vendredi 30 septembre 2011

La Chine s'incruste dans la «zone d'influence» russe - Emmanuel Grynszpan


Le Temps - International, vendredi 30 septembre 2011

La Biélorussie, en froid avec Moscou et l'Union européenne, ainsi que l'Ukraine font l'objet des attentions de Pékin. Moscou n'a pas encore réagi publiquement face à cette nouvelle compétition directe.

Pékin exploite astucieusement les échecs diplomatiques russes, mais aussi les scrupules et les difficultés financières de l'Union européenne, pour placer ses pions en Europe de l'Est. La semaine dernière, le numéro deux du Parti communiste chinois, Wu Bangguo, était en tournée en Biélorussie. Pour sa première visite, il a accordé au satellite de Moscou un prêt de 1 milliard de dollars à taux sacrifiés et assorti d'une subvention de 11 millions de dollars destinés à des projets infrastructurels communs entre les deux Etats.

Un cadeau tombé du ciel pour le président autocrate Alexandre Loukachenko, complètement brouillé avec l'Occident et dont les rapports sont à peine moins tendus avec Moscou. La Biélorussie traverse une grave crise financière et économique depuis six mois. La Banque centrale a été contrainte de dévaluer le rouble biélorusse de 70% par rapport au dollar, et les rayons des magasins n'ont jamais été aussi clairsemés.

Le président Loukachenko, dont la propension à emprisonner ses opposants n'a fait que s'accentuer au cours de ses quatorze années de règne, a chanté les louanges de son invité: «A chaque instant, la Chine est prête à épauler amicalement la Biélorussie. Les milliards prêtés à taux d'ami et les investissements directs aident efficacement à la modernisation de notre économie. [...] Nous sommes reconnaissants pour le soutien moral et matériel colossal.»

Des propos qui tranchent avec ceux adressés aux Européens (l'homme fort de Minsk a traité cette année José Manuel Barroso de «bouc») ou au tandem Medvedev-Poutine, qu'il n'a cessé d'accuser de «vouloir mettre la Biélorussie à genoux». De fait, la diplomatie européenne, qui ne souhaite pas voir la Biélorussie retourner dans l'orbite russe, a néanmoins coupé les ponts depuis la féroce répression qui a suivi la présidentielle de décembre 2010. Moscou (comme Pékin) est indifférent à la détérioration des droits de l'homme, mais veut en revanche forcer Minsk à procéder à d'importantes privatisations en échange d'un prêt.

Pékin ne dévoile pas publiquement les contreparties pour ses «prêts à taux d'ami», ce qui arrange un Loukachenko tenant par-dessus tout à montrer qu'il reste maître chez lui. La Chine a en fait les mêmes intentions que la Russie, c'est-à-dire attraper un large morceau des privatisations d'actifs industriels. Wu Bangguo a d'ailleurs signé un accord «de coopération financière sur la privatisation et les investissements chinois en Biélorussie en 2011-2013». Pékin et Moscou sont en concurrence directe pour les raffineries, les entreprises agroalimentaires et les constructeurs de machines biélorusses. Mais surtout, comme l'explique Joël Ruet, économiste à Siences Po Paris, «la Biélorussie est un acteur charnière de l'oligopole mondial de la potasse, [l'engrais de base] dont la Chine manque le plus». Or Alexandre Loukachenko tient à tirer le maximum de la privatisation de Belaruskali, l'unique producteur de potasse, que vont donc s'arracher Chinois, Russes et Indiens.

L'Ukraine a aussi fait l'objet des attentions de Pékin. Le chef d'Etat chinois, Hu Jintao, a visité Kiev en juin dernier pour signer un accord de «partenariat stratégique», statut réservé jusque-là dans l'ex-URSS à la Russie et au Kazakhstan. «L'Ukraine intéresse Pékin pour ses vastes et fertiles terres agricoles. La Chine s'inquiète pour sa sécurité alimentaire nationale, car elle est très dépendante. Il s'agit du même modèle que pour les ressources minérales et énergétiques en Afrique», explique Joël Ruet, qui liste aussi «l'assemblage automobile chinois comme cheval de Troie pour le marché européen». Il s'agit aussi pour Pékin de récupérer des technologies stratégiques (nucléaire, aéronautique, armement), que l'Ukraine a su garder voire améliorer depuis la fin de l'Union soviétique.

Moscou n'a pas encore réagi publiquement face à cette nouvelle compétition directe dans sa «zone d'influence». Le Kremlin a très peur de fâcher son voisin, dont la puissance militaire et économique croît chaque jour. Dmitri Medvedev s'est juste contenté cet été de taquiner Pékin en lui disputant le rôle d'intermédiaire unique auprès de Kim Jong-il. Mais la Corée du Nord ne pèse pas lourd face aux enjeux économiques de l'Ukraine et de la Biélorussie.

PHOTO - Chinese President Hu Jintao (4th L) toasts with members of the Ukrainian delegation during a signing ceremony in Kiev June 20, 2011. China and Ukraine signed deals worth $3.5 billion on Monday during Chinese President Hu Jintao's visit to the former Soviet republic, Ukrainian President Viktor Yanukovich said.

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L'appétit insatiable de la Chine pour les produits de base depuis vingt ans s'émousse

La Tribune (France), no. 4819 - Économie | International, vendredi 30 septembre 2011, p. 10

" Nourrir le dragon. " Le titre d'une publication mensuelle de l'équipe matières premières de Barclays Capital, exclusivement consacrée à la demande de matières premières chinoises, pourrait s'avérer bientôt obsolète. Car l'appétit de l'ex-Empire du Milieu pour les ressources naturelles est devenu moindre. C'est ce que reflètent les cours du cuivre, qui ont plongé de 25 % en moins d'un mois, pour se rapprocher de l'étiage. Soit environ 6.000 dollars la tonne, le prix de production des producteurs chinois. Le ralentissement de l'activité dans le secteur du bâtiment en Chine serait à l'origine de ce recul : les nouvelles constructions sont en effet truffées de cuivre. Selon Dragonomics, publication spécialisée sur l'économie chinoise, le stock de logements neufs disponibles représente aujourd'hui 10 mois de demande; soit moins qu'en 2008, mais nettement plus qu'en début d'année.

Crédits rares

La raréfaction de crédits accordés aux promoteurs a également contribué au ralentissement, un phénomène qui pourrait se poursuivre, pronostiquent les experts de l'équipe matières premières de la banque Macquarie, de retour d'une visite en Chine. La demande de biens de consommation, des frigos aux voitures, affiche une tendance baissière, pour les mêmes motifs de difficulté de financement. Outre le cuivre, les autres métaux non ferreux comme le nickel, le zinc ou l'aluminium sont actuellement inférieurs à leurs coûts marginaux de production. La demande de minerai de fer, principal composant de la production d'acier, dont la Chine est le premier acheteur de la planète, a également chuté. C'est ce dont témoigne les cours du fret pour les " capesize" , les plus grands bateaux de vrac, utilisés pour transporter le minerai. Alors qu'ils repartaient à la hausse depuis août, les cours ont commencé à baisser ces derniers jours.

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La Chine touchée par le ralentissement de l'économie mondiale - Aline Robert

La Tribune (France), no. 4819 - Économie | International, vendredi 30 septembre 2011, p. 10

Après avoir crû à un rythme de 10 % ces dernières années, l'économie devrait ralentir à 7 % voire à 5 % en 2016.

Deux chocs de demande extérieure menacent actuellement l'économie chinoise, ce qui pourrait se traduire par un ralentissement de son rythme de croissance. Le malaise de l'économie américaine pose un problème de débouché majeur pour les exportateurs chinois; mais les déboires des économies européennes étouffées par leur dette risquent également d'obscurcir l'horizon du " made in China ". La Bourse de Shangai reflète cette équation en enregistrant déjà une chute de 14 % sur le trimestre en cours. Une baisse liée au problème de la dette européenne si l'on en croit la presse chinoise, qui suit le sujet avec passion. Pour autant, le pays n'est pas prêt à voler au secours du Vieux Continent.

Le président du China Investment Corp, le fonds d'investissement souverain chinois, qui s'exprimait jeudi à l'occasion d'un congrès à Londres, l'a confirmé. " La Chine ne peut acheter de la dette risquée si les membres de la zone euro ne présentent pas une image claire des solutions apportées à leurs problèmes ", a-t-il argumenté. Pékin se montre prudent en matière d'investissements au regard de la conjoncture actuelle. " Mieux vaut laisser ralentir la croissance sans trop utiliser ses capacités de relance, pour éviter de chuter trop rapidement par la suite ", note Bei Xu, économiste chez Natixis.

Car le ralentissement conjoncturel auquel est confronté le pays - relatif, la croissance devrait atteindre 9,5 % selon le FMI cette année - s'inscrit dans une tendance de fond. Alors qu'une transition politique majeure s'annonce, puisque les leaders du Parti communiste, le président Hu Jintao et le Premier ministre Wen Jiabao doivent être remplacés d'ici un an, l'économie chinoise devra elle même s'adapter à une vraie mutation après sept ans de taux de croissance annuel supérieur à 10 %.

L'administration a révisé à la baisse - de 8 % à 7 % - ce taux dans son plan quinquennal (2011-2015). Mais selon l'agence Bloomberg, l'avenir de l'Empire du Milieu serait moins rutilant. Si l'on en croit les projections d'investisseurs qu'elle a interrogés, la croissance devrait plafonner à 5 % en 2016, ce qui pourrait ébranler la mécanique actuelle qui permet à cette économie de créer un nombre élevé d'emplois pour satisfaire la demande, et d'élargir régulièrement la taille de la classe moyenne. Ce mouvement ne devrait pas empêcher le pays de dépasser les États-Unis en 2016, selon l'économiste américain Angus Maddison, en terme de parité de pouvoir d'achat. En revanche, en terme de PIB, l'oncle Sam reste largement devant la république populaire. En 2010, il s'élevait à 14.500 milliards de dollars pour le premier contre 5.900 milliards de dollars pour la seconde.

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Le crash de Shanghai relance le débat sur la qualité de la croissance

La Tribune (France), no. 4819 -Économie | International, vendredi 30 septembre 2011, p. 10

Pékin - La sécurité devient progressivement le principal moteur du consommateur chinois. Il veut en savoir plus et est prêt à payer le prix pour la qualité.

Le débat fait rage une fois de plus sur Internet et dans la presse. Depuis l'accident de métro survenu à Shanghai mardi, bloggeurs et éditorialistes questionnent à nouveaux les grandes orientations politiques de la Chine qui, selon eux, a sacrifié la sécurité et la qualité pour faire " grand ", le plus vite possible. " Nous avons des gratte-ciels, des fusées, des satellites, mais la corruption, la négligence, une mauvaise gestion humaine ont provoqué l'accident de métro. Nous sommes incapables de respecter les règles de sécurité ", se lamente ainsi un bloggeur.

L'accident de métro est survenu moins de deux mois après celui du TGV sur la ligne de Wenzhou qui avait fait 40 morts et remis sérieusement en cause le modèle chinois de croissance. À plusieurs reprises, la population s'est mobilisée pour demander des comptes et la fermeture d'usines particulièrement polluantes. À Dalian, une ville au nord-est de la Chine, plusieurs milliers de personnes ont manifesté en août. Et ce mois-ci c'est à Haining, près de Shanghai, que la population s'en est prise à une usine de panneaux solaires. Une fonderie dans la même province a aussi été mise en cause dans des cas d'empoisonnement au plomb.

Si le fait de manifester n'est pas nouveau en Chine, ce qui frappe - tout particulièrement dans les événements de Dalian - c'est que les protestations aient, cette fois, étaient pacifiques. Et surtout qu'elles soient menées par la classe moyenne soucieuse de sa qualité de vie. Cette couche de la population dépasse désormais les quelques 200 millions de personnes. Souvent urbaine et cultivée, c'est elle qui mène les débats et exige désormais que l'on se soucie de thèmes comme la sécurité, la santé, l'alimentation et l'éducation.

Phénomène nouveau

" Il est évident que cette classe moyenne dépasse largement le mode de consommation de base. Une conscience se constitue pour tout ce qui est produits de qualité, respect de l'environnement... ", explique Jean-François Huchet, spécialiste de questions sociales en Chine et professeur à l'Inalco. Greenpeace souvent sollicité sur ces questions confirme l'inquiétude d'une partie de la population urbaine. L'association avait mis en ligne l'année dernière un pamphlet contre un produit toxique présent dans les jeux en plastiques. Instantanément, des milliers de tweets avaient repris l'information. " Les gens veulent en savoir plus et sont prêts à payer le prix pour la qualité. C'est un phénomène nouveau ", explique Ma Tianjie, responsable de la campagne contre les produits toxiques. Rappelons que c'est à la demande de la population locale que la ville de Pékin a préservé la circulation alternée mise en place durant les Jeux Olympiques.

