vendredi 29 avril 2011

Quand le peuple islandais vote contre les banquiers - Robert Wade


Le Monde diplomatique - Mai 2011, p. 1 18 19

Un laboratoire libéral dévasté par la crise

Petite île, grandes questions. Les citoyens doivent-ils payer pour la folie des banquiers ? Existe-t-il encore une institution liée à la souveraineté populaire capable d'opposer sa légitimité à la suprématie de la finance ? Tels étaient les enjeux du référendum organisé le 10 avril 2011 en Islande. Ce jour-là, pour la seconde fois, le gouvernement sondait la population : acceptez-vous de rembourser les dépôts de particuliers britanniques et néerlandais à la banque privée Icesave ? Et, pour la seconde fois, les habitants de l'île ravagée par la crise ouverte en 2008 répondaient " non " - à 60 % des votants, contre 93 % lors de la première consultation, en mars 2010.

L'issue du scrutin prend une coloration particulière au moment où, sous la pression des spéculateurs, de la Commission européenne et du Fonds monétaire international (FMI), les gouvernements du Vieux Continent imposent des politiques d'austérité pour lesquelles ils n'ont pas été élus. La mise en coupe réglée du monde occidental par les institutions financières libérées de toute contrainte inquiète jusqu'aux thuriféraires de la dérégulation. Au lendemain du référendum islandais, l'éditorialiste du très libéral Financial Times s'est félicité de ce qu'il soit " possible de placer les citoyens avant les banques " (13 avril 2011). Une idée qui trouve encore peu d'écho parmi les dirigeants politiques européens.

Si l'Islande fait figure de cas d'école, c'est que ce pays offre un exemple chimiquement pur des dynamiques qui, au cours des années 1990 et 2000, ont permis à des intérêts privés d'édicter des réglementations publiques conduisant au gonflement de la sphère financière, à son désencastrement du reste de l'économie et, finalement, à son implosion.

Juste avant la crise, en 2007, tout va encore pour le mieux : le revenu moyen islandais s'établit au cinquième rang mondial et devance de 60 % celui des Etats-Unis. A l'époque, les restaurants chics de Reykjavík font passer ceux de Londres pour des gargotes. Les articles de luxe inondent les boutiques et d'énormes 4 5 4 encombrent les rues. Un an plus tôt, une étude internationale classait la population de l'île comme la plus heureuse de la planète (1). Une grande partie de sa prospérité repose sur la croissance accélérée de trois banques islandaises. Petites sociétés du secteur public jusqu'en 1998, elles se hissent rapidement parmi les trois cents plus importantes banques du monde, leurs actifs passant de 100 % du produit intérieur brut (PIB) en 2000 à presque 800 % en 2007 - un niveau que seule la Suisse dépasse.

La crise économique éclate à la fin du mois de septembre 2008 : après la faillite de la banque d'investissement Lehman Brothers, les marchés monétaires se grippent (2). Dans l'incapacité de rembourser leurs créanciers, les trois grandes banques islandaises sont nationalisées. Elles accèdent alors à un palmarès moins glorieux : celui, publié par l'agence de notation Moody's, des onze catastrophes financières les plus spectaculaires de l'histoire.

Au début du XXe siècle, après plus de six cents ans de tutelle étrangère, les structures sociales de l'Islande demeurent les plus féodales des pays nordiques. La pêche domine l'économie et génère le gros des entrées de devises étrangères, permettant au commerce de se développer grâce aux importations. Ce qui, en retour, stimule de nouvelles activités : bâtiment, services et industrie légère. Après la seconde guerre mondiale, l'économie entre dans une période de croissance plus soutenue, à la faveur d'une combinaison de facteurs : aide liée au plan Marshall, associée à l'installation d'une base militaire destinée à accueillir l'armée américaine et l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) ; abondance d'un bien d'exportation peu sensible aux fluctuations de revenu des consommateurs, le poisson d'eau froide ; population peu nombreuse, très éduquée et dotée d'un fort sentiment d'appartenance nationale.

A mesure que l'Islande s'enrichit, elle jette les bases d'un Etat-providence inspiré du modèle scandinave, financé par l'impôt. Dans les années 1980, le niveau et la répartition du revenu disponible atteignent la moyenne des pays nordiques. Cependant, le poids de l'Etat demeure plus prononcé en Islande que chez ses voisins européens. Tout comme le clientélisme : l'oligarchie locale borne le paysage tant politique qu'économique.

La société capitaliste moderne de la seconde moitié du XXe siècle s'inscrit dans un lien de filiation directe avec les structures presque féodales du XIXe siècle. Dans les décennies qui suivent la fin de la seconde guerre mondiale, quatorze familles - un groupe connu sous le nom de " Pieuvre " - fournissent l'élite économique et politique du pays. A l'image des chefs de tribu de jadis, elles dominent les importations, les transports, la banque, les assurances, la pêche et l'approvisionnement de la base de l'OTAN.

Cette oligarchie règne également sur le Parti de l'indépendance (PI, droite), qui contrôle les médias. Elle avalise les nominations de hauts fonctionnaires, dans l'administration, la police et l'armée. A l'époque, les partis dominants (PI et Parti du centre [PC], qui recrute en zone rurale) (3) gèrent directement les banques locales publiques : impossible d'obtenir un prêt sans passer par l'apparatchik local. Intimidation, flagornerie et méfiance tissent un réseau de pouvoir imprégné de culture machiste, prompte à ériger la pilosité en vertu universelle.

L'influence d'un journal étudiant


Mais, à la fin des années 1970, une faction néolibérale vient subvertir de l'intérieur l'ordre traditionnel. Elle est emmenée par la " Locomotive ", du nom d'un journal dont s'emparent des étudiants en droit et en commerce. Leur objectif : promouvoir les préceptes du libre-échange et se créer des possibilités de carrière sans attendre la bénédiction de la Pieuvre. Avec la fin de la guerre froide, l'opposition de gauche ne fait plus recette ; la Locomotive prospère. Elle fournira au pays un premier ministre : M. David Oddsson (PI).

Né en 1948 au sein de la classe moyenne, M. Oddsson devient conseiller municipal de Reykjavík pour le PI en 1974, puis maire en 1982. Il mène alors des campagnes de privatisation - dont la vente de la flotte de pêche municipale - au profit de membres de la Locomotive. En 1991, il conduit le PI à la victoire aux élections nationales. Devenu premier ministre, il règne sur le pays pendant près de quatorze ans, et préside à la croissance extraordinaire du secteur financier avant de s'installer aux commandes de la Banque centrale, en 2004. Ne s'éloignant jamais du marigot politique islandais, il se tient à l'écart du reste de la société - pour laquelle il ne conçoit pas la moindre curiosité. Son poulain au sein de la Locomotive, M. Geir Haarde, ministre des finances de 1998 à 2005, succède en 2006 à la tête du gouvernement à M. Halldór Asgrímsson, auquel M. Oddsson avait cédé le pouvoir en 2004.

La libéralisation de l'économie islandaise débute en 1994. L'accession à l'Espace économique européen - la zone de libre-échange des pays de l'Union européenne auxquels se joignent l'Islande, le Liechtenstein et la Norvège - impose la libre circulation des capitaux, des biens, des services et des personnes. Le gouvernement Oddsson se lance dans un programme de vente des actifs de l'Etat et de dérégulation du marché du travail. La privatisation du secteur financier commence en 1998, sous la houlette de M. Oddsson et du leader du PC, partenaire de la coalition alors au pouvoir, M. Asgrímsson : la banque Landsbanki est affectée à des dignitaires du PI, cependant que sa concurrente Kaupthing tombe dans l'escarcelle du PC. Plus tard, une banque privée issue de la fusion de plusieurs petits établissements, Glitnir, s'installe à la troisième place.

L'Islande passe le cap du millénaire emportée par le souffle d'une finance internationale dopée aux crédits bon marché. Sur le plan national, trois éléments s'avèrent déterminants : un engagement politique fort en faveur du secteur ; la fusion des banques d'investissement et des banques commerciales, permettant aux premières de bénéficier des garanties que le gouvernement offrait aux secondes ; et une dette souveraine réduite, qualifiant les établissements pour l'indispensable bonne note de la part des agences de notation internationales. Forts de quoi, les actionnaires majoritaires de Landsbanki, Kaupthing, Glitnir et de leurs diverses filiales renversent la vieille domination de la politique sur la finance.

L'administration Oddsson relâche bientôt la réglementation des prêts hypothécaires garantis par l'Etat, autorisant des emprunts qui atteignent 90 % de la valeur d'un bien. Les banques, tout juste privatisées, se ruent pour proposer des conditions encore plus " généreuses ". L'impôt sur le revenu et la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) baissent, conformément à la stratégie visant à faire de l'Islande un centre financier international béni par la modération fiscale. La dynamique de bulle s'enclenche.

Les nouvelles élites bancaires islandaises, désireuses d'étendre leur emprise sur l'économie du pays, s'en donnent à coeur joie. Se servant de leurs actions comme de garanties, elles s'autorisent à souscrire de lourds emprunts auprès de leurs propres établissements pour procéder au rachat d'actions... de ces mêmes établissements. Résultat : les cours grimpent. La même opération s'étend parfois à d'autres banques. Ainsi, les actionnaires de la banque B empruntent auprès de la banque A pour racheter des actions de leur propre société, avant de rendre l'amabilité à leurs amis de la banque A, qui procèdent de la même façon. Dès lors, les cours en Bourse des deux banques s'envolent, sans rapport avec leur activité réelle.

A ce rythme, la petite île s'ouvre bientôt les portes du club des géants de la finance. La surabondance de crédit permet à la population de célébrer dans l'exubérance la fin des décennies de rationnement du crédit par le tamis des réseaux politiques : enfin, les Islandais se sentent vraiment " indépendants ". Ce qui explique peut-être leur sentiment - à l'époque - d'être la population " la plus heureuse du monde ". Les propriétaires et les dirigeants des banques se rémunèrent de plus en plus généreusement (un véritable rapt interne au sein des établissements). Et plus ils sont riches, plus ils bénéficient du soutien des partis politiques - qu'ils financent. Les jets privés déchirant le ciel de Reykjavík apparaissent alors comme la preuve sonore du succès pour une population qui, depuis le plancher des vaches, hésite entre l'envie et l'admiration. Les inégalités de revenus et de patrimoine se creusent, aggravées par des politiques gouvernementales qui renforcent la charge fiscale de la moitié la plus pauvre de la société. Bref, " les initiatives libérales d'Oddsson sont la plus formidable réussite du monde (4) ", déclare dans les colonnes du Wall Street Journal l'un des plus ardents défenseurs islandais de l'économie de marché.

