vendredi 30 juillet 2010

REPORTAGE - Les Chinois inventent les villes fantômes - Jordan Pouille

Marianne, no. 693 - Monde, samedi, 31 juillet 2010, p. 42

En voulant construire de gigantesques villes à la campagne, la Chine n'aura réussi qu'à brasser des yuans et du vide. Reportage à Kangbashi.

Les Chinois, décidément très forts, envoient des fusées dans l'espace, du CO2 dans l'air, des jouets dans le monde entier? Mais cela, chacun le sait déjà. Moins connue, cette volonté d'exaucer le voeu du regretté Alphonse Allais : construire des villes à la campagne. Et, comme les Chinois ne sont pas des gagne-petit, du genre à déplacer une bourgade de rien du tout sur une rizière de pas-grand-chose, ils ne badinent pas avec l'ambition.

En Mongolie-Intérieure, depuis 2004, une toute nouvelle ville se construit en plein milieu du désert. Etalée sur 30 km2, Kangbashi peut accueillir 1 million d'habitants. Curieux mélange d'architecture néostalinienne grandiose et de design occidental le plus audacieux, la ville impressionne. D'abord, cette " place culturelle internationale Gengis-Khan ", du nom du célèbre conquérant mongol, dont l'immensité fait honneur aux bureaux du Parti communiste et du gouvernement locaux, érigés sur la partie nord. En face de ces immenses bâtiments de verre et d'acier, des statues de bronze de 15 m de haut, à la gloire des redoutables guerriers mongols. Des sculptures de chevaux en furie complètent le décor. Devant tant d'opulence épique se dressent un opéra aux allures de yourte, un centre culturel géant, une bibliothèque en forme de livres empilés et un musée aux allures de soucoupe volante qui aurait loupé son atterrissage. Des boulevards à quatre ou six voies quadrillent la ville. Et plus on s'éloigne du centre, plus les logements sont luxueux. Comme ce quartier de villas californiennes jaunes et blanches, avec des garages assez larges pour accueillir deux Hummer.

La ville s'autorise aussi les caprices les plus farfelus. L'an dernier, elle s'est tournée vers la très sérieuse World Toilet Organization pour résoudre un problème de pissotière. Cet hiver, un Québécois est venu en classe affaires pour accorder le piano de la salle de danse. En 2008, Kangbashi a même lancé son propre prix d'architecture, qui n'a toujours pas été décerné.?

Mais alors, qu'est-ce qui ne tourne pas rond dans cette ville pour laquelle des accordeurs de piano traversent le monde ? Eh bien, là où l'on attendait 1 million d'habitants, ils ne sont que 28 000, dont 10 000 fonctionnaires municipaux et autant d'ouvriers migrants ! Aucun embouteillage ne congestionne les immenses artères : les voitures sont aussi rares que les habitants. Il se dégage donc au coeur de cet espace conçu pour le bonheur des masses une impression de grande solitude.

Sous un soleil de plomb, un fourgon d'ouvriers vient perturber le silence qui règne sur la place Gengis-Khan. S'annonçant par des coups de klaxon, le chauffeur balance sa bouteille de Coca vide par la fenêtre. Et tel un suricate au milieu du désert, Mao Hei se dresse en direction de sa proie. " C'est ma première bouteille à ramasser de l'après-midi, vous m'excuserez... " Cet ancien paysan est devenu balayeur à Kangbashi, après avoir surveillé de nuit plusieurs de ses nombreux chantiers. Sans trop se fatiguer, le vieil homme gagne 130 € par mois. Soit près du triple de son revenu de paysan, avant que ses terres aient été réquisitionnées par les autorités locales il y a six ans... Pour construire la ville !

Déplacer des populations

Copieusement humiliés par les médias nationaux pour leur folie des grandeurs, les dirigeants de Kangbashi, ville fantôme, sont sûrs de leur coup. A l'origine, il s'agissait officiellement de déplacer de 25 km toute la population de l'ancienne ville d'Ordos, dans le district de Dongsheng, pour anticiper le manque structurel d'eau, malgré la proximité du fleuve Jaune. Aujourd'hui, ces officiels jouent franc-jeu et affirment haut et fort la nécessité de construire un barrage contre les capitaux volatils ! " Je préfère que mes habitants dépensent leur argent du charbon, ici, à Kangbashi, plutôt que d'acheter des appartements à Shanghai ou Pékin ", a même déclaré Qiao Jinli, cadre du Parti local, en pensant sans doute aux patrons des mines du Shanxi, toujours très bling-bling, et aussi détestés en Chine par la population que le sont les traders en Occident.

Depuis 1979, Ordos produit du cachemire, cette laine soyeuse de chèvres élevées dans le désert de Gobi. Mais elle a connu son grand bond en avant il y a dix ans, quand la Mongolie-Intérieure se découvre 706 milliards de tonnes de charbon en réserve ! Chaque tonne extraite dans les sous-sols d'Ordos rapporte 60 yuans à la municipalité. Mais malgré cette pluie de yuans qui profite à Kangbashi, les habitants de la vieille ville ne sont pas près de déménager. Car la " vieille ville " tourne à plein régime : elle continue de s'agrandir et de s'enlaidir, à grands coups de projets immobiliers et d'expropriations coûteuses. A l'image de ce chantier, dont les réclames montrent un Napoléon juché sur son cheval cabré et exhortent les futurs clients à venir " conquérir la ville ". Dans le quartier Hui de Dongsheng, Haji gère les biens de la communauté musulmane, qu'il représente auprès du bureau local des affaires religieuses. Malin, il loue à bon prix le rez-de-chaussée de la mosquée à un marchand de tabac et d'alcool ! " C'est vrai, notre vieil imam est un peu fâché, mais le gouvernement, avec qui je m'entends très bien, va nous offrir bientôt une mosquée toute neuve cinq fois plus grande. " Comme ses voisins, Haji se pavane en Porsche Cayenne V8. Il nous fait visiter le chantier, à la sortie de Dongsheng. " Moi, je ne travaille pas dans le charbon, mais j'ai profité des expropriations. On m'a donné 700 000 € pour raser ma maison. " Soit 14 000 € par mètre carré : le jackpot !

Un magot suffisant pour s'en aller mener la belle vie à Kangbashi ? Certainement pas. " Il n'y a pas d'hôpital, pas d'école et, surtout, aucune usine, aucune activité économique là-bas, donc toujours pas de travail. " De fait, les quelques commerces présents dans la nouvelle ville ne font pas recette. Lei Yi, 23 ans, semble vivre un cauchemar depuis qu'elle y a accepté un emploi d'esthéticienne il y a trois ans. " Ma patronne est la femme d'un cadre fortuné de Shenhua [une mine d'Etat géante de Mongolie-Intérieure], alors peu lui importe si les clients ne se précipitent pas. " Sa dernière french manucure remonte à un mois. " Et encore, c'était une amie de la patronne, elle ne l'a même pas fait payer. " Le soir, Lei Yi s'enferme dans sa chambre, au fond de la boutique. " Je ne sors pas, car, le soir, c'est plutôt dangereux, il n'y a que des mingongs [ouvriers migrants] ivres dans les rues. " Lei Yi peut sortir rassurée ; la plupart des ouvriers rencontrés après leur journée de travail ne sortent pas de leurs logements préfabriqués : " En ville, la bière et les cigarettes sont trop chères, on se croirait à Hongkong ", résume Wang Zhong Bin, jeune maçon originaire du Sichuan.

Vers 17 heures, la majorité des fonctionnaires municipaux de Kangbashi prend la navette pour Dongsheng, et la ville s'enfonce dans un profond silence. Mais certains restent pour dîner chez leurs grands-parents, comme M. et Mme Yang. " Nos enfants travaillent pour le gouvernement. L'an dernier, ils nous ont acheté cet appartement à un prix préférentiel. " Un 60 m2 pour 40 000 €. Aujourd'hui, il vaut déjà plus du double.

A Kangbashi, les fonctionnaires sont aussi les premiers propriétaires de tous ces appartements, qu'ils rachètent à la ville 50 % moins cher que le prix du marché... A eux, ensuite, de les offrir à leurs parents retraités en mal de quiétude, ou bien de les revendre, contre une bonne plus-value, aux millionnaires du charbon à la recherche d'investissements. " Au final, ce sont les officiels d'Ordos qui en profitent le plus ", beugle notre chauffeur de taxi qui nous emmène vers Dongfang New Land, le dernier complexe résidentiel de standing au style de hacienda mexicaine.

Les sapins et cactus arrivent par camions entiers ; la résidence sera inaugurée sitôt les bassins remplis. Le promoteur nous assure que tout est déjà vendu, même si 90 % des appartements sont inoccupés. " Les appartements ont été achetés par lots de cinq ou six. Aujourd'hui, les propriétaires attendent que les prix grimpent avant de revendre leurs appartements aux particuliers. Mais ils sont déjà plus chers qu'à Dongsheng, alors, les jeunes familles ne sont pas pressées de venir s'installer ", explique un agent immobilier.

Mais si les plans des autorités locales se déroulent sans accroc, ce sont les 37 000 étudiants de Dongsheng qui feront bientôt la transhumance vers Kangbashi, avec, faut-il espérer, les parents derrière. Tous les services administratifs de la municipalité ont déjà été déplacés dans la ville nouvelle. Résultat : il faut se rendre à Kangbashi pour payer une simple contravention !

L'esprit de grandeur

Ce vide n'effraie pas les nombreux architectes étrangers qui ont pris part à l'aventure. Comme Preston Scott Cohen, célèbre architecte de Boston, désormais très apprécié dans le Far West chinois, depuis que son économie carbure au charbon. " J'avais bien connu ça avec les pays arabes. Lorsqu'on bâtissait au milieu du désert, sans vraiment chercher à en comprendre l'utilité.... " Après une bibliothèque à Taiyuan, dans le Shanxi*, un musée à Xi'an dans le Shaanxi*, et un centre commercial à Pékin, le voici associé au dernier projet de Kangbashi, Ordos 20 + 10, pour lequel 20 architectes étrangers et 10 chinois sont invités à imaginer la future zone économique high-tech de la ville.

En 2008, Preston Scott Cohen cachetonnait déjà pour Kangbashi grâce à Ordos 100. L'objectif du projet de l'époque était de construire 100 villas pour nouveaux riches conçues par 100 architectes étrangers ! " Nous avions carte blanche, sans aucune contrainte environnementale. Il leur fallait juste une grande piscine intérieure ", se souvient Preston Scott Cohen. Les réunions auxquelles lui et ses confrères ont assisté ressemblaient plutôt à de jolies colonies de vacances. A l'origine d'Ordos 100, on trouve Cai Jian " ami du président, Hu Jintao ", autoproclamé " descendant direct de Gengis Khan ", devenu milliardaire grâce à l'industrie du yaourt, puis celle du charbon. Quand les villas ont été dessinées, le magnat a distribué 100 enveloppes de 36 000 dollars en cash,? mais c'en est resté là. Car, entre-temps, le célèbre architecte pékinois Ai Wei Wei, coordinateur du projet, est devenu un farouche opposant au régime communiste.

