire de soldats scrutait son prisonnier jusque dans les toilettes et lorsqu'il dormait. Pendant son sommeil, ses mains devaient rester à plat sur la couverture. Pour chaque geste, même se gratter la tête, une permission devait être sollicitée en criant «au rapport !». Un médecin venait l'ausculter tous les jours dans un but mystérieux.

«On va détruire ta réputation»

Ses cinquante interrogatoires avaient pour but de forger un dossier qui tiendrait devant un tribunal. Les policiers lui ont annoncé qu'il était passible de dix ans de prison pour «incitation à la subversion du pouvoir de l'Etat», mais qu'en raison de sa notoriété, mieux valait pour l'image du pays lui mettre sur le dos un crime de droit commun. «Tu as critiqué le gouvernement. [...] On va détruire ta réputation, mais sans utiliser l'argument politique.» Ils l'ont interrogé sur des devises étrangères qu'il aurait «changées illégalement» pour payer les architectes suisses avec qui il collabore : un crime passible de sept ans de prison. Mais les commissaires se sont principalement penchés sur son implication dans les appels à manifester lancés en février par le «mouvement du jasmin» chinois.

Chaque ligne de ses écrits sur Twitter a été passée au crible. Ses interrogateurs avaient de quoi faire. Exemples choisis (1) : «Les Chinois d'aujourd'hui se doivent de résister pacifiquement au pouvoir, ne serait-ce que pour laver la honte d'avoir toléré la dictature pendant tant de générations» (17 décembre 2009); «Ce pays considère comme ses ennemis ceux qui disent la vérité, ceux qui pensent de manière indépendante, ceux qui osent s'exprimer et ceux qui n'ont pas peur.» (28 mars 2010). Et le même jour : «Le mensonge et la violence sont les deux piliers de la dictature, quoique le mensonge est en soi aussi une forme de violence.»«Vous vous placez au-dessus des lois, vous pouvez mettre un dissident à mort ou le faire disparaître, vous vous maintenez au pouvoir par la terreur et le mensonge, vous dissimulez, manipulez, extorquez et pillez, et vous n'avez même pas le cran d'avouer que vous êtes des mafieux» (16 avril 2010).

Plusieurs assistants de l'artiste ont eux aussi été arrêtés. L'un d'eux, Liu Zhenggang, en a fait une crise cardiaque. Hospitalisé d'urgence dans un établissement militaire, il a été ranimé de justesse. Ai, pour sa part, a raconté qu'il avait eu l'impression d'être broyé par une machine : «Du temps de Mao, on savait que c'était lui qui donnait les ordres. Aujourd'hui, le châtiment n'est plus infligé par un dictateur ni même un groupe de dirigeants, mais par une mécanique infernale autonome, un rouleau compresseur inexorable.» Les cachots du KGB chinois n'étaient pas vraiment un dépaysement pour lui. Il a passé les dix-sept premières années de son existence en relégation dans le lointain Xinjiang, à la frontière soviétique. Son père, le célèbre poète Ai Qing (que François Mitterrand avait fait commandeur des Arts et des Lettres en 1985), y avait été exilé avec sa famille par Mao pour être «rééduqué». La rééducation consistait à nettoyer les toilettes du camp de travail. Le poète a tenté plusieurs fois de se suicider. Pendant la Révolution culturelle, ce fut pire : toute la famille a dû vivre dans une caverne de terre en lisière du désert de Gobi.

Traducteur facétieux

Au dénuement succédera l'exubérance. De retour à Pékin après la réhabilitation de son père, Ai étudie le cinéma aux côtés de Chen Kaige et Zhang Yimou, puis rejoint en 1979 «les Etoiles», le premier groupe d'artistes rebelles de l'après-Mao. Deux ans plus tard, il s'exile à Philadelphie, puis à New York. Il abandonne vite les études d'art qu'il a entamées pour vivre dans l'East Village - parmi les poètes, les junkies, les voleurs, les musiciens, les punks, les bouddhistes... - «sur le cratère du volcan», comme il dit. Il manifeste avec la Civil Liberties Union contre la première guerre du Golfe, pour le droit des homosexuels. Quand il est fauché, il se refait au black-jack dans les casinos d'Atlantic City.

A New York, le sous-sol où il habite devient un passage obligé. Un jour, il doit à contrecoeur interpréter une conférence entre Allen Ginsberg, éminent écrivain de la beat generation, et le très sérieux poète chinois Bei Dao. «Quel est le sens profond de ta poésie ?» demande Ginsberg au poète. Ai Weiwei traduit : «Qu'est-ce qu'il y a de profondément sexuel dans ta poésie ?» Interloqué, le prude Bei Dao explique que le sexe est étranger à ses oeuvres, mais l'interprète traduit : «Le sexe est un élément essentiel pour moi, tout est sexuel.» Le regard de Ginsberg s'illumine alors : «Comment abordes-tu cet élément sexuel ?» Selon Bei Ling, qui rapporte cette scène, Ai Weiwei a fait durer le quiproquo, en affichant un air tout ce qu'il y a de plus sérieux...

«Fuck» devient sa devise

Après ce marivaudage avec la liberté individuelle occidentale, retour en Chine, en 1993, au chevet de son père malade. Nouveau départ et choc des cultures. «Fuck» devient sa devise. Beaucoup apprécient la photo de son majeur dressé sous le portrait géant de Mao, et celle de Lu Qing, son épouse, soulevant sa jupe sur Tiananmen. A cette époque, il reste un obscur iconoclaste, comme il en existe beaucoup à Pékin. Le pouvoir les tolère à condition qu'ils ne parlent pas et ne vendent leurs oeuvres qu'aux étrangers.

La communauté étrangère de Pékin encourage d'ailleurs les bravades politiques de ces artistes et pseudo-artistes en achetant leurs oeuvres les plus osées. En 2000, à Shanghai, Ai organise une exposition alternative de cinquante «avant-gardistes» intitulée en chinois «Bu hezuo» («non-coopération») et en anglais «Fuck off». La police fait vite fermer la galerie.

Peu après, Ai s'improvise architecte et s'enrichit en réalisant une soixantaine de projets. Le stade olympique qu'il conçoit avec les architectes suisses, Herzog et de Meuron, est un tournant. Avant même son inauguration, il renie publiquement l'oeuvre, pour dénoncer «l'ouverture factice» des Jeux olympiques de 2008. Cette année-là, la terre tremble au Sichuan (80 000 morts). Ai est indigné par le black-out officiel imposé sur le décompte des enfants écrasés par l'effondrement de leurs écoles, dont la construction a été bâclée par les autorités locales. Il organise un «mouvement civique» de collecte des identités des petites victimes. Grâce aux 200 volontaires qui se présentent, il en identifie 5 212.

Camper sur le cratère du volcan

Sans surprise, ces volontaires sont harcelés et emprisonnés par le parti - qui a pour principe de ne jamais reconnaître ses erreurs. Ai se rend au procès de l'un d'eux en qualité de témoin : il est enfermé dans un hôtel au moment de l'audience et frappé par un policier. Il fera soigner en Allemagne une commotion cérébrale qui aurait pu lui être fatale. La police ferme ses blogs, mais il se rabat sur Twitter. Sa technique de confrontation est simple : faire comme si la Chine était un Etat de droit, pour prouver que ce n'en est pas un.

La surenchère policière continue avec l'installation de caméras de surveillance devant chez lui, et la destruction, en 2010, d'une galerie d'art qu'il venait à peine de bâtir à Shanghai. Disparitions, envoi en camp de travail et en prison : la répression du mouvement du jasmin chinois de février 2011 se fait au bulldozer, mais Ai en réchappe pendant quelques mois. Par processus d'élimination, il devient le symbole d'une mouvance démocratique que le pouvoir s'efforce d'étouffer le plus silencieusement possible.

A ses amis qui l'exhortent d'en faire moins, Ai répond que «le danger n'est réel qu'à l'instant où le couperet touche la peau du cou». Comme à New York, il campe sur le cratère du volcan. Quelques semaines avant sa disparition à l'aéroport de Pékin, l'un des policiers qui le surveillent lui avait fait discrètement une proposition : «Si tu arrêtes tes provocations, on peut te promouvoir député... Nous avons ce pouvoir-là.» Ai évoque non sans fierté cette anecdote. Il a bien sûr refusé : «Décidément, on me connaît bien mal. Je suis un rebelle. Mon père me le disait déjà tout petit. C'est dans ma nature.» Une fois de plus, il a contraint le pouvoir à se mettre à nu.