Au début de l'année 2006, pourtant, l'inquiétude pointe. La presse financière s'interroge sur la stabilité de grandes banques qui commencent à connaître des difficultés pour lever des fonds sur les marchés monétaires. Le déficit courant de l'Islande bondit de 5 % du PIB en 2003 à 20 % en 2006 - l'un des niveaux les plus élevés du monde. La capitalisation boursière atteint, en 2007, cinq fois son niveau de 2001. Landsbanki, Kaupthing et Glitnir opèrent déjà bien au-delà de la capacité de la Banque centrale islandaise à les soutenir en tant que prêteuse de dernier recours. Et ce d'autant plus que leurs dettes sont réelles, et leurs actifs douteux. En février 2006, l'agence Fitch rétrograde la note islandaise de " stable " à " négatif " : c'est la " minicrise ". La couronne chute brusquement, à rebours de la valeur des dettes des banques, qui augmente ; la pérennité des créances libellées en devises étrangères devient bientôt un problème " public " ; le marché des actions s'effondre et les faillites se multiplient. La Danske Bank de Copenhague décrit alors l'Islande comme une " économie geyser " sur le point d'exploser (5).

Les banquiers et les responsables politiques islandais balaient les critiques d'un revers de la main. La Banque centrale souscrit un emprunt afin de doubler ses réserves de devises étrangères, tandis que la chambre de commerce - pilotée par les représentants de Landsbanki, Kaupthing, Glitnir et de leurs diverses filiales - répond par une campagne de communication dans la presse. L'économiste américain Frederic Mishkin perçoit 135 000 dollars pour apposer son nom sur un rapport écrit presque entièrement par un économiste islandais, attestant la stabilité des banques de l'île (6). Richard Portes, issu, lui, de la London Business School, se contente de 58 000 livres pour le même type d'expertise. Fin 2007, Arthur Laffer, théoricien de l'économie de l'offre, rassure : " L'Islande devrait être un modèle pour le monde entier (7). " La valeur des actifs des banques atteint alors environ huit fois le PIB.

Aux élections de mai 2007, l'Alliance sociale-démocrate (ASD) (8) forme un gouvernement de coalition avec le PI, encore dominant. A la consternation de nombre de leurs partisans, les dirigeants de l'ASD oublient leurs promesses préélectorales et manifestent un soutien sans condition à l'expansion du secteur financier.

Bien qu'elles aient survécu à la mini-crise de 2006, Landsbanki, Kaupthing et Glitnir peinent toujours à trouver de l'argent frais pour financer de nouvelles acquisitions et rembourser leurs dettes. Les banques mettent alors au point deux méthodes pour surmonter leurs difficultés. La première : Icesave, une invention de Landsbanki. Il s'agit d'un service sur Internet destiné à attirer des dépôts en offrant des taux d'intérêt plus attractifs que ceux des banques traditionnelles. Fondé au Royaume-Uni en octobre 2006 et aux Pays-Bas dix-huit mois plus tard, Icesave bénéficie très vite des recommandations d'autres sites spécialisés dans la finance en ligne et se trouve bientôt submergé par les dépôts. Des dizaines de millions de livres sterling affluent. Parmi les premiers clients, l'université de Cambridge, la police de Londres ou encore la Commission d'audit du Royaume-Uni, qui gère les finances des gouvernements locaux. Sans compter des centaines de milliers de particuliers (trois cent mille détenteurs d'un compte Icesave rien qu'au Royaume-Uni).

Le fait que les entités Icesave soient établies comme des " agences " - et non comme des " filiales " - signifie qu'elles se placent sous le contrôle des autorités islandaises, plutôt que des pays hôtes. Nul ne s'inquiète cependant du fait que l'agence de régulation islandaise ne compte que quarante-cinq personnes - réceptionniste inclus -, dont la plupart effectuent un stage en vue d'un recrutement au sein de l'une des banques du pays. Nul ne se soucie davantage de ce que le dispositif d'assurance des dépôts de l'Espace économique européen stipule qu'il incomberait à la population islandaise (trois cent vingt mille personnes) de dédommager les déposants étrangers en cas de faillite.

Seconde solution imaginée par les banques pour avoir accès à de nouvelles liquidités sans avoir à justifier d'actifs réels : les " lettres d'amour ". Les " trois grandes " vendent des créances à des banques régionales plus petites qui, à leur tour, les présentent à la Banque centrale pour garantir de nouveaux emprunts... et prêter aux " trois grandes ". Les créances de départ sont vite surnommées " lettres d'amour ", puisqu'elles se résument à de simples promesses. Le dispositif s'internationalise : les " trois grandes " créent des filiales au Luxembourg et déposent leurs courriers du coeur à la Banque centrale européenne (BCE) en échange de liquidités qu'elles renvoient en Islande.

La chute des établissements bancaires islandais survient deux semaines après celle de Lehman Brothers. Le 29 septembre 2008, Glitnir sollicite l'aide du gouverneur de la Banque centrale, M. Oddsson. Se voulant rassurant, celui-ci ordonne à son institution de racheter 75 % des actions de Glitnir, ce qui a comme unique effet d'aggraver l'inquiétude. La note du pays dégringole, cependant que Landsbank et Kaupthing se voient retirer leurs lignes de crédit. Les retraits massifs débutent dans les filiales d'Icesave à l'étranger. Le 7 octobre, M. Oddsson décide d'indexer la couronne à un panier de devises. Mais la monnaie plonge déjà, et les réserves de devises étrangères sont vite épuisées. Sans contrôle des capitaux, l'indexation ne dure que quelques heures. Cela laisse toutefois assez de temps aux proches du pouvoir pour changer leurs couronnes à un taux favorable. Des milliards quittent le pays, avant qu'on ne laisse la couronne flotter - ou, pour mieux dire, couler. Le 8 octobre, le premier ministre britannique, M. Gordon Brown, gèle les actifs de Landsbanki au Royaume-Uni, en s'appuyant sur des lois antiterroristes passées par le New Labour. La Bourse, les obligations bancaires, l'immobilier connaissent le même sort que le revenu moyen des Islandais : ils chutent.

Le gouvernement explose

Le FMI arrive alors à Reykjavík. C'est la première fois depuis son intervention au Royaume-Uni, en 1976, qu'il est appelé au secours d'une économie développée. Il propose un prêt sous conditions de 2,1 milliards de dollars pour stabiliser la couronne. Le FMI soutient par ailleurs les exigences des gouvernements britannique et néerlandais : soumise au dispositif européen de garantie des dépôts, l'Islande doit dédommager Londres et La Haye (qui ont décidé de renflouer eux-mêmes les clients d'Icesave sur leur territoire).

Le peuple, habituellement placide, laisse éclater sa fureur. Les mouvements de protestation visent principalement MM. Haarde et Oddsson, les caciques du PI, ainsi que la ministre des affaires étrangères, Mme Ingibjörg Gísladóttir (ASD). A plusieurs reprises entre octobre 2008 et janvier 2009, le samedi après-midi, dans le froid, des milliers de personnes de tous âges se regroupent sur la place principale de Reykjavík. Les manifestants se donnent le bras pour former une chaîne humaine autour du Parlement, et tapissent le bâtiment de fruits et de yaourts. Ils exigent la démission du gouvernement.

En janvier 2009, la coalition entre l'ASD et le PI se brise. Seul exemple de " virage à gauche " dans un pays touché par la crise financière internationale, un gouvernement d'intérim réunissant sociaux-démocrates et le nouveau et populaire Mouvement gauche-verts (MGV) se constitue alors. Aux élections d'avril 2009, le PI n'occupe plus que seize sièges, malgré un système électoral qui le favorise. C'est son pire résultat depuis sa création en 1929.

La nouvelle coalition se trouve immédiatement sommée de rembourser l'énorme dette d'Icesave aux Britanniques et aux Néerlandais : c'est la condition préalable à l'aide du FMI. Le gouvernement envisage également de soumettre sa candidature pour devenir membre à part entière de l'Union européenne et de la zone euro. Après de longues négociations, en octobre 2009, il présente au Parlement les termes d'un accord possible sur la dette d'Icesave : 5,5 milliards de dollars (environ 3,7 milliards d'euros), soit 50 % du PIB islandais, seraient versés aux Trésors publics britannique et néerlandais entre 2016 et 2023.

Le MGV se déchire. Le ministre de la santé, qui en est issu, quitte son poste, alors que cinq dissidents refusent la consigne de vote du gouvernement. La loi passe en force le 30 décembre 2009, dans un climat de désapprobation générale qui conduit le président Olafur Grímsson à annoncer qu'il ne promulguera pas une loi aussi contraire au sentiment national. Au référendum de mars 2010, 93 % des votants se prononcent contre l'accord Icesave et 2 % pour. Même les dirigeants du Parti social-démocrate et du MGV s'abstiennent. Les sociaux-démocrates retombent à 19 % aux élections municipales de Reykjavík de mai 2010 - qui voient l'arrivée d'un comique à la mairie de Reykjavík. En octobre, les manifestations populaires reprennent ; la coalition concède l'élection d'une Assemblée constituante qui sera finalement invalidée par la Cour suprême.

Le nouveau projet d'accord sur le contentieux Icesave soumis à la population en avril dernier portait sur un montant de 4 milliards de dollars (environ 2,7 milliards d'euros). Après le " non ", le différend opposant Reykjavík à Londres et La Haye pourrait être renvoyé vers la justice.

Le report à 2011 des coupes les plus importantes dans les dépenses publiques a laissé un peu d'air à l'économie. Jusqu'à présent, l'Islande a connu une contraction de son activité moins importante que l'Irlande, l'Estonie et la Lituanie - où la rigueur va bon train. Alors que le chômage s'établissait à 2 % en 2006, il oscille entre 7 à 9 % depuis le début 2009. Mais le taux d'émigration - des Islandais et des autres travailleurs européens présents dans le pays, surtout polonais - atteint son plus haut niveau depuis 1889. Le pouvoir social-démocrate et vert a néanmoins promis l'austérité pour 2011. Les gouvernements locaux ne disposent plus de budget pour les nouveaux projets. Dans les hôpitaux et les écoles, les salaires baissent et l'on commence à licencier. Le gel des saisies immobilières a expiré fin 2010.

La décision du gouvernement de coalition PI-PSD d'octroyer une garantie illimitée des dépôts aux ressortissants islandais, prise à la fin de 2008, illustre la mainmise de l'élite financière sur le pays. Imposer une limite de 5 millions de couronnes - environ 50 000 euros - aurait suffi à protéger 95 % des déposants. Seuls les 5 % les plus riches ont bénéficié de la garantie illimitée, laquelle fait désormais peser de nouvelles contraintes sur les dépenses publiques. On aurait pu croire que la petite taille de l'Islande aurait permis de révéler plus tôt l'aveuglement du gouvernement ; ce fut tout le contraire. Très tôt, M. Oddsson avait entrepris de " privatiser " l'information. L'Institut économique national d'Islande, qui avait une réputation d'indépendance dans ses analyses, a été dissous en 2002, l'administration préférant faire appel... aux départements d'analyse et de recherche des banques elles-mêmes.

