Affichage des articles dont le libellé est Suicide. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Suicide. Afficher tous les articles

mercredi 11 mai 2011

Les sous-traitants asiatiques obligés de repenser leur stratégie - Gabriel Grésillon


Les Echos, no. 20930 - Industrie, mercredi 11 mai 2011, p. 21

La hausse des salaires, couplée à celle du yuan, fait perdre aux provinces côtières une partie de leur attrait pour les industriels. Et les amène à miser sur d'autres pays ou sur des zones situées à l'intérieur des terres.

La hausse des coûts de production oblige dès à présent les industriels asiatiques à repenser leur stratégie dans l'empire du Milieu. La série de suicides, l'année dernière, dans les usines de Foxconn, le géant de la sous-traitance électronique qui assemble notamment l'iPhone et l'iPad d'Apple, puis les mouvements de grève qui ont suivi dans plusieurs entreprises étrangères installées en Chine ont servi de déclic.

Foxconn a très fortement augmenté les salaires : la rémunération minimale dans son usine de Shenzhen, sur la côte sud-est du pays, est aujourd'hui supérieure à 2.000 yuans par mois (220 euros), contre moins de la moitié avant le mouvement social du printemps 2010. Foxconn n'est pas un cas isolé : la plupart des grands noms de la sous-traitance électronique doivent également augmenter les salaires. TPV, le fabricant d'écrans à qui Philips vient de céder son activité de téléviseurs, a lui aussi procédé à deux hausses générales des salaires l'an dernier. Ses coûts de main-d'oeuvre ont ainsi augmenté de plus de 30 %. Une tendance qui est désormais accompagnée par les autorités chinoises, de plus en plus convaincues de la nécessité de dynamiser la consommation intérieure.

Au profit de l'Inde et du Brésil

Pour William Fung, qui dirige le géant hong-kongais de « l'outsourcing » vestimentaire Li & Fung, cela ne fait plus de doute : entre des salaires qui grimpent et un taux de change du yuan qui fait de même, « si on veut le coût de production le plus faible, on ne va plus en Chine », a-t-il récemment lâché au journal malaisien « Malaysia Chronicle ».

Du coup, toute l'Asie émergente s'interroge sur l'opportunité que représente pour elle l'envolée des coûts de production en Chine. L'Inde, en particulier, s'est réjouie, début 2011, à la publication d'une étude de Global Sources, selon laquelle 57 % des directeurs d'achats faisant actuellement affaire avec la Chine prévoiraient d'augmenter leurs approvisionnements dans la plus grande démocratie du monde. Les autres grands pays émergents espèrent également en bénéficier : Foxconn est actuellement en négociations avec les autorités brésiliennes pour fabriquer les iPad dans ce pays, un investissement potentiel de 12 milliards de dollars.

En attendant, on assiste surtout à un mouvement de délocalisation interne en Chine : les salaires restent moins élevés d'environ un tiers, en moyenne, dans les provinces intérieures du pays. Ce qui fait dire au président de Foxconn, Terry Gou, que la moitié de sa production chinoise devrait être située à l'intérieur des terres dans deux ans, contre 20 % aujourd'hui.

PHOTO - A participant (L) wearing a mask of Apple CEO Steve Jobs and holding a model of an Ipad takes part in a protest against Taiwanese technology giant Foxconn, which manufactures Apple products in China, outside an Apple retail outlet in Hong Kong on May 7, 2011. Taiwanese technology giant Foxconn treats its workers like 'machines' a Hong Kong based labour group said on May 3, after a survey based on interviews with the firm's workers in mainland China. At least 13 Foxconn employees died in apparent suicides last year, which rights activists blamed on tough working conditions in a case that highlighted the challenges faced by millions of Chinese factory workers.

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.

lundi 21 février 2011

Apple lève le voile sur les conditions de travail chez ses sous-traitants asiatiques

Le Monde - Economie, lundi, 21 février 2011, p. 10

En publiant un rapport d'audit sur les conditions de travail dans les ateliers de ses sous-traitants asiatiques, mardi 15 février, Apple a fait un effort de transparence inédit, citant nommément les failles de certains de ses partenaires pour la première fois. La firme californienne confirme au passage que les lignes d'assemblage de ses iPhone ou MacBook ne sont pas les " usines plutôt sympas " décrites en juin 2010 par son patron, Steve Jobs, après une série de suicides dans des ateliers du sous-traitant taïwanais Foxconn à Shenzhen (sud-est de la Chine).

L'entreprise dit avoir interrogé plus d'un millier de travailleurs de Foxconn, sur 300 000 ouvriers, dans cette ville de la province du Guangdong, sur leur qualité de vie, leurs sources de stress et leur santé psychologique. Le groupe estime que l'emploi de conseillers psychologiques et l'installation de filets de sécurité autour des bâtiments du premier sous-traitant mondial en électronique ont " certainement sauvé des vies ".

A la suite de ces suicides, Foxconn avait annoncé une hausse de 66 % du salaire de base - passé à 2 000 yuans (222 euros) par mois - ayant vocation à freiner le mécontentement ouvrier, tandis que 2010 fut marquée par une multiplication des grèves dans cette province souvent qualifiée à elle seule d'usine du monde. Le fabricant taïwanais accélère par ailleurs le déménagement d'une partie de sa production vers le centre du pays, afin de se rapprocher des régions d'origine des travailleurs migrants.

La marque californienne s'exprime aussi sur l'intoxication d'ouvriers dans une usine de Wintek, son fournisseur d'écrans tactiles, à Suzhou (est de la Chine). Quelque 137 employés avaient été hospitalisés après que le management eut décidé, au mois d'août 2008, de remplacer l'alcool utilisé pour nettoyer les écrans par du n-hexane, un produit toxique, sans repenser le système de ventilation de l'atelier. Apple était alors resté muet, mais reconnaît aujourd'hui " une infraction fondamentale mettant en danger les travailleurs ".

Reste désormais à voir si Apple prendra les mesures nécessaires pour éradiquer ces violations, s'interroge Li Qiang, activiste du droit du travail et fondateur de China Labor Watch, basé à New York. " Les résultats d'audit indiquent qu'un suivi appliqué et intense des usines est nécessaire, et qu'il faut construire des relations de coopération à long terme avec ces usines pour améliorer le management interne ", constate M. Li.

Car l'inspection réalisée en 2010 dans 127 ateliers révèle que le cahier des charges humain d'Apple est rarement respecté sur l'ensemble de la ligne de production. La firme à la pomme a relevé 49 cas de travail de mineurs dans neuf usines, et a cessé sa collaboration avec l'une d'elles, " ses gérants ayant choisi de négliger la question ".