Pas de quoi refroidir notre architecte américain. " Je sais bien que c'est une ville fantôme, et je ne serai pas étonné si, là encore, le projet capote, mais c'est aussi cela, la Chine. L'important est de répondre aux exigences des officiels qui se livrent à une compétition féroce entre différentes provinces. Ils veulent de la grandeur, de la réussite, dans l'esprit des tours Rockefeller à New York ! "

Et dans le train couchettes qui ramène les hommes d'affaires chinois à Pékin, des contrats juteux plein les mallettes, chacun s'amuse des dernières folies des habitants d'Ordos. Comme ce jeune Chinois, concessionnaire de grosses berlines allemandes : " Ma liste de clients s'allonge ; je n'ai pas assez de voitures pour tout le monde, mais certains sont prêts à ajouter 100 000 yuans [11 700 e] pour figurer en tête et conduire enfin leur voiture. " Les guerriers mongols sont toujours aussi redoutables.

* Le Shanxi et le Shaanxi sont deux provinces distinctes.

Encadré(s) :

Qingshuihe, la ville périmée

D'autres cités de Mongolie-Intérieure ont été tentées par cette fièvre bâtisseuse, mais s'y sont brûlé les ailes. Comme Qingshuihe, dont les officiels ont eu, il y a cinq ans, cette idée géniale : construire une nouvelle ville, moderne et attractive, 20 km plus au nord et proche de Houhehot, la capitale. Un budget colossal de 600 millions d'euros a été imaginé par ces dirigeants " visionnaires ", qu'ils espéraient être en grande partie financé par le gouvernement central. Mais Pékin a refusé, et la ville s'est lourdement endettée, jusqu'à se résoudre à interrompre totalement le chantier au printemps 2007. Au milieu des chèvres, perdues dans les steppes, moisissent désormais un tribunal, un commissariat de police ou un collège grandioses. Des dortoirs avaient été érigés, en attendant des futures usines. Seuls quelques maçons viennent encore s'aventurer par ici, pour dépecer les bâtiments et repartir les camions remplis de matériaux. Jamais consultés, les milliers d'habitants qui espéraient une nouvelle vie se retrouvent maintenant coincés dans une ville ruinée. " Il n'y a plus rien pour l'hôpital, les écoles, les ordures ne sont plus ramassées et les routes ne sont même plus entretenues. J'ai l'impression d'être retourné vingt ans en arrière ", explique Jun Li Hong, un artisan. Devenue la risée des Chinois et le symbole d'une élite communiste décadente, Qingshuihe s'est au moins trouvé un nouveau nom : " la ville périmée ".

Une bulle prête à éclater ?

En Chine, les prix de l'immobilier ont explosé ces dernières années. Pour le seul mois de mai 2010, on enregistrait une hausse moyenne de 12,4 % dans 70 villes, et 12,8 % en avril. A Pékin et Shanghai, les prix ont doublé en quatre ans. Certes, le gouvernement tente de mettre un frein à la spéculation en interdisant, par exemple, les emprunts bancaires au-delà du deuxième appartement. Mais il profite également de cette bulle, pour une raison simple : les terrains que s'arrachent les promoteurs à prix d'or sont la propriété de l'Etat ! Les économistes sont divisés sur la question d'une bulle spéculative chinoise prête à exploser. De fait, certains considèrent que la forte hausse du prix de l'immobilier n'est que le reflet " sain " d'un besoin grandissant de logements, puisque la population rurale continue de migrer vers les villes, où les salaires sont, en moyenne, trois fois plus élevés.

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jeudi 29 juillet 2010

REPORTAGE - Marée noire : le silence des autorités chinoises - Brice Pedroletti

Le Monde - Environnement & Sciences, jeudi, 29 juillet 2010, p. 4

Sans l'intervention de Greenpeace, la catastrophe aurait été minimisée afin de préserver les intérêts du tourisme.

Les habits maculés de noir, le visage et les cheveux luisants de fioul, les mains nues recouvertes d'une épaisse couche visqueuse, les pêcheurs de Jinshatan ont des allures de mineurs de fond en ces temps funestes de marée noire : depuis l'explosion, le 16 juillet, d'un oléoduc dans une zone industrielle voisine, à une cinquantaine de kilomètres de Dalian, en Chine du Nord, le petit port de pêche a été transformé en zone de stockage, et des milliers de bidons sont alignés sur le terre-plein.

Chaque famille de pêcheurs s'affaire autour de sa prise du jour, de lourds bidons de mazout hissés un à un avec des cordes depuis les barques en bois amarrées au quai : « Ça, c'est ce qu'on a récupéré depuis hier », dit Kong Yun-huan, une femme d'une cinquantaine d'années, le visage buriné, montrant les 32 bidons disposés dans un rectangle dessiné à la poudre blanche, signe que les inspecteurs du bureau de pêche de Dalian sont passés. Les pêcheurs recevront 300 yuans (30 euros) par bidon.

Mais, précise Mme Kong, il a fallu acheter les bidons vides, 40 yuans (4 euros) l'unité. Et payer les ouvriers qui aident son fils et son mari, qui continuent de récupérer au prix d'efforts intenses quelques litres de fioul supplémentaires dans la rade. La famille peine à chiffrer les pertes dues à la marée noire. Certes l'été est plutôt une période de pause, mais les pêcheurs ignorent s'ils recevront des aides. Et peu sont informés de la nocivité du pétrole qu'ils manipulent depuis des jours, le plus souvent à mains nues.

« Les pêcheurs mobilisés pour participer au nettoyage le font souvent sans protection, sans gants, et sans masques », dit Zhong Yu, chef de l'équipe d'intervention rapide de Greenpeace Chine arrivée sur place, il y a une semaine. La jeune femme fustige l'irresponsabilité des sociétés qui ont causé l'incident, dont une filiale du géant chinois Petrochina : « Aucune des entreprises concernées n'a fourni de protection aux gens qui nettoient. Or, toutes sortes de composés toxiques sont dangereux, il peut y avoir des intoxications », insiste-t-elle.

C'est une mauvaise manoeuvre de désulfuration dans deux oléoducs, lors du déchargement d'un pétrolier, qui aurait conduit à un incendie dans un réservoir de Xingang, le terminal du port de Dalian réservé aux hydrocarbures. Et au déversement d'au moins 1 500 tonnes de pétrole brut dans la mer. Une quantité relativement « modeste » par rapport aux 10 000 tonnes de brut qui s'étaient écoulées au large de la Bretagne en 1999, lors du naufrage de l'Erika. Mais c'est un désastre de première importance pour cette région très peuplée (Dalian compte 6 millions d'habitants) du sud de la péninsule de Liaodong, où tourisme, pêche et industrie sont pratiqués de manière intensive.

L'équipe d'intervention rapide de Greenpeace s'est livrée à des opérations relativement spectaculaires alors que les organisations non gouvernementales (ONG), surtout étrangères, sont considérées avec suspicion en Chine et sont parfois la cible de campagnes de dénigrement. Vêtus de combinaisons orange frappées du sigle Luse Heping (Greenpeace en chinois), les militants se sont rendus sur les plages et sur le port de pêche, arborant de grands panneaux incitant la population à porter des équipements de protection, et à ne pas se baigner.

L'ONG a multiplié les communiqués au vitriol sur la légèreté des mises en garde des pouvoirs publics. Au tout début de la marée noire, l'un de ses photographes a pris les clichés - qui ont fait le tour du monde - des pompiers tentant de colmater la fuite de pétrole sans aucun équipement de protection. Et c'est Greenpeace qui a informé de la mort de l'un d'entre eux. « La culture chinoise oblige à plus de réserve qu'en Occident pour nos actions », explique Mlle Zhong, qui, adolescente, avait été marquée par un reportage de la télévision chinoise sur une action de Greenpeace contre des baleiniers nippons.

En 2008, elle part dans la région chinoise du Sichuan répertorier les risques de fuites chimiques dans les usines touchées par le séisme. Concernant la marée noire, elle considère que Greenpeace a bénéficié du fait qu'il y avait « très peu d'informations disponibles, et qu'on était les seuls à en fournir ». Et que les médias locaux, qui ont surtout montré le bord de mer et sa foule de baigneurs insouciants, ont été « irresponsables ».

Mercredi 28 juillet, la presse chinoise titrait unanimement sur la « victoire décisive » remportée contre la marée noire. Habitués à une relative marge de manoeuvre sur les questions d'environnement, cette fois-ci, les médias chinois ont dû annuler leurs reportages et s'en tenir aux communiqués officiels, selon le South China Morning Post, à Hongkong. Dans les bureaux de Depva, une ONG locale de défense de l'environnement, Tang Zailin, son animateur, reconnaît que l'ampleur de la marée noire a été minimisée. « Tout est fait pour ne pas heurter les intérêts du secteur du tourisme », dit-il.

Ce retraité de l'industrie chimique estime que la catastrophe a pris tout le monde au dépourvu. « J'ai appris qu'on pouvait utiliser de la paille et des boudins de cheveux pour bloquer la marée. Nous avons lancé un appel sur Internet, et nous avons reçu des centaines de paquets avec des cheveux. Nos bénévoles les ont fourrés dans des collants », raconte Tang Zailin. Ces ceintures flottantes maintenues par des nattes de paille ont été disposées autour de Fujiazhuang, l'une des grandes plages de Dalian, où la nappe de pétrole avait dérivé.

Lundi, des militaires faisaient des allers et retours en bateau, au milieu des vacanciers, pour changer les radeaux de paille, ramenés luisants de pétrole sur le rivage. La plage était bondée.

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Les banques chinoises s'inquiètent de la solvabilité des collectivités locales

Les Echos, no. 20729 - International, jeudi, 29 juillet 2010, p. 5

D'après certaines sources, près du quart des prêts accordés, l'an dernier, aux régions chinoises pourraient ne pas être remboursés. La solidité du secteur bancaire est en jeu. Mais l'Etat central a les moyens de jouer les pompiers.

Un Etat central riche peut cacher des collectivités locales endettées. C'est ce qui semble être le cas en Chine, où l'on craint désormais que la mauvaise situation financière des régions représente un risque pour l'ensemble du secteur bancaire.

Mardi, l'agence de presse Bloomberg, citant une source anonyme à la Commission chinoise pour la régulation bancaire, croyait savoir qu'environ 23 % des prêts que les banques chinoises ont accordés en 2009 à des organismes émanant des collectivités locales risquaient de ne pas être remboursés. Or, en 2009, Pékin avait donné pour consigne à ses banques de prêter généreusement, dans le cadre d'un plan de relance massif destiné à éviter que la crise mondiale ne mette K.-O. l'économie chinoise. C'est donc un total de 7.700 milliards de yuans (874 milliards d'euros) qui ont été indirectement prêtés, l'an dernier, aux collectivités - car ces dernières n'ont pas le droit de s'endetter et créent donc des véhicules financiers à cette fin.

Système financier fébrile

Si le chiffre de 23 % était confirmé, cela représenterait donc une perte potentielle de 200 milliards d'euros pour les banques chinoises. L'interrogation sur la solidité des prêts aux collectivités locales est en tout cas révélatrice de la fébrilité qui entoure le système financier chinois.

Les quatre grandes banques du pays cherchent actuellement à se recapitaliser. Mais nul ne peut affirmer, pour l'heure, que leurs levées de fonds suffiront à combler l'ampleur des pertes à venir. L'introduction en Bourse, début juillet, d'Agricultural Bank of China s'est ainsi soldée par des résultats mitigés. Ce climat a en outre été alimenté par l'agence de notation Fitch qui a estimé, il y a deux semaines, que les banques chinoises avaient prêté plus encore que ne le laissent entendre les chiffres officiels. Elles auraient procédé à des titrisations, revendant à des investisseurs des produits financiers complexes visant à diluer le risque_ et rappelant certains ingrédients de la crise des « subprimes ».

