Affichage des articles dont le libellé est Littérature-Le Mot chinois. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature-Le Mot chinois. Afficher tous les articles

jeudi 29 septembre 2011

LE MOT CHINOIS - "Erdai" : Deuxième génération


Courrier international, no. 1091 - Asie, jeudi 29 septembre 2011, p. 36

Après la célèbre phrase "Mon père s'appelle Li Gang", voici "Mon papa,c'est Li Shuangjiang", une autre illustration de cette "deuxième génération" prodigue. Dans le premier cas, il s'agit d'un jeune qui, après avoir provoqué la mort d'une étudiante en conduisant soûl sur un campus du Hebei, avait déclaré être le fils du chef de la police locale pour éloigner les badauds en colère. Dans le second, un fils de star militaire a tabassé un couple. Avec la multiplication des scandales et la rapidité de propagation des informations sur Internet, le mot erdai (deuxième génération) est vite devenu un thème qui enflamme le débat public. Il ne s'agit pas, bien entendu, de n'importe quelle deuxième génération. Il est ici question des fils et filles de dirigeants (guan erdai) de riches (fu erdai) ou de stars (xing erdai). On s'interroge sur ces jeunes qui se croient au-dessus des lois et qui n'éprouvent ni scrupule ni compassion envers leurs victimes. La presse dénonce le système éducatif, l'irresponsabilité des parents et s'inquiète de ce nouveau risque pour la stabilité sociale. Les internautes vont plus loin : ils mettent en cause les inégalités des citoyens devant la loi, pointent l'impunité et la protection mutuelle des riches et des puissants. En effet, malgré les différences apparentes entre entrepreneurs fortunés, artistes populaires et dirigeants du Parti, tous font partie de la même classe privilégiée. Des chiffres officiels récents montrent qu'en Chine 90 % des milliardaires sont des fils de dirigeants. Le pouvoir politique reste le plus puissant levier pour s'enrichir. Cela explique sans doute l'arrogance des "fils de" et constitue, hélas, le principal handicap pour que l'économie et la société puissent enfin s'affranchir du pouvoir politique.

Chen Yan

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

jeudi 14 avril 2011

LE MOT CHINOIS - "Kongbu" : la terreur

Courrier international, no. 1067 - Asie, jeudi, 14 avril 2011, p. 31

(Paris) - "Tuer le poulet pour effrayer le singe." Comme le rappelle ce proverbe, la terreur est en Chine un moyen politique utilisé depuis l'Antiquité, mais son usage systématique est un phénomène moderne. En bons élèves de Lénine, les communistes chinois ont commencé à tester cette méthode dès avant leur prise du pouvoir, en 1949. Et ils l'ont pratiquée à l'échelle nationale, en la poussant à des degrés jamais atteints jusque-là, après la fondation de la Chine populaire. Les vagues de répression se sont succédé, provoquant des millions de morts. La Révolution culturelle (1966-1976) a constitué le point d'orgue de cette ère.

Malgré ce passé encore récent, on a tendance à oublier la terreur. Une des raisons de cette amnésie tient sans doute à la personnalité de l'ancien numéro un, Deng Xiaoping. Après avoir été l'un des principaux praticiens de la terreur avec Mao, Deng en est devenu la victime. Il a lancé la réforme en 1978 pour tourner le dos à cette politique en déclarant révolue l'époque de la lutte des classes. Pourtant, le massacre de Tian'anmen, en 1989, est venu, au bout de dix ans, rappeler la présence de la terreur. Vingt ans plus tard, la Chine est devenue la deuxième économie du monde : son modèle suscite l'admiration. Mais le printemps arabe provoque la panique et réveille le réflexe totalitaire. L'écrasement des dissidents politiques ne suffit plus, il faut s'en prendre aux avocats, aux journalistes, aux artistes, aux internautes activistes. Raidissement paranoïaque ? La meilleure explication se trouve peut-être dans la fameuse formule attribuée à Deng, qui voulait justifier la répression en 1989 : on peut tuer 20 000 personnes pour assurer vingt ans de stabilité. Un nouveau cycle commence-t-il ?

