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jeudi 18 août 2011

En Allemagne, le secteur du solaire photovoltaïque pâtit de la concurrence chinoise

Le Monde - Economie, vendredi 19 août 2011, p. 12

En Allemagne, le secteur du solaire photovoltaïque pâtit de la baisse des aides et de la concurrence chinoise

Le secteur photovoltaïque allemand pourrait être le grand perdant du tournant énergétique décidé par Berlin à la suite de l'accident nucléaire de Fukushima, le 11 mars.

La branche solaire, un des symboles de l'énergie verte dont le développement est encouragé par le gouvernement fédéral, subit actuellement une crise que l'annonce de la faillite du constructeur américain Evergreen Solar, mardi 16 août, a rendue plus tangible encore. L'ÖkoDAX, l'indice boursier des valeurs du secteur des énergies renouvelables, a accusé le jour même un repli de 2,8 %. Signe que les investisseurs craignent un effet de contagion sur le marché allemand.

L'un après l'autre, les constructeurs de technologies photovoltaïques ont en effet annoncé des résultats désastreux au deuxième trimestre. Notamment Q-Cells. Il y a quelques mois encore, cette entreprise basée en Saxe-Anhalt, dans l'est du pays, était considérée comme l'un des piliers de la branche, sacrée en 2009 " business de l'année ". Aujourd'hui, le groupe s'enfonce dans le rouge avec une perte de 335 millions d'euros entre avril et juin. Il a annoncé une réduction de 50 % de ses capacités de production en Allemagne et une délocalisation en Malaisie.

Ses concurrents ne se portent guère mieux. Le constructeur de modules solaires SOLON a accusé une perte de 63 millions au premier semestre. Phoenix Solar, dont les entrepôts débordent de marchandise invendue, a vu son chiffre d'affaires reculer de 60 % par rapport à 2010. Conergy, basé à Hambourg, a certes vu son chiffre d'affaires progresser de 40 %, mais il affiche une perte nette de 13,5 millions d'euros. Seul le groupe de Bonn, SolarWorld, revendique un bénéfice de 22,4 millions, mais encaisse une nette réduction de son volume d'affaires au premier semestre, passant de 608 à 535 millions d'euros.

Les fabricants invoquent une série de facteurs pour justifier ces mauvais résultats, eux qui devaient être les héros de la révolution verte allemande : hausse du coût des matières premières comme le silicium; baisse des subventions. Comme en France, les compagnies d'électricité allemandes sont tenues de racheter l'électricité produite par toutes les installations photovoltaïques à un prix fixé par l'Etat, le surcoût étant répercuté sur la facture du consommateur. Au début de l'année, Berlin a ramené ce tarif de rachat de l'électricité solaire de 33 à 28,74 centimes le kilowattheure.

Mais les constructeurs de panneaux solaires subissent surtout la concurrence venue de Chine, dans un contexte de ralentissement de la demande. L'Allemagne, premier marché photovoltaïque du monde, avec près de 54 % du total des panneaux installés, n'a pas pu résister à la pression des prix. Aujourd'hui, un panneau solaire sur deux installé en Allemagne est chinois. Selon une étude du cabinet IMS Research, d'ici à la fin de l'année, 85 % des cellules photovoltaïques fabriquées dans le monde devraient l'être en Asie.

Ce phénomène ne touche pas seulement l'Allemagne. Partout en Europe, les subventions accordées au secteur se révèlent trop coûteuses. La France a ainsi décidé une baisse du tarif de rachat de l'électricité d'origine solaire et un plafonnement des nouvelles capacités installées à 500 mégawatts (MW) par an jusqu'en 2020. Même chose en Espagne, qui a réduit en janvier de 30 % les primes accordées à l'industrie. L'Italie a également limité les aides.

Pour les experts, les entreprises allemandes, en crise, n'ont pas su anticiper les développements actuels. Grâce aux subventions et à la forte demande intérieure, elles ont pendant longtemps retardé la baisse de leurs coûts de production. Aujourd'hui, la restructuration forcée de la branche solaire pourrait bien perturber l'image du secteur des énergies renouvelables, considéré jusqu'ici comme un réservoir d'emplois dans le pays.

Une étude de l'Ecole supérieure de technique et d'économie de Berlin (HTW) a récemment douché les espoirs politiques de voir les emplois dans cette branche compenser les pertes du secteur des énergies conventionnelles.

Selon le professeur Wolfgang Hummel, auteur de l'étude, de plus en plus d'emplois liés aux énergies vertes sont transférés à l'étranger, alors que ceux de la filière conventionnelle ont commencé leur décrue à la suite de l'abandon programmé du nucléaire : jusqu'à 11 000 postes doivent être supprimés chez E.ON, le premier électricien allemand.

Cécile Boutelet

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lundi 8 août 2011

GDF Suez va s'allier au fonds chinois CIC - Emmanuel Grasland

Les Echos, no. 20990 - Entreprises et Marchés, lundi 8 août 2011, p. 17

GDF Suez va s'allier au fonds chinois CIC et lui céder 30 % de son exploration-production

Le fonds souverain chinois CIC scelle un partenariat stratégique avec GDF Suez en Asie-Pacifique. Il va prendre une participation d'environ 30 % dans le pôle exploration-production pour 2 à 3 milliards d'euros. GDF Suez va filialiser l'activité et procéder à une augmentation de capital.

Grandes manoeuvres chez GDF Suez. Le géant français s'apprête à signer un accord à double détente avec le fonds souverain chinois China Investment Corporation (CIC). Il s'agit d'abord d'obtenir son soutien pour se développer en Asie-Pacifique. Selon nos informations, CIC se verra proposer de participer à tous les investissements de GDF Suez dans la région, à l'exception de la Chine (CIC n'a pas le droit d'investir dans son propre pays). Le fonds devrait également apporter son aide pour obtenir des accords de financement pour GDF Suez auprès des banques chinoises et pour décrocher des contrats.

Cet accord va couvrir tous les métiers de GDF Suez, des services énergétiques à l'environnement. Il vise à positionner le groupe sur les marchés à forte croissance et à développer des liens avec les compagnies chinoises, afin de répondre ensemble à des appels d'offres dans la production d'électricité. Jusqu'à présent, GDF Suez travaillait plutôt avec des japonais comme Marubeni ou Mitsubishi dans ce domaine. En discussion depuis un an, l'accord a déjà eu des retombées commerciales avec l'obtention d'un contrat de terminal flottant de regazéification pour une grande ville chinoise, indique une source interne.

Deuxième volet, spectaculaire, du projet : l'entrée de CIC dans le capital du pôle exploration-production. GDF Suez prévoit de filialiser cette activité, puis de procéder à une augmentation de capital d'ici à la fin de l'année. CIC devrait prendre environ 30 % de la société, affirment plusieurs sources. Soit un investissement de 2 à 3 milliards d'euros. L'annonce devrait être faite mercredi à l'occasion des résultats semestriels. Contacté, le groupe n'a pas souhaité faire de commentaire.

Aujourd'hui, l'exploration-production est regroupée avec les activités de vente de gaz aux grands comptes européens et les achats de GNL (gaz naturel liquéfié) et de gaz. L'ensemble a représenté un chiffre d'affaires de 20 milliards d'euros en 2010 pour un résultat brut d'exploitation de 2 milliards d'euros, dont près de 70 % provenant de l'exploration-production.

Pourquoi ouvrir le capital ? Cette décision va d'abord accélérer la réalisation du programme de cessions de 10 milliards d'euros sur trois ans annoncé par le groupe afin de réduire son endettement. Surtout, elle va permettre de limiter les apports en financement. Très rentable, l'exploration-production est un métier gourmand en capitaux. Lancée à la fin des années 1990 par Gaz de France, cette activité de 1.400 salariés a absorbé à elle seule 6 milliards d'euros d'investissements entre 2003 et 2008.

Doubler les réserves

Avec 815 millions de barils équivalent pétrole de réserve, GDF Suez reste néanmoins un poids moyen. Le groupe a produit 51 millions de barils équivalent pétrole en 2010, 17 fois moins que Total par exemple. Le groupe affiche néanmoins des ambitions importantes. Ces dernières années, il a décroché des licences d'exploration dans des pays comme la Libye, l'Egypte, la Mauritanie ou l'Azerbaïdjan. Il mène un projet de 1,5 milliard de dollars à Touat, dans le sud de l'Algérie. GDF Suez a aussi pris 60 % dans trois gisements gaziers offshore en Australie. Dans ce cadre, le groupe envisage d'investir plusieurs milliards d'euros dans la construction d'une usine flottante de liquéfaction de gaz avec l'australien Santos. A terme, GDF Suez souhaite produire lui-même de 10 % à 15 % du gaz qu'il commercialise et doubler ses réserves.

EMMANUEL GRASLAND


CIC, un fonds géant

Créé en 2007, le fonds chinois CIC fait partie des grands fonds souverains de la planète et gère 374 milliards de dollars d'actifs dans le monde.Il détient 9,7 % de Morgan Stanley et 9,4 % du fonds Blackstone, mais a aussi pris des participations dans les groupes d'énergie Chesapeake, Noble et Nobel. En 2010, CIC a fait partie des quatre fonds souverains les plus actifs avec le fonds du Qatar, le singapourien Temasek et Mubadala.


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vendredi 17 juin 2011

Bras de fer entre Pékin et Moscou autour d'un contrat gazier géant


Les Echos, no. 20955 - International, vendredi 17 juin 2011, p. 7

La Russie et la Chine ont du mal à finaliser l'accord sur le gaz en négociations depuis des années, en raison d'un désaccord sur le prix et sur le tracé du futur gazoduc.

Moscou et Pékin le claironnaient depuis des semaines ; ils signeraient lors du forum économique de Saint-Pétersbourg un accord géant de fourniture de 68 milliards de mètres cubes de gaz russe sur trente ans. Mais, hier soir, la signature de Dimitri Medvedev et de son homologue chinois, Hu Jintao, se faisait toujours attendre.

Ce contrat, qui doit compléter l'accord-cadre signé en octobre 2009 entre Gazprom et la compagnie pétrolière nationale chinoise (CNPC), achoppe sur la question du prix ainsi que du tracé. Les Russes comptent acheminer une petite moitié du gaz par la voie dite occidentale, à partir du gaz de Sibérie occidentale, le reste par la voie orientale (Sibérie orientale, Sakhaline et Extrême-Orient). Mais, comme le rappelle un spécialiste des hydrocarbures à Pékin, « cela fait des années qu'on nous promet un accord et que rien ne vient ». Moscou part du principe qu'il n'y a pas de raison de vendre ce gaz à un tarif différent de celui pratiqué vis-à-vis de l'Europe. A quoi Pékin rétorque qu'au contraire une décote s'impose car ce nouveau pipeline viendrait offrir un débouché supplémentaire à la Russie. D'après nos informations, il subsiste un différentiel de 4 à 5 dollars par BTU (British Thermal Unit), ce qui, ramené à l'énergie fournie par le gaz, correspondrait à une différence de 25 à 30 dollars par baril de pétrole.

Dans ce bras de fer, Pékin estime pouvoir jouer la montre grâce à la diversification de ses approvisionnements en gaz. Outre ses propres productions, estimées à 90 milliards de mètres cubes, il peut compter sur un pipeline en provenance du Turkménistan, d'une capacité qui atteindra bientôt 40 milliards de mètres cubes par an, auquel il faudra également ajouter le gaz birman, qui représentera de 10 à 15 milliards de mètres cubes. Enfin, la Chine développe rapidement ses terminaux et importe de plus en plus de gaz naturel liquéfié : les 50 milliards de mètres cubes annuels sont en vue. Moscou, de son côté, sait que la consommation de la Chine devrait fortement augmenter, pour atteindre 250 milliards de mètres cubes en 2015 contre 110 actuellement, et fait donc le pari que son gaz inira par être indispensable à la deuxième économie mondiale.

Mettre en concurrence

Autre point d'interrogation : le tracé du futur pipeline. La Chine souhaite le faire venir de Mandchourie, pour « mettre la main sur les gisements extrême-orientaux de la Russie », résume le même connaisseur. La Russie, elle, préférerait un tracé par le Xinjiang, à l'ouest de la Chine, ce qui lui permettrait de mettre en concurrence le débouché chinois et l'européen, afin de ne pas être pieds et poings liés avec un unique client.