Il reste que, comme le note Xu Bei, économiste chez Natixis, « l'innovation financière reste à des niveaux plus que raisonnables en Chine ». Surtout, l'Etat central, dont la dette représente environ 17 % du PIB, aurait probablement les moyens de remettre à flots les collectivités. D'après Standard Chartered, le niveau global de la dette publique en Chine tournerait autour de 80 % du PIB. Pas de quoi effrayer un Européen.

GABRIEL GRESILLON

PHOTO - People walk past advertising for Agricultural Bank of China in Hong Kong on July 15, 2010. Agricultural Bank of China made its debut on the Shanghai stock exchange bidding for a place in history in what could be the world's biggest ever initial public offering.

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Le FMI divisé sur la sous-évaluation du yuan - Alexandrine Bouilhet

Le Figaro, no. 20525 - Le Figaro Économie, jeudi, 29 juillet 2010, p. 23

Plusieurs États membres ont exprimé leur désaccord avec les experts du Fonds, qui jugent la monnaie chinoise « fortement sous-évaluée ».

Le taux de change du yuan revient en force sur la scène internationale. Le Fonds monétaire international (FMI) qui a toujours jugé la monnaie chinoise « fortement » sous-évaluée a révélé, hier, que cette question divisait désormais les vingt-quatre États membres qui composent le conseil d'administration du fonds. Avec deux conséquences importantes : officiellement, le FMI ne juge plus le yuan « fortement sous-évalué », ce qui affaiblit fortement les positions des partisans américains de sanctions contre la Chine; politiquement, ensuite, cela signifie que Pékin a trouvé des alliés de poids dans l'organe exécutif du FMI, ce qui perturbe l'organisation financière, basée à Washington, où les États-Unis jouent un rôle clé.

Le clivage est apparu à l'occasion d'une réunion du conseil d'administration du fonds, lundi, à Washington. L'exécutif du FMI devait approuver, ce jour-là, le rapport annuel - « article IV » - sur l'économie chinoise.

Colère de l'émissaire du fonds à Pékin

Seul le taux de change du yuan, que Pékin laisse flotter plus librement depuis le 20 juin, a fait l'objet d'une appréciation clairement différentiée entre États. « Plusieurs administrateurs sont convenus que le taux de change du yuan était sous-évalué », mais cependant « un certain nombre d'autres se sont montrés en désaccord » avec l'avis exprimé dans le rapport du FMI, souligne une note d'information publiée sur le site du FMI. Pour les partisans de Pékin, « un changement structurel de la balance des paiements chinoise est déjà en cours, reflétant les réformes mises en place pour renforcer la consommation ».

Ces divisions au plus haut niveau risquent de diluer le message du FMI, qui jusqu'ici faisait référence en matière de changes. Et d'affaiblir les pressions internationales en faveur d'une appréciation plus franche du yuan, demandée notamment par le Congrès américain.

D'où la colère du responsable de la mission du FMI en Chine, hier. « L'opinion des services du FMI sur la monnaie chinoise est que le yuan reste fortement inférieur au niveau qui serait conforme aux données économiques de base à moyen terme », a déclaré à la presse, hier, Nigel Chalk. Aussi avertis soient-ils, ces propos ne reflètent plus l'opinion officielle du fonds, au grand dam de Washington. La Chine a laissé le yuan s'apprécier de 0,7 % face au dollar depuis un mois, un geste salué par la communauté internationale, mais jugé très insuffisant par les Occidentaux. Les Américains sont les plus offensifs sur le sujet. Ils sont aussi les seuls à pouvoir imposer des sanctions commerciales à la Chine si le département du Trésor jugeait le yuan « manipulé », un terme que Tim Geithner n'a plus employé depuis janvier 2009.

Il a passé le relais au président de la banque centrale américaine (Fed), Ben Bernanke, qui a estimé la semaine dernière que les produits chinois aux États-Unis étaient sous-évalués de 10 à 30 %. Certains élus américains jugent le yuan sous-évalué de 40 %. Les responsables chinois ont réaffirmé, hier, qu'à leurs yeux leur monnaie était à sa juste valeur.

PHOTO - IMF managing director Dominique Strauss-Kahn speaks during a press conference hosted by the IMF and South Korea in Daejeon on July 12, 2010. The IMF chief said Asia has bounced back quickly from the crisis, leading the global economic recovery.

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L'Inde courtise la Birmanie pour contenir l'influence grandissante de la Chine

Le Monde - International, vendredi, 30 juillet 2010, p. 5

Fière de son titre de " plus grande démocratie du monde ", l'Inde flirte sans complexe avec la junte militaire birmane. Ce paradoxe, qui n'en finit pas d'étonner et de décevoir aux Etats-Unis et en Europe, ne suscite guère de critique en Inde, où la realpolitik en diplomatie fait l'objet d'un large consensus, qu'il s'agisse de la Birmanie ou de l'Iran.

La visite indienne qu'a achevée jeudi 29 juillet Than Shwe, le chef du régime militaire birman, a une nouvelle fois confirmé que New Delhi appréhende sa relation avec son sulfureux voisin oriental sous un angle prioritairement stratégique. Lutte d'influence régionale avec la Chine, perspectives d'exploitation du gaz birman, coopération face aux insurrections ethniques du Nord-Est indien - à la frontière avec la Birmanie - les raisons pour New Delhi de dialoguer avec la junte de Naypyidaw (la capitale birmane depuis 2005) ne manquent pas. Durant ses cinq jours de tournée indienne, le général Than Shwe a été reçu avec les honneurs. La presse a couvert la visite avec compréhension au nom du réalisme. " Les engagements ou les boycottages motivés par l'idéologie tendent à être inefficaces ", a jugé un éditorial du quotidien The Indian-Express.

A New Delhi, les commentateurs ne se privent pas de rappeler que l'Inde s'était naguère associée à l'ostracisme international qui avait frappé la junte birmane au lendemain de la sanglante répression du mouvement démocratique de 1988. " Il fut un temps où l'Inde était du côté des anges sur la Birmanie ", écrit le chroniqueur Siddharth Varadarajan dans le quotidien The Hindu.

Jusqu'au jour, précise le journaliste, où l'Inde " a compris qu'elle perdait du terrain vis-à-vis de la Chine ", le grand rival régional qui, lui, ne s'est pas embarrassé de scrupules pour s'engouffrer dans le vide ouvert par l'isolement international du régime militaire birman.

Poussée chinoise

Les Chinois sont aujourd'hui massivement présents en Birmanie, notamment dans l'exploitation de ses ressources en hydrocarbures, dans la baie du Bengale. Pékin a lourdement investi dans un projet de gazoduc et d'oléoduc voué à relier le port birman de Sittwe à la province chinoise du Yunnan. Un raccourci continental qui permettrait aux pétroliers chinois d'éviter opportunément un détroit de Malacca jugé trop risqué en cas de crise géopolitique.

New Delhi ne peut ignorer cette poussée chinoise qui, au-delà de la Birmanie, vise l'ensemble de son voisinage (Pakistan, Népal, Bangladesh, Sri-Lanka), au point d'attiser chez certains stratèges indiens le fantasme d'un futur encerclement.

Mais l'obsession chinoise n'est pas la seule motivation de New Delhi. Des préoccupations de sécurité intérieure l'animent également. Les Indiens sont confrontés à l'instabilité récurrente du Nord-Est du pays qui partage 1 600 km de frontière avec la Birmanie.

Maillon faible de la fédération indienne, cette région enclavée, où l'Assam hindou est flanqué de minorités tibéto-birmanes christianisées, est en proie à des rébellions séparatistes trouvant des sanctuaires hospitaliers en Birmanie. Les groupes insurgés opérant dans les Etats frontaliers du Mizoram, Manipur et Nagaland inquiètent particulièrement New Delhi en raison de leur capacité à survivre, voire à prospérer grâce à des trafics transfrontaliers.

Lors de la visite du général Than Shwe, Indiens et Birmans ont signé une série de cinq accords, dont l'un porte sur la " coopération antiterroriste ". Les deux pays s'engagent, selon les termes du communiqué commun, à éviter que le territoire de chacun ne serve de base arrière à des activités " insurgées " ou " terroristes " visant l'autre partie.

L'Inde a également besoin de la Birmanie pour désenclaver économiquement cette zone frontalière récalcitrante. Difficile d'accès par l'ouest indien - un mince passage baptisé " cou du poulet " traverse l'Etat du Bengale occidental -, cette région du Nord-Est est plus aisément accessible par la Birmanie. D'où le projet d'un corridor routier qui relierait le port birman de Sittwe à l'Etat indien du Mizoram. Ce nouvel axe permettrait ainsi d'envoyer au Mizoram des biens chargés à Calcutta et débarqués à Sittwe. Les lois de la géographie imposeraient de passer plutôt par le Bangladesh, mais les relations tendues par le passé entre New Delhi et Dacca avaient convaincu les Indiens de transiter plutôt par la Birmanie.

Entre la rivalité avec la Chine et la pacification de son Nord-Est rebelle, New Delhi a ainsi de nombreuses raisons d'amadouer la junte birmane.

Frédéric Bobin

PHOTO - Myanmar's Senior General Than Shwe (L) shakes hands with Indian Prime Minister Manmohan Singh before their meeting in New Delhi July 27, 2010. India on Tuesday promised Myanmar millions of dollars in line of credit as it seeks firmer ties with its visiting military chief to offset China's influence in the strategic Bay of Bengal region.

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Trafic d'organes en Chine: Berne justifie l'expulsion du dénonciateur

Le Temps - Suisse, jeudi, 29 juillet 2010

Alard du Bois-Reymond, directeur de l'Office fédéral des migrations, ne voit aucun problème au transfert de Nijiati Abudureyimu. Frédéric Hainard renvoie la balle à Berne.

La publication dans nos colonnes du témoignage de Nijiati Abudureyimu, l'ex-policier chinois qui dénonce un trafic d'organes sur les condamnés à mort dans son pays (LT du 28.07.2010), suscite de nombreuses réactions, en particulier dans les milieux associatifs. Un groupe de soutien a été créé sur Facebook: «Non au renvoi de Nijiati Abudureyimu en Italie». La demande d'asile en Suisse de l'ex-policier a été refusée par Berne au titre des accords de Dublin. Le Chinois a été transféré mercredi de la prison de La Chaux-de-Fonds vers Genève en vue d'un renvoi vers l'Italie (où il se dit en danger), son premier pays d'arrivée en Europe.

Le conseiller d'Etat Frédéric Hainard, responsable des questions d'asile à Neuchâtel, canton dans lequel Nijiati Abudureyimu avait été placé par l'Office fédéral des migrations (ODM), explique qu'il est «sensible» à ce cas, mais que seul Berne peut encore intervenir pour stopper le processus de son renvoi. «Si, dans la balance, il y avait le choix entre un renvoi vers l'Italie ou vers la Chine, alors je pense que le choix de l'Italie est adéquat», explique Frédéric Hainard. Pour des raisons humanitaires, le conseiller d'Etat aurait pu différer le renvoi du requérant, pour lequel une décision de non-entrée en matière a été confirmée par le Tribunal administratif fédéral (TAF). Le risque était toutefois que l'ODM confirme son refus et que l'Italie refuse d'accueillir Nijiati Abudureyimu, le délai de son transfert n'ayant pas été respecté. La Suisse aurait alors dû théoriquement le renvoyer vers Pékin.

