mardi 30 novembre 2010

DOSSIER - Consommateur chinois, es-tu là ? - Brice Pedroletti


Le Monde - Economie, mardi, 30 novembre 2010, p. MDE1

La confrontation sino-américaine sur les monnaies n'a certes pas été résolue au sommet du G20 de Séoul, les 11 et 12 novembre, mais l'idée que la croissance chinoise devra se rééquilibrer a gagné du terrain. Son modèle économique d'atelier du monde amène en effet la Chine à dépendre excessivement de la demande mondiale, ce que la crise a révélé.

Et une partie de la jeunesse ne se contente plus de bas salaires et d'une vie en dortoir. Alors que plus de 50 % de la population chinoise est encore rurale, et que le revenu moyen dans les campagnes équivaut à moins du tiers du revenu moyen urbain, la question de la hausse du niveau de vie des ruraux et de leur urbanisation est un casse-tête pour les autorités. Enfin, la relance massive, dopée à l'investissement et destinée à amortir les effets immédiats de la crise, génère aujourd'hui de l'inflation et un surendettement caché.

" Engagée dans des changements de nature vraiment prométhéenne, la Chine est confrontée à d'immenses difficultés ", peut-on lire dans une version - provisoire et confidentielle - d'un rapport sur " l'émergence de la Chine " du Conseil d'analyse économique (CAE) auprès du premier ministre, daté du 26 octobre, dont " Le Monde Economie " a eu connaissance. " La principale est celle du "rééquilibrage de la croissance", lit-on : un objectif affirmé depuis plusieurs années déjà, dont on voit les premiers fruits. Mais c'est une entreprise immense, qui exige une transformation des structures de consommation et de production, une modification des mécanismes du marché du travail et de la distribution des revenus, des changements dans les comportements des agents économiques et dans la structure sociale. "

Certes, la Chine a déjà glissé vers un modèle économique à multiples facettes. Elle est moins le " sweatshop " (usine à sueur) du monde qu'une sorte de " zone industrielle high-tech " de la planète, et déjà, dans certains domaines comme les tests cliniques, " le laboratoire de recherche & développement du monde ".

Mais en montant en gamme, la Chine réplique partiellement son modèle initial de croissance orienté vers les exportations, tout en bénéficiant des avantages d'une devise faible. Et c'est dans le pays même que le modèle productiviste chinois fait le plus de dégâts : le méga-plan de relance de 2009 a encore davantage déséquilibré la structure économique en faveur de l'investissement.

Le risque de cette croissance aux stéroïdes est qu'elle se termine par une crise. " En mettant l'accent sur le volet monétaire de son plan de relance, et en s'appuyant sur les acteurs publics, l'Etat chinois a en fait différé son intervention budgétaire de plusieurs années ", estime le rapport du CAE. Car le rythme d'expansion du crédit " déclenchera inévitablement un nouveau cycle de prêts non performants dont l'ampleur est difficile à déterminer en raison de la double opacité des canaux de financement ". Les banques créancières et les collectivités locales ont en effet eu " massivement recours à des opérations hors bilan " pour augmenter leurs prêts et gonfler leurs actifs, contournant l'incapacité juridique faite aux collectivités de s'endetter.

" Approche quantitative "

" En dépit des engagements pris dans le onzième plan quinquennal (2006), la Chine ne s'est toujours pas départie d'une approche essentiellement quantitative du développement économique ", ajoute le texte. L'attitude des autorités, qui plaident pour une croissance " de meilleure qualité ", est jugée " ambiguë ". Le plan de relance a montré l'efficacité du Parti communiste chinois, " qui irrigue non seulement l'administration mais aussi les entreprises, le monde éducatif, etc. Or l'évaluation, à l'intérieur du Parti, des cadres reste essentiellement fondée sur leurs performances en termes de croissance du PIB - produit intérieur brut - , ce qui incite les gouvernements locaux et les entreprises publiques à privilégier l'investissement par rapport à la consommation; les banques, à augmenter leur volume de crédits; et tous, à embellir leurs performances en manipulant les chiffres ".

Le rapport estime aussi que la réforme financière a été " indiscutablement retardée par le plan de relance ", et conclut à " la pérennité du mécanisme de "répression financière" exercée sur les ménages ", qui permet d'abaisser le coût du capital à leur détriment. " Dès lors que la priorité est donnée à la profitabilité des banques, les ménages sont régulièrement désavantagés par des taux d'intérêt réels négatifs. "

De plus, les ménages chinois supportent, comme contribuables, la charge de restructuration des mauvaises créances. " Le plan de relance chinois s'inscrit pleinement dans ce schéma, qui ralentit la progression du revenu par habitant, et donc le rééquilibrage de la croissance au profit de la consommation domestique. "

Enfin, la thèse défendue par l'économiste américain Barry Eichengreen dans son ouvrage Globalizing Capital (2008), selon laquelle l'évolution des régimes de change et du système monétaire international est étroitement liée au développement de la démocratie et des forces sociales, semble trouver une " extension nouvelle " en Chine, selon le rapport : " Le maintien forcé d'un coût faible du capital (taux d'intérêt, taux de change) se fait au détriment d'une population qui n'a aucune influence institutionnalisée sur la conduite des affaires de son pays. Cela conduit à penser que le rééquilibrage de l'économie de la Chine ne peut se concevoir qu'en parallèle à une évolution de son système politique. "

Brice Pedroletti (Pékin, correspondant) et Adrien de Tricornot


1 - Dans quels secteurs la Chine est-elle déjà devenue le " marché du monde " ?

Elle l'est d'abord pour les équipements, comme l'attestent les contrats que les Etats occidentaux s'efforcent de signer à chaque visite en Chine, dans le transport, les écotechnologies ou l'énergie. Il s'agit de fournir l'atelier du monde en machines et en technologies, mais pas seulement : la consommation des ménages enregistre une croissance de 8 % ou 9 % par an, l'une des plus élevées d'Asie, et des bonds spectaculaires pour certains secteurs comme l'automobile. Les grands groupes de luxe ont fait de la Chine une priorité. Toutes les enseignes occidentales s'y pressent : les Galeries Lafayette ouvriront à Pékin en 2013 leur deuxième plus grand magasin après celui du boulevard Haussmann à Paris.

2 - Quel est l'état d'esprit des consommateurs ?

" La Chine bénéficie du meilleur niveau de confiance des consommateurs au monde, un taux comparable à celui d'avant la crise ", indique une étude récente du Boston Consulting Group (BCG) réalisée auprès de 7 000 consommateurs chinois dans 28 villes. " Au printemps, 22 % des consommateurs chinois interrogés par le BCG prévoyaient d'augmenter leurs dépenses discrétionnaires, contre seulement 9 % en Europe et 13 % aux Etats-Unis. La croissance continue de la Chine s'accompagne d'un essor des classes moyennes et aisées chinoises et de leur pouvoir d'achat, avec près de 250 millions de consommateurs supplémentaires d'ici dix ans ", dit l'étude, qui estime que 800 villes chinoises, en 2020, " disposeront d'un revenu disponible par habitant supérieur à celui de Shanghaï aujourd'hui ".

3 - Quelle est l'importance de la recherche & développement (R & D) en Chine ?

Les investissements en R & D, qui ont représenté 1,52 % du produit intérieur brut (PIB) en 2008, devront atteindre 2,2 % par an d'ici à 2015. Le thème de l'" upgrade ", la montée en gamme, est au coeur des efforts de reconversion des villes chinoises côtières, comme Shenzhen. Concomitamment, le mouvement de migration des industries à plus faible valeur ajoutée vers les villes de l'intérieur du pays y a impulsé une nouvelle croissance. La création ex nihilo d'un réseau de trains à grande vitesse crée des gains de productivité.


Contradictions

Malgré le boom de la croissance, la part des salaires dans le produit intérieur brut (PIB) ne s'est pas redressée jusqu'en 2010 en Chine. Conjuguée à un fort taux d'épargne des ménages, cette tendance a pesé sur la consommation, dont la part dans le PIB est tombée autour de 35 %, contre environ 60 % dans les pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Les ménages sont confrontés en outre à la flambée des prix de l'immobilier, alimentée par la politique de relance du crédit.

D'autre part, les prix à la consommation ont crû de 4,4 % en rythme annuel, en octobre, sous l'effet de la hausse des prix alimentaires, qui représentent 32,4 % du panier de la ménagère. Cette remontée de l'inflation n'est " pas inquiétante " pour Laurent Berrebi, directeur des études économiques de Groupama AM, car " la hausse des prix agroalimentaires, principale cause de l'inflation, est favorable à la redistribution de la richesse des ménages urbains vers les ménages ruraux ". Pour encourager les ménages à moins épargner, les autorités ont accéléré le déploiement d'un système de couverture des besoins en soins de santé.

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REPORTAGE - A Shenzen, " l'atelier du monde " se rêve en Silicon Valley - Harold Thibault


Le Monde - Economie, mardi, 30 novembre 2010, p. MDE5

Elle est réputée pour ses migrants payés au salaire minimum et ses exportations à bas coût. Mais, après trente années en première ligne du " miracle chinois ", Shenzhen rêve d'autre chose. La ville de la province du Guangdong, désignée en 1980 première " zone économique spéciale " par Deng Xiaoping, se verrait plutôt en centre de recherche et développement, abandonnant aux autres les tâches manuelles.

Déjà, certains grands noms chinois de la haute technologie ont franchi le pas. Lenovo, qui a racheté il y a cinq ans la branche ordinateurs portables d'IBM, a installé un laboratoire de recherche au coeur d'un parc réservé aux sociétés de haute technologie, à l'ouest de la ville. " C'est un peu notre Silicon Valley, mais il nous manque encore Stanford ", s'amuse Guo Wanda, vice-président de l'Institut de développement de Chine, un think tank public de Shenzhen. Les meilleures universités sont à Pékin ou à Shanghaï, et il n'est pas simple d'attirer les élites à la fin de leurs études. Pourtant, le constructeur automobile BYD, qui parie sur les véhicules électriques, a établi son siège dans cette ville de plus de 13 millions d'habitants, comme Huawei et ZTE, les deux géants des équipements en télécommunications. Les entreprises étrangères ne suivent pas encore.