GABRIEL GRESILLON, AVEC YVES BOURDILLON

PHOTO - Russia's Prime Minister Vladimir Putin (R) and Gazprom CEO Alexei Miller (L) show the control room of the Gazprom company headquarters to China's President Hu Jintao in Moscow June 16, 2011.

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jeudi 16 juin 2011

Bataille d'influence entre Moscou et Pékin - Pierre Avril


Le Figaro, no. 20799 - Le Figaro, jeudi 16 juin 2011, p. 9

Unis face à Washington, ils placent leurs pions en Asie centrale, riche en hydrocarbures.

Mieux vaut régler ses problèmes en famille que sous la tutelle des États-Unis. C'est l'état d'esprit qui animait les six membres de l'Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), réunis hier à Astana, la capitale kazakhe. Tout en célébrant les dix ans de cette organisation, la Russie, la Chine, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan ont consacré leurs discussions au sort de leur grand voisin, l'Afghanistan, appelant à la création d'un État afghan « neutre, pacifique et florissant ». Mettant en garde contre toute importation des révolutions arabes sur leur propre sol, ces pays autocratiques ont plaidé en faveur d'un « développement démocratique prenant en compte leurs spécificités historiques et culturelles ».

Née d'un projet de sécurité régionale réunissant les pays d'Asie centrale, autrefois soviétisés, l'OCS est devenue aujourd'hui un club influent, dominé par Moscou et Pékin, et agissant, dans cette région stratégique et riche en hydrocarbures, comme un contrepoids à Washington et à l'Otan. L'Organisation reproche notamment à Washington et à l'Alliance atlantique leur manque d'engagement dans la lutte contre le trafic de drogue en provenance d'Afghanistan. À lui seul, le Centre régional antiterroriste de l'OCS aurait permis d'empêcher 500 attaques terroristes, a précisé hier le président kazakh, Noursoultan Nazarbaev.

Unis dans leur résistance à l'influence américaine - déclinante - en Asie centrale, les deux pivots de l'Organisation - Chine et Russie - se livrent depuis peu à une sourde bataille d'influence au sein même de l'Organisation. Pékin a longtemps admis que l'Asie centrale constitue la chasse gardée de Moscou.

Désormais, la Chine dame le pion à son puissant voisin. Lorgnant les réserves pétrolières, notamment kazakhes, l'empire du Milieu a, depuis 2009, ouvert une ligne de crédit de 10 milliards d'euros aux pays d'Asie centrale. Lundi, Astana et Pékin ont signé une déclaration de partenariat stratégique, qui prévoit de porter à 40 milliards de dollars d'ici à 2015 leurs échanges commerciaux.

Bon joueur

« Si nos partenaires chinois peuvent se montrer plus souples sur le plan économique, nous ne pouvons que soutenir cette démarche », explique, bon joueur, le conseiller diplomatique du Kremlin, Sergueï Prikhodko. Mais dans les coulisses, Moscou s'active pour contenir l'appétit de la Chine.

Ainsi, à titre de contrepoids, le Kremlin tente d'intégrer l'Inde - qui ne dispose aujourd'hui que du statut d'observateur - au sein de l'OCS. Mais les autorités chinoises ne veulent pas d'un concurrent supplémentaire, a fortiori comme New Delhi. En visite officielle aujourd'hui à Moscou, le premier ministre chinois, Hu Jintao, devrait chercher à apaiser ces querelles.

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lundi 13 juin 2011

La Chine est devenue en 2010 le premier consommateur d'énergie de la planète

Le Monde - Economie, vendredi 10 juin 2011, p. 20

La demande mondiale a augmenté de 5,6 %, selon le rapport annuel de la compagnie pétrolière BP.

La Chine est devenue, en 2010, le premier consommateur d'énergie de la planète, devant les Etats-Unis. C'est l'un des principaux enseignements du rapport annuel de BP (« BP Statistical Review of World Energy 2011 ») publié, mercredi 8 juin, par la compagnie pétrolière britannique. Ce rapport annuel souligne aussi que la demande d'énergie primaire dans le monde a augmenté de 5,6 % - la plus forte progression en pourcentage depuis 1973 - en raison de la reprise économique qui a suivi la crise financière de 2008-2009.

Le combat des deux premières puissances économiques se lit aussi dans l'énergie, même si la consommation par habitant est encore quatre fois supérieure aux Etats-Unis. Ce fossé mettra encore du temps à se combler, mais la Chine l'a déjà fait au niveau global. En 2000, elle consommait deux fois moins que les Etats-Unis, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), qui estimait en 2010 qu'elle était déjà passée au premier rang.

En 2010, la demande de la Chine a grimpé de 11,2 % (3,7 % aux Etats-Unis), absorbant un cinquième de l'énergie consommée dans le monde (20,3 %), juste devant les Etats-Unis (19 %) et très loin devant la Russie (5,8 %) et l'Inde (4,4 %). Que son appétit pour les énergies fossiles (et aujourd'hui renouvelables) l'ait ainsi propulsée au premier rang n'est pas une surprise : elle était déjà devenue le premier émetteur de CO2, devant les Etats-Unis, en 2006; et la deuxième économie mondiale, devant le Japon, en 2010.

La croissance de la Chine n'explique pas tout. Son appareil productif n'a pas été totalement modernisé et son économie affiche encore une forte intensité énergétique (la consommation d'énergie par point de produit intérieur brut). Pékin s'est engagé dans une politique volontariste pour améliorer la situation et réduire ainsi ses émissions de CO2, notamment en remplaçant nombre de vieilles centrales au charbon par des chaudières plus performantes. Mais le pays consomme encore 48,2 % du charbon extrait dans le monde.

Le « boom » énergétique chinois ne doit pas faire oublier que la demande a été très soutenue ailleurs, surtout dans les pays émergents, rappelle le rapport de BP. Poussée par l'Inde, le Brésil et les autres économies montantes, la consommation de la zone hors Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a progressé de 7,5 %, deux fois plus que dans la trentaine de pays de l'OCDE (+ 3,5 %).

En dehors de l'hydroélectricité, les énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse, géothermie...) pèsent encore très peu dans la consommation (1,8 %) quand le charbon atteint 29,6 %, son plus haut niveau depuis 1970. La hausse de la demande de pétrole (+ 3,1 %), mais surtout de charbon (+ 7,6 %) et de gaz (+ 7,4 %) « suggère que les émissions de CO2 ont augmenté au rythme le plus élevé depuis 1969 », observent les auteurs du rapport. A ce rythme, a déjà prévenu l'AIE, il sera difficile de stabiliser à 2º la hausse moyenne de la température du globe en 2100.

Jean-Michel Bezat

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mercredi 8 juin 2011

Schneider sur son petit nuage électrique - Philippe Escande


Les Echos, no. 20949 - Compétences, mercredi 8 juin 2011, p. 13

Le grand gagnant de la course aux économies d'énergie

Le temps est à l'orage un peu partout, mais pour Schneider Electric, la météo est idéale. Que les Français crèvent de chaud, que les Chinois ou les Japonais manquent d'électricité ou que les Allemands tournent le dos au nucléaire, tout cela est du pain bénit pour le groupe français. Même la croissance échevelée de l'Internet lui profite au premier chef. Car l'entreprise phare de la filière électrique française ne vend pas de l'électricité, ni même du matériel pour en produire, mais des solutions pour en économiser. En ces temps de disette énergétique, voire de disette tout court, il est préférable de vendre du « négawatt » plutôt que du mégawatt. Du coup, la société semble durablement installée sur un petit nuage. Même si, au final, la vente de solutions dans ce domaine représente pour l'instant moins de 30 % du chiffre d'affaires global.

Qu'importe, la frileuse Bourse adore cette histoire « d'efficacité énergétique » et fait une fête à l'étoile du CAC 40. Il faut dire qu'avec 20 milliards d'euros de chiffre d'affaires - 24 % de mieux que l'année précédente -, la firme a doublé ses ventes en seulement six ans. Le petit creux de 2009 ne laisse donc pas de cicatrices apparentes, puisque, en 2010, les bénéfices ont enregistré eux aussi un record. Et Schneider Electric d'annoncer régulièrement son lot d'acquisitions : l'espagnol Telvent la semaine dernière pour 2 milliards, l'indien Luminous un peu plus tôt et peut-être bientôt un autre chinois... les enchères sont en cours. En tout, une quinzaine d'acquisitions depuis le début de l'année dernière, presque toutes dans ses deux domaines stratégiques : les économies d'énergie et les réseaux intelligents (« smart grid »).

Le spectre du conglomérat

Seule petite ombre dans ce ciel serein, les rumeurs d'avril dernier qui ont prêté à la société un intérêt pour le groupe américain Tyco, presque aussi gros que lui. Après une période de flottement, la société a démenti fermement. Mais, dans l'intervalle, les analystes et les actionnaires n'ont pas aimé. Car cette opération énorme - près de 30 milliards d'euros -comportait non seulement des risques financiers et d'exécution très importants, mais elle venait aussi troubler ce précieux message qu'aiment tant les investisseurs.

Spécialiste de la sécurité, Tyco n'a pas grand-chose à voir avec l'efficacité énergétique, et ses métiers ne représentent qu'une dizaine de pour-cent de l'activité actuelle de Schneider Electric. Surgissait alors le spectre d'une diversification hasardeuse...

La petite graine du doute était semée dans la tête des marchés : « Et si Schneider Electric n'était pas content de son sort et voulait profiter de la météo favorable pour aller plus loin dans la course à la taille ? » Après tout, ses concurrents européens, comme ABB et Siemens, sont des conglomérats plus importants.

Car nous sommes à l'aube d'un nouvel âge pour ce groupe qui affiche 175 printemps et a connu bien des aventures. Des forges du Creusot aux locomotives en passant par les canons et les chantiers navals, l'histoire du groupe a épousé les heurs et malheurs de la France capitaliste des XIXe et XXe siècles. Le virage tout électrique a été négocié par l'énergique Didier PineauValenciennes, qui a réussi l'exploit de sortir son groupe de la sidérurgie au moment où la gauche mitterrandienne arrivait au pouvoir et à se redéployer vers la distribution et les automatismes avec l'acquisition successive, et parfois mouvementée, de Merlin Gerin, de Télémécanique et de l'américain Square D.

Quatre « mégatendances »

Au seuil des années 2000, les générations suivantes, Henri Lachmann, puis son dauphin Jean-Pascal Tricoire, ont poursuivi les emplettes en renforçant la spécialisation du groupe tout en élargissant ses marchés. Autrement dit, sortir d'une culture très axée sur la vente de matériel de distribution pour l'industrie et le bâtiment professionnel aux Etats-Unis et en Europe, qui représentaient près de 80 % des ventes. Aujourd'hui, la société s'adresse à au moins cinq marchés différents, de l'informatique aux électriciens en passant par le bâtiment et l'industrie, et réalise presque 40 % de ses ventes dans les pays émergents.

L'astuce a consisté, à partir de ces technologies de base de matériels de distribution, de gestion de l'électricité et d'automatisation, à se positionner sur quatre « mégatendances » du siècle en cours : les économies d'énergie, la redéfinition des réseaux électriques, l'appétit en biens d'équipement des pays émergents et l'explosion des centres de données informatiques. Avec, à la clef, la résolution du grand dilemme qui se pose à notre planète : comment concilier une consommation d'électricité qui va doubler dans vingt ans avec l'impératif de diviser par deux les émissions de CO2 d'ici à 2050. Réponse : économiser au maximum et gérer intelligemment le reste. Un marché qui devrait dépasser les 300 milliards d'euros d'ici à 2020, dont la majorité dans les pays émergents.

Autre intérêt de ces grandes tendances, trois d'entre elles, le bâtiment, les réseaux et les centres de données informatiques touchent en priorité les pays matures et constituent donc un relais de croissance bienvenu. Pour sortir du nucléaire sans brûler plus de charbon ou de pétrole, l'Allemagne, excellent client de Schneider, devra jouer sur ces leviers. D'autant que le développement des énergies renouvelables impose des réseaux plus intelligents et décentralisés.

Pour donner corps à ce discours stratégique, la société a lancé en 2009, en plein coeur de la crise, un plan en trois points. Des économies sur l'administration et la logistique pour 1,4 milliard d'euros, la réunion des 120 marques du groupe sous la seule bannière de Schneider Electric et, enfin, l'accent mis sur la fourniture de solutions complètes, qui représentent désormais 32 % des ventes.