En ce qui concerne la " gestion des substances dangereuses ", les sous-traitants d'Apple ont un taux de réussite de 68 % par rapport à ses exigences. Il est de 73 % pour la " protection des jeunes travailleurs " et de 57 % pour la prévention des accidents du travail. La lutte contre les discriminations est suivie dans seulement 69 % des usines visitées. Quarante et une ont des politiques discriminantes envers les malades de l'hépatite B, et trente imposent à leurs ouvrières des tests de grossesse. Quant aux exigences d'Apple sur les horaires de travail, le groupe constate qu'elles ne sont suivies qu'à 32 %.

Harold Thibault

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

mardi 18 janvier 2011

Foxconn, discret symbole de la symbiose entre Taïwan et la Chine

Les Echos, no. 20849 - High-tech & Médias, lundi, 17 janvier 2011, p. 29

Le taïwanais est aujourd'hui le premier employeur privé en Chine. Fabriquant notamment les produits d'Apple, il a subi au printemps une vague de suicides dans ses usines chinoises.

Foxconn ou l'art de devenir un mastodonte sans éveiller l'attention. Avec plus de 1 million de salariés, ce qui en fait le plus gros employeur privé en Chine, et un résultat net qui a dépassé les 100 millions de dollars américains l'an dernier, le géant taïwanais de l'électronique fait partie de ces entreprises dont presque tout le monde est client sans jamais le savoir. L'iPad ou l'iPhone d'Apple ? C'est lui. Il produit aussi des produits de Nokia, Hewlett-Packard, Microsoft, Motorola, Dell, Amazon, Cisco, Nintendo ou encore Sony. Foxconn est tout simplement le premier sous-traitant électronique au monde.

L'histoire de Hon Hai, maison mère de Foxconn, résume à elle seule celle de Taïwan ces trois dernières décennies : celle d'un territoire ayant peu à peu perdu son statut de centre de production low cost au profit de la Chine continentale. Fondée en 1974 par Terry Gou, la société commence par produire, sur l'île sécessionniste, toutes sortes de produits électroniques pour les marchés occidentaux ; transistors, mais aussi les tout premiers ordinateurs personnels.

Ce n'est qu'en 1988, alors que les salaires ont augmenté à Taïwan, que Terry Gou se tourne vers le nord et ouvre sa première usine de l'autre côté du détroit de Formose. Son succès, comme celui des industriels taïwanais investissant en Chine, est fulgurant. Il contribue à créer une interdépendance économique qui ne s'est pas démentie depuis. La société a vu ses revenus augmenter de 60 % en 2010, grâce notamment aux ventes des produits d'Apple. Terry Gou est l'homme le plus riche de Taiwan, et Foxconn a financé le pavillon de Taipei lors de l'Exposition universelle de Shanghai.

Zones d'ombre

Ce succès n'est pas exempt de zones d'ombre, sur le plan social notamment. A Taïwan, certains remarquent que les salaires réels ont baissé et que le chômage a augmenté, depuis que les industriels ont donné la priorité à la Chine continentale. Surtout, Foxconn a fait la une des médias du monde entier au printemps 2010, lorsque plus d'une dizaine de ses salariés chinois se sont donné la mort. On a alors découvert des conditions de travail excessivement dures. Le groupe a très substantiellement augmenté les salaires - jusqu'à les doubler sur certains sites de production. Cela n'a pas empêché, la semaine dernière, une salariée de se suicider en se défenestrant. Aujourd'hui, le groupe accélère son implantation dans les zones centrales de la Chine, où la main-d'oeuvre est nettement moins chère, au détriment de son centre historique situé à Shenzhen, en zone côtière. Un mouvement emblématique, cette fois, de la mutation que connaît actuellement la Chine.

GABRIEL GRESILLON

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.

lundi 14 juin 2010

DOSSIER - Chine : quel est le coût social de la croissance ?

Le Monde - Vendredi, 11 juin 2010, p. 12

Pourquoi les « ouvriers migrants » se révoltent-ils ? - Est-ce la fin du modèle « low cost » ?

L'affaire Foxconn (une série de suicides chez le plus gros sous-traitant électronique du monde, dans la ville usine de Longhua à Shenzhen) et l'affaire Honda (quinze jours de grève dans une usine clé du groupe nippon à Foshan), dont le retentissement médiatique fut exceptionnel en Chine, peuvent apparaître comme les signes d'une métamorphose du mode de développement chinois.

L'affaire Foxconn a révélé le malaise des nouvelles générations d'ouvriers migrants, déroutés par l'inanité de l'effort qu'ils doivent fournir à mesure qu'un fossé grandissant les sépare des jeunes consommateurs urbains de leur âge. La notoriété des marques que livre Foxconn (Apple, Nokia...) et les critiques dont le géant taïwanais fait l'objet depuis plusieurs années ont cristallisé les émotions. Le cas Honda marque un tournant dans l'histoire des grèves en Chine : les débrayages n'y sont pas rares mais interviennent en réponse, le plus souvent, à des impayés. La presse les mentionne à peine. Avec la paralysie de l'ensemble des usines Honda de Chine par les grévistes de Foshan, les revendications salariales ont fait irruption dans les débats.

Des augmentations en trompe l'oeil Les hausses de salaires consenties sont en apparence spectaculaires. En réalité, elles sont de l'ordre du rattrapage, dans une province, le Guangdong, où la pénurie de main-d'oeuvre est redevenue alarmante en 2010. Chez Honda, les 33 % d'augmentation obtenus (les grévistes exigeaient 50 %) portent le salaire de base à environ 2 000 yuans par mois (243 euros), en deçà des 2 293 yuans que l'ONG Sacom (Students and Scholars Against Corporate Misbehaviour) considère comme le minium décent dans le Guangdong. Chez Foxconn, l'entreprise propose une augmentation de 70 % (à partir d'octobre). Elle porterait le salaire de base à 2 000 yuans mais est conditionnée à une période d'essai de trois mois, au tarif de 1 200 yuans, et à un « test de compétence » qui ne convainc pas pour l'instant les ouvriers.

Le risque d'une propagation des conflits collectifs à d'autres usines est réel. Ainsi, conséquence directe de la grève à Honda Auto Parts, près de 250 ouvriers ont cessé le travail lundi 7 juin à Foshan Fengfu Autoparts, un fournisseur de pots d'échappement de Honda en Chine. Leur salaire, clament-ils, est inférieur à celui de leurs collègues avant même qu'ils se mettent en grève. Comme eux, ils réclament un syndicat élu : « Si leur grève n'avait pas été un tel succès, on ne serait sûrement pas aussi unis qu'aujourd'hui », a déclaré un gréviste au South China Morning Post de Hongkong.

Les hausses du salaire minium mensuel que les provinces chinoises annoncent les unes après les autres (de 20 % à 30 % cette année) ont un impact limité : les ouvriers du secteur privé sont le plus souvent payés à la pièce. Et la rémunération horaire, en comptant les heures supplémentaires, indispensables, augmente en fait très peu.