Chen Yan

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

vendredi 25 février 2011

LE MOT CHINOIS - "Weibo" : Microblog

Courrier international, no. 1060 - Asie, jeudi, 24 février 2011, p. 36

Techniquement, Weibo n'est pas autre chose que la version chinoise de Twitter. La différence est que le site de microblogging américain est un outil libre, tandis que Weibo est sous le contrôle des autorités chinoises. Au lieu d'interdire purement et simplement l'outil, elles ont fait le choix de le siniser pour mieux le contrôler, tout comme pour Internet. Résultat : Weibo supplante Twitter en Chine. Fin 2010, il y avait plus de 100 millions de microblogueurs chinois. 2010 a été baptisé l'an I de Weibo ! Aux yeux des internautes, malgré la censure et l'autocensure, la propagation de Weibo constitue une véritable révolution de l'information. Radicalement différent de la presse traditionnelle, le microblog se distingue du blog par son extraordinaire rapidité, ses messages brefs, son autonomie grâce à ses multiples supports : Internet, SMS. En 2010, pour la première fois, les affaires de corruption, les conflits sociaux, les suicides d'ouvriers chez Foxconn ou les immolations des petits propriétaires expulsés ont été rapidement relayés par Weibo auprès du public. Tout en évitant les sujets interdits, les microblogueurs, émetteurs et démultiplicateurs d'informations, ont saisi ce puissant outil pour dénoncer les injustices et défendre les droits des individus. Tout compte fait, le développement d'un outil d'information ne profite pas qu'au pouvoir. Tout comme Internet, le microblog est devenu l'un des plus puissants éclaireurs de la conscience citoyenne durant l'année 2010 et n'en est qu'à ses débuts. Face à cette réalité et à l'exemple de la révolution arabe, il ne serait pas étonnant que les autorités songent à mettre un terme définitif au microblogging en Chine.

Chen Yan

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

jeudi 3 février 2011

LE MOT CHINOIS - "Shouhai" : Être victime

Courrier international, no. 1057 - Asie, jeudi, 3 février 2011, p. 36

(Paris) - Quand on parle de victimes en matière de santé, on pense aux accidents médicaux, aux erreurs de diagnostic ou aux médicaments frelatés. Mais, en Chine, les victimes peuvent aussi être les médecins. L'assassinat d'un médecin par un malade mental est un fait isolé mais significatif. Depuis la fin des années 1990, le pays tente de mener une réforme du système de santé à la lumière d'une vision libérale. Cette réforme consiste à introduire une dose de mécanisme de marché et à faciliter l'émergence des petites cliniques privées en espérant que l'Etat se débarrasse petit à petit du fardeau. Aujourd'hui, le résultat est plus que mitigé. Non seulement les cliniques privées tardent à émerger, mais la difficulté d'accès aux soins et le renchérissement des tarifs n'ont cessé de s'aggraver. Tous les maillons de la chaîne, du médecin au patient, en passant par l'industrie pharmaceutique, se plaignent d'être des victimes !

Les patients d'abord, car la libéralisation du marché pharmaceutique a augmenté leurs dépenses de santé. Les laboratoires se plaignent que les médicaments frelatés empoisonnent le marché, tandis que les médecins regrettent la baisse relative de leurs revenus. En dehors des fonctionnaires, rares sont ceux qui ont profité de cette réforme. Coupé du financement public, l'hôpital cherche des bénéfices ; les médecins surestiment leur diagnostic et prescrivent toujours plus afin de recevoir un pourcentage des laboratoires. Cette connivence est un fléau reconnu. Les médecins sont fortement haïs par les oubliés de la réforme. Au bout du compte, ils sont doublement victimes. Ils ont perdu et la garantie étatique de leur salaire et leur rang social, moralement prestigieux.

Chen Yan

Calligraphie de Hélène Ho

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

jeudi 16 décembre 2010

LE MOT CHINOIS - "Jiaofeng" : Croiser le fer


Courrier international, no. 1050 - Asie, jeudi, 16 décembre 2010, p. 40

Lors de la remise du prix Nobel de la paix, le monde a assisté à un moment historique. Il n'est pas exagéré de dire qu'à propos de la chaise vide réservée à Liu Xiaobo et de la présence ou de l'absence de certains représentants étrangers à Oslo s'est engagé un bras de fer entre l'Occident et la Chine. Cet événement cristallise la confrontation entre les deux mondes. Le mot jiaofeng, où les deux caractères signifient respectivement "croisement" et "lame", désigne le moment décisif d'une lutte de longue haleine. De nombreux analystes chinois et occidentaux s'accordent à dire que, depuis 2008, la diplomatie chinoise a durci le ton et est passée à l'offensive. Après la politique du profil bas et de l'émergence pacifique, voici l'heure de l'affirmation et du combat frontal contre l'Occident ! Arrogance au sommet du climat de Copenhague, refus de condamner l'agression de la Corée du Sud par son voisin du Nord, modèle chinois contre valeurs universelles, autant de questions qui montrent que le revirement gagne tous les fronts. Héritiers du stratège Sun Zi, les dirigeants chinois savent qu'il ne faut jamais attaquer l'ennemi de front, sauf quand "on est cinq fois plus fort que lui". La Chine est-elle cinq fois plus forte que l'Occident ? Oui, si l'on considère son rang de deuxième puissance économique du monde, atteint en 2010, et sa croissance étourdissante à l'heure de la crise mondiale. Mais la faiblesse de Pékin réside davantage dans l'évaluation de sa propre force. L'existence de Liu Xiaobo et des dizaines de milliers de signataires de la Charte 08 révèle l'adhésion des Chinois eux-mêmes aux valeurs universelles. De ce fait, le bras de fer entre Chine et Occident devient tripartite : pouvoir d'un côté, démocrates chinois et Occident