" Le low-cost est en recul, se félicite Yang Lixun, professeur à l'Académie des sciences sociales de Shenzhen et membre d'une assemblée politique locale. Nous avons déjà la haute technologie et la finance. " La ville accueille en effet la deuxième place boursière créée en Chine continentale, où a été lancé, à l'automne 2009, l'indice ChiNext, un Nasdaq local consacré aux entreprises de secteurs de pointe.

Mais, reconnaît le professeur Yang, " passer de la production à bas coût aux hautes technologies est un processus lent et douloureux ". Car la recette de son succès se retourne aujourd'hui contre la ville. Si Shenzhen a pu se vanter de taux de croissance annuels de 25 %, elle le doit d'abord aux investisseurs étrangers et à Hongkong. Les hommes d'affaires de l'ancienne colonie britannique voisine lui ont apporté le capital dont elle a eu besoin pendant trente ans. En échange, elle leur offrait un cadre juridique favorable et, surtout, une main-d'oeuvre corvéable à merci, venue de tout le pays dans l'espoir de gagner mieux sa vie.

Grèves

Cet équilibre est remis en question. Une succession de grèves, chez Honda en mai, chez Brothers (imprimantes) en septembre, et Sanyo (électronique) à la mi-novembre, et la série de suicides dans les dortoirs du sous-traitant électronique Foxconn, conduisent la Chine à se demander si le " modèle Shenzhen " en est vraiment un.

Il a fallu augmenter les salaires minimaux dans le pays. A Shenzhen, il est désormais de 1 100 yuans (125 euros) par mois. Le risque est de voir les usines se tourner vers des régions moins coûteuses, l'économie ralentir et le chômage augmenter, au détriment de la paix sociale chère à Pékin.

C'est pourtant l'occasion d'un nouveau départ, préfère souligner Zhong Jian, directeur du centre de recherche sur les zones économiques spéciales de l'université de Shenzhen. " Augmenter les salaires fait fuir l'industrie manufacturière au profit des services. A terme, ce sera bénéfique, analyse M. Zhong. Shenzhen a accueilli dix millions de migrants, elle devrait se contenter à l'avenir de deux ou trois millions de diplômés. "

Selon Guo Wanda, les autorités regardent avec envie Singapour et Hongkong, tout en espérant que les fameuses " usines à sueur " ne disparaissent pas du jour au lendemain, sous peine de crise sociale. " Selon un proverbe chinois, résume M. Guo, il faut savoir laisser sortir l'oiseau de sa cage pour que puisse y entrer un autre. "

Harold Thibault

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Michel Aglietta : "La transformation du modèle économique chinois est en marche"

Le Monde - Economie, mardi, 30 novembre 2010, p. MDE5

" Si le gigantesque plan de relance mis en place en 2009 a permis à la Chine de surmonter la crise, il a aussi accéléré la remise en cause de son modèle de croissance ", affirmait l'économiste Michel Aglietta le 22 septembre, lors d'un colloque sur " L'économie mondiale en 2011 ", organisé à Paris par le Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii).

Pour M. Aglietta en effet, " la transformation du régime de croissance chinois est en marche ". Mais cette transformation ne résultera ni des pressions exercées par l'Occident pour " rééquilibrer " l'économie mondiale ni de la volonté du gouvernement de Pékin d'aboutir à un modèle de croissance plus " harmonieux "; elle sera la conséquence des évolutions structurelles déjà en cours en Chine.

L'énorme surplus de la balance des paiements chinoise camoufle le fait que, au-delà d'un rythme de croissance des exportations " somme toute normale " pour un pays émergent, " ce sont aussi les importations chinoises qui sont en baisse, parce que les entreprises chinoises sont en train de conquérir leur propre marché ". La querelle sur les taux de change nominaux oublie le fait que, " de juillet 2005 à juin 2010, l'appréciation effective réelle du yuan a été de 20 % et, de janvier 2003 à juin 2009, la dépréciation effective réelle du dollar a été de 22 % ". Pourtant, le déficit de la balance courante des Etats-Unis est passé de 3 % à 6 % du produit intérieur brut (PIB).

" Hausse des salaires "

Le rééquilibrage de la balance mondiale des paiements proviendra donc plutôt de changements structurels, comme " la hausse des salaires en Chine, et de l'augmentation de l'épargne des ménages aux Etats-Unis ". La croissance chinoise, très lourde en capital fixe, a en effet eu jusqu'ici pour conséquence des " transferts massifs de revenus au détriment des ménages "; la part de la consommation dans le revenu national est passée de 62 % en 1993 à 49,1 % en 2007. Mais ce phénomène devrait s'inverser pour plusieurs raisons.

La première est démographique : " Depuis 2008, la population des 15-24 ans décroît. La population des moins de 25 ans va baisser d'un tiers dans les douze prochaines années. Dès 2015, il y aura une baisse de la population active et une hausse du taux de dépendance - entre actifs et inactifs - . Ce phénomène se traduira par une tendance à la hausse des salaires, qui contraindra les entreprises et le gouvernement à rechercher un maintien de la compétitivité de l'économie chinoise par une hausse des qualifications. "

Les récents conflits du travail, et les hausses de salaire qui ont suivi, pourraient déboucher sur ce que Michel Aglietta nomme un " syndicalisme à l'américaine ", où les conditions de rémunération et de prévoyance sociale seraient réglées par le rapport de force à l'échelle de chaque entreprise.

Autre mutation en cours, le commerce extérieur chinois se " réoriente vers l'Asie du Sud-Est et les pays émergents, principalement en raison de l'insuffisance de la demande des pays occidentaux, qui va perdurer pendant la prochaine décennie. La reprise récente du commerce mondiale est tirée par les échanges entre pays émergents ", note-t-il.

Cette réorientation entraînera un changement du régime des changes, dans la mesure où le yuan devrait devenir la monnaie de référence de ce commerce intra-asiatique. " La création récente, à Hongkong, d'un marché des titres en yuans séparé des marchés d'actifs du continent, va permettre la convertibilité du yuan pour les non-résidents. Mais le contrôle des changes pour les résidents persistera : on aura ainsi un double marché des changes, comme il y a eu jusqu'en 1987 un marché de l'euro-franc séparé du marché monétaire de Paris. Cela devrait canaliser les tensions actuelles sur le change vers ce marché parallèle. "

Le régime contrôlé sera " probablement basé sur un panier de devises asiatiques, le cours du yuan évoluant dans une bande glissante non limitée et fixée au jour le jour, ce qui permettra à Pékin de décourager la spéculation ". La stabilité sera aussi renforcée par la coopération, déjà importante, entre les banques centrales des pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean), du Japon, de la Corée du Sud et de la Chine (Asean +3).

Antoine Reverchon

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La confrontation entre les deux Corées s'est déplacée en mer Jaune - Philippe Pons

Le Monde - International, mardi, 30 novembre 2010, p. 6

Les manoeuvres navales américano-sud-coréennes, qui ont commencé, dimanche 28 novembre, en mer Jaune, ont fait monter d'un cran la tension dans la région.

Bien que prévues avant le bombardement nord-coréen de l'île de Yongpyong (quatre morts et une quinzaine de blessés), le 23 novembre, elles constituent une démonstration de force de la Corée du Sud et des Etats-Unis en réponse à cette attaque.

Le porte-avions américain George-Washington avec 70 chasseurs à bord et accompagné de navires d'escorte y participe. En fin de journée, lundi, elles n'avaient donné lieu à aucun incident. Pour l'instant, elles se déroulent à 160 kilomètres au sud de la ligne de démarcation entre les deux Corées.

A la mise en garde de la Corée du Nord, qui a dénoncé ces exercices comme une " nouvelle provocation militaire intolérable " plaçant la péninsule " au bord de la guerre ", s'ajoute l'échauffement des esprits du Sud, encore attisé par les médias progouvernementaux et l'engagement solennel du chef d'état-major de la marine sud-coréenne, l'amiral Yoo Nak-joon, lors des funérailles des deux soldats tués dans cette attaque, " à venger les morts ". Pour sa part, le président sud-coréen Lee Myung-bak a promis que Pyongyang allait " payer le prix " de ses " crimes inhumains ".

Ces manoeuvres suscitent l'irritation de la Chine, qui estime que l'important pour l'instant est d'" éviter de nouveaux incidents " et a mis en garde contre " toute action militaire unilatérale ". Pékin a appelé, dimanche, à une consultation d'urgence des six pays directement concernés (deux Corées, Chine, Etats-Unis, Japon et Russie). Proposition accueillie mollement par Séoul et par Washington.

Il y a quelques mois, Pékin avait demandé aux Etats-Unis de ne pas procéder à des exercices militaires en mer Jaune, un avertissement de Washington à Pyongyang à la suite cette fois du naufrage, en mars, de la corvette sud-coréenne Cheonan torpillée, selon les conclusions d'une enquête internationale, par un sous-marin du Nord.

Les forces américaines avaient donc concentré leurs manoeuvres de l'autre côté de la péninsule. La Chine a rappelé dimanche que les navires de guerre étrangers devaient obtenir sa permission pour entrer dans sa zone économique exclusive (370 kilomètres de ses côtes).

La zone qui présente le plus de risques d'incidents est située à l'ouest de l'estuaire du fleuve Han, dans les eaux qui baignent le chapelet de cinq îles sud-coréennes - dont fait partie Yongpyong - situé à une dizaine de kilomètres des côtes nord-coréennes. La République populaire démocratique de Corée (du Nord, RPDC) ne reconnaît pas la ligne de démarcation maritime qui prolonge celle terrestre séparant les deux pays à hauteur du 38e parallèle.

" L'accord d'armistice de 1953 n'a pas statué sur les limites des eaux territoriales et, en raison de la situation politique, les deux Corées n'ont jamais pu négocier ce point au moment de la ratification du nouveau droit de la mer en 1994. Aussi la "ligne de démarcation Nord" n'est-elle qu'une ligne de sécurité établie de facto par le Sud, au départ pour empêcher ses bateaux de pêche de s'aventurer au nord ", commente Valérie Gelézeau, maître de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales et directrice du Centre de recherches sur la Corée.

