Affichage des articles dont le libellé est Dalai-Lama. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Dalai-Lama. Afficher tous les articles

mardi 27 septembre 2011

Pékin déclarera "illégale" la future réincarnation du dalaï-lama

Le Monde.fr - Mardi 27 septembre 2011

Le futur choix par le chef spirituel des Tibétains de son successeur sera "illégal", a prévenu Pékin, lundi 26 septembre, affirmant que le titre de dalaï-lama était conféré par le gouvernement central chinois.

Deux jours plus tôt, le dalaï-lama, 76 ans, déclarait que lui seul choisirait sa réincarnation, lorsqu'il aurait "autour de 90 ans".

"En dehors de la réincarnation reconnue à travers ces méthodes légitimes, aucun candidat ne peut prétendre à une reconnaissance ou à un agrément, s'il a été choisi pour des finalités politiques par qui que ce soit, y compris par ceux qui se trouvent dans la République populaire de Chine", a assuré le Prix Nobel de la paix dans un document publié à l'issue d'un rassemblement de responsables des quatre écoles spirituelles du bouddhisme tibétain à Dharamsala, dans le nord de l'Inde.

ET LA RÉINCARNATION DE MAO ?

Le 23 septembre, le dalaï-Lama évoquait la question lors de cette conférence religieuse à Dharamsala, siège du gouvernement tibétain en exil : "Si le gouvernement chinois a l'intention de se charger de nommer ma réincarnation, il doit alors accepter la religion et le concept de vie future",relate The Tibet Post, publication de la diaspora tibétaine à Dharamsala.

"Ils doivent aussi, en premier lieu, trouver les réincarnations de Mao Zedong et de Deng Xiaoping. Après, seulement, ils pourront trouver ma réincarnation", a ajouté ironiquement le maître bouddhiste.

UN DALAÏ-LAMA ÉLU ?

Selon la tradition tibétaine, les moines doivent identifier un jeune garçon présentant des signes selon lesquels il est la réincarnation du dernier chef spirituel.

Mais le dalaï-lama a évoqué à plusieurs reprise une possible remise en question de cette tradition, dans un contexte tendu avec la Chine : il pourrait choisir lui-même un successeur avant sa mort, et pourrait se réincarner en exil. Il s'est même montré ouvert à une élection du prochain dalaï-lama.

"Lorsque j'approcherai de mes 90 ans, je consulterai les grands lamas des traditions bouddhiques tibétaines, les Tibétains et les autres adeptes du bouddhisme tibétain et procéderai à une réévaluation de l'institution du dalaï-lama pour savoir si elle doit ou non être pérennisée", a-t-il souligné la semaine dernière à Dharamsala.

DEUX DALAÏ-LAMAS ?

De nombreux observateurs prédisent que la Chine désignera son successeur, ce qui aurait pour conséquence d'aboutir à l'existence de deux dalaï-lamas, l'un reconnu par Pékin, l'autre par les exilés ou choisi avec le consentement de l'actuel chef spirituel.

Ce cas de figure s'est déjà produit en 1995, lorsque la Chine avait rejeté le choix du dalaï-lama concernant la réincarnation du panchen-lama, le deuxième plus haut titre dans le bouddhisme tibétain.

Le panchen-lama choisi par la Chine, Gyaincain Norbu, est aujourd'hui âgé de 21 ans et fait souvent l'éloge de l'administration chinoise au Tibet. Le panchen-lama choisi par le dalaï-ama, Gedhun Choekyi Nyima, a disparu depuis 1995, après avoir été arrêté par la Chine.

DÉMOCRATISATION

Le chef spirituel des Tibétains, en exil depuis 1959, demande une autonomie réelle pour le Toit du monde, et non une totale indépendance, prônant la doctrine non-violente de la "voie du milieu". Il reste considéré par la Chine - qui affirme avoir "libéré pacifiquement" le Tibet en l'occupant en 1951 et contrôle très étroitement cette région autonome - comme un dangereux "séparatiste".

Il a renoncé, au mois de mars, aux pouvoirs politiques, les transférant au premier ministre du gouvernement tibétain en exil, Lobsang Sangay, élu dans la foulée par la diaspora tibétaine. Un pas de plus dans le processus de démocratisation des autorités tibétaines amorcé par le dalaï-lama il y a plusieurs années.

LEMONDE.FR Le Monde.fr avec AFP

PHOTO - A police personnel holds a lit candle during an event to mark World Peace Day in Kathmandu September 21, 2011. Candles were lit as a tribute to the victims of the 6.9 magnitude quake that jolted India, Nepal and the Chinese region of Tibet and was felt about 800 km (500 miles) to the west in New Delhi, according to the organisers.

© 2011 Le Monde.fr. Tous droits réservés.

mardi 2 août 2011

Dalai-Lama : " Nous devons être une démocratie républicaine "

Le Monde - International, mardi 2 août 2011, p. 4

Le dalaï-lama, qui sera en France, à Toulouse, du 13 au 15 août, en qualité de guide spirituel des Tibétains, explique les motivations qui l'ont conduit, le 10 mars, à renoncer à son titre de chef politique des Tibétains.

Vous venez de séculariser les institutions du Tibet en exil en imposant la distinction entre l'autorité religieuse du dalaï-lama et la direction politique de la communauté. Pourquoi ?

C'est une longue histoire ! Depuis mon adolescence, disons l'âge de 13 ou 14 ans, j'avais perçu les défauts du système de gouvernement tibétain. Le pouvoir ultime était concentré en très peu de mains. Après notre exil en 1959 en Inde, j'ai commencé la démocratisation des institutions. En 2001, le premier ministre devenait ainsi élu. A partir de cette date, ma position personnelle était celle d'une semi-retraite politique. En début d'année, il y a eu une campagne pour l'élection d'un nouveau premier ministre. J'ai noté que les communautés en exil dans les pays libres étaient actives et heureuses de participer à l'élection et que les candidats étaient de qualité. J'ai alors décidé qu'après dix ans de semi-retraite, il était temps que je prenne une retraite politique complète.

Mais au-delà de votre personne, vous bouleversez l'institution du dalaï-lama

.

Oui, il ne s'agit pas seulement de ma retraite personnelle. Il s'agit de mettre un terme à une tradition de près de quatre cents ans en vertu de laquelle le dalaï-lama était automatiquement doté de l'autorité politique. J'ai toujours pensé qu'il fallait séparer les fonctions de chef politique et de dirigeant religieux. Il eût été hypocrite de ma part de ne pas appliquer à moi-même cette conviction. Il est archaïque qu'un pays soit dirigé par un roi ou un chef religieux. La meilleure manière de diriger un peuple est la voie de l'élection. Depuis mon enfance, j'admire les institutions démocratiques.

Dans quel état d'esprit avez-vous pris cette décision ?

Il est important de conserver l'institution du dalaï-lama qui est une institution religieuse historiquement importante chez les Tibétains. Mais afin de la rendre moins controversée, il faut la séparer du pouvoir politique. Cette décision, je la prends volontairement et avec bonheur et non par découragement ou désespoir. Si l'institution du dalaï-lama avait dû prendre fin dans la controverse, cela aurait été un déshonneur. Et je pense que la fonction du dalaï-lama, débarrassée de son autorité politique, peut être plus utile sur le plan religieux.

Les élus tibétains en exil vous ont demandé de conserver un rôle de chef d'Etat purement cérémoniel, un peu comme un monarque constitutionnel. Vous avez refusé. Pourquoi ?

Je n'aime pas cette formule. J'ai le plus grand respect pour la reine d'Angleterre et le prince Charles, mais personnellement, je ne souhaiterais pas être une figure symbolique. J'aurais l'impression d'être une marionnette avec un premier ministre qui tire les ficelles derrière (rire). Nous devons être complètement une démocratie de type républicain.

Beaucoup de Tibétains ont exprimé leur opposition ou leur inquiétude face à ce changement.

En cas de nécessité, je serai toujours disponible pour donner des conseils. Je suis convaincu qu'à long terme, ma décision est la meilleure susceptible de servir les intérêts du peuple tibétain ainsi que ceux de l'institution du dalaï-lama.

Il y a un autre domaine où vous évoquez des innovations nécessaires, celui de votre réincarnation. Voulez-vous contrer une offensive chinoise après votre disparition, quand viendra l'heure d'identifier votre réincarnation ?

Rien n'a été décidé à ce jour. Depuis des années déjà, je soulève cette question dans des réunions. Les gens concernés par cette affaire me disent : " Il n'y a pas d'urgence. " En général, ils préfèrent la méthode traditionnelle de sélection de la réincarnation. Mais j'ai évoqué des options alternatives. Je pense qu'une élection par un conclave de type papal serait une formule stable.

Par ailleurs, au Tibet, il y a une pratique selon laquelle un lama élève un garçon pressenti comme sa réincarnation jusqu'à l'âge de 15 ou 20 ans et puis conclut : " Ce sera un bon choix. " Alors seulement, il propose que son nom soit officiellement validé. C'est une formule intéressante plutôt que de s'arrêter définitivement sur un très jeune garçon. Enfin, il y a une pratique où le lama choisit sa réincarnation avant sa propre mort.

Quelle que soit la formule retenue, vous avez maintes fois déclaré que votre réincarnation ne pourra naître qu'en dehors du Tibet sous tutelle chinoise. Pourquoi ?

Depuis des années, je suis très clair sur ce point : après ma mort, je renaîtrai dans un pays libre. Parce que le sens même de la réincarnation est que la nouvelle vie tente de poursuivre l'oeuvre non terminée de la vie antérieure.

Vous avez même évoqué la possibilité que votre réincarnation soit une femme.

En effet. Si la situation est telle que seule une femme peut être la plus utile pour la spiritualité bouddhiste, pourquoi pas ? Je parle souvent de la nécessité de la compassion. Or, dans ce domaine, la femme est biologiquement plus sensible à la souffrance d'autrui. Certaines personnes pensent que je plaisante. Non, je suis sérieux.

Craignez-vous une éventuelle ingérence de Pékin dans le choix de votre réincarnation ?