Chen Yan

© 2010 Courrier international. Tous droits réservés.

jeudi 25 novembre 2010

LE MOT CHINOIS - "Weiguan" : Faire le badaud


Courrier international, no. 1047 - Asie, jeudi, 25 novembre 2010, p. 42

Weiguan désigne l'attitude des passants curieux et indifférents devant les accidents ou les malheurs subis par autrui. Lu Xun, l'écrivain le plus respecté du XXe siècle, se révoltait contre cette insensibilité. Il en fit une cause. C'est ce qui lui avait fait abandonner ses études de médecine pour devenir écrivain, et tenter de sauver l'âme chinoise plutôt que son corps.

Pour beaucoup, l'état d'esprit des curieux est synonyme d'ignorance, de résignation. Durant tout un siècle, Lu Xun et tant d'autres ont essayé de réveiller ce badaud passif. Mais aujourd'hui, après deux révolutions sanglantes (prise de pouvoir par les communistes en 1949, révolution culturelle en 1966), le résultat semble décevant : selon les médias, ce phénomène prendrait même de l'ampleur. De plus en plus nombreux seraient les spectateurs passifs d'accidents de la route, de brutalités envers les faibles, de viols collectifs, de suicides, etc. Face à ce constat d'échec, le pessimisme est de mise.

Pourtant, la propagation d'Internet en Chine semble changer la donne : les badauds de jadis se transforment en observateurs actifs. Ils sont présents sur tous les fronts : accidents dans les mines, incidents écologiques, conflits sociaux, incendies bizarres... Ils sont à la fois présents physiquement et connectés aux réseaux nationaux et mondiaux. Témoins oculaires, ils livrent leur version des faits et en informent le monde. Ils analysent les événements, et même y participent en défendant les victimes et en dénonçant les défauts des constructions ou les injustices infligées aux laissés-pour-compte. Internet leur a fourni le moyen d'agir efficacement sans risque immédiat. Leur nombre les rend de plus en plus influents. Tels sont les badauds de l'époque d'Internet.

Chen Yan

© 2010 Courrier international. Tous droits réservés.

jeudi 5 novembre 2009

LE MOT CHINOIS - "Liyi" : Intérêt

Courrier international, no. 992 - Asie, jeudi, 5 novembre 2009, p. 26

"Intérêt" est l'un des mots les plus employés aujourd'hui en Chine - et sans doute l'un des plus pertinents quant à l'analyse de la société. L'évolution de son utilisation même témoigne de la transformation profonde du pays. A l'époque de Mao, il n'existait en principe que deux types d'intérêts antagonistes : ceux du prolétariat et ceux de la bourgeoisie. Tout intérêt particulier, individuel, familial faisant partie, au bout du compte, de l'intérêt bourgeois devait s'effacer devant celui de la classe prolétaire représentée par l'Etat-parti. L'irruption des intérêts particuliers est l'un des phénomènes les plus spectaculaires de la Chine postréformiste. A partir de 2005, des expressions comme "intérêts ­par­ticu­liers", "groupes d'intérêts", "dé­fenseurs des intérêts des faibles", etc., abondent dans la presse et apparaissent même dans les discours officiels. L'accélération de l'aggravation des inégalités sociales et l'enracinement de la corruption ont contribué à la prise de cons­cience du phénomène par la population. Dès lors, les "groupes d'intérêts" sont accusés d'être à l'origine de la corruption, de l'indifférence envers les laissés-pour-compte et même des troubles sociaux. L'article de Zhou Ruijin mentionné ci-contre est courageux et important, non tant parce qu'il critique les groupes d'intérêts particuliers, mais parce qu'il dénonce l'alliance entre Etat et groupes particuliers.

La spécificité de la Chine d'aujourd'hui, en effet, n'est pas qu'elle produise, comme les autres pays capitalistes, des groupes ­d'intérêts, mais bien que l'Etat lui-même soit devenu l'unique re­présentant d'un groupe parti­cu­lier réunissant pouvoir et capital tout en se déguisant en Etat communiste.