Alard du Bois-Reymond, directeur de l'ODM, confirme que c'est une possibilité. D'autres requérants d'asile chinois déboutés ont déjà été renvoyés vers leur pays. Chaque cas fait l'objet d'un traitement particulier et les Etats européens doivent respecter le principe de la Cour européenne des droits de l'homme selon lequel on ne peut refouler une personne en cas de mise en danger. Or Nijiati Abudureyimu affirme détenir des informations très sensibles sur le système secret d'exploitation des organes des condamnés à mort en Chine. Il règne par ailleurs dans sa province d'origine, le Xinjiang, un climat de très forte répression à l'égard de l'ethnie ouïghoure, dont il est issu.

A la lumière d'autres cas de requérants déboutés sur la base des accords de Dublin, Frédéric Hainard déplore la rigidité de l'ODM: «Je suis partisan d'une politique ferme, mais on doit être sûr que la chaîne présente des garanties suffisantes. Avec l'Italie, ce n'est pas le cas.» Le Neuchâtelois a sollicité un entretien avec la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf, qui n'a pas donné suite. Il rencontrera bientôt le directeur de l'ODM pour évoquer des situations de mineurs et de familles avec plusieurs enfants particulièrement problématiques.

«Il n'y a pas de problèmes avec l'Italie que je sache», explique Alard du Bois-Reymond, qui estime que Nijiati Abudureyimu n'est pas plus en danger dans ce pays qu'en Suisse. L'ex-policier chinois se dit menacé par des espions de Pékin, en particulier en Italie, et expliquait avant sa détention administrative, mardi, que sa famille restée au Xinjiang était l'objet de menaces régulières.

Mélanie Müller-Rossel, juriste au secteur migration du Centre social protestant (CSP) du canton de Neuchâtel, ne partage pas l'optimisme de l'ODM: «Les autorités fédérales ne tiennent pas compte de la situation en Italie en matière d'accès à une procédure d'asile et un accueil digne de ce nom, malgré les dénonciations de nombreuses ONG. Elles se contentent d'invoquer le fait que l'Italie a signé des conventions internationales. L'ODM applique de façon très carrée les accords de Dublin alors même que ces derniers prévoient une clause de souveraineté qui permet aux Etats de traiter des cas de demandes d'asile même si le requérant est d'abord passé par un pays tiers de la zone Schengen. L'ODM n'y recourt pas alors que c'est son pouvoir discrétionnaire. C'est un système très dur.»

Le CSP de Neuchâtel, qui a brièvement rencontré Nijiati Abudureyimu, lui a transmis des adresses pour une aide juridique en Italie. La juriste craint toutefois que celles-ci soient encore plus surchargées qu'en Suisse vu l'afflux massif de demandes.

Frédéric Koller

PHOTO - Swiss President Doris Leuthard (R) listens to the China's Chairman of the Standing Committee of the National Peoples Congress Wu Bangguo during a meeting in the Hotel Dolder in Zurich on July 18, 2010. Wu Bangguo is on a official to Switzerland.

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La dangereuse indolence chinoise en matière d'environnement

Le Monde - Vendredi, 30 juillet 2010, p. 14

Les deux grandes marées noires qui se sont produites récemment n'ont pas eu les mêmes suites. La Chine vient de déclarer la fin du nettoyage nécessité par l'explosion d'un oléoduc qui avait déversé 1 500 tonnes de pétrole au large des côtes du nord-ouest du pays. Le même jour, le pétrolier britannique BP annonçait le départ de son directeur général Tony Hayward, conséquence de l'accident du golfe du Mexique. Chez BP, le désastre a provoqué un traumatisme dévastateur pour l'entreprise, alors qu'en Chine, il n'a fait tomber aucune tête.

La quantité de pétrole répandue a certes été 200 fois plus importante dans le golfe du Mexique. Mais il existe une autre raison expliquant pourquoi l'on trouve les tragédies environnementales toujours moins dramatiques en Chine : le pays n'a pas encore vécu son " Minamata ".

Au début des années 1970, la baie de Minamata au Japon est devenue le symbole du tribut environnemental démesuré que peut exiger une industrialisation accélérée. Du mercure jeté à la mer avait alors tué 3 000 habitants. Durant des décennies, l'opinion publique ne s'était pas émue des pratiques de décharge sauvage. Jusqu'à cet incident : la lutte contre la pollution est dès lors passée au statut de priorité nationale.

Le rythme de croissance de la Chine lui fait courir le risque d'être victime de catastrophes bien plus graves que celle de Minamata. En 2007, la Banque mondiale estimait que, chaque année, la pollution provoquait 460 000 décès dans le pays. Les médias ont souvent évoqué les " villages du cancer " qui sont apparus le long des voies d'eau souillées.

Bien sûr, des expéditions d'assainissement sont organisées, et l'Agence chinoise pour l'environnement tire régulièrement la sonnette d'alarme. Elle signalait dernièrement qu'en Chine, près du quart de l'eau présente en surface était tellement sale qu'il en est devenu impropre à l'usage industriel, et donc, a fortiori, à la consommation humaine. Mais la plupart du temps, les autorités se complaisent dans le déni et l'inaction. On a beau traiter les urgences et implanter par endroits des technologies " propres ", l'environnement ne fait pas partie des priorités.

Le raisonnement consiste peut-être à considérer que l'on peut attendre que le pays soit plus riche pour réparer les dégâts, mais pour peu qu'une tragédie industrielle assez choquante mette en évidence l'incurie des pouvoirs publics et suscite la colère de la population, l'Empire du Milieu connaîtra son Minamata bien avant cela.

John Foley

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« Cheonan » : des experts russes avancent une hypothèse dédouanant la Corée du Nord

Le Monde - International, jeudi, 29 juillet 2010, p. 6

L'enquête internationale précédente avait conclu que le navire sud-coréen a coulé, le 26 mars, après une explosion causée par une torpille nord-coréenne. Quarante-six marins avaient péri.

Les résultats de l'examen par des experts russes de l'épave de la corvette sud-coréenne Cheonan, coulée le 26 mars après une explosion, ne corroborent guère ceux de l'équipe internationale d'enquête (dont ni la Chine ni la Russie ne faisaient partie), qui, le 20 mai, a attribué à la Corée du Nord la responsabilité de ce naufrage. Quarante-six marins y avaient perdu la vie.

Les conclusions russes donnent un écho international au débat sur l'impartialité de ce rapport dont une partie de l'opinion sud-coréenne doute. Elles interviennent alors que Séoul et Washington mènent en mer Jaune et en mer du Japon des manoeuvres navales qui se veulent un avertissement à la République populaire démocratique de Corée (RPDC), et accroissent les tensions régionales. Pyongyang nie toute implication dans le naufrage du Cheonan, et demande à participer à une contre-enquête. Requête rejetée par Séoul.

Selon les experts russes, mandatés par Moscou, ce naufrage est dû à « une combinaison complexe de facteurs ». Partageant les conclusions de l'enquête internationale selon laquelle le Cheonan a été victime d'une explosion sous-marine sans contact direct, les Russes font valoir qu'avant le naufrage la corvette avait heurté le fond marin endommageant son hélice droite et réduisant sa mobilité. Le navire aurait ensuite touché l'antenne de l'une des mines sud-coréennes - nombreuses dans cette zone - datant des années 1970.

Selon les conclusions de l'enquête internationale, « le Cheonan a coulé après une explosion causée par une torpille de fabrication nord-coréenne. Les preuves conduisent à la conclusion que cette torpille a été tirée par un sous-marin nord-coréen. Il n'y a pas d'autre explication plausible. »

En raison des réticences de la Chine et de la Russie à endosser ce rapport, le Conseil de sécurité des Nations unies est resté réservé, condamnant, le 10 juillet, « l'attaque ayant conduit au naufrage du Cheonan », sans en imputer la responsabilité à la RPDC. Position prudente adoptée également au Forum sur la sécurité en Asie, qui s'est tenu à Hanoï le 23 juillet.

En dépit de ces revers diplomatiques pour Séoul, qui espérait une condamnation unanime de la RPDC, le président Lee Myung-bak, épaulé par Washington, poursuit sa politique de confrontation avec le Nord. Mais sa position est affaiblie par les doutes sur l'impartialité de l'enquête internationale.

Peu avant la diffusion des conclusions des experts russes, deux professeurs américains d'origine coréenne, Seunghun Lee (université de Virginie) et J.-J. Suh (université John-Hopkins), soulignaient dans un rapport documenté - « Rush to judgment : inconsistencies in South Korea's Cheonan report » - les lacunes de l'enquête internationale. Cette dernière omet de mentionner les manoeuvres américano-sud-coréennes qui avaient lieu au moment du naufrage, et élude la localisation précise de celui-ci.

« Mauvaise conduite »

Pour Bruce Cumings, historien américain spécialiste de la guerre de Corée (1950-1953), ce naufrage - quel que soit le responsable - « doit être inscrit dans le contexte d'un conflit auquel un traité de paix n'a jamais mis fin ».

Les conclusions des experts russes ne disculpent pas Pyongyang mais appellent à une nouvelle enquête, situant ce naufrage « dans une perspective plus large qu'une condamnation de la mauvaise conduite de la RPDC », estime l'historien Mark E. Caprio sur le site The Asia-Pacific Journal.

Elles risquent d'entamer la crédibilité diplomatique de Séoul, d'embarrasser Washington et d'accroître le scepticisme des Sud-Coréens à l'égard de leur gouvernement.

Philippe Pons

PHOTO - North Korean soldiers, workers and students walk to offer flowers in front of the statue of Kim Il-Sung, former leader and founder of North Korea as they commemorate the 57th anniversary of truce of the 1950-53 Korean War, in Pyongyang in this picture taken July 27, 2010 and released by the North's KCNA news agency July 28, 2010.

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«La présence horlogère de LVMH en Chine va au moins doubler d'ici à trois ans»

Le Temps - Economie, jeudi, 29 juillet 2010

La division horlogerie-joaillerie du numéro un mondial a connu un fort redressement de ses ventes au premier semestre de cette année (+28%). Décryptage avec le directeur général de cette entité, Philippe Pascal

Philippe Pascal, directeur général du pôle horlogerie-joaillerie du groupe français LVMH, livre son analyse sur la santé du secteur. Après avoir essuyé un fort déclin l'an passé, la rédemption de la branche semble confirmée. Cette division du numéro un mondial du luxe, comprenant parmi d'autres les marques suisses Zenith, Tag Heuer et Hublot, a affiché des ventes en hausse de 28% sur le premier semestre, à 443 millions d'euros (soit 605 millions de francs).

Le Temps: Comment expliquer ce fort rebond?

Philippe Pascal: Toutes nos marques horlogères et joaillières enregistrent une progression du chiffre d'affaires à deux chiffres. Nous bénéficions du double effet de la hausse de nos ventes au client final et d'une reconstitution de stock chez les détaillants horlogers qui avaient fortement déstocké en 2009. Sur notre croissance horlogère semestrielle, ces deux effets sont à peu près comparables, mais celui du restockage est plus réduit sur le deuxième trimestre.