(1) Les caractères chinois permettent des tweets plus longs que l'alphabet latin.

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mardi 30 août 2011

Le dissident Ai Weiwei fustige le régime communiste

La Croix, no. 39059 - Monde, mardi 30 août 2011

Pékin est une capitale kafkaïenne, un « cauchemar permanent » qui broie les pauvres et aliène ses habitants, dénonce l'artiste chinois Ai Weiwei dans un texte publié cette semaine par le magazine américain Newsweek. « Pékin est constituée de deux villes. L'une est formée de pouvoir et d'argent. Des gens qui se fichent de leurs voisins. L'autre ville est celle du désespoir. Je vois des gens dans les autobus et je ne vois aucun espoir dans leurs yeux », écrit Ai Weiwei, récemment détenu au secret pendant trois mois. Ce texte risque de lui attirer à nouveau les foudres du régime communiste.

PHOTO - BREGENZ, AUSTRIA - JULY 15: Models of Bejing olympic stadium are displayed during the opening of an exhibition that focuses on the architectural work of the Chinese artist, Ai Weiwei, at Kunsthaus Bregenz on July 15, 2011 in Bregenz, Austria. Chinese authorities have released Ai Weiwei from detention though have thus far refused to grant him permission to travel.

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mardi 16 août 2011

Sorti de prison en juin, Ai Weiwei fait un retour remarqué sur Twitter

Le Monde - International, lundi 15 août 2011, p. 4

Libéré le 22 juin après 81 jours de détention, le dissident chinois Ai Weiwei a marqué son retour " en ligne " dans un message détonnant sur Twitter, mardi 9 août : " Si vous ne prenez pas la parole en faveur de Wang Lihong et Ran Yunfei - un autre militant emprisonné libéré par surprise... le soir même - , non seulement vous êtes incapable de défendre toute idée de justice et d'équité, mais vous n'avez aucun respect pour vous-même ! ", a-t-il assené, malgré les consignes de se tenir tranquille. Le même jour, la version anglaise du quotidien chinois Global Times publiait la première " interview exclusive " d'Ai Weiwei, pourtant interdit de presse chinoise. Un drôle de scoop, semblant davantage destiné à sauver la face du régime qu'à recadrer l'enfant terrible : Ai Weiwei y admet qu'il a été entraîné dans " le tourbillon de la politique ", mais que " nous vivons dans une société politisée... Je ne cesserai jamais de me battre pour les injustices... " Puis reconnaît que " renverser le régime au moyen d'une révolution radicale n'est pas la bonne manière de résoudre les problèmes de la Chine " et que " le plus important est un système démocratique et scientifique " - l'antienne du régime.

Depuis cet entretien, les proches d'Ai Weiwei révèlent des détails de sa détention. Selon l'un d'entre eux, qu'a rencontré le Monde, sa cellule mesurait moins de 9 m2, avec WC et douche. Il était surveillé et observé jour et nuit par deux gardes en uniforme et devait dormir les mains hors du drap. Pas de sorties, sauf pour les interrogatoires - une cinquantaine. Il pense avoir marché 15 km certains jours dans sa cellule. L'endroit était une prison VIP - sans luxe. Un matelas creux, à même le plancher, dont " on sentait les ressorts ".

Surpris d'être libéré

Il fut toutefois soumis à une attention médicale permanente, et correctement nourri. Seule petite victoire sur ses geôliers : avoir obtenu, à force d'arguments, des cintres pour sécher son linge, qu'il a emportés en souvenir. " Il a bien résisté psychologiquement ", avance notre interlocuteur, " même s'il a été très surpris d'être libéré ! "

En revanche, l'artiste est choqué par le traitement plus dur subi par les quatre autres personnes arrêtées et libérées en même temps que lui - son associé, l'architecte Liu Zhenggang, le journaliste Wen Tao, son comptable, et enfin son cousin et chauffeur. Dans un autre message sur Twitter le 9 août, Ai Weiwei a révélé que Liu Zhengang avait eu une crise cardiaque en détention. Selon une personne qui l'a rencontré récemment, c'est " un homme broyé, avec le regard vide ". Liu Zhenggang eut constamment les pieds attachés, même à l'hôpital. Le chauffeur d'Ai Weiwei dut, lui, rester en position assise la journée, et allongé la nuit - les fers aux pieds.

La plupart des interrogatoires qu'a subis Ai Weiwei portaient sur ses déclarations sur Internet et ses faits d'armes d'artiste et d'activiste. On l'a prévenu qu'il écoperait de dix ans de prison " pour subversion ". et d'une amende pour évasion fiscale de 30 millions de yuans (3,3 millions d'euros). Mais depuis sa libération, les policiers exigent... 13 millions de yuans. Mais Ai Weiwei réclame une procédure, des preuves. Récemment, les policiers ont rapporté à l'artiste tout le matériel confisqué - même de l'argent dans un coffre-fort. " C'est comme si on laissait l'affaire s'estomper. L'évasion fiscale avérée, ils sont coincés : Ai Weiwei peut reprendre son militantisme. A l'inverse, s'ils l'accusent de subversion, ils savent qu'ils doivent assumer ", dit un proche.

B. Pe.

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mardi 9 août 2011

Ai Weiwei brise le silence imposé par Pékin - Céline Zünd


Le Temps - International, mardi 9 août 2011

Libéré sous caution le 22 juin, l'artiste chinois fait son retour sur Internet après un mois de mutisme.

L'artiste Ai Weiwei, libéré sous caution le 22 juin après quatre-vingt-un jours de détention, sort enfin de son silence. Il a fait sa première apparition sur Google?+, un réseau social conçu par la société américaine du même nom. Sur son profil, un autoportrait, torse nu, avec cette phrase: «Voici une preuve de vie.» Une preuve aussi que l'artiste n'a pas perdu son sens de la dérision. «Passionné de pornographie et évadé fiscal suspecté»: c'est ainsi qu'il se décrit, en référence aux charges retenues contre lui par la police, qui affirme avoir relâché l'artiste pour sa «bonne conduite» et parce qu'il aurait confessé ses crimes économiques. En quelques jours, il capte plus de 16 000 internautes sur ce réseau social dont l'accès est limité en Chine.

Quelques jours plus tard, Ai Weiwei fait son retour sur Twitter, où il a rassemblé plus de 95 000 «suiveurs» dans le monde. Il donne d'abord des nouvelles de son poids. «Dîner 10 raviolis, 3 kg regagnés», écrit-il dimanche. Puis il poste une photographie de deux pieds nus sur une balance indiquant 97 kilogrammes. A sa libération, Ai Weiwei était réapparu très amaigri. Dans de nouveaux tweets lundi soir, il évoque sa détention, qu'il qualifie d'«illégale».

L'arrestation de l'artiste en vue sur la scène internationale avait provoqué une vague de protestation, alors que ses oeuvres étaient exposées dans plusieurs musées dans le monde, dont deux en Suisse. Peu après sa libération, Ai Weiwei avait signalé aux journalistes qu'il n'était pas autorisé à parler aux médias. Mais, début août, le quotidien hongkongais Apple daily, interdit sur le continent, publiait des révélations de l'artiste sur ses conditions de détention. «J'ai perdu tout contact avec le monde extérieur et j'ai été plongé dans un monde d'obscurité, raconte-t-il. J'ai eu peur que mon existence ne se fane silencieusement; personne ne savait où je me trouvais, et personne ne l'aurait jamais su. J'étais comme une graine de soja tombée sur le sol, qui aurait roulé jusqu'à une crevasse, dans un coin. Incapable de produire un seul son, je serai oublié à jamais.»

Pendant ses jours de détention, Ai Weiwei a subi 52 interrogatoires par la police. Tous les matins, il était réveillé à 6h30. Il était constamment surveillé dans sa minuscule cellule éclairée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avait raconté un peu plus tôt au Washington Post sa soeur, Hao Ge.

Ai Weiwei pourrait quitter la Chine pour s'installer dans la capitale allemande. L'Université des arts de Berlin (UDK) lui avait proposé un poste de professeur invité avant sa détention, une offre qu'il a acceptée, a indiqué mi-juillet l'institution berlinoise dans un communiqué de presse. Pas sûr toutefois qu'il puisse s'envoler. Ai Weiwei est sous enquête pour une année. Il a l'interdiction de quitter Pékin sans autorisation. Avant d'être arrêté, l'artiste avait déjà évoqué son intention d'ouvrir un studio à Berlin, pour faire de cette ville sa base européenne.