Profil très pur

Tous ces éléments permettent au groupe de prévoir une croissance de 3 points supérieure à celle de la croissance mondiale (PIB). Un tel alignement d'étoiles est rare. Voilà pourquoi les investisseurs apprécient. Non seulement aucun pays, quel que soit son choix énergétique, n'échappera à la nécessité de l'économie, mais encore la tendance à l'automatisation industrielle, autre spécialité du groupe, devrait se renforcer avec la hausse des coûts salariaux dans les pays émergents comme la Chine ou l'Inde.

C'est la raison de l'engouement actuel pour des groupes comme Siemens, ABB ou Schneider Electric. Ayant abandonné ses oripeaux de conglomérat dans les années 1980, bien avant ses autres homologues européens, la société présente un profil plus pur. Saura-t-elle s'en contenter ou voudra-t-elle aller plus loin, portée par son goût historique pour les acquisitions, parfois à la hussarde ? On sait dorénavant ce qu'en pensent les marchés.

Les chiffres clefs : Les points forts / Les points faibles

Chiffre d'affaires (2010) : 19,6 milliards d'euros (+ 24 %)
Résultat net : 1,7 milliard (+ 109 %)
Marge opérationnelle : 15 %
Activités : énergie (61 %), industrie (17 %), « data centers » (13 %), bâtiment (7 %), autres (2 %) Géographie : Europe (34 %), Asie (24 %), Etats-Unis (24 %), reste (18 %)
Effectif : 118.800 personnes
Leader sur ses métiers
Fort en Asie et Amérique
Métiers en forte croissance
Risque d'une grosse acquisition
Dépendant de l'économie mondiale


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mercredi 1 juin 2011

Pékin relève le prix de l'électricité - Gabriel Grésillon

Les Echos, no. 20945 - International, mercredi 1 juin 2011, p. 7

Après des semaines d'hésitation, Pékin semble s'être finalement résolu à l'inévitable : augmenter les tarifs de l'électricité. Citant un haut responsable de la Commission nationale pour le développement et la réforme (NDRC) tenu à l'anonymat, l'agence Bloomberg affirme que les prix du courant vont être revus à la hausse dans une quinzaine de provinces chinoises à partir d'aujourd'hui. Les particuliers ne seront pas concernés par ces changements de tarifs réservés aux industriels, aux agriculteurs et aux commerçants. D'après l'agence chinoise Xinhua, le kilowattheure va passer en moyenne, pour ces derniers, de, 0,47 à 0,49 yuan.

Les prix n'avaient pas bougé depuis novembre 2009. Or ceux du charbon, qui fournit presque quatre cinquièmes de l'électricité en Chine, se sont, eux, appréciés. Ils sont actuellement au plus haut depuis octobre 2008. Si bien que les producteurs d'électricité chinois ont vu leurs profits s'effondrer, jusqu'à déboucher sur une situation économiquement aberrante : produire à perte du courant. D'où le peu d'empressement dont ils ont témoigné, ces derniers mois, pour installer de nouvelles capacités de production, alors même que la demande ne cessait d'augmenter. Hier, l'annonce des nouveaux tarifs de l'électricité a fait bondir leurs actions à la Bourse de Hong Kong.

Sécheresse

Pékin n'avait plus réellement le choix. Car l'été s'annonce critique en matière d'approvisionnement électrique. Non seulement les centrales thermiques tournent au ralenti du fait du coût du charbon, mais il faut y ajouter une sécheresse considérée comme la plus grave depuis cinquante ans, qui pénalise la production hydroélectrique. D'après la société qui gère le réseau électrique chinois, on peut s'attendre, dans les mois qui viennent, à une différence de 40 gigawatts entre production et consommation, ce qui serait la pire pénurie jamais constatée en Chine.

Pour autant, la décision n'a pas été facile à prendre : elle risque d'abord d'accélérer la disparition des entreprises les plus vulnérables, qui subissent déjà de fortes pressions inflationnistes (main-d'oeuvre et hausse du yuan pour ce qui concerne les exportateurs) en même temps qu'une raréfaction du crédit. Surtout, augmenter le prix du courant va à l'encontre de l'objectif de Pékin de freiner la valse des étiquettes. D'où la décision d'épargner les ménages.

Gabriel Grésillon

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jeudi 21 avril 2011

En Chine, la filière française veut encore croire à ses chances - Gabriel Grésillon

Les Echos, no. 20917 - Industrie, jeudi, 21 avril 2011, p. 16

Alors que Pékin mène actuellement un grand audit de ses centrales, la France s'attend à ce que la Chine rehausse ses exigences en matière de sûreté.

Et si le retour en grâce des questions de sûreté dans le monde de l'énergie nucléaire bénéficiait à la France ? C'est l'idée que défend Nicolas Sarkozy. Celui-ci n'a pas oublié comment les Sud-Coréens avaient raflé le marché d'Abu Dhabi en proposant un réacteur moins cher mais également moins exigeants que l'EPR français en termes de sûreté. Cet espoir pour la filière française de l'atome peut sembler paradoxal, quelques semaines seulement après l'un des plus graves accidents de l'histoire du secteur. Il repose essentiellement sur un pays : la Chine, plus grand marché au monde avec 40 % des réacteurs actuellement en construction sur la planète. Paris fait le pari que Pékin ne renoncera pas à cette source d'énergie et que la technologie française est la plus à même de répondre aux attentes chinoises.

Pour l'instant, Pékin effectue un audit de ses centrales. Mais la France veut croire qu'une fois cette expertise menée à terme, la Chine optera pour des projets en ligne avec les nouvelles exigences de sûreté qu'elle se sera fixées. L'espoir de Paris est donc que cela donne toutes leurs chances aux réacteurs dits de « troisième génération », censés mieux résister à un accident. Donc soit l'EPR français, soit l'AP1000 de Westinghouse. Si Pékin a officiellement donné sa préférence, en 2006, à l'AP1000, Paris espère qu'il n'y a là rien de définitif, et qu'il s'agissait d'abord, pour Pékin, à l'époque, de ne pas se retrouver pieds et poings liés à l'égard de la technologie française. Preuve en est que les autorités chinoises ont tout de même donné leur aval pour la construction de deux EPR dans le sud du pays, à titre dérogatoire. Surtout, l'AP1000 est, pour l'heure, un concept aux technologies certes innovantes, mais sa concrétisation semble appelée à prendre du temps, à l'image des nombreux retards et surcoûts qu'ont connus les chantiers européens de l'EPR.

Fenêtre de tir

Il y a donc, avant que l'AP1000 ne soit pleinement fonctionnel, et avant que les industriels chinois ne soient en mesure de développer leur propre réacteur de troisième génération, une fenêtre de tir dont l'industrie française espère bénéficier. C'est tout le sens de la proposition de l'Elysée d'établir un partenariat global entre la France et la Chine afin de concevoir ensemble un réacteur destiné à l'export. « L'idée d'exporter ne trompe personne : il s'agit d'abord de construire ensemble pour le marché chinois, car c'est ici que se joue l'avenir de cette industrie, explique un bon connaisseur du sujet. Le but serait de fabriquer un réacteur de troisième génération issu du retour d'expérience de l'EPR construit en Chine. »

Pour ce spécialiste, Paris a donc trouvé un moyen, en parlant d'exportation, de ne pas avoir l'air de forcer la main à la Chine, qui a officiellement opté pour l'AP1000. Cela n'empêche pas Pékin d'accepter l'idée « à la chinoise » en laissant actuellement se développer les contacts entre EDF et CGNPC, l'électricien de la province du Guangdong. Le but étant de construire, à partir de cet embryon, un consortium industriel rassemblant tous les grands acteurs de l'atome des deux pays. Toute la question est de savoir combien de temps il faudra pour établir une structure opérationnelle, au-delà des querelles de chapelle. « Le train va bientôt partir, il faut se dépêcher de monter dedans », prévient un Français.

GABRIEL GRESILLON

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lundi 21 mars 2011

En Chine, Alstom investit pour s'imposer sur le marché du transport du courant

Les Echos, no. 20894 - Industrie, lundi, 21 mars 2011, p. 26

Alstom a inauguré vendredi un centre de recherche à Shanghai. Le but est de s'adapter à ce marché devenu incontournable et sur lequel se définissent les normes de demain.

S'adapter au marché chinois pour rester dans la course. C'est pour répondre à cet impératif que la branche d'Alstom spécialisée dans les réseaux électriques a inauguré, vendredi à Shanghai, un centre de recherche et développement spécialisé dans le courant à ultra-haute tension. Le PDG, Patrick Kron, a fait le déplacement pour insister sur l'importance de cet investissement de 47 millions d'euros.

De fait, la Chine est si centrale pour cette industrie qu'y être compétitif semble devenu une condition de survie à long terme. La demande d'électricité devrait plus qu'y doubler d'ici à 2020. Le douzième plan quinquennal prévoit donc un investissement de 2.500 milliards de yuans dans les réseaux (270 milliards d'euros) d'ici à 2015, dont 500 milliards pour les réseaux à ultra-haute tension.

Il y a urgence. Historiquement, le transport électrique était géré par les provinces. D'où l'absence de cohérence du réseau national. Et l'absurdité d'un système dans lequel, selon les mots du représentant en Chine d'un des leaders mondiaux de l'énergie, « on sature le réseau ferroviaire avec des trains bourrés de charbon pour les envoyer dans les zones de consommation d'électricité, plutôt que d'acheminer des électrons, ce qui serait nettement plus logique ».

Vers un « réseau intelligent »

Aujourd'hui le même problème se pose pour l'éolien : d'après une récente étude révélée par le « China Daily », plus de la moitié de l'énergie produite grâce au vent serait ainsi perdue, faute de raccord au réseau.

Au-delà des énormes investissements à venir, la Chine est surtout « en train de définir les normes de demain dans cette industrie », estime Patrick Schuler, qui dirige la stratégie en Chine d'Alstom Grid. D'abord, elle est la première à vouloir transporter, à grande échelle, du courant supérieur à 1.000 kilovolts, ce qui suppose un effort de recherche pour tous les acteurs du secteur.

Ensuite, les stratèges chinois ont fixé l'objectif, à l'horizon 2020, de disposer d'un « réseau intelligent » (« smart grid »). Un terme qui fait référence à la capacité du réseau à limiter au maximum la déperdition d'énergie. Ce qui recouvre plusieurs réalités, comme le fait de gérer un apport d'électricité inconstant en raison du vent (pour les éoliennes) ou de la météo (pour le solaire), ou encore l'optimisation en temps réel du « trafic » électrique, ce qui renvoie au développement de logiciels comme ceux d'Alstom. Bref, il devient impératif de s'adapter et de « devenir chinois en Chine », ajoute Patrick Schuler.

La bataille s'annonce toutefois intense. Grâce à l'acquisition des actifs d'Areva, Alstom n'est certes pas peu fier de s'être fait une petite place, avec ses 12 usines et ses quelque 2.000 salariés en Chine, dans un marché que semblaient s'être tacitement partagé deux géants, ABB et Siemens (au premier le nord du pays, au second le sud). Mais désormais, tous les grands de l'énergie sont là, et multiplient les investissements. China State Grid, qui gère 85 % du réseau du pays, annonce des partenariats tous azimuts, le dernier en date avec l'espagnol Red Electrica. General Electric, plus offensif que jamais, a également signé avec le mastodonte chinois pour coopérer dans la définition des futures normes de « smart grid ».

Gabriel Grésillon

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mercredi 16 mars 2011

Géopolitique, économie, technologie : le voisin chinois est en embuscade

Le Monde - Spécial, jeudi, 17 mars 2011, p. SPA5

Il aura fallu qu'un double désastre frappe le Japon pour que, en Chine, le ton s'adoucisse à l'égard de ce voisin honni et admiré, ancien colonisateur diabolisé par la propagande, mais aussi grand pourvoyeur d'aide et de technologies. La compassion exprimée sur Internet, l'ébauche d'un mouvement de sympathie ces derniers jours et l'intense couverture médiatique, dans une Chine qui se sait, elle aussi, extrêmement vulnérable aux catastrophes naturelles et industrielles - le tremblement de terre du Sichuan, en 2008, a fait plus de 90 000 morts - contraste avec une montée de la défiance entre les deux géants asiatiques.

Régulièrement, des " provocations chinoises " - aux yeux de Tokyo -, notamment des manoeuvres aériennes à proximité des eaux territoriales nippones, déclenchent de vives protestations de la part du gouvernement japonais.