- L'optimisme du client est-il vraiment de retour ou est-ce un simple effet de base par rapport à un premier semestre 2009 cacochyme?

- Il y a en fait quatre effets dans ces chiffres: la reprise de la demande des clients finaux, la reconstitution de stocks des détaillants, un comparatif facilité par un premier semestre 2009 très difficile (ndlr, -17% pour cette division) et aussi un effet devises plus favorable. Nous restons très prudents sur la reprise de confiance des consommateurs, en Europe et en Amérique du Nord notamment, et sur la volatilité des marchés financiers.

- Quels ont été les principaux marchés de croissance?

- Tous nos marchés sont en croissance, même le Japon qui progresse de 5% en yen. En monnaies locales, les Etats-Unis ont augmenté de 34%, l'Asie de 45% et la Chine de 90%, l'Europe de 12% et le Moyen-Orient de 23%.

- Les Etats-Unis se redressent-ils vraiment?

- Dans ce pays, nous avons clairement un effet de restockage de la distribution, notamment très confiante sur Tag Heuer, ainsi que la reprise de la demande des clients. Par ailleurs, une marque comme Hublot y connaît une très forte accélération et est encore souvent en rupture de stocks. Mais la lecture du marché global reste délicate avec les faillites de certaines chaînes de distribution. Par ailleurs, des phénomènes de discount important sont encore observables soit du fait de détaillants en difficulté, soit du fait de la fermeture de points de vente par certaines marques qui ne reprennent pas leur stock et s'exposent ainsi au bradage.

- La Chine confirme-t-elle son statut d'eldorado du luxe?

- Oui, la Chine continue à progresser. Pour nous, qui y sommes encore peu développés, c'est une opportunité de croissance que nous préparons avec des investissements marketing et humains accrus. Aujourd'hui, ce pays ne représente que 3% de notre activité. Nous y aurons en fin d'année environ dix boutiques pour Tag Heuer, six pour Chaumet, deux pour Hublot et deux pour Zenith, en plus des points de vente multimarques. Ce parc sera au moins doublé en trois ans. Il faut rester sélectif et méthodique en Chine.

- Comment se présente le deuxième semestre?

- Je ne livre pas de prévision, sachant que l'effet restockage de la distribution est probablement terminé pour notre industrie.

- Quels sont vos objectifs de marge pour cette année, alors que votre bénéfice opérationnel a progressé de 145% sur un an?

- Notre marge opérationnelle est passée de 6 à 11% sur le premier semestre, grâce notamment au redressement de Zenith. La progression sur le second semestre sera moindre, car nous poursuivons nos investissements sur le plan industriel, marketing et commercial. Notre marge devrait néanmoins rester au même niveau sur le second semestre.

- Par rapport à des groupes comme Swatch Group ou Richemont, votre portefeuille de marques n'est pas aussi étoffé. Des projets d'acquisition?

- Même si j'avais une réponse à vous donner, je pourrais difficilement la partager. Mais je rappelle que notre priorité reste la croissance organique de nos marques et que ce n'est pas leur nombre qui fait la force d'un groupe. Hublot nous a rejoints en 2008 et poursuit son accélération, Tag Heuer a repris sa croissance et poursuit sa montée en gamme, Zenith s'est recentré énergiquement et croît fortement, alors que nos marques joaillières améliorent significativement leurs résultats. Tout ceci doit être consolidé et dispose d'un fort potentiel de croissance organique.

Propos recueillis par Bastien Buss

PHOTO - SHANGHAI, CHINA - APRIL 16: Jack Heuer, honorary chairman and the 4th-generation descendant of Heuer Family speaks during the celebration of TAG Heuer 150th Anniversary Of Birth on April 16, 2010 in Shanghai, China.

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Google rompt avec deux agences publicitaires en Chine

Le Monde - Mercredi, 28 juillet 2010, p. 11

Google a confirmé, mardi 27 juillet, avoir rompu les liens avec deux agences publicitaires en Chine. Il s'agirait des sociétés Universal Internet Media et Xian Weihua Network. Depuis mars, le géant de l'Internet a engagé un bras de fer avec le gouvernement chinois pour que celui-ci cesse de censurer son site. Même s'il a obtenu le renouvellement de sa licence d'exploitation le 9 juillet, l'américain a perdu du terrain en Chine, face au chinois Baidu.

PHOTO - The homepages of Baidu and Google are seen on a computer screen in this illustration photo April 29, 2010. Top Chinese Internet search firm Baidu Inc. smashed quarterly profit forecasts as advertisers flocked to its new keyword system amid Google Inc's high-profile departure from China, sending its shares skyrocketing.

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DERNIER CHIFFRE - 120 milliards de dollars pour le réseau ferroviaire

Le Soir - 1E - ECONOMIE, jeudi, 29 juillet 2010, p. 20

La Chine va investir 120 milliards de dollars d'ici à 2012 afin de presque doubler son réseau de lignes à grande vitesse, dans le cadre d'un plan ambitieux de développement de son réseau ferroviaire.

PHOTO - A worker walks past a high-speed train at a railway station in Shanghai June 3, 2010. China is preparing to levy a general tax on commercial property on a trial basis in two central provinces, the official China Securities Journal reported on Tuesday.

© 2010 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2010

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mercredi 28 juillet 2010

DOSSIER - Voltaire : une icône française


L'Express, no. 3082 - En couvertureLivres, mercredi, 28 juillet 2010, p. 50-56,58

Il fut l'écrivain le plus célèbre de son temps. Et le plus scandaleux. La postérité en a fait un mythe national. Sa figure d'intellectuel a gommé les aspérités et la richesse d'une oeuvre, plus que jamais d'actualité.

S'il entrait aujourd'hui dans une librairie, Voltaire aurait un choc. L'écrivain le plus prolifique de notre littérature pensait avoir marqué l'Histoire par ses tragédies et ses épopées. Mais ce sont ses contes, écrits sans prétention pour quelques amis, qui s'étalent sur les étagères. Il les appelait des "coïonneries". Les voilà rangés au rayon des classiques. En mai dernier, le manuscrit de Candide a été exposé à la New York Public Library. Le document, prêté par la bibliothèque parisienne de l'Arsenal, a voyagé dans une mallette blindée et cadenassée, pieusement déposée en business class. Comme une relique.

En tête du manuscrit, on distingue l'écriture soignée du secrétaire de Voltaire, qui rédigeait sous la dictée. "Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-Tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les plus douces." Voltaire narre les mésaventures d'un homme soumis à tous les fanatismes - il est rossé par un régiment bulgare, fessé par les inquisiteurs à Lisbonne. Il trouve finalement son bonheur en fuyant les prêcheurs de tout poil.

Sur l'original, Voltaire a pris la plume pour rajouter, ici ou là, une correction. Ses interventions sont faciles à repérer : les lettres sont penchées ; le trait est nerveux. Comme s'il y avait urgence. "Voltaire est un écorché vif, un blessé, souligne l'universitaire André Magnan, l'un des meilleurs connaisseurs de l'écrivain. Il a le sentiment que la bestialité humaine peut se réveiller à tout moment."

C'est qu'il l'a éprouvée dans sa chair. A deux reprises, l'écrivain est conduit à la Bastille après avoir bravé les grands du royaume, comme le duc d'Orléans ou le chevalier de Rohan. Il a été roué de coups, a dû s'exiler pendant trois ans en Angleterre. Ses livres ont été condamnés au brasier à Paris, Genève ou Amsterdam. Si le bourreau "avait pour ses honoraires un exemplaire de chaque livre qu'il a brûlé, il aurait vraiment une jolie bibliothèque", ironisait Voltaire. Jusqu'à sa mort, il risque sa peau. L'une de ses lettres finit par cette recommandation : "Ayez la bonté, Madame, de brûler ma lettre, sans quoi je courrais le risque d'être brûlé moi-même."

Voltaire dévore les livres d'histoire. L'humanité a des accès de fièvre. Il veut comprendre. Cela l'obsède. Dans Des conspirations contre les peuples, un texte oublié - comme les trois quarts de son oeuvre (1) - Voltaire dresse l'inventaire des génocides. Toutes les religions, à tour de rôle, ont tranché dans le vif. Il y a eu les massacres perpétrés par les juifs dans l'Antiquité, les pogroms lors des croisades, l'extermination des Indiens d'Amérique encadrée par les jésuites, les massacres contre les protestants à la Saint-Barthélemy. "On est fâché d'être né. On est indigné d'être homme, se morfond le philosophe. Comment s'est-il trouvé des barbares pour ordonner ces crimes, et tant d'autres barbares pour les exécuter ?"

Le xxe siècle ne l'a pas démenti. Et le xxie ? Dans le Dictionnaire philosophique, Voltaire pose une question brûlante, à l'heure de l'islamisme radical. "Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ?" Voltaire sèche. A quoi bon, de toute façon, chercher des arguments ? Les fanatiques sont sourds à la raison. "Ce sont des malades en délire qui veulent battre leurs médecins."

En revanche, il a une méthode pour contenir leurs discours - c'est toujours mieux que rien. L'arme de l'ironie. Le pari sur l'intelligence du lecteur, sommé de lire entre les lignes. Si jamais celui-ci sourit, c'est gagné. Un exemple parmi d'autres : dans L'Ingénu, Voltaire tourne en dérision un gentil "ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l'avoir été autrefois de ses voisines". En huit mots, il met au tapis le clergé, qui fait voeu d'abstinence sexuelle - là encore, quelle actualité ! "Ce monde est une guerre, celui qui rit aux dépens des autres est le victorieux", martèle-t-il à ses camarades de lutte.

Prudent, il ne signe aucun livre, emploie des pseudonymes

Plume à la main, il pilonne sans relâche jusqu'à ses 84 ans. "Quand il naquit, Louis XIV régnait encore ; quand il mourut, Louis XVI régnait déjà", note Victor Hugo. L'écrivain inonde l'Europe de brûlots et de lettres caustiques - plus de 15 000 ont été retrouvées ! "Voltaire était un graphomane, il se consacrait à l'écriture de 6 heures du matin à 22 heures et épuisait deux secrétaires par jour", raconte André Magnan, coauteur de L'Inventaire Voltaire (Gallimard, 1995). Prudent, il ne signe aucun livre et multiplie les pseudonymes. Candide est l'oeuvre d'un certain "Dr Ralph", aussi imaginaire que sa fable.

Jouant à cache-cache avec le pouvoir, l'écrivain s'installe les vingt dernières années de sa vie à Ferney (Ain), aux limites du royaume. On peut maintenant visiter son château de style néoclassique. Un édifice presque vide, car les meubles et les affaires de Voltaire ont été dispersés après sa mort. Mais l'important est la vue. A l'horizon, se détachent les cimes blanches des Alpes et Genève. Cette proximité valait de l'or. En cas de menaces pour sa sécurité, Voltaire pouvait fuir dare-dare en Suisse.

De son refuge, le philosophe multiplie les provocations contre la toute-puissante Eglise. A ses yeux, c'est une corporation sectaire. Voltaire n'est pas pour autant athée. Il croit en un Dieu tout-puissant, qui n'a besoin ni de prêtres ni de texte saint pour régir l'univers. La Bible, qu'il connaissait par coeur, lui apparaît comme l'équivalent de "l'histoire des chevaliers de la Table ronde".