© 2011 Le Temps SA. Tous droits réservés.

vendredi 24 juin 2011

L'artiste chinois Ai Weiwei relâché sous caution - Brice Pedroletti

Le Monde - International, vendredi 24 juin 2011, p. 6

Remis en liberté après un peu moins de trois mois de captivité, l'artiste chinois Ai Weiwei a regagné sa résidence de Caochangdi, le village d'artistes de Pékin, mercredi 22 juin, au soir. Il a indiqué à la petite foule de journalistes venus l'attendre qu'il était heureux d'être de retour mais qu'il ne pouvait s'exprimer, car libéré sous caution. La caution est d'une durée d'un an et " durant cette période, Ai Weiwei fait toujours l'objet d'une enquête. Il n'a pas le droit de sortir de sa résidence sans permission ", a précisé jeudi le porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères.

Connu en Chine bien que privé de droit de cité dans la presse chinoise depuis 2009, Ai Weiwei a été relâché, a indiqué mercredi une dépêche de l'agence Xinhua citant la police de Pékin, grâce à " sa bonne conduite " et au fait qu'il a " confessé ses crimes d'évasion fiscale ". Les autorités avaient déjà fait savoir que le militant était soupçonné de " crime économique ".

" Il semble qu'il doive rembourser et payer une amende, mais qu'il n'y ait pas de responsabilité pénale ", explique au Monde l'avocat Liu Xiaoyuan, un proche de l'artiste. Selon le spécialiste américain du droit chinois, Jérôme Cohen, le dispositif de liberté sous caution est un moyen pour les autorités de " sauver la face et mettre un terme à des cas controversés où il apparaît peu raisonnable et peu nécessaire de poursuivre le suspect ", écrit-il sur le blog de -l'Asia Law Institute de l'Université de New York. M. Cohen fait remarquer que Ai Weiwei n'a jamais été formellement accusé de quoi que ce soit.

Sa mise au secret, le 3 avril, alors qu'il allait prendre l'avion pour Hongkong, avait provoqué une vague d'indignation à travers le monde, tant il était évident que l'agitateur en chef de la Toile chinoise indisposait le régime. En Chine, toute expression de soutien au militant, dont les coups d'éclat lui ont valu des dizaines de milliers de fans sur Internet, a été sévèrement réprimée. Il est difficile de prédire la marge de liberté dont bénéficiera dorénavant ce fervent utilisateur des réseaux sociaux en ligne : les activistes chinois subissent des punitions plus sévères chaque fois qu'ils " récidivent ".

Venue couronner une vague de répression des militants des droits civiques, dans le contexte des révoltes arabes, l'arrestation de l'artiste avait provoqué un certain malaise à Pékin, le durcissement du régime étant ressenti par beaucoup comme contre-productif.

Depuis, la police politique est un peu plus prudente. La presse libérale a haussé le ton. Et des voix s'élèvent désormais jusque dans les médias du parti pour défendre une vision moins répressive de la société. Cette riposte douce, sur un ton conciliateur et pédagogue, aurait-elle porté ses fruits ? La libération d'Ai Weiwei tombe en tout cas à point nommé. Le premier ministre Wen Jiabao, la figure la plus libérale du régime, doit se rendre à partir du 24 juin en Angleterre et en Allemagne, les deux pays européens qui avaient critiqué l'arrestation de l'artiste avec le plus de vigueur.

Brice Pedroletti

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

jeudi 16 juin 2011

Anish Kapoor, porte-voix d'Ai Weiwei


Libération - Culture, jeudi 16 juin 2011, p. 26

Initiative . Le sculpteur boycotte une expo prévue en 2012 à Pékin

Le sculpteur britannique d'origine indienne, Anish Kapoor, a annulé mardi une exposition prévue en Chine afin de protester contre «la détention de l'artiste chinois Ai Weiwei», a déclaré son porte-parole au magazine britannique The Art Newspaper.

Le British Council avait demandé au sculpteur de préparer une exposition au musée national de Chine, à Pékin, dans le cadre du festival «UK Now», programmé en 2012. Présent à Paris pour la présentation de son installation Leviathan - qui remporte actuellement un vif succès au Grand Palais - Anish Kapoor avait alors exprimé son indignation contre les autorités chinoises.

Ai Weiwei, 53 ans, a été arrêté le 3 avril à Pékin alors qu'il tentait de se rendre à Hongkong, pour rejoindre ensuite l'Allemagne. Les autorités l'accusent de «crime économique». Il est détenu au secret depuis un mois. Ai Weiwei, qui a participé à la conception du célèbre «nid d'oiseau», le stade des jeux Olympiques de Pékin en 2008, s'est souvent heurté au pouvoir en le critiquant vertement ou en défendant des causes humanitaires.

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jeudi 9 juin 2011

ANALYSE - Soif de participation politique et débat sur la réforme - Brice Pedroletti


Le Monde - Analyses, jeudi 9 juin 2011, p. 20

Soif de participation politique et débat sur la réforme en Chine

La Chine va-t-elle s'engager sur le chemin de la réforme politique, et partant, d'une transition démocratique ? La question peut paraître saugrenue au regard de la répression qui s'est abattue ces derniers mois sur les militants les plus engagés de la société civile, comme l'artiste Ai Weiwei et plusieurs avocats connus.

Pourtant, soit que l'hystérie policière a fait long feu, soit qu'elle a galvanisé la contestation, la maison Chine est loin d'être apaisée. Au contraire. Les cadavres sortent des placards. Celui de Mao par exemple, dont l'économiste Mao Yushi, intellectuel contestataire au long cours, qui n'a aucun lien de parenté avec le Grand Timonier, a dénoncé les crimes dans un brûlot publié fin avril par le site d'information Caixin. Il est temps, écrit-il, d'en faire un " être humain ordinaire ", et non plus un dieu.

Il fallait oser, par les temps qui courent. Depuis, les néomaoïstes tentent de le faire taire, donnant en spectacle leur idolâtrie désuète. Autre signe dissonant dans un régime qui a longtemps donné l'apparence du consensus au sommet, Le Quotidien du peuple, l'organe du Parti communiste, a publié en mai une série d'éditoriaux d'un ton nouveau. Ce sont des plaidoyers pour une vision " desidéologisée " des affaires publiques, où dominerait le respect de la pluralité et du droit d'expression. Sur le terrain de l'action civique, le sociologue Yu Jianrong, académicien, peintre, documentariste, a remplacé Ai Weiwei comme agitateur en chef de la Toile chinoise. Il est le promoteur d'une nouvelle campagne de vote citoyen relayée par les réseaux sociaux...

Le spectre d'une " révolution du jasmin " en Chine, qui a fait si peur à l'appareil sécuritaire, a laissé place à celui d'une implosion sociale. Il est urgent " d'améliorer et d'innover " en matière de " gestion sociale ", a plaidé le président Hu Jintao fin mai, lors d'une réunion du bureau politique consacrée aux " contradictions sociales majeures " qui ont défrayé la chronique, sous la forme d'immolations par le feu, d'attentats revanchards de pétitionnaires éconduits, ou bien " d'incidents de masse ", c'est-à-dire de manifestations. Le " maintien de la stabilité ", priorité numéro un du régime depuis les Jeux Olympiques de 2008, fait régner les vieilles méthodes de la répression sans discernement - tout ce qui est instable est politiquement " subversif " et " contre-révolutionnaire " - et a remis en question la constitution de l'Etat de droit programmée lors de l'ouverture économique à la fin des années 1980.

Cette approche est dénoncée aujourd'hui comme simpliste et contre-productive. Yu Jianrong fait partie de ceux qui tentent de promouvoir une version " dynamique " du " maintien de la stabilité " - lors de séminaires pour cadres du parti et de la police - en accord avec le niveau de développement de la Chine d'aujourd'hui. Cette vision modérée et progressiste est celle que promeut une aile libérale du parti - notamment dans les éditoriaux du Quotidien du peuple, qui se veulent pédagogiques, ou les discours du premier ministre, Wen Jiabao.

Elle s'appuie aussi sur le constat, de plus en plus ouvertement débattu, que la dérive néototalitaire actuelle profite à des groupes d'intérêts puissants, sous prétexte de servir une ligne politique qui n'a plus guère de pertinence. Au-delà, l'offensive libérale vise bien sûr à démontrer la nécessité de mener des réformes politiques longtemps retardées, notamment en adoptant des contre-pouvoirs efficaces.