Autrefois, les empereurs chinois étaient bouddhistes et croyaient dans le phénomène de la renaissance. Mais les communistes chinois aujourd'hui tiennent la religion pour un " poison " et me considèrent comme un " démon ". Qu'ils s'intéressent à ma réincarnation est donc une absurdité, une énorme contradiction.

S'ils veulent avoir une quelconque pertinence dans ce domaine, qu'ils commencent par reconnaître la réincarnation de Mao Zedong ou Deng Xiaoping. Alors seulement ils pourront s'intéresser à la réincarnation du dalaï-lama.

Quels sont les échos que vous avez de la situation au Tibet ?

La situation est très mauvaise. Le contrôle du Parti communiste chinois est très dur. Un récent rapport officiel souligne que les dépenses de sécurité intérieure en Chine sont supérieures au budget de la défense. Cela signifie que la menace interne est tenue pour plus grande que la menace externe. Au Tibet aujourd'hui, il y a la suspicion et la méfiance partout. Comment cela peut-il durer ? C'est impossible. C'est de l'autodestruction à long terme.

Pensez-vous que la Chine finira par se démocratiser ?

Quand il s'agit de demander à la Chine de se démocratiser, j'ai des réserves. Parce qu'il n'est dans l'intérêt de personne que l'autorité centrale s'effondre, que le chaos s'installe. Un changement graduel est bien meilleur. Mais ce dont la Chine a le plus besoin maintenant, c'est d'une information libre. Un milliard trois cent millions de Chinois ont le droit de pouvoir juger ce qui est bon ou mauvais pour eux.

Propos recueillis par Frédéric Bobin

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

lundi 21 mars 2011

Les Tibétains ne veulent pas laisser partir le dalaï-lama - Brice Pedroletti

Le Monde - International, mardi, 22 mars 2011, p. 9

Le dalaï-lama veut prendre sa retraite, mais le Parlement tibétain en exil refuse de le laisser partir. Tout en s'excusant auprès du chef politique et spirituel du gouvernement tibétain en exil, les députés ont fait passer, vendredi 18 mars, une résolution lui demandant de reconsidérer sa décision. " Océan de sagesse " a répondu qu'il maintenait sa position, ce qui devrait conduire le Parlement à se prononcer de nouveau sur la question.

La détermination de Tenzin Gyatso à faire franchir à son peuple la dernière étape d'un processus de démocratisation entamé il y a plusieurs dizaines d'années - un premier ministre est élu depuis 2001 - détonne dans un monde où les révoltes se multiplient contre les régimes autoritaires.

" Le règne des dirigeants spirituels ou bien des rois est un concept anachronique ", a-t-il expliqué, samedi, lors d'un enseignement au Tsuglagkhang, le temple principal de Dharamsala, la ville aux contreforts de l'Himalaya, en Inde, où est réfugiée depuis 1959 la communauté tibétaine en exil. " En tant que quatorzième dalaï-lama du Tibet, c'est avec fierté que je prends la liberté de renoncer volontairement au pouvoir politique conféré par le Gaden Phodrang, l'institution du dalaï-lama ", a-t-il poursuivi, mettant fin au rôle politique du Gaden Phodrang, quatre siècles après sa création en 1642.

Il s'agit d'une séparation du civil et du religieux - le dalaï-lama restera le chef spirituel des Tibétains - dans un Etat qui n'en est pas un - aucun pays ne reconnaît le gouvernement tibétain en exil -, mais dont le rôle est central dans le règlement de la question tibétaine. La majorité des 6 millions de Tibétains vivants en Chine vénèrent le dalaï-lama.

L'objectif de ce dernier, qui s'est exprimé les 10 et 14 mars, est de doter le gouvernement tibétain d'un modèle de gouvernance capable de durer en dépit des aléas de la réincarnation religieuse du dalaï-lama. Cette dernière ouvre une période de régence, et Pékin compte s'en mêler.

Trois candidats

La réincarnation politique doit passer par le vote des quelque 80 000 Tibétains en exil inscrits sur les registres électoraux de Dharamsala et qui se sont prononcés, dimanche, pour élire un nouveau premier ministre.

Trois candidats étaient en lice lors de ce dernier tour : Lobsang Sangay, un docteur en droit d'Harvard âgé de 42 ans, et deux anciens hauts fonctionnaires du gouvernement en exil, Tenzin Namgyal Tethong, 62 ans, et Kasur Tashi Wangdi, 64 ans. Aucun des trois n'est lama. Les résultats seront connus le 27 avril.

Brice Pedroletti (Pékin, correspondant)

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

vendredi 18 mars 2011

Le retrait annoncé du dalaï-lama accroît l'angoisse des Tibétains en Chine

Le Monde - International, samedi, 19 mars 2011, p. 14

L'immolation d'un jeune moine tibétain par le feu, mercredi 16 mars, dans la préfecture autonome tibétaine et qiang d'Aba (Ngaba en tibétain), une zone de la province chinoise du Sichuan, pourrait raviver les tensions au Tibet. Cet événement intervient à un moment de grande incertitude parmi les quelque 6 millions de Tibétains à propos de la succession du dalaï-lama.

Le souhait exprimé le 10 mars par le chef du gouvernement tibétain en exil de transférer ses prérogatives politiques à un dirigeant élu est actuellement débattu par le parlement en exil à Dharamsala en Inde, et des élections doivent se tenir le 20 mars. Le plus haut représentant du bouddhisme tibétain est vénéré par les Tibétains vivant en Chine malgré la diabolisation dont il est l'objet par le régime communiste.

Agé de 21 ans, Lobsang Phuntsog, du monastère de Kirti, se serait rendu mercredi sur la place du marché de Ngaba, où il se serait aspergé d'essence en criant " longue vie au dalaï-lama ", selon les ONG tibétaines en exil. Des policiers seraient intervenus et l'auraient battu. Des centaines de moines et d'habitants auraient alors manifesté.

Vendredi, International Campaign for Tibet rapportait que Lobsang Phuntsog avait d'abord été ramené au monastère puis à l'hôpital, après des négociations avec les autorités. Il serait mort de ses blessures à 3 heures du matin. L'agence de presse Chine nouvelle cite un porte-parole du gouvernement local accusant les moines d'avoir empêché la police d'emmener la victime à l'hôpital.

La mort du moine a provoqué une manifestation à Dharamsala, ville indienne où le dalaï-lama vit en exil et où 500 personnes se sont rassemblées pour dénoncer la répression chinoise au Tibet. Les organisateurs de cette protestation ont déclaré qu'ils voulaient " rappeler au gouvernement chinois que les vagues sismiques de la Tunisie et du Moyen-Orient avaient atteint le Tibet ".

Le bouche-à-oreille

Le monastère de Kirti fut le lieu d'une répression sanglante en 2008. Une dizaine de manifestants avaient été tués par les forces de l'ordre. Chose rare, des photos avaient circulé. En 2010, un autre moine de Kirti s'était immolé par le feu à Ngaba avant l'anniversaire de 2008. " Les autorités de Ngaba avaient reçu l'instruction de surveiller la situation de très près afin d'éviter tout mouvement de protestation ", a indiqué Stephanie Brigden, la directrice de l'ONG Free Tibet.

Le verrouillage des informations par le gouvernement chinois, la difficulté pour les organisations tibétaines en exil de vérifier leurs informations dans les régions tibétaines en Chine rendent la situation très instable. Selon le tibétologue Robert Barnett, de l'université de Columbia à New York, le départ à la retraite du dalaï-lama a toutes les chances d'être ressenti par de nombreux Tibétains comme un événement " catastrophique ". C'est la raison, selon lui, pour laquelle le dalaï-lama souhaite qu'une décision soit prise dès ces prochains jours au parlement en exil. Mais tout cela " amplifie le risque que les Tibétains à l'intérieur de la Chine, qui n'entendent au sujet du dalaï-lama que des informations limitées, sous forme d'attaques dans les médias chinois, en arrivent à penser que leur dirigeant les abandonne ", écrit-il dans une analyse publiée le 15 mars par BBC News.

Brice Pedroletti

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

mercredi 16 février 2011

OPINION - Intrigues dans un monastère tibétain - Brahma Chellaney

Le Temps - Débats, mardi, 15 février 2011

Brahma Chellaney, politologue, relate les doutes récurrents qui pèsent sur l'intégrité du 17e karmapa, haut dignitaire du bouddhisme tibétain. S'il est bien une marionnette de Pékin, cela laisse augurer des futures grandes manoeuvres que la Chine prépare pour l'avènement du futur dalaï-lama.

La saisie opérée par la police indienne d'une somme importante en devises étrangères, notamment en yuans chinois, au monastère où réside le 17e karmapa - l'une des principales figures du bouddhisme tibétain - a ravivé les soupçons concernant le fait qu'il pourrait toujours être un «agent de Beijing», une éventualité qu'il a été obligé de nier.

Le dalaï-lama, le panchen-lama et le karmapa sont les représentants des trois principales lignées du bouddhisme tibétain qui ont, par intermittence, été en conflit au cours de l'histoire. La Chine, qui cherche à asseoir son emprise sur le Tibet, a tenté de contrôler le processus traditionnel par lequel est désigné le successeur d'un chef spirituel tibétain décédé.

C'est ainsi qu'en 1992 le gouvernement chinois a reconnu Orgyen Trinley Dorje comme le 17e karmapa. Il fut conduit au monastère de Tsourphou - le siège traditionnel des karmapas, presque entièrement détruit durant la Révolution culturelle. Il devint le premier «Bouddha vivant» réincarné à la fois reconnu et approuvé par la Chine communiste.

Mais en 1999, Orgyen Trinley Dorje s'enfuit en Inde, en passant par le Népal, un événement qui fit sensation, tout en éveillant des soupçons en raison de l'apparente facilité avec laquelle le karmapa et son entourage ont pu s'enfuir. Il est depuis cette date l'hôte du dalaï-lama au monastère de Gyuto, près de Dharamsala, en Inde.

En 1995, les autorités chinoises avaient nommé un nouveau panchen-lama après que leurs services de sécurité eurent enlevé l'enfant de 6 ans désigné par les dignitaires tibétains. Celui-ci et sa famille ont disparu depuis lors.

