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mardi 11 octobre 2011

OPINION - La Chine, la France, l'honneur - Guy Sorman

Le Figaro, no. 20897 - Le Figaro, lundi 10 octobre 2011, p. 18

Tout en saluant la tenue d'une exposition des oeuvres de la femme du dissident chinois Liu Xiaobo, l'essayiste regrette que la France ne lui réserve pas un meilleur accueil. La civilisation chinoise renaît au monde grâce à des artistes audacieux comme Gao Xingjiang, Ai Weiwei, Liu Xia. Loin de comprendre combien ces créateurs sont l'honneur de la Chine, le gouvernement de Pékin les écrase et le gouvernement français les ignore. Gao, Prix Nobel de littérature, vit à Paris, en exil, interdit de séjour dans son propre pays qu'il a si richement évoqué dans La Montagne de l'âme. Ai Weiwei, enlevé par la sécurité chinoise, incarcéré deux mois au secret, vit maintenant en liberté surveillée à Pékin, interdit de parole. Liu Xia, peintre et photographe - figure emblématique de la scène artistique chinoise - a « disparu », depuis janvier 2011 : on suppose qu'elle est incarcérée à son domicile, coupée du monde.

Un écrivain, un sculpteur, une photographe menaceraient-ils la « sécurité » de la Grande Chine ? Telle est l'accusation, évidemment démesurée, du Parti communiste chinois. Ces artistes ont en commun, il est vrai, de s'exprimer dans les marges, de puiser leur inspiration dans le peuple, son histoire, ses souffrances : ils ne sont ni réalistes ni socialistes puisqu'ils ne sont en somme que des artistes.

Le gouvernement chinois, à cet égard, ne nous surprend guère : tout art est subversion dans un régime autoritaire, rien de nouveau sous le soleil rouge. Avec tout de même, dans le cas de Liu Xia, un vice supplémentaire car le régime de Pékin ne lui attribue pour seul crime que d'être l'épouse de Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix. Liu Xia n'a jamais rien écrit ou dit qui touche à la politique ni à la démocratie. Mais elle est mariée avec celui qui a osé recourir au droit de pétition, inscrit dans la Constitution chinoise et demandé qu'un débat s'ouvre sur l'avenir démocratique de la Chine. Coupable à ce titre, elle n'a jamais été autorisée à exposer ses travaux en Chine (on ne connaît ses photos que postées sur Internet), sera parmi nous, pas elle mais ses oeuvres, en France, au Musée de Boulogne-Billancourt, à partir du 19 octobre. Ce sera une première mondiale : nous verrons enfin les tirages originaux, exfiltrés de Chine, de photographies abstraites et symboliques, aussi réputées qu'inconnues jusque-là.

On s'attendrait, le service minimum, que le ministre de la Culture français inaugure cette exposition, s'incline devant la renaissance de l'art en Chine et témoigne de son soutien envers une artiste incarcérée. Sa présence témoignerait de l'honneur de la France, du sien et de la Chine vraiment nouvelle. Mais Frédéric Mitterrand, convié par le député maire de Boulogne-Billancourt, Pierre-Christophe Baguet (UMP), ne viendra pas. Serait-il trop occupé à inaugurer quelques chrysanthèmes académiques ? Caché derrière son « emploi du temps trop chargé » on sait bien que le ministre redoute d'offenser Pékin. Les dirigeants chinois ne vont-ils pas mal le prendre ? Ne seront-ils pas tentés de nous acheter une centrale nucléaire en moins dans le cas où le ministre de la Culture obéirait à sa conscience plutôt qu'à des ordres que nul ne lui a donnés, pas plus à Pékin qu'à Paris ? Nicolas Sarkozy, envers la Chine, est plus clair que Frédéric Mitterrand : en avril 2011, inaugurant la nouvelle ambassade de France à Pékin, on l'a entendu souligner combien les relations franco-chinoises étaient amicales et que, bien évidemment, la France défendrait auprès des Chinois nos valeurs démocratiques.

Frédéric Mitterrand et d'autres dignitaires qui lui ressemblent seraient-ils restés à l'heure chiraquienne quand la « diversité culturelle » conduisait nos gouvernements à louer le despotisme oriental ? Mais à la fin des temps, ce qui restera de la Chine, ce seront les créations de Gao, Ai Weiwei et Liu Xia : Liu Xia emprisonnée mais qu'il faut imaginer heureuse car elle apprendra peut-être, toute prison murmure, qu'en France, son oeuvre, enfin, est connue et reconnue. Ceux qui verront cette exposition découvriront que la Chine renaissante vit dans ces photos, bien plus que par les objets indifférenciés que les usines chinoises déversent sur le marché mondial. Liu Xia est l'honneur de la Chine : ceux qui ne le comprennent pas, ne savent pas ce qu'est ni l'honneur, ni la Chine.

PHOTO - A journalist lifts up his camera over the fence to shoot a footage outside the residential compound where Liu Xia, the wife of Nobel Peace Prize winner Liu Xiaobo lives in Beijing, China, Friday, Dec. 10, 2010. China tightened a wide-ranging clampdown on dissidents and blocked some news websites Friday, hours ahead of the awarding of the Nobel Peace Prize to imprisoned democracy activist Liu Xiaobo.

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

jeudi 6 octobre 2011

Le saumon norvégien, victime collatérale du prix Nobel de la paix de Liu Xiaobo

Le Monde.fr - Jeudi 6 octobre 2011

Pour Pékin, l'attribution du Nobel de la paix au dissident emprisonné Liu Xiaobo en 2010 est un prix qui ne passe pas. Les autorités chinoises ont répliqué en s'en prenant au... saumon norvégien. Un an après, les exportations sont en chute libre. Déplorant que le Nobel récompense un "criminel" et affirmant que cela allait "nuire" aux relations bilatérales, la Chine a manifesté son courroux en décrétant des contrôles vétérinaires renforcés sur le saumon norvégien. Des analyses si tatillonnes que le poisson frais finissait par pourrir dans les entrepôts, selon les professionnels.

"On s'attendait à une augmentation de 30 à 40 % de nos exportations vers la Chine cette année. Cela ne s'est pas produit", explique Christian Chramer, porte-parole du Centre des produits de la mer de Norvège. Une litote puisque les ventes de saumon frais norvégien vers la Chine continentale se sont écroulées de moitié sur les huit premiers mois de l'année. Signe qui ne trompe pas, la chute est particulièrement lourde au lendemain de la cérémonie Nobel en décembre 2010. Après plus de 1 000 tonnes ce mois-là, les exportations sont tombées à 315 tonnes en janvier, puis à 75 tonnes en février.

Pour contourner les obstacles, les pisciculteurs ont d'abord fait transiter leurs produits à destination de la Chine continentale via Hongkong. Mais cette porte s'est aussi refermée. Impuissant, le gouvernement norvégien a indiqué qu'il pourrait porter l'affaire devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

LE SAUMON ÉCOSSAIS PROFITE

En ciblant le saumon, la Chine s'en est prise à un produit emblématique du pays scandinave, une attaque indolore pour elle qui peut à la place se tourner vers le poisson écossais. Certains groupes cherchent d'ailleurs à compenser la chute de leurs exportations vers la Chine par une recrudescence des ventes de poisson venant de leurs élevages dans des pays tiers. Mais cela ne compense "pas totalement", affirme-t-on chez Marine Harvest, leader mondial du secteur avec des fermes aquacoles dans six pays. "La consommation chinoise de saumon augmente et ce sont les autres producteurs qui accroissent leurs ventes", souligne Joergen Christiansen, porte-parole du groupe qui élève un quart des saumons de l'Atlantique produits dans le monde.

PAS D'AUTRE IMPACT

Si le marché chinois est encore plutôt modeste par rapport à des pays comme la France et la Russie, il croît rapidement et devrait devenir à terme un débouché important. Hormis le poisson, les échanges économiques bilatéraux n'ont enregistré "aucun effet Nobel pour l'instant", selon une étude du Bureau central de statistiques (SSB) norvégien parue au début de septembre. Au premier semestre, les importations chinoises en provenance de Norvège ont augmenté de 16 %, notamment du fait du renchérissement des matières premières dont le pays nordique est riche, tandis que, dans l'autre sens, les exportations progressaient de 43 %.

La mauvaise humeur des Chinois est en revanche patente au niveau politique : Pékin a suspendu sine die des négociations en vue d'un accord de libre-échange avec Oslo et exclu tout contact diplomatique de haut niveau. Seule petite avancée, le ministre de l'énergie norvégien a pu participer le 22 septembre à une conférence internationale à Pékin aux côtés de hauts responsables chinois, un développement dans lequel les Norvégiens voudraient voir les prémices d'un dégel.