Pour l'instant le principal moyen d'expression de ces nouvelles revendications reste Internet qui joue un rôle d'accélérateur d'information et sert souvent de détonateur. Mais les moyens d'action restent limités et souvent se heurte à une résistance politique.

Cependant de plus en plus de sociétés de protection du consommateur se créent. Et les procès se multiplient. Les entreprises, quant à elles, se montrent encore réticentes à modifier leur rapport à l'environnement. Mais, comme les gouvernements locaux, elles sont de plus en plus sous pression. Les trois derniers cas médiatisés de pollution industrielle se sont d'ailleurs traduits...par des fermetures de sites.

Virginie Mangin

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Dagong : quand les Chinois nous font la leçon - Julie Desné



Le Point, no. 2037 - Economie, jeudi 29 septembre 2011, p. 100,101,102

Redoutée. L'agence de notation Dagong est plus sévère que ses rivales américaines. Sauf pour la Chine...

Dagong joue les stars. L'agence de notation chinoise, qui n'a pas encore assis sa réputation sur la planète des affaires, fait tout ce qu'elle peut pour acquérir une notoriété en dehors des frontières de la Chine. Ironie du sort, c'est une de ses rivales américaines qui l'a propulsée sur le devant de la scène financière internationale. En dégradant la note souveraine américaine le 5 août, Standard - Poor's conférait un peu de légitimité à la décision de Dagong prise un jour plus tôt d'abaisser la note des Etats-Unis et de les placer sous surveillance négative. Cette récente célébrité n'est pas pour déplaire à Guan Jianzhong.

Dans son vaste bureau de Pékin, le PDG de Dagong enchaîne les interviews. Sur la table basse entourée de confortables canapés en cuir noir trône un marteau de justice d'or et de bois.« Le cadeau d'un ami, cela symbolise l'honnêteté et l'impartialité », précise le dirigeant, en chemisette blanche dans la chaleur pékinoise. Tout un programme pour une agence souvent perçue à l'étranger comme le bras armé du Parti.

Secret. M. Guan a le profil classique des dirigeants d'entreprise de la Chine moderne. Diplômé d'économie, il a d'abord fait ses classes dans l'administration publique. Dans les années 90, il gère un fonds d'investissement dédié à l'aéronautique et placé sous l'égide du ministère de l'Aéronautique de l'époque.« Un des responsables a quitté le fonds en 1994 pour créer Dagong, alors soutenu par huit institutions publiques, dont la banque centrale », se souvient le quinquagénaire, qui à titre personnel suit de près les débuts de cette aventure. Mais, à la fin des années 90, l'Etat dégraisse ses mastodontes et cède ses parts dans les industries les moins stratégiques. Dagong en fait partie et son futur PDG est à l'affût des opportunités.« C'est à ce moment-là que j'ai décidé de prendre le contrôle de la compagnie en rachetant 60 % des parts, les 40 % étant détenus par des investisseurs privés », explique Guan Jianzhong, qui garde jalousement le secret de l'identité de ses partenaires. En tout cas, jure-t-il, il n'y a plus aucune participation publique. Paradoxe très chinois, cela ne l'empêche pas de revendiquer le statut de « conseiller subventionné auprès du gouvernement central » sur sa carte de visite. Un titre plutôt lié à ses activités de recherche sur la notation de crédit. Dagong a notamment créé, en partenariat avec l'Université de finances et d'économie de Tianjin, à l'est de Pékin, une école spécialisée dans ces questions.« Je le dis et je le répète, je n'entretiens pas de relations particulières avec le gouvernement. Quand nous publions nos notes, les médias veulent absolument y voir une prise de position du gouvernement chinois. Alors qu'il n'y en a pas », martèle M. Guan, un peu las d'avoir à se justifier et à convaincre journalistes et financiers, souvent sceptiques.« Les opinions des analystes de Dagong résultent d'un travail de fond. Elles sont pertinentes. Simplement, les conclusions sont quelquefois trop rapides, parfois motivées par des considérations politiques qui les décrédibilisent », soutient au contraire André Loesekrug-Pietri, directeur et fondateur du fonds d'investissement A Capital à Pékin.

Une agence prochinoise. De fait, même en Chine, la réputation de Dagong doit encore s'affirmer. Prompte à dégrader les Etats-Unis, l'agence, qui emploie 500 personnes en Chine, dont 250 analystes, n'a pas bronché quand le Bureau national d'audit a révélé, dans un rapport inédit rendu public fin juin, que les collectivités locales chinoises avaient accumulé 1 160 milliards d'euros de dette fin 2010, à la faveur du plan de relance adopté pendant la précédente crise financière. De même, le ministère des Chemins de fer a conservé son triple A après l'accident ferroviaire meurtrier du 23 juillet, qui avait profondément ébranlé l'opinion publique chinoise. La catastrophe n'a pas ému les analystes de Dagong. Guan Jianzhong ne voit là aucune contradiction majeure.« On ne note pas de la même façon selon que l'on s'adresse aux investisseurs internationaux ou nationaux. La note de la dette souveraine chinoise, c'est une chose. Celle d'un ministère, c'est autre chose. Il s'agit là d'une institution très particulière en Chine, mi-agence gouvernementale, mi-entreprise », justifie le dirigeant. « Le risque reste très élevé pour le ministère des Chemins de fer et les conclusions de Dagong à ce sujet sont très surprenantes », proteste cependant un analyste chinois basé à Shanghai.

Au-delà du marché domestique, Dagong nourrit en tout cas de grandes ambitions à l'international. Sans aucun bureau à l'étranger, l'agence note déjà 67 pays et en vise 150 dès l'an prochain. La France est gratifiée dans son tableau d'un AA- et placée sous surveillance négative, même si les analystes de Dagong n'ont jamais mis les pieds dans l'Hexagone. Le chemin vers la globalisation semble être long pour l'agence chinoise, qui a déjà essuyé de premiers revers hors de ses frontières. En novembre 2010, la Securities and Exchange Commission (SEC) refusait même de lui accorder le statut d'agence de notation. Le gendarme des marchés outre-Atlantique estimait n'avoir aucun moyen de contrôle des pratiques de l'agence basée à Pékin.« Ces raisons ne sont qu'un prétexte », affirme M. Guan. Pour lui, « les vraies inquiétudes américaines portent sur le fait que si nous avions libre accès à leur marché, de nombreuses multinationales basées aux Etats-Unis risqueraient de perdre leur triple A et les dollars cesseraient d'affluer vers l'économie américaine ». L'agence officielle Xinhua n'hésitait pas à qualifier début août d'« hideuse vérité » les commentaires de Dagong à propos de la dette de Washington.

Ambitions internationales.« A l'international, Dagong ne peut s'imposer que par une vaste opération de communication », résume un investisseur étranger. Pas étonnant si Guan Jianzhong a fait de la refonte internationale du système de notation sa nouvelle croisade. Avec la controverse née de l'électrochoc créé par Standard - Poor's sur les marchés début août, il espère trouver un écho en Occident. Selon lui, il est nécessaire de créer une agence de notation internationale qui pourrait s'appuyer sur les conclusions d'agences locales, mais aussi de changer les méthodes de notation et l'environnement réglementaire.« Dagong doit absolument être associé à ce travail de refondation. C'est là vraiment notre objectif. Si la réforme s'enlise, nous envisagerons de nous développer en propre, mais ce n'est pas du tout ce que nous souhaitons », résume le dirigeant de l'agence. A travers cette profession de foi, il s'agit surtout pour Dagong de convaincre le reste du monde de son indépendance et de la pertinence de ses commentaires. Face à des rivaux qui ont un siècle d'expérience.

PHOTO - Guan Jianzhong, président de l'agence de notation Dagong, dans ses bureaux de Pékin.

Le club des trois
Il existe une centaine d'agences de notation dansle monde. Mais 90 % du marché reposent dans les mains des Big three, dont Dagong conteste aujourd'hui l'imperium :

Standard - Poor's (créée en 1860). Elle vient de sortir du giron de l'éditeur McGraw-Hill (2,9 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2010).

Moody's (1909). C'est la seule à être cotée en Bourse. Warren Buffett en possède 13 % (2 milliards).

Fitch (1913). Fimalac, le holding de Marc de Lacharrière, en possède 60 % (660 millions).


Le jour où la France a perdu son triple A...
Dagong note les Etats depuis juin 2010. Bien plus sévèrement que les Big three. A l'occasion de cette première notation, la France a perdu son AAA. L'agence chinoise l'a alors noté AA - (un an plus tard, elle mettait cette note sous « observation négative », mauvais signe...). Dans la première liste, seuls la Norvège, l'Australie, le Danemark, le Luxembourg, la Suisse, Singapour et la Nouvelle-Zélande étaient notés AAA. Ni les Etats-Unis ni l'Allemagne n'avaient la triple couronne.

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Dette, ce que Sarkozy n'ose pas faire - Patrick Bonazza

Le Point, no. 2037 - Economie, jeudi 29 septembre 2011, p. 60,61,62,63

Tabou. Inventaire des mesures qui fâchent et dont l'Elysée, comme l'opposition, évite de parler.

Mais où est passé le Nicolas Sarkozy qui, en septembre 2008, prononçait à Toulon un discours lyrique sur la moralisation de la finance ? Le Sarkozy qui bousculait Angela Merkel et ses partenaires de l'Europe pour trouver une parade à la grande crise bancaire ? Ou encore celui qui menaçait de quitter le G20 de Londres pour impressionner Obama ? Aujourd'hui, c'est plutôt silence radio. La crise, en dégénérant, est devenue plus profonde, plus complexe et multiforme. Les belles paroles n'ont plus cours.

A sept mois de l'élection présidentielle, les nuages épais et noirs qui planent au-dessus de l'Europe ne partiront pas comme par enchantement. Chaque pays, et pas seulement la Grèce, lutte pour sa survie.« L'Allemagne, dit un haut fonctionnaire bruxellois,veut être convaincue qu'elle ne sera pas seule à payer. Elle s'inquiète pour la France », qui se trouve, comme l'écrivent Jean Peyrelevade et Pierre-Antoine Delhommais, dans un « état critique »(1). Pour François de Closets et Irène Inchauspé, la France est face à l'« échéance »(2) : « Nous allons vivre des années de guerre économique, au mieux conventionnelle, au pire nucléaire. » Trente-sept ans de dérive des finances publiques ont miné le pays.

Ce n'est pas un hasard si les banques françaises sont prises sous la mitraille de la spéculation. Dans ce climat exécrable, que valent les promesses des candidats ? Droite et gauche, en effet, n'auront pas le loisir de distribuer d'improbables cadeaux. Comme l'écrivent les Gracques (3), ce collectif d'hommes de gauche, on « ne promettra pas à la légère la présidence du pouvoir d'achat ». Il va falloir, cette fois, rentrer dans le dur.« Sarkozy a des arguments de campagne tout trouvés, confie un visiteur de l'Elysée.Il doit jouer les Churchill, promettre du sang et des larmes. » D'ici à la présidentielle,« ça va être une boucherie », dit un cacique socialiste qui se console en pestant : « Si Sarkozy n'avait pas autant baissé les impôts, nous n'en serions pas là. »

Il n'empêche, on en est là ! La France a le plus mauvais triple A de la zone euro (5,7 % du PIB de déficit public cette année). La seule grande réforme réalisée durant le mandat de Nicolas Sarkozy est celle des retraites. Mais comme le rappelait récemment le Premier ministre, François Fillon, en prenant l'Allemagne pour référence, elle n'est pas achevée. A l'horizon 2020, la Cour des comptes estime que le déficit du régime vieillesse s'élèvera à 12 milliards d'euros. Il faudra aller plus loin ! En réalité, jusqu'ici, les Français n'ont rien vu. Ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, pourquoi pas ? Cela ne concerne que les fonctionnaires d'Etat et nullement ceux des collectivités, dont le nombre ne cesse de croître. Etudier chaque administration à la loupe pour voir où l'on peut faire des économies (la fameuse RGPP), c'est un travail de fourmi, souvent pertinent (on l'a vu pour la carte judiciaire), mais qui tarde à donner des résultats. Quant au plan de 11 milliards d'euros que le gouvernement vient de faire passer, c'est une toute petite tentative. La Cour des comptes estime que, pour stopper la spirale de l'endettement, il faudra trouver 20 milliards d'euros par an pendant cinq ans ! Avec le dernier plan Fillon, on est loin du compte.