Aujourd'hui, le gouvernement chinois attend que le dalaï-lama, qui vient de fêter ses 75 ans et dont la santé est chancelante, décède pour nommer son successeur. Mais le chef charismatique du gouvernement tibétain en exil a clairement dit que son successeur proviendrait du «monde libre», excluant de ce fait le Tibet occupé par la Chine. La possibilité existe donc de voir un jour s'opposer deux dalaï-lamas rivaux, l'un désigné par la Chine, l'autre par le gouvernement tibétain en exil.

De son côté, le karmapa reconnu par les Chinois a quant à lui déjà un double, un autre karmapa établi à New Delhi, Trinley Thaye Dorje. Le gouvernement indien a cherché à maintenir la paix entre les deux rivaux en leur interdisant l'accès au monastère sacré de Rumtek, dans l'Etat indien du Sikkim, dans l'Himalaya.

Dans ce contexte, la découverte de 1,1 million de renminbis et d'autres sommes importantes en devises étrangères a réveillé la polémique concernant Orgyen Trinley Dorje. Alors que ses partisans manifestaient contre la perquisition policière et l'interrogatoire auquel il était soumis, les autorités indiennes ont fait part de leur inquiétude sur le fait que la Chine pouvait financer Dorje dans le but d'influer sur la lignée karmapa Kagyu, qui contrôle des monastères importants le long de la frontière militarisée entre l'Inde et le Tibet.

Selon Xu Zhitao, un responsable du département du Front uni du comité central du Parti communiste chinois, l'allégation selon laquelle «le karmapa pourrait être un agent ou un espion chinois montre que l'Inde conserve une attitude méfiante envers la Chine». Une telle attitude semble pourtant justifiée: la division que supervise Xu au Tibet est chargée de contrôler les monastères, d'inculquer une pensée «patriotique» aux moines et nonnes tibétains - par la rééducation si nécessaire - et d'infiltrer le mouvement de résistance tibétain et les monastères tibétains bouddhistes des deux côtés de la frontière indo-tibétaine.

Les différentes communautés de l'Himalaya ont maintenu des liens étroits au cours de l'histoire. Mais maintenant que le Tibet est isolé derrière un rideau de fer depuis l'annexion par la Chine en 1951, les économies et les cultures de toute la région ont été affaiblies. Le bouddhisme tibétain reste toutefois un lien commun puissant, et la lignée karmapa Kagyu est une force très importante du côté indien.

La saisie des sommes en devises repose la question qui s'était posée en 1999: la Chine a-t-elle facilité la fuite de Dorje vers l'Inde, ou a-t-il vraiment fait défection, lassé de vivre dans une cage dorée chinoise?

La Chine pourrait avoir eu plusieurs raisons pour mettre en scène sa «fuite», dont le désir de renforcer sa prétention au titre de karmapa à un moment où le prétendant rival au titre semblait gagner du terrain (avec des appuis importants en Inde même, au Bhoutan et à Taïwan). Si Orgyen Trinley Dorje était resté au Tibet, il aurait pu perdre cette course à la succession, puisqu'il n'aurait pas eu accès à l'ancien monastère de Rumtek, le site le plus sacré de la secte Kagyu, ni à l'endroit où est conservée la toute-puissante «coiffe noire», la couronne symbolique du karmapa, tissée à partir de cheveux de divinités femelles.

La Chine aurait aussi pu trouver un avantage, compte tenu de la complexité des politiques intérieures tibétaines, au fait que le karmapa reconnu par les autorités chinoises ait, étrangement, été également reconnu par le dalaï-lama.

Au cours de l'histoire, les rapports entre les dalaï-lamas et les karmapas ont été ceux d'une lutte d'influence, jusqu'au moment où les Gelugpa du dalaï-lama ont pris l'ascendant sur l'école Karma Kagyu. Mais, selon la tradition tibétaine, le dalaï-lama n'a aucun rôle à jouer dans la sélection ou la nomination du karmapa. Dans ce cas précis, l'approbation du dalaï-lama est fondée sur des raisons purement politiques.

Le précédent karmapa est décédé en 1981, et depuis lors la polémique entourant sa succession reflète aussi la lutte pour le contrôle des actifs à hauteur de 1,5 milliard de dollars détenus par la lignée Kagyu, la plus riche du bouddhisme tibétain. Alors que le contrôle du monastère de Rumtek est aujourd'hui lié à l'issue des actions en justice intentées par chacune des parties, l'autre karmapa, Trinley Thaye Dorje, a sans surprise commenté la saisie des devises comme ayant «démasqué» son rival.

Il est intéressant de constater que les autorités chinoises, contrairement à leurs attaques de plus en plus virulentes contre le dalaï-lama, n'ont ni dénoncé (ni annulé leur reconnaissance) d'Orgyen Trinley Dorje, malgré sa fuite en Inde qui pouvait faire douter de sa loyauté de marionnette supposée. Ce karmapa, âgé de 25 ans et parlant mandarin, critique parfois le gouvernement chinois, notamment pour ses tentatives de «créer un conflit ethnique» au Tibet. La Chine s'abstient quant à elle de toute critique à son égard et a clairement fait savoir qu'elle souhaitait son retour au Tibet.

La polémique entourant la succession du 16e karmapa, avec ses intrigues et politiques nébuleuses, pourrait n'être que le premier acte - un avant-goût de la situation liée à l'émergence éventuelle de deux dalaï-lamas rivaux une fois disparu le tenant actuel du titre.

Brahma Chellaney est professeur d'études stratégiques au Centre de recherche politique à New Delhi. Il a notamment écrit: Asian Juggernaut: The Rise of China, India, and Japan (HarperCollins, 2006).

© Project Syndicate, 2011. Traduit de l'anglais par Julia Gallin

PHOTO - Tibetan Buddhist monks hold up portraits of the Karmapa during a gathering at the Gyuto Monastery, the temporary residence of the Karmapa, in Dharamshala on February 2, 2011. One of Tibet's top monks appeared before thousands of followers on February 2 in India to reassure them about a police probe into nearly USD1 million in cash found at his monastery.

© 2011 Le Temps SA. Tous droits réservés.

mardi 1 février 2011

D'où viennent les dollars du karmapa tibétain ?

Le Soir - 1E - MONDE, mardi, 1 février 2011, p. 14

Le dalaï lama a demandé, lundi, l'ouverture d'une enquête approfondie après la découverte par la police de près d'un million de dollars en devises étrangères dans un monastère où réside l'une des figures les plus influentes du bouddhisme tibétain, dans le nord de l'Inde. A Dharamsala, où vit la communauté tibétaine en exil, la police a interrogé le karmapa, un proche du dalaï lama, et arrêté plusieurs assistants après avoir découvert de l'argent en liquide, principalement en dollars. A 27 ans, le karmapa dirige l'une des quatre branches du bouddhisme tibétain. Il pourrait être désigné comme futur chef spirituel des Tibétains à la mort de l'actuel dalaï lama, qui a indiqué que la branche religieuse qu'il représente pourrait ne pas être celle de son successeur. « Il devrait y avoir une enquête approfondie. Le karmapa est un lama important » , a déclaré le dalaï lama à Bangalore. « Il a de nombreux fidèles, y compris en Chine. Il aurait naturellement pu recevoir de l'argent » . Des sources de sécurité, citées par des médias indiens, ont exprimé leur préoccupation en disant que le karmapa - qui a fui le Tibet à l'âge de 14 ans - pourrait être un complice du pouvoir chinois envoyé en Inde pour mettre en place des monastères pro-chinois. Le cabinet du karmapa a rejeté ces rumeurs en assurant que l'argent n'était que la

somme des dons versés depuis des années. Il a toutefois reconnu de la négligence dans la tenue des comptes. (afp)

Illustration(s) :

© BHATIA/ AP.

© 2011 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2011

lundi 25 octobre 2010

Sur les traces du dalaï-lama - Brice Pedroletti

Le Monde - Dernière heure, samedi, 23 octobre 2010, p. 28

Lettre d'Asie

La route serpente longtemps au pied de montagnes enneigées. Contourne des falaises d'ocre, avant de s'élever doucement vers le hameau de Taktser - ou, en chinois, Hongya (« les falaises rouges »). A une quarantaine de kilomètres à l'est de Xining, la capitale du Qinghai, dans l'extrême ouest de la Chine, Taktser est le village natal du dalaï-lama, le chef tibétain en exil, honni par Pékin.

Il avait à peine 3 ans quand, raconte-t-il dans ses mémoires, Au loin la liberté (Fayard), les émissaires du gouvernement tibétain avisèrent la maison de ses parents, de petits cultivateurs qui « ne dépendaient d'aucun maître », guidés par plusieurs signes : à Lhassa, la tête du précédent dalaï-lama, mort en 1933, s'était tournée vers le nord-est. Et le grand lama qui occupait les fonctions de régent avait vu se dessiner la lettre A, désignant l'Amdo, le nom tibétain de cette partie du Qinghai. Il avait entrevu « un monastère à trois étages, au toit turquoise et or et puis une petite maison dont les gouttières avaient une forme étrange ». L'enfant était le cadet d'une famille nombreuse dont l'aîné avait déjà été reconnu comme un rimpotché, un grand lama. Il parla en tibétain de Lhassa aux visiteurs - la famille utilisait un dialecte de la région - et reconnut comme sien des objets du treizième dalaï-lama...

Aujourd'hui, aucune indication ne renseigne sur le lieu de l'auguste réincarnation. Mais les murs d'enceinte de toutes les maisons ont été fraîchement repeints. Celle où vécut Tenzin Gyatso est vite reconnaissable : des khatags, les écharpes de félicité tibétaines, pendent à la grosse porte en bois. Un long mât s'élève dans la cour, non loin d'un pavillon bouddhiste, au toit en or. Les étrangers, pour l'instant, dérangent : « Vous ne pouvez pas entrer, ça va nous attirer des ennuis ! », dit le maître des lieux, Gongpo Tsachi, neveu de celui que la propagande chinoise décrit comme « un loup caché sous une peau de mouton ». Sa petite fille explique : « on aimerait bien vous laisser voir. Mais les autorités ne veulent pas. Et puis, dit-elle en désignant une maison en contrebas, ils vont encore téléphoner, et la police va venir. »

Plusieurs petits groupes de visiteurs tibétains défilent. Certains sont visiblement aisés. Gongpo Tsachi leur présente les lieux sacrés. « Au Tibet, ça serait impossible. Il n'y a pas de liberté ! » tient à nous dire un homme, qui a fait le voyage depuis Lhassa, avec plusieurs membres de sa famille.