LEMONDE.FR avec AFP

© 2011 Le Monde.fr. Tous droits réservés.

jeudi 16 décembre 2010

Pékin fait toujours ce qui lui plaît - Xu Zhiyuan


Courrier international, no. 1050 - Asie, jeudi, 16 décembre 2010, p. 40

Yazhou Zhoukan
(Hong Kong)

Il y a deux ans et demi, un chroniqueur britannique a comparé le Pékin de 2008 au Berlin de 1936. Dans les deux cas, l'horreur du pouvoir était masquée par le faste d'une grande fête sportive. La comparaison avait toutefois paru infondée à beaucoup, car Pékin n'avait pas l'ambition de créer un nouvel ordre mondial et le pays ne connaissait rien de comparable à la question juive. Le voyageur de passage pouvait facilement être touché par l'impression de splendeur et d'ouverture dégagée par la Chine, et la comparaison avec l'Allemagne pouvait lui paraître outrancière. On pouvait estimer que l'expression "pouvoir totalitaire" était dépassée, pleine de relents de guerre froide, et qu'elle ne pouvait plus s'appliquer à cette Chine qui avait si vite embrassé le capitalisme mondial.

Aujourd'hui, force est de reconnaître que cette comparaison n'est pas complètement absurde. Liu Xiaobo est le premier lauréat du prix Nobel de la paix depuis 1936 que l'on a empêché, ainsi que sa famille, de venir recevoir sa distinction. La dernière fois que cela s'est produit, c'était pour Carl von Ossietzky, que l'Allemagne nazie avait autorisé à se rendre en Norvège, mais sans lui délivrer de passeport. Ce journaliste pacifiste était mort à Berlin deux ans après. Comparée à la brochette de dictatures de la seconde moitié du siècle dernier, la Chine d'aujourd'hui semble encore moins tolérante. En 1975, Andreï Sakharov n'avait pu quitter l'Union soviétique pour aller recevoir son prix lui-même, mais sa femme avait été autorisée à le faire. En Pologne, la junte au pouvoir avait tout de même permis à l'épouse de Lech Walesa de recevoir le prix Nobel, en 1983, à la place de son mari. En 1991, c'est le fils d'Aung San Suu Kyi qui avait prononcé un discours et reçu le prix à la place de sa mère.

L'arrogance d'une dictature

Alors que, ces dernières années, Pékin n'a pas cessé de vanter "l'émergence pacifique" de la Chine, elle n'a actuellement pas de mots assez durs pour dénoncer ce prix Nobel de la paix, pourtant d'une importance extrême à l'échelle mondiale. Encore un bel exemple d'incohérence ! Après que les termes "démocratie", "droits de l'homme" et "liberté" ont été épinglés comme des notions "occidentales", c'est au tour de la "paix" de ne pas être épargnée. Les commentaires officiels présentent le prix Nobel de la paix comme un complot perfide des forces occidentales antichinoises visant à endiguer l'essor de la Chine. Les tentatives d'intimidation ne sont pas restées verbales : Pékin a exercé ouvertement des pressions sur le gouvernement norvégien. Si l'on ajoute à cela les frictions croissantes de la Chine avec les pays voisins et sa montée en puissance au cours de l'année écoulée, une conclusion s'impose : la Chine est un Etat qui exerce une pression dictatoriale sur le plan intérieur et qui se montre très agressif sur le plan extérieur.

Le pouvoir du Parti communiste chinois allait s'assouplir avec le développement économique ; la Chine allait devenir un "grand pays responsable" avec son intégration au processus mondial. Toutes ces belles idées soutenues par certains depuis une vingtaine d'années sont restées lettre morte. Tant que la structure du pouvoir actuel n'aura pas changé, tout nouvel enrichissement ou progrès technologique ne fera que renforcer la logique intrinsèque du régime. Tel un babouin perché au sommet d'un arbre qui montre son rutilant postérieur, la Chine, qui souhaite accéder au statut de nouveau leader mondial, affiche également son vrai visage dans une escalade verbale dans les médias.

Cela ne veut pas dire pour autant qu'elle soit en passe de devenir une autre Allemagne ou une autre URSS, capable de changer l'ordre mondial. Le gouvernement chinois actuel n'a pas de préconisation idéologique. Il est purement et strictement pragmatique. Son régime bureaucratique fermé ne recherche que les intérêts immédiats et ne réagit aux changements du monde extérieur qu'à retardement et de façon maladroite. Sa préoccupation première est ce qui se passe sur le plan intérieur, et non extérieur. Comme les principes sont le cadet de ses soucis, il peut aussi se montrer très réactif. Cette réactivité se manifeste à la fois sur le plan extérieur, lorsqu'il change brusquement de position juste avant que des relations tendues ne dégénèrent, et aussi sur le plan intérieur, lorsque le mécontentement populaire éclate et qu'il fait quelques concessions et tentatives d'apaisement. N'était-ce pas déjà le cas il y a vingt ans ? Sur le plan extérieur, de très isolée la Chine a évolué. Elle est devenue l'usine du monde et un marché de consommateurs attrayant. Sur le plan intérieur, elle a relâché un peu son contrôle et s'est servie de la production et de la consommation de biens matériels pour séduire toute une génération et la pousser à se contenter de son sort.

La Chine actuelle paraît confrontée à une multitude de crises, tout comme le pouvoir communiste. L'environnement international, relativement amical à son égard, est en train de changer. Les illusions que la Chine avait créées sont également en train de se dissiper. A l'intérieur, le mécontentement éclate sous forme de manifestations parfois violentes (plus de 90 000 chaque année). Il ne faut pas croire pour autant que des changements pourraient survenir très rapidement. La réactivité du pouvoir communiste chinois est bien supérieure à celle de l'Union soviétique et des pays de l'Est en 1989. Le régime peut très vite se montrer encore amical et faire croire aux autres, qui ont la mémoire courte, qu'il se réforme.

Un pays en crise mais puissant

De plus, la capacité d'endurance de la société chinoise est supérieure à ce que l'on peut imaginer. Les troubles de 1989 [manifestations prodémocratiques écrasées dans le sang à Pékin] ont surtout été le fait d'intellectuels et de citadins, mais n'ont pas touché la plus grande partie de la société. Vingt et un ans après, le gouvernement communiste a réussi à détourner à son profit et à corrompre l'ensemble de la société, détruisant toutes les forces susceptibles de lui créer de sérieux problèmes, ce qui met dans l'embarras la grande majorité des Chinois. En effet, bien que mécontents de la situation actuelle, ils ne parviennent pas à concevoir d'issue et redoutent les remous que pourraient entraîner de brusques changements. Cela signifie que la Chine restera encore très longtemps un pays puissant, riche mais mauvais, qui maltraite ses citoyens, méprise les valeurs universelles et fait montre d'une totale absence de principes et d'une franche brutalité sur la scène internationale.

Xu Zhiyuan

© 2010 Courrier international. Tous droits réservés.

La chaise inoccupée de Liu est devenue un symbole des droits de l'homme

Le Soir - 1E - MONDE, mercredi, 15 décembre 2010, p. 12

Cachez ces chaises vides...

Les chaises vides sont désormais un sujet politique sensible en Chine. La censure bloque les recherches sur internet comprenant ces deux mots tout comme Liu Xiaobo ou Prix Nobel de la paix. La place laissée vide - vendredi lors de la cérémonie de remise du prix à Oslo - par le dissident chinois condamné à onze ans de prison pour « subversion du pouvoir d'Etat » est instantanément devenue un symbole dont se sont emparés les défenseurs des droits civiques.

Dès vendredi, des blogueurs chinois évoquant la chaise vide - ou mettant en ligne des images de chaises vides - ont vu leur compte bloqué, expliquait ce week-end la presse de Hong Kong et de Taïwan. La chaise vide se transforme ainsi en un signe de résistance pour ceux qui parviennent à contourner la censure ou à communiquer par Twitter ou Facebook (deux sites interdits depuis l'an dernier en Chine). Si l'on tape l'expression chaise vide sur le principal site chinois sina.com, l'internaute est aussitôt redirigé vers le site de recherche Google à son adresse de Hong Kong.

« Ils vont s'en souvenir »

Le président du comité Nobel norvégien qui décerne le prix de la paix, Thorbjörn Jagland, a déposé vendredi, dans un geste théâtral, un diplôme et une médaille destinés à Liu Xiaobo sur une chaise inoccupée. « Je pense qu'ils vont se souvenir de cette chaise vide » , a alors expliqué Geir Lundestad, le secrétaire du comité.

Dimanche, la blogosphère chinoise bruissait de commentaires sur ce qui apparaissait comme le principal défi lancé à la censure officielle. L'un des grands quotidiens populaires du pays, le Southern Metropolis Daily de Canton (voir photo), publiait une image avec trois chaises vides et cinq grues. Elle illustre les préparatifs des Jeux asiatiques pour les handicapés qui débutaient ce week-end. Habitués à lire entre les lignes et à décoder les périphrases pour contourner la censure, de nombreux lecteurs y ont vu un message tout différent : les chaises représentent Liu Xiabo, et les cinq grues - dont le nom chinois se prononce comme le mot paix - symbolisent le prix Nobel de la paix. Certains internautes ont souligné le courage du photographe et la créativité des journalistes. « Le ministère de la Vérité [NDLR : un nom de code parmi les internautes chinois pour désigner le ministère de la Propagande] va enrager cette fois-ci, ah, ah, ah » , écrit un intervenant sur un forum de discussion.