Ces escarmouches sont de moins en moins anecdotiques depuis le différend survenu en 2010 entre les deux pays au sujet des îles Senkaku (Diaoyu en chinois), le plus grave de ces dernières décennies : la capture par les gardes-côtes japonais d'un chalutier chinois en septembre 2010 a été présentée par Pékin comme un renversement de la politique nippone vis-à-vis de la Chine. D'un commun accord, les deux pays s'étaient entendus sur un statu quo : les Senkaku étaient administrées par le Japon, même si la Chine les revendiquait. La question des Senkaku ne devait donc pas perturber leurs relations diplomatiques - ce qu'elle n'a effectivement pas fait depuis 1978. La rupture du statu quo est donc lourde de conséquences.

Grisée par son projet de " régénération nationale ", la Chine entend se doter d'une marine moderne et océanique, et de nouvelles armes (des porte-avions, mais aussi des missiles anti-porte-avions). " L'agenda des Chinois est de pouvoir déployer leur marine en accédant à l'océan, et repousser l'influence américaine bien au-delà des eaux internationales du Pacifique occidental qu'ils considèrent comme leur sphère de domination ", estime Jean-François Huchet, directeur du Centre d'études français sur la Chine contemporaine (CEFC) à Hongkong. La montée en puissance militaire chinoise, associée au manque de transparence du pays sur les questions de sécurité, a été décrite dans le nouveau programme de défense national japonais adopté par le gouvernement en décembre 2010 comme un " motif de préoccupation pour la région et la communauté internationale ".

Il est peu de dire que le défi géopolitique lancé par la Chine au Japon met en difficulté ce dernier : il peine à s'affirmer dans un rôle clairement défini et assumé, que ce soit au sein d'un " arc asiatique de la démocratie " - comme a cherché à le promouvoir en 2009 le premier ministre Taro Aso -, ou dans une dynamique d'intégration asiatique - ainsi qu'a tenté de l'impulser Yukio Hatoyama, premier ministre de septembre 2009 à juin 2010.

" Le Japon est mal à l'aise vis-à-vis de la Chine depuis la fin des années 1990. C'est dû à sa propre faiblesse liée à la crise économique, mais aussi à la rapidité de l'émergence chinoise, qui l'a pris de cours. Pendant longtemps, les Japonais, impressionnés, n'ont pas pu se positionner. J'ai toutefois l'impression que c'est en train de changer, que le Japon adopte un rôle plus déterminé. Sans compter que les Etats-Unis comptent davantage sur lui pour encadrer la montée en puissance chinoise. L'incident des Senkaku n'est pas un hasard, la Chine a voulu tester jusqu'où le Japon voulait aller dans ce durcissement ", poursuit M. Huchet.

Le capital de sympathie accumulé par un Japon pacifique et généreux donateur depuis sa capitulation, en 1945, est érodé par l'inconstance de ses politiciens et l'absence de vision nationale. Paradoxalement, toute la méfiance que suscite la dictature communiste chinoise semble s'envoler quand il s'agit de s'attirer les faveurs de Pékin ou de mettre à contribution sur des dossiers internationaux le seul membre permanent du Conseil de sécurité encore qualifié de pays en développement.

Lancée dans une conquête mondiale de débouchés et de ressources énergétiques, la Chine pratique, il est vrai, une diplomatie active, sait manier la carotte et le bâton, et, enfin, exporte partout dans les pays émergents son modèle de non-ingérence et d'aide économique liée.

La spectaculaire envolée économique de la Chine, devenue fin 2010 la deuxième puissance économique mondiale, passant devant le Japon, a créé une nouvelle dynamique en Asie, qui met les pays de la région en position de dépendance à son égard, aussi bien pour les plus riches (Japon inclus) que pour ceux en développement de l'Asie du Sud-Est, avec lesquels la Chine a signé, début 2010, un accord de libre-échange. " La République populaire de Chine semble la grande gagnante, aux dépens du Japon et de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est - Asean - , de la nouvelle division régionale du travail en Asie et de la mondialisation. Ce système tributaire, que la Chine a remis au goût du jour dans une version néo-mercantiliste, lui permet de prendre une longueur d'avance sur le Japon ", nous explique Claude Meyer, auteur de Chine ou Japon : quel leader pour l'Asie ? (Presses de Sciences Po, 2010).

Déjà, la Chine aborde une autre manche de la bataille pour la suprématie en Asie : elle cherche à monter en gamme et rivalise avec le Japon sur le terrain de la technologie, notamment, selon M. Meyer, avec des progrès spectaculaires dans des domaines à forte visibilité internationale - trains à grande vitesse, avion C919 ou encore supercalculateurs...

Brice Pedroletti

PHOTO - China's President Hu Jintao (L) is welcomed by Japan's Prime Minister Naoto Kan and his wife Nobuko at the start of a cultural event during the APEC Summit in Yokohama, Japan, November 13, 2010.

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mardi 8 février 2011

OPINION - La spéculation n'explique pas seule l'inflation

Le Figaro, no. 20689 - Le Figaro, mardi, 8 février 2011, p. 14

L'auteur, président du cabinet de conseil Global Warning, trouve anormal que les prix de l'énergie et des produits alimentaires soient généralement exclus du calcul de l'inflation.

L'inflation est un indicateur phare de l'économie. Une panoplie d'outils est utilisée par les économistes pour l'estimer et l'anticiper. Le principal, la « core inflation », consiste à exclure de l'inflation l'énergie et les produits alimentaires, considérés comme trop volatils. C'est une grave erreur conceptuelle, qui a masqué son retour en force partout : le malaise grandissant outre-Manche, les troubles géopolitiques récents autour de la Méditerranée, la surchauffe des prix dans les Bric et les émeutes qu'elle entraîne sont là pour le rappeler. Contre toute prévision, elle s'élève à 2,4 % dans la zone euro.

Le phénomène actuel nous rappelle les hausses - trop vite oubliées - des matières premières de 2007-2008. Il a deux causes. Le prix des matières premières agricoles participe largement de cette résurgence imprévue, dans les pays en développement. Leurs prix ont grimpé de 30 % en un an, alarmant la FAO.

L'autre cause mondiale est la hausse des prix de l'énergie, avec le baril de pétrole qui franchit les 100 dollars et inquiète l'Agence internationale de l'énergie.

Cette « core inflation » est une erreur de fond, un concept biaisé d'« inflation hors inflation », couteau sans lame auquel il manque le manche. Le récent rapport du Conseil d'analyse économique sur les prix du pétrole reconnaît son extrême volatilité; mais aussi sa hausse tendancielle. Donc ne considérer que la première, c'est nier implicitement les contraintes de ressources physiques sur les énergies fossiles - et en particulier le pétrole - qui induisent la seconde. Aussi, effacer la volatilité du prix de l'énergie dans la « core inflation », c'est gommer la tendance de long terme à la hausse de cette composante cruciale.

Pour le prix des matières premières agricoles, on peut incriminer le climat dans leur volatilité depuis quelques années. En Russie, mi-2010; en Australie, il y a peu... À l'échelle du monde, de telles catastrophes climatiques (et peut-on encore les qualifier de « naturelles »?) et les tensions qu'elles entraînent ne relèvent peut-être plus dorénavant de l'exception, mais du récurrent; et avec une fréquence et une intensité peut-être croissante.

Aussi, vouloir effacer leur volatilité, c'est gommer la tendance de long terme à la hausse de celles-ci. Alors que cette volatilité croissante devient probablement un élément fondamental et pérenne de l'inflation.

On va en fait assister à une inflation d'inflations. La voilà soudain partout alors qu'on l'avait oubliée depuis quinze ans! Elle sera au centre du débat économique, social et financier. Économique : les propos du président de la BCE indiquent qu'elle réagira fermement à cette menace. Mais quel sens donner à une hausse des taux dans une économie convalescente, sans prise sur le prix du pétrole? Et l'inflation mondiale va-t-elle s'arrêter par magie à nos portes?

Social : dans certains pays, l'inflation des prix à la consommation ne pourra pas s'accompagner de contreparties salariales du fait de leur situation budgétaire. Et, dans les pays émergents, l'éventuelle survenance de nouveaux aléas climatiques attisera la hausse des prix, facteur de troubles sociaux et de spirales inflationnistes. Et quid en France des indexations automatiques des minima sociaux, des loyers et des retraites?

Financier : l'indexation du taux du livret A sur l'inflation a justifié son récent relèvement à 2 %. Que se passera-t-il si la règle rapproche le rendement des 170 milliards d'euros de l'épargne liquide du livret A de celui des 1 000 milliards d'euros des fonds généraux d'assurance-vie? Certains diront que la dynamique démographique mondiale explique ces tensions. D'autres accuseront la spéculation. C'est juste, mais un peu court.

Le vice-président chinois Li Keqiang (PHOTO) a été clair récemment, avant même les derniers événements géopolitiques : « La Chine s'engage à oeuvrer avec les autres pays à une solution au défi mondial de l'énergie et des ressources. »

Après l'amnésie qui a suivi le traumatisme du krach financier de 2008, le retour de l'inflation impose une réévaluation des deux risques physiques majeurs pour l'économie et la finance que sont l'énergie et le climat.

On va en fait assister à une inflation d'inflations. La voilà soudain partout alors qu'on l'avait oubliée depuis quinze ans! Elle sera au centre du débat économique, social et financier

MICHEL LEPETIT

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jeudi 20 janvier 2011

Aéronautique, énergie : Washington obtient de grands contrats en Chine

Les Echos, no. 20852 - International, jeudi, 20 janvier 2011, p. 7

Au lendemain de l'arrivée du président Hu Jintao, la Maison-Blanche a annoncé 45 milliards de dollars de grands contrats sans renoncer à ses revendications sur le front monétaire.

Rien de tel qu'une moisson de grands contrats dans l'aéronautique et l'énergie pour apaiser les contentieux. Au deuxième jour de la visite du président Hu Jintao, qui devait se poursuivre hier soir par un dîner d'Etat en grande pompe à la Maison-Blanche, Washington a annoncé hier une série d'accords commerciaux d'un montant global de 45 milliards de dollars. Pour le président américain Barack Obama, - qui a convié hier un aréopage de grands patrons américains (GE, Cargill, Goldman Sachs, Microsoft...) en vue de dialoguer avec le président chinois à la Maison-Blanche -, c'est une manière de relancer la coopération bilatérale avec Pékin sur le terrain économique, sans occulter les points de friction sur la sous-évaluation du yuan et les droits de l'homme. Mais certains diplomates et élus jugent l'attitude de l'administration démocrate trop conciliante.

« Nous ne cherchons pas à contenir l'essor de la Chine, mais à l'encourager dans le respect des règles internationales [...] Pour nous, c'est une énorme opportunité économique. Nous voulons vous vendre des avions, des automobiles et des logiciels», a lancé Barack Obama dans le cadre d'une conférence conjointe à la Maison-Blanche. Il a aussi souligné la nécessité d'un ajustement ultérieur du taux de change du yuan, qui reste « sous évalué ». Mais le président chinois s'est abstenu de tout commentaire sur le sujet. Pour nombre d'experts, c'est la plus importante visite d'un dirigeant chinois depuis l'ouverture du dialogue bilatéral par Deng Xiaoping il y a trente ans. Pour faire oublier les « couacs » de la précédente rencontre entre George W. Bush et Hu Jintao en 2006, où l'hymne national chinois avait été confondu avec celui de Taiwan, Barack Obama a tenu à offrir à son homologue un dîner d'Etat, le premier depuis douze ans avec un dirigeant chinois, outre une rencontre avec des hommes d'affaires et chefs d'entreprise des deux pays à la Maison-Blanche.

Commande de 200 Boeing

« L'histoire montre que les sociétés sont plus harmonieuses et les nations plus prospères lorsque les droits et les responsabilités de toutes les nations et les peuples sont respectés, y compris les droits universels de chaque être humain », a, toutefois, tenu à souligner Barack Obama dans ses remarques préliminaires. Une manière d'évoquer le respect des droits de l'homme. De son côté, la secrétaire d'Etat, Hillary Clinton, a appelé de ses voeux un renforcement de la coopération avec la Chine vis-à-vis de la Corée du Nord et de son « comportement provocateur » sur le dossier nucléaireet aussi en matière de sanctions contre l'Iran. Malgré les résistances chinoises, Barack Obama n'a pas occulté le différend sur les taux de change, tout en ajoutant que celui-ci ne représente qu'« une partie du problème ».