© 2009 Courrier international. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

mardi 8 septembre 2009

LE MOT CHINOIS - "Hukou" : Le livret de résidence

Courrier international, no. 983 - Asie, jeudi, 3 septembre 2009, p. 27

(Paris) - Le système du hukou, terme forgé avec les mots foyer (hu) et résident (kou), est l'une des pièces maîtresses du régime actuel destinées à contrôler la société. Il est vrai que la mise en place de systèmes visant à fixer le lieu de résidence de la population est une vieille tradition de l'empire du Milieu. Les pouvoirs dynastiques y trouvaient un grand intérêt pour la perception fiscale et la distribution des corvées. Mais jamais les contribuables n'ont été aussi seuls face à l'Etat qu'à notre époque.

Sous l'Empire, entre Etat et foyer, il y avait la société (clans, confréries, corporation). Les organisations horizontales ont été anéanties par le communisme et, de nos jours, les individus sont sous contrôle total. Les paysans ne peuvent pas s'installer en ville, les citadins ne peuvent se marier quasiment qu'entre habitants de la même cité, les paysans migrants ne peuvent résider en ville qu'illégalement... Actuellement, si vous êtes né paysan, il n'y a que deux voies pour échapper à votre condition et devenir citadin. La première est de réussir dans les concours universitaires. Mais, même pour cette élite, l'obtention d'un hukou, y compris pour ses enfants, n'est pas garantie. Car la crise et le poids démographique ne permettent pas à tous de trouver du travail. Reste alors la seconde solution : la réincarnation.

Ironie de l'Histoire : la Chine, civilisation fondée sur l'agriculture, exploite les paysans et les maltraite jusqu'à la discrimination dans le but de se moderniser. Dès la décennie 1990, des intellectuels ont qualifié le hukou de "système de castes". Aujourd'hui, la prise de conscience de la violation des droits des paysans est générale. Cependant, peu de voix dénoncent le fait que ce système constitue également une redoutable arme de contrôle des citadins.

© 2009 Courrier international. Tous droits réservés.

LIRE AUSSI : Le permis de résidence, un casse-tête chinois

DERNIER MOT CHINOIS : "Jiushi" : Sauver le marché

mercredi 6 mai 2009

LE MOT CHINOIS - "Jiushi" : Sauver le marché

Courrier international, no. 943 - En couverture, jeudi, 27 novembre 2008, p. 42

La mobilité des idéogrammes chinois permet de fabriquer des néologismes en combinant librement les caractères. C'est le cas de jiushi, qui veut dire littéralement "sauver le marché" ou "sauver la Bourse". Mais jiushi est aussi l'homophone d'un mot qui signifie "sauver le monde". Les Chinois ont été habitués à entendre le Parti proférer l'injonction de sauver le monde, et surtout celui des pauvres. Autres temps, autres mots. Après avoir combattu le marché et l'avoir remplacé par la planification, le Parti l'a réintroduit. Aujourd'hui, il a compris que le marché lui était indispensable et il entend donc le sauver.

Cette évolution démontre la capacité d'un vieux Parti à s'adapter à la transformation rapide du monde. Mais la mutation du rapport entre le Parti et le marché détermine aussi la nature du régime. L'axiome idéologique du maoïsme était qu'il fallait sauver le monde en supprimant le marché. Deng Xiaoping fut bien obligé de conclure, après trente ans de socialisme sans marché, que celui-ci n'était pas un ennemi, et pouvait même être un "chat" efficace et docile (peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu'il attrape les souris, avait-il dit).

Aujourd'hui, la somme injectée pour sauver le marché est colossale (plus de 450 milliards d'euros). Cela illustre une sérieuse prise de conscience par le Parti-Etat du caractère incontrôlable du marché, a fortiori lorsqu'il est mondialisé. Moins d'attention semble accordée aux rapports entre le marché et les êtres humains, qui ne sont pas que des consommateurs. Néanmoins, ce plan de sauvetage pourrait être un tournant dans le rapport de forces entre le régime et le marché, qui bascule en faveur de ce dernier.

Chen Yan
(Paris)

© 2008 Courrier international. Tous droits réservés.

LE MOT CHINOIS - "Jiuzai" : Secourir

Courrier international, no. 920 - Asie, jeudi, 19 juin 2008, p. 26

Rares sont les expressions aussi inconcevables sur le plan sémantique que jiuzai. Littéralement, jiu signifie secourir, alors que zai désigne la catastrophe naturelle. Or on ne porte secours ni au séisme ni à l'inondation, mais bien à la personne mise en danger par ces catastrophes. Ce mot - et l'association de termes dont il est fait - serait-il lié à la grande tradition chinoise de lutte contre les calamités naturelles ? Le combat contre la nature hostile afin de protéger les hommes constitue le fondement du despotisme oriental, thèse chère au sinologue allemand Karl August Wittfogel [1896-1988]. Selon lui, la civilisation chinoise fut, en partie, édifiée grâce aux grands travaux d'aménagement des cours d'eaux. Les rudes conditions géographiques et climatiques avaient rendu nécessaire un Etat tout-puissant. Autrement dit, ce sont les catastrophes naturelles qui poussent à la constitution de l'Etat autoritaire.