Une employée du Southern Metropolis Daily a expliqué que l'image en question n'était pas une mise en scène, qu'elle n'avait pas de signification particulière et souhaité qu'il n'y ait pas de « surinterprétation » . Les grues prévues pour la cérémonie des Jeux pour handicapés symbolisent la santé et l'harmonie (le nom de la grue est aussi homonyme d'harmonie).

© 2010 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2010

lundi 13 décembre 2010

OPINION - Liu Xiaobo ou l'honneur de la Chine - Guy Sorman


Le Figaro, no. 20639 - Le Figaro, jeudi, 9 décembre 2010, p. 16

Alors que la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix aura lieu demain en l'absence du lauréat, dissident chinois incarcéré, l'essayiste analyse la portée de cet événement pour la Chine.

Qui incarne la Chine? Liu Xiaobo, interdit de prix Nobel, ou le Parti communiste, qui l'a incarcéré? L'histoire se répète : en 1935, Carl von Ossietzky fut empêché par le régime nazi de se rendre à Oslo, Andrei Sakharov en 1975, Lech Walesa en 1983, Aung San Suu Kyi en 1990. À des degrés divers, à chaque fois, Antigone s'oppose à Créon, la justice contre l'ordre. Contre Sakharov, le Parti soviétique n'incarnait-il pas la servitude volontaire « inhérente à l'âme russe »? Aung San Suu Kyi n'est-elle pas un pion de l'Occident contre une « Asie éternelle »? Liu, à son tour, n'est-il pas un mythe impérialiste, les droits de l'homme que le jury d'Oslo tenterait de plaquer sur une Chine différente?

Créon, à Pékin, ne manque pas d'alliés : tourmentés par un siècle de guerres civiles, bien des Chinois préfèrent l'injustice au désordre. En Occident, une tradition littéraire intellectuelle qui remonte aux narrations de voyage du XVIIe siècle nous chante que les Chinois adorent le despotisme éclairé : l'Empereur hier, le Parti aujourd'hui. Le Parti qui nous serine combien les Chinois louent le régime pour le taux de croissance, qu'ils ne souhaitent pas le pluralisme, que cette notion même est étrangère à leur civilisation.

Depuis vingt ans, Liu Xiaobo dit le contraire. Or il n'est pas le seul en Chine, et il est tout à fait chinois : un lettré classique, enraciné dans une tradition de résistance à la tyrannie. Naguère, le lettré confucianiste devait se suicider plutôt que d'exécuter un ordre injuste. Liu Xiaobo, qui a toujours refusé de s'exiler, combat avec les armes du lettré, l'écriture et l'acceptation de la souffrance : Confucius et Bouddha, dans sa version chinoise, dieu de la compassion. Ni les années de prison - après Tiananmen où il fut un leader pacifiste - ni la perspective d'y retourner n'ont jamais altéré la détermination et le refus de toute violence chez Liu Xiaobo et le groupe significatif de démocrates chinois qui le reconnaissent comme leur guide.

On ne saurait reprocher au comité d'Oslo d'avoir repéré un intellectuel isolé et apatride. Quand il devint évident que le prix Nobel de la paix serait attribué à un résistant chinois, Liu Xiaobo fut désigné par la communauté démocratique de Pékin comme le plus représentatif de tous. Le jury Nobel s'est rallié à ce choix effectué en Chine même. Mais les dirigeants communistes aussi avaient désigné Liu Xiaobo en le condamnant à onze ans de prison, le jour de Noël 2008, pour « atteinte à la sûreté de l'État ». Ce qui avait inquiété le Parti n'était pas tant la charte démocratique « postée » sur le Web par Liu Xiaobo : il n'avait jamais cessé de publier ses critiques du régime sur le Web, le seul média qui lui fût accessible.

Ce qui a déclenché l'incarcération de Liu fut le succès de la charte : un appel des plus modérés pour une transition négociée vers la démocratie, ratifié par 10 000 signataires en vingt-quatre heures, avant que le site ne soit censuré. Ce qui anéantissait un alibi du Parti : la non-représentativité des dissidents. « Comment pouvez-vous vous intéresser à un homme seul? » nous serinaient, depuis dix ans, les porte-parole du régime, à chaque fois que l'on cherchait à rencontrer Liu Xiaobo. Cet homme seul se révélait soudain comme l'éclaireur d'un mouvement réel, au sein de la population urbaine et éduquée, que le régime estimait avoir anesthésiée par la croissance.

Au-delà de Pékin, que pèse Liu Xiaobo? Jusqu'au prix Nobel, la masse des Chinois ignorait son nom. Mais la maladresse avec laquelle le Parti a tenté d'étouffer la nouvelle fait que la grande masse des Chinois, maintenant, le connaît. Ces Chinois se reconnaissent-ils en lui? La plupart d'entre eux ne tiennent pas un discours élaboré sur les institutions de la démocratie, mais il est constant, en dehors du Parti et parfois même au sein de celui-ci, que l'on réclame le libre choix des dirigeants, avec l'espoir de contenir l'arrogance et la corruption des apparatchiks. Plus encore que la démocratie, ce que les Chinois réclament est la justice : la justice comme sentiment moral. Le message que Liu Xiaobo a fait parvenir aux Chinois et au monde, par Liu Xia, son épouse, est significatif : il dédie son prix (et la somme qui l'accompagne) aux « âmes oubliées » de Tiananmen.

Depuis 1989, les autorités nient qu'il y ait eu des victimes place Tiananamen : la Croix-Rouge a dénombré 6 000 morts. Les noms en sont ignorés, les corps souvent disparus : les parents n'ont jamais pu célébrer les obsèques, et les âmes errent sans paix. Liu Xiaobo est de ceux qui tentent de dresser la liste des morts, pour sauver leur mémoire et leur âme. Aucun taux de croissance ne peut effacer cette injustice-là; les fonds du Nobel iront donc à l'Association des mères des victimes de Tiananmen.

L'idéologie chinoise évoluera-t-elle sous l'effet de la croissance et grâce à l'arrivée d'une nouvelle génération au sommet de l'État? Cela fait dix ans que les sinolâtres en Occident nous annoncent cette progression « naturelle » vers la démocratie. Mais c'est parce qu'on ne voit rien venir de tel que le jury Nobel a pris acte de la stabilité glaciaire de la dictature.

Le changement viendra-t-il de l'extérieur? L'Occident exerce en Chine plus d'influence que ses dirigeants ne l'avouent : la Chine a besoin de légitimité pour poursuivre son expansion. Si sa réputation était endommagée au point que les Occidentaux boycottent tout ce qui est Made in China, le « miracle » économique s'effondrerait et le Parti, qui n'a d'autre légitimité qu'un taux de croissance, perdrait sa raison d'être. Pour cela, le message de Liu Xiaobo s'adresse aussi à l'Occident. Il nous dit : « Cessez de confondre le Parti et le peuple! », « Sachez que le Parti n'est ni le présent exclusif de la Chine ni son avenir nécessaire! », « Sachez que les Chinois ne sont pas exotiques mais aspirent aux mêmes libertés que les Occidentaux! » Liu Xiaobo nous invite à la fraternité avec son peuple : ni « péril jaune » ni servilité envers le régime communiste!

© 2010 Le Figaro. Tous droits réservés.

mardi 7 décembre 2010

PORTRAIT - Liu Xiaobo, un portrait chinois - Frédéric Koller

Le Temps - Eclairages, mardi, 7 décembre 2010

Le Prix Nobel de la paix sera décerné ce vendredi en l'absence de son lauréat condamné à onze ans de prison par Pékin. Mais qu'en pensent les Chinois?

Pour Pékin, c'est un criminel doublé d'un imposteur: un traître à la patrie. Pour de nombreux intellectuels chinois, c'est au contraire un héros de la cause démocratique. Qui est le vrai Liu Xiaobo ? Comment le Nobel de la paix est-il perçu en Chine même ? Pour en juger, Le Temps propose un regard croisé sur l'écrivain condamné à onze ans de prison pour ses écrits. D'un côté, il y a le texte d'une romancière, Ai Mi, dont le récit publié fin octobre par le magazine Asiaweek, basé à Hongkong, a rencontré un grand succès dans la blogosphère chinoise. Traduit en anglais par le site China Digital Times, nous en reproduisons les extraits les plus significatifs. De l'autre, il y a le portrait qu'en dresse l'agence Chine nouvelle qui a relayé un texte attribué à Mo Honge publié dans un premier temps par le site officiel china.com.cn. Au lecteur de juger.

Ai Mi: «4h50, 4h55, 4h59... Le journaliste à mes côtés réactualise fiévreusement son compte Twitter sur son téléphone portable.

5h00! L'information s'affiche sur l'écran: «Liu Xiaobo a reçu le Prix Nobel de la paix 2010.»