" Pour sa part, explique-t-elle, la Corée du Nord a déclaré unilatéralement en 1977 une "zone maritime militaire" de 70 kilomètres depuis ses côtes, qui englobe par conséquent les cinq îles sud-coréennes de l'archipel d'Ongjin. Ces territoires maritimes indéterminés au regard du droit international sont symptomatiques de la nature paradoxale de la frontière intercoréenne, qui n'est techniquement pas une frontière au sens premier du terme de limite d'un Etat fixé par le droit international. "

L'armistice de 1953 n'ayant jamais été suivi d'un traité de paix, les deux Corées sont techniquement toujours en état de guerre : " En période de tension, les affrontements ont lieu logiquement en cet endroit et il est probable que d'autres auront lieu si la logique d'escalade actuelle se poursuit ", estime Valérie Gelézeau.

Philippe Pons

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EXPLICATION - En Corée du Sud, l'opinion redécouvre la menace du Nord - Dorian Malovic

La Croix, no. 38829 - Explication, lundi, 29 novembre 2010, p. 5

Les États-Unis et la Corée du Sud ont engagé hier des manoeuvres aéronavales en mer Jaune, près de la frontière nord-coréenne, avec la présence du porte-avions nucléaire USS Washington. La Chine a réclamé hier une réunion d'urgence des pays concernés.

Pourquoi des manoeuvres américano-coréennes ?

Les manoeuvres impliquant la marine américaine et la marine sud-coréenne, qui ont commencé hier, étaient prévues bien avant les bombardements nord-coréens sur l'île sud-coréenne de Yeonpyeong, qui ont fait quatre victimes (deux soldats et deux civils) mardi dernier. Mais leur maintien dans cette période de forte tension et dans cette région ultra-militarisée inquiète.

La Corée du Nord affirme que ces manoeuvres de grande envergure amènent la péninsule coréenne « au bord de la guerre » et que « ces exercices militaires des impérialistes américains et de leur marionnette belliciste sud-coréenne » sont dirigés contre elle.

Son alliée historique, la Chine, s'inquiète elle aussi de ces manoeuvres à quelques kilomètres de ses frontières. « Nous sommes opposés à toute action militaire non autorisée à l'intérieur de la zone économique exclusive de la Chine », a déclaré Pékin.

La Corée du Sud durcit-elle le ton ?

Pour Séoul, les exercices navals illustrent un soutien « indéfectible » des États-Unis et permettent au président Lee Myun-bak de rassurer son opinion publique. Celle-ci paraît très en colère et critique la faible réaction militaire de son gouvernement après l'attaque du Nord. Après la démission du ministre de la défense la semaine dernière, son successeur, nommé vendredi pour « répondre rapidement et fermement à la situation de crise », a préconisé de répliquer « au centuple » en cas de nouvelle agression armée de Pyongyang.

Sur l'île de Yeonpyeong, la plupart des 1 300 habitants se sont réfugiés sur le continent et les derniers qui le désirent devaient être évacués hier. Mais ceux qui préfèrent rester en ont finalement obtenu le droit. Les 400 journalistes présents sur place ont été priés de quitter l'île pour leur sécurité.

Une guerre peut elle éclater ?

Une guerre « n'est pas impossible », déclare à La Croix Howard Young, directeur de la Radio for North Korea à Séoul. « La Corée du Nord peut encore provoquer le Sud sous le prétexte de ces manoeuvres navales, même si je pense que Pyongyang ne veut pas d'une guerre totale. Toutefois, dans le contexte actuel, on peut redouter un dérapage », explique-t-il.

Les images des bombardements nord-coréens diffusés par les télévisions sud-coréennes ont traumatisé la population, en majorité née après la guerre de Corée (1950-1953), et qui a pris conscience de la réalité du danger. « Les gens sont plus effrayés aujourd'hui, car la menace nord-coréenne s'est matérialisée dans leur esprit », ajoute Howard Young.

« Nous sommes au bord de la guerre, déclare quant à lui Rudiger Frank, président du département Asie à l'université de Vienne, spécialiste de la Corée du Nord. Les risques n'ont jamais été aussi élevés, la situation est très inquiétante. La pression de l'opinion publique sud-coréenne poussera Séoul à réagir à la prochaine provocation. Quant aux Nord-Coréens, leur position est claire, ils riposteront. Ces manoeuvres militaires auraient dû être annulées. »

Tous les pays concernés devront faire preuve d'un grand sang-froid afin d'éviter la moindre étincelle fatale. Hier, Pékin proposait que se retrouvent, début décembre, les six pays participant aux négociations sur le programme nucléaire nord-coréen (deux Corées, États-Unis, Japon, Russie et Chine), en soulignant la « profonde inquiétude » de la communauté internationale.

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Les algues, symboles de l'inflation galopante en Chine - Wei Gu

Le Monde - Economie, mardi, 30 novembre 2010, p. 14

S'il fallait encore démontrer que l'économie chinoise est en plein dérapage, l'emballement du marché des algues en est indiscutablement la preuve. Après la folie déjà observée sur les prix de l'ail et du haricot vert, l'inflation sur les produits alimentaires se poursuit, avec une hausse de 20 % du prix des algues au cours de l'année écoulée.

Séchées, les algues constituent un ingrédient de base pour la soupe dans le nord de l'Asie, tandis que, rôties, elles connaissent une popularité croissante qui va de pair avec celle des sushis. Des facteurs non financiers comme les typhons et une température trop douce ont frappé de plein fouet la production et fortement limité l'offre d'algues cette année. Mais ces facteurs n'expliquent pas à eux seuls l'essor des prix.

Le développement économique général de la Chine nuit à celui de son algoculture. Dans de nombreuses zones côtières, là où elle se pratique, les surfaces sont réaménagées pour construire des ports, des logements ou des centrales nucléaires. L'inflation immobilière fait que les lieux de commercialisation des algues que sont les marchés et les supermarchés de rue doivent payer des loyers de plus en plus élevés.

Par ailleurs, la progression rapide des salaires a alourdi les coûts de production pour toutes les cultures qui requièrent beaucoup de main-d'oeuvre. Cette année, le salaire minimum a augmenté de 15 % dans les grandes villes. Comme l'exode rural se poursuit, les paysans qui restent gagnent du poids dans les négociations. C'est ainsi que, selon le courtier CICC, le coût du ramassage des tomates a bondi de 25 % en août et en septembre, entraînant une hausse spectaculaire de 50 % du prix du légume pendant cette période.

La spéculation a aussi joué son rôle, du moins si l'on en croit le gouvernement. Les algues séchées se conservant très longtemps, il est facile de les stocker et d'attendre que leur valeur monte. La Commission pour le développement national et la réforme l'a bien dit le 24 novembre : c'est ce genre de tactique agressive qui a contribué à la hausse des prix alimentaires sur le marché national.

On pourrait penser qu'il s'agit là d'un phénomène d'inflation sur les produits alimentaires spécifiques à la Chine. Mais la hausse des prix dans le pays est en train de s'exporter à toute l'économie mondiale. Sur le marché des matières premières de Zhengzhou, le prix du coton chinois a augmenté de 18 % en octobre, ce qui a provoqué le même mois une hausse de 25 % du contrat de référence à New York.

Il a été décidé dès novembre de durcir la réglementation sur les réserves obligatoires des banques et d'instaurer un dispositif de contrôle sur les prix alimentaires. Aussi, lorsqu'on voit que l'ascension fulgurante des prix concerne jusqu'aux algues, on se dit qu'il est grand temps que le gouvernement se mobilise plus franchement pour s'attaquer à la surchauffe de l'économie chinoise.

Wei Gu

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Bernard Fornas : " Cartier peut potentiellement être présent dans 40 villes en Chine "

Le Monde - Economie, mardi, 30 novembre 2010, p. 13

Filiale de Richemont, le numéro deux mondial du luxe, Cartier, présent dans 50 pays, ouvre son 300e point de vente et son 9e à Hongkong. Bernard Fornas, son PDG depuis 2002, détaille la stratégie du groupe, notamment en Chine, un marché en pleine expansion.

Richemont a publié d'excellents résultats au premier semestre 2010 (+ 33 % pour le chiffre d'affaires, à 3,3 milliards d'euros, et + 87 % de bénéfices nets, à 644 millions d'euros). Pour les analystes, Cartier représente les trois quarts des profits et 65 % du chiffre d'affaires de sa maison mère. Qu'en est-il ?

Richemont ne détaille pas les résultats par marques. Tout ce que je peux dire c'est que Cartier est à Richemont ce que Louis Vuitton est à LVMH. C'est-à-dire le vaisseau amiral du groupe.

Comment avez-vous investi en Chine ?

Cartier y a été l'un des pionniers, en 1992, mais nous avons dû fermer six ans plus tard. Le pays n'était pas mûr du tout. Nous avons rouvert en 2000 et 2001, à Pékin et Shanghaï. Aujourd'hui, notre réseau compte trente-sept magasins. Nous avons réalisé ce chemin au galop, pour devenir le premier joaillier en Chine, présent dans vingt-deux villes.

Lors de mon dernier voyage, je suis allé dans dix-neuf villes en huit jours, depuis Harbin en Mandchourie, Hohhot - Mongolie-Intérieure - , à Hangzhou, où l'on trouve la plus grande concentration mondiale de voitures de luxe. Il y a potentiellement quarante villes où l'on peut être présent en Chine. De plus, ce que Cartier a semé sur le territoire chinois, il le récolte avec les 75 millions de touristes Chinois qui voyagent dans le monde entier.

Contrairement à Louis Vuitton, vous n'êtes pas installé à Oulan-Bator, en Mongolie. Pourquoi ?

Avec Vuitton, nous sommes très complémentaires. C'est une marque " trafic " - qui vise un public plus large - alors que Cartier est plus élitiste. En raison du développement pionnier de ces deux marques, nous sommes, en général, présents dans le monde aux mêmes endroits. A quelques exceptions près. Comme à Oulan-Bator, où nous considérons qu'il n'y a pas assez d'argent pour nous. A Almaty, au Kazakhstan, ou à Bakou (Azerbaïdjan), c'est l'inverse, il y a peu de " trafic " mais beaucoup d'argent. Vuitton n'y est pas, nous y sommes. En réalité, nous n'avons pas les mêmes clients. Le prix d'achat moyen de Vuitton est compris entre 500 et 700 euros, le nôtre est bien plus élevé : il faut compter entre 3 000 et 4 000 euros pour une montre.

Pourquoi êtes-vous si peu -présents au Brésil ou en Inde ?