Ce qui nous amène directement à évoquer le grand roi mythique Yu, qui jeta les fondements du territoire chinois en aménageant les fleuves. Les catastrophes, et surtout les efforts faits pour les maîtriser, ont nourri le culte rendu au Grand Yu, symbole du père fort et bienveillant. En 1998, la lutte héroïque de l'Armée populaire de libération contre les inondations historiques du fleuve Yangtsé eut pour effet de blanchir, en partie, la honte du massacre Tian'anmen de 1989. Lors du tremblement de terre au Sichuan, le secours porté par l'Etat tout-puissant à la population sinistrée aura fait oublier la crise tibétaine. Ce qui est plus singulier, c'est que le pays natal du Grand Yu serait situé tout juste à l'épicentre du séisme.

Chen Yan
(Paris)

© 2008 Courrier international. Tous droits réservés.

LE MOT CHINOIS - Shemian : Amnistie

Courrier international, no. 940 - Asie, vendredi, 7 novembre 2008, p. 36

Accorder le pardon à certains condamnés est une tradition ancienne, que la Chine populaire n'ignore pas. La dernière amnistie d'ampleur remonte à 1975, quand la Chine avait relâché la totalité des criminels de guerre encore en prison.

Pour ceux qui gouvernent, il est profitable d'émettre un tel signal de clémence. Mais il s'agit d'une prérogative du pouvoir à laquelle on ne peut faire appel sans conséquences. En février 1989, quelques dizaines d'intellectuels et d'artistes avaient adressé à Deng Xiaoping une pétition réclamant l'amnistie pour tous les prisonniers politiques. Transgressant l'exclusivité du monopole d'Etat, la pétition avait initié un processus d'émancipation politique qui fut réprimé par une répression sanglante [en juin 1989].

Aujourd'hui, une nouvelle pétition demande l'amnistie pour Yang Jia, meurtrier de six policiers condamné à mort. De nombreux internautes avaient salué son acte criminel comme la révolte courageuse d'un héros, personnifiant la "légitime défense" des citoyens exaspérés par l'usage abusif de la force par la police. Une amnistie octroyée à Yang Jia pourrait constituer un symbole fort de la clémence du pouvoir actuel. Mais elle se heurte, de nouveau, à la question du monopole.

Pourtant, en dix-neuf ans, la société chinoise a évolué. La pétition en faveur de Yang Jia ne s'adresse plus uniquement au pouvoir monopolistique de l'Etat chinois, elle se situe dans une perspective internationale. Elle demande, au-delà de l'amnistie d'un meurtrier, l'abolition de la peine de mort. Elle ne se borne pas à réclamer la clémence, mais met l'accent sur la limitation des pouvoirs par un Etat de droit. Cette pétition constitue un défi autrement plus embarrassant pour les gouvernants de Pékin.

Chen Yan
(Paris)

© 2008 Courrier international. Tous droits réservés.

mardi 14 avril 2009

LE MOT CHINOIS - "Renquan" : Droits de l'homme

Courrier international, no. 902 - En couverture, jeudi, 14 février 2008, p. 35

Le concept de droits de l'homme a été importé d'Occident en Chine voilà plus d'un siècle, et le mot chinois renquan est un néologisme. Les Chinois ont eu du mal à l'adopter, car la notion de droit est étrangère à leur culture. Ils ont formé le mot à partir de deux caractères signifiant respectivement "homme" et "pouvoir". Par la suite, les vicissitudes politiques et idéologiques n'ont pas favorisé outre mesure l'adoption du concept. Et, surtout, le régime de Mao a complètement évincé le mot du vocabulaire de la Chine populaire.

Mais, surprise, on assiste, trente ans après le lancement des réformes, au retour en force de la notion de droit et à une résurgence phénoménale de la conscience de la population en matière de droits de l'homme. Un mouvement baptisé "Défense des droits des individus" se fait de plus en plus entendre. Succédant au mouvement dit "des Lumières", animé par les intellectuels dans les années 1980 et 1990, des avocats, des juristes, des journalistes et des internautes citoyens s'élèvent aujourd'hui contre les injustices sociales. Ils s'emparent, notamment via Internet, des cas de certains laissés-pour- compte de la transformation sociale pour prendre leur défense. C'est ainsi que les migrants, les paysans, les ouvriers licenciés, les expulsés, etc., s'introduisent peu à peu dans le débat public.