Ses charges prennent des formes surprenantes. A 68 ans, Voltaire veut faire déplacer la petite église qui se trouve en face de son château. Elle bouche la vue, se plaint le roitelet de Ferney. Il commence par retirer un crucifix, enlève un bout de cimetière et une partie de l'édifice, quand l'évêque du coin s'alarme et lui intente un procès. Voltaire persiste et signe. "J'ai jeté par terre toute l'église pour répondre aux plaintes d'en avoir abattu la moitié, raconte-t-il au comte d'Argental et à son épouse, en 1761. J'ai pris les cloches, l'autel, les confessionnaux, les fonts baptismaux ; j'ai envoyé mes paroissiens entendre la messe à une lieue." Il éructe : "Je ferai mourir de douleur mon évêque s'il ne meurt pas auparavant de gras fondu."

Il fait inscrire son nom en lettres plus grosses que le mot "Dieu"

Finalement, Voltaire fait machine arrière et rebâtit l'édifice. Il inscrit toutefois sur le fronton une phrase que le temps n'a pas effacé : "Deo erexit Voltaire". Autrement dit : "Erigée par Voltaire à Dieu." En toute modestie... "Toutes les autres [églises] sont dédiées à des saints, rappelle-t-il. Pour moi, j'aime mieux bâtir une église au maître qu'aux valets." Mégalomane, il fait inscrire "Voltaire" en lettres plus grosses que le mot "Dieu". Sur un autre mur de l'église, on peut apercevoir au milieu des herbes folles un petit mausolée, en forme de triangle. L'écrivain l'avait fait bâtir pour abriter sa dépouille, car il craignait que l'église ne le privât de funérailles et que son corps ne fût jeté sur la voirie.

A Ferney, Voltaire fut - enfin - maître chez lui. Le village ne comptait qu'une quarantaine d'habitants à son arrivée. Il va bientôt en abriter mille et s'enrichir. Le philosophe bâtit une colonie. "J'ai rassemblé des gueux, raconte-t-il. Il faudra que je finisse par leur fonder un hôpital." Il fait venir des horlogers de Genève, qu'il loge dans des maisons construites sur ses deniers personnels. Une fabrique de montres voit le jour. Des ouvriers s'attellent à produire des bas de soie. Le matin, Voltaire supervise les travaux des champs. Comme Candide, il cultive son jardin.

Toute l'Europe intellectuelle défile pour rendre visite au "patriarche". On fait la queue dans l'antichambre. "Ferney devient le bureau de la liberté de pensée, commente le professeur de littérature à l'université de Rouen François Bessire. Des Parisiens, des Anglais, des Italiens comme Casanova font le déplacement." On y organise des banquets. On y joue des pièces de théâtre. Voltaire et sa nièce, Mme Denis, qui fut aussi sa compagne, interprètent des rôles.

Il aurait fait fureur dans le système médiatique actuel

Dramaturge et acteur, Voltaire agit en homme de théâtre. Lorsqu'il se lance dans le combat de sa vie pour réhabiliter la famille Calas, dont le père fut injustement accusé d'avoir tué le fils pour des raisons religieuses, Voltaire soigne la mise en scène. "Je ne connais point de pièce plus intéressante, confie-t-il. Au nom de Dieu faites réussir la tragédie Calas." Il mobilise ses soutiens à travers l'Europe. Il conteste les actes du jugement. Il cherche à bouleverser ses spectateurs - l'opinion publique éclairée. Son pari est gagné. Le roi doit réagir face à la protestation générale. Voltaire inaugure la figure de l'intellectuel. Il aurait fait fureur dans le système médiatique actuel.

Au combat, Voltaire décoche une langue corrosive. Le style est à l'emporte-pièce. L'orthographe est simplifiée pour toucher le plus grand nombre. Il écrit un "Français" et non plus un "François", afin de coller aux évolutions de la langue. Les mots fusent comme des flèches. On connaît la célèbre épigramme qui crucifia le journaliste Elie Fréron, coupable d'avoir trouvé Voltaire "sublime" dans ses écrits, mais "rampant dans toutes ses actions" :

"L'autre jour au fond d'un vallon,

Un serpent piqua Jean Fréron ;

Que croyez-vous qu'il arriva ?

Ce fut le serpent qui creva."


Voltaire se déchaîne. "Il n'hésite pas à faire circuler les pires rumeurs contre ses adversaires", commente François Bessire. Pendant plus de vingt ans, il insulte Fréron. Fait croire que celui-ci est pédophile. Calomnie sa famille. Rebaptise L'Année littéraire, la gazette du malheureux, en "Ane littéraire". Toute sa vie, il s'est dispersé en mille et un combats, glorieux ou dérisoires, tel celui contre le pauvre Fréron. "Voltaire est porté, animé et comme enivré par cette quantité, cet essaim d'ennemis de toute espèce, qu'il se crée comme par jeu, il vit littéralement d'adversaires, vivants ou abstraits", s'étonnait Paul Valéry, dans un texte magnifique (2). C'est plus fort que lui.

"Il reste de Voltaire une statue qui ne lui ressemble pas"


La propagande républicaine a gommé ce Voltaire emporté, parfois blasphémateur, souvent contradictoire, pour en faire un mythe national bien sous tout rapport. Signe des temps : la vox populi lui a attribué une belle devise qu'il n'a jamais prononcée. "Je ne partage pas vos idées, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous puissiez les exprimer." Cette formule a été forgée en 1906 par l'Américaine Evelyn Beatrice Hall dans son ouvrage The Friends of Voltaire. On ne prête qu'aux riches.

Finalement, aujourd'hui, il reste de Voltaire "une statue qui ne lui ressemble pas", résume l'écrivain Charles Dantzig. Même au sens propre. Ses bustes le montrent en vieillard édenté mais souriant, le regard malicieux. Voltaire y apparaît petit. Pourtant, sa fiche de police - les RG de l'époque le surveillaient attentivement - le décrit comme "grand, sec, l'air d'un satyre". A la Bibliothèque nationale de France, des adorateurs de Voltaire ont déposé dans le socle d'une statue le coeur de l'écrivain, arraché lors de l'autopsie. A la Comédie-Française, c'est son cervelet qui est conservé. "Ce briseur d'idoles meurt idole lui-même", disait Paul Valéry. Aurait-il apprécié cette ironie de l'histoire ? Heureusement pour nous, reste sa voix, ennemie de tout esprit de système et des petites lâchetés face au pouvoir, qui nous appelle à travers les siècles. Et un rire libre et mutin qui n'en finit pas de résonner.

(1) Souvent introuvables en papier, les textes de Voltaire sont accessibles en ligne gratuitement : www.voltaire-integral.com
(2) Ce texte sera republié en septembre par André Magnan, aux éditions du Centre international d'étude du xviiie siècle Ferney-Voltaire et par la Société Voltaire.


BIO - Voltaire

1694 Naissance à Paris de François Marie Arouet, qui prendra plus tard le nom de Voltaire.

1717 Il est emprisonné pendant onze mois à la Bastille pour une satire contre le duc d'Orléans.

1718 Premier grand succès au théâtre avec oedipe.

1726 A nouveau embastillé. Il s'exile ensuite pendant trois ans en Angleterre.

1734 Publie les Lettres philosophiques. Menacé d'arrestation, il se réfugie à Cirey, en Champagne.

1745 Devient historiographe du roi Louis XV.

1746 Est élu à l'Académie française.

1750 Nommé chambellan de Frédéric II, il part pour Berlin.

1755 S'installe près de Genève.

1758 Achète la propriété de Ferney (Ain).

1759 Publie Candide, monumental succès.

1762 Début de l'affaire Calas.

1770 Crée une manufacture de bas et de montres.

1778 Rentre à Paris, où il meurt.

1791 Transfert de sa dépouille au Panthéon.

Comment entrer à l'Académie française, par Voltaire
Marcelo Wesfreid

Voltaire entre à l'Académie française en 1746. Afin que son ami le philosophe Diderot le rejoigne dans l'illustre assemblée, l'immortel a un projet, qu'il livre à l'un de ses amis : "Qu'il n'aille pas s'amuser à griffonner du papier dans un temps où il doit agir. Il n'a qu'une chose à faire, mais il faut qu'il la fasse : c'est de chercher à séduire quelque illustre sot ou sotte, quelque fanatique, sans avoir d'autre but que de lui plaire. Il a trois mois pour adoucir les dévots, c'est plus qu'il ne faut. Qu'on l'introduise chez madame..., ou madame..., ou madame..., lundi ; qu'il prie Dieu avec elle mardi ; qu'il couche avec elle mercredi : et puis il entrera à l'Académie tant qu'il voudra, et quand il voudra. (...) Je recommande surtout le secret. Que Diderot ait seulement une dévote dans sa manche ou ailleurs ; et je réponds du succès. (...) Et je vous donne ma parole d'honneur de venir à l'Académie le jour de l'élection. Je suis vieux. Je veux mourir au lit d'honneur." Diderot a-t-il suivi ces recommandations ? En tout cas, il n'est jamais entré à l'Académie française.

Quand Voltaire charrie
Marcelo Wesfreid

Il appelait son invention un "char de guerre". Les plans n'ont jamais été retrouvés, mais les grandes lignes du "chariot" sont connues. Deux chevaux à l'avant, protégés par des blindages sur le poitrail. Deux hommes à l'arrière, près d'un coffre à grenades. Un engin léger, conçu pour l'attaque en plaine, sans doute muni de lames tranchantes sur les côtés. Voltaire proposa son char en 1757 au secrétaire à la Guerre, le comte d'Argenson. "Si cela réussit, il y aura de quoi étouffer de rire que ce soit moi qui sois l'auteur de cette machine destructive, glisse-t-il à un proche du ministre. Je voudrais que vous tuassiez force Prussiens avec mon petit secret." Le comte demanda à voir les dessins et fit réaliser une maquette par un membre de l'Académie des sciences, avant de renoncer à en doter l'armée.

Voltaire ne se laisse pas abattre. Douze ans plus tard, il présente à nouveau son invention, cette fois à l'impératrice Catherine II de Russie. Plus question de tuer des Prussiens, mais des Ottomans. Voltaire fait alors fi de tous ses discours contre la guerre. "Je voudrais avoir du moins contribué à vous tuer quelques Turcs, confie-t-il à la tsarine, elle aussi peu emballée. On dit que, pour un chrétien, c'est une oeuvre fort agréable à Dieu. Cela ne va pas avec mes maximes de tolérance, mais les hommes sont pétris de contradictions."


Aux grands hommes, la République reconnaissante - Marcelo Wesfreid

Le nom de Voltaire fut rapidement récupéré par la propagande républicaine, en quête de modèles. Au prix d'une réécriture de l'Histoire.