Un autre phénomène surprend. Le gonflement de la bulle islandaise s'accompagne, dans un premier temps, de la publication de rapports critiques, notamment au sein de la Banque centrale. Mais en 2007 et 2008, quand la menace devient sérieuse, les documents - y compris ceux du FMI - adoucissent leur ton. Les institutions financières officielles, tout comme les banquiers et les politiques, semblent avoir agi sur la base d'une entente implicite : la situation était devenue si grave qu'il ne fallait surtout pas en parler, sous peine de déclencher une panique bancaire.

En octobre 2010, le Parlement a décidé de poursuivre l'ancien premier ministre Haarde pour avoir failli à ses responsabilités. Le secrétaire des finances permanent Baldur Gudlaugsson (un ex-membre de la Locomotive) a été condamné à deux ans de prison pour délit d'initié - il a vendu ses parts de Landsbanki en septembre 2008, quelques jours seulement après s'être entretenu de la banque avec le ministre des finances britannique Alisdair Darling.

Loin d'avoir à répondre de ses actes, M. Oddsson s'est vu offrir le poste de rédacteur en chef du principal quotidien de Reykjavík, Morgunbladid, d'où il orchestre la couverture de la crise - un peu comme si, a fait remarquer un commentateur, on avait nommé Richard Nixon à la tête du Washington Post pendant le Watergate.

Silla Sigurgeirsdóttir et Robert Wade


Cet article est une version remaniée et actualisée d'une étude parue dans la New Left Review, no 65, Londres, septembre-octobre 2010.
(1) World Database of Happiness, 2006.
(2) Lire " Le krach du libéralisme ", Manière de voir, no 102, décembre 2008 - janvier 2009.
(3) Dans l'opposition, on trouve notamment le Parti social-démocrate et le Parti des gens ordinaires (Common People's Party, plus à gauche).
(4) Hannes Gissurarson, " Miracle on Iceland ", The Wall Street Journal, New York, 29 janvier 2004.
(5) Danske Bank, " Iceland : Geyser crisis ", Copenhague, 2006.
(6) Après la débâcle de septembre 2008, Mishkin modifiera subrepticement le titre de son étude " Stabilité financière en Islande ". Sur son curriculum vitae, le rapport s'intitulera désormais " Instabilité financière en Islande ".
(7) Arthur Laffer, " Overheating is not dangerous ", Morgunbladid, Reykjavík, 17 novembre 2007.
(8) L'Alliance réunit le Parti social-démocrate, la Liste des femmes et une fraction de l'Alliance populaire (issue de la gauche critique à la fois de l'OTAN et du bloc de Varsovie).

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Origines et vicissitudes du " droit d'ingérence " - Anne-Cécile Robert


Le Monde diplomatique - Mai 2011, p. 8 9

Interventions militaires en Libye et en Côte d'Ivoire

" J'ai donné l'ordre de prendre les mesures nécessaires pour empêcher l'usage d'armes lourdes contre la population civile ", déclare le secrétaire général de l'Organisation des Nations unies (ONU), M. Ban Ki-moon, le 4 avril 2011. Quelques heures plus tard, à Abidjan, les hélicoptères de combat de l'ONU et la force française Licorne se joignent à l'offensive des troupes de M. Alassane Dramane Ouattara contre celles du président sortant Laurent Gbagbo.

Dans les couloirs de l'organisation, à New York, cette décision suscite un certain malaise. Si la résolution (no 1975) du Conseil de sécurité qui la fonde a été adoptée à l'unanimité, le 30 mars 2011, des fonctionnaires expriment des doutes quant au pouvoir du secrétaire général de donner un tel " ordre " (qui reviendrait au seul Conseil de sécurité) et soulignent l'ambiguïté de l'expression " mesures nécessaires ". La grande liberté que laisse celle-ci aux acteurs engagés au nom de l'organisation fait craindre des dérives. " Ce n'est pas dans la culture des Nations unies de mener des actions militaires fortes ou de prendre parti dans une guerre civile. La Libye, puis la Côte d'Ivoire : cela commence à faire beaucoup ", confie un fonctionnaire qui souhaite garder l'anonymat (1). Un autre ajoute : " Il ne faudrait pas que le recours à la guerre se banalise. "Dans les ruines encore fumantes de la seconde guerre mondiale, en 1945, les fondateurs de l'ONU ont conféré à la paix une valeur suprême. C'est pourquoi la Charte de l'organisation prohibe, par principe, " l'emploi ou la menace " de la force dans les relations internationales (article 2 § 4) (2). Elle confirme par ailleurs la règle de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats souverains (article 7 § 1).

Souvent décriée aujourd'hui, cette règle visait initialement la préservation de la stabilité internationale. En effet, les grandes puissances n'hésitaient pas autrefois à intervenir militairement dans des pays étrangers sous les prétextes les plus divers (protection de nationaux, recouvrement de dettes, lutte contre l'hégémonie réelle ou supposée d'un pays voisin, intérêts commerciaux...), commettant au passage toutes sortes de crimes.

Comme le rappelle le juriste belge Olivier Corten, " le principe de non-intervention est le fruit d'un combat historique remporté par les Etats les plus faibles. Tout au long du XIXe siècle, ils ont subi un colonialisme et un impérialisme qui aimaient eux aussi à se parer de la défense des valeurs de la "civilisation". Plus spécifiquement, l'argument humanitaire a très souvent été invoqué pour justifier des actions militaires des Etats occidentaux, à l'encontre de l'Empire ottoman, en Afrique ou en Extrême-Orient... (3) ".

Seules deux exceptions sont admises à l'interdiction générale posée par le paragraphe 4 de l'article 2 : la légitime défense (article 51) et les mesures adoptées par le Conseil de sécurité " en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d'actes d'agression " (chapitre VII).

Dans tous les cas, le droit de l'ONU impose de rechercher un " règlement pacifique des différends " avant tout recours à la force (chapitre VI) afin d'éviter le fléau de la guerre : médiation, mission de bons offices, commission d'enquête, groupe de contact, saisine de la Cour internationale de justice (CIJ)... La guerre du Golfe, en 1990, fut ainsi précédée d'un ballet diplomatique intense. Ce fut aussi le cas en 2011 pour la Côte d'Ivoire, mais pas pour la Libye. Des sanctions non militaires peuvent également être décidées par le Conseil de sécurité, mais pas par un Etat sans autorisation internationale : embargo (Irak), gel des avoirs et interdiction de voyager des dirigeants (Libye, Côte d'Ivoire), etc. Le pays contrevenant peut aussi faire l'objet d'une exclusion temporaire par une organisation internationale (la Libye par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, la Côte d'Ivoire par l'Union africaine en 2010).

En outre, la Cour pénale internationale (CPI), instaurée en 2002, peut, pour la première fois, poursuivre des chefs d'Etat en exercice, en écartant leur immunité diplomatique pour les infractions les plus graves (crimes de guerre, contre l'humanité et d'agression). Députée puis commissaire européenne, Mme Emma Bonino estime que la CPI peut jouer un rôle dissuasif en faisant s'évanouir les rêves d'impunité des criminels de guerre (4). Si trois membres permanents (Etats-Unis, Chine, Russie) sur cinq n'ont pas reconnu la CPI, cela n'a pas empêché le Conseil de sécurité de saisir la Cour contre le président soudanais Omar Al-Bachir. " Il est rare, remarque le philosophe Tzvetan Todorov, que la vie politique soit réduite à des options tellement cruelles, et ce n'est pas vrai qu'il faille nécessairement choisir entre la lâcheté de l'indifférence et le chaos des bombardements. Une telle issue s'impose uniquement si l'on décide au départ qu'agir signifie "agir militairement". Il existe des formes d'intervention autres que les attaques militaires (5). "

Précipitation française

Les principes consacrés en 1945 n'ont pas, comme par enchantement, répandu la paix dans le monde, et la seconde moitié du XXe siècle fut traversée de nombreux conflits meurtriers. Ils manifestent néanmoins la conscience des dangers inhérents à tout recours à la force. Pour Corten, " si la Charte des Nations unies n'a pas fait disparaître ces pratiques [impérialistes], elle a au moins donné la possibilité aux Etats attaqués d'invoquer le droit pour s'opposer à la force ". Pour justifier malgré tout la guerre, les puissances ont souvent su faire preuve de créativité : Israël argua d'une prétendue " légitime défense préventive " contre l'Egypte en 1967, tout comme le firent les Etats-Unis contre l'Irak en 2003.

Depuis leur création, les Nations unies ont autorisé l'usage de moyens de coercition armée - en vertu du chapitre VII - vingt et une fois, l'intervention en Corée en 1950 constituant une opération emblématique (lire " Soixante ans d'opérations "). Il s'agit alors de remédier à la mise en échec d'un objectif cardinal, le maintien de la paix, par d'autres moyens. Les raisons de recourir à la force doivent donc être impérieuses, et seul le Conseil de sécurité peut l'autoriser. En 1990, l'annexion du Koweït par l'Irak constituait une violation caractérisée du droit international, qui prohibe les extensions de territoire par la force, et une agression évidente contre un Etat membre de l'ONU, même si les puissances désireuses d'intervenir n'étaient pas exemptes de motivations géopolitiques.

Depuis la fin de la guerre froide, les possibilités légales d'utiliser des moyens armés semblent s'étendre. Si le principe d'un " droit d'ingérence ", voulu par le juriste italien Mario Bettati ou par l'homme politique français Bernard Kouchner, n'est pas reconnu en tant que tel par le droit international (6), l'action humanitaire fait partie des motivations pouvant autoriser le recours à des moyens militaires. En particulier, la nécessité de secourir des populations victimes de leur propre Etat (en raison de ses carences, comme en Somalie en 1993 et en Côte d'Ivoire en 2011, ou de son action violente, comme en Libye en 2011) est explicitement entrée dans l'arsenal juridique de l'instance onusienne. En 1988, l'Assemblée générale de l'ONU avait ouvert la voie pour les organisations non gouvernementales (ONG) (7). En 2005, l'Assemblée générale a reconnu le " devoir des Etats de protéger les populations civiles " ; puis, en 2006, le Conseil de sécurité a renforcé les obligations des gouvernements envers les civils en période de conflit armé, y compris lorsque ce dernier ne revêt pas, de prime abord, une dimension internationale (8). Ecartant la reconnaissance d'un devoir général d'ingérence aussi flou que dangereux - le bilan pour le moins mitigé des opérations en Bosnie (1992) et en Somalie (1993) incite à la prudence -, les Nations unies tentent ainsi de clarifier les critères encore assez vagues autorisant une action armée.