Le soulèvement généralisé des régions tibétaines de mars 2008 (on dénombra près de 150 manifestations au Qinghai, au Sichuan, au Gansu et au Tibet proprement dit) était un appel au retour de Tenzin Gyatso au Tibet, un demi-siècle après son départ en exil, et alors que montent les incertitudes autour de sa succession - le gouvernement chinois ayant décrété qu'il choisira lui-même la prochaine réincarnation du dalaï-lama. Tsering Woeser, l'écrivaine tibétaine basée à Pékin, se souvient qu'en 2007, lors de sa dernière visite à Taktser, « on parlait beaucoup du retour de dalaï-lama au Tibet. Son neveu et les croyants ont donc lancé un appel aux donations pour rénover la maison », nous explique-t-elle. La famille a alors convié plusieurs grands lamas à une cérémonie. Mais la police débarqua le lendemain de leur arrivée, et les renvoya chez eux. En 2008, les visites furent interdites, même pour les Tibétains.

Depuis, les autorités ont desserré la vis. Et ouvert un autre front : l'agence de presse Xinhua a parlé de Taktser, fin septembre, pour expliquer que « soixante-dix ans après que le dalaï-lama fut parti, Hongya est au premier plan de l'effort massif de la Chine pour raser les masures et construire des maisons solides et modernes pour les pauvres résidents ruraux de la région ». On y lit que Gongpo Tsachi a, lui aussi, reçu les 19 000 yuans de subventions (1 800 euros) attribués à chacun des cinquante-quatre foyers du village.

A 800 kilomètres de route de Taktser, les habitants de Gyêgu (Yushu en chinois), ville tibétaine du Qinghai dévastée en avril par un tremblement de terre, attendent avec appréhension la reconstruction de leur ville en une cité moderne. Après le séisme, une pétition avait demandé, en vain, la venue du dalaï-lama sur les lieux du sinistre. Son effigie, pourtant interdite en Chine, est de moins en moins discrète : on la verra, entre autres, sur un grand poster dans le fond d'un restaurant tibétain.

A force d'être éludée, la question de l'après-Tenzin Gyatso devient pressante : dans un texte intitulé « L'Impasse tibétaine » paru en septembre dans le South China Morning Post à Hongkong, Lodi Gyaltsen Gyari, l'un des émissaires du dalaï-lama auprès de la Chine, déplore le manque de vision des dirigeants chinois actuels, en train de « laisser passer une fenêtre d'opportunité ». Ils sont bien naïfs, écrit-il, ceux qui à l'intérieur du régime chinois, se félicitent de la « stabilité artificielle » de la région, comptent sur le développement économique, ou attendent que la disparition du dalaï-lama déboussole le gouvernement tibétain en exil.

« Loin de s'estomper, le mouvement politique tibétain se réinventera en l'absence de l'actuel 14e dalaï-lama, et deviendra alors quelque chose de bien plus complexe et de bien moins gérable », prévient Lodi Gyaltsen Gyari.

A Rebkong (Tongren en chinois), autre ville du Qinghai, plusieurs milliers de collégiens tibétains viennent de descendre dans la rue pour protester contre le remplacement de manuels scolaires en tibétain par des livres en mandarin...

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

mercredi 23 juin 2010

INTERVIEW : Karmapa Lama : "Nous avons besoin d'un projet"

L'Express, no. 3077 - monde Tibet, mercredi, 23 juin 2010, p. 62-65

A 25 ans, le karmapa-lama est l'une des figures majeures du bouddhisme tibétain. Pourrait-il succéder un jour au dalaï-lama ? L'idée semble effrayer l'Inde, sa terre d'accueil, qui l'a privé il y a peu d'une tournée en Europe. L'Express est allé le rencontrer.

Voici un garçon venu du Toit du monde. Fils de nomades tibétains, Ogyen Trinlé Dorjé a été reconnu comme une "sainte incarnation" - la 17e, dans la lignée des karmapas, vieille de neuf cents ans. Avant de fuir la Chine en décembre 1999, à travers les montagnes de l'Himalaya, le jeune homme était le seul lama reconnu à la fois par le dalaï-lama et par le gouvernement de Pékin.

Aujourd'hui, certains voient en lui un successeur éventuel au chef des Tibétains en exil, âgé de 74 ans. Une perspective que le jeune homme refuse d'envisager - les karmapas ont toujours joué un rôle purement spirituel, rappelle-t-il, et n'ont jamais exercé le moindre rôle politique. Reste que l'idée semble inquiéter certains. Sa tournée en Allemagne, en France et au Royaume-Uni, prévue ce mois-ci, a été annulée, car les autorités indiennes ont refusé de délivrer les autorisations nécessaires. Sans doute soucieux de préserver ses bonnes relations avec Pékin, New Delhi ne semble guère enthousiaste à l'idée que les Tibétains en exil se découvrent, après la disparition inévitable du dalaï-lama, un nouveau leader charismatique. Et le jeune homme, qui a grandi sur les hauts plateaux du sud-est du Tibet, semble désormais limité dans ses mouvements.

A 25 ans, fan de Facebook et propriétaire actif d'une console de jeu, le karmapa-lama a longuement interrogé le photographe de L'Express sur les qualités et les défauts de son appareil numérique professionnel. Avec sa voix douce, ses yeux brillants et son sourire ravageur, on comprend que les Indiens aient hésité à le laisser se montrer en Occident - à Londres, le prince Charles avait déjà manifesté le désir de le rencontrer.

Le garçon venu du Toit du monde ira loin. Parmi les bouddhistes tibétains en exil, il est déjà l'"idole des jeunes".

Quel est votre plus ancien souvenir ?

Le bruit des chevaux au galop dans la plaine. Ce jour-là, j'étais allongé sous une tente, me semble-t-il, auprès de mes parents. Jusqu'à l'age de 7 ans, j'ai habité dans la région reculée du Kham [sud-est du Tibet]. Nous étions des paysans nomades. Ç'a été le meilleur moment de ma vie. J'avais le coeur léger et tout me semblait simple. Je n'avais aucune inquiétude et, de fait, aucune raison d'en avoir. Je vivais dehors, dans un paysage de grands espaces. Mes parents possédaient des troupeaux de chevaux ; très tôt, j'ai appris à les monter.

En 1992, alors que vous alliez avoir 7 ans, vous êtes reconnu officiellement comme la 17e réincarnation du karmapa et devenez, à ce titre, le chef d'une des quatre écoles majeures du bouddhisme tibétain. Avez-vous compris, alors, ce qui vous arrivait ?

Quand l'équipe de reconnaissance est venue de Lhassa, elle s'est d'abord rendue dans un monastère, non loin d'où nous habitions. Ces visiteurs ont posé de nombreuses questions, en particulier à mes parents, qui ne comprenaient pas toujours. Le Tibet est un immense territoire, où la population est très dispersée et s'exprime avec de nombreux dialectes.

Par la suite, ces inconnus vous emmènent à Lhassa, la capitale, où vous êtes plongé dans un environnement totalement nouveau. Qu'avez-vous ressenti ?

J'étais un enfant. Tout cela me semblait excitant. Quelle aventure ! On m'a fait monter dans une voiture - la plus grosse que j'aie jamais vue - et, à l'intérieur, je me souviens avoir pensé que l'on m'offrirait sans doute de nombreux jouets et que la vie serait belle. A l'approche de Lhassa, cependant, j'ai commencé à éprouver des craintes. Peut-être ne serait-ce pas si facile... Comment une existence serait-elle aisée si vous êtes au centre de l'attention de tout le monde ? En fait, j'avais déjà tout compris.

Est-ce à dire que vous êtes devenu karmapa sans joie, à contrecoeur ?

Ce serait trop fort. Je ne m'y suis pas opposé. Mais j'étais inquiet.

Le 28 décembre 1999, âgé de 15 ans, alors que vous avez déjà été présenté au président de la Chine, Jiang Zemin, qui a avalisé le choix des autorités tibétaines, vous sautez d'une terrasse de votre monastère et fuyez à travers les montagnes, au péril de votre vie, vers l'Inde. Etait-il important pour vous de rencontrer le dalaï-lama dans son exil de Dharamsala ?

Beaucoup de kilomètres séparent le dalaï-lama des habitants du Tibet. Mais ces derniers se sentent proches de lui. Tous ceux qui parviennent à fuir souhaitent en premier lieu rencontrer le dalaï-lama. C'est, pour eux, la réalisation d'un vieux rêve. Et ça l'a été pour moi, aussi.

Comment décririez-vous aujourd'hui votre relation avec lui ?

Sa Sainteté le dalaï-lama est le leader spirituel et temporel de tous les Tibétains. C'est un homme hors pair. Sur le plan temporel, il est d'une grande dignité. Sur le plan spirituel, il joue un rôle de premier plan, qui est reconnu dans le monde entier. A titre personnel, j'ai la chance d'entretenir d'excellentes relations avec lui et de recevoir ses conseils.

Sur Internet, une vidéo circule dans laquelle il se tourne vers vous et affirme : "Vous devez continuer mon travail." Cela doit-il être interprété dans un sens spirituel et temporel ?

Il s'adresse ainsi à tous les Tibétains, et en premier lieu aux jeunes. C'est à ma génération de protéger, de préserver, de maintenir et de transmettre l'héritage de nos ancêtres. Afin de préserver la spiritualité et la culture tibétaines, nous devons protéger notre identité. Dans la séquence vidéo à laquelle vous faites allusion, il me semble que le dalaï-lama exprime notre proximité.

Si vous deviez succéder au dalaï-lama, sur les plans spirituel et temporel, seriez-vous prêt à le faire ?