Ce sont des pays riches, avec des développements économiques rapides mais l'existence de taxes douanières élevées nous ferme quelque peu ces deux pays. En Inde, Cartier bénéficie d'une image incroyable mais une montre y coûte 50 % de plus qu'à Dubaï. Un Indien l'achète donc quand il voyage. Au Brésil, c'est la même situation. Quand le niveau des taxes baissera à moins de 15 %, nous irons massivement.

Que représentent les ventes en ligne ?

Rien du tout. Elles ont démarré au Japon et aux Etats-Unis, mais les clients ont envie de toucher et d'essayer dans nos magasins.

Les ateliers ont-ils repris leurs cadences d'avant la crise ?

Pendant la crise, les achats se sont poursuivis chez les marques les plus reconnues. Une fois la crise terminée, elles sont sorties encore plus fortes. Je crois dur comme fer à ce dicton anglais : Don't spoil a good crisis (" ne gâchez pas une bonne crise ") ! Le luxe en connaît une presque tous les dix ans : 1981, 1992, 2001, 2010... On nous a proposé de vendre dans des hôtels. J'ai refusé pour ne pas diluer l'image du groupe. J'ai préservé le savoir-faire, poursuivi les commandes des ateliers sous-traitants, refusé de licencier. Une crise force à être réactif, flexible - réduire les cadences très vite, pour adapter le stock et préserver ses liquidités... Nous avons travaillé pour obtenir un délai de fabrication le plus court possible et mettre en place un réassort hebdomadaire dans toutes nos boutiques. Simplement parce que si le produit n'est pas là, dans 50 % des cas, la vente ne se fait pas.

Allez-vous délocaliser la production ?

A 99,9 %, notre fabrication est faite en France pour la joaillerie et en Suisse pour l'horlogerie. Il n'y a pas de raison que cela change. Nous avons une avance sur la qualité, la fiabilité, même les prix. Fabriquer un remontoir en Chine n'aurait pas de sens. Dans trente ans, on verra, je n'en sais rien.

Propos recueillis par Nicole Vulser

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ANALYSE - Facebook, miroir magique - Philippe Rivière


Le Monde diplomatique - Décembre 2010, p. 28

Un réseau social insatiable

Il y a quelques jours Facebook m'a demandé de changer de nom. Non pas que je m'étais choisi un pseudonyme ordurier, incitant à la haine raciale ou usurpant celui du tout-puissant Mark Zuckerberg (le patron, fondateur et principal actionnaire de ce site Internet), voire similaire à une marque déposée. Mais je m'étais inventé un patronyme composé de caractères braille. Les ingénieurs du site californien avaient soudain décidé que cela n'était plus typographiquement correct.

A l'inscription, Facebook avait validé mon existence en vérifiant un code secret envoyé sur mon téléphone. Il avait aussi insisté pour que je lui donne le mot de passe de mon courrier électronique, afin de récupérer mon carnet d'adresses et ainsi faciliter le repérage de mes contacts - mes " amis ", dans la terminologie maison.

Policée en permanence par des algorithmes, en vertu de conditions d'utilisation que personne ne lit, la page bleue de Facebook offre un cocon douillet à ses membres, qui peuvent s'y connecter pour discuter sans se voir envahis de messages parasites. Les publicités sont relativement discrètes, et l'on peut à loisir regarder les photos de ses amis, s'amuser ou s'indigner des mêmes informations qu'eux, jouer aux mêmes jeux, suivre les événements de leur existence les plus triviaux comme les plus heureux. Les messages échangés couvrent tout le spectre de la pensée humaine, de l'indispensable " je prends ma douche " à la réflexion pointue sur l'art contemporain, en passant par les faire-part de naissance (1).

Sur Facebook, les interactions sont toujours positives : on peut, en cliquant sur le bouton ad hoc, " aimer " quelque chose, pas le détester ; on est averti quand on gagne un nouvel ami, pas quand il nous quitte. Divers contrôles protègent l'utilisateur : ainsi, le voyageur qui se connecte depuis un endroit inhabituel se voit soumis à un interrogatoire (ludique) à base de photos, afin de prouver son identité. Tout cela ne va pas sans arbitraire. Des pages sensibles - comme celle d'un groupe de soutien au soldat Bradley Manning, accusé d'avoir transmis des informations secrètes sur la guerre d'Irak au site WikiLeaks - sont parfois suspendues sans explication, puis rétablies quelques jours plus tard... Pour limiter certains abus, les membres sont invités à dénoncer d'un clic les messages nuisibles, et le site suspend alors le compte des utilisateurs incriminés. Une brèche dans laquelle se sont engouffrés des activistes de toute sorte, organisant par cette méthode la déconnexion de leurs adversaires politiques (2). Facebook cède aussi parfois à la tentation de la censure, et bloque des liens vers des sites de partage de fichiers ou vers des performances artistiques et politiques - comme Seppukoo.com, qui permet aux internautes... d'effacer leurs données de Facebook.

Ce savant mélange de vie privée et de voyeurisme, ce régime doucereux de transgression modérée et de liberté surveillée a constitué la recette gagnante de M. Zuckerberg. Grâce à cela, il a réussi le tour de force de rassembler cinq cents millions d'inscrits, dont 50 % se connectent chaque jour, pour un total de sept cents milliards de minutes chaque mois. Et deux cents millions de personnes consultent le " réseau social " par téléphone mobile. Parti de rien - ou presque, le prestige de l'université Harvard n'étant pas négligeable dans son démarrage fulgurant en février 2004 -, Facebook est désormais, avec seulement mille sept cents employés, le plus gros site Internet de la planète.

Librement fournies par les internautes, les données personnelles attirent les convoitises. Elles permettent aux agents du marketing de s'offrir un ciblage - par sexe, âge, date d'anniversaire, langue, pays, ville, niveau d'éducation, centres d'intérêt, etc. - bien plus précis que les sondages des médias traditionnels. Avec une audience qui approche celle de la télévision. Le 22 novembre, la marque de luxe Louis Vuitton s'adressait ainsi sans intermédiaire à 1 664 789 internautes. Autant de personnes qui, en cliquant sur un bouton " J'aime ", avaient incité leurs amis à en faire autant. Sur la page du maroquinier, les contenus proposés vont des défilés de mode au journal de voyage " au coeur de l'Afrique " du chanteur Bono.

Parmi les pages populaires, celles des marques comme Starbucks, Coca-Cola ou les biscuits Oreo drainent une audience de dix à vingt-cinq millions de personnes. Mais les grandes marques ne sont pas les seules à exploiter ce filon. A leur échelle, l'artisan local, l'auteur modeste et la petite entreprise profitent de ce même système pour se mettre en valeur. Le Monde diplomatique n'y échappe pas : sa page Facebook, ouverte fin 2009 à l'initiative d'une lectrice, rassemble déjà 45 861 membres.

En permettant à chacun de polir sa marque personnelle, Facebook est le miroir magique de notre époque égotiste et publicitaire. L'expérience Facebook procure à l'utilisateur la sensation d'être en permanence en représentation devant cent trente personnes (nombre moyen d'amis) applaudissant chaque geste et chaque bon mot. Plus la projection électronique de notre être reflète la vérité de notre personnalité - ou de notre désir -, plus on se laisse griser par son reflet (3). Ce sentiment conduit chacun à alimenter sa page, de façon parfois compulsive, en publiant ses goûts, son adresse, sa position en temps réel grâce à diverses techniques de géolocalisation, ou la chronique de ses démêlés amoureux.

Mais Facebook ne compte pas s'arrêter là : de site clos, il cherche désormais à s'étendre à l'ensemble de la Toile. Introduit en avril 2010, le bouton " J'aime " est une fonctionnalité d'apparence anodine que chaque webmestre peut intégrer sur son site pour faciliter le buzz ; grâce à cet ingénieux système déjà installé sur un million de sites, l'entreprise se vante de pouvoir pister nominativement les visites sur la Toile de cent cinquante millions de personnes chaque mois, affinant ainsi leur profilage. Pour mieux servir (et cerner) l'internaute, Facebook vient par ailleurs de lancer une messagerie électronique regroupant courriels, SMS et discussion instantanée. En concurrence frontale avec Google, l'autre point de contrôle géant du Net.

Facebook assure que seuls nos amis ont accès à cette masse de textes et d'images qui se déverse continûment dans ses bases de données. Après une enquête du Wall Street Journal révélant que certains des plus gros opérateurs de jeux sur Facebook recelaient les identifiants personnels des joueurs et de leurs amis, la société a décrété en novembre 2010 une " tolérance zéro " pour les courtiers en données, et assure qu'elle " n'a jamais vendu et ne vendra jamais les informations des utilisateurs ".

En 1993, un dessin publié dans le New York Times expliquait que, " sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien ". En 2010, l'anonymat est en passe d'être aboli. " Avec quatorze photos de vous, nous avons la capacité de vous identifier, rappelait le président-directeur général de Google, Eric Schmidt, à la conférence Techonomy, le 4 août 2010. Vous croyez qu'il n'y a pas quatorze photos de vous sur la Toile ? Il y a les photos Facebook. " Un état de fait non seulement irrévocable, mais à ses yeux nécessaire : " Dans un monde de menaces asymétriques, le véritable anonymat est trop dangereux. (...) Il nous faut un service fiable de vérification d'identité - et le meilleur exemple aujourd'hui d'un tel service est Facebook. (...) Les gouvernements finiront par l'exiger. " S'il reste possible de tricher, cela sera à l'avenir plus difficile. Les architectes du monde en ligne et les dirigeants politiques entendent " civiliser " un Internet libre perçu comme une zone de non-droit. S'ils parviennent à le domestiquer, donner son identité réelle sera le prix à payer pour y participer de plein droit. La Toile servait jusqu'ici d'image pour désigner un système décentralisé de réseaux informatiques interconnectés. Nul n'imaginait qu'une araignée frétillante viendrait s'installer en son centre pour épier tous les internautes.


(1) Miyase Christensen, " Facebook is watching you ", Manière de voir, n° 109, " Internet, révolution culturelle ", février-mars 2010.
(2) Cf. Fabrice Epelboin, " http://fr.readwriteweb.com/2010/05/14/a-la-une/guerre-civile-sur-facebook/ ", ReadWriteWeb France, 14 mai 2010.
(3) Plus que The Social Network (David Fincher, 2010) - qui reste un excellent film sur Harvard, l'informatique et le pouvoir -, c'est Catfish, un documentaire de Henry Joost et Ariel Schulman, qui capte l'essence de Facebook (DVD à paraître en janvier 2011).