En apparence simple, logique et justifiée, l'intervention militaire pour la défense des droits fondamentaux comporte en effet des zones d'ombre et suscite toujours la polémique. La Russie, la Chine et l'Inde se sont abstenues lors du vote sur l'intervention en Libye, tandis que l'Allemagne s'y opposait. Les Etats-Unis s'y sont ralliés à contrecoeur. La tension est perceptible au sein même de l'Alliance atlantique, dorénavant chargée de piloter les opérations. La précipitation du président français Nicolas Sarkozy lui a d'ailleurs valu des comparaisons peu flatteuses avec M. George W. Bush, notamment dans la presse britannique et américaine. Les représentants de l'Inde à l'ONU ont demandé à " disposer de plus de temps pour examiner les projets de résolution [autorisant le recours à la force], ce qui permettrait aux pays fournisseurs de contingents de donner leur point de vue en ce qui concerne l'usage de leurs soldats (9) ".

S'agissant d'opérations armées qui, par définition, peuvent provoquer la mort, les perturbations internationales paraissent inévitables. Recourir à des engins meurtriers, quel que soit le motif invoqué, constitue toujours un échec pour les droits fondamentaux : pour défendre certains civils, on met en danger d'autres civils. C'est pourquoi de nombreux juristes rejettent l'expression de " guerre juste " (passée des écrits de saint Augustin (10) aux discours de M. Bush) ou celle de " guerre humanitaire ". La Commission internationale ad hoc, mise en place en 2000, lui préfère celle d'" intervention militaire avec pour objectif la protection humanitaire (11) ".

Cette formule un peu longue présente l'avantage de ne pas masquer la réalité en confondant deux registres de discours (libertés fondamentales et violence armée) dans un manichéisme commode. Vice-président du Comité international de la Croix-Rouge, M. Jacques Forster fait part de ses craintes : " L'expérience démontre que, lorsque l'humanitaire est confondu avec une action politique ou militaire, il contribue bien plus à alimenter les confits qu'à y mettre un terme (12). " Signe peut-être d'un certain malaise, les politiques et les médias abusent des euphémismes : on ne bombarde pas, on effectue des " frappes " ; on ne fait pas la guerre, on " lance des opérations militaires ". Les images des combats en Libye et en Côte d'Ivoire demeurent étrangement peu nombreuses dans un monde qui en déglutit pourtant en permanence.

Les opérations militaires comportant toujours une part d'incertitude, le périmètre de l'action autorisée par le Conseil de sécurité suscite lui aussi la controverse. La crainte d'un engrenage (Côte d'Ivoire) ou d'un enlisement (Libye) le confirme. " A quel moment cette guerre sera-t-elle considérée comme gagnée ? ", s'interroge, dubitatif, le fondateur de Médecins sans frontières, M. Rony Brauman, à propos du conflit qui oppose les insurgés au régime de Tripoli (13). Moscou et Pékin estiment dorénavant que les actions menées outrepassent le mandat attribué par l'ONU, auquel ils ne se sont pas opposés comme ils l'auraient pu.

De l'instauration d'une zone d'exclusion aérienne on serait passé à une intervention visant à abattre le régime libyen. Les présidents Barack Obama et Sarkozy, ainsi que le premier ministre britannique David Cameron, ne s'en cachent d'ailleurs plus (14). Or un tel objectif est incompatible avec la Charte des Nations unies, qui, en vertu des principes de non-ingérence et de droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, réserve cette option aux populations concernées. Même si M. Mouammar Kadhafi présente toutes les caractéristiques d'un tyran, chacun peut trouver, dans des circonstances moins claires, tel ou tel dirigeant plus ou moins à son goût. Tout en ayant approuvé la résolution n° 1975, l'Inde a ainsi tenu à préciser que " les soldats de maintien de la paix ne devaient en aucun cas devenir l'instrument d'un changement de régime en Côte d'Ivoire ". Le " devoir de protéger les populations civiles " ne serait-il que le masque du " devoir d'ingérence " ?

En s'opposant de prime abord à l'intervention militaire en Libye, l'Allemagne a souligné le peu d'informations dont dispose le Conseil de sécurité concernant la situation sur le terrain et la nature réelle de l'insurrection armée : révolte tribale ou expression politique du peuple en lutte contre un régime oppressif ? D'autres ont mis en garde contre une " magie des armes ", qui seraient capables de résoudre à elles seules des problèmes politiques. " Les droits de l'homme ne sont pas une politique, et l'opposition canonique entre les droits de l'homme et la realpolitik est une impasse. Il y a une politique tout court, qui est l'art de vouloir les conséquences de ce que l'on veut ", estime ainsi M. Brauman. Selon lui, les insurgés libyens " se font des illusions sur notre capacité à redresser la situation à leur profit ". Et " ce sont eux qui en paieront le prix ".

Des ONG et des personnalités critiquent également le " deux poids, deux mesures " international. La Ligue arabe demande, quant à elle, une zone d'exclusion aérienne sur Gaza, où les bombardements israéliens tuent régulièrement des civils. Il y a fort à parier qu'elle ne l'obtiendra pas. Le Conseil de sécurité constitue en effet une instance politique qui apprécie de manière discrétionnaire les positions à adopter et les résolutions à appliquer.

Les décisions de ce " directoire mondial " sont contraignantes (contrairement à celles de l'Assemblée générale) et échappent à tout véritable contrôle juridictionnel. Seule la pression des médias et des associations peut faire contrepoids, mais cela reste aléatoire. On voit ainsi souvent la presse, comme aux Etats-Unis en 2003 ou en France en 2011, suivre son gouvernement sur les sentiers de la guerre, participant au conditionnement de l'opinion. Dans le cas de la Libye, les médias ont presque devancé la réaction politique.

De même, certains " humanitaires ", tel M. Kouchner, ne craignent pas le contre-emploi en soutenant plus souvent qu'à leur tour des actions armées. A noter que la division des membres permanents peut parfois empêcher l'autorisation de recourir à la force : ce fut le cas en 2003, lorsque la France s'opposa à la guerre en Irak avec le soutien plus discret de la Russie et de la Chine. Cela étant, si le Conseil semble aujourd'hui enclin à élargir son champ d'action, ses résolutions demeurent contingentes (et donc réversibles), et la Charte des Nations unies, texte suprême, n'a pas été révisée en ce qui concerne l'emploi de la force. Les interventions actuelles s'inscrivent donc dans un cadre juridique évolutif et incertain.

L'idée d'un pacifisme actif

Un soupçon d'arbitraire plane inévitablement. En 1990, les Etats qui eurent recours à la force en Irak sur mandat international n'étaient certainement pas exempts d'arrière-pensées s'agissant d'une région stratégique. De même, le soutien militaire de Paris, ancienne puissance coloniale, aux Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) de M. Ouattara n'échappe pas à des préoccupations strictement hexagonales, tant la Côte d'Ivoire est une pièce maîtresse sur l'échiquier des intérêts français en Afrique de l'Ouest. On sait d'ailleurs que l'" ordre " donné par M. Ban fut précédé d'une conversation téléphonique avec M. Sarkozy. L'ONU se révèle bien utile lorsqu'on a déjà décidé d'intervenir et qu'on est le seul à pouvoir le faire : " En cas de problème, à qui feront-ils appel ? A nous, bien sûr ", commentait un gradé français, mi-cynique, mi-inquiet (15). " Jamais, au cours de l'histoire de l'humanité passée et présente, insiste le professeur David Sanchez Rubio, de l'université de Séville, on n'a assisté à un acte supposé d' "intervention humanitaire" avec pour but exclusif ou principal d'éviter une situation de violation massive et systématique des droits de l'homme (16). " Le problème est alors le suivant : peut-on fonder un système juridique sur des principes dont on sait à l'avance qu'ils seront à géométrie variable ?

Certains estiment qu'une meilleure représentativité, notamment géographique, du Conseil de sécurité éloignerait les écueils de l'arbitraire - l'Afrique du Sud ou le Brésil pourraient y faire leur entrée (17) ; d'autres, que ces défauts sont inhérents à la position institutionnelle du Conseil. On regrette aussi souvent que l'état-major permanent prévu par la Charte de l'ONU n'ait jamais été mis en place. Derrière ces interrogations s'en profilent de plus profondes : existe-t-il une forme de représentativité internationale incontestable qui légitimerait un gouvernement mondial ? Les Nations unies peuvent-elles être autre chose qu'un lieu de confrontation pacifique où se rapprochent les points de vue et où se construit petit à petit une normativité internationale consentie ?

De nombreux juristes estiment d'ailleurs que les promoteurs du devoir d'ingérence se méprennent : le droit international contemporain n'a jamais érigé la souveraineté en forteresse imprenable. " On ne peut en aucun cas prétendre qu'il serait "licite" pour un Etat de massacrer sa population sous le prétexte que tout ce qui se passe à l'intérieur des frontières relève de ses "affaires intérieures", souligne Corten. La totalité des Etats ont formellement reconnu qu'ils devaient respecter des principes fondamentaux comme le droit à la vie, le respect de l'intégrité physique ou l'interdiction du génocide, à l'égard de leurs propres ressortissants et donc sur leur propre territoire. C'est "souverainement" qu'ils ont décidé de s'engager, et c'est dès lors "souverainement" qu'ils doivent respecter leurs obligations (18). " Le problème serait donc plus politique que juridique.

Les Nations unies, pour insuffisantes qu'elles soient, sont fondées sur l'idée d'un pacifisme actif. Il s'agit de promouvoir une culture de la coopération, du dialogue, de la réciprocité, de la " contrainte sociale ", obligeant les acteurs au respect de normes communes et de l'" horizontalité ", par opposition à la logique hiérarchique de la puissance. Aussi naïfs que ces objectifs puissent paraître, ils imposent de rechercher progressivement des solutions de rechange aux rapports de forces qui fondent ce qui demeurera pour longtemps encore une société et non une " communauté " internationale. Cela implique le respect de la souveraineté populaire lorsqu'elle s'exprime (le gouvernement français continue d'accorder son soutien à des régimes qui manipulent ouvertement les élections en Afrique) et l'ouverture d'un périmètre des discussions encore trop souvent monopolisé par les puissances occidentales. Estimant que son point de vue n'était pas suffisamment pris en compte, le président de la Commission de l'Union africaine, M. Jean Ping, a ainsi manifesté son agacement en refusant de se rendre au sommet de Paris sur la Libye, le 19 mars 2011. Le pacifisme actif exige aussi un véritable pluralisme médiatique permettant l'expression de points de vue opposés, comme le succès de WikiLeaks en révèle le besoin. Il requiert également un certain recul historique que les dirigeants actuels ont peut-être perdu.