Dans le taxi de Pékin, le programme radio qui parle du Prix Nobel est soudain remplacé par une chanson pop. Au travers de la vitre, je vois la place Tiananmen. Comme dans un drame. Vingt et un ans plus tôt, les troupes dirigeaient leurs mitrailleuses vers les étudiants désarmés. [...] Vingt et un ans plus tard, celui qui fut le témoin des morts sur cette place [...], celui qui a persisté dans la lutte pour le droit des simples personnes, celui qui a promu la Charte 08, est honoré comme Nelson Mandela, Mère Teresa et Desmond Tutu.

5h00, 8 octobre 2010. Une date à inscrire dans les annales historiques.»

Chine nouvelle: «Liu Xiaobo, qui a reçu le Prix Nobel de la paix 2010, attire l'attention. Né en 1955, Liu fut un travailleur dans sa jeunesse. En 1984 il obtient une licence, puis enseigne à l'Université normale de Pékin. En 1988, il devient docteur. Il se fait remarquer en critiquant des célébrités. Dans une interview à un média de Hongkong, Liu a déclaré que la tragédie du peuple chinois n'a pas été causée par «des empereurs futiles», mais par «chaque individu chinois» puisque le peuple chinois a créé un système qui a provoqué sa propre tragédie.

Liu a dit que la Chine devrait être une colonie durant 300 ans pour qu'il y ait un «réel changement». [...] Liu encense le système politique, économique et social occidental. «Peu m'importe que vous m'appeliez un traître ou un patriote. Si vous dites que je suis un traître, alors je le suis. Je suis un fils ingrat creusant les tombes de ses ancêtres, et je suis fier d'être un tel fils», a-t-il dit.

Après les troubles politiques de 1989, Liu a été détenu pour ses activités d'agitateur. Il a écrit une confession pour exprimer ses regrets et son désir d'être «utile pour la nation et le peuple». En raison de sa bonne conduite, le gouvernement lui a épargné une peine criminelle. Pourtant, en 1991, Liu est retourné à ses vieilles habitudes. Il a alors été envoyé en camp de travail pour atteinte à l'ordre public.»

Ai Mi: «Quand ils ont vu son nom s'afficher sur leur écran d'ordinateur, nombreux sont ceux qui ont fondu en larmes. Parmi eux, des intellectuels, des entrepreneurs et même des officiels. Comme Liu Xiaobo, ils avaient perdu leurs illusions de jeunesse sur cette place Tiananmen. Ils étaient restés depuis silencieux au milieu de la foule. Nombreux sont ceux qui ont levé leur verre et bu avec amertume. [...] Beaucoup ont connu Liu Xiaobo par le documentaire «Tiananmen» ou la Charte 08 lue sur Internet. Ils ne connaissent rien d'autre de lui. Mais ils croient que c'est une bonne personne. Ils s'identifient à sa lutte pour la liberté et la démocratie.

Des bruits de pétards ont résonné dans l'Université de Pékin et celle du Shandong. Dans le bâtiment des professeurs de l'Université normale de Pékin, les anciens collègues de Liu ont organisé une petite fête pour l'occasion. A l'Académie centrale des beaux-arts, un étudiant a brandi une bannière pour dire au peuple que le prix Nobel est toujours en prison. Un professeur de l'Académie du film de Pékin a reçu des messages d'étudiants et d'amis exprimant «un sentiment mélangé de chagrin et de joie».

Il y a aussi tous ceux qui, ce soir-là, se sont précipités de façon tout à fait inhabituelle sur les informations.»

Chine nouvelle: «Depuis le milieu des années 1990, Liu Xiaobo travaille pour Chine démocratique, un magazine soutenu par le National Endowment for Democracy, une organisation financée par le gouvernement américain. [...] Liu gagne de l'argent en écrivant des articles critiquant le gouvernement chinois pour des médias étrangers. Sa vie est confortable. [...]

Liu a toujours affirmé être un homme juste participant au «mouvement pour les droits civiques» en tant que citoyen chinois ayant le sens des responsabilités et de sa mission. Mais ses actes s'accordent-ils à ses paroles? Liu ne court-il pas après la gloire? [...] Liu n'a cessé de dire du mal de son pays pour être payé par l'Occident par des «prix des droits de l'homme» ou «des prix de contribution à la démocratie», etc. Liu ne court-il pas après l'argent? [...]

Ai Mi évoque longuement la censure qui s'abat sur le prix Nobel, puis reprend: «[...] La Chine a 1,3 milliard d'individus. Mais combien connaissent Liu Xiaobo? Un col blanc m'a expliqué: «J'ai appris hier la nouvelle. Elle m'a soulevé. Mais quand j'ai voulu la partager j'ai été frappé par l'indifférence de mon entourage.»

Ce jeune homme n'en a pas moins pensé qu'il fallait parler de ce prix.

Cette histoire est tenue secrète, elle ne peut plus être diffusée. Mais un courant souterrain répand néanmoins la nouvelle partout.

Ce 8 octobre, je crains que l'endroit le plus tranquille de Chine a été la prison de Jinzhou, province du Liaoning, a 500 kilomètres de Pékin. C'est là qu'est incarcéré Liu Xiaobo depuis sa condamnation le 25 décembre 2009 par un tribunal de Pékin pour incitation à la subversion de l'Etat. Le prisonnier qui a reçu le prix Nobel de la paix ne sera pas relâché avant le 21 juin 2010.

Il croupit en prison depuis dix mois. Depuis son arrestation, il n'a revu sa femme que cinq fois - à chaque fois une heure. La sixième fois, c'était le 10 octobre. [...] Quand elle lui a appris la nouvelle de son prix, il a pleuré. Elle savait que ce n'était pas des larmes de joie, mais des larmes à la mémoire des âmes des morts de Tiananmen.»

Chine nouvelle: «Ceux qui connaissent Liu savent qu'il est extrême et arrogant. Il a participé à la création d'une organisation illégale, le Club des écrivains indépendants de Chine, pour former sa clique et étouffer les voix dissidentes. C'est ainsi qu'il s'est fait beaucoup d'ennemis dans les cercles d'«activistes chinois pour la démocratie» et qu'il a été poursuivi aux Etats-Unis pour détournement de fonds. C'est pourquoi beaucoup d'«activistes chinois pour la démocratie» à l'étranger ne sont pas en bons termes avec lui.»

Ai Mi rappelle le rôle de Liu Xiaobo en 1989: «Après 1989, il n'a plus jamais vraiment été libre durant les années qui conduiront à sa dernière condamnation de prison. Son nom est devenu un sujet sensible. Ses amis lui ont suggéré de faire comme Lu Xun [un célèbre écrivain du XXe siècle] et de prendre un nom de plume pour écrire ces articles sur la Chine. Il a refusé. Il a dit qu'il ne changerait jamais de nom. Ni de prénom d'ailleurs. Liu Xiaobo espère simplement qu'un jour le peuple chinois pourra s'exprimer avec force et clarté. Il refuse de quitter la Chine, il refuse de se cacher.

Après l'attribution du Nobel, Liu Xiaobo a expliqué à Liu Xia [son épouse] que ce prix était plus qu'un honneur, qu'il impliquait une plus grande responsabilité. «Liu Xiaobo, dit-elle, a encore un long chemin à parcourir. Chacun doit lutter dur pour réaliser le rêve ardent de la démocratie et de la liberté en Chine!»

Chine nouvelle: «Liu travaille pour ses employeurs. Depuis 2005, il s'est démené sans compter pour les forces occidentales anti-chinoises et a lancé l'idée de la Charte 08 en 2008. En propageant rumeurs et diffamations, cette charte nie la dictature démocratique du peuple, le socialisme et la structure de l'Etat unitaire stipulé dans la Constitution chinoise. La charte incite les gens à se mobiliser pour transformer le système politique et renverser le gouvernement. L'activisme de Liu a franchi la limite de la liberté d'expression pour entrer dans le domaine du crime.

Ai Mi: «[...] Liu Xiaobo s'inquiète du manque de consensus au sein de la population et plus encore du manque de perspective pour réaliser un tel consensus. «Une transformation pacifique nécessite une interaction pacifique entre le parti dirigeant et l'opposition. Mais je ne suis pas très optimiste sur ce point», dit-il.

[...] Ye Fu [un écrivain] et Liu Xiaobo se connaissent depuis plus de dix ans. Quand le porte-parole du Ministère [chinois] des affaires étrangères a dit que l'attribution du Nobel à Liu était un blasphème pour le prix de la paix, Ye Fu a trouvé cela désopilant: «Les dirigeants de cet Etat totalitaire et leur peuple sont en rupture. Nos dépenses pour le maintien interne de l'ordre sont équivalentes à celles pour notre action militaire externe. N'est-ce pas un quasi état de guerre? Liu Xiabo a seulement essayé de remédier à cette situation en demandant une transformation pacifique. Pas comme le 4 juin [1989], mais par une réelle harmonie.»