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ANALYSE - Où vont les syndicats ? - Eric Dupin


Le Monde diplomatique - Décembre 2010, p. 1 20 21

Un climat social tendu en France

Filmée à la raffinerie Total de Donges (Loire-Atlantique), la scène est symbolique : le délégué CGT, M. Christophe Hiou, porte la casquette orange du responsable CFDT du site, M. Dimitri Guiller, lequel a lui-même enfilé le casque rouge de son camarade. Les deux syndicalistes manifestent leur cohésion en ce pénible jour du 29 octobre où l'assemblée générale des travailleurs s'apprête à voter la fin de la grève (1). " On n'a pas plié la réforme des retraites ", reconnaissent-ils avec amertume, mais " tout le monde est fier " d'un mouvement responsable, fortement soutenu par la population. " Il y a des défaites qui ont un goût de victoire ", répète M. Hiou, le visage tendu.

L'opposition à la réforme des retraites, cet automne, aura enfanté une impressionnante série de manifestations réussies. Une mobilisation qui a irrigué le territoire comme jamais. Le 12 octobre, on comptait deux mille cinq cents manifestants à Coutances (Manche), quatre mille six cents à Aubenas (Ardèche), sept mille cinq cents à Dole (Jura) (2). Les cortèges syndicaux se sont gonflés d'un public inhabituel, particulièrement les samedis. " Je n'arrête pas de rencontrer des gens qui me disent que c'est leur première manifestation ", s'amusait un organisateur. On ne saura jamais combien de millions de Français sont, au moins une fois, descendus dans la rue en cet automne 2010, mais c'est sans doute un chiffre record. De quoi " ouvrir les consciences populaires ", selon l'expression de M. Hiou.

Marquée par un soutien de l'opinion qui n'a pas faibli malgré les difficultés d'approvisionnement en carburant, la victoire idéologique s'est cependant doublée d'une défaite politique. Le rapport de forces établi par la grève n'a pas été assez puissant pour faire reculer le pouvoir. " Les chiffres des grévistes n'ont pas été dérisoires, mais le "tous ensemble", c'est la manifestation ", observe M. Pierre Khalfa (3), membre du secrétariat national de Solidaires.

De plus, le modèle d'un secteur public entraînant l'ensemble du mouvement social semble dorénavant épuisé. " La fonction publique en a un peu marre de jouer les locomotives ", sourit Mme Bernadette Groison, secrétaire générale de la Fédération syndicale unitaire (FSU). Et M. Didier Le Reste, responsable de la Fédération des cheminots CGT, a répété que ses camarades ne pouvaient porter à bout de bras un mouvement qui peinerait à prendre dans le secteur privé. D'ailleurs, une " grève par procuration ", limitée au secteur public, " ce ne serait pas sain ", remarque M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT. La plupart des responsables syndicaux reconnaissent que les taux de grévistes dans le secteur public ont déçu. Des grèves reconductibles furent lancées à la SNCF ou à la RATP, mais leur impact a été limité par le service minimum et une participation minoritaire des salariés.

Chez les fonctionnaires, le souvenir des semaines de grève infructueuses contre la réforme Fillon des retraites, en 2003, a pesé (4). En fait, note Mme Groison, " la fonction publique a été mise à mal ", avec des agents qui se sentaient peu soutenus par l'opinion. Pour Mme Anne Feray, responsable du Syndicat national des enseignements de second degré (SNES), le taux de participation limité des enseignants s'explique par des " préoccupations professionnelles très fortes ", et par leurs doutes sur les possibilités de l'emporter.

Difficulté de mobiliser dans le public

Plus largement, Mme Cécile Gondard, secrétaire générale de SUD-PTT, pointe l'impact du changement dans les entreprises publiques, qui " ne sont plus telles qu'on pouvait les imaginer ". A La Poste, les grèves ne furent pas " bloquantes ", les restructurations ayant détruit les " bastions ouvriers " des centres de tri désormais largement automatisés. Dans le secteur privé, si les arrêts de travail ont été nombreux, seuls des secteurs bien délimités se sont engagés dans des grèves durables : les raffineries, où la crainte de fermetures de sites avait déjà provoqué un mouvement en février 2010, les ports, ou encore les cantines scolaires à Marseille. Les routiers multiplièrent eux aussi les actions. Mais le mouvement n'a pas fait tache d'huile dans un secteur où l'engagement dans la grève a été compromis, souligne M. Thibault, par " la réalité de la situation du salariat, sa précarité, ses problèmes de pouvoir d'achat ". M. Alain Olive, secrétaire général de l'Union nationale des syndicats autonomes (UNSA), confirme : " Le privé est confronté à une crise terrible, avec les délocalisations, le chômage, la précarité. " Tout comme Mme Annick Coupé, porte-parole de Solidaires : " Dans l'industrie automobile, il est compliqué de partir en grève alors qu'il y a du chômage partiel. "

La crise n'explique cependant pas tout. Il n'est pas indifférent de rappeler que 40 % environ des salariés du site Total de Donges, l'un des phares de la grève, sont syndiqués, contre 8 % en moyenne en France - le taux le plus bas de tous les pays européens. Cette faible implantation limite l'action des organisations syndicales. Se contenter du " soutien de l'opinion " et d'une mobilisation de la rue risque d'en faire le simple relais d'une colère sociale teintée d'exaspération politique.

" Les syndicats ont fait leur boulot, et ils ont montré leur influence dans la société française ", riposte M. Thibault. Sauront-ils tirer parti de leur meilleure image, notamment auprès des jeunes, pour se renforcer ? La CGT, qui revendique près de sept cent mille adhérents, a enregistré plus de six mille adhésions depuis début septembre sur son seul site Internet, soit une progression de 60 % par rapport à l'année précédente à la même période. " Nous ne sommes pas encore équipés pour bien les traiter ", confesse toutefois Mme Agnès Le Bot, secrétaire confédérale. Le syndicalisme d'adhésion a encore des progrès à faire. " La CFDT gagne de soixante à quatre-vingt mille adhérents tous les ans, mais en perd aussi de quarante à soixante mille ", relève son secrétaire national, M. Laurent Berger.

Les grèves se seraient-elles généralisées si les mots d'ordre syndicaux avaient été plus offensifs ? C'est l'opinion de M. René Valladon, secrétaire national de Force ouvrière (FO) : " Dès le début, nous avions un désaccord de fond sur la conduite du mouvement. Le rituel syndical classique, qui veut que les concessions du pouvoir dépendent de la longueur des cortèges, ne fonctionne plus avec ce président. Il aurait fallu instaurer un rapport de forces brutal. " D'où la proposition d'une grève nationale interprofessionnelle, alors que l'intersyndicale se limitait à appeler à des " journées d'action " où chacun décidait des formes de mobilisation. " On ne pouvait gagner qu'en allant à l'affrontement avec Sarkozy, mais l'intersyndicale n'a pas voulu s'aventurer sur le terrain politique ", analyse Mme Coupé.

M. Marcel Grignard, secrétaire général adjoint de la CFDT, ne nie pas les faiblesses de la stratégie retenue par l'intersyndicale : " Les dés étaient pipés. Le pouvoir avait décidé de ne laisser aucun espace au dialogue social, alors que les syndicats ne voulaient pas mener le combat sur le terrain politique. Avec un cynisme incroyable, ce gouvernement a compté sur le sens de la responsabilité des syndicats ! " La CFDT considérait que, dans un contexte de crise, où le salariat demeure sur la défensive, la grève n'était " pas adaptée ".

Côté CGT, une appréciation pessimiste du rapport de forces ne prédisposait pas davantage à l'engagement d'une bataille frontale. " Il ne suffit pas d'avoir des outils dans quelques secteurs professionnels : les déserts syndicaux pèsent sur les rapports de forces ", constate M. Thibault. " La CGT est extrêmement lucide sur l'état de faiblesse du syndicalisme français ", confirme Jean-Marie Pernot, chercheur à l'Institut de recherches économiques et sociales (IRES). Au point d'avoir parfois donné l'impression d'être en deçà des possibilités ouvertes par la révolte populaire. " Peut-être a-t-on sous-estimé un certain nombre de choses. Les militants sont souvent en décalage avec les salariés ; c'est vrai qu'on a été surpris à chaque fois par les mobilisations ", concède Mme Nadine Prigent, membre du bureau confédéral de la CGT.

L'unité syndicale, qui fit la force de cette mobilisation, interdisait aussi sa radicalisation. " C'était un tour de force de mettre tout le monde ensemble, et il a été extraordinaire de tenir comme cela ", se félicite Mme Groison. L'intersyndicale regroupant la CGT, la CFDT, la CFTC, la CFE-CGC, l'UNSA, la FSU et Solidaires a piloté le mouvement sans tensions excessives. Force ouvrière a participé à la plupart de ses réunions, tout en ne signant pas ses communiqués. Pour sa part, Solidaires s'est parfois abstenu de parapher des mots d'ordre marqués par la rude loi du plus petit dénominateur commun.

La stratégie de l'intersyndicale a résulté d'une cascade de compromis. Les uns se nouaient au sein même de la CGT, certaines fédérations, comme celle de la chimie, pouvant contester la prudence de la direction confédérale. Les autres forgeaient des positions communes à la CGT et à la CFDT. Il restait à ménager les susceptibilités de tous pour accoucher de l'orientation finale. Ce dispositif a sauvegardé l'unité au prix de choix stratégiques parfois incohérents, et le calendrier des journées d'action s'est sans doute accéléré trop tardivement...

Incontestablement, l'alliance entre la CGT et la CFDT s'est renforcée. Ce binôme est le " fédérateur de l'intersyndicale ", dit M. Grignard, quand Mme Prigent évoque leur " travail privilégié ". L'entente entre les deux principales confédérations syndicales revêt une dimension stratégique qui suscite des réactions diverses. Si M. Olive estime que " ce rapprochement est une bonne chose pour le mouvement syndical ", M. Valladon, lui, s'inquiète : " Avec l'intersyndicale, François Chérèque [secrétaire général de la CFDT] et Bernard Thibault se sentent fondés à parler au nom de tout le monde, et les autres confédérations disparaissent. "

Le dirigeant de FO soupçonne M. Thibault d'être " l'homme qui prépare la réunification générale du monde syndical ". L'intersyndicale serait " le prototype de sa centrale unitaire pluraliste ". L'intéressé rappelle certes que son organisation se prononce toujours, dans ses statuts, pour " un seul syndicat " ; mais sa démarche pragmatique est celle du " syndicalisme rassemblé " privilégiant l'unité d'action entre les organisations.