Chiche ? Pas grave, laisse-t-on entendre à Bercy,« on en a sous la pédale ». Il suffit de taper dans les niches, aberrantes ristournes, dont on se demande bien pourquoi on les a accordées. 60, 70 milliards. Un rêve pour tout ministre du Budget. Alors, chiche, on les supprime ? Pas si simple. Prenons les 12 milliards d'allégements de charges liés aux 35 heures. Il serait temps d'arrêter de payer pour elles. Mais les entreprises, elles, y trouvent leur compte, et gommer les allégements plomberait le coût du travail. Les niches sur les DOM-TOM (3,5 milliards) ? Sur le terrain, à la Martinique, à La Réunion ou ailleurs, elles sont sources de véritables gâchis. Mais les supprimer mettrait les îles à feu et à sang. Sauf à les remplacer par des subventions. Mais tel n'est pas le but de l'opération. Où seraient alors les économies recherchées ? En cherchant bien, c'est sûr, on trouvera de quoi gratter. Dans les services à domicile, les abattements sur les grosses retraites, le taux (trop ?) réduit de TVA sur la restauration ou même la niche bénéficiant aux journalistes. On peut encore transférer certaines charges qui pèsent sur les entreprises (on évoque les allocations familiales) vers une TVA sociale pour redonner du nerf à l'industrie française. C'est tentant : 1 point de TVA, cela rapporte entre 6 et 8 milliards. Mais attention aux illusions ! Le gisement des niches n'est pas aussi prometteur qu'il y paraît.« La France,écrit Peyrelevade,n'a pas de trésor caché. » Les supprimer revient ni plus ni moins à augmenter les prélèvements. Ce qui n'est pas forcément une bonne idée.

Viser les dépenses publiques. Déjà, la France, de tous les grands pays industrialisés, est celui qui prélève le plus d'impôts et de charges (49,3 % du PIB quand l'Allemagne est à 42,5 %). Rien n'empêche, bien au contraire, de redéployer les recettes pour des motifs de justice et d'efficacité, mais les augmenter globalement... Suède, Finlande, Danemark, Canada, voire Allemagne, tous les pays qui ont réussi un rétablissement massif de leurs finances publiques l'ont fait non pas en augmentant leurs recettes (sauf à la marge), mais en taillant dans les dépenses. Plus que jamais, il faut réduire les frais généraux de la maison France.

Et, dans ce domaine, la France part de très haut. Là encore, de tous les grands pays industrialisés, c'est celui dont les dépenses publiques (59,6 % du PIB) sont les plus élevées. S'attaquer à la montagne de la dette publique (84,7 % du PIB, cette année) n'est pas une mince affaire. Car réduire les dépenses n'est pas un simple exercice mathématique. Cela passe par des réformes. A commencer par celle de l'Etat et des collectivités locales : 27 régions, 101 départements, 2 400 communautés de communes, 16 communautés urbaines et 174 communautés d'agglomération, sans compter nos 36 000 communes, record mondial battu ! La France est suradministrée.« L'empilement des niveaux de collectivités locales provoque l'enchevêtrement des compétences et favorise donc le gaspillage », explique la commission Attali, qui avait suggéré de supprimer le département et de regrouper les communes au niveau de la communauté urbaine ou du canton (ce qui en supprimerait presque 90 %). Solutions vite écartées par l'Elysée. Qui oserait affronter les 500 000 élus français ? Enlever quelques couches au mille-feuille administratif permettrait pourtant, à service égal, de gagner des milliards d'euros.

Arsenal suédois. Mais, pour se lancer dans pareille opération, il faut désarmer les syndicats et savoir résister aux « guérilleros » portant l'écharpe tricolore... Car, au bout des réformes, il y a forcément une réduction du nombre de fonctionnaires.

Le Canada a diminué ses effectifs publics de 15 % en quatre ans. Ça fait mal. La Suède a eu recours à un arsenal très riche pour reprendre le contrôle de son administration : création d'agences autonomes, alignement du statut des fonctionnaires sur le privé, plafonds de dépenses, gestion au résultat... Mais, en Suède, il n'y a qu'un seul syndicat et les consensus sont possibles. Appliquée à la France, la méthode provoquerait un Fukushima politique. Sans compter qu'il faudra dans la foulée s'attaquer à la Sécurité sociale (ce sont les dépenses qui croissent le plus vite), ce qui signifie soigner les hôpitaux publics qui absorbent le gros du coût de l'assurance-maladie. L'une des pistes consiste à renforcer l'autonomie des établissements, à laisser à leurs patrons la responsabilité d'embaucher, de licencier, etc. Les gains peuvent se compter en milliards, mais il faudra des années et endurer de longs défilés de blouses blanches... En attendant, la Sécu collectionne des déficits accablants (40 milliards d'euros ces deux dernières années) sans que personne s'en émeuve.

Arrêter la course folle. Ne pas devenir une grande Grèce. La France, qui prétend sauver l'euro, n'a d'autre choix que de donner l'exemple. Sinon, le futur président pris à la gorge comme un Georges Papandréou ou comme un José Luis Zapatero devra tailler dans le vif, improviser, en baissant le niveau des retraites, le traitement des fonctionnaires, en diminuant les allocations, en augmentant la TVA, en privatisant à la va-vite... Le pire, c'est qu'assainir les finances publiques ne sert à rien si, dans le même temps, on ne rétablit pas la compétitivité de l'industrie. Cela passe par une autre grande réforme, celle de la fiscalité. Comment l'éviter ? Depuis dix ans, le commerce extérieur de la Francen'a cessé de se dégrader (75 milliards d'euros de déficit cette année, un record). Bonne chance, Monsieur le (futur) président !.

1. « France, état critique » (Plon, 18 E).
2. « L'échéance » (Fayard, 20,90 E). 3. « Ce qui ne peut plus durer » (Albin Michel, 19 E).

Et s'il fallait (encore) sauver les banques ?
Mélanie Delattre

Pas de files de déposants paniqués devant les agences, pas de problème de liquidités, des fonds propres solides... En principe, les banques ne devraient pas être un sujet d'inquiétude pour le chef de l'Etat. Et pourtant, le sujet est suivi de très près par le gouvernement, inquiet de voir les plus beaux fleurons tricolores attaqués sur les marchés. D'après le JDD, une réunion de crise aurait eu lieu le 11 septembre à Bercy. Au menu de ce discret entretien réunissant, selon le quotidien du dimanche, le directeur du Trésor, Ramon Fernandez, et les dirigeants des cinq grandes banques françaises : une possible intervention de l'Etat en leur faveur sur le modèle de ce qui s'était fait en 2008. Avec, cette fois, une force de frappe prévue de 10 ou 15 milliards d'euros, contre 40 milliards en 2008.« Nous n'avons jamais évoqué l'idée d'un renflouement », se défend l'un des patrons de banque concernés, qui précise que de telles rencontres avec les autorités ont lieu régulièrement sans que cela signifie que de grands projets soient en cours. Pour lui,« le problème de la France n'est pas bancaire, c'est celui des doutes sur la dette souveraine. On souffre de la réputation de l'Etat ». En clair, les banques françaises sont en bon état, mais elles paient l'incapacité des Européens à se mettre d'accord sur le problème grec, ce qui alimente la méfiance et la spéculation. Mais alors, pourquoi cette déclaration de Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, indiquant qu'il a demandé aux banques d'accélérer le mouvement de renforcement de leurs fonds propres par rapport au calendrier prévu ? Le matelas de sécurité sur lequel elles sont assises est-il trop mince ?« Alors que les banques ont eu l'occasion de mettre de côté pour les jours difficiles à la fin d'un exercice 2010 plutôt prospère, elles ont préféré distribuer des dividendes à leurs actionnaires », rappelle un spécialiste. Une autre pierre dans le jardin du président, qui, en 2009, s'était engagé à« moraliser le capitalisme »


Chiffres clès
2,5 % du PIB
C'est le déficit primaire du budget de la France. Ce qui signifie, pour les non-initiés, que même sans avoir servi les intérêts de sa dette, le budget est dans le rouge. Et qu'il faut donc emprunter à nouveau.
36 %
C'est l'augmentation du nombre de fonctionnaires depuis 1980, bien plus rapide que celle du nombre d'administrés (18 %).
20 milliards d'euros
C'est, selon une mission parlementaire, le coût de la fraude sociale. Peut-être exagéré, mais la Sécu ne se préoccupe de ce problème que depuis trois ou quatre ans
4,2 points
C'est la perte de parts de marché (13,5 % aujourd'hui) de la France au cours de la dernière décennie.
31 milliards d'euros
C'est la perte qu'encourrait le Trésor français si la Grèce venait à faire défaut.
18,2 milliards d'euros
C'est le déficit des comptes de la Sécurité sociale prévu pour 2011, dont 9,6 milliards pour la branche maladie et 6 milliards pour la vieillesse.

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Dégonfler la bulle mondiale de la défiance - Nicolas Baverez

Le Point, no. 2037 - France, jeudi 29 septembre 2011, p. 64

L'agenda du G20 doit se recentrer sur la gestion de crise : coordination des plans d'austérité, recapitalisation des banques, refus du protectionnisme.

Trois ans après la faillite de Lehman Brothers,l'économie mondiale va droit à la récession et se dirige peut-être vers un nouveau choc systémique. La croissance a chuté pour s'établir au-dessous de 3 % au plan mondial et à 1 % dans le monde développé. L'Europe est devenue l'épicentre de la crise, avec la spirale des dettes publiques hors de contrôle et de la désintégration des bilans bancaires, la zone euro succédant aux banques américaines comme la bombe à retardement qui menace le capitalisme mondialisé. L'incapacité des Européens à apporter une solution crédible au défaut grec a transformé les titres de dette publique en actifs toxiques - à la notoire exception de l'Allemagne -, bloqué le marché interbancaire et entraîné une débâcle boursière. Elle crée un risque d'implosion de la zone euro qui ferait basculer le monde dans la dépression.

Au coeur de la rechute se trouve une triple crise du crédit : crise du financement bancaire; crise des modèles de croissance fondés sur la dette; crise de confiance dans les institutions démocratiques. Le doute que l'Europe a laissé s'installer sur la solvabilité des Etats et des banques a provoqué un emballement de l'aversion au risque, qui se manifeste par la ruée sur les actifs refuges, de l'or à l'immobilier en passant par le franc suisse. La réussite à court terme de la relance keynésienne planétaire de 2009 a encouragé l'illusion que la crise était achevée : au lieu de réorienter vers la production les modèles déficitaires s'est installée l'idée fausse que la dette était l'antidote aux bulles de crédit, créant les conditions d'un nouveau choc; au lieu de poursuivre des stratégies coopératives, le retour provisoire à la croissance a été accompagné du renouveau du chacun-pour-soi. La contagion de la défiance a finalement gagné les Etats et les banques centrales, ultimes réassureurs du capitalisme. Parallèlement, la politique économique se trouve désarmée par le surendettement des Etats développés (100 % du PIB) et la trappe à liquidités qui neutralise l'action des banques centrales. A preuve, le scepticisme qui a accueilli le plan Obama pour l'emploi centré sur 447 milliards de dollars de dépenses supplémentaires ou encore le faible impact des récentes interventions croisées de la Fed et de la BCE.

Il faut mobiliser d'urgence le crédit résiduel des Etats et des banques centrales pour agir de manière rapide, massive et coordonnée. L'heure n'est plus à laisser du temps au temps, avec pour résultat d'accroître la récession, le chômage, les pertes des banques et les dettes des Etats. Il est impératif de traiter les problèmes de fond dans une logique de long terme, sans se tromper sur les priorités : la conversion des modèles de croissance à crédit; le renforcement du système financier via la recapitalisation des banques et la régulation effective des marchés; la lutte contre le chômage de masse; la maîtrise de la divergence économique au sein de la zone euro.

La bulle de défiance que la politique a créée à force de démagogie et d'impuissance doit être enrayée. Au plan international, l'agenda du G20 de Cannes au début du mois de novembre doit être recentré sur la gestion de crise : coordination et étalement des plans d'austérité pour éviter la récession, recapitalisation des banques européennes, refus du protectionnisme, réduction des déséquilibres structurels à travers le désendettement des pays développés, d'un côté, le soutien de la demande intérieure et l'ouverture des marchés émergents, de l'autre. Parallèlement, une coordination permanente doit être instituée entre les banques centrales pour prévenir une guerre des monnaies suicidaire.

L'Europe doit traiter la crise de l'euro au lieu de la nier, en gérant le risque systémique né de l'interdépendance des dettes publiques et des bilans bancaires. Les principes sont clairs. Constat de l'insolvabilité de la Grèce en actant une décote de 50 % sur sa dette et en négociant un programme d'ajustement crédible. Recapitalisation des banques - le cas échéant par les Etats - avec pour contrepartie l'encadrement strict de leur modèle économique et de leurs rémunérations. Activation et mandat flexible du Fonds européen de stabilité associé au renforcement du rôle de la BCE comme prêteur en dernier ressort de la zone euro. Désendettement progressif et efforts de compétitivité des Etats déficitaires soutenus par l'encouragement de la consommation dans les Etats excédentaires. Refonte des traités pour donner naissance à un gouvernement économique de la zone euro et du statut de la BCE afin de doter l'Europe d'une capacité de gestion des risques et des crises.

Après la dégradation de la notation financière des Etats-Unis et de l'Italie, la France se trouve au coeur de la tourmente, comme le montre la déroute boursière de ses banques. Elle doit, sans attendre l'élection présidentielle de 2012, s'engager sur un programme crédible. L'effort doit porter sur environ 120 milliards d'euros et être réparti à 80 % en baisses de dépenses et à 20 % en hausses d'impôts et privatisations. A défaut, la dégradation de la France est inéluctable, entérinant le déclassement de notre pays comme de l'Europe.