[...] Le Prix Nobel crée une opportunité. Ye Fu m'a dit: «Réfléchis: sans prix de la paix, qui serait l'interlocuteur [du pouvoir]? [...] Désormais, le Prix Nobel confère ce rôle à Liu Xiaobo. En fait, c'est le Parti communiste qui a offert ce prix. Sans cette condamnation à onze ans de prison, nous n'en serions pas là. Le prestige du Prix Nobel de la paix permet à Liu Xiaobo de devenir cet interlocuteur parmi les dissidents. D'un point de vue historique, je pense que cet épisode aura une profonde influence.»

Chine nouvelle: «La soi-disant Charte 08 est totalement obsolète. L'essentiel a été copié de la «Charte?77» [de Vaclav Havel]. C'est totalement à l'encontre de la loi et de la Constitution chinoise. Elle plaide un déni total du leadership du parti et du pouvoir d'Etat actuel. [...] Son but ultime est de renverser le pouvoir. Mettre en oeuvre cette charte ferait de la Chine un vassal de l'Occident, détruirait les progrès de la société chinoise et le bien-être du peuple chinois. C'est pourquoi cette charte a été unanimement applaudie par l'Occident. En décembre 2008, Liu a été condamné à 11 ans de prison pour crime d'agitation destinée à renverser le gouvernement. Tout comme cet outil de l'Occident, Liu Xiaobo sera abandonné par le peuple chinois.»

Ai Mi: «Dans un dernier article écrit avant son emprisonnement, Liu Xiaobo notait: «Même si je vis chaque jour sous stricte surveillance, je reste optimiste sur l'avenir de la Chine. Je le suis car au contact des policiers je vois combien ce régime inhumain a mauvaise conscience.»

[...] Mo Zhixu, un ami de Liu m'a expliqué ceci: «Durant des années, nous avons pensé: ainsi va le monde, les perdants ont toujours torts. Le Prix Nobel de la paix nous dit qu'en fait il n'en va pas ainsi. Le monde doit avoir une conduite morale, être juste.» Il croit que le Prix Nobel de la paix aura un effet d'encouragement, qu'il fera boule de neige.

[...] Du fond de sa prison, Liu Xiaobo est déjà entré dans l'Histoire aux côtés de Mandela, de Havel et de Mère Teresa.»

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lundi 6 décembre 2010

La remise du Nobel de la paix échauffe Pékin - Philippe Grangereau

Libération, no. 9196 - Monde, lundi, 6 décembre 2010, p. 8

La Chine menace les soutiens à Liu Xiaobo, qui, incarcéré, ne pourra recevoir son prix, vendredi.

Une quarantaine de personnalités de la dissidence chinoise en exil se sont donné rendez-vous vendredi à Oslo pour assister à la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix à l'écrivain chinois Liu Xiaobo. Le lauréat, qui purge onze ans de prison, ne pourra pas y assister. Pas plus que sa famille et ses amis, placés en résidence surveillée par la police chinoise, ou privés de sortie du territoire.

Le Comité Nobel envisage de disposer une chaise vide sur la scène pour marquer l'absence du célèbre dissident, qui fédère, malgré tout, de nombreux soutiens. Ce sera la première fois depuis la répression sanglante du mouvement prodémocratique de Tiananmen, qui fit un millier de morts en juin 1989, que tant d'exilés chinois se trouveront réunis. De l'astrophysicien Fang Lizhi, qui appela aux réformes politiques en 1986, à Chai Ling, la leader étudiante du mouvement de Tiananmen, en passant par Fang Zheng, un étudiant aux jambes écrasées par un char le 4 juin 1989. Au moins quatre personnalités politiques de Hongkong feront également le voyage à Oslo.

En Chine même, six dissidents de Hangzhou ont déposé, la semaine dernière, une demande d'autorisation pour manifester en soutien à Liu Xiaobo. Les officiels, qui les ont reçus, ont jeté leur demande écrite au sol en les mettant en garde : «Si vous refaites une demande de manifestation, vous en subirez les conséquences.»

Le gouvernement chinois a menacé les pays étrangers s'ils envoient des représentants à Oslo. Pékin tente l'impossible pour réduire le nombre de participants. Au moins trois personnes (l'avocat Mo Shaoping, l'économiste de 81 ans Mao Yushi et l'artiste Ai Weiwei) ont été empêchées de prendre l'avion pour l'Europe à l'aéroport de Pékin. Les agents qui les ont interpellés dans la salle de départ les ont informés qu'ils «mettaient en danger la sécurité nationale».

Dans une lettre ouverte publiée hier, l'ex-président tchèque Vaclav Havel et l'archevêque sud-africain Desmond Tutu exigent la libération «sans condition» de Liu Xiaobo. Fustigeant le soutien chinois aux dictatures soudanaise, birmane et nord-coréenne, ils jugent que «le monde doit rejeter avec force le modèle de développement chinois qui découple des réformes économiques et politiques en affirmant sans rougir que tout, y compris la répression intérieure et internationale, est justifiable tant que cela permet la croissance économique».

PHOTO - Protesters demand the release of jailed Nobel Peace laureate Liu Xiaobo in front of the Chinese Consulate in Los Angeles, California, on December 5, 2010, less than a week before the award ceremony in Oslo. Liu, a writer, was jailed in December 2009 for 11 years on subversion charges after co-authoring 'Charter 08', a manifesto that spread quickly on the Internet calling for political reform and greater rights in China.

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Ai Weiwei, artiste, interdit de quitter la Chine

Le Monde - Lundi, 6 décembre 2010, p. 2

L'artiste chinois, Ai Weiwei, 53 ans, a annoncé, vendredi 3 décembre, être empêché de quitter la Chine, par la police. Il devait embarquer, la veille, à destination de Séoul. Cette interdiction intervient dans le cadre de la répression des dissidents, à quelques jours de la remise du prix Nobel de la paix, le 10 décembre à Oslo, à Liu Xiaobo.

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vendredi 3 décembre 2010

PRIX NOBEL - Thorbjørn Jagland : « Les pressions ont été plus fortes »

Le Soir - 1E - MONDE, vendredi, 3 décembre 2010, p. 10

Thorbjørn Jagland est le président du Comité Nobel depuis 2009. Il est aussi secrétaire général du Conseil de l'Europe.

Vous attendiez-vous à de telles réactions de la part de la Chine ?

Ce n'est pas une surprise. Mais nous ne pouvions pas prendre cela en compte dans notre décision. Le Comité est indépendant, il ne travaille que sur la base du testament d'Alfred Nobel. Le prix doit récompenser une personnalité qui a oeuvré pour le rapprochement des peuples, le désarmement ou la résolution pacifique d'un conflit. OEuvrer pour la démocratie, c'est se battre pour la Paix. Cela explique notre choix.

Avez-vous subi des pressions ?

Il y a eu des tentatives visant à influencer le Comité. Mais c'est de bonne guerre. Nombre de pays s'y essaient. D'ailleurs, le lobbying va dans les deux sens : pour ou contre un candidat. Depuis des années, Pékin essaie d'empêcher qu'un défenseur des droits de l'homme soit récompensé. Cette fois, les pressions exercées ont été un peu plus fortes. Lors d'une réunion au siège de l'ONU, le ministre chinois des Affaires étrangères a, pour la première fois, évoqué la question avec son homologue norvégien. La vice-ministre chinoise des Affaires étrangères a demandé à me rencontrer. Elle m'a informé des malentendus, de l'humiliation qui découlerait d'un prix accordé à un dissident chinois. Mais je lui ai rappelé que les valeurs que nous défendons ne sont pas exclusivement occidentales, mais universelles.

Quelles sont les conséquences pour le Prix ?

Ces réactions montrent d'abord à quel point le prix est prestigieux. Les lauréats les plus controversés sont aussi ceux qui ont été les plus déterminants. Albert Lutuli, qui a combattu l'apartheid en Afrique du Sud, Andreï Sakharov, Aung San Suu Kyi... Je pense que ce prix restera comme un des plus importants de l'histoire du Nobel. Il pourrait avoir un impact considérable en Chine, mais aussi sur le débat public dans le monde. Désormais, les leaders politiques auront du mal à ne pas évoquer les droits de l'homme, lorsqu'ils rencontreront des représentants chinois. Et si, en Chine, la pression s'est renforcée sur les défenseurs des droits de l'homme, nous devrions voir des changements sur le long terme, car Pékin veut être considéré comme un partenaire sérieux. Avec ce prix, nous disons qu'il est temps de mettre un terme au pragmatisme.

© 2010 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2010

lundi 29 novembre 2010

Liu Xiaobo représenté par une chaise vide

Le Monde - Mardi, 30 novembre 2010, p. 2

Une chaise vide représentera Liu Xiaobo, 55 ans, lors de la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix le 10 décembre, sauf si l'épouse du dissident chinois est autorisée à se rendre à Oslo, a déclaré, vendredi 26 novembre, Yang Jianli, un opposant exilé aux Etats-Unis. Ce geste sans précédent symbolisera avec force la détention de l'intellectuel chinois, condamné, en décembre 2009, à onze ans de prison pour subversion après avoir réclamé des réformes démocratiques en
Chine.