Enfin, la prévention des conflits ne se limite pas au règlement pacifique des différends (chapitre VI), même si celui-ci doit être renforcé à l'heure où le recours à la force semble revenir à la mode. Qu'en est-il, par exemple, des logiques intrinsèquement violentes de l'ordre économique mondial dont les pays du Sud - où se déroulent la plupart des interventions internationales - souffrent particulièrement ? " L'intervention humanitaire comprise dans son intention réelle d'éviter les violations des droits de l'homme, écrit l'économiste et théologien de la libération Franz Hinkelammert, implique une action directe, militaire, pour faire face à des situations limites d'élimination directe, grave, massive et immédiate de vies humaines. Dans le quotidien "normal", nous vivons déjà dans un contexte d'élimination indirecte, grave, massive et [prévisible] des vies. On ne considère comme anormale que l'agression directe contre la vie de certaines personnes, mais on ne réagit pas face aux effets indirects d'autres actions qui n'ont en apparence aucune intention d'exterminer des êtres humains (19). " Rappelons que, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), un milliard d'êtres humains souffraient de la faim en 2010. De fait, ceux qui sont en mesure de mener des opérations armées au nom de l'ONU sont aussi ceux qui ferment la porte à toute réforme d'envergure des règles du commerce international ou à la reconnaissance effective de droits sociaux aux populations pauvres des pays du Sud. Or les libertés sont aussi le produit des rapports économiques tissés d'un bout à l'autre de la planète. " Quand l'être humain n'a pas de valeur, estime Rubio, c'est une étrange pratique que de vouloir le sauver à coups de bombes et/ou d'armes humanitaires (20). "

(1) Radio France Internationale, chronologie heure par heure de la crise ivoirienne.
(2) En 1928, le pacte Briand-Kellogg avait interdit la guerre comme moyen de politique nationale.
(3) Olivier Corten, " Les ambiguïtés du droit d'ingérence humanitaire ", Le Courrier de l'Unesco, Paris, juin 1999.
(4) Emma Bonino, " Las distintas formas de intervencion ", Revista de Occidente, Madrid, janvier 2001, n° 236-237.
(5) Tzvetan Todorov, Mémoire du mal. Tentation du bien. Enquête sur le siècle, Robert Laffont, Paris, 2000.
(6) Mario Bettati, Le Droit d'ingérence. Mutation de l'ordre international, Odile Jacob, Paris, 1996.
(7) Résolution 43/131, " Assistance humanitaire aux victimes des catastrophes naturelles et de situations d'urgence du même ordre ", adoptée sans vote par l'Assemblée générale des Nations unies le 8 décembre 1988.
(8) Résolution 2006/267, " Protection des civils dans les conflits armés ", 28 avril 2006.
(9) Conseil de sécurité, CS/10215, 30 mars 2011.
(10) Saint Augustin fait partie, avec Thomas d'Aquin, des penseurs catholiques qui ont théorisé l'idée de " juste cause " qui légitimerait une guerre, alimentant un certain manichéisme.
(11) Commission internationale sur l'intervention et la souveraineté des Etats, " La responsabilité de protéger ", 2001.
(12) Archives du Worldwide Faith News, 2000.
(13) Libération, Paris, 21 mars 2011.
(14) " Kadhafi doit partir ", tribune publiée par Le Figaro, le Times, l'International Herald Tribune, le Washington Post et Al-Hayat le 15 avril 2011.
(15) Le Monde, 13 avril 2011.
(16) David Sanchez Rubio, " Interventions humanitaires. Principes, concepts et réalités ", dans " Interventions humanitaires ? ", Alternatives Sud, vol. 11, n° 3, Louvain-la-Neuve, 2004.
(17) Lire François Danglin, " Pacte démocratique entre puissances du Sud ", Le Monde diplomatique, mars 2011.
(18) Olivier Corten, op. cit.
(19) Franz Hinkelammert, Leben ist mehr als Kapital. Alternativen zur globalen Diktatur des Eigentums, Publik-Forum Verlags GmbH, Oberursel, 2002.
(20) David Sanchez Rubio, op. cit.

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jeudi 28 avril 2011

ANALYSE - La Chine fait marche arrière sur les libertés - Arnaud de la Grange


Le Figaro, no. 20757 - Le Figaro, jeudi 28 avril 2011, p. 15

S'il est une chose qui progresse encore plus vite que le PIB en
Chine ces temps-ci, c'est le niveau d'activité policière. Depuis deux mois, depuis que les révoltes populaires bousculent le monde arabe, une vague de répression sans précédent depuis vingt ans s'est abattue sur tout le pays. Des douzaines d'avocats, d'intellectuels, de militants des droits de l'homme ont disparu, sont assignés à résidence ou harcelés. La plus spectaculaire est l'arrestation de l'artiste Ai Weiwei, dont on est sans nouvelles depuis près d'un mois, et qui suscite une vague de protestations internationales que Pékin avait peut-être sous-estimée. Le dialogue sino-américain sur les droits de l'homme, qui se tient depuis hier à Pékin, ne manque pas de sujets concrets.

L'ampleur de ce raidissement a de quoi étonner, de la part d'une
Chine par ailleurs si soucieuse de son image et qui engage des moyens considérables pour projeter son « soft power ». Mais, aujourd'hui, les logiques intérieures ont pris totalement le dessus. Il y a bien sûr « l'effet jasmin », qui a créé une réelle angoisse chez les dirigeants communistes. La seule violence de leur réaction en atteste. Le ministère de la Sécurité publique a « pris la main », balayant tous les arguments de modération des diplomates ou éléments « libéraux ». On a choisi l'option « risque zéro », en étouffant à la base la moindre voix dissonante. Soit « tuer le poulet pour effrayer le singe », selon le fameux adage. L'autre explication « conjoncturelle », c'est le Congrès politique de 2012 et le changement d'équipe au pouvoir. Les luttes de clans sont féroces et il y a toujours moins de risques à durcir la pression qu'à la relâcher.

De ce point de vue-là, malgré une apparente et nouvelle assurance, la
Chine fait figure de « pays de la grande inquiétude ». Au sentiment de fragilité - que ce soit pour la propriété, la santé, la sécurité alimentaire - ressenti par la population répond une sourde angoisse du régime pour la stabilité et la pérennité du système. La Chine est certes loin d'être au bord de l'explosion. Mais les facteurs d'instabilité sont là. Les couches défavorisées souffrent de l'inflation et la récente grève musclée des routiers sur le port de Shanghaï est une nouvelle alarme. La classe moyenne, véritable base sociale du régime, a elle aussi parfois des états d'âme. Si elle sait indéniablement gré au pouvoir d'avoir assuré ordre et croissance économique, elle se plaint de la flambée immobilière qui barre l'accès au logement. Et, sans avoir de réelles revendications politiques, supporte de moins en moins les « mensonges » officiels et les atteintes à sa liberté d'expression.

Si Pékin nie à Washington le droit de parler de « spirale négative » sur les droits de l'homme, la grande majorité des milieux intellectuels chinois déplorent un retour en arrière. En privé, professeurs d'université, avocats, artistes s'avouent « désabusés ». Quand elles durent, comme c'est le cas depuis 2008, disent-ils, les périodes d'exception ont une tendance naturelle à devenir la règle. Des universitaires parlent d'un climat de « peur généralisée », où plus personne n'ose émettre la moindre critique. La grogne des étudiants de l'université de Pékin contre l'augmentation des tickets de cantine a même été vue comme subversive. Ceux qui professent des idées « trop originales » se voient proposer des entretiens de recadrage. Comment, dans ces conditions, « libérer la pensée », selon l'expression consacrée ?

D'un point de vue mondial, l'enjeu se situe autour d'une « guerre des modèles ». De l'Afrique à l'Asie centrale, Pékin s'évertue à pointer les « maladies » chroniques des démocraties occidentales, en exaltant les vertus, notamment économiques, de son modèle autoritaire. Récemment, les autorités russes ont ainsi confié étudier le modèle chinois de contrôle de l'Internet pour « peaufiner » le leur.

PHOTO - Paramilitary police march past the Monument to the People's Heroes on Tiananmen Square, closed off to the general public, during ramped up security for China's annual parliamentary session on March 3, 2011. The opening session of the Chinese People's Political Consultative Conference (CPPCC), the parliamentary advisory body, was underway two days ahead of the National People's Congress where thousands of delegates place their rubber stamp of approval on the policies of the ruling Communist Party. FP PHOTO / Frederic J. BROWN.

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Les équipementiers auto français veulent se rapprocher des constructeurs chinois

Les Echos, no. 20921 - Industrie, jeudi 28 avril 2011, p. 21

Après un premier contrat avec Geely, Faurecia veut continuer de se développer auprès des constructeurs chinois, promis à une croissance rapide. Le gouvernement souhaite en effet que les marques locales représentent à terme de 40 % à 60 % des ventes en
Chine.

Après avoir largement bénéficié du boom automobile chinois en fournissant les sociétés communes des constructeurs étrangers, les équipementiers français tentent de conquérir les groupes automobiles chinois. « Tout en continuant de travailler avec les joint-ventures internationales, nous voulons démarrer de façon significative avec les constructeurs chinois. Nous visons à la fois les entreprises associées à des groupes étrangers, comme FAW, SAIC, Changan ou Dongfeng et les constructeurs indépendants tels que Chery et Geely », expliquait la semaine dernière Yann Delabrière, PDG de Faurecia, au salon de Shanghai.

Le fabricant de pare-chocs et de systèmes d'échappement est encore peu présent chez ces constructeurs pourtant promis à une croissance rapide. Ils ne représentent que 5 % de son chiffre d'affaires en
Chine. Pour l'instant, le seul contrat significatif a été signé avec Geely en juillet 2010, représentant un chiffre d'affaires de 150 millions d'euros d'ici à 2013. L'objectif, selon Yann Delabrière, est de porter la part de ces constructeurs à 20-25 % des ventes chinoises à l'horizon de 2015.Valeo affiche les mêmes intentions. « Nous voulons garder le rythme avec nos clients traditionnels étrangers, mais aussi accélérer avec les Chinois et accompagner leur rapide montée en gamme », indiquait il y a quelques mois son PDG, Jacques Aschenbroich. Le groupe, qui fabrique par exemple des embrayages et des démarreurs renforcés pour Chery, réalise pour l'instant 20 % de son chiffre d'affaires dans l'empire du Milieu avec les constructeurs chinois.