Le syndicat officiel contesté Le rôle, ou plutôt, l'absence de rôle, de l'Acftu (l'unique centrale syndicale chinoise) a relancé le débat sur les failles du mécanisme de représentation des travailleurs. Les ouvriers ne peuvent élire de délégué et considèrent le syndicat « hors du coup ». Les grévistes de Honda, qui lors du conflit ont fait appel à un universitaire spécialiste des questions de droit du travail, Chang Kai, de l'université du Peuple à Pékin, ont déclaré dans leur dernière lettre ouverte, le 7 juin, qu'ils espéraient « parvenir à l'élection démocratique de représentants syndicaux et à l'établissement d'un mécanisme de négociation collective ».

La transformation du modèle de production chinois, fondé sur l'afflux de jeunes paysans ouvriers qui vont d'une usine à l'autre sans pouvoir s'installer dans les villes, est impérative. Pour Wang Youqin, économiste à l'université Fudan de Shanghaï, les « hausses de salaires sont prématurées » en Chine. Il faut aussi cesser, dit-il, de « subventionner les campagnes », car tout cela « réduit la fluidité du marché du travail ». La priorité est d'accélérer l'urbanisation effective, en offrant aux migrants les avantages sociaux (assurance santé, logements sociaux et statut urbain) dont ils sont privés, pour qu'ils puissent se fixer en ville. « Commes les seigneurs féodaux, les autorités contrôlent les terres, que les paysans ne peuvent vendre, et réduisent au minimum la mobilité de la main-d'oeuvre », dénonce-t-il.

Moins de main-d'oeuvre sur le marché En raison de la politique de l'enfant unique, l'évolution démographique va encore accélérer l'urgence de cet ajustement. Ainsi, le nombre des 15-24 ans à rejoindre la population active a atteint son maximum et passera de 227 millions en 2010 à 150 millions en 2024. C'est le fameux « cap Lewis », du nom de l'économiste Arthur Lewis, spécialiste des pays en développement, à partir duquel le surplus de main-d'oeuvre bon marché s'épuise.

« Pendant des années, les entreprises ont fait comme si la Chine avait une réserve illimitée de jeunes gens prêts à travailler pour des salaires modestes, écrit Arthur Kroeber, rédacteur en chef du China Economic Quaterly. Cela ne sera plus le cas pour les quinze ans à venir : les entreprises devront payer plus pour les travailleurs débutants, et faire plus d'efforts pour les garder, parce qu'il ne sera pas facile de les remplacer. »

Les revendications salariales interviennent donc à un moment critique pour l'économie chinoise, soumise à des pressions inflationnistes croissantes. Tout en servant l'objectif du gouvernement chinois de reporter la réévaluation du yuan réclamée par les Occidentaux.

Brice Pedroletti


Le récit d'un infiltré chez Foxconn LIU ZHIYI, un jeune reporter du Nanfang Zhuomo (« Le Week-end du Sud »), s'est infiltré pendant près d'un mois dans une usine de Foxconn, l'entreprise qui a été marquée par une série de suicides de ses employés.

Sur place, il a interrogé ses jeunes collègues, « pas pour savoir pourquoi ils mettent fin à leurs jours, plutôt pour comprendre comment ils vivent ». Extraits. "Si vous demandez aux ouvriers quels sont leurs rêves, vous avez souvent la même réponse : monter un business, s'enrichir, et ensuite faire ce qui nous plaît. Dans l'usine, ils appellent avec humour leurs chariots hydrauliques des «BMW».

Evidemment, ils préféreraient posséder une vraie BMW ou au moins «un mode de vie BMW»(...). Ils rêvent souvent, mais souvent, ils détruisent eux-mêmes ces rêves, comme un misérable peintre déchire lui-même ses esquisses : «Si nous continuons à travailler comme ça, on va finir par arrêter de rêver pour le restant de nos vies».

Ils fabriquent des produits électroniques de pointe pour le monde entier et ils économisent au rythme le plus lent qui soit. Ils ont un code d'accès à un service qui se termine par 888 : comme beaucoup d'hommes d'affaires, ils adorent ce chiffre et ils idolâtrent son équivalent phonétique, «riche».

Wang Kezhu, un gros travailleur, se plaignait des salaires trop bas, mais quand il s'est renseigné pour suivre des cours à l'extérieur, il «ne comprenait pas un mot» et il a abandonné.

Il disait qu'avec peu d'éducation, il ne pouvait qu'accepter le premier travail qu'on lui proposait, et que c'était ça son destin. (...) Je lui ai demandé pourquoi il travaillait si dur, mais il ne me répondait jamais. Jusqu'à ce qu'un matin je le vois s'arrêter devant un pilier et soudainement crier «à l'aide».


ZHANG DUNFU : « Une frustration profonde face aux conditions de vie »

ZHANG DUNFU, sociologue à l'université de Shanghaï

M. Zhang fait partie des neuf sociologues chinois signataires, le 18 mai, d'un appel qui a circulé sur Internet, « pour résoudre le problème des nouvelles générations de migrants » et « faire cesser la tragédie de Foxconn ».

Quels enseignements tirez-vous du malaise social révélé par les suicides chez Foxconn, les revendications salariales chez Honda, ou les faits divers violents de ces derniers temps ?

- Le gouvernement chinois a tout à fait les moyens de garder la situation sous contrôle, d'empêcher que ça se propage. Et les gens vont oublier. Mais ça ne veut pas dire que d'autres événements similaires ne vont pas se produire, que ce soit des grèves, des suicides ou des crimes. On décèle chez les auteurs de ces actes une frustration profonde face à leurs conditions de vie.

Ce qui est perçu comme une stratification sociale très rigide entre certaines catégories de gens est source de conflits insolubles. Il y a un fossé dans le monde du travail entre ceux qui sont sur les lignes de production, les managers et les investisseurs étrangers. Les ouvriers ont l'impression d'appartenir à un autre monde.

Comment expliquez-vous le malaise des nouvelles générations de « paysans ouvriers » face au mode de vie urbain ?

- Les jeunes qui viennent de la campagne ressentent une forte discrimination à leur égard. Ils logent, mangent, s'amusent dans des endroits différents de ceux des jeunes des villes. Ils ont souvent une faible estime d'eux-mêmes, ce qui peut conduire au suicide.

La nouvelle génération découvre un monde très différent de celui que connaissaient leurs aînés : de superbes voitures, des lieux de divertissement toujours plus clinquants. Ils appartiennent à ce monde splendide mais il leur est inaccessible.

Et ils constatent l'existence de doubles standards, dans la manière dont ils sont traités, que ce soit par la police, les administrations...

La plupart d'entre eux ne vont pas revenir dans les campagnes. Quand ils rentrent chez eux, ils ne se sentent plus dans leur élément. Comme ils ont chaque mois du cash, grâce à leur travail, ils ont aussi commencé à consommer, et se sentent autonomes. Et ils privilégient certains achats - l'habillement, le téléphone portable - pour se distinguer de leurs camarades au village.