Plutôt que de chercher à fédérer le pôle combatif qu'elle pourrait former avec la FSU et Solidaires, la CGT donne la priorité à son alliance avec la CFDT. " Nous refusons le schéma d'un syndicalisme avec deux pôles, l'un dit "réformiste" et l'autre dit "protestataire", martèle M. Thibault. Il est faux de prétendre qu'il y aurait des organisations adeptes de la mobilisation et d'autres de la négociation : chacune doit articuler ces deux démarches. " A sa manière, M. Chérèque ne dit guère autre chose : " Nous n'acceptons pas une division du travail où les trahisons des uns seraient les avantages des autres, comme on l'a trop souvent vu par le passé. "

Solide alliance CGT-CFDT

Cette convergence stratégique repose sur une volonté commune de parvenir à un équilibre à partir de deux cultures antagonistes. " La CFDT se définit comme un intermédiaire social. Nous, on est clairement du côté des salariés ", lâche M. Thibault. " Il y a deux cultures syndicales en Europe et pas trois ", affirme M. Chérèque, qui oppose l'orientation " réformiste ", privilégiant la négociation et favorable à l'Union européenne, à une ligne contestataire. Sur le dossier des retraites, les projets des deux organisations sont incompatibles. La philosophie de la CGT, toujours hostile au capitalisme, reste opposée à celle de la CFDT, qui s'en accommode.

Chacun est convaincu que la dynamique de l'alliance lui sera profitable. L'unité n'étant pas un jeu à somme nulle, l'efficacité qu'elle entraîne peut profiter aux différents partenaires qui semblent partager une analyse réaliste des rapports de forces. La stratégie de la CFDT n'est plus fondée sur le déclin de la CGT, assure M. Chérèque : " A une époque, on a pu penser que notre avenir passait par une domination intellectuelle sur la CGT et que sa faiblesse faisait notre force. Nous considérons maintenant que nous n'avons rien à perdre à l'évolution de la CGT. " La centrale cédétiste semble même avoir accepté sa position seconde. " Partout où il y a un pluralisme syndical, en Espagne, en Italie ou en Belgique, il y a un équilibre assez stable dans le temps entre les différents courants ", se rassure M. Grignard.

La mutation dans laquelle est engagée la première centrale française n'est pas étrangère à cette nouvelle configuration. En 2010, les ouvriers ne représentent plus que 29,9 % de ses adhérents, contre 50,4 % d'employés (5). " La CGT a beaucoup évolué sociologiquement, souligne M. Thibault. Quelque part, on est représentatifs de la société française. " Pas encore complètement, puisque seuls 8 % des syndiqués CGT appartiennent à une entreprise de moins de cinquante salariés, 15 % ont moins de 35 ans et 35 % sont des femmes.

En outre, 57 % d'entre eux travaillent dans le secteur public. Le recrutement dans le secteur privé, particulièrement dans les petites et moyennes entreprises, apparaît comme une priorité, surtout dans le cadre du rapprochement de la CGT et de la CFDT, centrale dont les deux tiers des adhérents appartiennent au privé. Cette stratégie explique aussi, pour partie, le choix de ne pas s'enfermer dans une alliance avec la FSU et Solidaires, implantées exclusivement ou principalement dans le secteur public. Elle éclaire également la prudence d'une direction confédérale attentive à ne pas se couper de salariés du privé, moins combatifs.

Ces choix ont été débattus au congrès de la CGT à Nantes (7-11 décembre 2009), qui a témoigné du net décalage entre militants du privé et du public, les premiers étant bien plus favorables à la " mutation " de l'organisation. Même si la contestation politique portée par M. Jean-Pierre Delannoy, responsable Nord-Pas-de-Calais de la Fédération de la métallurgie, fut minoritaire, de nombreuses réticences au changement des pratiques et des structures se sont exprimées dans certains bastions. Non sans mal, et toujours pour élargir son implantation, la CGT tente de faire évoluer son organisation, de la réduction du nombre des fédérations à la création de syndicats de site pouvant regrouper les salariés d'entreprises sous-traitantes.

En conclusion de l'enquête qu'il a consacrée à l'organisation, la sociologue Françoise Piotet relève que " les " CGT sont marquées par " une très grande hétérogénéité des pratiques d'action, des modes de fonctionnement, des types d'engagement militant (6) ". " C'est un peu le bazar, opine le secrétaire général. Mais cela fait aussi partie de nos forces. "

Privée de son aile radicale, ralliée pour l'essentiel aux syndicats SUD, la CFDT est devenue plus homogène que la CGT. Le traumatisme de 2003 n'en reste pas moins présent : le soutien de la direction de la CFDT à la réforme Fillon des retraites lui avait fait perdre quatre-vingt mille militants en quatre ans. L'affaire des " recalculés ", ces chômeurs qui ont vu la durée de leur indemnisation raccourcie sur décision de l'Union nationale pour l'emploi dans l'industrie et le commerce (Unedic), dirigée par la CFDT, a constitué le point extrême de la dérive gestionnaire de la confédération. " On a créé une injustice pour sauver le système. On était dans la confusion des rôles, et il a fallu procéder à une forme d'autocritique ", admet M. Chérèque. Le secrétaire général observe que ses militants sont désormais plus à l'aise : " Ils avaient souffert d'une image pas assez combative. C'est le premier mouvement d'ampleur où nous montrons notre combativité, tout en étant clairs sur les réformes que nous proposons. " Il ne conteste pas que son organisation avait glissé loin à droite sous l'ère Notat (7), mais il estime être parvenu aujourd'hui à un " juste milieu ". " Le fait de travailler ensemble fait bouger tout le monde ", constate M. Grignard. L'unité d'action retrouvée n'a sans doute pas fini d'influer sur la CFDT

Fin du syndicalisme de cadres ?

Mais son entente avec la CGT inquiète d'autant plus les autres organisations que la loi du 20 août 2008 sur la représentativité syndicale (lire La représentativité en loi) va rebattre les cartes. " Cela pollue, et va polluer longtemps, les relations entre syndicats ", prévient M. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO. Troisième confédération, FO n'est pas la plus menacée par les nouvelles règles du jeu, mais elle demeure la plus virulente. Cette organisation composite semble engagée dans un combat pour la survie, l'incitant à se distinguer à tout prix. M. Marc Blondel, qui l'a dirigée de 1989 à 2004, avait rêvé de la voir reprendre le créneau d'une CGT atteinte par l'écroulement du communisme et la disparition de ses bases industrielles traditionnelles. D'où une radicalisation du discours qui n'avait plus grand-chose à voir avec la modération contractuelle chère à son prédécesseur, M. André Bergeron.

C'était sans compter avec la capacité de la première centrale française à s'adapter. " L'évolution de la CGT est en train de tuer FO ", analyse M. Chérèque. " Les positions de FO sont marquées par un anticégétisme qui n'a jamais été aussi près de l'esprit de 1947 (8) ", réplique pour sa part M. Thibault. On peut douter de la capacité de FO à séduire les déçus de la mutation cégétiste : son influence semble en recul, à en juger par les résultats des élections prud'homales (lire l'encadré). Elle régresse particulièrement dans le secteur public, alors que des renforts viennent du privé, qui représenterait désormais 54 % de ses adhérents.

Grâce aux nouvelles règles, " des syndicats nous rejoignent ", se félicite M. Mailly. Or ces apports vont encore accroître l'hétérogénéité de la centrale. Sur le terrain, ses organisations sont loin de professer un discours aussi ferme que celui de la confédération. " A la base, les neuf dixièmes des syndicats FO pratiquent la collaboration de classe ", tranche M. Khalfa. " Notre ciment, c'est que chacun est libre ", réplique M. Valladon, qui ne craint pas une dérive corporatiste avec l'arrivée de syndicats autonomes : " La défense des métiers est l'essence même du syndicalisme. "

Autre record européen : la France compte huit centrales syndicales, dont six à vocation générale (CGT, CFDT, FO, CFTC, UNSA, Solidaires) et deux sectorielles (CFE-CGC pour les cadres et FSU pour la fonction publique). " La recomposition syndicale, personne n'en parle, mais tout le monde y pense ", sourit M. Gérard Aschieri, ancien secrétaire général de la FSU. " On ne peut pas continuer avec huit organisations ", renchérit Mme Groison. A terme, les nouvelles règles de représentativité simplifieront le paysage, même si la capacité des organisations à persévérer dans leur être empêchera de rapides regroupements. " Les réunifications sont toujours le produit de grands événements, jamais de manoeuvres d'appareil ", rappelle M. Mailly.

L'organisation la plus menacée est, à coup sûr, la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), qui a fort peu de chances de rester " représentative " au niveau national. Son secrétaire général, M. Jacques Voisin, s'accroche toutefois à son pavillon syndical : " Il ne faut pas s'avouer vaincu avant le dernier combat ! " Alors que la logique voudrait que ses troupes rejoignent la CFDT (9), il reproche à celle-ci d'être " dans la compromission plus que dans le compromis ". Lors d'une réunion de l'intersyndicale, la CFTC a désagréablement surpris la CFDT en soutenant la proposition de FO d'appeler à une grève nationale interprofessionnelle. La direction de la centrale chrétienne court le danger de voir une partie de ses troupes la quitter petit à petit pour d'autres organisations.

La Confédération française de l'encadrement - Confédération générale des cadres (CFE-CGC) apparaît, elle, moins crispée sur son identité historique. Elle s'est même engagée dans une réflexion menant à l'abandon de la spécificité d'un syndicalisme de cadres. Son président, M. Bernard Van Craeynest, insiste sur le rapprochement des conditions de l'encadrement avec celles de l'ensemble du salariat. Sa fille est cadre mais ne gagne, à 23 ans, que 1 800 euros par mois. La CFE-CGC ne comporte plus que 52 % d'ingénieurs et cadres, et 48 % de techniciens, agents de maîtrise et commerciaux.