Cette offensive se justifie par les perspectives de croissance que représentent ces fabricants, encore inexistants il y a quinze ans. Dans un premier temps, les Chinois se sont associés avec des Occidentaux dans des entreprises communes, mais ils cherchent maintenant à développer leur propre gamme. FAW a ainsi annoncé à Shanghai son intention de lancer 16 voitures de tourisme et véhicules commerciaux fonctionnant avec « des énergies nouvelles » d'ici à 2015. SAIC veut investir 1,3 milliard d'euros dans les véhicules verts. BAIC veut, lui, faire concurrence avec des voitures développées grâce aux brevets achetés à Saab.

Objectif difficile à atteindre


Même si les ambitions affichées par les constructeurs chinois dépassent souvent leurs capacités réelles, ces annonces témoignent de leur importance croissante dans le paysage automobile. « Le gouvernement veut soutenir les marques chinoises de façon à ce qu'elles représentent à terme de 40 à 60 % du marché, explique Larry Wang, consultant chez McKinsey. Il sera difficile pour ces constructeurs d'atteindre l'objectif affiché, parce que les consommateurs préfèrent encore largement les modèles produits par les constructeurs internationaux. Mais, clairement, leur poids va augmenter dans les ventes de véhicules. »

Certains équipementiers profitent déjà bien de cette opportunité, d'autant plus importante que la
Chine ne possède pas pour l'instant de grand fournisseur automobile. C'est le cas de Continental, qui réalise déjà plus de 20 % de ses ventes locales avec les Chinois et notamment FAW, SAIC, Geely, Great Wall ou encore Chery. « Les constructeurs chinois progressent chaque année dans nos ventes, notamment parce que le contenu dans les véhicules augmente », précise Jay Kunkel, patron de l'équipementier allemand en Chine.

De l'avis de tous les équipementiers, ces constructeurs ont une caractéristique commune : ils veulent aller très vite. L'autre différence par rapport aux occidentaux serait dans le partage des tâches entre fournisseurs et constructeurs : « Avec les sociétés communes internationales, nous travaillons sur des plate-formes déjà développées en Europe, tandis que les Chinois sont en phase d'apprentissage et développent actuellement leurs véhicules, explique Yann Delabrière. Geely, par exemple, nous demande de développer presque clefs en main l'intérieur complet du véhicule. »

INGRID FRANCOIS

PHOTO - Visitors look at a SUV by Chinese auto company Geely displayed at the Shanghai Auto Show in Shanghai on April 20, 2011. About 2,000 car and parts makers from 20 countries are participating in the Shanghai auto show, showcasing 75 new car models, 19 of them making their world premieres.

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Salman Rushdie s'en prend à la Chine - Adèle Smith

Le Figaro, no. 20757 - Le Figaro Littéraire, jeudi 28 avril 2011, p. 4

Des auteurs du monde entier sont réunis À New York pour L'édition 2011 du festival Pen World Voices. AU PROGRAMME : politique, sexe et poésie.

À année exceptionnelle, festival exceptionnel. L'édition 2011 du festival PEN World Voices, qui réunit 150 auteurs parmi les meilleurs au monde de 40 pays différents jusqu'au 1er mai prochain à New York, entend bien dépasser sa mission originelle d'édification de ponts entre cultures. Plus que jamais, il s'agit de défendre la liberté d'expression comme l'a toujours voulu son fondateur Salman Rushdie, mais cette année celui-ci tenait à mettre l'accent sur le rôle et la responsabilité de l'auteur dans la sphère publique.

Salman Rushdie s'en est déjà pris à la
Chine, qui a interdit au dissident Liao Yiwu de se rendre à New York. Tout au long de la semaine, on débat sur les révolutions arabes, WikiLeaks, les prisons américaines, la Russie, mais aussi le sexe et la poésie. Le tout nouveau directeur, Laszlo Jakab Orsos, a choisi un nouveau lieu qui se prête parfaitement à ce mélange des genres : le très original Standard Hotel au-dessus de la High Line, elle-même culminant à une dizaine de mètres au-dessus du sol, comme pour mieux réfléchir sur la beauté et les maux de notre planète.

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mercredi 27 avril 2011

Un porte-avions " made in China " - Brice Pedroletti et Harold Thibault


Le Monde - Page Trois, jeudi, 28 avril 2011, p. 3

Une fois traversé le Yangzi, dont l'estuaire est si large au nord de Shanghaï que l'autre rive est invisible les jours de brume, le projet n'est un mystère pour personne. C'est sur l'île de Changxing que le premier porte-avions construit ex nihilo par la Chine doit voir le jour, nom de code : " F ". Plus précisément, murmure-t-on dans les milieux informés, au dock militaire numéro 3 de ces gigantesques chantiers navals Jiangnan. L'entrée des chantiers est sous haute surveillance, et s'en approcher nous conduira à un long interrogatoire. Les ouvriers qui en sortent à vélo ont visiblement la consigne de se taire. Certains confient toutefois que l'on y construit des destroyers et des sous-marins, mais pas encore le fameux porte-avions.

Techniquement, c'est bien le cas : " La quille n'a pas été posée, mais les travaux préparatoires tels que la production des systèmes de propulsion, d'armes et des métaux spécifiques ont débuté depuis deux ans ", dit Andrei Chang, rédacteur de la revue de défense Kanwa, assez renseigné pour avoir anticipé en janvier le premier vol d'essai du chasseur furtif chinois.

Un autre indice a été révélé le 8 avril par M. Chang : il a identifié sur des photos satellites récentes, a-t-il raconté au South China Morning Post d'Hongkong, un terrain de football tout près des résidences qui hébergent les experts des docks militaires. Une autre preuve, avance-t-il, que des ouvriers ou des ingénieurs ukrainiens habitent sur place. C'est un terrain de football qui avait confirmé, pour les Américains, en 1962, le fait que les Cubains accueillaient des spécialistes russes des missiles qui allaient leur être livrés.

Officiellement, la Chine ne fournit aucun détail sur l'avancement de ses projets de porte-avions. Et la question a encore été éludée lors de la publication du nouveau Livre blanc de la défense chinoise le 31 mars. Mais les autorités chinoises ne cachent pas leurs ambitions : faisant remarquer que la Chine était le seul des grands pays à ne pas avoir de porte-avions, le ministre de la défense, Liang Guanglie, a déclaré en 2009 que celle-ci " ne peut pas rester éternellement sans ". La presse chinoise relaye régulièrement les propos de généraux de moins en moins discrets sur la question. Une manière, pense-t-on, de préparer le terrain, et de ne pas prendre par surprise les opinions étrangères. Le département de défense américain estime que le premier porte-avions made in China pourrait sortir en 2015.

Le chemin a été, pour Pékin, semé d'embûches. Dès 1985, les Chinois achètent ainsi la coque nue du Melbourne, un porte-avions australien, pour le recycler. Le navire est étudié de près, et ne sera transformé en ferraille qu'en... 2002. En 1998, les Chinois sont sur une autre piste, qui se révélera concluante : une société écran acquiert alors pour 20 millions de dollars un porte-avions abandonné aux chantiers navals ukrainiens lors de l'effondrement de l'Union soviétique, prétextant vouloir le convertir en casino. Le Varyag est achevé à 70 %, mais dépourvu d'électronique et de système de motorisation. Mais, au lieu d'un destin de salle de jeux flottante à Macao, il accoste en 2003 dans le port militaire de Dalian, dans le nord-est de la Chine.

Les vrais travaux auraient débuté en 2005. Depuis, des photos des progrès du Varyag - il est visible depuis la ville - défraient régulièrement la chronique. En 2009, le porte-avions ukrainien aurait été rebaptisé Shi Lang - du nom d'un général de la marine qui, sous les Qing, en 1683, récupéra Taïwan alors tombée dans les mains d'un chef de guerre ennemi. Tout un symbole ! Aucune confirmation officielle du nom chinois n'a jamais été apportée.

Le 6 avril, l'agence étatique Xinhua a, pour la première fois, publié un diaporama de vingt photos qui montrent le Varyag à quai. Nouveau signe, avancent les experts, que les premières sorties en mer sont imminentes. " L'intérieur est achevé à 100 %. Reste l'installation des systèmes d'armes et des radars en cours ", pense savoir M. Chang.

La motorisation serait, elle aussi, terminée. Logiquement, le porte-avions est doté, pour les hautes vitesses, d'une turbine à gaz, qui serait fabriquée, dans le cas du Varyag et du " F ", sous licence ukrainienne.

" Le gros problème, c'est qu'ils partent quand même... d'une poubelle. En réalité, mieux vaudrait partir de rien, avec une architecture nouvelle. La forme de la coque est imposée, c'est contraignant ", avance un expert militaire étranger. Le Varyag a toutes les chances d'être consacré à l'entraînement. " La phase de tests sera particulièrement longue ", dit M. Chang. La constitution d'un groupe aéronaval opérationnel nécessitera des années. Les Chinois devront former leurs pilotes, notamment à l'appontage.

A l'origine, les Chinois avaient toutes les raisons de collaborer avec les Russes, qui, dans les années 1990, se mettent à brader la boutique. Mais Moscou se méfie vite de la menace stratégique chinoise et prend ombrage du piratage par la Chine de ses modèles d'avion Sukhoï 27 et 33. Ceux-ci ont inspiré le chasseur Shenyang J-15 chinois, capable de décoller sur le Varyag. C'est l'Ukraine qui fournira à la Chine l'aide la plus précieuse - tout en fermant les yeux lorsque certains ouvriers des anciens ateliers de l'URSS partent lui prêter main forte. L'Ukraine a aussi accueilli des apprentis pilotes chinois sur le Nitka, en Crimée, le seul centre d'entraînement aux manoeuvres sur porte-avions soviétiques.

Kiev, pourtant, semble lui aussi vouloir y regarder de plus près. En février, l'Ukraine a condamné à six ans de prison ferme un citoyen russe, Alexandre Ermakov. Selon le SBU, les services ukrainiens qui éventeront l'affaire dans la presse locale, celui-ci arrangeait la venue en Chine d'experts d'anciennes républiques soviétiques, empochant en contrepartie jusqu'à 1 500 dollars par invité. Alexandre Ermakov et son fils devaient aussi être payés, par les services chinois, 1 million de dollars en échange d'informations et de plans du -Nitka - un préjudice estimé à plusieurs centaines de millions de dollars, selon les sources citées par le quotidien ukrainien Segodnya. Le centre d'entraînement que les Chinois construisent à Xingcheng, dans la zone militaire d'Huludao (province du Liaoning), comporterait, selon l'Ukraine, de nombreuses similarités avec le Nitka. Un tremplin y est d'ailleurs visible par satellite.