L'exode rural est faussé par le système du « hukou », le permis de résidence : les candidats à la vie urbaine sont prisonniers de leur statut de rural et de tous les avantages sociaux du « hukou » urbain, d'où le désespoir de ne pouvoir sortir de leur condition.

- Le noeud du problème, c'est de mener des changements institutionnels pour combler le fossé entre « urbains » et « ruraux ». Ce fossé, qui existe depuis des décennies, est énorme. Le système du hukou n'est pas seulement une barrière pour les paysans ouvriers. Il se pose aussi aux jeunes diplômés, quand ils ne travaillent pas dans des grandes entreprises ou dans des organismes d'Etat.

Des gens dûment employés par une société peinent à obtenir un hukou pour leur conjoint(e). La réticence des villes à assouplir le numerus clausus tient au fait qu'elles se considèrent en fait comme des entreprises, avec des coûts et des revenus. Ne serait-ce qu'entrebâiller la porte à une population de travailleurs signifie pour elles des charges supplémentaires. C'est à leurs yeux une catastrophe. Elles évitent aussi de prendre toute responsabilité, de peur d'être critiquées par leurs résidents d'origine.

Les petites et moyennes agglomérations semblent actuellement les plus désireuses de s'ouvrir. Mais cela cache aussi un intérêt bien compris : c'est un moyen pour elles de mettre la main sur des terres qui sont ensuite monnayées. Et les paysans qui deviennent urbains ne sont pas toujours en mesure de faire une bonne affaire.


Plus éduqués que leurs aînés, les jeunes sont plus conscients de leurs droits - Bruno Philip

Vague de crimes aveugles dans les écoles qui ont fait en moins de deux mois quinze morts chez les écoliers dans cinq provinces différentes, épidémie de suicides chez le géant taïwanais Foxconn, où les cadences de travail font craquer les « petites mains » du miracle économique, multiplication de grèves fomentées par des ouvriers narguant l'absence de libertés syndicales : l'été s'annonce chaud en Chine !

La revendication ouvrière, la hausse de la criminalité et l'expression d'une violence longtemps contenue alarment les autorités de cet Etat-parti hanté par un cauchemar aussi ancien que l'empire du Milieu : l'instabilité sociale.

Derniers incidents violents en date : le 31 mai, une femme a attaqué au couteau les passagers d'un train circulant dans une province du Nord-Est. Le lendemain, dans le Hunan (centre de la Chine), un garde de sécurité d'une agence de la poste a utilisé ses armes pour mitrailler trois juges d'un tribunal local : l'homme estimait que la séparation des biens consécutive à son divorce n'avait pas fait l'objet d'un jugement équitable...

Dans un pays au taux de violence jusqu'à présent faible, les médias n'hésitent plus à couvrir de tels événements, que la censure a désormais du mal à passer sous silence : selon des statistiques citées par l'officielle Académie des sciences sociales de Chine en février, le nombre de crimes violents a bondi de 10 % en 2009, avec 5,3 millions de cas d'homicides, de viols et de vols à main armée. Des chiffres qui, selon Pi Yipun, professeur de criminologie à l'université de sciences politiques et du droit de Pékin, illustre le fait que le taux de criminalité avait dû enfler depuis belle lurette, mais que les autorités locales faisaient leur possible pour en diminuer l'ampleur à coups de rapports truqués... « Un taux de criminalité élevé peut affecter les perspectives de promotion des fonctionnaires », observe M. Pi.

A la racine du mal, tous les chercheurs s'accordent pour montrer du doigt le fossé des inégalités au coeur d'un système à la fois répressif, injuste et corrompu. Pour Geng Shen, professeur à l'Académie pékinoise des sciences de l'éducation, « des gens se vengent contre la société parce qu'ils ne peuvent s'adapter aux développements sociaux très rapides ».

« Créer de vrais syndicats »

Yu Jianrong, sociologue dans cette même Académie des sciences sociales, va plus loin encore dans une interview accordée au Yazhou Zhoukan (l'« Hebdomadaire de l'Asie »). Il estime que les concepts de « normes » et de « règles » sont devenus en Chine des sous-ensembles un peu flous : en résumé, dit-il, il y a ceux qui, au pouvoir, s'exemptent des normes qu'ils voudraient voir respecter par le reste de la population, ce qui pousse certains à violer, à leur tour, ces règles...

Dans le quotidien de Canton Nanfang Dushibao, un journaliste raconte que l'un des assaillants des écoles hurlait après avoir été neutralisé : « Ils ne me laissent pas vivre, alors je ne les laisse pas vivre non plus ! » Pour le reporter, le meurtrier voyait en ces « ils » qu'il désignait les représentants d'une classe sociale : l'école en question a la réputation d'accueillir les fils de riches.

Les problèmes sociaux dans les usines et le mécontentement croissant des ouvriers viennent également de susciter dans la presse chinoise un afflux de commentaires : dans le Nanfang Zhuomo (« Le Week-end du Sud »), publication qui pousse loin sa couverture des questions sociales, on lisait à la mi-mai que « l'angoisse des jeunes issus de la deuxième génération des travailleurs migrants est à l'origine des tentatives de suicide : ils n'ont plus la possibilité de retourner sur leurs terres d'origine et gagnent moins que leurs parents ».

Des sociologues remarquent que la tranche d'âge des 15-25 ans est en baisse en raison de l'application de la politique de l'enfant unique depuis 1979. Ces jeunes disposent d'un levier plus fort dans des entreprises qui ont un besoin crucial de main-d'oeuvre. Ils sont plus éduqués que leurs aînés, sont plus conscients de leurs droits, regardent la télévision et surfent sur Internet.

Il n'est donc pas surprenant qu'ils bafouent les réglementations imposées par des syndicats liés au parti et choisissent la grève pour faire valoir leurs exigences. Selon l'économiste Xia Yeliang, professeur à l'université de Pékin, « jusque là, les ouvriers souffraient en silence au travail et ne passaient à l'action qu'en dernière extrémité. Ils sont inquiets des conséquences de leurs actes, puisque le syndicat ne les protégera pas d'éventuelles représailles patronales. La grève chez Honda démontre l'urgence de créer de vrais syndicats pour défendre les intérêts des ouvriers ».

En Chine populaire, à l'heure du néocapitalisme autoritaire, un tel discours est quasi révolutionnaire. Le célèbre blogueur Wu Yue San Ren a écrit, le 28 mai, un commentaire où il appelle à « réhabiliter la grève et le syndicat »... « Que les médias ne nous disent pas que des grèves sont des «suspensions de la production», s'insurge-t-il. C'est un euphémisme ! Appellerait-on une manifestation une promenade ? Il est temps de construire un système syndical qui puisse régler les conflits entre patrons et ouvriers ! »

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

vendredi 4 juin 2010

REPORTAGE - Suicides à la chaîne - Jordan Pouille


Marianne, no. 685 - Monde, samedi, 5 juin 2010, p. 54

Chine. Dans l'usine qui fabrique les iPhone et les iPad

Dix ouvriers de 16 à 24 ans se sont donné la mort en deux semaines. Stress, cadences infernales, solitude... Enquête au sein d'un complexe industriel démesuré de 420 000 personnes.