Sa Sainteté le dalaï-lama me conseille de rester soigneusement à l'écart des questions politiques. Dans ma position, la seule chose qui m'importe est d'aider au maintien de l'héritage culturel et religieux du peuple. Comme individu et comme Tibétain, ma priorité est la condition de mes frères humains, tibétains ou non. Je n'aspire pas à une autre position ou à un autre statut que ceux que j'occupe aujourd'hui. Ce que j'ai me suffit largement. Je ne demande rien de plus.

Pourtant, vous êtes reconnu à la fois par le dalaï-lama et par le gouvernement chinois. A cet égard, vous occupez une position unique. Mieux, depuis votre départ de Chine, Pékin n'a pas émis de remarque hostile vous concernant. N'êtes-vous pas en mesure de faciliter un dialogue, à l'avenir ? Il y a toujours eu, dans les siècles passés, une relation étroite entre le karmapa et l'empereur de Chine.

Ces temps-ci, hélas, je ne vois guère de raison d'être optimiste. En théorie, en effet, je pourrais sans doute jouer un rôle positif ou utile. Je ne parle même pas de politique, mais de simples relations humaines. Chacun doit revenir au bon sens et abandonner toute rigidité idéologique. En pratique, toutefois, comment faire ? La paranoïa règne et nous sommes condamnés à l'immobilisme. Comme Tibétain, comme être humain, si l'opportunité devait se présenter, je serais heureux de contribuer à un déblocage.

De nombreux Chinois se rendent en Inde et assistent à vos enseignements. De Taïwan, de Singapour, mais aussi, pour certains d'entre eux, de Chine continentale. Que cherchent-ils auprès de vous ?

A Pékin, le gouvernement est communiste, certes. Et on a parfois le sentiment que rien ne pourra jamais changer. Pourtant, certains Chinois regardent au-delà de leur vie quotidienne. Au fur et à mesure que leur niveau de vie s'améliore sur le plan matériel, ils s'aperçoivent qu'il leur manque quelque chose de plus fondamental - la vie spirituelle. Or, le bouddhisme a une longue histoire en Chine : s'il est une religion que l'on peut qualifier de "nationale", c'est bien elle. De nombreux Chinois se reconnaissent dans le bouddhisme ; un peu comme si cela faisait partie de leur histoire familiale. C'est un retour aux sources. Voilà pourquoi, sans doute, on constate en Chine une renaissance de la pratique bouddhique. La soif de spiritualité ne fait aucun doute. Les sites Internet sont souvent bloqués par la censure, mais les Chinois parviennent à échanger des informations et à établir parfois des liens avec des lamas au Tibet. D'autres s'intéressent au bouddhisme sur un plan purement culturel. Ils veulent apprendre. Alors, ils viennent me voir. D'autant qu'il existe, en effet, de nombreux liens historiques entre les Chinois bouddhistes et les karmapas.

En France, la communauté bouddhiste tibétaine est divisée. Certains, minoritaires, reconnaissent un autre karmapa. Que leur dites-vous ?

Je n'ai rien à leur dire car - je vous l'assure, du fond du coeur - je ne veux pas me confronter à qui que ce soit. Je peux seulement parler de moi, plutôt que de prendre position sur le fond. Dans l'histoire sacrée de la lignée, la réincarnation précédente reconnaît le suivant. L'aîné, en quelque sorte, choisit toujours son cadet. Pour ma part, je suis identifié par le 16e karmapa dans une lettre de reconnaissance qui, me semble-t-il, fait foi. Je me contente de respecter la tradition. D'ailleurs, je ne saurais pas comment faire pour revendiquer le statut de karmapa. C'est une question d'ordre spirituel. Si d'autres ne me reconnaissent pas comme la réincarnation du karmapa, qu'y puis-je ?

Partagez-vous le sentiment de frustration, voire d'étouffement, de nombreux jeunes Tibétains en exil ?

Oui, ce mot d'étouffement est le bon et c'est ce qui explique le besoin de protester, parfois. Soyons réalistes, cependant. Ce n'est pas ainsi que l'on fera avancer la cause du peuple tibétain. Ce dont nous avons besoin, c'est un projet, un plan et un processus.

Etes-vous inquiet de la perspective d'une explosion violente si le dalaï-lama venait à disparaître ?

Oui, c'est une source d'inquiétude majeure pour moi.

Vous êtes un jeune homme qui porte les responsabilités et les charges d'un homme mûr. N'y a-t-il pas des moments où vous souhaiteriez marcher dans les champs, jouer avec d'autres, vivre une vie tranquille...

Je comprends ce dont vous parlez, mais, voyez-vous, mon mode de vie est supportable. Ma formation spirituelle m'aide sans doute. L'esprit humain est sans limites. La capacité de chacun à endurer et à s'adapter ne doit pas connaître de limites.

Avez-vous des nouvelles de vos parents ?

J'ai parlé il y a peu avec ma mère. Nous conversons de temps à autre au téléphone. Elle est assez malade.

Pensez-vous un jour revoir vos parents ?

Je l'espère beaucoup, oui.

Comment faire ?

C'est très difficile. Ils vivent au Tibet, sous le pouvoir du gouvernement chinois. C'est très difficile, je le sais. Je les aime beaucoup. C'est la raison pour laquelle j'aimerais tenter de les revoir. Je leur dis toujours, au téléphone, que j'essaierai de les revoir. Mais je ne sais pas comment faire.

Ont-ils subi des pressions de la part du gouvernement chinois ?

Non. Enfin, rien de grave. Désormais, s'ils souhaitent se rendre à Lhassa, ils ont besoin d'une autorisation officielle. Ce n'est pas si terrible. Moi aussi, je devrais demander l'autorisation pour me rendre à Lhassa !

Marc Epstein


BIO - Le karmapa-lama

1985 Le 26 juin, naissance au Tibet d'Apo Gaga, qui sera ensuite reconnu comme le 17e karmapa et se verra attribuer le nom de Ogyen Trinlé Dorjé.

1992 Le 9 juin, le dalaï-lama confirme la reconnaissance.

1999 Le karmapa fuit dans la nuit le monastère de Tsurphu, mécontent des obstacles dont usent les autorités chinoises pour empêcher sa formation.

2000 Après une périlleuse traversée de la chaîne de l'Himalaya, il atteint le 5 janvier Dharamsala, dans le nord de l'Inde, résidence du dalaï-lama.

2008 Il se rend aux Etats-Unis et enseigne pendant deux mois dans la communauté bouddhiste.

2010 Annulation d'une tournée en Europe : les autorités indiennes, peut-être sous la pression de la Chine, lui refusent l'autorisation de voyager.

© 2010 L'Express. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

vendredi 4 juin 2010

Robert Gates contraint d'annuler sa visite en Chine

Les Echos, no. 20690 - Dernière, jeudi, 3 juin 2010, p. 14

Le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, n'ira finalement pas en Chine. Il a été contraint d'annuler son projet de visite prévu la semaine prochaine, la Chine ayant fait savoir au Pentagone que le moment choisi était « inopportun ». Robert Gates avait été invité à se rendre dans le pays par le numéro un de l'armée chinoise, le général Xu Caihou, après les demandes répétées des Etats-Unis pour renforcer le dialogue militaire entre les deux pays. La méfiance reste vive entre Pékin et Washington, l'apaisement des relations de ces derniers mois n'étant que relatif. La Chine et les Etats-Unis avaient entamé 2010 sur une succession de différends, de la vente d'armes américaines à Taiwan à la visite à Washington du dalaï-lama.

MARIE-CHRISTINE CORBIER

© 2010 Les Echos. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

samedi 22 mai 2010

Le dalaï-lama répond aux internautes chinois - Frédéric Koller




Le Temps - International, samedi, 22 mai 2010

Grâce à Twitter, le chef spirituel tibétain s'adresse directement aux Chinois

On savait que le dalaï-lama avait une maîtrise parfaite de la communication de masse moderne. Il vient de franchir un nouveau pas dans ce domaine en s'adressant à une large audience chinoise grâce à une «discussion» organisée sur le site de micro-blogs Twitter. Vendredi entre 12?et 13 heures (GMT), il a répondu à huit questions sur les relations sino-tibétaines, l'avenir du Tibet et sa propre succession. Dans son dernier message, il exprime son espoir d'un changement prochain de la politique de Pékin à l'égard du Tibet.

A l'origine de ce rendez-vous insolite, il y a Wang Lixiong, un auteur chinois vivant à Pékin critique de l'attitude du Parti communiste au Tibet et au Xinjiang. En début de semaine, par le biais de Twitter, il proposait aux internautes chinois de poser des questions au chef spirituel tibétain afin qu'ils puissent se faire une autre idée de son rôle que celle distillée par la propagande des autorités. Selon l'écrivain, 1253 personnes ont posé 289 questions qui ont été ensuite soumises à un vote en ligne grâce à une application spécifique de Google. Il y a eu quelque 12 000 votes. La question la plus fréquente concerne la succession du dalaï-lama et la possibilité de se retrouver avec deux «réincarnations» en concurrence, l'une désignée par le gouvernement tibétain en exil et l'autre par Pékin, comme cela a été le cas avec le panchen lama.

Twitter est bloqué en Chine depuis près d'un an. Mais même sans proxy pour contourner la censure, les échanges restent possibles car Twitter autorise d'autres applications et serveurs à utiliser son service à leur guise. Le site de micro-blogs est de ce fait largement disponible dans le pays en dépit du «Grand pare-feu» mis en place par les autorités pour filtrer le contenu d'Internet, a expliqué à l'AFP Xiao Qiang, qui dirige le site China Digital Times, basé aux Etats-Unis. Quelque 100?000 Chinois vivant en Chine seraient sur Twitter.

Wang Lixiong a utilisé son propre compte Twitter pour organiser ce «dialogue» en chinois - en réalité indirecte - lors d'une rencontre avec le dalaï-lama, les deux hommes s'étant retrouvés à New York vendredi. En fin de journée, il était difficile d'évaluer l'impact de cette opération. Huang Yanming, un internaute «démocrate» basé au Guizhou (sud), estimait que ce dialogue est un «événement marquant» pour Internet et la politique en Chine.