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DOSSIER - Un parfum de fin de règne - Sylvie Pierre-Brossolette


Le Point, no. 2037 - France, jeudi 29 septembre 2011

Série noire. Les sept jours qui ont fait vaciller la sarkozie. Le président, lui, résiste. Récit.

Plus zen que jamais. Du moins est-ce l'impression que Nicolas Sarkozy veut donner face au tombereau de mauvaises nouvelles qui se déversent sur le pouvoir depuis la mi-septembre. Lundi matin, au lendemain de la défaite de la majorité au Sénat, il ne change rien à son emploi du temps chargé (à part une mise au point musclée avec François Fillon et Jean-François Copé sur les dissidences, notamment à Paris) et affirme devant ses proches : « Moi, je veux continuer à travailler. » Continuer ? Déjà, certains commentateurs, tout haut, quelques élus, tout bas, et des prétendants au remplacement, encore plus bas, se demandent comment le chef de l'Etat va pouvoir affronter les prochains mois. Les turbulences sont telles - affaires, crise, défaite électorale, perte d'autorité sur l'UMP... - qu'est même posée la question de la candidature Sarkozy. En contemplant l'actualité, le président, il est vrai, pourrait lancer, comme Phèdre : « Tout m'afflige et me nuit et conspire à me nuire. » Il en faudrait pourtant plus pour le démonter. A chaque étape de ce qui pourrait s'apparenter à un chemin de croix, en tout cas à une fin de règne, Nicolas Sarkozy a poursuivi sa route, persuadé qu'à la fin Dieu, ou le peuple, reconnaîtrait le sien. Retour sur sept jours d'enfer.

Dimanche 11 septembre
Bourgi, l'effet boomerang

L'avocat Robert Bourgi affirme dans Le Journal du dimanche qu'il a remis à Jacques Chirac et Dominique de Villepin des « mallettes » en provenance d'Afrique. Il a beau épargner Nicolas Sarkozy, l'affaire éclabousse l'Elysée. Au pis, on soupçonne l'équipe du président d'avoir jeté une boule puante sous les pas de Villepin, qui s'apprêtait à être définitivement relaxé dans l'affaire Clearstream. Au mieux, on reproche au chef de l'Etat d'avoir fréquenté, utilisé et décoré un homme qui sentait le soufre. D'abord amusé par les révélations qui ne montrent pas ses ex-ennemis sous leur meilleur jour, Sarkozy comprend que la polémique est mauvaise pour tous. Comme par hasard, Bourgi finit par se taire.

Mercredi 14 septembre
Le sparadrap Karachi

Ziad Takieddine est mis en examen par le juge renaud Van Ruymbeke pour « complicité et recel d'abus de biens sociaux ». L'intermédiaire est une relation de Claude Guéant. Voilà l'affaire Karachi qui revient par la fenêtre alors que Sarkozy l'avait sortie par la porte, traitant son éventuelle implication de « fariboles ». Des photos circulent, montrant Takieddine en vacances avec deux proches du président, Brice Hortefeux et Jean-François Copé. L'histoire continue à produire ses ravages en s'approchant de l'Elysée.

Jeudi 15 septembre
Maudites primaires

Près de 5 millions de téléspectateurs suivent le débat télévisé sur France 2 réunissant les six candidats à la primaire socialiste. Un exploit qui démontre l'intérêt des Français pour la gauche. Sarkozy fait mine de s'en désintéresser, affirmant n'avoir pas regardé l'émission : « Je n'ai pas de temps. Moi, je ne suis pas là pour lire le journal du lendemain. Je m'occupe de l'avenir. » L'équipe élyséenne fait des commentaires peu amènes sur l'audience (le candidat Sarkozy avait fait 6 millions de téléspectateurs à lui tout seul avant la dernière présidentielle) et sur l'attitude du favori François Hollande : « Ne pas embrasser Ségolène Royal à la fin, c'est l'image qui tue. » La performance de Dominique Strauss-Kahn trois jours plus tôt sur TF1 n'est pas mieux jugée. Comment se permet-il de donner des leçons d'économie aux chefs d'Etat, dans sa situation ?« Un peu d'humilité ! » se serait exclamé le président.

Lundi 19 septembre
Ces fuites qui éclaboussent l'Elysée

Hélène de Yougoslavie, la femme de Thierry Gaubert, ancien conseiller et ami de Nicolas Sarkozy, est entendue par Van Ruymbeke. Elle accuse son mari de s'être rendu en Suisse au début des années 90 pour y retirer des fonds remis à Nicolas Bazire, ancien directeur de cabinet (et de campagne) d'Edouard Balladur. Les deux hommes seront successivement placés en garde à vue puis mis en examen, l'un pour recel, l'autre pour complicité d'abus de biens sociaux, dans l'affaire des contrats d'armement avec le Pakistan. La presse bourdonne et l'opposition cogne, évoquant une affaire d'Etat impliquant des proches du président, voire le président lui-même. Ce dernier est à New York, pour l'Assemblée générale des Nations unies. En prenant connaissance des commentaires, il bout de rage. Il ne supporte pas ce qu'il appelle une « utilisation politicienne des fuites ». Il veut mettre les choses au point.« Je ne peux accepter de me faire attaquer sur un dossier où je ne suis pour rien », s'exclame-t-il devant son directeur de la communication, Franck Louvrier. Un communiqué est donc préparé.« Chaque mot en a été pesé », affirme Louvrier après coup, alors qu'une polémique est née. L'Elysée affirme en effet dans son texte que jamais le nom de Nicolas Sarkozy n'a été cité« dans la procédure ». Quèsaco ? Cela voudrait-il dire que l'exécutif a eu accès au dossier ?« Il ne s'agissait pas de la procédure judiciaire, jure Louvrier,mais de la procédure tout court, administrative ou autre. Il y avait plein de fuites dans la presse. Chaque fois, elles ont démontré que Sarkozy n'était pas dans cette affaire, mais, au contraire, qu'il s'était prononcé contre la signature du fameux contrat lorsqu'il était ministre du Budget. Les fuites sont partielles et partiales. » Reste à convaincre l'opinion que le porte-parole de campagne d'Edouard Balladur, qui était intime de Nicolas Bazire, ignorait tout du financement de la campagne de son candidat. Le soupçon est jeté.

Jeudi 22 septembre
Jeudi noir

Toutes les Bourses européennes plongent, et notamment le CAC 40. Les banques françaises - BNP Paribas, Société générale, Crédit agricole - perdent autour de 10 points.Les rumeurs sur leurs besoins de recapitalisation les fragilisent. L'idée d'une intervention de l'Etat dans leur capital doit être démentie. Il y a le feu, sans que personne, à l'Elysée, donne le sentiment de pouvoir l'éteindre.

Vendredi 23 septembre
Les deux appels téléphoniques d'Hortefeux

Au lendemain d'un jeudi noir sur les marchés, Brice Hortefeux est impliqué à son tour après la révélation d'une conversation téléphonique le 14 septembre avec Thierry Gaubert, mis en examen et placé sur écoute. Hortefeux met en garde Gaubert sur ce que raconte sa femme : « Apparemment, elle balance beaucoup. » Immédiatement, les réactions se déchaînent contre l'ancien ministre de l'Intérieur. Aurait-il eu accès au dossier ? Comment savait-il qu'Hélène de Yougoslavie « balançait » ? Tout de suite, le parquet ouvre une enquête préliminaire pour violation du secret professionnel, afin de découvrir les sources d'Hortefeux. Celui-ci demande à être entendu le plus vite possible pour s'expliquer. Il le fait pour Le Point : « Je n'ai jamais eu accès à un quelconque dossier. J'ai lu les révélations de Mediapart, qui ne donnait pas le nom de la personne qui avait déposé auprès de la police. Mais j'ai tout de suite compris de qui il s'agissait. Déjà, la femme de Takieddine avait parlé. Il n'y avait pas besoin d'avoir fait Saint-Cyr et l'Ena pour deviner. » Hortefeux veut pour preuve qu'il n'était pas au parfum des procédures policières le fait qu'il a téléphoné à Gaubert : « Si j'avais été au courant, j'aurais su qu'il était sur écoute. Je ne l'aurais pas appelé le 14 septembre. Pas plus que le jour où il a été placé en garde à vue. Je n'étais pas informé. Tout ce que j'avais, c'est un faisceau d'indices. Je me réserve la possibilité de porter plainte. » Hortefeux en veut à Me Morice, l'avocat des victimes de Karachi : « J'ai été attaqué de manière hallucinante par lui sous prétexte que j'avais téléphoné à Gaubert pendant sa garde à vue. Or il s'avère qu'il ne l'était pas encore lors de mon coup de téléphone. Les policiers venaient seulement d'arriver chez lui. Et Morice ne s'est même pas excusé ! » Il est vraiment en colère, Hortefeux. Il s'étrangle aussi en parlant du Monde, qui en fait « des tonnes » au sujet de son journaliste espionné pour des fuites dans l'affaire Bettencourt,« sans que cela le dérange de reproduire des conversations sur écoute d'une fille de Gaubert ». La soeur de cette dernière, se félicite Hortefeux, aurait, comme lui, tout de suite compris que sa mère était la « balance » de Takieddine.

Brice Hortefeux affirme ne pas avoir parlé de toute cette affaire avec Nicolas Sarkozy, mais il pense que « cela ne l'affole pas ». L'implication de son ami de trente ans, ce ne serait « pas emmerdant ». Même si tout le microcosme en fait des gorges chaudes, estimant qu'Hortefeux ne pourrait plus, désormais, être le directeur de campagne du président sortant, le député européen affiche le plus grand calme : « Je n'ai rien à voir avec cette affaire Karachi, ni de près ni de loin. » Le président ne se ferait donc pas de souci, pas plus pour lui-même que pour « Brice ». Tout juste est-il « triste » pour Nicolas Bazire, à qui l'on n'accorde pas la moindre présomption d'innocence, pourtant réclamée haut et fort par la gauche pour DSK. Mais qu'on accole son nom à celui de Gaubert l'agace au plus haut point.« Il ne le voyait plus depuis dix-sept ans ! » affirme Hortefeux.

Dimanche 25 septembre
Le mauvais présage du Sénat

La quinzaine horribilis s'achève par une claque historique au Sénat. La droite savait qu'elle perdrait des plumes, mais ne s'attendait pas à la vague rose. Elle va au-delà du simple report arithmétique des précédentes élections locales perdues par la majorité. La gauche a deux sièges d'avance. Peut-être pas suffisant pour ravir son « plateau » à Gérard Larcher, mais symboliquement très fort. A écouter François Hollande, ce succès annonce d'autres victoires, comme aurait dit Ségolène Royal. Avec Martine Aubry, il se fait tout miel, et réciproquement. L'heure est à l'union et aux réjouissances. Surtout, ne pas gâter la fête ! Sur l'autre rive, à son domicile, Nicolas Sarkozy s'enferme dans un splendide isolement.« Ce n'est pas à moi de réagir. C'est aux partis de faire cela », explique-t-il avec un brin de hauteur. Les sénatoriales, ces élections quasi locales, cela est bien loin de ses préoccupations planétaires. Tout juste fait-il concocter un communiqué pour dédramatiser la défaite. Même Jean-Pierre Raffarin ne parvient pas à capter son attention sur l'événement. L'ancien Premier ministre appelle le président dans la soirée : « Les résultats ne l'intéressaient pas. Il se f.. du Sénat comme il s'en est toujours f... » Et pourtant, la situation aurait de quoi l'inquiéter, estime Raffarin. La poussée de gauche au palais du Luxembourg n'est qu'une manifestation du malaise français. Raffarin remarque que la rentrée est traditionnellement bonne pour les gouvernements en place. Que se passe-t-il donc ? Malgré le succès en Libye et un été où le président s'est montré sobre de ses apparitions, l'opinion le boude. La crise est sans doute responsable. Au départ, elle a plutôt servi le chef de l'Etat, qui s'était montré impressionnant lors du premier coup de tabac en 2008. Mais maintenant que la crise s'éternise, impossible de jouer les sauveurs.« Les Français, confie un ministre,se lassent du héros qui ne fait plus d'exploits. Le héros est fatigué. Sarko est mal, mal... » Et cette satanée primaire qui semble intéresser les électeurs ! La droite espérait qu'elle serait une machine à perdre. Voilà qu'elle tourne à l'avantage de ses acteurs. Une fois de plus, cela ne décourage pas Nicolas Sarkozy. Il persiste à penser que le temps joue pour lui.« Hollande va s'essouffler », pronostique-t-il, persuadé qu'à l'arrivée les Français ne voudront pas d'une « aventure ». Et puis, dit-on à l'Elysée, il suffira de se servir des arguments de Ségolène Royal, qui reproche à son ancien compagnon son inaction et son inexpérience.