Caché par un muret de brique, un camion-grue hisse lentement d'immenses filets jaunes jusqu'au quatrième étage de l'atelier A2. Sur le toit, trois hommes soulèvent un immense sac de sable pour le balancer par-dessus bord. Dans sa chute, le sac de 50 kg transperce le filet et s'écrase sur le bitume. Ce sont les filets antisuicide - visiblement déficients - commandés en urgence par Terry Guo, le PDG taïwanais de Foxconn, la première entreprise mondiale de composants électroniques, pour tenter d'enrayer les tragédies : 13 tentatives de suicide depuis le début de l'année. Dix décès sur le site de Longhua, la ville-usine de Foxconn. Tous avaient entre 16 et 24 ans. " Le taux de suicides dans une société augmente avec la hausse du produit intérieur brut ", s'est dans un premier temps contenté d'expliquer Terry Guo, un brin cynique.

Installé dans le sud de la Chine depuis 1988 à la faveur du réchauffement des relations entre les deux pays, Foxconn fabrique les imprimantes HP, les ordinateurs Acer et Dell, les smartphones Nokia et la gamme des produits Apple, dont les fameux iPod, iPad et iPhone. Neuf cent mille employés dans le monde, dont 420 000 à Longhua.

Devant la multiplication des suicides, la consternation internationale et la crainte de perdre ses prestigieux clients, Terry Guo - troisième fortune de Taïwan et que les ouvriers appellent " le Tigre " - a fini par présenter des excuses et annoncer des mesures : une batterie de conseillers psychologiques joignables par téléphone, de la musique douce dans les ateliers, des filets antisuicides sur tous les bâtiments Foxconn et, finalement, une hausse de salaire de 20 %, soit 250 yuans. En revanche, rien de nouveau concernant la gestion militaire des jeunes ouvriers. " L'usine n'est pas un sweatshop [un atelier de misère] ", a martelé le patron. Juste : les suicides sont rares dans les boutiques de fringues.

L'ouvrier Wang Jun, 18 ans, fume clope sur clope au pied de son dortoir pendant que sont installés des câbles d'acier sur la fenêtre de sa chambrée. " Aussi solides que des barreaux de prison mais plus discrets ", assure, fièrement, le contremaître qui supervise l'opération. Pour ce dernier, c'est un avantage de plus qui s'ajoute au bénéfice des ouvriers après le papier toilette et le shampooing gratuits !

L'obsession de la production

" Ça n'empêchera pas les ouvriers de se couper les veines ", grommelle Wang Jun, qui préférerait que soit installée la clim dans les dortoirs tant la chaleur y est étouffante... Fluet comme un ado de 15 ans, le garçon n'a toujours pas digéré l'humiliation infligée à l'atelier : " Les chefs sont obsédés par les objectifs de production et te le font payer. " Sur la chaîne de production des iPad, Jun a péché par sa lenteur, mais, plutôt qu'une simple mise à pied, son supérieur a opté pour la sanction ultime : lui faire perdre la face devant tous ses camarades. Wang Jun a dû rester debout pendant six heures face à un mur. Ne manquait plus que le bonnet d'âne. " Ce n'est pas pire que ce qui est arrivé au nouveau de l'équipe. Un iPad manquait, d'après le chef qui l'a accusé sans preuve de l'avoir volé. Il a mis sa photo et son nom sur les murs pendant une semaine. Maintenant plus personne n'ose adresser la parole à cet ouvrier. "

Pour Pierig Vezin, fondateur français du cabinet d'audit social Wethica, " cette violence est typique d'une usine taïwanaise où, traditionnellement, l'autorité est très forte. Ils ont une vision quasi monarchique de la vie en usine où chacun est soumis au bon vouloir de son supérieur. " Sans compter le relent de racisme historique entre les cadres taïwanais et les chefaillons chinois, pétris de frustration.

Sans difficulté, Yin Chun, chef d'atelier sur l'iPhone, rencontré dans l'un des nombreux restaurants entourant l'usine, confie : " Les ouvriers n'ont pas le droit de parler pendant le travail. Sinon j'applique une retenue sur salaire, c'est une question de discipline. " Alors, où se confier lorsqu'on est un jeune ouvrier débarqué de sa campagne, assommé par le travail et les brimades ? Peut-être auprès des 2 000 nouveaux conseillers psychologiques réclamés depuis longtemps par leur client HP et annoncés en grande pompe le 25 mai par Foxconn. En réalité, ils ne sont pas plus psychologues que les autres, mais plutôt de simples camarades ouvriers " promus " de force au rang de conseillers après une formation express de trente heures. Quant au numéro vert lancé par Foxconn - 78585 - pour recevoir les appels de détresse, il sonne toujours " hors service ".

" Rares sont les ouvriers migrants qui s'empresseront d'aller vider leur sac à un inconnu. C'est une méthode qui me paraît bien trop occidentale pour être applicable ici ", pronostique Pierig Vezin. Tout comme ils n'ont pas voulu signer la lettre du sémillant PDG Terry Guo, leur demandant de renoncer au suicide (lire l'encadré p. 57) !

Le dimanche, pendant leur unique jour de repos et sauf commandes exceptionnelles, de nombreux ouvriers déambulent nonchalamment entre la grande place de Longhua et le pont piétonnier qui enjambe l'avenue principale. Les filles défilent avec leurs dernières fringues branchées, achetées pour quelques yuans dans les boutiques de la ville-usine. Les garçons, eux, se pavanent avec leur nouveau téléphone, souvent une pâle contrefaçon de modèles qu'ils fabriquent chez Foxconn.

Ici, les langues se délient avec insouciance. Jin Baobei, 17 ans, travaille sur la chaîne de production des cartouches d'imprimante HP. Onze heures par jour, minimum. Elle parle d'un travail répétitif et extrêmement rapide, ne laissant aucun répit. " Mais comme je porte un masque qui cache le visage, je travaille en fermant les yeux et j'imagine que je suis ailleurs, chez moi dans le Sichuan. " Ses doigts détectent, par frôlement, le moindre défaut de fabrication de 28 000 cartouches par jour ! Sa fierté ? " Je sais maintenant que je vaux bien mieux qu'une machine. Des Japonais sont venus en tester une ici en février, mais elle faisait bien trop d'erreurs. "

Désenchantée mais pas déprimée. Jin Baobei ne peste pas contre son poste chez Foxconn. " C'est un travail... Et il faut bien que quelqu'un le fasse. " Avec toutes les heures sup et quand les commandes sont bonnes, la jeune fille gagne jusqu'à 1 800 yuans par mois (215 €). Elle en dépense environ la moitié. " Je n'ai pas d'objectif, pas de projet ni d'amoureux pour l'instant mais je sais que je suis libre car j'ai décidé toute seule de quitter les rizières. " Sa mère, qui lui a déjà trouvé un futur mari dans le Sichuan, refuse qu'elle lui envoie ses maigres économies. " Mais je rêve que mon argent puisse aider mon petit frère à entrer un jour à l'université. "