Voltaire était fasciné par la monarchie constitutionnelle anglaise, qu'il avait vu fonctionner de près, à partir de 1726, lors de son exil à Londres. Il la trouvait modérée et équilibrée. Et pourtant, il est passé à la postérité comme l'une de nos principales icônes... républicaines. La Révolution française transfère sa dépouille au Panthéon en 1791. Son char est traîné par douze chevaux blancs. On pouvait lire sur le sarcophage : "Il vengea Calas, La Barre, Sirven et Montbailli." La propagande glorifie le combattant de la liberté. Et gomme ses autres convictions. "Il aurait peut-être aimé le début de la Révolution", estime l'historien Pierre Milza. Mais certainement pas l'exécution du roi - lui qui fut souvent courtisan. Eût-il par ailleurs survécu à la Terreur ? On peut en douter. Il n'aurait guère goûté au suffrage universel et à la démocratie. "Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants, écrit-il à Etienne Damilaville en 1766. Ce n'est pas le manoeuvre qu'il faut instruire, c'est le bon bourgeois, c'est l'habitant des villes." Il poursuit : "Quand la populace se met à raisonner tout est perdu." On a connu Voltaire plus subversif...

Cela n'empêchera pas Victor Hugo de célébrer le centenaire de la mort de Voltaire en termes élogieux mais ne correspondant pas à la réalité. "Voltaire a vaincu le vieux code et le vieux dogme. Il a vaincu le seigneur féodal, le juge gothique, le prêtre romain", s'exclame-t-il, avant d'ajouter : "Il a élevé la populace à la dignité du peuple." Voltaire doit se retourner dans sa tombe. Le plus étonnant dans cette réécriture de l'Histoire est le rapprochement posthume de Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. En quête de figures tutélaires, la Révolution a réuni leurs sarcophages, disposés face-à-face dans la crypte du Panthéon. Voilà les deux écrivains célébrés conjointement et unis pour l'éternité. Or, ceux-ci s'opposaient d'un point de vue philosophique et entretenaient des rapports exécrables. "Tu commences par parler de toi et tu parles toujours de toi", éructait Voltaire en marge de l'Emile de Rousseau, ouvrage qu'il trouvait nombriliste. La gloire n'a pas que des avantages.

Un courtisan peut en cacher un autre - Marcelo Wesfreid

Voltaire a entretenu des relations ambiguës avec les souverains d'Europe. N'hésitant pas à les critiquer ou à user - et abuser - de la flatterie par intérêt. Et soif de gloire.

C'est aujourd'hui dans un musée de Saint-Pétersbourg que se trouvent, précieusement conservés, les 6 000 volumes de la bibliothèque personnelle de Voltaire. Des ouvrages achetés à la mort de l'écrivain par l'impératrice Catherine II de Russie, qui lui vouait une admiration sans bornes. Il la lui rendait bien, la flattant comme un vil courtisan, signant ses lettres "le très obéissant ermite de Ferney, enthousiaste de Sa Majesté Impériale Catherine seconde, la première de toutes les femmes, et qui fait honte à tant d'hommes". N'en jetez plus !

Dans sa guerre contre la toute-puissante église catholique, Voltaire avait besoin de solides soutiens à travers l'Europe, à commencer par celui des despotes (fussent-ils éclairés). "Il me faut une impératrice dans mes intérêts", confie-t-il au comte d'Argental. Il s'est aussi lié à Frédéric II de Prusse, autre fan du Français, qui l'invite à sa cour en 1750. Voltaire a toujours eu avec les autorités royales des relations ambiguës, balançant entre intérêt bien compris et quête de reconnaissance. Il joue même les poètes de cour. "On loue les princes des vertus qu'ils n'ont pas, afin de les engager à les acquérir", se justifie-t-il. Voltaire devient historiographe de Louis XV. Parfois, il va au clash avec les grands aristocrates, lui l'impertinent fils de notaire. A Berlin, il finit par se brouiller avec le roi de Prusse, qui, furieux, le fait séquestrer quelques jours à Francfort. Il n'empêche : jusqu'à sa mort, Voltaire entretiendra une étroite correspondance avec Frédéric II, où se mêleront reproches et flatteries.

L'intellectuel engagé à retardement - Marcelo Wesfreid

Voltaire est resté célèbre pour sa défense des persécutés. Une vocation, en réalité, très tardive.

Voltaire passe pour le premier intellectuel engagé, bien avant Emile Zola. Or, ce titre aurait bien pu lui échapper. "S'il fut mort à 60 ans, il serait à présent à peu près oublié", assurait même Paul Valéry. C'est vers 70 ans seulement que le philosophe se mobilise dans des batailles politico-judiciaires, qui sont passées à la postérité. A commencer par l'affaire Calas. En 1762, le parlement de Toulouse condamne le protestant Jean Calas à être étranglé puis brûlé. Avant de l'exécuter, on le torture, en lui faisant ingurgiter de l'eau de force. On espère lui faire avouer qu'il a tué son fils afin de l'empêcher de se convertir à la religion catholique. Le père Calas meurt sans avoir avoué un crime qu'il n'a jamais commis - son fils s'est, en réalité, suicidé.

Un mois plus tard, Voltaire refait l'enquête. "J'en suis hors de moi, confie-t-il à un proche. Je m'y intéresse comme homme, un peu même comme philosophe. Je veux savoir de quel côté est l'horreur du fanatisme." Il demande des comptes-rendus du procès, recueille des témoignages et conclut à l'innocence du supplicié. "C'est le premier journaliste d'investigation", souligne Alex Décotte, le responsable du journal satirique Ferney-Candide. De son château sur la frontière suisse, le vieux philosophe mobilise son immense réseau de correspondants à travers l'Europe et écrit des centaines de lettres à des monarques, des avocats ou des nobles comme Mme de Pompadour. Un travail de sape qui paie. En 1764, devant l'indignation générale, le Conseil du roi casse l'arrêt du parlement de Toulouse. Calas est réhabilité.

Voltaire ne s'arrête pas en si bon chemin. Il se mobilise ensuite pour défendre d'autres innocents, dont la famille Sirven (accusée d'avoir tué l'un des leurs pour des raisons religieuses) et le chevalier de la Barre (condamné à la décapitation pour ne pas avoir ôté son chapeau au passage d'une procession). "Ce sang innocent crie, s'indigne le philosophe. Et moi je crie aussi ; et je crierai jusqu'à ma mort."

Le deuxième sexe

C'est l'un des combats les moins connus de Voltaire : il fut un authentique féministe. Prenant la défense des femmes dans ses essais. Comme dans sa vie.

Dans ses contes, les femmes ont le mauvais rôle. Elles finissent estropiées, éborgnées, violées par des hordes de soldats. Elles enlaidissent à vue d'oeil. Mais il ne faut pas se fier aux apparences (de la fiction). "Il a été l'un des tout premiers féministes", rappelle Elisabeth Badinter. Dans un texte intitulé "Femmes, soyez soumises à vos maris" (1768), Voltaire ironise sur le devoir de soumission des femmes. "Quoi ! s'exclame une femme en s'adressant à son abbé. Parce qu'un homme a le menton couvert d'un vilain poil rude, qu'il est obligé de tondre de fort près, et que mon menton est né rasé, il faudra que je lui obéisse très humblement ?" Et d'ajouter : "Je sais bien qu'en général les hommes ont les muscles plus forts que les nôtres, et qu'ils peuvent donner un coup-de-poing mieux appliqué : j'ai bien peur que ce ne soit là l'origine de leur supériorité."

Séducteur et libertin, Voltaire fait peu de cas des normes traditionnelles. Il a vécu la dernière partie de sa vie avec sa nièce, Mme Denis, qui fut aussi sa maîtresse. Mais c'est sa relation avec Emilie du Châtelet qui le marque le plus. Une femme de culture, qui lui transmet sa passion de la métaphysique et son goût pour les sciences - elle a traduit les oeuvres de Newton.

Les deux amants s'installent ensemble dans le château du mari à Cirey, en Champagne. "Elle aurait pu être envoyée au couvent pour moins que cela", raconte Elisabeth Badinter, qui a consacré un ouvrage à cette intellectuelle (Emilie, Emilie, ou l'ambition féminine au xviiie siècle, Le livre de poche). Une même passion de savoir les étreint. "Ce couple préfigure celui de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, poursuit Badinter. Quelle modernité ! Ils partagent liberté amoureuse et liberté de pensée." Un jour, ils mènent des expériences scientifiques sur la propagation du feu dans une aile du bâtiment ; un autre, ils épluchent des livres de philosophie ou la Bible pour en relever les absurdités. Leur quotidien est fait d'un débat permanent. Elle est séduite par les théories de Leibniz, lui les abhorre. En 1741, Voltaire dédie à sa compagne un livre, pourtant franchement anti-leibnizien. Il confie alors à un ami : "C'est là un bel exemple qu'on peut être tendrement et respectueusement attaché à ceux que l'on contredit."

La mauvaise réputation - Marcelo Wesfreid

Depuis quelques années, trois procès sont faits à Voltaire. Des accusations à nuancer fortement.

Voltaire, un antisémite ?

Certains passages de Voltaire sont aujourd'hui insoutenables, notamment quand il qualifie les Juifs de "peuple le plus abominable de la terre". Ou quand il raconte que, dans l'Antiquité, c'était un clan de "voleurs vagabonds", qui "égorgeait sans pitié tous les habitants d'un malheureux petit pays sur lequel il n'avait pas plus de droit qu'il n'en a sur Paris et sur Londres". Mais ces accents antijudaïques ne doivent pas être interprétés comme de l'antisémitisme. A travers ces charges outrancières, il vise en fait la religion catholique, dont le judaïsme est la source historique. "Il en veut aux juifs d'être à l'origine de ce tissu de mensonges qu'est selon lui la Bible", explique l'historien Pierre Milza, auteur d'une volumineuse biographie (Voltaire, éditions Perrin). Pour l'écrivain, les miracles de Moïse, comme ceux de Jésus, sont des fables de charlatan.

Mais à aucun moment il ne justifie les persécutions. Bien au contraire. Il ne cesse de dénoncer les pogroms, à commencer par la barbarie des croisades, quand 200 000 fanatiques catholiques traversèrent l'Europe, au Moyen Age, en exterminant des juifs. "Les chrétiens, croyant venger Dieu, firent main basse sur tous ces malheureux, déplore Voltaire. Il n'y eut jamais, depuis Hadrien, un si grand massacre de cette nation : ils furent égorgés à Verdun, à Spire, à Worms, à Cologne, à Mayence. Et plusieurs se tuèrent eux-mêmes, après avoir fendu le ventre à leur femme, pour ne pas tomber entre les mains de ces barbares."

Un islamophobe ?

En 1742, Voltaire présente une pièce intitulée Le Fanatisme ou Mahomet le prophète. C'est un énorme succès. Sur scène, Mahomet ourdit la tentative d'assassinat de son principal rival en manipulant un jeune disciple. Un épisode inventé. Dans une lettre au roi de Prusse, Voltaire parle de Mahomet comme d'un homme "qui égorge les pères" et ravit "les filles". C'est un "Tartuffe les armes à la main". Le Coran ? Un "livre inintelligible, qui fait frémir le sens commun à chaque page". On est loin des discours sur la tolérance...

Reste que, comme dans le cas des piques antijudaïques, Voltaire cible en filigrane les fanatiques catholiques. "L'islam n'intéressait personne à l'époque, c'était juste une façon de critiquer la religion catholique par des voies détournées", rappelle le spécialiste François Bessire. Et d'éviter la tatillonne censure.

Un esclavagiste ?