Le dalaï-lama possède son propre compte Twitter depuis le début de l'année avec 346?364 internautes qui le «suivent». On y trouve des aphorismes tels que «l'amour est au centre de la vie humaine» ou des annonces du type: «Pour les fans japonais, HHDL (ndlr: his holiness the dalai-lama) sera au Japon du 18 au 28 juin.»

PHOTO - NEW YORK - MAY 20: The Dalai Lama laughs during a press conference at Radio City Music Hall during a break between teachings May 20, 2010 in New York City. The Tibetan spiritual leader will deliver three days of teachings at Radio City followed by an interfaith dialogue at the Church of St. John the Divine on Sunday.

© 2010 Le Temps SA. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

mercredi 21 avril 2010

Pékin refuse la visite du dalaï-lama au Qinghai

La Croix, no. 38644 - Mercredi, 21 avril 2010, p. 8

Pékin refuse la visite du dalaï-lama au Qinghai. La Chine a refusé hier de commenter la demande du dalaï-lama, chef spirituel des Tibétains en exil depuis 1959, de se rendre sur sa terre natale du Qinghai, dans le nord-ouest de la Chine, ravagée par un séisme qui a fait plus de 2 000 morts. Pékin l'accuse d'être un séparatiste, sous couvert de religion.

© 2010 la Croix. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

mardi 13 avril 2010

Le dalaï-lama draine les foules à Zurich

Le Temps - Samedi, 10 avril 2010

Frénétiquement applaudi, le chef spirituel des Tibétains a tenu un discours deux fois plus long que prévu. Après avoir remercié les personnes présentes de leur soutien, il a relevé que la Chine tendait à nier le problème tibétain.

Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont participé samedi après-midi à Zurich à une manifestation de solidarité avec le Tibet. Le point fort a été une allocution de 50 minutes du dalaï lama.

Organisée par l'Association d'amitié Suisse-Tibet, la manifestation sur le Münsterhof était placée sous le slogan «La Suisse pour le Tibet - Le Tibet pour le monde». Des artistes ont répondu présent, à l'instar du groupe rock romand The Young Gods, d'Endo Anaconda ou de Kutti MC, des politiciens également, comme les conseillers nationaux Mario Fehr (PS/ZH) et Doris Fiala (PRD/ZH).

Frénétiquement applaudi, le dalaï lama a tenu un discours deux fois plus long que prévu. Après avoir remercié les personnes présentes de leur soutien, il a relevé que la Chine tendait à nier le problème tibétain. Il a invité chacun à se rendre au Tibet afin de se faire soi-même une opinion sur les conditions qui y règnent.

Tant que les responsables chinois ne seront pas prêts à considérer le problème tibétain de manière réaliste et n'utiliseront que le langage de la violence et de la répression, il n'y aura pas de paix dans cette question: «Cela est sûr à 100%», a ajouté le dalaï lama. Parlement des jeunes

Samedi matin, le Prix Nobel de la paix, âgé de 74 ans, avait rencontré les participants au premier parlement des jeunes Tibétains d'Europe. Venus de 11 pays, les 160 participants ont entamé vendredi leurs travaux, qui portent sur différents thèmes liés à la cause tibétaine.

Le chef spirituel s'exprimera encore dimanche au Hallenstadion. Son exposé, qui doit durer environ deux heures, a pour titre «Responsabilité universelle et économie». Quelque 10 000 billets ont été mis en vente pour l'occasion.

PHOTO - Exiled Tibetan spiritual leader the Dalai Lama stands beside a Swiss national national flag as greets supporters during the Tibet-Solidarity Rally at the Muensterplatz square in Zurich April 10, 2010.

© 2010 Le Temps SA. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

lundi 22 février 2010

ÉDITORIAL - Le Tibet, encore

Le Monde - Analyses, lundi, 22 février 2010, p. 2

Le président américain a reçu le dalaï-lama, jeudi 18 février, à Washington. La Chine a protesté le lendemain. Elle a assuré que cette première rencontre entre le chef spirituel des Tibétains et Barack Obama ne manquerait pas de porter " gravement préjudice " aux relations entre la Chine et les Etats-Unis.

A priori, rien de très grave. Les relations entre ces deux puissances sont si importantes, leurs intérêts si interdépendants, qu'elles ne sauraient être durablement affectées par la visite que le dalaï-lama a faite à la Maison Blanche. Il y a beau temps que les présidents américains reçoivent régulièrement ce chef bouddhiste aussi sage que réfléchi. Et, à chaque fois, cela suscite l'ire des dirigeants chinois. Mais il était particulièrement important que M. Obama reçoive cette année, en ce moment précis, le dalaï-lama. Pourquoi ?

Parce que le traitement réservé à cet homme en Europe et aux Etats-Unis est un marqueur de l'attachement que les Occidentaux éprouvent encore à l'égard des droits de l'homme. Or, en la matière, la Chine flirte avec la provocation. Qu'il s'agisse de l'exécution d'un arriéré mental britannique, il y a quelques semaines, piégé par des trafiquants de drogue; qu'il s'agisse des attaques de hackers chinois contre les sites des défenseurs des libertés publiques; qu'il s'agisse du traitement réservé à quelques-uns des dissidents les plus légalistes, Pékin paraît n'avoir qu'un message à adresser à l'extérieur : pas d'ingérence dans ses affaires intérieures.

Le dalaï-lama ne remet pas en cause la souveraineté chinoise sur le Tibet. Il réclame plus d'autonomie pour cette région. Il revendique plus de respect pour les droits culturels des Tibétains - leur langue, leurs pratiques religieuses. Il le fait en prônant la non-violence. Où est donc le crime de l'homme à la tunique safran que la propagande chinoise continue à présenter comme un chef de clique malfaisant ? Il pointe du doigt la situation au Tibet : nul doute que la Chine y a apporté un incontestable développement économique; mais nul doute non plus qu'elle cherche à submerger la région sous une vague de peuplement han - l'ethnie majoritaire en Chine -, destinée à faire des Tibétains une minorité chez eux.

La Chine manifeste un remarquable dynamisme. Elle compte plus que jamais. Mais, trop sûre de son importance économique pour le reste du monde, serait-elle en proie ces jours-ci à une crise d'hubris, cette bouffée d'orgueil qui affecte les forts ? Il fallait lui signaler que tout ne sera pas sacrifié sur l'autel des relations économiques.

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

vendredi 19 février 2010

Barack Obama rencontre le dalaï-lama : la Chine se dit " blessée "

Le Monde - International, samedi, 20 février 2010, p. 6

La Chine a vivement réagi, vendredi 19 février, au lendemain de la rencontre, à Washington, entre le président américain et le dalaï-lama, chef spirituel des Tibétains, avertissant qu'elle portait " gravement préjudice " à des relations déjà tendues. L'entrevue, discrète, en l'absence de caméras, " est une sérieuse ingérence dans les affaires intérieures chinoises, blesse sérieusement les sentiments du peuple chinois ", a déclaré le ministère des affaires étrangères dans un communiqué. L'ambassadeur des Etats-Unis, Jon Huntsman, a été convoqué par les autorités chinoises. Lors de l'entrevue de jeudi, M. Obama avait " fait part de son fort soutien " à la culture du Tibet, selon le dalaï-lama.

PHOTO - WASHINGTON - FEBRUARY 18: Tenzin Lhamo (L) and her mother Dolma Kyizom (R) of New York City hold a picture of the Dalai Lama and U.S. President Barack Obama as Tibetans gather outside the White House February 18, 2010 in Washington, DC. President Obama had a meeting with the spiritual leader in the Map Room of the White House despite the opposition of the Chinese government.

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

INTERVIEW - M. Duchâtel : "la réaction chinoise est plus forte que d'habitude"

La Croix, no. 38593 - La question du jour, vendredi, 19 février 2010, p. 5

La question du jour : Barack Obama risque-t-il des représailles chinoises après sa rencontre avec le dalaï-lama ?

Mathieu Duchâtel. Chercheur à Asia Centre à Sciences-Po Paris
.

Le président américain devait recevoir hier à la Maison-Blanche le dalaï-lama pour un entretien privé loin des caméras, mais qui n'en suscite pas moins l'ire de Pékin. La Chine accuse le dirigeant spirituel tibétain en exil de séparatisme et a prévenu qu'une telle rencontre nuirait aux relations déjà tendues entre Pékin et Washington.

« Il est difficile de savoir aujour-d'hui quelle sera la riposte chinoise à la rencontre d'Obama avec le dalaï-lama. On se souvient des répercussions négatives sur les relations franco-chinoises après la rencontre du président Sarkozy et du dalaï-lama en Pologne en 2008. Des visites officielles avaient été annulées, les magasins Carrefour en Chine ont été boycottés, il y a eu en France des manifestations d'étudiants chinois. Peut-on s'attendre au même genre de réactions chinoises à l'égard des États-Unis ? On a déjà vu que Pékin a annoncé la rupture de la coopération militaire avec Washington à la suite du contrat d'armement signé avec Taïwan, mais on ne sait pas encore si elle est déjà vraiment interrompue. On peut souligner toutefois que la réaction chinoise est plus forte que d'habitude. Mais, de la même façon, la politique américaine à l'égard de la Chine se durcit elle aussi.

Barack Obama veut reprendre la main avec plus de fermeté afin de calmer les Chinois et d'arriver à un assouplissement dans leur relation. On peut toutefois envisager deux hypothèses à la suite de cette rencontre à la Maison-Blanche avec le dalaï-lama. On peut rester dans l'ordre du symbolique, en repoussant par exemple la visite prévue aux États-Unis du président Hu Jintao et en bloquant les marges de manoeuvre de l'ambassadeur américain à Pékin. Autrement dit, on fait beaucoup de bruit, mais sans conséquence grave. On peut aussi imaginer une gradation plus forte, touchant les intérêts économiques américains en Chine et cherchant à faire peur. C'est à voir. Enfin, il pourrait y avoir des conséquences lourdes sur les autres dossiers sino-américains, comme le rôle de la Chine en Iran, en Afghanistan ou en Corée du Nord. C'est aussi une option.