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mardi 23 novembre 2010

Nobel : Lech Walesa prêt à représenter Liu Xiaobo

Le Figaro, no. 20625 - Le Figaro, mardi, 23 novembre 2010, p. 6

Lech Walesa, chef historique du syndicat polonais Solidarité, a déclaré hier qu'il était prêt, avec d'autres lauréats du prix Nobel de la paix, à représenter symboliquement Liu Xiaobo, emprisonné en Chine, aux cérémonies officielles de la remise de ce prix à Oslo.

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OPINION - Pourquoi la Chine montre les dents - Ian Buruma


Le Temps - Débats, mardi, 23 novembre 2010

Ian Buruma, professeur au Bard College de New York, s'étonne que Pékin ait réagi si violemment à l'égard du Prix Nobel Lui Xiaobo. Selon son hypothèse, le PCC cherche à consolider le nationalisme.

Ce doit être vexant pour le gouvernement chinois de voir que les Prix Nobel successifs sont accordés aux mauvais Chinois.

La première erreur fut Gao Xingjian, un dramaturge, artiste et romancier critique qui a reçu le Prix Nobel de littérature en 2000, alors qu'il vivait en exil à Paris. La dernière erreur fut Liu Xiaobo, critique littéraire et écrivain politique qui a reçu le Prix Nobel de la paix cette année alors qu'il est emprisonné pour «subversion» du régime communiste. Puisque le dalai-lama n'est pas citoyen chinois, je mettrai de côté ce Prix Nobel de la paix, bien qu'il fût peut-être aux yeux des dirigeants chinois le plus énervant de tous.

La réponse du gouvernement chinois au Prix Nobel de Liu fut extraordinaire. Plutôt que d'opposer un complet dédain, ou un silence officiel, il en a fait un colossal ramdam, protestant violemment contre les complots contre la Chine, et mettant sous les verrous des dizaines d'intellectuels chinois, dont la femme de Liu, Liu Xia. Ce qui fait que ce Liu Xiaobo, sans aucun pouvoir et par ailleurs quasi inconnu jusque-là, est devenu non seulement célèbre partout dans le monde mais aussi bien mieux connu en Chine même.

Si l'on associe cela aux intimidations chinoises à l'encontre du Japon, bloquant les exportations des métaux de terre rares, vitaux pour l'industrie japonaise, avec ses prétentions territoriales sur quelques îles inhabitées entre Taïwan et Okinawa, et son refus de réévaluer le yuan, on peut se poser des questions sur les raisons qui amènent la Chine à adopter une politique étrangère si lourde. Cette manière forte est d'autant plus étonnante que la diplomatie chinoise semblait frappée de surdité depuis déjà quelques décennies. Le vieil ennemi japonais a été vaincu à maintes reprises et un gant de velours a fini par convaincre les Sud-Coréens et les Asiatiques du sud d'accepter relativement facilement la puissance grandissante de la Chine.

Mais l'agressivité récemment exprimée dans l'attitude de la Chine fait basculer les opinions en Asie. Comme semble le démontrer l'accueil chaleureux fait à Hillary Clinton lors de sa récente visite éclair à travers l'Asie, y compris au Vietnam communiste, les pays du Sud-Eest asiatique se satisferont encore un temps de la pax americana, par crainte de la Chine. D'autres pays asiatiques pourraient même se rapprocher plus encore du Japon, seule alternative aux Etats-Unis comme contrepoids à l'Empire du Milieu. Et cela ne peut être ce que la Chine désire.

Pourquoi la Chine est-elle si sévère? Une possible explication est que le tout nouveau statut de grande puissance de la Chine lui est monté à la tête. Pour la première fois en presque 200 ans, la Chine peut véritablement faire le poids, et elle fera ce que bon lui semblera, quel que soit l'avis des autres pays. Il y a quelques dizaines d'années, le Japon s'estimait être le numéro un, et ses hommes d'affaires, ses politiciens et ses bureaucrates ne craignaient pas de le faire savoir au reste du monde. Alors on peut dire que la récente attitude de la Chine est une revanche sur un siècle d'humiliation par des puissances dominantes.

Mais il y a peut-être une meilleure explication à la conduite de la Chine. En fait, la raison pourrait bien être inverse: une certaine faiblesse intérieure ressentie par les dirigeants chinois. En fait, la légitimité du monopole du pouvoir du Parti communiste chinois s'est fragilisée, du moins depuis 1989. L'idéologie communiste est une force du passé. Utiliser l'Armée de libération du peuple pour assassiner des civils protestataires à Pékin, mais aussi dans toute la Chine en juin 1989 a certainement fragilisé la légitimité du système unipartite.

Retrouver le soutien de la classe moyenne naissante exigeait de promettre une marche accélérée vers une plus grande prospérité par une croissance économique ultrarapide. Le vide idéologique laissé par la mort de l'orthodoxie marxiste fut comblé par le nationalisme. Et le nationalisme en Chine, exhorté dans les écoles, les médias et par des monuments et musées «patriotiques» ne signifie qu'une chose: seule la main de fer du PCC est capable d'empêcher que les étrangers, surtout les occidentaux et les Japonais, n'humilient plus jamais les Chinois.

C'est pourquoi quiconque, même un intellectuel relativement méconnu comme Liu Xiaobo, qui conteste la légitimité du PCC en demandant des élections multipartites, doit être écrasé. C'est pourquoi le gouvernement n'ose pas réévaluer le yuan trop rapidement, car cela pourrait ralentir la croissance économique, faisant perdre la face au Parti et à sa légitimité. C'est aussi pour cela que malmener le Japon est toujours une bonne option: ce n'est pas que les dirigeants chinois haïssent le Japon, mais ils craignent de paraître faibles aux yeux de leurs concitoyens à qui l'on assène depuis la maternelle que les puissances étrangères ne cherchent qu'à humilier la Chine.

Cela sous-entend que si Liu Xiaobo et les dissidents motivés par les mêmes idées arrivaient à leur fin, et si la démocratie atteignait la Chine, le problème du nationalisme chinois ne disparaîtrait pas pour autant. Car si les populations se sentaient persécutées par le Japon ou les Etats-Unis, ils soutiendraient alors des politiques chauvinistes. On ne peut pas dire que la démocratie a vraiment ébranlé le chauvinisme sud-coréen depuis la disparition de la dictature militaire dans les années 80.

Mais le nationalisme est-il vraiment une constante politique? Il se nourrit souvent d'un sentiment d'impuissance. Lorsque les citoyens se sentent affaiblis par un gouvernement autoritaire, la meilleure chose à faire est de se raccrocher à la prouesse nationale.

Dans une démocratie multipartite, en revanche, les citoyens se sentent concernés par d'autres intérêts, matériels, sociaux ou même culturels et sont donc moins enclins à un chauvinisme agressif. Du moins peut-on l'espérer. L'état de beaucoup de démocraties aujourd'hui n'est peut-être pas la meilleure illustration de la liberté politique. Mais les Chinois devraient avoir le droit de décider par eux-mêmes. Et l'on devrait faire honneur à Liu Xiaobo pour s'en être fait l'écho.

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dimanche 21 novembre 2010

Nobel : la Chine ne veut pas un pékin à Oslo - Philippe Grangereau

Libération, no. 9183 - Monde, samedi, 20 novembre 2010, p. 9

Distinction. Les proches de Liu Xiaobo ne pourront pas assister à la remise du prix, le 10 décembre.

Coûte que coûte, le gouvernement chinois paraît déterminé à empêcher la remise du prix Nobel de la paix à son lauréat, l'écrivain Liu Xiaobo, qui purge onze ans de prison pour «Tentative de subversion».

La cérémonie de gala du prix, décerné le mois dernier au dissident, doit se tenir le 10 décembre à Oslo. Mais la remise solennelle du Nobel sera certainement reportée, car le diplôme, la médaille et le chèque de plus d'un million d'euros qui vont avec ne pourront très probablement pas être attribués, ni à l'intéressé ni à sa famille, a reconnu, jeudi, Geir Lundestad, le secrétaire du comité Nobel norvégien.

Si c'est le cas, ce sera la première fois depuis 1936. Cette année-là, il ne s'était trouvé personne pour recevoir le Nobel de la paix accordé au journaliste pacifiste Carl von Ossietzky, alors détenu dans un camp par l'Allemagne nazie. Ossietzky est mort un an et demi plus tard. Selon le règlement du comité Nobel, la récompense ne peut être remise, en l'absence du lauréat, qu'aux membres de sa famille proche. Or, tous les parents du Nobel chinois ont été placés sous surveillance étroite par la police politique, et se trouvent dans l'impossibilité de quitter la Chine. Qu'il s'agisse des deux frères de Liu Xiaobo, ou de Liu Xia, son épouse. Celle-ci vit en résidence surveillée dans son appartement de Pékin, cerné de caméras de surveillance et de dizaines de policiers qui chassent sans ménagement les intrus.