En guise de signal d'apaisement, la Maison-Blanche a annoncé hier une série d'accords bilatéraux susceptibles de préserver quelque 235.000 emplois aux Etats-Unis. Au total, cet ensemble d'accords représentent 45 milliards de dollars d'exportations, y compris l'approbation finale d'une commande de 200 Boeing pour 19 milliards de dollars, dont la livraison est prévue d'ici à 2013.

Malgré cette manne commerciale, trois des principaux leaders du Congrès, dont le speaker républicain John Boehner et le sénateur démocrate Harry Reid, ont décidé de « boycotter » le dîner d'Etat à la Maison-Blanche.

Pierre de Gasquet

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mardi 18 janvier 2011

En Asie, la Russie joue la Chine contre le Japon - Rafael Kandiyoti


Manière de voir, no. 115 - Batailles pour l'énergie, mardi, 1 février 2011, p. 65

Rafael Kandiyoti,
Professeur de génie chimique, Imperial College, Londres.

Le 13 avril 2005, Tokyo accordait des droits de forage à des compagnies pétrolières en mer de Chine, à proximité des îles appelées Senkaku par les Japonais et Diaoyu par les Chinois, qui en réclament la souveraineté. Cette querelle illustre la concurrence à laquelle se livrent les pays à forte croissance pour s'approvisionner en gaz naturel et en pétrole. La Russie l'a bien compris, et elle travaille sur de grands projets de transport.

L'économie russe repose sur ses exportations de pétrole brut et de gaz naturel. Et l'extraordinaire dynamisme des géants industriels de l'Asie orientale lui offre une occasion idéale de valoriser ce potentiel. Le Japon cherche coûte que coûte à sécuriser ses approvisionnements, et la Chine toute proche dispose d'une main-d'oeuvre pléthorique et d'importants moyens. Pour les Russes, c'est une position à la fois de force et de faiblesse. Quelle peut donc être leur stratégie par rapport à l'Asie du Nord-Est ?

Au cours de la dernière décennie, la Chine a rejoint puis dépassé le Japon et la Corée quant aux quantités de pétrole brut importé, dont près de la moitié provient du Proche-Orient ; pour le Japon et la Corée, le chiffre avoisine les 80-85 %. Ce pétrole transite en grande partie par les détroits d'Ormuz et de Malacca, considérés comme des "zones de conflits potentiels" ou à "haut risque". Les problèmes accrus au Proche-Orient et la vulnérabilité des tankers constituent donc de véritables menaces. Deuxième consommateur mondial, la Chine doit de toute urgence trouver des sources d'approvisionnement et des voies d'acheminement de rechange, au même titre que le Japon et la Corée du Sud.

Quant au gaz naturel, beaucoup de grandes villes de la région sont prêtes à l'utiliser, car elles veulent réduire la pollution de l'air. Les importations en gaz naturel liquéfié (GNL) du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan représentent déjà presque 80 % du commerce mondial de ce produit. Le coût du GNL a constitué un frein pour la Chine, qui cherche des moyens plus économiques. Or la Sibérie voisine et l'île de Sakhaline possèdent d'immenses réserves en hydrocarbures (voir carte page 60). Les sous-sols du bassin d'Irkoutsk, sur le plateau oriental de la Sibérie centrale, recèlent pétrole et gaz en très grandes quantités - sans que l'on en connaisse encore l'ampleur. La Russie a engagé d'énormes moyens pour développer l'extraction de pétrole et de gaz en Sibérie centrale et orientale : elle prospecte assidûment partout dans ces régions depuis quelques années, ce qui devrait permettre à terme d'accroître considérablement le volume des réserves mondiales prouvées. En attendant, la grande raffinerie près de la capitale, Angarsk, non loin d'Irkoutsk, importe actuellement son pétrole brut de la Sibérie... occidentale.

Les spécialistes espèrent aussi beaucoup des réserves en hydrocarbures du bassin de Iakoutsk, au nord-est, où les explorations sont en cours. L'extraction et le transport du pétrole et du gaz impliquent la traversée d'un territoire où le gel est permanent. Techniquement réalisable, l'opération serait coûteuse. L'oléoduc qui traverse l'Alaska sur un terrain similaire avait demandé un investissement considérable de 8 milliards de dollars (1975). Si l'on ajoute les réserves estimées du bassin de Krasnoïarsk, les ressources à l'est de la Sibérie centrale devraient être stupéfiantes. Mais on ignore encore le temps et les sommes nécessaires avant pour passer du stade de l'exploration à celui de la production.

Sur l'île de Sakhaline, en revanche, les choses vont bon train. Si la plupart des réserves terrestres sont déjà épuisées, plusieurs projets d'exploitation marine du pétrole et du gaz sont en cours, principalement au nord-est de l'île (1). Parmi ceux-ci, Sakhaline-I : ses promoteurs prévoient de construire des oléoducs qui traverseront l'île de part en part pour aboutir à Lazarevo, port pétrolier en terre sibérienne, où le brut sera vendu aux enchères à des acheteurs venus du monde entier (2). Certains scénarios pour l'utilisation du gaz de Sakhaline-I envisagent la vente par gazoduc aux deux Corées, ainsi qu'au Japon. Mais, compte tenu de l'isolement politique de la Corée du Nord, la réalisation de pareil scénario ne semble pas concevable dans un proche avenir. En attendant, le réseau régional en Sibérie orientale se développe et dessert désormais plusieurs grandes villes dont Khabarovsk.

Le projet Sakhaline-II, lui, est placé sous l'égide d'un consortium multinational dirigé par Gazprom qui possède 50 % plus une part depuis que M. Vladimir Poutine a forcé Shell à lui céder en 2006 la moitié de ses parts (3) pour la somme de 4,5 milliards d'euros, et qui comprend plusieurs sociétés japonaises. Une première phase, initiée en 1999, a permis de produire une moyenne de 70 000 barils par jour et de rapporter plus de 1 milliard de dollars par an. La phase suivante, en préparation, exige un investissement de plus de 10 milliards de dollars - ce qui fait de ce projet le plus important investissement étranger actuellement en cours dans la Fédération russe. Le gaz et le brut devront être acheminés par pipeline jusqu'à la pointe sud de Sakhaline, où deux ports sont en construction à Prigorodnoïé, l'un pour le pétrole, l'autre pour le GNL.

Là où il existe un système d'oléoducs, il est rare d'avoir recours à la route ou au rail, car, pour un parcours de 4 000 km, le transport par rail implique un surcoût de 1,50 à 2 dollars par baril de brut, selon les calculs réalisés en 1993 (4). Faute d'oléoducs, la Russie a jusqu'ici fortement soutenu les exportations de pétrole ouest-sibérien vers la Chine par le rail, mais à des coûts exorbitants. En 2010, un tout nouvel oléoduc, l'East Siberia to Pacific Ocean (ESPO), a été mis en service entre Taïchet et Skovorodino dans l'oblast d'Amour, tout près de la frontière chinoise, où il est connecté avec un autre oléoduc qui rejoint la frontière chinoise et la ville pétrolière de Daqing dans le nord-est de la Chine. Ce tube ne fonctionne pas encore à pleine capacité (30 millions de tonnes par an), mais il est ouvert et permettra, à terme, de considérablement réduire les coûts du transport d'un pétrole qui vient principalement de Sibérie occidentale (région de Tomsk et district autonome de Khantys-Mansi), mais aussi des tout nouveaux champs pétroliers de la région d'Irkoutsk et de Talakan en Sakha-Iakoutie. Cet oléoduc stratégique est en voie d'achèvement sur le tronçon Skovorodino-Perevoznaïa sur la côte pacifique où un port pétrolier est en cours de construction. En attendant, le pétrole est toujours évacué par rail et chargé sur des tankers dès son arrivée sur la côte.

Certes, les deux géants ont récemment résolu leurs querelles frontalières, mais la Chine émerge rapidement à la fois comme rival politique et comme concurrent industriel et économique. Et sa fringale énergétique est sans limite. Les Chinois avaient initialement signé un contrat avec le groupe Ioukos pour la construction d'un oléoduc de 2 400 kilomètres entre Angarsk et Daqing. Mais, en 2004, alors que les travaux allaient commencer, le gouvernement russe s'est attaqué au groupe pétrolier, à la fois pour détruire un centre de pouvoir naissant et pour reprendre le contrôle d'une ressource privatisée au cours des années de pillages qui ont caractérisé le règne de M. Boris Eltsine. Cette démarche se situe dans le droit-fil de la stratégie de M. Poutine, qui consiste à faire coïncider les objectifs des grands conglomérats privés avec ceux de l'Etat russe.

Les Japonais, dont l'appétit énergétique est aussi très important, ont beaucoup fait pour compromettre le projet Angarsk-Daqing et capter ces volumes de pétrole potentiels : ils ont proposé - avec insistance - un oléoduc plus coûteux, mais capable de transporter un million de barils par jour sur une plus grande distance (3 800 km), en contournant le territoire chinois pour aboutir à Nakhodka, près de Vladivostok. Ils ont également offert des prêts pour un montant de 5 milliards de dollars (le coût de l'oléoduc étant estimé entre 8 et 10 milliards de dollars).

Actuellement, la Russie dépend à 80 % du marché européen pour ses ventes d'"or noir" (lire l'article de Mathias Reymond page 50), mais les incertitudes politiques et stratégiques sur les marges occidentales du pays poussent les responsables russes à diversifier leurs ventes. D'où leur intérêt pour des projets consistant à relier les champs pétrolifères de la Sibérie occidentale aux pays asiatiques, mais aussi, pendant un temps, aux ports de la mer de Barents (5). C'est à la fin de décembre 2004 que Moscou a annoncé la "décision de principe" de construire l'oléoduc transversal Taïchet-Skovorodino-Perevoznaïa.

Toutefois, les Japonais n'ont pas encore tiré parti de leur victoire. Le dialogue russo-japonais ne fait que de très lents progrès. Les autorités moscovites ont gelé les négociations pour l'achèvement de cet oléoduc, d'une part parce que les prix du pétrole ont crevé le plafond depuis 2005 et que les Russes n'ont plus besoin de l'argent japonais, mais aussi parce que le différend territorial sur les îles Kouriles continue d'empoisonner les relations entre les deux pays et - conséquence indirecte - compromet nombre de projets économiques. La Russie a conservé les quatre îles les plus méridionales de l'archipel des Kouriles, dont les troupes soviétiques se sont emparées à la fin de la seconde guerre mondiale, mais qui sont toujours revendiquées par le Japon. Depuis, les Nippons se sont montrés plus ou moins souples selon les périodes, mais ils n'ont jamais oublié la "question des territoires du Nord (6)". L'achat du gaz de Sakhaline par la ville de Tokyo est un exemple de cette flexibilité. Il a été suivi par plusieurs autres accords d'achat de GNL. Mais, en attendant, le pétrole coule à flot vers la Chine à partir de Skovorodino...

L'Asie du Nord-Est consomme proportionnellement moins de gaz naturel que l'Amérique du Nord ou l'Europe, essentiellement en raison des problèmes d'approvisionnement. Honshu, l'île principale du Japon, ne dispose pas d'un réseau complet de gazoducs à cause des règles de sécurité très strictes et du prix élevé des terrains. Ainsi, les importations japonaises en GNL alimentent surtout les centrales électriques. La ville de Tokyo, des entreprises basées au Japon et aux Etats-Unis concluent régulièrement des accords pour l'achat du GNL produit par Sakhaline-II.

A l'opposé du Japon, la Corée du Sud possède un réseau de gazoducs très développé, destiné à l'usage domestique. Techniquement, du gaz provenant de Sakhaline-II par la mer et débarqué à Lazarevo pourrait très bien être acheminé le long de la côte et à travers la Corée du Nord jusqu'au sud. Mais les difficultés actuelles qui l'opposent à son voisin obligent la Corée du Sud à envisager la construction d'un gazoduc sous-marin depuis la Chine. On estime que cette solution consistant à faire venir le gaz sibérien par pipeline à travers la Chine coûterait 25 % de moins que les importations actuelles de GNL.

Toutes les grandes villes chinoises ont un besoin urgent de gaz naturel afin de réduire la pollution. Si les prix le permettaient, le district de Shanghaï et la zone urbaine de Tianjin-Pékin auraient été les candidats naturels pour un approvisionnement en GNL. Mais le gouvernement chinois a imposé un prix relativement bas pour le gaz naturel qui transite par un gazoduc intérieur d'ouest en est jusqu'à Shanghaï, ce qui semble avoir incité plusieurs multinationales à interrompre leurs investissements dans les gazoducs et à geler des projets de regazéification dans la province de Zhejiang.