Ce débat de la réforme politique, longtemps escamoté par un Parti communiste tout-puissant, confiant dans son bilan économique, est-il en train de devenir incontournable ? " Le temps où nous pouvions éviter de débattre est révolu ", a récemment déclaré l'intellectuel Zhang Musheng en présentant son dernier livre, qui revisite le courant de " nouvelle démocratie " préconisé par Liu Shaoqi, l'ancien président chinois purgé par Mao en 1968. Malgré la progression insolente du PIB chinois, la classe moyenne urbaine, dont le niveau de vie approche celui des pays développés, souffre, en l'absence d'un véritable Etat de droit, de ne pouvoir séculariser ses acquis. Dans les campagnes, tout un tiers-monde chinois, dont les ouvriers-migrants font tourner les usines de l'atelier du monde, est lui assez conscient de ses droits formels pour être déterminé à les défendre.

Riches ou pauvres, les Chinois nourrissent un sentiment de défiance extrême vis-à-vis du pouvoir local ou des administrations, petites et grandes, qui gèrent la vie des gens. " Quand le PIB par tête dépasse un certain seuil, les gens ont forcément d'autres aspirations que celles de la satisfaction des besoins matériels. Ils ont besoin de prendre part aux affaires qui les concernent ", expliquait récemment un des candidats indépendants aux sièges de députés de base dans les districts des grandes villes. Le " pacte de croissance " qui préside, depuis l'écrasement du printemps de Tiananmen il y a 22 ans, aux rapports entre la société et l'Etat-parti - la progression du niveau de vie contre une abstention politique généralisée - ne suffit plus. Les Chinois ont soif de participation politique.

Brice Pedroletti

PHOTO - A protester flashes a victory sign during a candlelight vigil at Hong Kong's Victoria Park June 4, 2011, to mark the 22nd anniversary of the military crackdown of the pro-democracy movement in Beijing's Tiananmen Square in 1989.

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mardi 17 mai 2011

Toujours emprisonné, Ai Weiwei a pu rencontrer sa femme

Le Temps - Lundi 16 mai 2011

Pour la première fois depuis qu'il est détenu, début avril, l'artiste très critique du régime a été autorisé à recevoir une visite ce dimanche. Il est en bonne santé

C'est l'un de ses avocats qui a donné la nouvelle. «Lu Qing a été autorisée à rendre une visite dimanche à Ai Weiwei», a déclaré à l'AFP Liu Xiaoyuan, un juriste engagé en faveur des droits de l'homme et ami proche de l'artiste.

«Il était en bonne santé, il n'a pas été frappé ni torturé», a ajouté l'avocat, en citant des informations obtenues de membres de la famille d'Ai Weiwei.

L'avocat a précisé que le lieu précis de la rencontre n'avait pu être localisé, mais qu'il ne s'agissait pas d'un centre de détention de la police. Les tentatives de l'AFP pour contacter lundi matin des membres de la famille d'Ai Weiwei se sont révélées infructueuses.

Ai Weiwei a été arrêté le 3 avril à Pékin alors qu'il tentait de se rendre à Hongkong, pour rejoindre ensuite l'Allemagne et d'autres pays d'Europe.

Les autorités ont ouvert une enquête pour «crime économique» et détiennent au secret cette personnalité très critique du régime. Un vaste mouvement international s'est créé pour réclamer sa libération. Celle-ci a notamment été demandée par Washington, Londres, Paris et l'Union européenne. Selon la presse allemande, la chancelière Angela Merkel est directement intervenue auprès du gouvernement chinois.

Une pétition pour sa libération a également été mise en circulation par le Musée Guggenheim de New York et signée par plus de 100?000 personnes, dont les conservateurs de plusieurs grands musées mondiaux.

A Berlin, Ai Weiwei a été élu membre de l'Académie allemande des arts il y a quelques jours. Le sculpteur britannique d'origine indienne Anish Kapoor lui a dédié son oeuvre «Leviathan», présentée au Grand Palais à Paris.

Mais Pékin a estimé que les étrangers devraient s'abstenir de faire des commentaires sur la détention de l'artiste, en appelant le monde extérieur à «respecter la souveraineté judiciaire de la Chine».

Ai Weiwei, qui a participé à la conception du célèbre «Nid d'oiseau», le stade des Jeux olympiques de Pékin en 2008, s'est souvent heurté au pouvoir chinois en le critiquant vertement ou en défendant des causes humanitaires.

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mercredi 11 mai 2011

OPINION - A Pékin, l'obsession de garder le pouvoir - Marie Holzman et Shang Ying

Le Figaro, no. 20768 - Le Figaro, mercredi 11 mai 2011, p. 14

Un mois après l'arrestation de l'artiste Ai Weiwei, la présidente de Solidarité Chine cosigne avec un historien cette tribune qui souligne le durcissement de la politique des dirigeants chinois à l'égard de ceux qui critiquent leur autorité.

La vague d'arrestations et de disparitions qui s'est abattue sur la Chine depuis le mois de février dernier pose problème. Que se passe-t-il pour que les dirigeants de ce pays réputé pour ses insolents succès économiques se sentent à ce point vulnérables ? Alors que le monde arabe est secoué par des soulèvements et que les dictateurs sont soudain conspués par leurs peuples, les dirigeants chinois craignent-ils la contagion d'une revendication démocratique ? Pourquoi avoir intercepté Ai Weiwei, l'un des plus célèbres artistes chinois, mondialement connu, le 3 avril alors qu'il s'apprêtait à monter dans un avion pour Hongkong ? Jusqu'à présent l'observation des faits ne suffit pas à expliquer cette soudaine frénésie de répression.

L'arrestation d'Ai Weiwei, très commentée par la presse internationale, vient après une longue série d'arrestations et de disparitions plus discrètes, qui concernent plusieurs centaines de citoyens chinois dont la majorité n'est pas réapparue depuis plus de deux mois. On y trouve des avocats défenseurs des droits civiques, tels Teng Biao et Tang Jitian ainsi que Mme Ni Yulan, qui ne se déplace que difficilement après avoir eu une jambe brisée par la police lors d'une précédente arrestation ; des blogueurs, tel Ran Yunfei, accusé de tentative de subversion de l'État ; de simples citoyens ayant appelé à se promener pacifiquement le dimanche dans un mouvement inspiré de la « révolution du jasmin ». Il ne s'agit plus de dissidents notoires, qui, comme Liu Xiaobo, nommé prix Nobel de la paix en 2010, demandaient ouvertement au parti communiste de se réformer et proposaient une sortie du contrôle absolu de la vie politique par un parti unique, mais au contraire de Chinois désireux d'agir dans le cadre de la loi existante. Ce changement de cible montre que le pacte imposé à la société chinoise par Deng Xiaoping au lendemain de la répression du mouvement démocratique de 1989 n'a plus cours.

En effet, à partir du début des années 1990, le gouvernement chinois avait de fait desserré nettement l'étau du contrôle qui pesait sur la vie quotidienne des Chinois. Le message était clair : « Vous faites ce que vous voulez de votre vie, vous gagnez l'argent comme vous voulez, avec les méthodes qui vous sembleront les plus efficaces, mais vous ne mettez pas votre nez dans le domaine réservé du Comité central : la bonne marche du pays. » Étaient plus ou moins tolérées les critiques qui visaient des cadres corrompus, des exactions insupportables, ou des faits divers ne remettant pas en cause l'autorité de l'État, et ne suggérant pas la fin du système en place.

C'est ainsi que la conscience citoyenne a commencé à émerger progressivement et que les avocats défenseurs des droits civiques, qui se sont courageusement portés à la défense des victimes d'une croissance économique trop rapide, inégalitaire et peu respectueuse des droits individuels, ont pu défendre leurs clients au nom des lois existantes. Ils se contentaient de demander l'application de la Constitution sans réclamer la démocratie.

Maintenant l'État a rompu ce contrat tacite. Il a ordonné l'arrestation d'Ai Weiwei, qui s'exprimait en tant que simple citoyen, et non au nom d'un parti d'opposition, fait disparaître une dizaine d'avocats, sans mandat d'arrêt, et sans donner la moindre information à leurs familles sur le lieu ni sur les causes de leur incarcération. Les aveux sont extorqués par la torture, les individus sont souvent tabassés brutalement avant d'être jetés sans ménagement dans des véhicules banalisés, et les agents de la sécurité publique ne se sentent pas obligés de rendre des comptes à qui que ce soit.