Mais si les États-Unis ont clairement besoin de la Chine, cette dernière a également besoin des États-Unis, notamment en ce qui concerne l'accès aux hautes technologies, un soutien à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ou les avoirs chinois aux États-Unis. Clairement, la Chine n'a pas intérêt à radicaliser sa position. Je pense que la polémique restera cantonnée à la question des droits de l'homme sans s'étendre aux autres dossiers des relations sino-américaines. Ce serait un signe de plus grande maturité dans les relations bilatérales de ces deux grandes puissances. »

Recueilli par Dorian Malovic

© 2010 la Croix. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

jeudi 18 février 2010

DOSSIER - Le dalaï-lama, otage du jeu sino-américain

Les Echos, no. 20618 - International, jeudi, 18 février 2010, p. 8

La rencontre aujourd'hui, à Washington, entre leader spirituel tibétain et le président américain provoque l'ire de Pékin et alimente la vive dégradation des relations entre la première et la troisième puissance économique mondiale, sensible sur une toute série de dossiers ces derniers mois .

En novembre dernier, à la veille de la première visite officielle de Barack Obama en Chine, beaucoup d'observateurs occidentaux avaient cru pouvoir louer l'émergence d'un « G2 » associant Pékin et Washington dans un dialogue apaisé portant sur les grands enjeux internationaux. Depuis, la relation entre la Chine et les Etats-Unis s'est considérablement tendue et la rencontre, aujourd'hui, entre le président américain et le dalaï-lama devrait attiser encore les frictions bilatérales entre la première et la troisième puissance économique mondiale. Une dégradation majeure des relations semble toutefois peu probable.

· Le cas du Tibet

Malgré les mises en garde des autorités chinoises, le président américain va s'entretenir aujourd'hui dans la salle des cartes de la Maison-Blanche, et non dans le très symbolique bureau ovale, avec le leader spirituel tibétain. S'il affirme voir dans le dalaï-lama une « figure religieuse et culturelle respectée dans le monde entier », Barack Obama n'a jamais associé d'objectif politique à sa rencontre et a toujours reconnu la souveraineté de la Chine sur la région autonome du Tibet. Cette tentative d'apaisement ne satisfait pas Pékin, qui continue de décrire le leader religieux comme un « loup » militant pour l'indépendance du Tibet. Habitués à l'agressivité de ces postures du régime communiste, les analystes ne prédisent pas que la tension sino-américaine s'aggravera davantage sur ce dossier.

· Google et la censure

Dans le différend opposant le pouvoir communiste à Google, qui a affirmé le mois dernier qu'il refuserait dorénavant de censurer les résultats de ses recherches sur son site local, l'administration Obama s'est plutôt montré solidaire de la société californienne. Hillary Clinton, la secrétaire d'Etat, a d'ailleurs provoqué l'ire de Pékin en plaidant, fin janvier, pour un Internet libre. Au-delà de ces commentaires, Washington ne semble toutefois pas décidé à engager un bras de fer sur la liberté d'information avec Pékin.

· Les ventes d'armes à Taiwan

La validation début février par la Maison-Blanche de la vente de 6,4 milliards de dollars d'armes au gouvernement taïwanais a été très vivement dénoncée par Pékin, qui refuse toute aide étrangère à l'île indépendante, qu'il considère comme un territoire sécessionniste. S'il critique traditionnellement ces ventes d'armes, le pouvoir chinois, conforté par la vigueur de sa puissance économique, a, cette fois, considérablement haussé le ton et même osé menacer de représailles les entreprises impliquées dans les contrats américains. Il semble toutefois peu probable que Pékin ose s'en prendre à un géant tel que Boeing. Une campagne contre le groupe américain réduirait le pouvoir de négociation du pays avec Airbus, pèserait sur les accords de transfert de technologies, effraierait l'ensemble des investisseurs étrangers et ne manquerait pas de déclencher des actions protectionnistes aux Etats-Unis.

· Les litiges commerciaux et le yuan

Depuis l'automne dernier, les Etats-Unis ont multiplié les hausses de droits de douane sur plusieurs produits chinois. Pékin a de son côté déposé des recours contre les pratiques américaines devant l'Organisation mondiale du commerce. L'OMC examine ainsi en ce moment la récente augmentation des taxes américaines sur les pneumatiques chinois, mais les deux pays sont également en litige sur l'acier, la volaille ou encore les matières premières. Ces conflits, qui risquent de se multiplier à l'approche des élections de mi-mandat au Congrès américain (novembre), interviennent dans le cadre d'un virulent débat sur la valeur du yuan. Des industriels et des élus américains continuent d'accuser Pékin de maintenir à un niveau artificiellement bas la valeur de sa monnaie pour doper les exportations de marchandises « made in China ». Ils exigent une réévaluation immédiate de plus de 10 % de la devise chinoise, mais se heurtent à l'argumentaire des officiels chinois, qui affirment ne pas vouloir mettre en péril la santé de leur croissance.

© 2010 Les Echos. Tous droits réservés.

Le Figaro, no. 20388 - Le Figaro, jeudi, 18 février 2010, p. 7

Le dalaï-lama, otage du jeu sino-américain

Barack Obama reçoit, aujourd'hui, le chef spirituel en exil des Tibétains sur fond de rivalité entre Washington et Pékin.

De La Grange, Arnaud

DIPLOMATIE Ce n'est pas le Bureau ovale, et sa lourde charge symbolique, mais tout de même à la Maison-Blanche, dans la salle des Cartes, que Barack Obama reçoit aujourd'hui le dalaï-lama. En octobre dernier, le président américain avait esquivé la rencontre, pour ne pas polluer sa première visite en Chine le mois suivant. La réception du chef spirituel tibétain est une passe d'armes annoncée de plus, dans un contexte de dégradation des relations sino-américaines. Avec comme déclencheur toujours les fameux trois « T » : « Taiwan, Tibet and Trade », le dernier aspect commercial étant sans nul doute le plus sérieux. Au point que certains prédisent une nouvelle guerre froide, « version 2.0 », se jouant à coups de virus informatiques, de sanctions commerciales et de plus classiques « stratégies indirectes », comme sur le dossier iranien.

Bien sûr, on peut estimer que tout cela n'est qu'un grand théâtre d'ombres, avec une confrontation scénarisée sur fond d'intérêts communs bien compris. C'est ce que pense Pang Zhongying, professeur de relations internationales à l'Université du peuple. Avec son échéance électorale des midterms, Barack Obama ne peut rester sourd aux exhortations de ses lobbys industriels. Et le président Hu Jintao n'est pas fâché de donner des gages aux clans du pouvoir et aux millions d'internautes qui ne comprennent pas pourquoi Pékin continue à financer la dette américaine. D'autant que l'exaltation nationaliste est, après la croissance, la deuxième source de légitimation du régime. La réalité n'est d'ailleurs pas si explosive. En rétorsion aux ventes d'armes à Taïwan, la Chine a rompu les relations militaires. Mais a autorisé l'escale du porte-avions américain Nimitz, arrivé hier à Hongkong.

Il n'empêche, même si elles sont scénarisées, ces tensions ont leur effet mécanique, qui pousse à des réajustements et influe sur les opinions publiques. À Pékin, on se rend bien compte d'un problème de perception au niveau mondial. La presse chinoise a fait grand cas d'un article du Financial Times affirmant qu'en deux semaines, fin 2009, Pékin avait ruiné une décennie de crédit international : par son attitude brutale à Copenhague, l'énorme peine de onze années de prison infligée au dissident Liu Xiaobo et l'exécution d'un citoyen britannique. Puis est venue l'affaire Google, qui a mis en lumière les menées anachroniques de la censure chinoise, ainsi que l'environnement des affaires particulier imposé aux entreprises étrangères en Chine.

Désinvolture et brutalité des négociateurs chinois

Jusqu'ici, la montée en puissance de la Chine était enrobée par les doucereux concepts d'« émergence pacifique » et de soft power à la chinoise. Et voilà qu'en quelques semaines le ciel s'est assombri. Le contraste avec 2008 et la période préolympique est frappant. Il faut dire qu'entre-temps, la Chine « émergente » a émergé, la crise mondiale jouant les accélérateurs de l'histoire. La troisième économie mondiale va bientôt devenir la deuxième. Et un récent rapport de PriceWaterhouseCoopers estime que la Chine pourrait ravir la première place aux États-Unis dès 2020. Dans son récent discours sur l'état de l'Union, Barack Obama a averti que la Chine « ne jouait pas pour la deuxième place ».

Plus que les faits, c'est le changement de manière et de ton des Chinois qui frappe les diplomates. « Avant, pour une tension autour du Tibet ou de Taïwan, Pékin condamnait, et les internautes chinois appelaient »spontanément* au boycott d'entreprises étrangères. Aujourd'hui, c'est le pouvoir lui-même qui menace de sanctions les firmes américaines, estime l'un d'eux, comme il ne se contente plus d'un avertissement de »nuages* sur les relations diplomatiques, mais menace d'obstruction sur le dossier iranien. »

À Copenhague, Barack Obama et son équipe - déjà échaudés par le verrouillage du voyage à Pékin en novembre - ont été choqués par la désinvolture et la brutalité des négociateurs chinois. Sans parler des Européens, qui sont restés à la porte. Dans une récente note, Andrew Small, du German Marshall Fund, rapporte que des diplomates européens se sont vu proposer en privé par les Chinois d'écrire « ensemble » le prochain document stratégique de l'UE sur la Chine. Et se sont entendu dire que si les Européens ne se décidaient pas à lever leur embargo sur les armes, ils se priveraient « dans le futur d'acheter des armes chinoises »...

« Le problème est que les Occidentaux sont depuis longtemps incapables d'avoir une relation normale avec la Chine. On est soit dans la leçon condescendante et vaine, soit dans le »cirage de pompe*, et, le plus souvent dans ce deuxième cas, cela suscite peu de respect vu de Pékin, estime la même source. Les deux erreurs aujourd'hui seraient un manque de fermeté des Occidentaux, interprété à coup sûr comme un signe de déclin et de faiblesse, ou au contraire la voie d'une stérile confrontation. » La meilleure stratégie consisterait à avoir une position commune, poussant la Chine à assumer toutes ses obligations internationales. À sortir de ce double jeu qui la sert bien, un jour avec des exigences de puissance, le lendemain avec des demandes d'exemption d'un pays en voie développement.