Voltaire a été accusé d'avoir amassé son immense fortune grâce à la traite négrière, qu'il fut pourtant l'un des premiers à dénoncer ouvertement. En réalité, aucun document ne permet de l'affirmer. "Il a fait des affaires avec des négociants, lesquels, de leur côté, ont pu faire du commerce lié à l'esclavage, explique Pierre Milza. Mais il n'a jamais été impliqué directement dans la traite négrière." L'honneur est sauf.


Le dîner des philosophes - Marcelo Wesfreid

Peint du vivant de Voltaire par Jean Huber, le tableau La Sainte Cène du patriarche représente une scène totalement imaginaire mais très symbolique. "Voltaire, le bras levé, apparaît en chef du clan des philosophes", analyse Andrew Brown, directeur du Centre international d'étude du xviiie siècle. Autour de l'écrivain, se trouvent quelques-uns des penseurs des Lumières, à l'avant- garde, en Europe, de la révolution des esprits. Parmi les convives, les responsables de L'Encyclopédie D'Alembert [A] et Diderot [B], que Voltaire n'a vraisemblablement jamais rencontré, ou Grimm [C], responsable de la Correspondance littéraire, revue clandestine envoyée aux princes éclairés.


Charles Dantzig "Voltaire aurait adoré se moquer de Sarah Palin"

L'auteur du Dictionnaire égoïste de la littérature française (Grasset) a lu les oeuvres de Voltaire, que plus personne ne lit. Ses pièces, sa poésie, jusqu'à ses rarissimes "carnets". Dantzig admire ce Voltaire méconnu. Il plaide pour un retour aux textes.

Que reste-t-il de Voltaire ?

Voltaire est le grand écrivain français le plus mal considéré. Il est jugé sur un tout petit fragment de ses écrits. Ses oeuvres complètes sont introuvables en librairie (1). On ne peut se procurer que le Traité sur la tolérance, Candideou Zadig, un peu de sa correspondance... Et puis c'est à peu près tout. A sa mort, Voltaire a été victime d'une simplification outrancière, qui en a fait une figure politique et morale, réduite au combat pour la liberté de pensée.

C'est une dimension importante de son oeuvre...

Oui, bien sûr. Dans nombre de pays d'Asie, du Proche-Orient ou d'Afrique, qui ne respectent pas ce droit fondamental, l'effigie de Voltaire devrait figurer sur les billets de banque. Mais il ne se résume pas à cela. Que dirait-on si Victor Hugo, sans doute l'auteur le plus prolifique de notre littérature avec Voltaire, n'était passé à la postérité que pour ses discours contre la peine de mort et son pamphlet sur Napoléon III ? Que dirait-on si ses romans, sa poésie et son théâtre n'étaient plus publiés ?

Le théâtre de Voltaire est qualifié d'injouable par nombre de spécialistes. Partagez-vous cette opinion ?

Qui l'a lu, ce théâtre ? Dire que ses tragédies ne valent rien est la meilleure façon d'éviter d'avoir à les lire. Quelle injustice ! C'est un beau théâtre. Irène, sa dernière pièce, est réussie. Il est aussi l'auteur de comédies très drôles. J'ai publié il y a quelques années une anthologie de ses poèmes. Il y en a d'excellents dans un genre didactique sans doute démodé, mais croyez-moi, le style surréaliste s'est déjà beaucoup démodé lui aussi. Voltaire était le premier historien moderne. Son Siècle de Louis XIV est un ouvrage remarquable. Malheureusement, on ne lit plus l'Essai sur les moeurs.

Ce n'est pas le cas de ses contes philosophiques, toujours lus au lycée...

Oui, sauf que ces contes étaient écrits sur un coin de table pour amuser la duchesse du Maine ou d'autres aristocrates. Nous avons sculpté de Voltaire une statue qui ne lui ressemble pas.

Comment expliquez-vous que l'ironie voltairienne ait quasiment disparu ?

Voltaire n'a pas été qu'ironique. Il n'aurait pas eu cette postérité s'il n'avait été que dans l'écriture destructrice, moqueuse, acide. Le Voltaire fouetteur ne doit pas faire oublier l'homme généreux, humain, bon. Il a recueilli sa nièce chez lui. Jean-Jacques Rousseau, lui, a abandonné ses enfants.

Dans ses attaques contre Rousseau, Voltaire a fait preuve d'une violence étonnante...

Rousseau était un méchant petit narcissique et il n'y a pas de raison de laisser les méchants petits narcissiques en paix sauf que rien n'arrête ces raseurs, à qui une lettre d'injures sert encore de miroir.

Manque-t-il aujourd'hui ?

Oui, tous les jours. Pour son esprit, son sens de l'ellipse, sa vitesse, sa drôlerie salutaire dans une période pesante et populiste, qui prend tout au pied de la lettre. Il se serait régalé en se moquant de Benoît XVI ou des sectes protestantes en Amérique. Il aurait adoré se moquer de Sarah Palin. Comment aurait-il traité Silvio Berlusconi ou le président iranien Ahmadinejad ?

A-t-il des héritiers ?

Il a des usurpateurs et peu d'héritiers. Dans la littérature française, je ne vois guère d'écrivains qui l'aiment ou même simplement le citent. Il n'y a que moi, ma parole ! Sa nervosité me touche, il écrit comme un écureuil, sautant d'une branche à une autre, écrivant des poèmes, des essais, du théâtre. J'aime l'incroyable variété de ses talents.

(1) L'édition de ses oeuvres complètes commencée en 1968 n'est toujours pas achevée. Dirigée par la Fondation Voltaire d'Oxford, elle devrait comporter 135 volumes !

Coup de balai sur la langue

Voltaire a modernisé le français et l'a simplifié. Pour toucher le plus large public possible.

Voltaire fut l'un des grands modernisateurs de la langue française. "Il est le créateur de la syntaxe moderne", rappelle Jérôme Vérain, professeur de linguistique à Paris XII. Finies, les longues phrases savamment cadencées du classicisme français. L'auteur de Candide choisit des phrases percutantes. L'orthographe est modernisée. "Les langages, à mon gré, sont comme les gouvernements, les plus parfaits sont ceux où il y a le moins d'arbitraire", argumentait-il. Dans La Guerre civile de Genève (1768), il prévient : "Quand je vois un livre où le mot Français est imprimé avec un o, j'avertis l'auteur que je jette là le livre et que je ne le lis point." La conjugaison des imparfaits est adaptée à la prononciation. Au lieu d'écrire "il aimoit", Voltaire utilise la graphie "il aimait". Grâce à l'écrivain, cette tournure devient la règle.

Dans la foulée, il entre en guerre, non sans gourmandise, contre des tournures triviales comme "cul-de-sac". Le voici par exemple fâché avec M. Lebreton, imprimeur de l'Almanach royal. "Je ne lui paierai point l'almanach qu'il m'a vendu cette année. Il a eu la grossièreté de dire que M. le président..., M. le conseiller... demeurent dans le cul-de-sac de Ménard, dans le cul-de-sac des Blancs-Manteaux, dans le cul-de-sac de l'Orangerie, etc. [...] Comment peut-on dire qu'un grave président demeure dans un cul ? [...] Corrigez-vous, servez-vous du mot impasse."


Florilège

Animaux "Nous ressemblons aux moutons qui bêlent, qui jouent, qui bondissent en attendant qu'on les égorge. Leur grand avantage sur nous est qu'ils ne se doutent pas qu'ils seront égorgés, et que nous le savons."

Blasphème "Quelqu'un répand dans le monde qu'il y a un Géant haut de soixante et dix pieds. Bientôt après, tous les docteurs examinent de quelle couleur doivent être ses cheveux, de quelle grandeur est son pouce, quelles dimensions ont ses ongles : on crie, on cabale, on se bat. Ceux qui soutiennent que le petit doigt du Géant n'a que quinze lignes de diamètre font brûler ceux qui affirment que le petit doigt a un pied d'épaisseur. "Mais, messieurs, votre Géant existe-t-il ?" dit modestement un passant. "Quel doute horrible ! s'écrient ces disputeurs ; quel blasphème ! quelle absurdité !" Alors ils font tous une petite trêve pour lapider le passant ; et après l'avoir assassiné en cérémonie, de la manière la plus édifiante, ils se battent entre eux, comme de coutume, au sujet du petit doigt et des ongles."

Censure "Si ce livre était dangereux, il fallait le réfuter. Brûler un livre de raisonnement, c'est dire : "Nous n'avons pas assez d'esprit pour lui répondre.""

Critique "Le plus grand malheur d'un homme de lettres n'est peut-être pas d'être l'objet de la jalousie de ses confrères, la victime de la cabale, le mépris des puissants du monde : c'est d'être jugé par des sots."

Doute "Le doute n'est pas un état bien agréable, mais l'assurance est un état ridicule."

Femmes "Les femmes ressemblent aux girouettes : elles se fixent quand elles se rouillent."

Français "Premier peuple de l'univers, songez que vous avez, dans votre royaume de Frankreich, environ deux millions de personnes qui marchent en sabots six mois de l'année, et qui sont nu-pieds les autres six mois."

Guerre "Que m'importent l'humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la sagesse, la piété, tandis qu'une demi-livre de plomb tirée de six cents pas me fracasse le corps, et que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, [...] le tout pour les prétendus intérêts d'un homme que nous ne connaissons pas ?"

Joyau "Vous rapportez une étrange loi dans le Deutéronome, au chapitre XXV : deux hommes ont une dispute. Si la femme du plus faible prend le plus fort par son joyau, coupez la main à cette femme sans rémission. Je vous demande pardon, messieurs ; jamais je n'aurais coupé la main à une dame qui m'aurait pris par là autrefois."

Jugement dernier "Je vis une foule prodigieuse de morts qui disaient : "J'ai cru, j'ai cru", mais sur leur front il était écrit : "J'ai fait" ; et ils étaient condamnés. [...] Je voyais arriver à droite et à gauche des troupes de fakirs, de talapoins, de bonzes, de moines blancs, noirs et gris, qui s'étaient tous imaginé que, pour faire leur cour à l'Être suprême, il fallait ou chanter, ou se fouetter, ou marcher tout nus. J'entendis une voix terrible qui leur demanda : "Quel bien avez-vous fait aux hommes ?" A cette voix succéda un morne silence ; aucun n'osa répondre, et ils furent tous conduits aux petites-maisons [NDLR : asiles] de l'univers : c'est un des plus grands bâtiments qu'on puisse imaginer."

Livres "Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié. Ils étendent les pensées dont on leur présente le germe ; ils corrigent ce qui leur semble défectueux."

Orgueil "Ô homme qui ose te dire l'image de Dieu ! Dis-moi si Dieu mange, s'il a un boyau rectum !"

Rousseau "Ce monstre ose parler d'éducation ! Lui qui n'a voulu élever aucun de ses fils et qui les a mis tous aux Enfants-Trouvés." [...] Je le plaindrais s'il était pendu mais par pure humanité, car je ne le regarde personnellement que comme le chien de Diogène ou plutôt comme un chien descendu d'un bâtard de ce chien."

Torture "Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences [de torture] sur son prochain va conter à dîner à sa femme ce qui s'est passé le matin. La première fois, madame en a été révoltée ; à la seconde elle y a pris goût, parce qu'après tout, les femmes sont curieuses. Et ensuite, la première chose qu'elle lui a dit lorsqu'il est rentré en robe chez lui : "Mon petit coeur, n'avez-vous fait aujourd'hui donner la question à personne ?"

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