Hu Jintao et son entourage ont jeté bas les masques et ne font même plus semblant de vouloir respecter les principes qu'ils ont eux-mêmes édictés. Ce faisant, les dirigeants réaffirment ce qu'ils ont toujours annoncé : pas question de réformer la vie politique en Chine pour le moment. Pas question d'introduire le pluralisme, la liberté de la presse ou la séparation des pouvoirs. Il faut tout faire pour éviter le destin des anciens dictateurs tunisiens ou égyptiens et empêcher la contagion démocratique qui pourrait bien atteindre les masses chinoises. Inutile de chercher dans le refroidissement du climat social actuel le symptôme d'une bataille rangée qui ferait rage dans les coulisses du pouvoir avant la prochaine passation de pouvoir qui aura lieu à l'automne 2012, puisque le nom du successeur de Hu Jintao est déjà connu : Xi Jinping.

La seule obsession des occupants de la Cité interdite de Pékin c'est de garder le pouvoir. À n'importe quel prix. En maltraitant Ai Weiwei, en lui préparant un procès pour « crimes économiques », le gouvernement adresse à la population un message qui est clair : non seulement vous n'avez plus le droit de vous mêler des décisions qui sont prises au sommet, vous n'avez plus non plus le droit de dénoncer les cadres corrompus, le lait contaminé, le soja empoisonné, les huiles frelatées, les expulsions illégales ou le reste. Ici règnent l'ordre et l'harmonie. Qu'on se le dise !

Quelques voix vertueuses continueront à dénoncer les violations des droits de l'homme en Chine, mais l'interpénétration des économies mondiales a rendu toute possibilité d'exercer des pressions ou de proposer des sanctions complètement illusoires. Il faut néanmoins continuer à soutenir tous ceux qui se languissent en prison ou dans des centres de détention tenus secrets, et espérer, comme le souhaitait Ai Weiwei, que les Chinois se mettent à dénoncer ouvertement les injustices dont ils sont trop souvent les victimes.

Maintenant, c'est la société civile dans son ensemble qui est visée, et priée de se taire, car elle est perçue comme un ennemi du pouvoir. Détail significatif, parmi les mots-clés interdits sur la Toile, on trouve justement le mot « gongmin shehui », qui signifie « société civile ».

Les dirigeants font tout pour éviter le destin des anciens dictateurs tunisiens ou égyptiens et empêcher la contagion démocratique qui pourrait bien atteindre les masses chinoises

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mardi 3 mai 2011

Ai Weiwei, tensions autour d'une détention - Vincent Noce

Libération - Culture, mardi 3 mai 2011, p. SP1_13

Pétition . Arrêté à Pékin il y a un mois, l'artiste chinois reçoit de nombreux soutiens partout dans le monde.

Un gaillard à la grande barbe noire est en train de devenir l'artiste chinois le plus connu au monde. La vague de solidarité lancée sur tous les continents pour réclamer la libération d'Ai Weiwei a pris une ampleur considérable, un mois jour pour jour après son arrestation à l'aéroport de Pékin, alors qu'il s'apprêtait à embarquer pour Hongkong. Accusant le régime chinois d'être «inhumain», le plasticien s'était entendu reprocher par Pékin de «mettre en danger la sécurité nationale».

Agé de 53 ans, il est depuis détenu au secret. Plusieurs de ses amis ont disparu, sa femme vivrait entourée de policiers, et ses ordinateurs ont été saisis à leur résidence de Caochangdi, dans la banlieue de la capitale.

Cette action est désormais prise comme le symbole d'un régime dictatorial qui, depuis la préparation des Jeux olympiques, a constamment aggravé la situation des milieux artistiques, au point que le quotidien britannique The Guardian parle de «la pire campagne de répression conduite depuis une décennie».

Au nom du gouvernement américain, la secrétaire d'Etat Hillary Clinton a dénoncé un acte «contraire à la loi». L'influente association des directeurs des grands musées américains, qui a tenu sa dernière réunion annuelle à Shanghai, a appelé le régime «au respect des libertés fondamentales», en s'alarmant du «sort réservé à Ai Weiwei, ainsi qu'à l'ensemble de la communauté artistique», et en soulignant que «les collaborations à venir pouvaient être compromises». Elle a lancé une pétition pour sa libération qui a recueilli à ce jour 125 000 signatures, venues de 174 pays. Le site qui l'abrite (1) a été brièvement paralysé par une attaque informatique, venue de Chine, entraînant l'ouverture d'une enquête du FBI. En riposte, tous les musées partenaires ont inscrit la pétition sur leur propre site. La Tate Modern, à Londres, qui a clos hier une exposition consacrée à l'artiste, y a ajouté la vidéo de sa conférence d'ouverture, dans laquelle Ai Weiwei déplore «la censure», et souligne combien «la liberté d'expression est indissociable de la créativité d'un artiste». Interrogé sur la raison pour laquelle «il n'est pas en prison», il avait répondu : «Je ne sais pas, mais pour l'art, il faut savoir prendre des risques.»

Comme en écho, l'écrivain Salman Rushdie, qui a vécu de longues années dans une semi-clandestinité après avoir été menacé de mort par le régime islamique iranien, a publié une tribune en sa faveur dans plusieurs grands quotidiens dans le monde, sous le titre : «L'art est dangereux».

(1) www.change.org

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jeudi 28 avril 2011

ANALYSE - La Chine fait marche arrière sur les libertés - Arnaud de la Grange


Le Figaro, no. 20757 - Le Figaro, jeudi 28 avril 2011, p. 15

S'il est une chose qui progresse encore plus vite que le PIB en
Chine ces temps-ci, c'est le niveau d'activité policière. Depuis deux mois, depuis que les révoltes populaires bousculent le monde arabe, une vague de répression sans précédent depuis vingt ans s'est abattue sur tout le pays. Des douzaines d'avocats, d'intellectuels, de militants des droits de l'homme ont disparu, sont assignés à résidence ou harcelés. La plus spectaculaire est l'arrestation de l'artiste Ai Weiwei, dont on est sans nouvelles depuis près d'un mois, et qui suscite une vague de protestations internationales que Pékin avait peut-être sous-estimée. Le dialogue sino-américain sur les droits de l'homme, qui se tient depuis hier à Pékin, ne manque pas de sujets concrets.

L'ampleur de ce raidissement a de quoi étonner, de la part d'une
Chine par ailleurs si soucieuse de son image et qui engage des moyens considérables pour projeter son « soft power ». Mais, aujourd'hui, les logiques intérieures ont pris totalement le dessus. Il y a bien sûr « l'effet jasmin », qui a créé une réelle angoisse chez les dirigeants communistes. La seule violence de leur réaction en atteste. Le ministère de la Sécurité publique a « pris la main », balayant tous les arguments de modération des diplomates ou éléments « libéraux ». On a choisi l'option « risque zéro », en étouffant à la base la moindre voix dissonante. Soit « tuer le poulet pour effrayer le singe », selon le fameux adage. L'autre explication « conjoncturelle », c'est le Congrès politique de 2012 et le changement d'équipe au pouvoir. Les luttes de clans sont féroces et il y a toujours moins de risques à durcir la pression qu'à la relâcher.

De ce point de vue-là, malgré une apparente et nouvelle assurance, la
Chine fait figure de « pays de la grande inquiétude ». Au sentiment de fragilité - que ce soit pour la propriété, la santé, la sécurité alimentaire - ressenti par la population répond une sourde angoisse du régime pour la stabilité et la pérennité du système. La Chine est certes loin d'être au bord de l'explosion. Mais les facteurs d'instabilité sont là. Les couches défavorisées souffrent de l'inflation et la récente grève musclée des routiers sur le port de Shanghaï est une nouvelle alarme. La classe moyenne, véritable base sociale du régime, a elle aussi parfois des états d'âme. Si elle sait indéniablement gré au pouvoir d'avoir assuré ordre et croissance économique, elle se plaint de la flambée immobilière qui barre l'accès au logement. Et, sans avoir de réelles revendications politiques, supporte de moins en moins les « mensonges » officiels et les atteintes à sa liberté d'expression.

Si Pékin nie à Washington le droit de parler de « spirale négative » sur les droits de l'homme, la grande majorité des milieux intellectuels chinois déplorent un retour en arrière. En privé, professeurs d'université, avocats, artistes s'avouent « désabusés ». Quand elles durent, comme c'est le cas depuis 2008, disent-ils, les périodes d'exception ont une tendance naturelle à devenir la règle. Des universitaires parlent d'un climat de « peur généralisée », où plus personne n'ose émettre la moindre critique. La grogne des étudiants de l'université de Pékin contre l'augmentation des tickets de cantine a même été vue comme subversive. Ceux qui professent des idées « trop originales » se voient proposer des entretiens de recadrage. Comment, dans ces conditions, « libérer la pensée », selon l'expression consacrée ?