« L'idiot ». Nicolas Sarkozy, qui lit « L'idiot », de Dostoïevski, et fait sept heures de sport par semaine, se prépare au combat en « faisant » président. Il poursuit son tour de France - cette semaine, il était dans l'Oise - et ses voyages - il est ce jeudi 29 septembre au Maroc. Le reste du temps, il s'occupe de la crise. Alors, les affaires... Il ne croit pas qu'elles puissent entraîner sa défaite. D'ailleurs, un bon observateur de gauche, le socialiste Jean-Christophe Cambadélis, estime, lui aussi, qu'elles ne seront pas déterminantes : « Elles ne suffiront pas à le faire battre », juge-t-il à l'aune du passé. François Mitterrand et Jacques Chirac ont chacun à son tour été accablés sous le poids des scandales. Cela ne les pas empêchés d'être réélus à la tête de l'Etat. Certes, ils ont eu la cohabitation pour se refaire une santé. Et ils n'ont pas connu la crise historique que traverse le monde. Mais Sarkozy a pour lui son inlassable énergie et la conviction - communicative ? - qu'il est le seul à pouvoir gérer un pays malade. Il faudrait toutefois qu'il retrouve sa baguette magique. La baraka semble l'avoir quitté. Et pour gagner, comme il le dit lui-même, il faut, aussi,« la chance ». Reviendra-t-elle ?



Les larmes de bonheur de Pierre Charon
Anna Cabana

Lorsqu'il est arrivé au Conseil de Paris, le 26 septembre, avec ses joues et sa chemise roses, Pierre Charon avait beau essayer de « ne pas faire le malin », comme il dit,« on aurait cru qu'il avait succédé à Bertrand Delanoë »-, selon un élu de la capitale. Il sanglotait de bonheur, la veille au soir, quand il a été sûr d'avoir « fait son siège » de sénateur de Paris, quand il fut officiel qu'il avait remporté son combat contre Nicolas Sarkozy, son complice de trente ans.

Car, dans cette affaire, le président n'a, hélas pour Charon, fait montre d'aucune duplicité. Entre eux, les ponts ont été brûlés voilà quelques semaines, au point que Charon, à bout, s'est laissé allerà déclarer que Chantal Jouanno serait élue « qu'elle soit sur les tatamis ou au lit ». Le lendemain, 7 septembre, Sarkozy éructait devant quelques parlementaires : « Je me suis fait pourrir par Carla. Pierre me le paiera ! » Charon préfère penser à sa victoire . « J'étais le seul à y croire. » Il a vaincu. Contre la machine de l'Elysée, ses insinuations et ses calomnies.Son ami Brice Hortefeux lui téléphonait pour s'inquiéter : « Alain Marleix me certifie que tu n'as aucune chance de gagner, que tu auras au maximum 100 voix. » Du haut de ses 189 voix, Charon peut à présent se rengorger : « Ils se sont tous gourés. J'ai pris des coups et j'ai fermé ma gueule. »

Il a, il faut dire, reçu le concours de ceux qui guerroient contre la fédération UMP de Paris et le probable parachutage de Fillon. Philippe Dominati fulminait en apprenant que Claude Goasguen, Rachida Dati et Pierre Charon s'était réunis l'avant-veille du scrutin dans le bureau de Dati, à la mairie du 7e arrondissement, afin de faire le compte des voix de Charon. Deux jours plus tôt, Dati publiait un communiqué ambigu où elle assurait soutenir « la liste UMP » tout en dénonçant des « coups bas ».« Ce texte aurait dû me contrarier, mais il était tellement alambiqué qu'on en a ri ensemble », raconte Charon. Ce n'est pas parce que les deux ennemis d'hier ont oeuvré de concert que Dati a offert sa voix à celui qui a naguère failli lui faire la peau.« Je te donne ma parole que je n'ai pas voté pour lui », a-t-elle juré à l'un de ses intimes. Elle ne s'en réjouit pas moins d'avoir gagné une manche contre Fillon. Et de pouvoir affirmer : « Une chose est sûre, plus jamais Charon ne m'emmerdera ! ».


Copé touché
Saïd Mahrane

« La période est très politique et compliquée pour tout le monde. » Il ne comprend pas qu'on lui impute les divisions de la majorité, qu'on le soupçonne d'entretenir des amitiés troubles, ni même que l'on qualifie son mois de septembre d'« épouvantable. » Jean-François Copé récuse le tout. Et dénonce les « amalgames », les « raccourcis » et les « coups bas » qui entretiendraient ces jugements négatifs à son égard.

A l'entendre, il fait « le job » au service de la majorité et dans la seule perspective de 2012. Et pourtant... Dimanche soir, François Fillon a téléphoné au président de la République pour se plaindre du double jeu de Copé à Paris, qui aurait encouragé, en coulisse, la dissidence de Pierre Charon dans le but de contrer l'élection de Daniel-Georges Courtois, soutien du Premier ministre. « Faux !J'ai tout fait pour rassembler », rétorque Copé, qui rappelle les réunions de conciliation organisées à l'UMP. La défaite aux sénatoriales est davantage due, selon lui, à l'absence de leadership à Paris qu'à son incapacité à dissuader les dissidents.« On ne pouvait rien y faire. Même l'Elysée n'a pas réussi à débrancher les contestataires », relève un de ses proches. Pour preuve de sa bonne foi, le secrétaire général de l'UMP, dont la priorité est d'occuper le terrain des idées d'ici à l'annonce de la candidature de Nicolas Sarkozy, d'où sa proposition contestée de faire allégeance aux armes, évoque l'agenda de son mouvement, les conventions à venir, les réunions autour du projet, les rencontres avec les militants...« Copé a beau dire, il est condamné à porter le poids de ce doute jusqu'en 2012 », assure un conseiller de l'Elysée.

Des doutes qui pèsent également sur sa probité depuis la récente publication d'un article par Mediapart. L'affaire Karachi a en effet révélé son amitié pour Ziad Takieddine. Le secrétaire général de l'UMP assume cette proximité, qu'il évoquait déjà dans une biographie, « Copé, l'homme pressé » (L'Archipel), datée de 2010. Le site Mediapart a fait état d'une intervention de l'intermédiaire auprès des services de Bercy pour le règlement d'un litige fiscal concernant un certain Gérard Achcar, propriétaire de sociétés en Afrique. L'ancien ministre du Budget, qui a signé une lettre mettant fin à ce litige, jure que « tous les dossiers qui lui ont été soumis ont été instruits par l'administration fiscale dans le respect des règles en vigueur ». Et d'ajouter : « Je ne suis dupe de rien.Ce site Internet pratique l'amalgame. Associer mon nom à l'affaire Karachi- ce que ne fait pas Mediapart -est ridicule. J'avais 28 ans à l'époque des faits... » Il n'hésitera pas à attaquer quiconque mêlera son nom à l'affaire Karachi.

« C'est plutôt Xavier Bertrand et François Fillon qui ont réalisé une mauvaise rentrée politique, persifle un fervent copéiste.Le premier est sorti des radars et le second, depuis les sénatoriales, sait qu'il n'est pas le bienvenu à Paris... »

Une nouvelle plainte contre Brice Hortefeu
Jean-Michel Decugis, Mélanie Delattre, Christophe Labbé

Un vent mauvais venu du Pakistan souffle sur l'Elysée. Brice Hortefeux, ancien ministre de l'Intérieur actuellement en poste au Château, est accusé de « subornation de témoin » et d'« entrave à la manifestation de la vérité ». Les conseillers du président sont eux aussi dans la tourmente, assignés pour « violation du secret de l'enquête, recel et complicité ». Comme l'a révélé lepoint.fr, Me Olivier Morice, l'avocat des familles de victimes de l'attentat de Karachi, a porté plainte le 26 septembre auprès du procureur de la République de Paris pour ces différents motifs.

Rappel des faits. Le 14 septembre, Brice Hortefeux appelle son ami de trente ans Thierry Gaubert pour l'avertir que sa femme « Hélène balance beaucoup ». Or, à cette date-là, l'audition d'Hélène de Yougoslavie n'est connue que des enquêteurs et du juge Van Ruymbeke. A la suite du coup de fil, Gaubert fonce chez son épouse et la menace, comme le prouverait un enregistrement audio réalisé par Mme Gaubert à l'insu de son mari. Comment Hortefeux a-t-il su que la femme de son ami s'était confiée aux policiers alors qu'elle avait été entendue sous X pour préserver son anonymat ? Pour le déterminer, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire. Mais elle a été confiée à la PJ, celle-là même qui pourrait avoir fait remonter en douce l'information jusqu'à l'Elysée.

La plainte pour « subornation de témoin » déposée par Me Morice est embarrassante pour Brice Hortefeux. Elle devrait en effet déboucher sur une ouverture d'information confiée à un juge d'instruction, plus indépendant que le parquet. Pour l'avocat, l'ex-ministre de l'Intérieur a poussé son ami à exercer - comme il l'écrit dans l'assignation -« des pressions et des menaces sur son épouse pour qu'elle revienne sur son témoignage ». Me Morice s'appuie pour démontrer la « subornation » sur un article du Monde dans lequel Hélène de Yougoslavie détaille les menaces dont elle a fait l'objet de la part de son mari : « Si tu parles, tu ne verras plus les enfants. Si je coule, tu coules avec moi, car nous ne sommes pas divorcés. » L'épouse menacée n'a pas cédé, mais l'avocat rappelle que, selon l'article 334-15 du Code pénal,« pour qu'il y ait subornation de témoin il n'est pas nécessaire que la subordination ait été suivie d'effet ».

L'assignation vise également le communiqué de l'Elysée du 22 septembre affirmant que « Nicolas Sarkozy n'a été cité par aucun témoin ou acteur de ce dossier ». Avec cette précision : « comme cela apparaît dans les pièces de la procédure ». Me Morice en déduit que les conseillers « ont eu personnellement accès au dossier d'instruction » et dénonce « une immixtion intolérable du pouvoir exécutif auprès de l'autorité judiciaire ».




Comment Monsieur T. est entré dans le coeur de la sarkozie
Jean-Michel Décugis, Mélanie Delattre et Christophe Labbé

Explosif. Enquête sur les relations de Ziad Takieddine avec des proches du pouvoir.

«C est là qu'ils logeaient avec leurs femmes quand ils venaient en vacances. » Ziad Takieddine, tout de blanc vêtu, pointe du doigt l'une des chambres de sa luxueuse villa qui domine le cap d'Antibes. L'intermédiaire libanais, spécialiste des grands contrats d'armement, parle évidemment de Brice et Thierry, les deux proches du président Sarkozy. Brice Hortefeux et Thierry Gaubert ont souvent été aperçus sous les pins du jardin ou sur le pont de la « Diva », le yacht de l'homme d'affaires libanais. Des liens étroits qui leur valent aujourd'hui d'être pris dans la tourmente. Pour s'être trop approché du flamboyant Takieddine, Nicolas Bazire, témoin du mariage du chef de l'Etat avec Carla, se retrouve lui aussi empêtré.

Les ministres de la République qui, hier, se pressaient aux abords de la piscine à débordement de l'homme d'affaires boudent désormais l'endroit. « Tak », comme on l'appelle, est devenu infréquentable. Depuis que, par sa faute, le juge Van Ruymbeke a attrapé dans ses filets des proches de l'Elysée, il sent le soufre. Un mois avant sa mise en examen pour « complicité et recel d'abus de biens sociaux », le richissime homme d'affaires, soupçonné d'avoir financé la campagne d'Edouard Balladur en 1995, avait accepté de parler au Point. Ce 18 août, il nous reçoit sur sa terrasse ombragée pour un petit déjeuner libanais. Pendant que les domestiques apportent les orangeades, le fromage blanc salé et la pizza au thym, Monsieur T. s'agite nerveusement.« Ces gens qui sont venus dans ma piscine n'ont pas levé le petit doigt pour me protéger quand j'ai reçu des menaces de mort . »

Ziad Takieddine, 61 ans, est au coeur d'une affaire d'Etat, et ses amis avec. Une histoire ancienne remontée à la surface à la suite de l'attentat suicide de Karachi, au Pakistan, qui a fait 14 morts en 2002. Dont 11 Français, des employés de la Direction des constructions navales venus superviser la fabrication sur place de trois sous-marins Agosta vendus par Paris en 1994. Pendant cinq ans, le juge Bruguière, chargé de l'enquête, s'était enlisé sur la piste d'Al-Qaeda. Mais son successeur, Marc Trévidic, repart, lui, sur une autre hypothèse, non vérifiée à l'heure actuelle, celle d'une vengeance de dirigeants pakistanais n'ayant pas perçu les commissions promises sur la vente des submersibles. Comme le raconte Takieddine lui-même : « Sitôt élu président de la République en 1995, Jacques Chirac a ordonné de cesser le versement des commissions liées aux contrats d'armement signés sous le gouvernement Balladur. » Il s'agit d'éviter que celui qui l'a trahi en se lançant dans la course à l'Elysée ne reconstitue un trésor de guerre. Jacques Chirac est en effet convaincu que les balladuriens ont mis en place un système de rétrocommissions. En clair, qu'ils rapatrient en douce, via des sociétés écrans, une partie des commissions payées à divers intermédiaires, dont le fameux Takieddine.