Chez Foxconn, on ne choisit pas où ni avec qui on souhaite partager sa chambrée. Si bien que les ouvriers se retrouvent, malgré eux, en colocation avec de parfaits inconnus, aux horaires épars et trop fatigués pour entamer la conversation. " Quand ma journée est terminée, j'aimerais bien aller me balader avec une copine d'atelier mais elle vit trop loin. Il faut compter au moins une heure de bus entre nos deux dortoirs. " Pour vaincre la solitude, Jin Baobei s'est donc inscrite à une formation du soir, payée de sa poche, 3 200 yuans pour l'année. " C'est cher, mais j'y vais cinq fois par semaine, un mois sur deux, lorsque je ne travaille pas de nuit. "

L'espoir de jours meilleurs

Pressés de partir avec un pécule ou une compétence, les jeunes ouvriers de Foxconn se pressent dans ces écoles de fortune que l'on trouve entre les boutiques de téléphones portables bon marché ou les petites épiceries. Leurs propriétaires, comme Li Jian, se frottent les mains. " Au début je tenais un cybercafé mais, après chaque suicide, la police m'ordonnait de couper la connexion deux jours pour éviter que les ouvriers n'envoient leurs images sur Internet. Le business des formations sur ordinateur est beaucoup plus stable et lucratif. Les jeunes de Foxconn n'ont pas très envie de s'éterniser à Longhua. Beaucoup de filles espèrent devenir secrétaires en maîtrisant Word, Excel ou Photoshop. " Après chaque séance, on épingle les meilleurs travaux de ses étudiants sur les murs. Ce soir, avec Photoshop, chacun a dessiné son salon idéal avec canapé fluo, moquette rose et écran plat géant.

Li Hailong, 19 ans, est masseur dans un petit salon près de l'usine. Cet hiver, il travaillait encore sur une ligne d'assemblage des iMac. " C'était très dur, beaucoup trop de travail pour un salaire décevant. " Ironie de l'histoire, l'ancien lampiste de Foxconn masse aujourd'hui les pieds des chefs d'atelier et prête une oreille attentive aux conversations. " Ce que je peux dire, c'est qu'ils se moquent totalement des suicides. Plutôt que de s'inquiéter de l'absence d'un ouvrier à son poste, ils réfléchissent aux montants des amendes qu'ils vont pouvoir infliger. Ils s'amusent de leurs punitions tordues, de leurs moqueries. " Son nouveau travail ne le passionne guère, mais il n'est plus fatigué. Son rêve ? Ne plus avoir de patron : " Je pense que je finirai par monter ma propre affaire, dans le Hunan. Sans doute un petit restaurant. " Mais pas question pour lui de vivre en ville. " Mêmes les cadres ont du mal à acheter un appartement et doivent s'endetter pour toute leur vie. " Depuis le mégaplan de relance de 400 milliards d'euros conçu par Pékin, en novembre 2008, à destination notamment des paysans, le différentiel de revenus entre les usines et les campagnes se réduit. Ce qui pousse de nombreux mingong, ou ouvriers migrants, à envisager sérieusement un retour au village.

Interdits de parole douze heures par jour puis dispersés aléatoirement dans les dortoirs, tout semble avoir été imaginé pour empêcher les ouvriers de se sociabiliser. Mais un vieil homme a trouvé la parade : la danse. Sous un immense préau en tôle coincé entre quatre dortoirs, ce professeur de gym à la retraite enseigne chaque soir le charleston à plusieurs centaines d'ouvriers de Foxconn... à grands coups de musique techno. Comme Foxconn prélève le loyer du préau, Ma Jing fait payer l'entrée : 1 yuan pour pouvoir se défouler jusqu'à épuisement... ou jusqu'au quart d'heure américain. " Les enfants de Foxconn [sic] viennent tous de la campagne. Il s'agit de leur première expérience hors du village, ils sont confrontés immédiatement à une réalité très dure, qui les inhibe. La danse leur permet de se sentir mieux, de s'intégrer. "

Remonté par la vague de suicides, Ma Jing envisage d'écrire à la direction pour demander de ne plus payer le loyer. " On pourrait même faire payer Foxconn à la place des ouvriers. Après tout, mes cours de danse sont un meilleur remède que leurs coûteux filets antisuicide. "

Encadré(s) :

Ce qu'en dit la presse chinoise

Lu Xin était fan de la chanteuse américaine Lady Gaga. A 24 ans, il rêvait à son tour de monter sur scène. Avant de se jeter du haut de son dortoir, le 6 mai dernier, il a laissé ce message sur son blog et qui, relayé sur les forums, a ému toute la Chine : " Je suis venu dans cette usine pour gagner de l'argent mais je réalise que j'ai gâché ma vie et mon futur, à peine entré dans la vie d'adulte. Je suis perdu. " Son témoignage a convaincu le journaliste Iu Zhiyi de se faire embaucher dans l'usine. " Je n'ai pas voulu expliquer tous ces morts mais plutôt comprendre comment les ouvriers vivaient ", explique-t-il à Marianne. Il raconte, par exemple, comment son camarade d'atelier a, un jour, appelé au secours car il butait contre un poteau se trouvant sur son chemin. Il ne savait plus comment le contourner. " Le chef a rigolé, l'a traité de fou et les ouvriers aussi. " Le reportage a poussé la presse chinoise à s'emparer du fléau Foxconn, décrit comme le symbole d'une industrie d'une autre époque. Puis Pékin a imposé le silence. Mais les blogueurs ont pris le relais... et ont trouvé un nouveau surnom à l'entreprise taïwanaise. De " FuShiKang ", son nom en mandarin signifiant " richesse, plénitude et bonne santé ", la firme est devenue " FuShiKeng " : " fosse aux cadavres ".

Il a osé l'écrire

Voici des extraits de la lettre d'engagement que Terry Guo, président de Foxconn, souhaitait faire signer à ses salariés chinois, avantde renoncer, compte tenu de l'émotion qu'elle a suscitée :

" - Je ne choisirai pas de solution extrême pour me blesser ou blesser mon entourage. - Si je me blesse au cours d'un incident et que l'entreprise n'est pas responsable, comme une tentative de suicide, j'accepte que l'entreprise trouve une solution légale. Ni moi ni ma famille ne réclameront à l'entreprise ce qui n'est pas prévu explicitement par la loi. - Je ne commettrai pas d'acte extrême qui pourrait affecter la réputation de l'entreprise. "

PHOTO - In a picture taken on May 26, 2010 Chinese workers assemble electronic components at the Taiwanese technology giant Foxconn's factory in Shenzhen, in the southern Guangzhou province. Foxconn on June 2 confirmed the death of another employee but denied he died of exhaustion following a spate of suicides at its Chinese plants.