D'un point de vue mondial, l'enjeu se situe autour d'une « guerre des modèles ». De l'Afrique à l'Asie centrale, Pékin s'évertue à pointer les « maladies » chroniques des démocraties occidentales, en exaltant les vertus, notamment économiques, de son modèle autoritaire. Récemment, les autorités russes ont ainsi confié étudier le modèle chinois de contrôle de l'Internet pour « peaufiner » le leur.

PHOTO - Paramilitary police march past the Monument to the People's Heroes on Tiananmen Square, closed off to the general public, during ramped up security for China's annual parliamentary session on March 3, 2011. The opening session of the Chinese People's Political Consultative Conference (CPPCC), the parliamentary advisory body, was underway two days ahead of the National People's Congress where thousands of delegates place their rubber stamp of approval on the policies of the ruling Communist Party. FP PHOTO / Frederic J. BROWN.

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mardi 26 avril 2011

En Chine, la Suisse choisit la «voie de la discrétion» - Pierre Tiessen

Le Temps - Suisse, mardi, 26 avril 2011

A Pékin, Didier Burkhalter parle de culture alors que l'artiste Ai Weiwei est en prison. Le ministre évoque des «progrès à faire» en matière de libertés

L'évoquer sans en parler vraiment... Pour Didier Burkhalter, l'affaire Ai Weiwei tombe mal. «Ce n'était pas prévu au programme», reconnaît-on dans l'entourage du conseiller fédéral, en visite officielle en Chine depuis la semaine dernière.

Samedi, alors qu'il ouvrait à Pékin l'exposition «reGeneration 2», produite par le musée lausannois de l'Elysée, le ministre de la culture a ainsi insisté sur la liberté de création et d'expression sans toutefois jamais nommer l'un des plus contestataires des artistes chinois - arrêté il y a tout juste trois semaines à l'aéroport de Pékin. «Il n'existe pas en Chine la liberté [d'expression] suffisante», a précisé l'élu suisse au coeur du quartier d'artistes de Caochangdi, le fief de Ai Weiwei (il y a ses bureaux et son atelier). «Beaucoup de choses ici sont difficiles et l'on doit admettre qu'il y a encore des progrès à faire. Nous devons développer les dialogues [avec les autorités chinoises].» Plus tôt dans la matinée, sur le campus de l'Université de Tsinghua, Didier Burkhalter estimait par ailleurs que la «Suisse peut aider à faire comprendre [à la Chine] l'importance des grandes libertés». A ses côtés, son «compatriote et ami» Mario Botta - venu inaugurer la bibliothèque des sciences humaines (sa première réalisation en Chine) de cette prestigieuse université qui fête ses 100 ans cette année - a lui reconnu «le courage de Ai Weiwei».

«Cette affaire me préoccupe», a-t-il ajouté après avoir comparé l'artiste chinois aux écrivain-architectes Friedrich Dürrenmatt et Max Frisch, dont les positions ont fait «grandir la Suisse». «Les créateurs doivent se battre à l'intérieur de leur pays. Il me semble que tous les droits qui demandent plus de liberté, plus de démocratie sont les bienvenus.»

Le conseiller fédéral - qui a rencontré dimanche le ministre chinois de la Santé ainsi que celui des Sciences et des Technologies - préfère rappeler qu'il attend de sa première visite en Chine «un renforcement des programmes communs» sino-suisses en matière de santé, d'environnement, d'énergie et de recherches démographiques. Autant de thèmes abondamment développés dans le 12e Plan quinquennal chinois (2011-2015), récemment adopté à l'Assemblée nationale populaire à Pékin. Ce Plan entend en effet stimuler à coup de milliards les secteurs des technologies vertes, des énergies nouvelles ou encore celui non moins stratégique des biotechnologies.

Priorité donc «aux relations scientifiques entre les deux pays», estime Didier Burkhalter, alors que la Chine est, en Asie, le premier partenaire commercial de la Suisse. Au reste, les deux pays mènent par depuis janvier des négociations en vue de la conclusion d'un accord de libre-échange de large portée. «Le fait d'avoir une diplomatie scientifique de très haut niveau permet d'ouvrir le dialogue de manière générale», est-il persuadé.

Mais en attendant, les supporters de Ai Weiwei - accusé par le régime de crimes économiques - restent désespérément sans nouvelles. A Caochangdi, nul n'ose vraiment aborder la question. Aucune pétition, ni aucun mouvement de solidarité ne semblent s'organiser en faveur de l'homme, véritable figure de cet ex-petit village planté au bord du 5e périphérique de la ville. Dans cette affaire, la Suisse, elle, privilégie «la voie de la discrétion», comme le souligne Sam Stourdzé, directeur du musée de l'Elysée, présent samedi à Caochangdi. «Ai Weiwei est un grand ami de la Suisse mais qui sommes-nous, s'interroge-t-il, pour pouvoir donner des leçons?...»

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lundi 11 avril 2011

Les investisseurs doivent se méfier de l'agitation sociale en Chine - John Foley

Le Monde - Economie, mardi, 12 avril 2011, p. 16

Pékin ne recule devant rien. En arrêtant, dimanche 3 avril, un artiste de réputation internationale, les autorités chinoises ont envoyé un message clair : la stabilité sociale est de plus en plus leur préoccupation majeure. Mais cette crainte arrive-t-elle jusqu'aux investisseurs ? Rien n'est moins sûr.

Sous le coup d'une enquête pour " crimes économiques ", Ai Weiwei doit sa célébrité en Chine à ses oeuvres ouvertement politiques. Après avoir croisé le fer avec le gouvernement sur le nombre des victimes du séisme survenu en 2008 dans le Sichuan, Weiwei a presque franchi la ligne rouge en déclarant récemment à un magazine hongkongais que la Chine était animée d'un puissant désir de révolte.

Son arrestation procède peut-être d'un simple accès de paranoïa. La hausse fulgurante des revenus en Chine devrait pourtant être un facteur de stabilité, au moment où les pays du Moyen-Orient sont en proie à l'agitation. Mais, en Chine, les nouvelles se propagent à la vitesse de l'éclair et touchent un public innombrable. Ainsi, lorsque le bruit a couru que le sel était un excellent remède contre les éventuelles radiations en provenance du Japon, les supermarchés se sont vidés en quelques jours.

Les investisseurs, eux, font preuve d'un enthousiasme imperturbable. Lors des deux premiers mois de 2011, les investissements directs étrangers ont progressé de 27 % sur un an, après une hausse record en 2010. L'indice boursier de référence affiche une hausse de 13 % depuis le point bas de janvier et, ces six derniers mois, les investisseurs étrangers ont acquis à Hongkong pour près de 40 milliards de yuans (4,2 milliards d'euros) d'obligations libellées en renminbi.

Au minimum, ils devraient procéder à un nouveau calcul de la prime de risque sur le marché chinois. Si l'agitation sociale devenait un réel problème, elle pourrait entraîner des ripostes, dont aucune ne serait bonne pour les investisseurs étrangers. Une réaction du gouvernement trop brutale ou trop molle ferait dérailler la croissance du produit intérieur brut (PIB), actuellement de 10 %.

Plus sûrement, la stabilité et la croissance du PIB pourront être préservées, mais les dissidents seront arrêtés, les libertés bridées et les réformes ajournées. L'économie devra en payer le prix, d'où un recul de l'innovation et un moindre empressement, de la part des grandes puissances économiques, à aider Pékin à s'impliquer dans le système financier mondial. Même si la Chine n'est pas prête à de grands bouleversements, les investisseurs qui la côtoient risquent d'être un peu secoués.

John Foley

(Traduction de Béatrice Laroche)

Plus de commentaire sur l'actualité économique et financière.

Sur BreakingViews.com

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Des musées se mobilisent pour la libération de l'artiste Ai Weiwei

Le Monde - International, mardi, 12 avril 2011, p. 8

Le Musée Guggenheim, à New York, vient de lancer une pétition sur Internet demandant la libération de l'artiste chinois Ai Weiwei (photo), 53 ans, arrêté à l'aéroport de Pékin, le 3 avril, soupçonné de " crimes économiques ", et depuis tenu au secret. Les directeurs du Musée d'art moderne de New York, de l'Art Institute de Chicago ou de la Tate de Londres sont parmi les premiers signataires d'une pétition qui se trouve sur les sites de ces musées, sur Facebook ou Twitter. Les signataires rappellent qu'Ai Weiwei est " un des artistes majeurs de la scène artistique indépendante chinoise ", et que " cet ami visionnaire " est également architecte - il a conseillé les architectes suisses Herzog & de Meuron lors de la réalisation du Stade national de Pékin construit pour les Jeux olympiques d'été de 2008.