Par calcul stratégique, le régime communiste finissant a bien été obligé de réinscrire les droits de l'homme dans la Constitution en 2004. Mais, malgré cela, l'emploi de l'expression "droits de l'homme" par la presse est toujours ultrasensible. Dans le même temps, le mouvement Défense des droits des individus s'élargit, s'enracine dans la société et s'exprime de plus en plus ouvertement : il substitue simplement le mot d'"individu "à celui d'"homme".

Calligraphie de Zhao Xuan / Texte de Chen Yan

© 2008 Courrier international. Tous droits réservés.

PRÉCÉDENT "MOT CHINOIS" - "Xifang" : L'Occident

mercredi 8 avril 2009

LE MOT CHINOIS - "Xifang" : L'Occident

Courrier international, no. 962 - Asie, jeudi, 9 avril 2009, p. 26

Le terme Occident englobe pour la Chine classique aussi bien l'Inde bouddhiste que l'Occident européen. Son sens - de même que sa coloration - varie selon les circonstances : tour à tour barbare, puissant, civilisé, miroir incontournable, ennemi à abattre, modèle à suivre, ou tout cela à la fois. A l'époque moderne, après qu'il eut forcé sa porte, l'Occident est devenu une véritable obsession pour l'empire du Milieu. Après avoir compris que le repli sur soi était une impasse, la Chine postmaoïste est revenue, malgré elle, sur la voie de l'ouverture vers l'Occident. Comme jadis, la Chine des réformes a commencé par introduire massivement la technologie et l'art du management afin de rattraper son retard industriel. Est venu ensuite le temps du questionnement sur le modèle d'organisation que propose la société occidentale. C'est là que les difficultés ont commencé.

La Chine est impatiente de dépasser l'Occident aujourd'hui comme hier. Elle a du mal à se donner du temps pour digérer le succès de ses efforts matériels. Ces derniers temps, certains auteurs encouragés par l'émergence de la Chine ont tenté de démontrer l'existence d'un modèle d'efficacité qui associerait capitalisme sauvage et dictature politique. D'autres ont réclamé l'avènement du siècle chinois. Le récent livre La Chine n'est pas contente - tout comme La Chine peut dire non (1996) - traduit maladroitement cet empressement. Déclarer la guerre à l'Occident, comme prétendre sauver le monde au nom de la Chine, révèle, de la part des auteurs, l'ignorance de l'histoire chinoise récente et la méconnaissance de la pluralité occidentale et chinoise d'aujourd'hui.

Chen Yan
(Paris)

© 2009 Courrier international. Tous droits réservés.

PRÉCÉDENT "MOT CHINOIS" - "Fubai" : Corruption

jeudi 19 mars 2009

LE MOT CHINOIS - "Fubai" : Corruption

Courrier international, no. 959 - Asie, jeudi, 19 mars 2009, p. 26

Les deux idéogrammes qui constituent le mot fubai signifient à la fois "corruption" et "pourriture", au sens littéral. En effet, pour la Chine comme pour le reste du monde, la corruption est un fléau qui mine de l'intérieur tout système politique. Ce qui distingue un régime d'un autre, ce sont les moyens utilisés contre ce fléau. Dans un système démocratique, la séparation des pouvoirs constitue la garantie essentielle contre la corruption et l'abus de pouvoir. Dans certains pays asiatiques dotés d'un système politique hybride, le moyen de lutte est une sévère répression légale, ce que le texte ci-contre tente de nous démontrer dans le cas de Singapour.

Mais, malgré la détermination de certains dirigeants chinois comme Wen Jiabao et la multitude des mesures prises contre ce fléau en Chine, la corruption a toujours le vent en poupe. Les sondages confirment régulièrement que la corruption figure parmi les premiers soucis de la population. D'après les chiffres officiels, plus de 5 millions de cadres ont été condamnés pour corruption entre 1978 et 2007. Malgré des campagnes périodiques, la corruption s'aggrave et s'étend chaque année. Parallèlement, corruption et anticorruption sont un sujet permanent et omniprésent dans la propagande relayée par la presse officielle.

On peut considérer légitimement que la cause de ce phénomène paradoxal est l'absence de tout contre-pouvoir en Chine. On peut aussi s'interroger sur la véritable fonction de la propagande et des déclarations d'intention médiatisées. Elles ne sont pas efficaces pour réduire la corruption, mais servent en revanche à montrer avec éloquence la volonté sans faille des dirigeants du Parti de lutter contre celle-ci.


Chen Yan
(Paris)

© 2009 Courrier international. Tous droits réservés.