Mo Shaoping, l'avocat de Liu Xiaobo, a été refoulé à l'aéroport alors qu'il se rendait à une conférence de juristes à Londres. «Je ne peux pas vous parler maintenant, la situation est trop délicate», explique-t-il sur son téléphone, probablement mis sous écoute.

Le gouvernement chinois, qui a qualifié d'«obscénité» Le choix du Nobel, a mis en branle une campagne diplomatique intense pour pousser les diplomates des 58 pays invités à boycotter la cérémonie d'Oslo. Selon le comité Nobel, cinq pays, hormis la Chine, ont abdiqué : l'Irak, le Maroc, Cuba, la Russie et le Kazakhstan. Vendredi, 36 pays avaient confirmé leur intention de s'y rendre, tandis que 16 autres hésitaient encore.

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mardi 16 novembre 2010

Le frère du Nobel de la paix demande sa libération

La Croix, no. 38818 - Mardi, 16 novembre 2010, p. 11

Liu Xiaoxuan, un des frères de Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix 2010, a appelé Pékin à libérer le dissident emprisonné et à mettre en oeuvre les réformes qu'il préconise pour une démocratisation. « J'espère que le gouvernement va le libérer et l'autoriser à aller chercher son prix, mais je ne crois pas qu'il le fera », a-t-il déclaré à l'Agence France-Presse dans son bureau de l'université à Canton.

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samedi 13 novembre 2010

A Hiroshima, le 11e Sommet des Prix Nobel de la paix se tient sans Liu Xiaobo

Le Monde - International, lundi, 15 novembre 2010, p. 8

Il est rare que, sur le même territoire, à 500 kilomètres de distance, la Chine offre deux visages si différents. A Yokohama, où a débuté le 13 novembre le Forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC), auquel participe le président Hu Jintao, c'est la Chine puissante, non sans morgue, qui est présente. A Hiroshima, qui accueille au même moment le 11e Sommet des prix Nobel de la paix, une autre Chine se fait entendre par la voix d'opposants à un système qui opprime ceux qui lui résistent.

Cette Chine-là est représentée par deux figures : le dalaï-lama, chef spirituel en exil de la communauté tibétaine, Prix Nobel de la paix 1989, et Wuer Kaixi, invité à s'exprimer au nom de Liu Xiaobo, lauréat 2010 du même prix, " retenu " pour cause d'emprisonnement. D'origine ouïghour, Wuer Kaixi, qui fut aussi l'un des dirigeants du " printemps de Pékin ", vit à Taïwan. " Je ressens colère et frustration " à l'égard " d'un système violent et irrationnel ", dit-il. " Nous passons pour des "ennemis" de la Chine, or nous demandons un dialogue afin d'entreprendre des réformes. "

" Embarrassantes "

" Liu Xiaobo ne cherche pas à renverser le gouvernement chinois, mais à apporter un peu d'ouverture, souligne, pour sa part, le dalaï-lama. Ce prix est la reconnaissance de la justesse de la cause qu'il défend etun encouragement pour ceux qui luttent avec lui. La réaction violente des dirigeants chinois démontre qu'ils ne sont pas indifférents à cette reconnaissance : cette distinction les place dans une situation inconfortable et les incite à réfléchir. "

Les pressions sur un régime tel que celui de la Chine peuvent avoir un impact à la condition que les démocraties n'oublient pas leurs valeurs, poursuit-il : " Leurs gouvernements doivent cesser de penser uniquement en termes de gains économiques : les valeurs humaines ne doivent pas être sacrifiées au matérialisme. "

" La Chine est plus avancée économiquement que l'Inde, mais celle-ci a des valeurs (Etat de droit, démocratie, liberté d'expression) que la Chine n'a pas, renchérit-il. Le Tibet est un petit pays comparé à la Chine, mais nous avons la force spirituelle. Les armes ont un effet décisif, mais de courte durée : à long terme, la force intérieure et la compassion l'emportent. "

Ce sommet de Hiroshima a été marqué par plusieurs absences : celle des deux lauréats défenseurs des libertés Liu Xiaobo et la Birmane Aung San Suu Kyi, mais aussi du Prix Nobel de la paix 2009 : Barack Obama. " Il devait avoir ses raisons ", dit, laconique, le dalaï-lama.

A Hiroshima, M. Obama aurait été reçu en tant que Prix Nobel de la paix et non en tant que président des Etats-Unis. Mais peut-on distinguer la fonction et l'homme en un lieu aussi symbolique que la première ville martyre du feu atomique ? Ce 11e Sommet était consacré à " L'héritage d'Hiroshima : un monde sans armes nucléaires ", un thème cher au président américain, mais qui aurait dû croiser sur place des personnalités " embarrassantes " tels le dalaï-lama et le dissident chinois.

Philippe Pons

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dimanche 7 novembre 2010

Ai Weiwei : «Cela va inciter les jeunes à réfléchir»


MISE À JOUR (7 novembre 2010) : En Chine, l'un des architectes du Stade olympique de Pékin, le fameux nid d'oiseau, aurait été placé en résidence surveillée. C'est Ai Weiwei lui-même, un artiste d'avant-garde bien connu, qui a fait cette révélation à la télévision allemande. Ce militant des droits de la personne est un ami du Prix Nobel de la Paix Liu Xiabo emprisonné depuis deux ans pour subversion. Tout comme lui, Weiwei est connu pour certaines prises de position contre le gouvernement chinois.

Libération, no. 9147 - Événement, samedi, 9 octobre 2010, p. 4

Ai Weiwei, 53 ans, est peintre et sculpteur. Il vit à Pékin et a participé à la conception du stade en nid d'hirondelle qui a servi pendant les Jeux olympiques de Pékin, en août 2008.

«Je suis soulagé de constater que la communauté internationale se soucie encore des droits de l'homme en Chine. Ce Nobel de la paix est une nouvelle très importante pour tous ces gens qui, dans le pays, se battent chaque jour pour la démocratie, la justice et les libertés. Ce prix est comme une lueur d'espoir à un moment où les choses sont très difficiles pour beaucoup de personnes qui sont emprisonnées ou qui disparaissent sans laisser de traces. C'est un message de soutien très fort qu'envoie la communauté internationale.

«C'est aussi un message adressé au gouvernement chinois, qui monopolise le pouvoir depuis plus de soixante ans, sans accorder aux citoyens les droits les plus fondamentaux comme des élections libres ou la liberté d'expression. La nouvelle est censurée, mais va se diffuser très rapidement sur Internet et Twitter. Cela va inciter les jeunes Chinois à réfléchir sur la signification des valeurs fondamentales et humaines. Et faire comprendre à beaucoup que le développement économique n'est pas suffisant à lui seul, et qu'une société a besoin de plus de profondeur humaine.






«Le gouvernement de Pékin doit réaliser qu'il a fait une énorme erreur en détenant ce prisonnier de conscience. Mais il lui sera difficile de changer d'avis et de le libérer. Liu Xiaobo n'est pas un intellectuel très original. Il n'a fait que demander les droits politiques de base dont jouissent d'innombrables pays depuis fort longtemps. Il s'est cependant sacrifié, sachant pertinemment qu'il allait être privé de liberté. La Chine ne peut plus avoir une économie développée gérée par un système politique sclérosé. L'heure est venu de changer. La société veut avancer et veut changer, en dépit de ce gouvernement de gens qui refusent d'être rationnels.»

Philippe Grangereau

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jeudi 4 novembre 2010

OPINION - Chine : comment libérer le Prix Nobel - Thi Minh-Hoang Ngo

Le Monde - Dialogues, jeudi, 4 novembre 2010, p. 20

Un certain nombre d'entre nous ne voient de salut pour la Chine que dans une démocratie fondée sur les droits de l'homme. Cette démocratie est avant tout une valeur historique qui fonde l'identité nationale et transnationale de l'Occident.

L'attribution du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo, actuellement en prison pour avoir lancé la Charte 08, manifeste pour la mise en oeuvre des principes de la démocratie occidentale en Chine, est une manière d'affirmer cette valeur comme norme incontournable des relations internationales.

Barack Obama demande sans fanfare la libération de Liu Xiaobo, la France se fait aussi discrète. Pour sauver leur propre démocratie, les puissances occidentales ont besoin de l'argent de la Chine, deuxième puissance économique mondiale. Comment, dès lors, faire libérer Liu Xiaobo et tous ceux qui sont emprisonnés pour avoir demandé justice pour leurs droits bafoués par les impératifs de modernisation économique ?

Il y a peu de chances que l'attribution du prix Nobel à Liu Xiaobo suffise à sa libération et à faire avancer la démocratie en Chine, tant que celle-ci est pensée du point de vue de l'histoire de l'Occident alors qu'elle devrait être le fruit d'une véritable rencontre entre l'Occident et la Chine, dans le contexte de la mondialisation qui ne peut prendre, en ce XXIe siècle, des formes impériales. De cette rencontre pourraient naître de nouvelles formes de démocratie.