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vendredi 8 avril 2011

L'artiste que Pékin veut réduire à néant - Brice Pedroletti

Le Monde - Dernière heure, vendredi, 8 avril 2011, p. 28

C'est la veille des congés de Qingming, la Fête des morts, que l'artiste Ai Weiwei a " disparu " : en partance pour Hongkong, il a été emmené à l'aéroport de Pékin par des officiers de l'immigration. Sa femme et ses équipes sont sans nouvelles de lui. L'avocat Liu Xiaoyuan n'en sait pas plus.

Malgré l'indignation qu'a suscitée à travers le monde l'arrestation supposée du pape de l'avant-garde chinoise, aucune information n'est encore venue la confirmer ni l'infirmer. Jusqu'à cet éditorial du Huangqiu Shibao, publié trois jours plus tard, le 6 avril au matin : Ai Weiwei est un " franc-tireur de la société chinoise ", qui " fait des choses que les autres n'osent pas faire ", " il s'est approché de la ligne rouge de la loi chinoise ", et " s'il continue comme ça, il va inévitablement franchir cette ligne un jour ", prévient l'article.

En 2009, Ai Weiwei avait commémoré Qingming à sa manière. Le jour du nettoyage des tombes fut consacré aux victimes du tremblement de terre du Sichuan, vieux de moins d'un an. Mais les parents des enfants morts sous les décombres de leurs écoles qui avaient été très mal bâties furent astreints à un deuil encadré, de crainte qu'ils ne manifestent. L'artiste avait lancé, en ligne, un journal d'enquête citoyen, pour rassembler les noms des écoliers morts. Sur son blog, chaque enfant identifié fut symbolisé par une bougie.

La quête de ces noms fut mouvementée : ses équipes de bénévoles furent souvent maltraitées, parfois brutalisées. Les noms étaient, leur dit-on, un secret d'Etat. De ce travail sur la responsabilité et la mémoire, dont les archives numériques ont probablement été confisquées par la police dimanche, quand celle-ci a saisi tout le matériel informatique de l'artiste, Ai Weiwei avait déjà tiré plusieurs performances artistiques marquantes. Ainsi, les internautes furent invités à prononcer à haute voix un nom de victime et à envoyer le fichier son à l'artiste, qui en fit un émouvant mémorial sonore, sur Internet, le jour d'anniversaire du séisme.

A Munich, quelques mois plus tard, il recouvrit toute la façade du Musée Haus der Kunst de sacs d'écoliers, détachant en idéogrammes chinois la phrase prononcée par une mère en pleurs : " Elle a vécu heureuse, en ce monde, pendant sept ans. "

Cette année-là, son blog, qui rassemble alors des dizaines de millions de pages vues, " disparaît " du monde virtuel, signe que le " franc-tireur " n'est plus très loin de la " ligne rouge ". Son nom est banni de la presse chinoise. La censure s'obstine et extirpe toute référence positive à l'artiste : quand, le 21 février 2011, le portail Sina organise un vote pour élire l'artiste de l'année 2010, Ai Weiwei arrive en tête... L'après-midi même, son portrait est effacé.

Cette négation de son travail et de son être, l'exil digital qui lui est imposé - il ouvrira un blog à l'étranger - sont lourds de sens pour un artiste dont l'oeuvre donne une si grande place à la mémoire et à l'Histoire. Dans les années 1990, Ai Weiwei s'est fait connaître par les meubles chinois anciens qu'il remembre, selon les techniques d'époque, dans des postures incongrues. Ces vases ou ces poutres antiques qu'il repeint ou pulvérise : un processus de destruction et de recréation qu'il veut respectueux de la cohérence de l'objet, par opposition aux destructions irrationnelles de la révolution culturelle.

" Sunflower Seeds ", l'exposition d'Ai Weiwei, qui dure jusqu'en mai à la Tate Modern à Londres, déroule devant le visiteur cent millions de graines de tournesol en porcelaine, ce dénominateur commun de la pauvreté, et ultime résidu de lien social, dans les pires moments de dénuement économique et humain de l'histoire chinoise, explique-t-il dans le précieux documentaire que la BBC lui a consacré. On peut voir aussi, chez ce metteur en scène de la démesure statistique, une réflexion sur l'individualité et la production de masse dans la Chine d'aujourd'hui. A moins de faire de ces fèves factices, peintes à la main par plus d'un millier d'ouvriers, les pathétiques fossiles de ces tournesols dont la propagande truffait les portraits de Mao, parce qu'ils se tournaient naturellement vers le soleil, comme le peuple vers le Grand Timonier.

Dépositaire des combats de son père, le poète Ai Qing, contre l'injustice, Ai Weiwei fut déjà le témoin d'une tentative d'anéantissement culturel : interdit d'écrire, Ai Qing doit du matin au soir, pendant cinq ans, nettoyer toutes les latrines d'un village du Xinjiang, où la famille a été exilée et vit dans un trou. Leur réhabilitation, comme si de rien n'était, à la mort de Mao, en 1976, remplit Ai Weiwei d'un étrange malaise. Il part pour New York, avec la ferme attention de ne plus remettre un pied en Chine, mais revient en 1993 au chevet d'Ai Qing, malade. Son engagement actuel est " un devoir, une mission, une évidence ", nous a-t-il expliqué, en juin 2009, lors d'une interview.

Malgré ses audaces, Ai Weiwei fit longtemps figure d'intouchable. En s'y attaquant, le dragon chinois prend un risque : mardi, sur le site de microblogs chinois Weibo, des centaines d'usagers remplaçaient leur photo par celle d'Ai Weiwei - avant d'être contrés par la police du Net. L'éditorial moralisateur du Huangqiu Shibao, vague et incohérent, intitulé " La loi ne doit pas céder devant les francs-tireurs ", a provoqué un tollé. Gare aux artistes, surtout à ceux qui ont de la mémoire...

Brice Pedroletti

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mardi 5 avril 2011

L'artiste chinois Ai Weiwei, figure de la vigilance citoyenne, a été arrêté à Pékin

Le Monde - International, mardi, 5 avril 2011, p. 9

Son atelier et son domicile ont été perquisitionnés. Ses assistants et sa femme ont été interrogés

L'artiste chinois Ai Weiwei, 53 ans, a été empêché, dimanche matin 3 avril, à Pékin d'embarquer dans un avion pour Hongkong puis Taïwan, où il se rendait pour une exposition, selon l'un de ses assistants, qui en a informé des journalistes étrangers.

Il n'avait toujours pas donné de nouvelles vingt-quatre heures après avoir été emmené par des officiers de l'immigration à l'aéroport de Pékin. Pendant ce temps, son studio à Caochangdi, un village d'artistes et de galeries à l'est de Pékin, a été perquisitionné toute la journée de dimanche, par des dizaines de policiers munis de mandats, ont rapporté ses assistants.

Huit de ses collaborateurs, ainsi que sa femme, Lu Qing, ont été interrogés et une grande partie du matériel informatique du studio a été confisquée, ce qui signalerait une opération de police élaborée, et approuvée par la haute hiérarchie de la sécurité publique. Les dimanches sont devenus une date sensible en Chine depuis l'organisation, mi-février, de « promenades dominicales » en faveur d'une « révolution du jasmin », à la tunisienne, en Chine.

Toujours d'après les assistants de l'artiste, divers services administratifs étaient venus à trois reprises dans la semaine vérifier la conformité des normes incendies du studio, ou bien les permis de travail de ses employés étrangers, une tactique classique de la police pour gêner le travail d'organisations sensibles. Le studio d'Ai Weiwei produit des travaux à fort contenu social qui dérangent les autorités, autour d'événements ou de personnalités qui suscitent la polémique.

Il avait lancé, en 2009, une enquête citoyenne sur des écoles mal construites du Sichuan, glanant des milliers de témoignages et du matériel multimédia qui avait fait grand bruit. Il s'était aussi activement engagé pour défendre l'activiste du Sichuan Tan Zuoren, qui dénonçait également le scandale des écoles, mais s'était rapidement fait arrêter. L'avocat du militant avait alors prévu de faire venir Ai Weiwei à la barre lors du procès de M. Tan, mais la police avait tout simplement empêché l'artiste et les autres témoins de sortir de leur chambre d'hôtel à Chengdu.