© 2010 Le Figaro. Tous droits réservés.

Le Monde - International, jeudi, 18 février 2010, p. 5

Le dalaï-lama pris dans le " grand marchandage " entre Pékin et Washington

Comme annoncé il y a déjà deux semaines par la Maison Blanche, qui feint de s'étonner de la colère chinoise, la rencontre devait avoir lieu ce jeudi 18 février, . Une telle entrevue " minera " la relation sino-américaine, a répété Pékin.

En novembre 2009, lors de sa visite en Chine, Barack Obama avait fait part à son homologue Hu Jintao de son intention de rencontrer le dalaï-lama, le chef en exil de la communauté tibétaine. Les Chinois pensaient-ils qu'il y renoncerait alors que, depuis vingt ans, tous les présidents américains ont reçu le dalaï-lama et que, cette fois, les deux hommes ne devraient pas se montrer ensemble en public ?

Ce rendez-vous s'inscrit dans un contexte de dégradation rapide de la relation sino-américaine. Fin septembre, lors du G20 de Pittsburgh (Pennsylvanie), une expression nouvelle était apparue : les Etats-Unis et la Chine formeront bientôt un " G2 "; les deux puissances, la vieille et la nouvelle, présidant aux destinées de la planète.

Vus de Pékin, ces temps paraissent antédiluviens. Le 12 février, un éditorial de l'organe officiel China Daily accusait M. Obama de garder " une mentalité de guerre froide dans son subconscient ".

Pour les Américains, Pékin se comporte de façon de plus en plus " arrogante ". L'explication qu'ils en donnent, dit Evan Feigenbaum, sinologue au Council on Foreign Relations, est que " les Chinois ont conclu de la crise que les Etats-Unis sont sur le déclin ". Pékin s'enhardirait d'autant plus que Washington n'aurait plus les moyens de sa diplomatie de grande puissance.

Pour l'administration Obama, à l'inverse, la Chine ne se comporte pas encore comme une puissance consciente des enjeux internationaux mais comme un pays uniquement préoccupé de défendre ses " intérêts étroits " : son comportement à la conférence de Copenhague sur le climat aurait conforté cette conviction.

Officiellement, le département d'Etat se réjouit de la " relation remarquablement stable " entre les deux pays : " Nos intérêts coïncident dans de nombreux domaines mais entrent parfois en collision sur une poignée de sujets. "

Mais la " poignée de sujets " n'est pas mince. Washington considère que Pékin triche en matière de commerce international. Et M. Obama a évoqué " l'énorme désavantage compétitif " d'un yuan, la monnaie chinoise, " artificiellement bas ".

La Chine est également accusée de s'opposer à l'adoption d'une résolution contraignante contre l'Iran, de multiplier les obstacles au développement des entreprises américaines sur son territoire, de mener un cyberespionnage actif des produits américains de haute technologie... Son soutien accru à la Corée du Nord est enfin jugé incompatible avec l'ambition affichée d'éviter la prolifération nucléaire.

Du côté chinois, l'annonce d'une vente d'armes d'un montant de 6,4 milliards de dollars (4,5 milliards d'euros) à Taïwan, l'île-Etat chinoise dissidente, a accru la colère nationale. Quant à l'affaire Google, où le géant de l'Internet a menacé de quitter la Chine si Pékin poursuit sa traque des dissidents sur son serveur Gmail, un spécialiste américain reconnaît que l'entreprise n'aurait jamais pu rendre ses déclarations publiques sans l'aval du département d'Etat.

Depuis, Pékin a menacé de tourner le dos à de nombreuses entreprises américaines (dont l'avionneur Boeing) pour ses acquisitions. Le 5 février, l'importation de volailles américaines était lourdement taxée.

Derrière les invectives, deux questions-clés se profilent. D'abord, assiste-t-on aux prémices d'un " grand marchandage " ? " Oui, indubitablement ", juge Kenneth Dewoskin, ancien directeur du département Chine-Asie de l'Est à l'université du Michigan. Dans cette négociation globale, " le débat sur le yuan n'est qu'un paravent, estime-t-il. Sa réévaluation de 21 % entre 2006 et 2008 n'a pas réduit le déficit commercial américain avec Pékin, au contraire. Les deux ambitions américaines prioritaires sont l'ouverture du marché chinois à ses entreprises et la protection de la propriété intellectuelle ". " Non, réplique M. Feigenbaum. Stable depuis Richard Nixon, la politique américaine vise à intégrer Pékin au système international à des conditions acceptables par Washington. D'où les hauts et les bas. "

Seconde question : quels sont les risques de dérapages ? Là, les deux analystes pensent que de part et d'autre les dirigeants contrôlent la montée des tensions mais que celles-ci sont accrues par les évolutions internes à chaque pays. " Aux Etats-Unis, la population est de plus en plus hostile aux Chinois. L'inverse est également vrai. L'année 2010 sera difficile ", prévoit M. Feigenbaum. Pour M. Dewoskin, malgré les apparences, " la situation actuelle est bien plus saine que sous George Bush. Les désaccords mis sur la table accélèrent la nécessité de trouver des compromis ".

Mais les deux pays, conclut-il, se dirigent vers des échéances politiques intérieures difficiles. " Du côté chinois, une poussée nationaliste menace. Du côté américain, si l'emploi ne s'améliore pas rapidement, une surenchère protectionniste n'est pas à exclure avant les élections - de novembre - . Là se situent les risques de déraillement. "

Sylvain Cypel

The Tibetan spiritual leader the Dalai Lama waves as he arrives at a hotel in Washington February 17, 2010. U.S. President Barack Obama plans to meet the Dalai Lama on February 18, a move that has been denounced by China. The Obama administration delayed meeting the Dalai Lama, who has lived in exile since a failed Tibetan uprising in 1959, until after Obama's November visit to Beijing so as not to inflame tensions with China, which accuses the monk of separatism.

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

INTERVIEW - Lampton : « La Chine vers une réévaluation progressive de sa monnaie... »

Les Echos, no. 20618 - International, jeudi, 18 février 2010, p. 8

Professeur et directeur du Centre des études chinoises à la Johns Hopkins University, David Lampton est l'auteur de « Three Faces of Chinese Power » (UC Press).

Dans quelle mesure la visite du dalaï-lama peut-elle dégrader sérieusement la relation sino-américaine ? Pourquoi Barack Obama a-t-il pris cette intiative aujourd'hui ?

On peut aussi se demander pourquoi les Chinois ont mis tant d'ardeur à combattre des décisions qu'ils savaient inéluctables. Cette opposition féroce les expose à perdre encore davantage la face. Les dirigeants de Pékin le font en raison de la montée d'une forme de nationalisme dans l'opinion publique chinoise, de leur sentiment croissant de puissance et de leur conviction que les Etats-Unis ont « besoin » de l'aide chinoise sur des questions clefs, des frustrations des forces armées chinoises et aussi pour des raisons liées à la succession de Hu Jintao en 2012. Le président Obama avait initialement gelé la rencontre avec le dalaï-lama et la vente d'armes à Taiwan, en partie pour aborder son premier voyage en Chine de novembre dans un bon climat et pour se donner la chance de construire une confiance commune avec Pékin. Il ne pouvait plus repousser éternellement ces décisions, vu l'échéance prochaine des élections de mi-mandat et le fait que la Chine continue à déployer des missiles dans la région de Taiwan.

Peut-on dire que les relations sino-américaines se sont déjà sérieusement détériorées ?

Après un an de discours sur la coopération, il s'agit de prendre des mesures tangibles. Et c'est beaucoup moins facile, compte tenu des intérêts contradictoires. Les Chinois estiment qu'ils ont relativement surfé sur la crise financière globale et qu'ils n'ont pas de leçons à recevoir de ceux qui ont eu moins de succès. La communauté des affaires américaine s'alarme du protectionnisme rampant de Pékin lié à ses consignes sur l'« innovation locale » qui ressemblent à une tactique pour forcer les multinationales à transférer leurs technologies propriétaires à la Chine. Il y a aussi un regain d'inquiétude concernant la cybersécurité, les entreprises étant désormais prêtes à exprimer leur mécontentement. Plus fondamentalement, il y a un fort courant de pensée chinois en faveur d'une politique de représailles si l'on touche aux « intérêts cruciaux » de Pékin. Certains Chinois commencent à suggérer qu'il peut y avoir moins de coopération sur la Corée du Nord, l'Iran ou d'autres sujets de sanctions chers à l'Ouest.

Comment expliquer le récent durcissement de ton de Barack Obama sur les manipulations de la monnaie chinoise ?

Les pressions croissantes de Washington sur la question des taux de change sont le résultat de l'augmentation annuelle stupéfiante des avoirs chinois en devises étrangères en dépit de la crise financière. Pour la première fois depuis longtemps, l'Europe et le reste de l'Asie sont sur la même longueur d'onde que Washington en matière de taux de change. Mes conversations récentes en Chine me laissent penser que la pression croissante du monde extérieur, en même temps que les propres craintes chinoises sur l'inflation interne, vont conduire Pékin à reprendre le chemin d'une réévaluation progressive du renminbi dans un futur proche, probablement au second semestre. Ils l'ont fait en 2005-2008 de manière significative, je pense qu'ils vont le refaire.

Voyez-vous des changements majeurs à venir dans l'attitude de la Chine vis-à-vis des Etats-Unis après la crise financière ?

Le changement majeur est que la crise a renforcé le sentiment des Chinois que leur propre approche (marché encadré et libéralisation limitée) est solide. Quelle que soit la considération qu'ils aient pu avoir pour le modèle américain, elle est bel et bien révolue. Cela dit, les deux pays savent qu'ils ont besoin l'un de l'autre - comme deux scorpions dans une bouteille, ils n'ont droit chacun qu'à une piqûre, et après ? L'interdépendance mutuelle est devenue une véritable contrainte dans les deux capitales.

PROPOS RECUEILLIS PAR P. DE G. (À NEW YORK)

© 2010 Les Echos. Tous droits réservés.

Bookmark and Share