Même si la nouvelle loi inclut un dispositif qui permettrait la survie d'une organisation représentative dans le collège des cadres, M. Van Craeynest souhaite réinvestir ses forces dans une entité plus large. En janvier 2009, un rapprochement avec l'UNSA a échoué en raison de la révolte de plusieurs grosses fédérations de la CFE-CGC. " Le processus reste ouvert ", dit toutefois le président. Les deux organisations seraient assez complémentaires, l'UNSA étant plus implantée dans le public et la CFE-CGC dans le privé. D'ores et déjà, un syndicat commun UNSA-CGC existe à France Télécom, et les deux organisations font listes communes pour les élections professionnelles à EDF-GDF. Il est pourtant probable qu'une fraction de la CFE-CGC, attachée à son particularisme, restera à l'écart de toute fusion.

" On a toujours affirmé des perspectives de regroupement syndical ", rappelle M. Olive, qui sait parfaitement que, si sa jeune organisation se développe, elle peut difficilement atteindre le seuil de la représentativité. Influente dans le personnel non enseignant de l'éducation nationale, elle s'implante dans le secteur privé, où elle est rejointe par des syndicats autonomes attirés par le " A " de son sigle. " Nous donnons l'intégralité du pouvoir à la section de base ", assure M. Pascal Priou, secrétaire national.

Risque d'atomisation ou d'éparpillement

Les dirigeants de l'UNSA sont néanmoins conscients des limites de leur démarche. " Quand, dans une entreprise, le champ syndical est bien occupé par les vieilles confédérations, il n'y a pas de place pour l'UNSA ", reconnaît M. Priou. Tout en prônant une " ligne intermédiaire réformiste et combative ", l'organisation se sent proche de la CFDT, avec laquelle elle siège à la Confédération européenne des syndicats. De son côté, M. Chérèque affiche son souhait de développer des " coopérations " privilégiées avec l'UNSA, dans l'idée de " créer une organisation réformiste forte ".

Si cette perspective venait à se concrétiser, la CGT serait peut-être plus soucieuse de rassembler le camp du syndicalisme combatif. Elle ne manquerait pas de partenaires. " On essaie de travailler au rassemblement syndical ", dit la secrétaire générale de la FSU, qui dialogue avec la CGT et avec Solidaires. Elle ajoute toutefois ne pas croire " à l'efficacité de la bipolarisation du monde syndical ".

Composée à 80 % d'enseignants, la FSU, qui s'est élargie à l'ensemble de la fonction publique, hésite à abandonner le syndicalisme catégoriel. " On s'est construits sur l'identité de métier ", rappelle Mme Groison. Rejoindre la CGT n'aurait rien d'absurde pour une fédération dont les dirigeants sont issus du courant " Unité et action " de la FEN (10), favorable à un rapprochement avec la centrale cégétiste. " Mais si les collègues ne nous suivaient pas, on casserait l'outil syndical ", s'inquiète Mme Feray.

Solidaires, de son côté, n'a pas d'objection à un schéma bipolaire. " On ne fait pas de l'existence de Solidaires une fin en soi ", affirme M. Khalfa. La recomposition devrait, selon lui, s'organiser autour des " deux orientations syndicales " : celle de " l'accompagnement social, autour de la CFDT ", et celle de la " transformation sociale ", avec la CGT, la FSU et Solidaires. La CGT refusant une telle stratégie, Solidaires travaille à son enracinement : " La recomposition ne peut se faire que de manière patiente, sur des projets, des pratiques ", dit Mme Coupé. Solidaires a déjà marié les cultures issues de la gauche cédétiste de SUD avec celles des syndicats autonomes venus du " groupe des dix " (11). L'organisation s'efforce de se déployer dans le secteur privé, malgré ses faibles structures départementales. Ne pas franchir le seuil de la représentativité nationale ne l'effraie pas outre mesure : " Ce ne serait pas un traumatisme. On y est habitués, et il est trop tard pour nous faire disparaître ", avertit Mme Coupé.

Le monde syndical est parti pour vivre durant plusieurs années au rythme d'une campagne électorale permanente. " La loi sur la représentativité va donner lieu, sur le terrain, à des choses impensables ", pronostique M. Olive. On a déjà vu des syndicalistes CFTC rejoindre FO tandis que des autonomes ralliaient la CFDT. Dans un premier temps, la simplification du paysage syndical est peu probable. Dès lors que la solidarité interprofessionnelle ne relève pas de l'évidence, le risque d'une atomisation ou d'un éparpillement existe bien. " Les enjeux locaux l'emportant, un processus d'alliances multiformes s'étendrait dans les entreprises, sans logique de l'une à l'autre et sans cohérence d'ensemble ", écrit Jean-Marie Pernot (12). La quête d'une représentativité nationale, ou même de branche, pourrait être le cadet des soucis de syndicats locaux ou corporatistes utilisant tel ou tel label au gré de leurs intérêts. Le syndicalisme en souffrirait d'autant plus qu'il est désormais possible de déroger, par des accords d'entreprise, à la réglementation sociale en vigueur. Les grandes confédérations devront elles aussi se battre pour gagner la bataille de la représentativité.

L'influence des centrales syndicales CGTCFDTFOUNSACFTCCFE-CGCSolidairesFSU Elections prud'homales de 2008 (en pourcentage de voix) 33,8 22,1 15,9 6,2 8,9 8,2 3,8 Elections dans la fonction publique, 2005-2007 (13) (en pourcentage de voix) 16 11,3 13,1 17,2 2,2 4,1 - 19,9 Elections aux comités d'entreprise, 2005-2006 (14) (en pourcentage de voix) 23 20 13 - 7 7 - - Nombre d'adhérents revendiqués (en milliers) 662 833 800 300 142 160 95 128 Taux de présence des délégués syndicaux (15). (pourcentage du nombre d'entreprises de plus de vingt salariés ayant un délégué syndical) 19 19 13 - 7 8 - - Taux de signature des accords nationaux (16) (en pourcentage du nombre d'accords nationaux signés) 38 80 71 - 80 79 - -

Note(s) :

L'influence des centrales syndicales CGTCFDTFOUNSACFTCCFE-CGCSolidairesFSU Elections prud'homales de 2008 (en pourcentage de voix) 33,8 22,1 15,9 6,2 8,9 8,2 3,8 Elections dans la fonction publique, 2005-2007 (13) (en pourcentage de voix) 16 11,3 13,1 17,2 2,2 4,1 - 19,9 Elections aux comités d'entreprise, 2005-2006 (14) (en pourcentage de voix) 23 20 13 - 7 7 - - Nombre d'adhérents revendiqués (en milliers) 662 833 800 300 142 160 95 128 Taux de présence des délégués syndicaux (15). (pourcentage du nombre d'entreprises de plus de vingt salariés ayant un délégué syndical) 19 19 13 - 7 8 - - Taux de signature des accords nationaux (16) (en pourcentage du nombre d'accords nationaux signés) 38 80 71 - 80 79 - -
(1) On peut voir cette assemblée générale sur le site Bleuspétrol.
(2) Sources syndicales ; mais les chiffres de la police sont assez proches dans ces petites villes.
(3) Les citations sans référence sont tirées d'entretiens avec l'auteur.
(4) La loi du 21 août 2003 portant sur les retraites, dite loi Fillon, qui allonge la durée de cotisation et élargi la loi Balladur de 1993 à la fonction publique, a fait l'objet de grèves et de manifestations importantes au printemps 2003. La CFDT et la CFE-CGC ont toutefois rallié la réforme à la mi-mai.
(5) En 2005, la CGT comptait 33,4 % d'ouvriers et 48,4 % d'employés.
(6) Françoise Piotet (sous la dir. de), La CGT et la recomposition syndicale, Presses universitaires de France, coll. " Le lien social ", Paris, 2009.
(7) Secrétaire générale de la CFDT de 1992 à 2003, Mme Nicole Notat est actuellement présidente de Vigeo, une agence de notation des " performances des entreprises en matière de développement durable et de responsabilité sociale ".
(8) La CGT-Force ouvrière est issue d'une scission de la CGT en 1947.
(9) La CFTC actuelle a été créée en 1964 par la minorité qui a refusé la transformation de la CFTC en CFDT.
(10) Fédération de l'éducation nationale (1947-1992).
(11) Le " groupe des dix " a été formé, en décembre 1981, par dix syndicats autonomes appartenant notamment aux secteurs des transports, de la fonction publique, des impôts (SNUI), de la police (FASP) et de la presse (SNJ).
(12) Jean-Marie Pernot, Syndicats : lendemains de crise ?, Gallimard, Paris, 2010.
(13) Résultats des élections aux commissions administratives paritaires de la fonction publique d'Etat.
(14) Statistiques de la Direction de l'animation de la recherche et des études statistiques (Dares) du ministère du travail.
(15) Document du pôle syndicalisation de la CGT
(16) Document du pôle syndicalisation de la CGT

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lundi 29 novembre 2010

Liu Xiaobo représenté par une chaise vide

Le Monde - Mardi, 30 novembre 2010, p. 2

Une chaise vide représentera Liu Xiaobo, 55 ans, lors de la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix le 10 décembre, sauf si l'épouse du dissident chinois est autorisée à se rendre à Oslo, a déclaré, vendredi 26 novembre, Yang Jianli, un opposant exilé aux Etats-Unis. Ce geste sans précédent symbolisera avec force la détention de l'intellectuel chinois, condamné, en décembre 2009, à onze ans de prison pour subversion après avoir réclamé des réformes démocratiques en
Chine.

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ANALYSE - Guerre des monnaies, mythes et réalités - Laurent Jacque


Le Monde diplomatique - Décembre 2010, p. 1 18 19

Inquiet de l'appréciation du real face au dollar américain et au yuan chinois, le ministre des finances brésilien, M. Guido Mantega a, le premier, tiré la sonnette d'alarme, au mois de septembre dernier, en parlant de " guerre des monnaies ". L'expression a été reprise peu après par le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), M. Dominique Strauss-Kahn : " Je prends très au sérieux la menace d'une guerre des monnaies, même larvée (1). "

La formule choc renvoie à la grande Dépression des années 30, exacerbée par les dévaluations compétitives des principales économies - alors sinistrées. Depuis, le panorama monétaire international a muté : les protagonistes se sont multipliés et les règles ont été redéfinies. Les enjeux restent cependant les mêmes : la croissance économique et la création d'emplois dépendent toujours de politiques mercantilistes facilitées par la dépréciation de la monnaie nationale (2). La loi d'airain d'hier demeure : un pays à monnaie faible exporte plus facilement ses produits puisqu'ils valent moins cher.