PRÉCÉDENT "MOT CHINOIS" - "Wuli" : La force armée

jeudi 26 février 2009

LE MOT CHINOIS - "Wuli" : La Force armée

Courrier international, no. 956 - Asie, jeudi, 26 février 2009, p. 26

On peut traduire le mot wuli littéralement par "force armée", mais cela revient à omettre le sens originel du caractère wu, qui signifie "arme". Wu est formé de deux éléments, l'un signifiant "fer de lance", et l'autre "arrêter". La culture traditionnelle chinoise est avant tout celle des lettrés, qui maniaient le sens des idéogrammes et méprisaient la force des armes. Par la composition de cet idéogramme, cette classe d'élite énonçait clairement que la puissance militaire n'a de sens que lorsqu'elle sert à faire obstacle à la force brutale.

La Chine classique a bien sûr connu la guerre et la violence. Mais jamais l'Etat ne s'est montré si omniprésent qu'aujourd'hui et jamais le sens des mots n'a été à ce point trahi. De nos jours, les conflits sociaux ou les émeutes sont qualifiés d'"incidents collectifs". L'usage de la force policière, au lieu de faire cesser les conflits, est fréquemment à l'origine de nouveaux troubles. Débordée par les affrontements issus de la renaissance d'une société diversifiée, la police, utilisée par les autorités à tous les échelons, perd peu à peu son image de force de maintien de l'ordre au profit de celle d'un outil de répression des faibles et de protection des riches et des puissants.

Le temps du gouvernement par les lettrés et par la vertu est révolu. La Chine a emprunté à l'Occident toute la panoplie institutionnelle moderne : le Parti, la Constitution, les instances exécutives et juridiques. Mais, tant qu'elle n'aura pas franchi le pas de l'Etat de droit, auquel la force policière ou militaire doit absolument être soumise, elle restera toujours au seuil de la modernité.

Chen Yan
(Paris)

© 2009 Courrier international. Tous droits réservés.

jeudi 5 février 2009

LE MOT CHINOIS - "Jihua" : Le plan

Courrier international, no. 953 - Asie, jeudi, 5 février 2009, p. 30

Le mot jihua appartient au champ sémantique introduit en Chine avec le socialisme soviétique. Les deux caractères qui le composent désignent respectivement le calcul et la manoeuvre. Combinés, ils prennent le sens de "plan" ou "planification". Le terme porte en lui une idéologie socialiste imposée par la force et une puissante philosophie de rationalisation venant de l'Occident. A la différence de la culture du yin et du yang, qui privilégie le mouvement naturel (le principe du non-agir) plutôt que l'ordre artificiel, cette pensée rationalisatrice, mariée à l'esprit holiste oriental, fait naître un monde unifié dans lequel tout est intelligible, transformable, maîtrisable et donc planifiable.

Adoubée par cette philosophie, la planification est devenue à la mode. Après avoir planifié les prix, la production et les bénéfices dès les années 1950, la Chine populaire a adopté dans les années 1970 une politique de planning familial pour contrôler la reproduction de son peuple. Connaître davantage le monde, la nature et l'homme lui-même, y compris le mécanisme de sa propre reproduction grâce aux outils scientifiques, peut sans doute être considéré comme un progrès. Mais vouloir tout contrôler et tout uniformiser via un système répressif transforme toute intention, qu'elle soit bonne ou mauvaise, en cauchemar.

L'apparition actuelle de controverses sur la politique familiale - comme en témoigne l'article ci-contre - semble à première vue étonnante. Mais le silence et le consentement de l'opinion publique sont encore plus surprenants. Il faut dire que les intellectuels comme le régime sont convaincus du bien-fondé de la rationalisation de la démographie, en dépit de la violence et des crimes commis au nom de cette politique.

Chen Yan
(Paris)

© 2009 Courrier international. Tous droits réservés.

jeudi 15 janvier 2009

LE MOT CHINOIS - "Zaojia" : falsifier

Courrier international, no. 950 - Asie, jeudi, 15 janvier 2009, p. 22

Voilà un mot qui fait recette en Chine populaire. Une simple recherche sur Google portant sur le mot zaojia (littéralement : fabrication de faux, falsifier) donne en 0,22 seconde plus de 6,4 millions de résultats. Dans tout le pays, les internautes dénoncent la falsification généralisée de cigarettes, de médicaments, de diplômes ou de statistiques. Ils mettent surtout en cause l'apparition d'une vraie culture de la falsification. Le sentiment de duperie prévaut, créé par la perte du sens du vrai et du faux.

Plusieurs événements y ont contribué. Le premier est l'affaire de la publication, en octobre 2007, de la fausse photo d'un faux tigre dans la nature. Un mouvement national a alors dénoncé le mensonge, soutenu par les autorités locales, et le débat sur Internet a duré plus de un an. Le deuxième événement est bien sûr cet énorme scandale du lait frelaté qui a rendu malades des centaines de milliers de nourrissons et a fait au moins six morts. Constatant que la soif du profit allait jusqu'à mettre en danger des nourrissons, l'opinion publique a perdu toutes ses illusions.