Il ne faut pas oublier que la Chine appartient à une communauté culturelle et géopolitique englobant l'Asie orientale et l'Asie du Sud-Est, dont l'identité ne tient pas seulement au confucianisme, mais aussi, et surtout, à l'expérience historique commune des révolutions et de la décolonisation, héritée de la guerre froide.

Forte de l'expérience de la révolution communiste chinoise et de son rôle central dans la décolonisation des pays d'Asie du Sud-Est, en particulier du Vietnam, la Chine ne se laissera en aucun cas imposer les droits de l'homme, car cette valeur ne lui est pas seulement étrangère. Dans la culture traditionnelle chinoise, l'individu n'est conçu que comme membre d'une famille ou d'un réseau de relations.

Il y a une autre raison essentielle au refus de la Chine des droits de l'homme. Son identité est celle d'une puissance internationale indépendante qui date de la guerre froide, lorsque la Chine de Mao se concevait et agissait comme le grand centre révolutionnaire et anti-impérialiste de l'Asie.

Ce n'est pas un hasard si un article du Quotidien du Peuple, daté du 29 octobre, affirme l'impossibilité de la démocratie occidentale en Chine, car l'Occident est identifié à l'histoire de l'impérialisme.

Rencontre prometteuse

Par conséquent, il faut d'abord s'atteler par notre comportement, notre ouverture et notre empathie à changer cette perception de l'Occident héritée de l'histoire mondiale des XIXe et XXe siècles. Imposer les droits de l'homme comme valeur n'amènera nulle part tant que cette valeur est perçue comme occidentale. Plutôt que de droits de l'homme, mieux vaut parler de droits dans des cas concrets, car c'est dans des situations particulières que raisonnent les Chinois : droit de telle personne à une terre, à ne pas vivre près d'une usine polluée, etc.

Quant au courageux Liu Xiaobo, peut-être pourrait-il être libéré s'il rédigeait un nouveau texte inventant les formes possibles de la démocratie en Chine en précisant que l'Histoire n'a pas pris fin avec la victoire de l'Occident dans la guerre froide, mais qu'elle continue dans la rencontre prometteuse entre les Occidentaux et les Chinois comme lui et d'autres, y compris du Parti communiste chinois.

Thi Minh-Hoang Ngo

Historienne spécialiste de la Chine contemporaine (Irsea, université de Provence)

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dimanche 31 octobre 2010

VIDÉO - La censure divise les dirigeants - France 24



On présente d'ordinaire Liu Xiaobo comme un dissident et un intellectuel, ce qui est vrai, mais in­complet. Car il est avant tout écrivain et surtout poète. Sa femme, Liu Xia, le rappelait dans un texte envoyé au Pen Club en avril 2009 : "je ne parviens toujours pas à voir Liu Xiaobo comme une figure politique. A mes yeux il est et sera toujours un poète assidu et difficile. C'est par la poésie que nous sommes tombés amoureux l'un de l'autre". Si les éditions Bleu de Chine préparent pour ce printemps la parution d'un recueil de ses essais en français, sa poésie n'a pas encore trouvé de traducteur. Dommage. N'a-t-il pas écrit, de prison, ces quelques lignes à sa femme :

"Avant d'entrer dans la tombe,

N'oublie pas de m'écrire avec tes cendres

N'oublie pas de me laisser ton adresse

dans le monde des morts."

Et c'est comme poète assurément que les événements de juin 1989 l'ont marqué à vie. Liao Yiwu, un ami écrivain, note à juste titre que Liu portait dans son écriture et dans sa vie le poids des morts de Tian'anmen.

Le fait de lui décerner le prix Nobel va-t-il changer les choses en Chine ? On lira dans notre dossier l'éditorial, assez fin, de la presse officielle. On découvrira aussi les analyses de la presse de Hong Kong et les twits qui ont fleuri ces derniers jours sur les mobiles des Chinois. Comme l'écrivait lui-même Liu en 2006, "Internet est un don de Dieu pour la Chine". Malgré la censure des blogs et des sites, malgré le coup de filet qui a suivi l'annonce du comité Nobel, l'information est passée. D'ailleurs le pouvoir à Pékin est traversé, semble-t-il, par des courants et il éprouve peut-être quelque hésitation quant à la conduite à tenir. On dit que Liu pourrait être libéré pour "raisons de santé". Ses avocats laissent entendre qu'il pourrait être rejugé. On a pu lire aussi, depuis six mois, plusieurs interventions de l'énigmatique Premier ministre Wen Jiabao. Loin de se cantonner à défendre la politique monétaire de son pays, cet officiel, ingénieur de formation, n'hésite pas à évoquer la nécessaire réforme politique qui doit venir après la libéralisation économique. Dans le dernier numéro du magazine Time (dont il fait la couverture en Asie), il aborde la question de la liberté d'expression. Et cela la semaine du Nobel ! A croire qu'il y a au sommet de l'appareil d'Etat un combat très feutré entre gauche et droite, entre fermeture et ouverture. Difficile de dire si l'attribution du prix Nobel de la paix jouera un rôle dans cette affaire - et dans quel sens.

samedi 30 octobre 2010

Wuer Kaixi, dissident chinois, représentera le Prix Nobel Liu


Le Monde - Lundi, 1 novembre 2010, p. 2

Ancien leader étudiant de la Place Tiananmen, Wuer Kaixi, 42 ans, représentera le Prix Nobel de la paix 2010, Liu Xiaobo, au sommet annuel des lauréats du prix, du 12 au 14 novembre à Hiroshima (Japon). M. Wuer, âgé de 42 ans, a fait ses études avec M. Liu. Il vit actuellement à Taïwan, le droit de rentrer en Chine lui ayant été refusé.Lire page 7

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Contre-offensive du régime chinois après l'attribution du prix Nobel à Liu Xiaobo

Le Monde - International, lundi, 1 novembre 2010, p. 7

Un peu plus de deux semaines après l'attribution du prix Nobel de la paix au dissident emprisonné Liu Xiaobo, la contre-offensive du régime chinois bat son plein : les militants, les intellectuels et les avocats identifiés comme libéraux ont pour la plupart été placés sous surveil-lance.

Un long portrait à charge de Liu Xiaobo circule dans la presse. Le dissident y est décrit comme un " instrument " de l'Occident ayant vécu dans le luxe grâce aux largesses de la presse étrangère et de bourses américaines. Plusieurs déclarations de l'écrivain sorties de leur contexte sont utilisées pour prouver combien il est antichinois.

Dans un communiqué publié jeudi, Reporters sans frontières a jugé l'article " digne des campagnes maoïstes des années 1960 " et a demandé au président chinois, Hu Jintao, qui sera en visite en France les 4 et 5 novembre, d'" intercéder afin d'obtenir la libération de Liu Xiaobo et de tous ceux qui le soutiennent ". Le 25 octobre, quinze lauréats du prix Nobel de la paix ont appelé les dirigeants du monde à faire sentir au numéro un chinois, lors du sommet du G20 à Séoul, les 11 et 12 novembre, " combien une libération de Liu Xiaobo serait bienvenue ".

" Le droit chemin "

Alors que les débats sur la réforme politique, amenés par les déclarations, ces derniers mois, du premier ministre, Wen Jiabao, en faveur de la liberté d'expression et de la justice, se sont poursuivis dans les médias jugés comme libéraux, personne ne doute qu'une riposte est désormais à l'oeuvre de la part des éléments les plus conservateurs du parti.

Dans un article publié mercredi en " une " et signé d'un pseudonyme qui rappelle en chinois l'expression " retour dans le droit chemin ", le Quotidien du peuple a loué le système politique actuel qui " correspond à nos conditions nationales propres et qui est plein de vigueur ", condamnant à l'échec toute tentative d'imposer en Chine un " système démocratique à l'occidentale ".

Une jeune femme qui avait annoncé le 24 octobre sur Internet qu'elle féliciterait Liu Xiaobo pour sa récompense lors d'une manifestation antijaponaise à Chongqing le 26, a été, selon d'autres internautes, arrêtée dans la nuit de mardi. Relâchée le soir, elle serait toujours bloquée chez elle. Le site Boxun, basé aux Etats-Unis, mentionne des représailles après un article virulent du China Youth Daily contre les réformes à l'université de Pékin, où des étudiants qui auraient fait montre d'une trop grande joie ont été interrogés.

A Pékin, le militant Zhang Hui, qui a créé en 2008 un centre d'études des droits constitutionnels, recense 39 personnalités chinoises assignées à résidence ces dernières semaines - comme l'écrivain Yu Jie, l'internaute Liu Di ou l'avocat Pu Zhiqiang.

La prochaine étape critique est celle de la remise du prix à Oslo le 10 décembre. Selon une lettre attribuée à Liu Xia, l'épouse de Liu Xiaobo, celle-ci aurait invité 143 personnes, pour la plupart des militants et des intellectuels, à se rendre à Oslo le mois prochain. Mais personne n'est en mesure de la joindre pour confirmer.

Brice Pedroletti

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