C'est là qu'entre en scène le juge Van Ruymbeke. Saisi du volet financier de l'affaire - et pas des causes de l'attentat -, il s'intéresse aux comptes de la campagne Balladur, qui avaient déjà fait tousser le Conseil constitutionnel en 1995. Après s'être interrogés sur 13 millions de francs en liquide à l'origine incertaine, les Sages du Palais-Royal avaient in extremis donné leur blanc-seing. Aujourd'hui, le magistrat est convaincu que ces 13 millions ont été « redistribués » par Monsieur T., alias Takieddine.« On essaie de me faire porter le chapeau. Tout ce qu'on raconte sur Karachi est faux, s'énerve l'homme d'affaires, qui se saisit du cendrier sur la table et le nettoie frénétiquement.C'est un mauvais coup de Chirac et Villepin pour tuer Sarkozy. Un Clearstream bis. » Le milliardaire est amer, lui qui estime avoir tant apporté à la France.« C'est moi qui suis à l'origine d'un des plus gros contrats d'armement jamais signés par Paris », rappelle-t-il. Un an avant la présidentielle de 1995, le Libanais a permis à la DCN de décrocher la vente de trois frégates à l'Arabie saoudite pour 19 milliards de francs. Un record ! A l'époque, Nicolas Sarkozy est le porte-parole de la campagne de Balladur et son ministre du Budget. Il a à ses côtés comme chef de cabinet Brice Hortefeux et comme chargé de mission Thierry Gaubert, deux proches qu'il a fait venir de la mairie de Neuilly, où ils travaillaient depuis 1983. Nicolas Bazire, lui aussi mis en cause dans l'affaire, cumule à l'époque les fonctions de directeur de cabinet à Matignon et de trésorier du candidat.

Cèdre. C'est grâce aux pistes enneigées d'Isola 2000 que Ziad Takieddine a fait son entrée dans le monde des balladuriens. Dans les années 80, ce Libanais d'origine druze, qui a quitté le Liban au moment de la guerre, se retrouve directeur de la station de l'arrière-pays niçois, dont le propriétaire est un riche Palestinien, patron du Carlton à Nice. Il en profite pour tisser des relations avec les élus locaux. Il se lie notamment d'amitié avec François Léotard, maire de Fréjus et grand amateur de ski.« J'ai même réussi à le faire venir en tant que ministre de la Culture pour une inauguration à l'occasion de laquelle j'avais fait planter un cèdre du Liban en haut de la station », s'amuse-t-il. Plus tard, quand Léotard récupère le portefeuille de la Défense sous Balladur, il utilise son ami libanais comme intermédiaire dans les contrats d'armement avec le Moyen-Orient. Takieddine fait en effet office, à ses heures perdues, d'interprète pour le conseiller du roi d'Arabie saoudite, Ali Ben Mussalam. Et fait aussi des affaires avec cet intime du monarque.

C'est par Léotard, signataire du contrat Sawari II, que Takieddine va faire la connaissance de Nicolas Bazire. Qui à son tour lui fait rencontrer Thierry Gaubert, dircom' de Nicolas Sarkozy à la mairie de Neuilly. Entre le riche libanais et le conseiller au carnet d'adresses bien garni, le courant passe immédiatement. Gaubert présente à Tak ses amis Brice Hortefeux et Jean-François Copé.« On a dîné plusieurs fois ensemble, nos femmes ont sympathisé et nous aussi », raconte l'intermédiaire. Une amitié révélée au grand jour par cette photo dans la villa du cap d'Antibes datant de 2003, où le propriétaire des lieux prend la pose bras dessus bras dessous avec l'ancien ministre de l'Intérieur, le secrétaire général de l'UMP et leurs épouses. Un cliché explosif récupéré par l'ex-femme de Takieddine puis mis en ligne sur le site Mediapart.« Au moment de notre divorce, elle est partie avec mon ordinateur portable et a emporté avec elle tous les documents confidentiels qu'il y avait dedans », confirme Tak. Comme souvent dans les affaires politico-financières, c'est par les femmes que les secrets sont éventés. En plein divorce, la séduisante Anglaise Nicola Johnson, ex-Mme Takieddine, a tout balancé aux policiers. Documents à l'appui. Elle n'a pas digéré les 5 000 euros mensuels que son richissime mari lui a proposés pour toute pension. Et s'est vengée en racontant par le menu le train de vie du marchand d'armes. Nicola Johnson explique que, sur son patrimoine estimé à 40 millions d'euros pour les seuls avoirs français et à plus de 100 millions au total, Tak ne paie aucun impôt. Plus gênant encore pour la République, la diserte Nicola s'est étendue sur les relations politiques de son ancien mari. Le gratin de la sarkozie... Mais le véritable scandale est arrivé par une autre épouse, tout aussi blonde et tout aussi délaissée : Hélène de Yougoslavie, Mme Gaubert à la ville, apparemment plus au fait des affaires de son mari que ne l'était sa copine Nicola. La descendante du roi d'Italie Umberto II a ainsi révélé aux enquêteurs que son époux avait accompagné Takieddine en Suisse pour aller chercher des valises « volumineuses de billets » dans les coffres de la banque Safdié. Selon elle, l'homme qui récupérait les mallettes en France n'était autre que Nicolas Bazire. Le circuit ?«Paris-Genève-Londres-Paris », affirme-t-elle.

Business parallèle. Placé en garde à vue le 21 septembre, Thierry Gaubert a reconnu « être allé avec M. Takieddine en Suisse, mais jamais dans des banques (...) Je n'ai connu Takieddine que fin 1995. Il me présentait des Libanais plus ou moins intéressants ». Etonnant business parallèle pour l'ancien dircom' recasé comme conseiller à la présidence des Caisses d'épargne - aujourd'hui BPCE - depuis ses ennuis judiciaires dans l'affaire du 1 % logement ! Et de préciser : « Je n'étais pas redevable, mais quand il me demandait un service je le lui rendais, puisqu'il me payait des voyages aux sports d'hiver, à moi et à ma famille. Il nous accueillait à Londres, au cap d'Antibes. M. Takieddine était généreux. »

Très généreux, en effet. Selon Gaubert, Takieddine lui aurait ouvert un compte au Liban... Mais sans son autorisation.« C'était il y a un an, car il pensait que nous ferions affaire ensemble au Koweït », explique-t-il. L'ex-conseiller de Sarkozy avoue avoir touché de l'argent de l'intermédiaire. Pas en Suisse, mais aux Bahamas.« J'ai souvenir d'environ 50 000 euros. C'était il n'y a pas longtemps, lorsque je l'ai aidé à vendre ses deux appartements[rue Marbeuf, à Paris, dans le 8e arrondissement, NDLR]il y a un an. Cela s'ajoute aux 10 000 euros qu'il m'avait donnés en France. » Des sommes dérisoires au regard d'un autre compte que Gaubert possède dans le même paradis fiscal, crédité celui-là de 1 million d'euros. De l'argent qui proviendrait de ventes immobilières à des étrangers.« Une activité non déclarée, illégale », admet le gardé à vue. Sur les mallettes bourrées de billets qui, selon sa femme, étaient remises lors de dîners à Nicolas Bazire, trésorier de campagne de Balladur, l'homme est beaucoup moins bavard : « Des amalgames. Ma femme n'a pas de culture économique. » Et de défendre Bazire, son « copain », bec et ongles.« Je ne le vois pas prendre de l'argent pour la campagne, ce n'est pas le style. M. Bazire est quelqu'un de très rigoureux. Il ne voulait pas être lié à Takieddine, c'est ce qu'il m'a fait comprendre.

- A partir de quand M. Bazire n'a-t-il plus eu envie de le voir ?

- Après la signature du contrat Sawari II avec l'Arabie saoudite », répond Gaubert, qui n'a pu éviter la mise en examen du parrain de son fils. Contactés par Le Point, les avocats des deux hommes n'ont pas souhaité commenter.

Côté mondain. Brice Hortefeux (dont la femme est elle aussi employée par les Caisses d'épargne) n'est guère mieux loti. Alors que Gaubert l'avait protégé en assurant « être le seul ami français non libanais » du controversé Ziad Takieddine, l'ex-ministre de l'Intérieur s'est jeté tout seul dans la gueule du loup. Peu prudent, il a appelé le portable de Gaubert, placé sur écoutes, pour l'avertir que sa femme, Hélène,« balance beaucoup ». Une bévue qui vaut à l'ancien patron de la Place Beauvau des ennuis judiciaires (voir p. 42). Pour ne rien arranger, Brice Hortefeux ironise, dans la même conversation enregistrée, sur ses relations avec ces intermédiaires troubles que sont Djouhri, Bourgi et Takieddine, tous actuellement sous les feux de l'actualité.« Tu vas me dire que je suis du côté mondain, j'en connais au moins deux sur trois... » Très badin, il évoque au téléphone les photos de Mediapart où il apparaît au bras du Libanais dans sa villa.« Les photos datent de 2003. Bon, ça fait huit ans sans photos, mais ça fait quand même qu'on est des intimes. »

Le cordon sanitaire tendu par Gaubert pour protéger ses amis du pestiféré Takieddine n'aura pas tenu bien longtemps...

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Le repenti qui accuse le système Guérini - Hervé Gattegno

Le Point, no. 2037 - France, jeudi 29 septembre 2011, p. 74,75

EXCLUSIF. Un ancien conseiller de l'élu marseillais s'est livré à la justice. Confessions.

Jean-Marc Nabitz ne voulait pas continuer à se cacher. Encore moins à se taire. Voilà bientôt deux ans qu'il avait fui Marseille, effrayé par la progression d'une enquête qui, il le savait, mènerait un jour la justice sur ses traces. Réfugié en Israël, dans la ville côtière de Netanya, où les touristes français sont légion, il a suivi à distance les découvertes sur les affaires douteuses d'Alexandre Guérini et la mise en cause progressive de son frère, Jean-Noël Guérini, sénateur et président (PS) du conseil général des Bouches-du-Rhône : les deux hommes pour qui il a travaillé, dans la pénombre, de 1998 à 2008. Alors, il y a quelques semaines, il a décidé de rentrer. Et de se confesser.

« Je regrette très amèrement cette période de ma vie et tous les actes que j'ai commis », a-t-il affirmé, le 16 septembre, devant le juge Charles Duchaine, qui l'a mis en examen pour « corruption », « association de malfaiteurs » et « blanchiment en bande organisée ». Depuis, l'ex-conseiller des Guérini s'est mué en « repenti ». Il a fêté ses 59 ans en prison, mais sa déposition éclaire de l'intérieur - pour la première fois - le système de pouvoir, d'influence et d'intérêts liés que les enquêteurs s'efforcent de mettre au jour.

Devant les gendarmes de la section de recherches de Marseille, puis devant le magistrat, Nabitz a décrit sans détour l'emprise qu'aurait exercée Alexandre Guérini sur le conseil général et ses dirigeants. Après avoir observé« l'influence et l'importance du frère du président » sur les nominations et les choix politiques, il explique avoir perçu, à partir de 2005,« l'implication d'Alexandre Guérini dans les marchés publics » : « Je constate que, sans mandat électif et sans légitimité, il sollicite un peu partout des gens qu'il présente comme ses "amis". Il est omniprésent dans le fonctionnement économique de la collectivité. »

« Tout le monde obtempérait. » Rares sont alors les responsables locaux, politiques ou fonctionnaires, qui osent s'interposer.« Au-delà de cette omniprésence, poursuit Nabitz,il existait chez Alexandre Guérini une insistance permanente telle qu'elle s'imposait comme une obligation et que personne ne pouvait s'y opposer(...)Il était d'abord insistant, puis le ton, si cela n'avançait pas, devenait fort et virait à l'engueulade. » Ses colères étaient efficaces : « Tout le monde obtempérait. »

Et pour cause : à en croire Nabitz,« l'ensemble du cabinet du président disait clairement que son frère devait être pris en considération ».« Autant son cabinet qu'une partie des services du conseil général, a-t-il précisé au juge,considéraient qu'Alexandre Guérini parlait au nom de Jean-Noël Guérini de manière systématique, qu'il n'y avait pas de hiatus entre les deux et que la parole de l'un valait celle de l'autre. » Avant d'ajouter, visiblement apeuré : « Je sais ce que je risque dans cette affaire, mais j'affronte. »

Ancien ingénieur des travaux publics, Nabitz dit avoir été recruté au conseil général des Bouches-du-Rhône non par son président, mais par « Alexandre ». En 1994, alors qu'il dirigeait une filiale de la Société des eaux de Marseille, il l'avait aidé à remporter l'appel d'offres d'une déchetterie à La Fare-les-Oliviers, près de Salon- de-Provence. Quatre ans après, il entrait au cabinet de Jean-Noël Guérini, qui venait de prendre la tête du département. Bientôt, il fut nommé président de la société d'économie mixte Treize Développement, chargée des plus grands projets d'aménagement du département.