Un effet avant tout psychologique

Le lancement d'un porte-avions est une étape essentielle dans la stratégie de la Chine pour se doter d'une marine de portée globale. Celle-ci a essentiellement pris forme après l'ouverture de la Chine à l'économie de marché il y a trente ans, sous l'égide de l'amiral Liu Huaqing - mort en janvier -, qui a commandé la marine chinoise de 1982 à 1988. En 1996, la crise des missiles, avec Taïwan, qui force le président américain Bill Clinton à envoyer vers le détroit de Formose deux porte-avions de l'US Navy, achève de convaincre les Chinois de l'efficacité de cet outil de dissuasion - l'achat du Varyag a lieu deux ans plus tard.

Pékin ne cesse, depuis, de houspiller les Américains chaque fois qu'un de leurs porte-avions croise dans le Pacifique occidental. " Chine s'est toujours fait battre dans l'histoire en raison de la faiblesse de sa marine : les Anglais et les Français sont arrivés par la mer. Tout comme les Japonais en 1895. Alors que la Chine s'était dotée de bateaux anglais ! ", explique le colonel Liu Mingfu, professeur à l'université de défense chinoise et auteur d'un best-seller sur le rêve chinois de superpuissance.

" Collier de perles "

" Il ne s'agit pas seulement d'avoir un porte-avions qui puisse croiser au large d'Hawaï et de la Côte ouest des Etats-Unis, poursuit-il, un brin narquois. C'est une exigence de l'ONU et de tout le monde que la Chine joue un rôle plus important dans les affaires du monde. Et puis la marine chinoise doit pouvoir protéger les intérêts de la Chine et la sécurité des Chinois à l'étranger ! " Un expert militaire occidental souligne toutefois que les capacités de projection de la marine restent limitées : la Chine n'a pas de bases à l'étranger, et le " collier de perles ", les ports de l'océan Indien où la Chine a pris des intérêts économiques et dont certains analystes font grand cas, n'a pour l'instant, dit-il, " aucune composante militaire ".

Le premier effet du porte-avions chinois, souligne l'expert, sera d'abord... psychologique. En Chine comme à l'étranger.

Brice Pedroletti et Harold Thibault

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Le microcrédit cherche à maîtriser son essor - Elsa Bastien

La Croix, no. 38956 - Evénement, mercredi, 27 avril 2011

Trente ans après sa création, le système créé par Muhammad Yunus semble victime de son succès

Entre l'éviction du prix Nobel de la paix Muhammad Yunus de la Grameen Bank qu'il a fondée, les arrestations de responsables d'établissements au Cameroun, les accusations d'usure et de manque de suivi des emprunteurs dont certains se sont suicidés et les scandales autour de l'introduction en Bourse de l'indien SKS, le secteur du microcrédit semble victime de son succès, près de trente ans après sa création. Explication.

Soutenir les exclus du crédit

Le microcrédit consiste à prêter des petites sommes à des personnes pauvres qui n'ont pas accès au crédit, les «exclus bancaires», pour qu'elles puissent développer leur propre activité économique. Les prêts accordés sont faibles, une centaine d'euros en général dans les pays en développement. Les taux d'intérêt sont élevés, 20 % en moyenne, bien supérieurs aux taux bancaires mais inférieurs à ceux pratiqués par certains usuriers. Ils s'expliquent par les nécessités administratives, que le crédit soit faible ou important.

Ce qui n'empêche pas des taux de remboursement records. À l'origine, le microcrédit s'adressait aux groupes de femmes, et se basait sur un principe de caution solidaire qui permettait une gestion collective du risque. À l'heure actuelle, le crédit privé se développe de plus en plus. Le résultat est spectaculaire. Au Bangladesh, au cours des deux dernières décennies, presque deux millions de ménages clients de la microfinance, soit environ dix millions de personnes, ont dépassé le seuil de pauvreté de 1,25 dollar par jour (0,85 €).

Limites et dérives

Plusieurs scandales ont touché le secteur, dont le plus important a eu lieu dans les campagnes indiennes, dans l'Andhra Pradesh, touchées par des vagues de suicides de paysans en surendettement. Ils avaient contracté des prêts auprès de SKS Microfinance, établissement lancé en 1997, qui a connu un doublement de son activité chaque année. Devenue la plus grande institution d'Inde avec 7,5 millions de clients, elle a été introduite en Bourse en 2010. Face au surendettement de ses clients, SKS «avait deux choix: rééchelonner les prêts ou pousser les agents de crédit à utiliser la force et des méthodes agressives pour forcer les gens à rembourser. Elle a choisi la deuxième», souligne Jean-Michel Servet, professeur d'études du développement à l'Institut international IHEID et auteur en 2006 de Banquiers aux pieds nus.

Pour ce docteur en économie, les dérives du microcrédit sont dues à deux effets. Un surendettement dû à un accroissement considérable de l'offre - «au Maroc, j'ai vu des villages perdus qui comptent six ou sept institutions de microfinance (IMF)» raconte-t-il: les clients sont incités à contracter d'autres prêts, ce qui crée des mini-bulles spéculatives. Un effet de saturation également, les IMF ayant surestimé la demande, avec une illusion du «tous entrepreneurs». Au final, de nombreux crédits contractés étaient en réalité des crédits à la consommation ou à la santé, difficilement remboursables.

Une rentabilité indispensable

Une institution de microfinance, à vocation sociale, doit-elle être rentable? La question ne mérite pas d'être posée pour Arnaud Ventura, cofondateur et vice-président de PlaNet Finance, qui gère 1200 emprunteurs dans 60 pays. «Il faut créer des institutions pérennes qui puissent travailler sur le long terme», martèle-t-il. Et l'entrée en Bourse des IMF ne pose donc pas de problème, tant qu'elles ne sont pas gouvernées à court terme et avec des seuls objectifs financiers. Pour Laurent Chéreau, de la Société internationale pour le développement et l'investissement (Sidi), investisseur solidaire, «si l'on prétend que la microfinance est un outil de développement comme un autre, il faut la subventionner pour qu'elle puisse atteindre en toute sérénité l'autonomie financière».

Du microcrédit à la microfinance

«Le microcrédit n'est intéressant que pour les micro-entrepreneurs. Or seulement 10 % des gens ont l'ADN et le courage pour se lancer. En réalité, le premier besoin, c'est l'épargne», rappelle Xavier Reille, responsable au Groupe consultatif d'assistance aux pauvres (CGAP), unité de la Banque mondiale chargée de la microfinance. Micro-épargne, micro-assurance santé ou récoltes... Les produits financiers solidaires autres que le crédit, qui forment la microfinance, existent. Mais dans certains pays, comme l'Inde ou la Chine, ils ne sont pas légion, et les acteurs du milieu poussent à leur développement.

Et pour pallier les dérives concomitantes à l'essor du microcrédit, des centrales de risques ont été créées, comme au Maroc, pour éviter la spirale du surendettement. «Ce qui permet de réduire de 30 % les prêts croisés», souligne Xavier Reille. L'heure est au qualitatif et à la création d'indices de performance sociale.

Adopté par les pays industrialisés

Dans les pays du Sud, le microcrédit finance l'économie informelle: échoppes de fruits familiales, atelier de récupération de métaux... Des activités qui échappent à la régulation et la protection de l'État et, surtout, déjà existantes. «En France, il s'agit de création de microentreprises. L'objectif est de les amener à réintégrer les circuits économiques classiques et à obtenir un prêt bancaire après deux ou trois ans», explique Emmanuel Landais,directeur général de l'Association pour le droit à l'initiative économique (Adie), le premier organisme français de microcrédit.

Les sommes prêtées ne se comptent plus en centaines d'euros mais en milliers. En moyenne, l'Adie délivre des prêts de 3 000 €. Et la notion d'accompagnement inhérente au microcrédit est bien plus présente dans les pays développés qu'au Sud. « On s'adresse plutôt à un entrepreneur déstructuré socialement, sans réseaux », souligne Xavier Reille, cadre au CGAP.

Un bel essor français

Depuis sa création, l'Adie, le principal opérateur de microcrédit français, a délivré 100 000 prêts (12 000 l'an dernier). « De plus en plus de personnes souhaitent se mettre à leur compte, d'autant que l'emploi salarié est moins accessible que par le passé. Et puis les banques rechignent à financer la création d'entreprises », affirme Emmanuel Landais, dont l'organisme délivre 40 % de ses prêts aux femmes alors que la création d'entreprises est statistiquement majoritairement masculine. Beaucoup parmi les bénéficiaires des prêts sont demandeurs d'emploi ou reçoivent le RSA. Un quart des personnes qui se tournent vers l'Adie sont illettrées ou savent à peine lire.

Leurs projets ? Des entreprises de service à la personne, dans le bâtiment ou des petits commerces. « La France est plutôt en avance en Europe. La création d'entreprises se démocratise et le microcrédit va être amené à se développer » poursuit Emmanuel Landais. Reste à surmonter les obstacles de la création d'une entreprise, malgré des simplifications récentes comme le statut d'autoentrepreneur, et des subventions variables, qui rendent incertain l'accompagnement sur le long terme.

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La dette pèse sur la reconstruction au Japon - Yann Rousseau

Les Echos, no. 20919 - International, mardi, 26 avril 2011, p. 9

Pour la première fois depuis 1995 et le tremblement de terre de Kobe, le gouvernement japonais et les parlementaires de tous les partis du pays ont renoncé à leurs vacances traditionnelles de la « Golden Week », pour s'attaquer à l'étude de premier budget de la reconstruction. En fin de semaine dernière, l'équipe du Premier ministre Naoto Kan a annoncé qu'elle allait présenter ce jeudi au Parlement une première enveloppe d'urgence de 4.000 milliards de yens (33,3 milliards d'euros). Elle doit permettre la reconstruction rapide d'infrastructures dans les régions du nord-est du pays frappées par le séisme puis par le gigantesque tsunami du 11 mars dernier. Une large part de ces sommes doit alimenter la fabrication, avant l'été, de logements temporaires pour les dizaines de milliers de familles ayant perdu leurs maisons.