© 2010 Marianne. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

lundi 31 mai 2010

La révolte sociale gronde dans l'atelier du monde - Arnaud de la Grange

Le Figaro, no. 20474 - Le Figaro Économie, lundi, 31 mai 2010, p. 22

Après une vague de suicides, Foxconn relève les salaires de 20 %. Les usines Honda sont toujours en grève.

De façon dramatique ou presque cocasse, la question des salaires dans l'« atelier du monde » a occupé le devant de la scène chinoise ces jours derniers. Le versant tragique, ce sont les suicides à la chaîne - au moins 10 morts en peu de temps - dans la gigantesque usine aux 400 000 ouvriers de Foxconn à Shenzhen. Les causes de ces tragédies sont complexes, mais les rythmes de travail intensifs et les maigres salaires ont été mis en cause. Paniquée pour son image, l'entreprise vient d'annoncer une hausse de 20 % des salaires.

L'autre actualité moins noire sur le sujet, ce sont les grèves qui ont conduit les quatre usines Honda de Chine à cesser toute activité la semaine dernière. La grève est un phénomène peu courant en Chine, plutôt considéré comme un mal de pays occidental décadent.

L'affaire Foxconn a fait grand bruit, parce que l'entreprise est un monstre de l'électronique, avec 800 000 employés en Chine, qu'elle assemble l'iPhone pour Apple et travaille aussi pour Nokia, Sony ou HP. Les salaires moyens tournent autour de 900 yuans (107 euros). La compagnie a confirmé une prochaine augmentation des salaires, en prenant soin d'affirmer que ce n'était pas une réponse à l'épidémie de suicides. « Nous avons discuté de cette augmentation depuis le début de l'année alors que les affaires ont repris, et fixé une base de 20 % », a déclaré un porte-parole de Foxconn à Taïpeh. De fait, cette augmentation correspond à ce qu'a préconisé le patron de la province cet hiver. L'usine Foxconn est en effet située dans le Guangdong, l'un des fiefs des exportateurs chinois, où il manquait officiellement 900 000 ouvriers dans les usines de la région fin février. Du coup, Wang Yang, le réformiste patron du Parti du Guangdong, avait déclaré que la province étudiait une augmentation du salaire minimum, de 15 à 20 %.

Revendications soutenues par le gouvernement

L'autre événement saillant, donc, c'est la grève des ouvriers des usines chinoises de Honda, qui gère trois coentreprises dans le pays avec Dongfeng Motors et Guangzhou Automobile. Selon le National Business Daily, les grévistes, qui gagnent en moyenne moins de 1 500 yuans par mois (179 euros), réclament des augmentations substantielles. Un porte-parole de Honda en Chine a déclaré que « la compagnie est en négociation avec les travailleurs, en coordination avec le gouvernement local ».

Aujourd'hui, un grand nombre d'entreprises étrangères ou assimilées implantées dans le pays font face à une montée des revendications des salariés et plus particulièrement des travailleurs migrants. Symptomatiquement, le Hong Kong Trade Development Council (HKTDC) doit présenter cette semaine un rapport intitulé « La hausse des coûts sur le continent touche de plein fouet les entreprises hongkongaises ». Or, avec les entreprises taïwanaises, elles sont les grands employeurs du Sud chinois. À côté de la hausse du coût des matières premières et de l'inflation, la pression pour l'augmentation des salaires - pourtant bien minces - est considérée comme un problème.

D'autant que ces revendications de hausse des salaires semblent soutenues, jusque dans une certaine mesure, par les dirigeants chinois. Avec deux objectifs : limiter les tensions sociales et muscler la consommation intérieure pour compenser la baisse des exportations vers l'Occident.

La meilleure preuve en est le rôle joué par la très officielle Fédération nationale des Syndicats de Chine (FNSC). Dans le Guangdong par exemple, elle a préconisé que le salaire minimum soit au moins égal à 40 % du salaire moyen de la province. Selon Zhang Jianguo, de la FNSC, la part des salaires dans le PIB n'a cessé de baisser depuis 1983, passant de 56,5 % à 36,7 % aujourd'hui.

Cette hausse des salaires est aussi un grand argument des industries exportatrices contre toute appréciation du yuan, le secteur ne pouvant supporter en même temps ces deux facteurs de hausse de leurs produits destinés au marché extérieur. À moins d'accepter une réduction leur marge de profit, ce qui n'est pas d'actualité.

PHOTO - Honda interim workers and workers confront a group of people which claimed to be representatives of the workers union but were unrecognized by the workers after workers walked out for a strike from their plant manufacturing auto parts in Foshan at the southern Chinese Guangdong province May 31, 2010. Honda Motor earlier expected its parts plant in south China to resume production on Monday morning after it agreed to a pay rise for its employees, a company spokesman said on Monday. Production at all of Honda's four China car plants was halted for most of last week after a walkout at the parts factory in a labour dispute.

© 2010 Le Figaro. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

dimanche 30 mai 2010

Embarrassé par une vague de suicides, Foxconn met en scène une hausse de salaires

Les Echos, no. 20687 - Technologies de l'information, lundi, 31 mai 2010, p. 22

YANN ROUSSEAU

Depuis des mois, le groupe taïwanais Foxconn, qui assemble dans ses usines chinoises les appareils d'Apple, de Sony, de Nokia ou encore de Dell, étudiait la possibilité d'enclencher une hausse des salaires dans certains de ses ateliers. L'augmentation devait alors permettre au groupe de maintenir ses effectifs colossaux au sein de ses usines du sud-est du pays, souffrant d'un début de pénurie de main-d'oeuvre. La vague de suicides qui a déjà fait 11 victimes depuis le début de l'année dans ses effectifs aura finalement contraint la direction du groupe a précipiter son plan de hausse des salaires.

Samedi, Hon Hai Precision Industry Co, la maison mère de Foxconn, a reconnu, depuis Taipeh, qu'elle allait augmenter en moyenne de 20 % le salaire d'au moins 200.000 des 800.000 ouvriers qu'elle emploie sur tous ses sites de production de Chine. « La tristesse est un sentiment contagieux. Mais la joie est aussi contagieuse », a justifié un cadre taïwanais du groupe, qui compte, avec cette mise en scène, doper le moral de ses troupes. « Nous espérons que les ouvriers auront un regard plus positif sur leur vie. »

Le plus grand sous-traitant électronique du monde a jusqu'ici toujours défendu ses modes de production, ses politiques de rémunération et sa gestion des ressources humaines. Ses managers assurent que la dizaine de suicides qui ont particulièrement frappé ses ateliers de Shenzhen, ces derniers jours, seraient plus liés à des histoires personnelles qu'à des drames professionnels. « Nous ne gérons pas des usines à sueur et à sang », avait martelé, la semaine dernière Terry Gou, le PDG de Hon Hai, avant d'annoncer finalement une série de mesures destinées à prévenir de nouveaux drames.