La fièvre monte sur la scène monétaire internationale. Intervention massive mais sans lendemain de la Banque centrale du Japon pour affaiblir le yen, en septembre dernier ; contrôle des changes sélectif sur l'entrée des capitaux au Brésil et en Thaïlande ; vote massif à la Chambre des représentants des Etats-Unis, fin septembre, en faveur d'une loi imposant des droits de douane aux pays qui sous-évaleraient à dessein leur devise (la Chine est directement visée) ; injection massive de liquidités dans l'économie américaine par la Réserve fédérale entraînant une baisse du cours du dollar, etc. Des coups de semonce ont retenti. Chacun des protagonistes souhaite secrètement disposer d'une devise faible afin de relancer sa croissance économique. Mais le jeu est à somme nulle : une dévaluation par l'un des joueurs entraîne une réévaluation pour les autres. La " guerre des monnaies " a-t-elle éclaté ?

De 1944 à 1971, les accords de Bretton Woods ont posé les fondations d'un " nouvel ordre monétaire " destiné à prémunir le monde des crises qui l'avaient déchiré dans l'entre-deux-guerres. Le FMI a vu le jour avec la mission d'orchestrer - en collaboration avec les banques centrales - le système monétaire international. Les taux de change s'ancrent au dollar, lui-même directement indexé sur l'or (au cours de 35 dollars l'once). Tout écart de plus ou moins 1 % d'une devise par rapport à sa parité en dollar et en or déclenche alors l'intervention de la banque centrale du pays concerné. Bien sûr, cette architecture a connu quelques lézardes : il s'agissait principalement de dévaluations - ajustements nécessaires à la valeur relative des monnaies pour assurer la pérennité de ce système en rééquilibrant les balances des paiements.

A partir de 1958, les principaux pays de l'Organisation de coopération et développement économiques (OCDE) démantèlent les contrôles des changes sur opérations commerciales (importations ou exportations de biens et de services), tout en maintenant leur contrôle sur les mouvements de capitaux : une croissance soutenue transforme le paysage économique international, et le système monétaire conçu pour l'après-guerre devient obsolète.

En 1971, les Etats-Unis suspendent unilatéralement la convertibilité du dollar en or à 35 dollars l'once (3), officialisant ainsi la dévaluation du billet vert. A leur tour, les principaux pays industrialisés laissent leurs devises " flotter " au gré de l'offre et de la demande : c'est le marché des changes et non plus les banques centrales qui détermine les cours. On parle néanmoins de flottement " sale ", car les banques interviennent massivement pour orienter les taux de change. L'assouplissement progressif des contrôles des changes conduisent les banquiers centraux à renoncer à leur règne absolu sur les taux de change.

De toute façon, ils n'ont plus guère le choix. Leur arme de prédilection - les réserves de change - ne représente plus aujourd'hui qu'une goutte d'eau dans l'océan du marché des devises, dont les flux quotidiens dépassent 4 000 milliards de dollars, soit pratiquement cinq fois le stock cumulé de toutes les réserves des banques centrales de la zone euro. Moins de 5 % des transactions quotidiennes qu'on y enregistre correspondent à des opérations commerciales, 95 % à des mouvements de capitaux spéculatifs. Dans ces conditions, il est quasiment impossible pour une banque centrale de renverser une tendance (haussière ou baissière).

Au mieux, elle peut espérer ralentir l'appréciation de sa devise en accumulant massivement des dollars. C'est ce que l'on observe depuis longtemps en Asie : hier avec le poids lourd japonais (plus de 1 000 milliards de dollars) en réserve de change), aujourd'hui supplanté par la Chine (plus de 2 500 milliards de dollars) et talonné par la Corée du Sud, Taiwan, Hongkong, Singapour et la Malaisie. Certes les pays émergents - BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), Mexique, Thaïlande, Indonésie et Afrique du Sud - continuent à restreindre les mouvements de capitaux et conservent ainsi un minimum de contrôle sur leur taux de change, mais celui-ci s'étiole à mesure que progresse la libéralisation des marchés.

Un système de vases communicants

La déclaration de guerre - si guerre des monnaies il y a - remonte à la décision de la Chine, dans les années 1990, d'ancrer sa devise au dollar. La mesure revenait à empêcher l'appréciation du yuan, qui aurait résorbé l'excédent commercial de l'empire du Milieu (4). A l'époque, l'économie chinoise cavale. Son taux de croissance annuel record (entre 10 et 12 %) profite de l'explosion de ses exportations, elles-mêmes stimulées par les délocalisations et les opérations de sous-traitance des multinationales américaines, japonaises et européennes. Dans un mouvement symétrique, l'excédent commercial chinois gonfle à mesure que se creuse le déficit des Etats-Unis, un phénomène qui se traduit par une accumulation croissante de dollars en Chine, largement investis en bons du Trésor américains.

Pékin maintient donc artificiellement un taux de change qui équilibre de moins en moins le revenu de ses exportations avec le coût de ses importations. Autrement dit, elle subventionne ses exportations tout en imposant des droits de douane élevés aux produits étrangers. Cette pratique a déjà conduit les Etats-Unis et l'Union européenne à solliciter une réévaluation du yuan de 30 à 40 %. Le pouvoir chinois rétorque qu'une telle décision condamnerait nombre de ses entreprises à la faillite, provoquant chômage et troubles sociaux, des problèmes plus épineux à ses yeux que le mécontentement de ses partenaires. Plus récemment, la Chine a, de son côté, dénoncé le laxisme américain en matière fiscale et monétaire, reprochant aux Etats-Unis d'être à l'origine des déséquilibres qui secouent l'économie mondiale.

Ses partenaires commerciaux pourraient décider de mesures de rétorsion douanière vis-à-vis de Pékin : la guerre des monnaies muterait alors en guerre commerciale. Le scénario n'a rien d'improbable dans le contexte d'une reprise économique anémique, alors que les politiques traditionnelles de relance - tel que l'abaissement des taux directeurs accompagné de déficits budgétaires - ont vécu. Néanmoins, la Chine change petit à petit de politique monétaire. Elle expérimente aussi avec l'internationalisation du yuan en permettant des émissions obligataires libellées en devise chinoise à l'extérieur de ses frontières. C'est là un signe précurseur du démantèlement progressif du contrôle des changes que souhaitent les Etats-Unis : le yuan flottera plus librement et s'appréciera peu à peu par rapport au billet vert.

Toutefois, au premier axe de ce conflit plutôt classique Chine-monde, un deuxième - moins discernable mais tout aussi inquiétant - se dessine autour de la montée en force d'une armée insaisissable de spéculateurs : les carry traders.

Comme on l'a vu, les gouverneurs de banque centrale des pays de l'OCDE ont abdiqué leur pouvoir sur les taux de change à ces légions incontrôlables que sont les gestionnaires de fonds de pension, de banques d'affaires ou de fonds spéculatifs, sans oublier la légendaire Mme Watanabe - métaphore de la femme au foyer japonaise souvent responsable de la gestion de l'épargne familiale. Déferlant sur les marchés des changes, ces carry traders font sauter les digues artificielles des taux de change défendus par les banques centrales. Profitant des écarts de rendement entre différents types d'actifs, ils empruntent dans une devise à très faible rendement (dite " de financement ") pour investir dans une devise à haut rendement (dite " de carry "). Au début des années 2000, lorsque les taux d'intérêt au Japon étaient pratiquement nuls, les particuliers comme Mme Watanabe commencèrent à investir leur épargne en bons du Trésor britanniques ou australiens, qui offraient alors des rendements de 5 à 8 %. Profitable aussi longtemps que le taux de change reste stable durant la période d'investissement, ce type d'arbitrage devient particulièrement fructueux lorsque le rendement des bons se double de l'appréciation de la devise cible par rapport à la devise source.

Raz-de-marée spéculatif

Etats-Unis, Royaume-Uni ou zone euro : le carry trade se domicilie à présent dans les pays dont les taux à court terme sont devenus quasiment nuls. Il cible les pays émergents comme le Brésil, la Turquie et l'Afrique du Sud, qui offrent des taux de rendement substantiels. Profitant des lois de la spéculation, le phénomène s'autoalimente : il exacerbe l'appréciation des devises cibles tout en poussant à la baisse les devises sources. Devant ce raz-de-marée qui déferle sur les marchés des changes, les banques centrales sont démunies. Le dernier épisode de cette guerre perdue d'avance a été l'intervention de la Banque du Japon, qui a engagé en septembre dernier 24 milliards de dollars en quelques heures pour tenter de déprécier le yen. Sans résultat.

Les pays émergents ciblés par les carry traders - alarmés par la surévaluation de leur monnaie - usent du contrôle des changes pour tenter de pallier le handicap compétitif qu'une devise trop onéreuse inflige à leurs industries. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni font tourner la planche à billets (une vieille ficelle remise au goût du jour sous l'appellation baroque de quantitative easing ou " assouplissement quantitatif ") pour remédier à leurs déficits budgétaire et commercial. Enfin les pays de la zone euro, eux, patientent : ils ont accroché leurs wagons à la locomotive allemande et soumis leurs économies à un euro d'autant plus cher que la Banque centrale européenne (BCE) demeure obsédée par le menace d'inflation- alors même que les pays périphériques (Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Espagne) espèrent un affaiblissement de l'euro qui rétablirait leur compétitivité (5). En attendant que le spectre d'une guerre des monnaies s'estompe, chacun emploie, sans trop se soucier des autres, les quelques armes dont il dispose encore.


(1) Entretien au Monde, le 7 octobre 2010.
(2) Une politique mercantiliste s'emploie à favoriser les exportations. Lire Till van Treeck, " Victoire à la Pyrrhus pour l'économie allemande ", Le Monde diplomatique, septembre 2010.
(3) Le prix de l'or approche aujourd'hui 1 500 dollars l'once.
(4) Lire Ibrahim Warde, " Le sort du dollar se joue à Pékin ", Le Monde diplomatique, mars 2005.
(5) Lire Laurent Jacque " Anniversaire en demi-teinte pour l'euro ", Le Monde diplomatique, février 2009.

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