Impasse

Si l'intégralité de la classe politique soutient ces projets, les élus ont plus de mal à s'entendre sur le financement de ce premier budget d'urgence qui devrait être suivi par plusieurs autres en 2011 et 2012. Les élus de la majorité DPJ devraient pouvoir faire voter le premier budget en s'associant avec quelques petites formations du centre, mais ils risquent de ne pas pouvoir obtenir un soutien suffisant pour faire adopter la loi de Finances qui doit, accompagner ce texte quelques jours plus tard. Déjà confronté au gonflement malsain de la dette de l'Etat, qui équivaut à 200 % de son PIB, le premier ministre a décidé de ne pas émettre de nouvelles obligations. Il propose pour l'instant de financer les 4.000 milliards de yens de dépenses en récupérant des sommes initialement mises de côté pour alimenter le fonds de retraite du pays et d'autres destinées à permettre une baisse des péages d'autoroutes. Mais l'opposition, emmenée par le puissant LDP, refuse de voir « détourner » l'argent des retraites et presse le Premier ministre de se montrer plus « courageux » en acceptant de renoncer à d'autres promesses de campagne. Au sein même de la majorité, plusieurs personnalités proposent, elles, une hausse temporaire de certains impôts malgré les mises en garde des économistes du gouvernement qui refusent de déprimer encore plus la consommation domestique. D'autres cadres du pouvoir estiment que l'émission de nouvelles obligations sera de toute façon inéluctable pour financer les prochaines tranches de la reconstruction.

Face à cette impasse, la majorité et l'opposition pourraient décider de voter le 2 mai prochain l'amendement au budget de reconstruction mais de reporter exceptionnellement « à plus tard » les textes épineux réglant son financement. Conscient des limites de ce scénario, Naoto Kan a reconnu, hier soir, que le Japon devrait rapidement clarifier sa stratégie de reprise en main de ses finances publiques pour conserver la confiance des investisseurs sur la scène internationale.

YANN ROUSSEAU

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Le fonds souverain chinois CIC pourrait recevoir 200 milliards de dollars de plus

Les Echos, no. 20920 - Marchés, mercredi, 27 avril 2011, p. 28

China Investment Corp (CIC), le fonds souverain chinois, devrait bientôt se voir attribuer par le gouvernement de nouvelles ressources qui atteindraient, selon le « Financial Times », de 100 à 200 milliards de dollars. CIC a entièrement placé les 110 milliards de dollars qu'il avait en portefeuille pour ses investissements étrangers. Il recevrait ces nouveaux fonds alors que Pékin cherche à limiter son exposition à la dette d'Etat américaine, selon le « FT ». Les réserves de change de la Chine, les plus élevées au monde, ont augmenté de près de 200 milliards de dollars au premier trimestre pour atteindre plus de 3.000 milliards de dollars. Le fonds CIC est aussi chargé par son gouvernement de lui assurer un accès à certaines matières premières.

GUILLAUME MAUJEAN

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DÉBAT - Un retour à l'étalon-or est-il envisageable?

Le Temps - Economie, mardi, 26 avril 2011

Charles Wyplosz et Pierre Leconte débattent de l'avenir des monnaies
Deux experts réagissent à l'avertissement de Standard & Poor's sur la dette américaine.
Un retour à l'étalon-or est-il envisageable?

Propos recueillis par Mathilde Farine et Frédéric Lelièvre

Le Temps: S & P a lancé un avertissement sur la dette américaine en début de semaine dernière. Est-ce le début de la fin du dollar ou un non-événement?

Charles Wyplosz: C'est un événement majeur dans la mesure où on commence à voir la réalisation qu'il y a un problème sur la dette américaine, mais que l'on connaissait déjà. Le vrai problème est en réalité moins celui de la dette que la difficulté à prendre des décisions politiques aux Etats-Unis où la Maison-Blanche est tenue par des démocrates et la Chambre des représentants par des républicains. L'annonce de S & P reflète une inquiétude sur la dette. De là, faire un lien avec le rôle international du dollar est très hasardeux, car il n'y a pas d'alternative.

Pierre Leconte: Le dollar est la monnaie mondiale qu'on le veuille ou non. Aucune tentative des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) d'essayer d'y échapper n'a abouti. Toutes les monnaies de papier vont revenir à leur valeur intrinsèque, c'est-à-dire zéro. Le dollar et l'euro - car il y a là aussi d'importants problèmes - sont engagés dans le concours de la plus mauvaise monnaie. Dans le cas du billet vert, le problème n'est pas tant celui de la dette publique, mais de la politique monétaire de la Réserve fédérale (Fed) et de la façon dont on a essayé de résoudre la crise financière. On a laissé les déficits s'échapper et la création monétaire se développer sans contrôle. C'est cela qui sape la valeur de la monnaie. Si le prix des matières premières monte, c'est le signal de la fragilité du dollar.

- C.W.: On ne peut pas dire que la monnaie papier ne vaut rien! C'est une grande invention. Il est vrai que sa valeur dépend entièrement de la qualité de la gestion des autorités monétaires. Or, en un siècle, nous avons progressé dans notre compréhension de ce que doivent faire les banques centrales.

- En a-t-on trop fait pour surmonter la crise financière?

- C.W.: Quand la crise est arrivée un consensus s'est formé autour de l'idée que la crise de 1929 avait été longue et profonde parce que les gouvernements avaient fait des restrictions budgétaires, tandis que les autorités monétaires refusaient de faire redémarrer le système bancaire. La dernière crise a été quasi identique et les réactions inverses: les banques centrales ont réalisé des inventions impensables jusque-là. Résultat, la crise a été relativement brève et peu profonde, les Etats-Unis et l'Europe repartent. Mais rien n'est gratuit et il faudra sortir de cette période de liquidité extrêmement abondante. On pense comprendre comment cela peut se passer, mais on n'a aucune garantie puisqu'on ne l'a jamais fait. Quant aux dettes publiques qui ont augmenté, il aurait fallu simultanément penser à la manière de les résorber.

- P.L.: Le traitement a été judicieux au début pour enrayer l'aspect déflationniste de la crise. Mais c'est allé beaucoup trop loin: les Etats et les banques centrales sont coincés. Si l'on retire l'alimentation monétaire, les économies et les marchés vont replonger. La question est de savoir s'il valait mieux une cure d'austérité momentanée quitte à laisser une déflation pendant un certain temps pour corriger les excès du système passé ou s'il fallait à nouveau créer une bulle qui finira par éclater.

- L'économie est-elle repartie?

- P.L.: Non. La croissance est financée artificiellement par le crédit et n'est pas auto entretenue. Les marchés actions sont repartis, mais ce n'est pas le cas des emplois et du marché immobilier qui sont importants pour la confiance des consommateurs.

- C.W.: Si, l'économie américaine est repartie fin 2009. La reprise n'est pas très vigoureuse, mais elle est bien développée. Le taux de chômage et le marché immobilier sont des variables retardées, qui suivent le cycle. La reprise est auto-entretenue dans la mesure où la consommation et le crédit repartent. Dans ce contexte, les autorités doivent faire preuve de patience: on se promène sur une ligne de crête avec d'un côté une normalisation trop précoce qui ferait retomber en récession et une normalisation retardée qui pourrait amener des tensions inflationnistes. On a vu la Banque centrale européenne (BCE) remonter ses taux, beaucoup ont dit que c'était prématuré. La Fed [ndlr: qui se réunit mercredi] fait preuve de plus de patience alors que la reprise est plus ferme et on l'accuse d'être trop lente...

- P.L.: Lorsqu'une banque centrale achète 70% des émissions du trésor - comme c'est le cas aujourd'hui -, c'est extrêmement pervers. Cela signifie que le marché n'achète plus la dette publique et cela va faire monter les taux à long terme. Si la Chine et d'autres pays émergents cessent d'acheter des instruments du Trésor américain ou européen, on va vers un krach obligataire. Actuellement, il y a un risque de divorce entre les politiques monétaires qui ne sont plus comprises et rejetées par les marchés et ces derniers qui demandent des ajustements que les banques centrales ne sont pas capables de faire sauf à retomber dans une nouvelle crise. La crise n'est pas finie, elle le sera lorsque les politiques monétaires seront normalisées. Les banques centrales ne sont plus stabilisatrices, au contraire.

- C.W.: Non, les banques centrales ont pour objectif de stabiliser les prix et, aux Etats-Unis, le chômage. Elles baissent les taux quand elles anticipent une faiblesse de l'économie et les montent quand elles anticipent une montée de l'inflation. Si on rejette la monnaie fiduciaire et le rôle stabilisateur des banques centrales, on revient à la période précédente avec des économies instables.

- Le retour à l'étalon-or serait-il la solution?

- P.L.: C'est impossible notamment parce que les Etats ne vont jamais accepter un mécanisme automatique qui les limite dans la création de liquidité. Ce sont les marchés qui vont imposer le choix de la monnaie mondiale du futur. Si l'or et les métaux précieux augmentent à des niveaux stratosphériques, les banques centrales des pays émergents en achèteront de plus en plus et vendront les monnaies papier. Même les banques centrales des pays développés devront liquider une partie de leur portefeuille de papier, d'obligations souveraines etc. et acheter du métal. C'est à travers la hausse des prix de ces deux métaux qu'on verra une transformation du système.

- C.W.: Retourner à l'or... Se promener à cheval est agréable et moins dangereux que la voiture, qui en plus pollue. Pourtant, c'est la voiture, plus pratique, qui est utilisée. On peut faire le même raisonnement avec la monnaie fiduciaire (papier), qui est un progrès. Mais il est aussi plus difficile de la faire tourner que l'étalon-or.

- Pourtant, beaucoup disent que c'est depuis que les Etats-Unis ont renoncé à cet étalon-or que le monde financier est incontrôlable...

- C.W.: Depuis 1945, on a assisté à une croissance importante et à un élèvement du niveau de vie mondial jamais observé dans l'histoire. C'est le progrès technologique qui l'a permis mais la finance l'a accompagné. Or cette dernière est par essence risquée et faite de crise.

- P.L.: Les Trente Glorieuses ont tout de même coïncidé avec le dollar convertible en or. L'explication vient de la confiance dans la monnaie dont les variations n'étaient pas massives et indéterminées.

- C.W.: Il y a les Trente Glorieuses, qui ont été la période de rattrapage de l'Europe, suivi par les Trente Glorieuses japonaises et les Trente Glorieuses chinoises. Tout cela avec des régimes monétaires internationaux différents.

- P.L.: La stabilité monétaire est quand même favorable à la croissance économique!

- C.W.: Depuis 1973, où l'on a quitté l'étalon-or, la moitié de l'humanité est sortie de la pauvreté. Les régimes monétaires n'ont eu aucun rôle.

- P.L.: On a un système de plus en plus déséquilibré, basé sur la dette et sujet à des chocs violents. On peut faire le parallèle entre le cheval et la voiture. La comparaison serait plutôt à faire avec les accidents nucléaires qui seraient la monnaie papier...

- C.W.: C'est une très bonne comparaison. On peut se chauffer avec le bois ou avec l'énergie nucléaire. Le second est dangereux mais extraordinairement efficace, tandis que dans le cas du premier il faut aller ramasser son fagot chaque matin.

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