Malgré sa célébrité en Chine - il est le fils du poète Ai Qing et il a participé au design du stade olympique, le Nids d'oiseau -, Ai Weiwei a perdu, ses deux dernières années, en raison des consignes de la censure, sa visibilité dans les médias chinois. Son blog sur le portail Sina - il faisait partie, à l'origine, des célébrités invitées par le géant de l'Internet chinois - a été bloqué puis supprimé.

En revanche, il est très actif sur Twitter, bloqué en Chine, mais accessible grâce à des techniques de contournement de la censure. Il y est devenu pour les jeunes générations de Chinois, une figure emblématique de la contestation. On l'y surnomme « Ai Weilai » ou « Celui qui aime l'avenir ».

Ces derniers mois, l'artiste a plusieurs fois été interrogé par la police ou bloqué dans sa résidence de Caochangdi. Il avait déjà été empêché, le 10 décembre 2010, de s'envoler pour l'étranger avant la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo. Il le faisait alors savoir haut et fort - par Twitter.

Cette fois, l'ampleur des moyens déployés par la police pourrait signifier que l'artiste s'expose à des poursuites bien plus graves que par le passé, où les actions entreprises contre Ai Weiwei relevaient essentiellement de l'intimidation. Un nouveau degré serait alors franchi dans ce qui apparaît comme une vaste campagne préemptive destinée à contrer tout mouvement de contestation en Chine. Des dizaines de militants et d'avocats de premier rang ont déjà été soit arrêtés soit sont portés disparus ces dernières semaines.

Brice Pedroletti

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mercredi 16 février 2011

Ai Weiwei annule sa première expo en Chine

Le Monde - 24 heures dans le monde, mercredi, 16 février 2011, p. 2

L'un des artistes majeurs de la scène artistique indépendante chinoise, Ai Weiwei, 53 ans, a annoncé, lundi 14 février, l'annulation de sa première exposition en Chine, prévue en mars à Pékin. Les organisateurs lui auraient déclaré que le moment choisi était politiquement " inopportun " et qu'ils souhaitaient reprogrammer l'exposition. Ai Weiwei avait brièvement été placé en résidence surveillée, en novembre 2010, pour avoir protester contre l'annonce de la démolition forcée de son atelier dans la banlieue de Shanghaï.

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jeudi 13 janvier 2011

Le studio d'Ai Weiwei rasé - Shang Hai

Le Soir - 1E - CULTURE, jeudi, 13 janvier 2011, p. 40

Arts plastiques - Le dernier signe de l'arbitraire du pouvoir chinois

Barbe courte, silhouette ronde, Ai Weiwei a pris l'avion de Pékin pour constater les dégâts. Il promène sa petite caméra parmi les décombres où des ouvriers en casque jaune et orange s'activent pour récupérer les matériaux de construction qu'ils pourront revendre. « Mon studio de Mulu à Shanghai ! » , dit-il en pointant un tas de briques et de fils de fer enchevêtrés. « Il y a 24 heures, se tenait encore ici une belle architecture. Mais hier brusquement tout a été mis à bas par le gouvernement local » . Le bâtiment de 2.000 m2 a nécessité deux ans de travail, cet artiste y avait investi un million de dollars.

La Modern Tate de Londres expose en ce moment une de ses monumentales installations : un tapis de graines de tournesol en porcelaine interroge notre perception du « made in China » . En Chine, il est surtout connu pour avoir été l'un des concepteurs du Nid d'oiseau, le stade olympique des Jeux de Pékin.

Le plus surprenant confiait l'artiste mardi est qu'à l'origine le gouvernement de Shanghai l'avait supplié de créer son studio dans le district excentré de Jiading dans un nouveau parc à thème. Simplement Ai Weiwei n'est pas un artiste qu'on peut facilement épingler comme une décoration. Ce provocateur-né joue de sa notoriété comme une caisse de résonance. Il a ainsi enquêté sur les « écoles de tofu » , ces écoles qui se sont effondrées sur les enfants lors du séisme du Sichuan en 2008, parce qu'elles étaient construites au rabais. L'année dernière, il a aussi réalisé un documentaire sur le dissident Feng Zhenghu, qui a vécu plusieurs mois dans la zone de transit de l'aéroport de Narita au Japon, interdit de rentrer dans son pays au moment de l'Expo universelle de Shanghai.

Une faute probablement impardonnable pour la municipalité de Shanghai. Chen Jie, directeur de l'urbanisme du district de Jiading, a dit au quotidien officiel Global Times : « Nous avions prévenu que le studio serait démoli un jour. » En novembre, Ai Weiwei avait organisé un banquet de crabes de rivière pour moquer la décision de détruire le studio de Mulu. Spécialité shanghaienne, « le crabe de rivière » se prononce en mandarin comme « harmoniser » , l'euphémisme par lequel on désigne la censure en Chine.

Mardi la petite équipe d'Ai Weiwei filmait le démantèlement du studio. Il ne restera bientôt rien d'autre du projet de Mulu. « Ce lieu a accompli sa mission artistique, en avance. Il reflète parfaitement la relation entre art et politique dans la société chinoise » , estime Ai Weiwei, philosophe.

© 2011 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2011

lundi 6 décembre 2010

La remise du Nobel de la paix échauffe Pékin - Philippe Grangereau

Libération, no. 9196 - Monde, lundi, 6 décembre 2010, p. 8

La Chine menace les soutiens à Liu Xiaobo, qui, incarcéré, ne pourra recevoir son prix, vendredi.

Une quarantaine de personnalités de la dissidence chinoise en exil se sont donné rendez-vous vendredi à Oslo pour assister à la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix à l'écrivain chinois Liu Xiaobo. Le lauréat, qui purge onze ans de prison, ne pourra pas y assister. Pas plus que sa famille et ses amis, placés en résidence surveillée par la police chinoise, ou privés de sortie du territoire.

Le Comité Nobel envisage de disposer une chaise vide sur la scène pour marquer l'absence du célèbre dissident, qui fédère, malgré tout, de nombreux soutiens. Ce sera la première fois depuis la répression sanglante du mouvement prodémocratique de Tiananmen, qui fit un millier de morts en juin 1989, que tant d'exilés chinois se trouveront réunis. De l'astrophysicien Fang Lizhi, qui appela aux réformes politiques en 1986, à Chai Ling, la leader étudiante du mouvement de Tiananmen, en passant par Fang Zheng, un étudiant aux jambes écrasées par un char le 4 juin 1989. Au moins quatre personnalités politiques de Hongkong feront également le voyage à Oslo.

En Chine même, six dissidents de Hangzhou ont déposé, la semaine dernière, une demande d'autorisation pour manifester en soutien à Liu Xiaobo. Les officiels, qui les ont reçus, ont jeté leur demande écrite au sol en les mettant en garde : «Si vous refaites une demande de manifestation, vous en subirez les conséquences.»

Le gouvernement chinois a menacé les pays étrangers s'ils envoient des représentants à Oslo. Pékin tente l'impossible pour réduire le nombre de participants. Au moins trois personnes (l'avocat Mo Shaoping, l'économiste de 81 ans Mao Yushi et l'artiste Ai Weiwei) ont été empêchées de prendre l'avion pour l'Europe à l'aéroport de Pékin. Les agents qui les ont interpellés dans la salle de départ les ont informés qu'ils «mettaient en danger la sécurité nationale».

Dans une lettre ouverte publiée hier, l'ex-président tchèque Vaclav Havel et l'archevêque sud-africain Desmond Tutu exigent la libération «sans condition» de Liu Xiaobo. Fustigeant le soutien chinois aux dictatures soudanaise, birmane et nord-coréenne, ils jugent que «le monde doit rejeter avec force le modèle de développement chinois qui découple des réformes économiques et politiques en affirmant sans rougir que tout, y compris la répression intérieure et internationale, est justifiable tant que cela permet la croissance économique».

PHOTO - Protesters demand the release of jailed Nobel Peace laureate Liu Xiaobo in front of the Chinese Consulate in Los Angeles, California, on December 5, 2010, less than a week before the award ceremony in Oslo. Liu, a writer, was jailed in December 2009 for 11 years on subversion charges after co-authoring 'Charter 08', a manifesto that spread quickly on the Internet calling for political reform and greater rights in China.

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