A ce titre - qui faisait de lui l'un des hommes les plus influents de Marseille -, Jean-Marc Nabitz avoue avoir favorisé l'attribution de marchés publics à une entreprise de bâtiment qui lui avait été désignée par Alexandre Guérini : la société ABT. Structure fantomatique domiciliée dans une villa isolée de la campagne aixoise, ABT a obtenu d'importants chantiers de construction : un bâtiment associatif à Marseille, une maison de retraite et une caserne de pompiers à La Ciotat, une gendarmerie à Orgon. Or l'enquête a établi de longue date que la société était animée par des proches d'un gangster en cavale, Bernard Barresi (finalement interpellé au printemps 2010).

« M.Gilles », alias Barresi. « J'étais soumis à une pression terrible », a plaidé Nabitz devant le juge, soulignant que « la pression était un mode de fonctionnement habituel au sein du conseil général et des entités satellites ». Mis en relation par Alexandre Guérini avec le dirigeant officiel d'ABT, Patrick Boudemaghe, qui était en réalité l'émissaire de Barresi, l'ancien ingénieur dit avoir rencontré le gangster lui-même, présenté sous l'identité de « M. Gilles ».

Mais, en 2008, un détail l'alerte. Sur une demande de stage, la fille de cet homme d'affaires intimidant porte un autre nom : Barresi.« Par curiosité et par crainte », il effectue une recherche sur Internet, tombe sur « la photo et le parcours judiciaire » du caïd.« Ce sera le détonateur de mon départ précipité du conseil général », souffle-t-il.

Quelques mois après sa démission, il apprend par Boudemaghe que Barresi, furieux, exige le remboursement de plusieurs sommes versées par ABT à une société dirigée par le fils de Nabitz. Paniqué, ce dernier quitte alors Marseille, coupe son téléphone et s'envole pour Israël. Outre ses souvenirs compromettants, il emporte avec lui un secret : en 2006, Alexandre Guérini lui a versé 2,2 millions d'euros au Luxembourg, via une société-écran du Panama. Boudemaghe l'avait accompagné à la banque. Le même jour, trois comptes aux numéros consécutifs avaient été ouverts : l'un pour Nabitz, le deuxième pour Raymond Bartolini, un élu socialiste de Berre-l'Etang, proche des Guérini (mis en examen et écroué début septembre), le troisième au profit de Barresi en personne...

« Alexandre m'a dit : "C'est à toi", mais j'ai toujours eu mauvaise conscience à le détenir », a relaté Nabitz au juge au sujet de ce virement occulte. Mais quelle en était la contrepartie ? Contre toute vraisemblance, il assure que lui-même l'ignorait. Il avance cependant une hypothèse : les 2,2 millions auraient « récompensé » ses « efforts » dans l'élaboration du plan départemental d'élimination des déchets, qui était alors l'enjeu d'une âpre bataille politique dans les Bouches-du-Rhône.

Futurs adversaires pour la mairie de Marseille, Jean-Claude Gaudin et Jean-Noël Guérini s'affrontaient à l'époque autour du projet de l'incinérateur de Fos-sur-Mer. Le premier y était favorable, le second opposé.« La raison officielle était la défense de la santé publique, mais il est certain que les énormes enjeux économiques des marchés passés à l'occasion d'une telle délégation de service public ne pouvaient échapper aux décideurs... », avance Nabitz dans un sous-entendu lourd de sens.

Chargé de concevoir dans l'urgence une autre solution pour traiter les ordures de l'agglomération marseillaise, l'ex-conseiller des Guérini dit avoir mis en avant un procédé de recyclage par « méthanisation » et réussi à boucler son plan avant que le feu vert définitif du préfet à l'incinérateur intervienne. Mais, inexpliquablement, le président du conseil général choisit alors de temporiser - ce qui laissa le champ libre au projet de l'incinérateur.

« J'ai moi-même perçu de l'argent. » Pourquoi, dès lors,« récompenser » Nabitz ? Pourquoi, surtout, la récompense est-elle venue d'Alexandre Guérini ?« On peut supposer que le plan a servi ses intérêts », a suggéré Nabitz. De fait, la prolongation de l'imbroglio politico-administratif autour de l'incinérateur profitait aux exploitants de décharges - à commencer par le frère du président du conseil général, dont les installations tournaient à plein régime.« Pensez-vous que cela ait pu échapper à Jean-Noël Guérini ? » a demandé le juge Duchaine. Nabitz : « Je vais répondre à cette question, v ous comprenez qu'elle est terrible pour moi. Non, je pense que ça n'a pas pu échapper à Jean-Noël Guérini. »

Au reste, le plan conçu par Nabitz prévoyait aussi l'extension de sa décharge de La Ciotat. Agrandissement qui fut ensuite favorisé par une manoeuvre du conseil général dictée par le cabinet de Jean-Noël Guérini (et déjà évoquée par Le Point). Une autre manifestation de l'efficacité du « système » décrit par Nabitz...« J'ai vu des gens promus, j'ai moi-même perçu de l'argent. Sur le plan du ressenti, je peux penser que d'autres ont pu bénéficier de largesses sans que j'en connaisse la portée ni les modalités d'attribution.(...)Ce système existait également dans la sphère politique, à travers des jeux d'influence.[Il]va au-delà de mon champ de vision. » La justice, elle, commence à en cerner les contours.

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La politique du rêve et la politique du désir - Jacques-Alain Miller

Le Point, no. 2037 - France, jeudi 29 septembre 2011, p. 72,73

Le peuple veut-il être trompé ? non, absolument pas. Il ne veut pas rêver. Il sait fort bien qu'un rêve, comme l'enseigne Freud, n'est que la réalisation illusoire d'un désir.

On réclame du rêve aux candidats à la candidature socialiste, on déplore qu'ils ne fassent pas rêver. Cela veut dire : le peuple veut, désire, aime être trompé. Il est enchanté qu'on ait parlé de changer la vie, de passer de l'ombre à la lumière, avant de lui donner pour tout potage, en guise de lendemains qui chantent, Tapie et Berlusconi, le parler « chebran » et les félicitations du Financial Times, suivies de la mise au tombeau de « l'homme-de-gauche ».

Il semble que le rêve soit partout le dernier marqueur d'une politique de gauche, quand la gauche est partout ralliée à l'économie de marché. Obama a fait rêver. Chavez aussi a fait rêver. Maintenant, aux Etats-Unis comme au Venezuela, les progressistes déchantent. Le Parti communiste a cédé la vedette à Mélenchon, pourquoi ? Parce que le tribun magnifique, si vital, fait vibrer. Mais, dans l'ombre, les apparatchiks fils d'apparatchiks l'encadrent comme autant de croque-morts. Rosanvallon, lui, rêve à chaque rentrée de faire rêver. Ah ! qu'il serait beau, nous dit-il, de vivre dans une société « refondée », où les égaux - gogos, go ! - danseraient tous en rond, comme sur le pont d'Avignon.

Mais quelle société a-t-elle jamais été refondée par des « sociomanes »(Sollers) ? - mis à part le Paraguay des jésuites (Sollers encore, qui les aime et les célèbre à tout propos). La France de 1793 ? La France du « moment Guizot » ? La France de la Libération ? Les deux premières nous ont valu des Napoléon, tandis que les idéaux impeccables du Conseil national de la Résistance ne sont tant honorés que pour avoir été trahis - et quel autre destin pouvaient-ils avoir ?

Lénine, certes, a refondé la Russie et Mao la Chine, mais ce n'étaient pas des buveurs de camomille. Et pour quel résultat - sinon la refondation, ici de l'autocratie, là d'une aristocratie ? Ne parlons pas de la refondation du Cambodge, qui eut ses partisans à Paris parmi les travailleurs du concept : un petit quart de la population exterminée, pour peau de zébi. Oui, il y eut, au siècle dernier, des refondations réussies : celles de l'Allemagne, du Japon, d'Israël. Il fallut pour cela une guerre mondiale, Hiroshima, Dresde et la Shoah. Des flots de sang, Rosanvallon, non pas de l'eau bénite et des plans sur la comète.

A droite, c'est aussi la politique du rêve. Ou plutôt celle du cauchemar. Travailler plus pour gagner plus, quand c'est pour gagner moins. Sous leurs robes griffées,« la République exemplaire » de l'un et « la République irréprochable » de l'autre se révèlent ces jours-ci vérolées jusqu'à l'os. On rêve de l'immigration zéro et du blanchiment du pays par la persécution du Romanichel, du musulman, de l'immigré, version soft du nettoyage ethnique à la Milosevic. Qu'il serait beau d'être seuls au monde ! - entre Français de souche, n'est-ce pas, les sabots aux pieds depuis cinq siècles, comme le révolutionnaire officiel de France Culture, cet Onfray, ma foi, qui n'est plus si frais ni si révolutionnaire non plus : l'égérie des contre-révolutionnaires de toujours, la charmante Charlotte Corday, si joliment cambrée, le fait se pâmer.« Foutre ! »- disait le père Duchesne, commenté par Roland Barthes dans « Le degré zéro de l'écriture », son premier livre publié,« même avec sa maladie de peau, je préfère encore Marat ».

On n'aime pas le film, arrêtez la projection ! rembobinez ! démondialisez ! « Prolétaires et patriotes de tous les pays, désunissez-vous ! » Qui parle ? Les enfants de Marx et d'Hugo ? Ou ceux de Joseph de Maistre et de Gobineau ? Il faut le savoir : la pensée progressiste n'est pas moins nostalgique, désormais, que la pensée réactionnaire. En avant toute vers le passé ! Tendez l'oreille : les lendemains se sont tus. Qui chante ? C'est la veille, c'est hier, c'est jadis. Et que chantent-ils ? Non plus des chants guerriers, non, mais des berceuses.

Quant au centre, il est « structurellement », dirait Jean-Louis Bourlanges, un rêve de centristes. Mais rêver ensemble, c'est impossible : chacun est seul dans son monde rêvé. Et cela ne fait pas un parti, seulement des groupuscules, voire des singletons (ensembles à un seul élément et identiques à cet élément).

Le peuple veut-il être trompé ? Non, absolument pas. Il ne veut pas rêver. Il sait fort bien qu'un rêve, comme l'enseigne Freud, n'est que la réalisation illusoire d'un désir. Un peuple, et d'abord un peuple menacé, comme l'est le peuple français au XXIe siècle, est structurellement habité du « dur désir de durer »(Eluard), du désir de « persévérer dans l'être »(Spinoza). Il ne veut pas rendre les armes, pas disparaître, pas voir se clore et s'effacer son histoire. Si criminelle qu'elle soit, certes, par bien des côtés, elle est belle aussi, et c'est la sienne. Il ne veut pas se désister de son destin, se fondre dans le melting-pot universel. Il aime sa singularité.

Quand Churchill galvanisait la résistance contre « le boche »(en français dans le texte), il ne faisait pas rêver. On avait assez rêvé comme ça. « Mein Kampf » avait tout dit en clair, on ne l'avait pas cru, pas vu, et ce livre avait été comme « la lettre volée » de la politique mondiale, cette lettre qui, dans le conte d'Edgar Poe, traduit par Baudelaire et analysé par Lacan, est voilée par son évidence même. Tandis que les rêveurs célébraient l'aube d'une paix éternelle entre les nations, tout esprit lucide lisait à livre ouvert, depuis janvier 1933, la marche à la guerre.

De quoi s'agissait-il pour Churchill ? 1) d'avoir raison de l'« esprit d'assoupissement »(Isaïe, 29, 10); 2) de nettoyer la merde qu'on avait dans les yeux, pour que ces yeux consentent à s'ouvrir sur un réel jusqu'alors impossible à supporter; 3) et d'établir avec ce réel un rapport véridique.

« L'âpre vérité ». Churchill inventa à cette fin une cause, celle des démocraties, qui valait que l'on meure pour elle - comme l'exige la structure discursive de tout pouvoir digne de ce nom. Ce qui aujourd'hui manque sur cette planète, et dont le défaut devient patent pour chacun, c'est une « cause du désir »(Lacan) qui ne soit pas celle qui suscite l'agression suicidaire des terroristes, mais qui, pour autant, ne soit pas ce culte du Veau d'or à quoi les peuples, partout, sont invités à sacrifier.

Oui, les gens veulent rêver. Il y a pour les satisfaire, en ces temps de détresse, des poètes, des artistes, des acrobates et des jongleurs. Là n'est pas la tâche des politiques. Depuis toujours, depuis qu'il y a des êtres et qui parlent, et des maîtres mots émergeant de leurs balbutiements, un peuple attend de ses dirigeants qu'ils disent le vrai sur le réel. Ni petites phrases, ni petites blagues, ni misérables spins de tireurs de ficelle appointés : « La vérité, l'âpre vérité »(Danton, cité par Stendhal, qui aurait forgé la citation).