Mais, en dépit de leur coût élevé, Pékin n'a pas complètement abandonné l'idée d'importer du GNL et a construit à cet effet deux grands ports sur la côte. Le premier près de Guangdong avec la participation de la multinationale BP pour servir les centrales de la région de Shenzhen, et le second à Zhangzhou dans la province du Fujian (7)

La Chine envisage activement aussi la construction d'un gazoduc pour transporter quelque 30 milliards de mètres cubes par an, depuis les champs gazéifères de Kovykta (oblast d'Irkoutsk) vers le nord-est de la Chine. Pour l'instant, ce gaz n'est consommé que par les régions alentour.

Une autre route, moins longue de 1 500 km, pourrait passer sur le territoire de la République de Mongolie. Un parcours techniquement fiable et nettement moins cher. Mais, en 1998, des négociations entre Russes, Mongols, Chinois, Coréens et Japonais ont échoué. Les Russes avaient offert de vendre une partie de leur gaz à la Mongolie, qui cherchait désespérément le moyen de lutter contre la pollution de l'air à Oulan-Bator. Mais tout ce qui peut ressembler à une entente entre Russes et Mongols est vu d'un oeil soupçonneux par Pékin, qui répugne à accorder des avantages à un pays qu'il a tendance à considérer comme la plus septentrionale de ses provinces.

Des négociations entre la Chine et le Kazakhstan ont eu pour objectif d'accroître l'approvisionnement chinois en pétrole brut et en gaz. La construction de l'oléoduc est terminée, et la section Atyrau-Kenkiyak fonctionne depuis 2002. Celle qui relie Kenkiyak à Atasu vient d'être achevée, et la troisième section, entre Atasu et Alashankou, en Chine, via Balkach, Sayak et Aktogay, est opérationnelle depuis 2006 (voir carte pages 58 et 59). Du point de vue de Pékin, cette route d'approvisionnement est cruciale pour le développement du Xinjiang-Ouïgour, sa province la plus occidentale et surtout la plus potentiellement rebelle. Un nouveau tronçon de cet oléoduc relie désormais la frontière chinoise à la raffinerie de Dushanzi (qui doit devenir un immense complexe pétrochimique). Le transport du pétrole par rail se poursuit pour alimenter les raffineries de Karamay et Urumqi.

Dix millions de tonnes de pétrole brut coulent dans cet oléoduc chaque année, et, à terme, sa capacité sera doublée. Du reste, Chinois et Kazakhs envisagent également la construction d'un gazoduc entre le Kazakhstan occidental et la région du Xinjiang-Ouïgour. Naturellement, les deux parties sont préoccupées par le coût considérable de l'entreprise, mais il semble que le projet soit prévu dans le cadre d'une stratégie de réserve à plus long terme.


(1) "Sakhalin Island : Journey to extreme oil. Big Oil's future lies in such forbidding places as Russia's Far East", Business Week, 15 mai 2006, www.businessweek.com
(2) Les réserves exploitables sont estimées à 2,3 milliards de barils de pétrole et à 485 milliards de mètres cubes de gaz.
(3) La compagnie Shell a de fait perdu le contrôle du consortium, sa participation passant de 55 % à 27,5 %.
(4) John L. Kennedy, Oil & Gas Pipeline Fundamentals, 2e éd., Pennwell, Tulsa (Oklahoma), 1993.
(5) L'idée avait été lancée au début des années 2000 par un consortium privé à la tête duquel se trouvait M. Mikhaïl Khodorkovski, patron de Ioukos, aujourd'hui en prison. Cette voie d'approvisionnement est actuellement abandonnée et les pétroliers à destination des Etats-Unis chargent à Perevoznaïa.
(6) Akira Miyamoto (sous la dir. de), Natural Gas in Asia, Oxford University Press, 2002.
(7) US Energy Information Administration, "China background", www.eia.doe.gov et "BP signs agreement to boost LNG supplies to Atlantic markets", 8 février 2006, www.bp.com

PHOTO - Part of the disputed islands in the East China Sea, known as the Senkaku isles in Japan, Diaoyu islands in China, is seen in this October 7, 2010, file photo. A Chinese Foreign Ministry official accused Japan of damaging the atmosphere between the two countries on October 29, 2010, after Japanese Foreign Minister Seiji Maehara raised the issue of the Senkaku islands, at the ASEAN summit in Hanoi. Both China and Japan claim sovereignty over the isles.

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Habitants contre moulins à vent - Philippe Ollivier


Manière de voir, no. 115 - Batailles pour l'énergie, mardi, 1 février 2011, p. 28

Philippe Ollivier
, Journaliste, auteur de Eoliennes, quand le vent nous éclaire, Privat, Toulouse, 2006.

A lui seul, le vent ne réglera pas le problème du désordre climatique. Mais il peut y contribuer. Toutefois, si des parcs d'éoliennes commencent à s'implanter, ils ont encore de nombreux détracteurs.

Le chiffre symbolique des 1 000 mégawatts (MW) d'énergie éolienne installée en France a été atteint en septembre 2006. Pour mettre en perspective cette puissance, il faut la rapporter à d'autres chiffres : 1 000 MW équivalent à une tranche de centrale nucléaire. L'Allemagne, le champion européen, possédait fin 2009 une capacité éolienne de 25 800 MW, derrière les Etats-Unis (35 000 MW) et la Chine (26 000 MW).

En France, après avoir longtemps stagné, le développement éolien a été considérable au cours des cinq dernières années. Il a pratiquement doublé entre 2004 et 2006, et n'a cessé de croître depuis. Cette subite émergence des éoliennes dans le paysage a provoqué des interrogations de la part des riverains. Plus grave, deux éoliennes ont explosé en novembre 2006 dans l'Aude, victimes d'une guérilla qui réclame leur suppression pure et simple.

Ce questionnement résulte en partie du retard de la France en la matière. En effet, en Allemagne, au Danemark et en Espagne, leaders historiques, l'éolien est entré dans les moeurs, et pratiquement tout a été dit sur ses avantages et ses inconvénients. En Espagne, en particulier, des consultations régionales ont été organisées dès 1996 et chaque région s'est déterminée. Certaines ont refusé l'éolien, lui préférant le solaire. L'Andalousie, pour sa part, a choisi l'énergie du vent qui, au total, a créé 30 000 emplois dans le pays (1).

Les premiers parcs éoliens français ont rassemblé quelques machines dans des zones relativement peu peuplées. Avec la multiplication de ces installations, au début des années 2000, une soudaine prise de conscience s'est fait jour quant aux problèmes posés par ce type d'énergie. Il faut noter que, à quelques exceptions près, comme autour des installations nucléaires de Superphénix et de Plogoff - et encore, plus pour des raisons liées au maintien de l'ordre qu'à un véritable débat démocratique -, le débat sur l'énergie a rarement été porté sur la place publique. Depuis la fin des années 1960, la France a confié la majeure partie de sa production énergétique au nucléaire, il semblait donc que la discussion était close... si même elle avait jamais existé.

D'autre part, sur un plan environnemental, le retard français dans l'éolien s'explique par le fait que les plus gros pollueurs (Allemagne, Danemark, Royaume-Uni) ont été sensibles aux énergies naturelles renouvelables (ENR) sous la pression des groupes politiques Verts. Or, les centrales nucléaires ne rejetant que très peu de gaz à effet de serre (GES), les gouvernements français successifs n'ont pas inscrit les ENR dans leurs priorités. D'un point de vue strictement politique, les colosses multinationaux que sont EDF et les entreprises du nucléaire, toutes contrôlées par l'Etat à divers niveaux, ont une évidente influence dans les décisions des élus locaux. Enfin, la disposition pronucléaire de la Confédération générale du travail (CGT), syndicat majoritaire chez l'électricien, a contribué à dissuader les gouvernants de remettre en cause une politique énergétique qui, finalement, arrangeait tout le monde.

C'est dans ce tableau bien encadré qu'apparaissent un jour une, deux, trois, dix éoliennes, puis des parcs entiers. Avec elles surgissent des opposants que l'on pourrait classer en deux catégories : les conjoncturels et les structurels, les opposants de circonstance et ceux qui, pour le principe, ont déclaré la guerre à l'éolien. L'argumentation la plus générale porte sur deux grands thèmes. Quelle est la justification économique ? Quel est l'impact sur l'environnement ?

Les opposants avancent que cette technologie n'a aucun impact économique et, renouant pour le coup avec des arguments protectionnistes, précisent que les éoliennes sont toutes fabriquées à l'étranger. Les chiffres leur donnent tort : un millier d'emplois directs ont été créés en France d'après Eurobserver (2), et au moins le double indirectement pour la construction et l'entretien des machines ; les parcs contribuant au budget des communes où ils sont installés par le biais de la taxe professionnelle. De plus, beaucoup d'entreprises françaises sont des sous-traitants de fabricants étrangers.

Il est souvent reproché aux propriétaires d'éoliennes de revendre leur électricité à EDF à un prix trop élevé. Ce prix - révisable - a été calculé pour permettre à cette source d'énergie alternative d'émerger. C'est un choix politique (comme celui d'aider très largement EDF) - et pas seulement français. Toutefois, s'il est assez aisé de répondre à la question économique, celle concernant l'environnement est plus délicate.

L'éolien abîme le paysage ! La critique émane notamment des propriétaires fonciers membres de la très chic association des Vieilles Maisons françaises, regroupant propriétaires de châteaux et de manoirs, dont le site Internet proclame : "L'invasion des éoliennes géantes (...) risque de transformer en véritables zones industrielles les sites et le cadre des monuments les plus emblématiques de France. La protection de nos demeures n'est plus qu'une garantie fragile, voire illusoire (3)" ; le rejet vient aussi des néoruraux installés récemment dans des campagnes qu'ils avaient idéalisées - sans éoliennes, mais également sans coqs et sans clochers. A cela, il n'y a qu'une réponse : l'implantation d'une éolienne est soumise à de très nombreuses autorisations. Un constructeur espagnol a recensé, en France, 32 services, de l'Etat et des collectivités, concernés. C'est une garantie sinon esthétique - c'est au goût de chacun de se prononcer, et une éolienne vaut bien une ligne à très haute tension ou un château d'eau -, du moins légale.

Les éoliennes sont bruyantes ! Pour certaines des premières, l'argument était justifié. Mais il en va de l'éolienne comme de toutes les technologies : elle s'améliore. Sous des aspects simples, ces engins partagent des technologies avec l'aéronautique. Donc le silence est requis, là encore contrôlé par l'organisme idoine. En fait, bien souvent, on entend davantage le vent que les machines.

Phénomène de subjectivité collective, voire de désinformation, la plupart de ces griefs sont émis avant les implantations. Très loin de posséder la puissance de feu communicatrice d'EDF, les bureaux d'étude promoteurs de l'éolien ont du mal à faire passer leur message. Ils ont trouvé la parade en invitant les futurs voisins d'éoliennes à visiter des sites en fonctionnement. En général, les objections concernant le bruit et les nuisances diverses tombent après cette visite.

A l'opposé, il existe un groupe "anti" qui a fait de la lutte contre l'éolien sa raison de vivre. Cette fédération rassemblant aujourd'hui un peu plus de 200 associations de tailles diverses, connue sous le nom de Vent de colère, est née dans l'Aude, département historique du point de vue éolien. Son fondateur, M. Pierre Bonn, s'est un jour aperçu que des éoliennes allaient être implantées dans le voisinage (4). Et, comme il le dit lui-même, il "n'a pu le supporter". Ancien des services de renseignement de l'armée, retraité de l'industrie chimique, M. Bonn a mis à profit ses connaissances en matière d'"information-désinformation". Il a ainsi construit une sorte de vade-mecum antiéolien dont il va appliquer la recette dès qu'une commune est visée par l'implantation d'un parc.

Il est à même de rassembler quelques dizaines de personnes - pas forcément habitants de ladite commune - pour constituer des réseaux d'agit-prop efficaces. Tout lui est bon : sondages (contrôlés uniquement par Vent de colère), trucages de photos pour montrer les éoliennes plus proches et plus grandes qu'elles ne le seront en réalité. La rhétorique de Vent de colère reprend dans ses grandes lignes les questionnements évoqués plus haut, mais en leur apportant des réponses non démontrables et parfois fausses. Ainsi, l'association exhibe sur son site Internet (5) des photos d'oiseaux morts qu'on présume avoir été tués par les pales des éoliennes. Rien ne le prouve. Sans nier les risques que font courir les éoliennes aux oiseaux et aux chauves-souris, la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) note que ceux-ci sont largement inférieurs aux risques classiques : agriculture intensive, chasse, fils électriques (6)...