Grands clients « inquiets »

Très embarrassés, tous les grands clients de Foxconn sont sortis de leur silence en fin de semaine dernière pour dire leur « inquiétude » et demander l'organisation d'enquêtes indépendantes sur les conditions de travail et de stress dans les ateliers du groupe. Ils savent toutefois que leur capacité de pression est limitée. Hon Hai, qui domine l'industrie de la sous-traitance mondiale, est un partenaire incontournable des grandes marques occidentales et japonaises, qui peuvent difficilement redéployer leur production. Ne pouvant non plus se permettre de braquer un groupe qui emploie près d'un million de personnes sur son territoire, le gouvernement chinois a, lui aussi, évité jusqu'ici les critiques acerbes contre le géant taïwanais.

YANN ROUSSEAU

© 2010 Les Echos. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

jeudi 27 mai 2010

L'usine chinoise des iPhone touchée par une vague de suicides - Arnaud de la Grange

Le Figaro, no. 20471 - Le Figaro, jeudi, 27 mai 2010, p. 5

Le géant Foxconn, sous-traitant d'Apple, mobilise des moyens colossaux pour décourager ses jeunes ouvriers surmenés de se jeter des toits.


C'est une usine, ou plutôt une ville dans la ville avec ses 300 000 ouvriers, où l'on meurt beaucoup ces derniers temps. De façon volontaire et désespérée, en sautant des toits de ce fameux atelier du monde. La vague de suicides - 10 morts en quelques semaines - qui frappe l'entreprise Foxconn installée à Shenzhen, aux portes de Hongkong, a fini par éclater bien au-delà des rivages du Sud chinois. Parce que l'entreprise du groupe taïwanais Hon Hai est le plus grand fabricant de produits électroniques au monde, en termes de revenus. Et surtout parce qu'elle assemble pour Apple l'emblématique iPhone.

La mort d'un dixième employé, mardi, a fait s'emballer cette tragique histoire. Hier, le fondateur et président du groupe, Terry Gou, a sauté dans un jet privé à Taïwan pour gagner le continent. « Je présente des excuses pour l'impact que cela a eu sur la société, a-t-il déclaré. Je ferai tout mon possible pour sauver des vies. » Tout en défendant les méthodes de management de son entreprise et en laissant entendre que ces drames découlaient de problèmes personnels, des déceptions amoureuses notamment.

« Cela fait un mois que je ne dors plus », a confié ce patron qui emploie plus de 800 000 personnes en Chine. L'alerte est chaude. Inquiète pour son image, Apple a publié hier un communiqué annonçant qu'elle menait une évaluation indépendante des mesures prises par Foxconn. « Nous sommes fermement engagés pour que nos chaînes de production soient sûres et que les employés y soient traités avec respect et dignité », a fait savoir la firme californienne. Foxconn travaille aussi au profit de grandes marques internationales comme Dell et Sony.

Recours au feng shui

Paniquée par la contagion suicidaire, Foxconn multiplie les mesures, balayant les champs matériel comme spirituel. De gigantesques filets vont être installés tout autour des bâtiments, les désespérés s'étant tous jeté des toits. La tâche est à la mesure du gigantisme du site, puisque les filets devraient couvrir une superficie de 1,5 million de m². Une « hotline suicides » a été mise en place, avec le numéro 785785 qui phonétiquement signifie : « S'il vous plaît, aidez-moi. » Au total, quelque 2 000 personnes auraient été recrutées, des psychologues aux agents de sécurité.

Les forces religieuses, elles aussi, sont sollicitées. Le groupe taïwanais a fait appel à une escouade de moines éminents du Mont Wutai, l'une des quatre grandes montagnes bouddhistes de Chine. Non « pour sacrifier à une superstition féodale », mais pour contribuer à « éliminer les tensions ». Le PDG lui-même aurait demandé à un maître de feng shui réputé, Zhang Qingyuan, de l'aider à « trouver une solution au mal ». Il y a deux ans, un autre maître, Lin Zhenyi, aurait décelé sur le site un problème de feng shui, le premier dortoir ressemblant à une pierre tombale. Avec, donc, une tendance à « attirer les âmes » de la vie vers la mort.

On n'en finit pas de s'interroger sur ce qui pousse vers la mort des jeunes entre 18 et 24 ans. Un journaliste du Southern Weekly, « infiltré » pendant 28 jours comme ouvrier, a raconté la vie dans la secrète planète Foxconn, cette « cité interdite des nouvelles technologies ». Les installations, dortoirs ou cantines, y sont plutôt modernes, mais les employés se plaignent d'un manque de pôles de loisirs, comme des cinémas ou des lieux de rencontres. Surtout, c'est le rythme qui semble en cause. Les ouvriers ne gagnent que 900 yuans par mois (une centaine d'euros) et font d'épuisantes heures supplémentaires pour doubler ce salaire. Soit souvent un travail de 12 heures par jour, 6 jours par semaine, ce qui n'est pas rare en Chine. Hier, ils se sont insurgés contre une déclaration que la direction voulait leur faire signer, les priant de s'engager à ne pas attenter à leur vie.

Dans une lettre ouverte datée du 18 mai, neuf sociologues chinois réputés ont dénoncé la vie impossible d'ouvriers déracinés, qui ne peuvent plus retourner dans leurs campagnes d'origine, sans pouvoir s'intégrer dans les villes où ils restent des citoyens de seconde zone. Ils lancent l'alerte sur la vulnérabilité de cette « nouvelle génération de travailleurs migrants », moins aptes à tout supporter que leurs parents et fragilisés par le spectacle des inégalités croissantes. Pour eux, l'affaire Foxconn achève de briser le rêve officiel de « société harmonieuse ».

PHOTO - Workers are seen inside a Foxconn factory in the township of Longhua in the southern Guangdong province May 26, 2010. A spate of nine employee deaths at global contract electronics manufacturer Foxconn, Apple's main supplier of iPhones, has cast a spotlight on some of the harsher aspects of blue-collar life on the Chinese factory floor.

© 2010 Le Figaro. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

vendredi 5 février 2010

L'Inde détient avec la Chine le record du monde de suicides d'adolescents

Le Point, no. 1951 - Le point de la semaine, jeudi, 4 février 2010, p. 14

En Inde, la saison des examens scolaires approche. Et les suicides d'adolescents se multiplient. A Bombay, avec une moyenne d'un suicide par jour en janvier, les autorités se sont même alarmées. Car l'angoisse de l'échec scolaire ne cesse de croître du fait de la pression des parents et de la compétitivité. L'Inde détient avec la Chine le record du monde de suicides d'adolescents.

PHOTO - Hindu students from the Parmath Niketan Ashram hold ceremonial lanterns during the daily aarti prayer on the River Ganges in Rishikesh, India on Saturday, Jan. 23, 2010.

Vanessa Dougnac

© 2010 Le Point. Tous droits réservés.

Bookmark and Share