Plus terrifiant encore aux yeux de la population, les cérémonies des Jeux olympiques elles-mêmes ont été le théâtre d'une falsification officielle : la voix d'une petite fille a été prêtée au visage d'une autre, plus jolie. Peu avant, un reportage de la télévision de Pékin avait dénoncé la fabrication de petits pains à la vapeur fourrés d'une farce faite à base de carton. Quelques jours plus tard, l'auteur du reportage était arrêté pour fabrication de fausses nouvelles. A force de voir qu'on s'en prend à la presse, la population ne sait plus à quel saint se vouer quand il s'agit de vrai ou de faux.

Chen Yan
(Paris)

© 2009 Courrier international. Tous droits réservés.


jeudi 18 décembre 2008

LE MOT CHINOIS - "Shangfang" : Pétitionner

Courrier international, no. 946-947 - Asie, jeudi, 18 décembre 2008, p. 26

La Chine impériale était peu démocratique. Mais l'Empire eut l'intelligence d'établir des mécanismes permettant à ses sujets de se plaindre directement de leurs malheurs auprès de la Cour et d'exprimer leur colère contre les injustices subies de la part des autorités locales. Ce système compte parmi les rares traditions à n'avoir pas été balayées par le communisme. Au contraire, la Chine populaire l'a même renforcé en créant une institution complexe, représentée à chaque échelon du pouvoir d'Etat. Au bout du compte, des milliers et des milliers de plaignants font le voyage, chaque jour, depuis leurs districts jusqu'à la capitale pour dénoncer auprès de cette institution les injustices qu'ils ont subies.

C'est cette action que décrit aujourd'hui le mot shangfang (pétitionner ou porter plainte). L'action n'est nullement juridique, puisque l'institution en question est totalement politique. D'ailleurs, dans l'empire du Milieu comme en Chine populaire, à défaut d'institutions juridiques indépendantes, le terme shangfang rappelle l'omniprésence du pouvoir politique. Depuis quelques années, des experts proposent, sinon de supprimer, du moins de réformer ce système de fond en comble, afin de renforcer le pouvoir de la justice.

Mais les plaignants sont chaque jour plus nombreux, malgré les intimidations, voire les emprisonnements. Et, conformément à l'objectif d'harmonie sociale lancé par Hu Jintao en 2004, les gouvernements locaux doivent tout faire pour endiguer les vagues de pétitionnaires. En résulte l'invention lumineuse du district de Xintai, dans le Shandong : placer les plaignants en hôpital psychiatrique.
Chen Yan (Paris)

Calligraphie de Hélène HO

© 2008 Courrier international. Tous droits réservés.

jeudi 29 mai 2008

Le mot chinois - "Tiannu" : la colère du ciel - Chen Yan

Courrier international, no. 917 - Asie, jeudi, 29 mai 2008, p. 30

Dans l'imaginaire traditionnel chinois, une grave catastrophe naturelle est forcément l'expression de la colère du Ciel - tiannu - contre les humains. C'est aussi l'annonce d'une possible remise en cause du mandat céleste, source de la légitimité politique du pouvoir. Mais qui parle de colère du Ciel à propos du séisme au Sichuan ? Personne. Le terme est soigneusement évité par la presse chinoise, Internet compris. Pourquoi cette omission ? L'idée est-elle démodée ? Les Chinois sont-ils tous devenus trop matérialistes et donc peu superstitieux ?

Non, car l'expression fleurit sur les sites en chinois en dehors de la Chine. Ainsi, malgré une relative transparence dans la gestion de cette terrible catastrophe, il existe manifestement une ligne rouge à ne pas franchir.

Mais il sera plus difficile de chasser ce sentiment ancestral de l'esprit de la population que de lui interdire d'en parler. D'autant que, il y a moins de deux ans, la Chine célébrait en grande pompe le trentenaire du tremblement de terre de Tangshan, qui avait officiellement fait 240 000 morts. Le séisme de juillet 1976 avait précédé de peu la mort de Mao et finalement inauguré l'ère de Deng Xiaoping.

Que se passera-t-il cette fois ? Le gouvernement prend les choses au sérieux, comme le montrent la rapidité de sa réaction, son ouverture vers le monde extérieur et surtout ses gestes inhabituels envers les victimes. Il a autorisé une interruption du parcours de la flamme olympique et ordonné un deuil national de trois jours et la mise en berne du drapeau national. Les internautes clameront que c'est bien la première fois que la République populaire s'incline devant des citoyens de base ! Les plus traditionnels diront que c'est une version moderne du décret de repentance de l'empereur, par lequel celui-ci tentait d'éviter le changement de mandat céleste.

© 2008 Courrier international. Tous droits réservés.