Il a été dit que les opposants à l'éolienne étaient manipulés par EDF et les entreprises du nucléaire. Rien n'a été démontré en ce sens. Et la thèse semble ne pas tenir. En effet, EDF est le premier opérateur éolien en France via sa filiale EDF Energies nouvelles. On imagine assez mal l'électricien se tirer une balle dans le pied. De son côté, Areva (7) a reconnu la pertinence d'une intégration de l'éolien dans un "mix" énergétique équilibré... comprenant le nucléaire. Il peut s'agir ici, pour l'une et l'autre entreprise, de se donner une bonne conscience écologique.

Les motivations des membres de Vent de colère sont multiples et sans doute moins simplistes que leurs slogans. Tous déclarent se rassembler sous la bannière de l'"antiéolien industriel". Cette précision laisse penser que Vent de colère serait favorable à ce que l'on appelle le petit éolien - des machines n'excédant pas douze mètres de haut, capables de fournir une énergie d'appoint pour une habitation. On trouve ce type de machines dans des zones non desservies par le réseau électrique ou, ponctuellement, pour fournir de l'énergie à une bergerie isolée, ou dans un parc naturel comme outil de développement durable. A la différence de leurs grandes soeurs industrielles, elles ne nécessitent pas de permis de construire et ne sont ainsi pas soumises au contrôle d'une autorité régulatrice.

Si on interroge M. Bonn, il explique : "J'ai engagé le combat parce que je ne veux pas de leurs machines à côté de chez moi." Outre sa batterie d'actions de "communication", l'association porte chaque projet éolien devant les tribunaux administratifs. Ce harcèlement contribue à allonger les délais déjà passablement longs. Ainsi, les projets qui aboutissent furent parfois lancés cinq ans plus tôt, le délai moyen étant de trente mois. Paradoxalement, cet obstacle oblige les sociétés à disposer d'une solide charpente financière pour assumer cette attente.

Si les adversaires font parler d'eux, les partisans des éoliennes se montrent beaucoup plus discrets. Ils existent pourtant, eux aussi groupés en associations ; et 800 élus ont déjà affirmé leur choix en faveur de cette énergie renouvelable. Certes, l'éolien ne contribue pas directement à limiter les gaz à effet de serre, en France du moins, et pour les raisons précédemment évoquées. Il ne fera jamais rouler les camions ni voler les avions. Mais chaque kilowatt éolien représente un kilowatt nucléaire en moins, et des centaines de kilos de déchets radioactifs de longue durée (que l'on ne sait toujours pas stocker sans risques) sont ainsi épargnés.

L'autre contribution à la protection de l'environnement, c'est la réversibilité. Il faudra plusieurs décennies avant que les centaines d'hectares pollués par les installations nucléaires ou les raffineries de pétrole puissent être rendues à l'utilisation humaine. Un parc éolien peut être démonté en quelques mois...


(1) Ministère de l'environnement espagnol, cf. www.actu-environnement.com
(2) Eurobserver est un observatoire européen spécialisé dans les énergies renouve-lables qui fait référence dans toutes les études sur le sujet (www.eurobserv-er.org). Cf. également La Lettre n° 8 du Syndicat des énergies renouvelables (www.enr.fr).
(3) www.vmf.net
(4) Il faut relativiser la notion de voisinage. Une éolienne industrielle ne doit pas être implantée à moins de 400 mètres d'une maison. Cette distance est la première exigence que font respecter les préfets et certains ont repoussé cette zone à 600 mètres. A comparer avec la distance réglementaire (200 mètres) de la voie de passage des TGV à proximité d'une habitation.
(5) www.ventdecolere.org
(6) www.lpo.fr
(7) Areva a acquis, en 2005, 21,5 % de Repower, un important constructeur allemand d'éoliennes de Hambourg.

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La puissance de l'atome est-elle renouvelable ? - Mycle Schneider


Manière de voir, no. 115 - Batailles pour l'énergie, mardi, 1 février 2011, p. 34

Mycle Schneider
, journaliste et analyste indépendant en politiques énergétiques.

L'exigence d'une réduction des émissions de gaz à effet de serre remet l'énergie nucléaire au goût du jour. Stoppée dans son essor par les accidents de Three Mile Island en 1979, puis de Tchernobyl en 1986, elle figure à nouveau en bonne place dans les grands programmes d'investissements énergétiques mondiaux.

Dans son discours du 16 février 2010 sur l'énergie, le président américain Barack Obama a donné le ton : "L'avenir possible, a-t-il dit, est celui dans lequel l'électricité renouvelable alimente les voitures hybrides et les maisons individuelles ou les bureaux à haut rendement énergétique. Dans lequel nous exportons nos propres technologies énergétiques du futur au lieu d'importer du pétrole de l'étranger. (...) Il va bientôt falloir penser à construire, aux Etats-Unis, une nouvelle génération de centrales nucléaires plus propres et plus sûres (1)."

Efficacité, énergies renouvelables et nucléaire : voilà donc le trio gagnant américain. Le président français Nicolas Sarkozy ne contredira pas son homologue américain. Le 9 juin 2009, il déclarait : "Nous allons prendre dans les énergies renouvelables un virage aussi important que le général de Gaulle pour le nucléaire dans les années 1960. Ce n'est pas l'un ou l'autre. C'est l'un et l'autre (2)." Il annonçait également que "là où nous dépenserons un euro dans le nucléaire, nous dépenserons le même euro dans la recherche sur les technologies propres et dans la prévention des atteinte à l'environnement". Puis précisait que "cette parité d'investissement vise à préserver un consensus sur le nucléaire et à arriver à le faire tolérer par ceux qui y sont opposés (3)". Tout un symbole : le Commissariat à l'énergie atomique (CEA), l'institution publique qui gère les affaires nucléaires de la France depuis soixante-cinq ans, a été renommé Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEAEA)...

L'énergie nucléaire est-elle une "technologie de transition" ? En Allemagne, la coalition conservatrice a fait voter un amendement à la loi dite "de sortie du nucléaire" avec l'intention de prolonger l'exploitation de ses dix-sept réacteurs nucléaires entre huit et quatorze ans. Selon l'accord conclu entre les deux partis de gouvernement, "la part du lion" des bénéfices liés au prolongement de la durée de vie des centrales sera taxée et réinvestie dans les énergies renouvelables et dans les politiques pour améliorer l'efficacité énergétique. L'interdiction de toute nouvelle construction reste en vigueur. La chancelière, Mme Angela Merkel, n'est pas d'accord avec son propre parti sur les modes de mise en oeuvre de cette loi. M. Norbert Röttgen, le ministre de l'environnement, a déclaré que le vrai défi est de passer "quasi entièrement aux énergies renouvelables" et souligne qu'il ne connaît "personne dans la coalition qui ose prétendre que le nucléaire est notre technologie pour l'avenir (4)". M. Röttgen qui aurait souhaité que l'abandon total du nucléaire soit accompli d'ici 2030 - c'est-à-dire environ avec huit ans de retard sur la date prévue précédemment, lorsque les réacteurs auront environ quarante ans et que les besoins en électricité seront couverts à hauteur de 40 % par les renouvelables (contre 16 % en 2010). Il conclut que "beaucoup d'électricité nucléaire et beaucoup d'"écoélectricité" sont des concepts économiques qui ne vont pas du tout ensemble (5)".

Alors, ensemble ou pas ensemble ? L'Allemagne est sans doute le laboratoire le plus intéressant pour analyser si les concepts du couple efficacité énergétique/énergie renouvelable d'un côté et nucléaire de l'autre sont deux approches complémentaires ou complètement antinomiques. La Fédération allemande des entreprises municipales (VKU) - une puissante association qui regroupe 1 350 entreprises couvrant les besoins en électricité et en chauffage de plus de la moitié des consommateurs du pays - s'est déclarée très préoccupée par les conséquences possibles du délai supplémentaire accordé au secteur nucléaire. Le directeur du VKU, M. Hans-Joachim Reck, a affirmé dans un communiqué de presse : "Les implications négatives pour la concurrence et la conversion du système énergétique vers la décentralisation et les énergies renouvelables sont complètement négligées. Il est contre-productif de décourager des régies municipales d'investir dans la production d'une énergie efficace et prometteuse". Des investissements municipaux pour la construction ou l'amélioration de centrales électriques de l'ordre de 6,5 milliards d'euros doivent maintenant être réexaminés. Et même pour des projets déjà réalisés, la viabilité économique est menacée (6).

Beaucoup de questions restent en suspens quand il s'agit de comparer les deux systèmes : l'un, centralisé, reposant sur le nucléaire, et l'autre, fondé sur une stratégie combinée d'efficacité énergétique et de production décentralisé en énergie renouvelable. Quelles conséquences pour le développement des réseaux ? Comment promouvoir les "renouvelables" tout en donnant la priorité à l'efficacité afin de réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre ? Est-ce que les grandes installations basées sur les énergies renouvelables conduiront à terme aux mêmes effets systémiques que les grandes centrales nucléaires ou au charbon ?

Pendant trop longtemps, les politiques énergétiques ont visé la sécurité d'approvisionnement du pétrole, du gaz et de l'électricité, plutôt que l'accès à des services énergétiques abordables, fiables et durables : les êtres humains consomment des plats cuits, se servent de la lumière, de la chaleur et du froid ainsi que de la force motrice, ils communiquent et se déplacent : ils n'utilisent pas l'énergie per se.

Le résultat est connu. Même dans les pays industrialisés qui ont mis en place des programmes lourds de production d'électricité nucléaire comme les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni, les franges les plus vulnérables de la population qui n'ont pas accès à l'énergie ou au chauffage sont en augmentation rapide. On a même créé un nouvel acronyme : EWD (Excess Winter Deaths, décès hivernaux surnuméraires) pour la surmortalité en cette période. Une étude européenne a montré que le nombre de personnes qui meurent au cours de la saison froide car ils ne peuvent pas se permettre de chauffer leur maisons correctement devient statistiquement très significatif. L'excédent de mortalité varie de 10 % à Paris jusqu'à 30 % à Glasgow. Au Royaume-Uni, on estime que quarante mille personnes sont mortes les mois d'hiver de 2009, en plus de la mortalité "attendue", conséquence de la "précarité énergétique". Dans la France nucléaire, près de huit millions de ménages, environ 28 % du total, dépensent plus de 10 % du budget familial pour l'énergie (transports compris). Depuis 2005, environ trois millions de familles françaises ont bénéficié du tarif de première nécessité (TPN), une création gouvernementale qui propose un tarif subventionné aux familles à faible revenu. Dans les pays qui ont choisi l'électricité nucléaire, l'accès aux services énergétiques n'est pas plus universel ni juste qu'ailleurs.

La dernière décennie a vu des changements sans précédents dans le secteur de l'énergie. Les marchés - en particulier celui du pétrole, mais avec un effet d'entraînement pour les autres sources d'énergie - ont été extrêmement volatiles. Vers la mi-2008, le prix du pétrole a presque atteint 150 dollars le baril - soit un cours huit fois supérieur à celui de 1998. Ces prix astronomiques ont sans doute contribué à précipiter l'économie mondiale dans le chaos, entraînant un effondrement du cours de l'or noir à quelque 30 dollars le baril. La récession globale a fait baisser la consommation d'énergie à tel point qu'en 2009, pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la consommation globale d'électricité a diminué.

Malgré cela, les prévisions concernant la demande en énergie anticipent une forte croissance des économies asiatiques, en particulier de la Chine et, dans une moindre mesure, de l'Inde. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) affirme, dans son scénario de référence 2009, que la demande mondiale d'énergie augmentera de 40 % d'ici 2030. L'hypothèse retenue table sur un doublement de la consommation énergétique chinoise entre 2007 et 2030, alors qu'elle n'augmenterait pas plus de 5 % aux Etats-Unis et seulement de 1 % en Europe. Ce scénario de référence n'est en fait qu'une "extension" projetée dans l'avenir des politiques nationales actuelles. Si l'évolution devait se poursuivre selon cette option, cela conduirait inévitablement à des changements climatiques catastrophiques. L'AIE suggère d'ailleurs elle-même que "le volume d'émissions de CO2 dans l'atmosphère d'un tel scénario se traduirait par une augmentation moyenne de la température pouvant aller jusqu'à 6 degrés Celsius (7)".