Churchill, ce grand homme, était aussi, bien entendu, un fieffé impérialiste. Mais, quand j'écoute les paroles qu'il adressait aux Français en français à la veille de la bataille d'Angleterre, j'ai la gorge qui se serre. C'est ce qui m'a fait anglophile à jamais. Eh bien, il faudrait que les Français deviennent plus francophiles. « Un peu d'estime de soi, que diable ! » comme disent les psychothérapeutes.

Il y a un visage rayonnant de la France. Ce n'est pas le seul, mais c'est celui que je reçus, enfant, de l'école de la République. C'était un mythe, sans doute, mais ce n'était pas un rêve, car l'amour pour la France s'est avéré au cours de l'Histoire être une cause de désir capable de devenir une force matérielle. Que la France ait tourné vers moi ce visage a fait d'un garçon dont les deux parents étaient nés dans le ghetto de Varsovie, et leurs ancêtres avant eux des siècles durant, un Français aimant son pays, fier de sa lignée de rois comme des traditions révolutionnaires de son peuple, amoureux de sa littérature. Or la destruction de l'histoire du peuple français et le démantèlement de l'école républicaine, entamés sous Giscard par la réforme Haby, furent poursuivis sans faiblir sous les gouvernements de gauche comme de droite (hormis la parenthèse Chevènement, qu'inspira mon ami Milner) par ces hauts fonctionnaires à qui les politiques avaient remis la charge de la mémoire nationale. En deux générations, ils ont rendu la France méconnaissable, inconnaissable. Combien d'enfants d'immigrés, dans ce pays, attendent-ils sans le savoir que la France tourne vers eux sa face idéale et sublime, et non sa face raciste et répressive ? N'y aura-t-il personne pour leur offrir ce visage-là de notre pays ? Il serait beau, il serait nécessaire que ce soit celle ou celui à qui nous confierons ces jours prochains la première place dans l'Etat.

Parions qu'une rumeur finira par monter de l'opinion éclairée, à gauche, à droite, au centre, qui fera dire : « Ne savez-vous pas ? Le peuple français ne demande pas du rêve, vomit l'illusion, hait le mensonge. Il veut la vérité. Il aime encore la patrie. Et il n'a pas perdu tout sens de l'honneur. »

Non, tout sens de l'honneur n'est pas mort en France. Pourquoi Rama Yade, cette jolie trublionne née au Sénégal, est-elle si populaire ? C'est pour avoir su dire la phrase qu'il fallait, au moment qu'il fallait, sur Kadhafi reçu avec tous les honneurs de la République. Elle qui n'a jamais eu recours à un psy (elle me l'a dit), elle sut, ce jour-là, interpréter le désir du peuple français. Et une interprétation analytique, une vraie, c'est inoubliable.

Reste alors à débattre de ce qu'est la justice.

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Jean-Christian Petitfils : Le dernier mystère de Jésus

Le Point, no. 2037 - Idées, jeudi 29 septembre 2011, p. 112,113

Propos recueillis par Laurent Theis

L'historien Jean-Christian Petitfils consacre une biographie au Christ (Fayard). Un événement. En librairie le 5 octobre.

Jean-Christian PetitfilsLe Point : L'historien moderniste que vous êtes peut-il écrire une biographie de Jésus comme vous l'avez fait, avec succès, pour Louis XIV, par exemple ?

Jean-Christian Petitfils : À l'évidence, le XVIIe siècle est bien plus proche de nous à tous égards que l'Antiquité et, davantage encore, Louis XIV que Jésus. Pour ce dernier, la nature particulière des sources principales, qui sont les quatre Évangiles canoniques, les difficultés de datation et de localisation obligent à émettre des hypothèses, à retenir les plus solides et à mesurer leur fécondité pour aboutir à un récit cohérent. C'est pourquoi j'ai placé à la fin de mon ouvrage, qui est un récit de la vie de Jésus, un exposé substantiel des sources sur lesquelles je fonde mes hypothèses.

La distinction traditionnelle entre le Jésus de l'Histoire et le Christ de la révélation est-elle étanche ?

Elle ne peut pas l'être hermétiquement. Cependant, la figure du Christ ressuscité procède d'une démarche de foi. L'historien, quelles que soient ses convictions, s'interdit, lui, de pénétrer dans ce domaine. Je ne peux pas affirmer que les miracles, comme la multiplication des pains ou Jésus marchant sur l'eau, se sont effectivement et réellement produits. Mais l'historien peut et doit expliquer que, dans la mémoire des disciples et des premières générations chrétiennes, ces événements ont pris une signification capitale. On ne peut pas décrire la multiplication des pains comme une partie de campagne où chacun tire un casse-croûte de son sac et le partage fraternellement avec son voisin. Sinon, comment cet épisode, qui figure à six reprises dans les quatre Evangiles, aurait-il revêtu une telle dimension ? Cette considération vaut autant et plus pour la résurrection, dont la matérialité échappe au travail de l'historien, mais dont l'interprétation qu'en ont donnée les contemporains est un fait historiquement déterminant. Adopter un point de vue étroitement positiviste ou scientiste conduit à passer à côté de témoignages pourtant essentiels et à faire l'impasse sur des phénomènes en effet mystérieux, mais dont les Evangiles n'ont pas le monopole. Aujourd'hui comme jadis, il nous arrive d'être placés en présence de réalités inexpliquées, et peut-être inexplicables.

Vous avez choisi comme fil directeur l'Évangile de Jean. En quoi est-il plus fiable que les trois synoptiques ?

Jean se présente comme un témoin oculaire, et il l'est certainement, à la différence des autres évangélistes, qui n'ont pas vu eux-mêmes ce qu'ils rapportent. Il faut donc lui faire confiance dans la substance et le déroulement des faits, même s'il se livre aussi à des développements mystiques et à des visions fulgurantes. Jean l'Évangéliste n'est pas l'un des douze apôtres, le frère de Jacques et fils de Zébédée, le pêcheur du lac de Tibériade. Il s'agit d'un prêtre important de Jérusalem, issu de la haute aristocratie sacerdotale. De ce fait, il connaît parfaitement sa ville et la topographie de la Judée. Il a assisté à de nombreux discours de Jésus, et peut-être aussi à sa comparution devant Ponce Pilate. Sur ce point, les latinismes qui ont été repérés dans le discours du préfet romain, prononcé en grec, tel que le rapporte Jean, confèrent à son témoignage une incontestable véracité. Ce qu'on appelle le canon de Muratori, un manuscrit latin dont l'original grec remonte au milieu du IIe siècle, indique que Jean a été poussé à écrire par un groupe de disciples, parmi lesquels André, le frère de Simon-Pierre, qui lui ont fait part de leurs propres informations. L'Évangile de Jean est ainsi à la fois le plus mystique et le plus historique, fournissant des détails très précis, par exemple dans le récit des noces de Cana.

Reste qu'il ne dit rien de la naissance de Jésus, et surtout lui seul ne rapporte pas la consécration du pain et du vin au cours du dernier repas, qui pourtant aurait eu lieu dans sa propre maison.

Sur la signification du corps et du sang du Christ, il s'exprime en profondeur dans son chapitre 6. En revanche, nous ignorons pourquoi il remplace les gestes de ce qui deviendra l'eucharistie par le lavement des pieds, dont la portée spirituelle est néanmoins considérable. En revanche, il est aussi le seul à retracer exactement la procédure qui a suivi l'arrestation de Jésus. Il montre en effet que ce dernier n'a jamais comparu devant le Sanhédrin réuni en formation de jugement, et encore moins été condamné par lui. Cet élément est d'une extrême importance eu égard à l'accusation de déicides dont les juifs ont longtemps été l'objet de la part des chrétiens.

Parmi les documents que vous utilisez dans votre travail de reconstitution, vous faites un sort particulier au linceul de Turin, au risque de la polémique. Pour quelles raisons ?

Trois reliques, selon moi, sont à prendre en considération : le suaire d'Oviedo, qui aurait recouvert le visage du Christ, la tunique d'Argenteuil, enfin le linceul de Turin. Ces trois pièces de tissu entretiennent entre elles des ressemblances frappantes. Je n'entre pas ici dans le détail des arguments qui établissent leur authenticité, mais je la crois certaine. Dès lors, au nom de quoi se priver de recourir à des documents non écrits qui viennent en complément et en support des récits évangéliques ? Le métier d'historien consiste à croiser les sources qu'il juge fiables. Or ces traces matérielles permettent de préciser certains points de la vie et de la mort de Jésus. Pourquoi les écarter ?

L'évêque Eusèbe de Césarée, dans la première moitié du IVe siècle, se demandait pourquoi le Christ n'était pas venu plus tôt. Existait-il un lieu et un moment plus favorables que d'autres, ou bien le Sauveur n'est-il d'aucun temps ?

Gardons-nous de considérer Jésus de Nazareth comme un personnage surplombant tous les siècles, une sorte d'extraterrestre apportant un enseignement ne ressemblant à rien de connu jusque-là. C'est un juif inséré dans la tradition juive et ne regardant pas vraiment au-delà de l'horizon juif. Son insertion dans l'Histoire se produit dans un moment d'attente messianique qui s'est développé puis exacerbé en Palestine à partir du IIe siècle avant notre ère, avec la mainmise des Séleucides sur Israël, la révolte des Maccabées, enfin l'occupation romaine. Or cette attente ne correspond pas à ce que Jésus veut apporter. S'il est bien le Messie, l'oint de Dieu, il prend ses distances, durant sa vie terrestre, avec cette notion, et surtout avec ses implications idéologiques et politiques. Mon hypothèse, fondée en particulier sur la chronique écrite par Jules l'Africain au IIIe siècle, est que Jésus appartient au groupe des Nazôréens, se disant descendants de David, venus de Mésopotamie et installés au IIe siècle avant notre ère dans deux bourgades, Kokhaba, à l'est du Jourdain, et Nazara, ou Nazareth, en Galilée. Le nom de Nazareth ne figure pas dans l'Ancien Testament, mais l'archéologie atteste son existence au temps de Jésus : une maison de cette époque a été retrouvée en 2009. Les Nazôréens, du fait de l'origine qu'ils revendiquaient, portaient l'espérance de la libération d'Israël, y compris par l'action militaire, comme l'avaient tentée certains révoltés, par exemple Judas le Galiléen au début de l'ère chrétienne. On attend donc de Jésus le Nazôréen qu'il devienne un chef de guerre, qu'il se fasse introniser roi. Or il rejette ce rôle qu'on veut lui faire tenir, car, dit-il, son royaume n'est pas de ce monde.

Alors, pour qui Jésus se prend-il ?

Son enseignement, en particulier l'annonce du royaume de Dieu, renvoie toujours à sa propre personne. Il se présente sous la formule singulière de « Fils de l'homme », personnage eschatologique qui est à la fois Jésus lui-même et celui qui va venir. Il se situe dans une double temporalité, à la fois déjà là et pas encore; de même que le royaume de Dieu est déjà là parce qu'il se réalise en Jésus simple artisan de Nazareth, de même il adviendra pleinement à la fin des temps au jour du Jugement. Jésus exprime une relation tout à fait particulière et personnelle avec Dieu, qu'il appelle « Abba », autrement dit Papa, ce que les juifs n'avaient jamais fait. Il se dissocie des apôtres, en leur disant « votre Père » et en se réservant « mon Père ». L'historien ne peut que constater cette union fusionnelle, sans bien sûr se prononcer sur sa nature.

Ernest Renan, dans sa « Vie de Jésus », parue en 1863 et qui fit sensation, conclut ainsi : « Jésus ne sera pas surpassé; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des hommes il n'en est pas né de plus grand que Jésus. » Votre livre reprend-il ce jugement à son compte ?

Oui et non. Oui, parce que l'historien n'a pas à entrer dans le domaine de la foi, et donc à parler de Jésus autrement que d'un homme. Non, parce que la définition de Renan me paraît insuffisante. Ma démarche d'historien ne me conduit pas à l'image d'un homme sublime, d'un maître de sagesse, elle débouche sur un mystère. Il y a un lien très étroit entre l'enseignement de Jésus et sa personne, que Renan ne conçoit pas. Il demeure sur ce point en deçà de l'Histoire. Dans mon esprit, il existe un mystère Jésus contre lequel, en dépit des progrès du savoir, nous butons, celui de sa personne.

Repères
Jean-Christian Petitfils, né en 1944, est un spécialiste de l'histoire et de la société de l'Ancien Régime. Il a consacré des biographies remarquées à Louis XIII, Louis XIV et Louis XVI, ainsi qu'à Fouquet et Mlle de La Vallière. Il est membre du jury du prix de la Biographie du Point.


« Jésus », de Jean-Christian Petitfils (Fayard, 440 p., 24 euros). Sortie le 5 octobre.

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