Mais le changement climatique n'est pas la seule préoccupation : dans le scénario de référence, la question de la disponibilité des ressources à moyen terme compte tout autant. Et l'AIE a revu à la baisse la croissance annuelle de la demande en pétrole (elle prévoyait 1,6 % par an en 2004 contre 1 % en 2009), ce qui ne change pas fondamentalement le problème de la limitation des ressources.

Autant du point de vue de la sécurité des approvisionnements que - et surtout - des engagements pour contenir l'importance du changement climatique, l'actuel système énergétique et les politiques de développement qui l'accompagne ne sont tout simplement pas durables. Quels que soient les systèmes considérés, d'énormes investissements seront nécessaires pour remplacer les infrastructures existantes et répondre à la demande.

Le premier réacteur nucléaire a été connecté à un réseau électrique en 1954 dans ce qui était alors l'Union soviétique. L'augmentation du nombre d'unités d'exploitation s'est faite sans interruption pendant trente-cinq ans environ, jusqu'à la fin des années 1980. En 1989, on comptait 424 réacteurs en exploitation dans le monde. Le nombre a peu varié depuis, puisqu'il y avait officiellement 441 réacteurs en service au 15 novembre 2010 (un pic historique a été atteint en 2002 avec 444 unités). A la même date, l'Agence internationale pour l'énergie atomique (AIEA) publiait une liste de 61 réacteurs en construction ; une douzaine y figurent depuis plus de vingt ans, et la plupart subissent de très importants retards (8). En 2008, pour la première fois depuis le début de l'utilisation commerciale de l'énergie nucléaire, aucune unité n'avait été raccordée au réseau. Depuis l'inauguration en août 2007 de la centrale roumaine de Cernavoda-2 (dont la construction a duré vingt-quatre ans...), seuls sept réacteurs ont été mis en service (un en Corée du Sud, au Japon et en Russie, deux en Chine et en Inde) alors que cinq unités ont été retirés du réseau.

En 2009, pour la troisième année de baisse consécutive, les 370 gigawatts (GW) de capacité nucléaire ont produit environ 2 600 térawattheures (TWh), soit un recul de 1,3 %, ce qui représente environ 13 % de l'électricité commerciale (ou 5,5 % de l'énergie primaire commerciale, ou encore entre 2 et 3 % de l'énergie finale dans le monde). La tendance est à la baisse (9).

En dépit de ce déclin en termes réels, les projections de l'AIEA et de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont été de plus en plus optimistes. La première prévoit, dans son scénario "modéré", une capacité nucléaire de 473 GW à l'horizon 2030 et, avec une précision qui force l'admiration, de 747,5 GW, soit un doublement de la capacité actuelle, pour son scénario "soutenu".

Les auteurs du World Energy Outlook 2009 ("perspectives énergétiques mondiales") de l'AIE n'en sont pas à un paradoxe près. Ils écrivent : "Une renaissance du nucléaire est possible mais ne peut pas se faire du jour au lendemain. Les projets nucléaires doivent faire face à des obstacles de toutes sortes : des délais de construction étendus sur de très longues périodes avec les risques inhérents, des processus interminables pour l'octroi de licences, une pénurie de main-d'oeuvre, des problèmes liés à l'élimination des déchets, au danger de prolifération et à une opposition locale. Le financement de nouvelles centrales nucléaires, en particulier dans des marchés de l'énergie libéralisés, a toujours été difficile, et il est pratiquement certain que la crise économique et financière a rendu la situation encore plus grave. L'importance des capitaux requis, les risques de dépassements des coûts et les incertitudes réglementaires rendent les investisseurs et les prêteurs extrêmement prudents, alors même que la croissance de la demande est importante."

Mais ni l'AIEA ni l'AIE ne montrent comment ces "obstacles importants" pourraient être surmontés pour justifier ces projections impressionnantes. Dans un rapport rédigé pour le compte du gouvernement allemand, le centre bâlois de recherche économique et de conseil stratégique Prognos (10) a estimé que le nombre des réacteurs en exploitation était susceptible de diminuer de 29 % d'ici à 2030. Il estime que seulement 35 % des projets annoncés par la World Nuclear Association pour 2030 seront réalisés. Et cela ne suffira pas à compenser le retrait des réacteurs vieillissants.

On en viendrait presque à oublier que les énergies renouvelables ont été pendant des millénaires la principale source d'énergie de l'humanité, d'abord par la combustion de la biomasse - en particulier le bois -, mais aussi grâce à l'exploitation de l'eau et du vent. Mais voilà, au cours des deux derniers siècles, le recours aux énergies renouvelables a diminué au profit de l'exploitation de l'énergie provenant des combustibles fossiles. Le charbon, le pétrole puis le gaz naturel ont été exploités à si grande échelle qu'ils ont pratiquement évincé les formes renouvelables des statistiques énergétiques. En dépit de l'énergie consommée pour la transformation et le transport, ces trois sources restent relativement bon marché et abondante - à court terme. Depuis le début des années 2000, certaines régions du monde se sont "réveillées" et se sont mises à rechercher les moyens de réduire leur dépendance vis-à-vis des énergies fossiles... Et des pays qui les produisent.

En 2009, pour la deuxième année consécutive, les investissements mondiaux dans les énergies renouvelables étaient supérieurs à ceux destinés aux énergies fossiles. L'Union européenne a investit 13 milliards d'euros dans l'éolien, qui a représenté 39 % de l'augmentation des capacités de production. Toutes sources confondues, les nouvelles installations en "renouvelable" ont représenté 61 % de cet accroissement de la capacité installée. L'Europe des Vingt-Sept continue son mouvement pour s'affranchir du charbon, du pétrole et du nucléaire, en mettant à l'arrêt plus d'installations anciennes qu'elle n'en met en service. Mais il faut encore modérer les enthousiasmes car la contribution totale des énergies renouvelables (hors grande hydraulique) à la production d'électricité à l'échelle mondiale n'atteint que 5 %. En 2009, l'ensemble des centrales hydroélectriques ont engendré environ 3 200 TWh d'électricité, ce qui équivaut à environ 15 % de la production mondiale. La capacité installée est de 923 GW, ce qui fait de l'hydroélectricité, et de loin, la plus importante des sources d'énergie renouvelable.

Cette source serait idéale si elle ne s'accompagnait pas d'impacts aussi importants sur l'environnement, et surtout sur les communautés qui vivent à proximité des grands barrages. Les nouvelles installations sont relativement peu nombreuses et la contribution de l'hydroélectricité est passée de 17 à 15 % entre 2000 et 2009 (11). Aucun scénario ne prévoit de développements spectaculaires d'ici à 2030, mais de nombreuses organisations non gouvernementales et institutions soulignent que ce "gisement" est énorme : le World Energy Assessement (WEA) estime le potentiel économique à environ 8 100 TWh, le potentiel technique à 14 000 TWh et le potentiel théorique total à environ 40 000 TWh (12). Pour beaucoup, la concrétisation de telles possibilités serait inacceptable du point de vue des conséquences environnementales et sociales. Mais il est possible que se développe la construction de centrales hydroélectriques de petites tailles, et que l'on tente d'accroître l'efficacité des installations existantes.

Il existe deux principaux types de technologies solaires pour la production d'électricité : le "solaire à concentration", qui transforme la chaleur solaire en vapeur pour actionner des turbines et créer de l'énergie d'une manière plus conventionnelle, et le "solaire photovoltaïque" (PV), qui convertit l'énergie du soleil directement en courant électrique. Le solaire thermique est aussi utilisé, sur une échelle beaucoup plus large, pour chauffer l'eau et les bâtiments. Les technologies du solaire photovoltaïque évoluent très vite. On produit de plus en plus de modules photovoltaïques, et de moins en moins chers : les coûts tombent de 7 dollars par watt installé en 2008 à environ 5 dollars en 2009, et même à 3 dollars par watt pour des projets à grande échelle (13). Dans un effet d'entraînement, la chute des prix suscite une utilisation de plus en plus massive qui, à son tour, conduit à une baisse des prix : un cercle vertueux. L'Allemagne a été le principal pilote de cette croissance : en 2009, on y a installé 3 800 MW de nouvelles capacités - équivalente à la puissance de production installée jusqu'en 2007 ! -, ce qui a permis d'atteindre près de 10 000 mégawatts (MW). En 2010, le développement s'est encore accéléré et, pour les neuf premiers mois de l'année, on compte 5 400 MW solaires supplémentaires, soit environ vingt fois la capacité photovoltaïque totale installée en France.

D'autres pays, notamment la Chine, l'Italie, le Japon, l'Espagne et les Etats-Unis connaissent aussi des taux de croissance exponentiels pour l'installation de capacité en photovoltaïque. La baisse des prix est sur le point d'aligner leur coût sur celui de la production d'électricité nucléaire à partir de nouvelles centrales. Un rapport préparé par John Blackburn, professeur d'économie à l'université Duke, suggère que le "croisement historique" aura lieu dès cette année en Caroline du Nord, où les coûts réels d'installation et de fonctionnement pour les systèmes de production d'énergie solaire photovoltaïque ont diminué au point qu'ils sont désormais inférieurs aux coûts calculés pour les nouvelles centrales nucléaires (14). La révolution énergétique est en cours.

Encadré(s) :

Alarmes
Olivier Pironet

Eric Ouzounian, Vers un Tchernobyl français ? Un responsable d'EDF brise la loi du silence, Nouveau Monde Editions, Paris, 2008. Cette enquête, articulée autour du témoignage anonyme d'un cadre supérieur d'Electricité de France (EDF), expose les risques liés à la privatisation de l'entreprise, dont la course au profit menace la sûreté des installations nucléaires.

Richard Heinberg, Pétrole, la fête est finie ! Avenir des sociétés industrielles après le pic pétrolier, Demi-Lune, Paris, 2008. Membre du Post Carbon Institute, Richard Heinberg montre comment l'industrialisation s'est construite sur la maîtrise d'une énergie en voie de déplétion, selon lui, et appelle à sortir de la dépendance pétrolière.

Pierre Radanne, Energies de ton siècle ! Des crises à la mutation, Lignes de repère, Paris, 2005. Ancien président de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie, Pierre Radanne revient sur le contexte historique et politique des choix énergétiques effectués dans les années 1960. Il argumente en faveur de la sortie du nucléaire et du développement des "renouvelables".

Yves Cochet, Pétrole apocalypse, Fayard, Paris, 2005. Ancien ministre de l'aménagement du territoire et de l'environnement (2001-2002), député Vert de Paris, Yves Cochet estime que "la fin de l'ère de l'énergie bon marché" marque "la fin du monde tel que nous le connaissons" et implique une révision complète de nos modes de vie.


(1) "Remarks by the President on energy in Lanham, Maryland", 16 février 2010, www.whitehouse.gov
(2) Le Monde, 9 juin 2010. En fait, ce n'est pas de Gaulle qui lança le premier grand programme nucléaire, mais Pierre Messmer en 1974 alors qu'il était premier ministre.
(3) Ibid.
(4) Entretien "Besser als die Kernkraft", Frankfurter Rundschau, Francfort, 19 février 2010.
(5) Ibid.
(6) VKU, communiqué de presse 2/10 du 19 janvier 2010.
(7) International Energy Agency (IEA), World Energy Outlook 2009, p. 44.
(8) Pour une analyse détaillée, cf. Mycle Schneider, Steve Thomas, Antony Froggatt et Doug Koplow, "The world nuclear industry status report 2009", rapport commandité par le ministère allemand de l'environnement, disponible en anglais et en allemand, www.bmu.de
(9) Le terme "commercial" est utilisé ici pour souligner le fait que les statistiques énergétiques ne prennent généralement pas en considération les productions telles que celle issue de la biomasse non commerciale (bois de feu, bouse de vache...), qui contribuent pour une part substantielle à l'approvisionnement en énergie dans de nombreuses régions du monde.
(10) Matthias Deutsch (sous la dir. de), "Renaissance der Kernenergie ?", rapport commandité par le Bureau fédéral de protection radiologique (BFS) allemand, Prognos, Berlin-Bâle, septembre 2009.
(11) BP, "Statistical review of world energy", Londres, 2010.
(12) World Energy Assessement, Energy and the Challenge of Sustainability, Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), 2004.
(13) Ron Pernick et Clint Wilder (sous la dir. de), "Clean energy trends 2010", Clean Edge.
(14) John Blackburn et Sam Cunningham, "Solar and nuclear costs. The historic crossover", NC WARN, juillet 2010, www.ncwarn.org

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