vendredi 25 février 2011

ENQUÊTE - Etudiants chinois, la grande loterie


Le Monde - Economie, vendredi, 25 février 2011, p. 17

Lorsqu'il est descendu de l'avion, l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle lui a paru désert. Et Paris, une ville miniature. Wei Wang, 23 ans, est arrivé en France en septembre 2009 pour étudier la gestion dans une école de commerce parisienne. C'est la première fois qu'il quittait la Chine, et sous son air sérieux se lit encore tout l'égarement et la surprise d'un tel dépaysement.

Le jeune Pékinois s'est tout de même fait une vie, à Paris. Dans le 13e arrondissement, le " quartier chinois ", il partage son appartement avec deux camarades pékinois. Il se mélange peu aux autres étudiants, " un problème de traduction ", dit-il. Car Wei ne maîtrise ni la langue de Molière ni celle de Shakespeare. Mais cela ne l'a pas empêché de braver les obstacles pour venir étudier en France et de réussir sa première année. Pour valider la seconde, il s'est inscrit à des cours de français dans un institut privé, facturés 4 000 euros l'année. A ce budget s'ajoutent l'inscription à l'école et un coût de la vie " au moins trois fois supérieur à celui de Pékin ", a-t-il calculé. Ses études en France sont un sacrifice financier, dont il espère tirer profit dans trois ans, lorsqu'il se présentera à ses futurs employeurs, en Chine. Alors, il se l'est juré, il ne quittera pas le sol français sans diplôme.

Les étudiants chinois sont près de 29 000 en France. Soit dix fois plus qu'au début de la décennie. Ils sont devenus la deuxième population d'étudiants étrangers derrière les Marocains (31 500) et devant les Algériens (21 800). Tout commence au début des années 2000. Les universités françaises lancent le pari d'ouvrir leurs portes à la Chine, dont le dynamisme économique suscite toutes les convoitises.

A l'origine de cette stratégie, une ambition présidentielle. Le premier à donner la consigne d'ouvrir les vannes est Jacques Chirac. Lors d'une visite dans une prestigieuse université de Shanghaï en 2004, il déclare, devant un parterre d'étudiants : " La France souhaite vous accueillir plus nombreux dans ses grandes écoles et ses universités. " En novembre 2010, Nicolas Sarkozy reprend ce mot d'ordre en assurant à son homologue chinois Hu Jintao que la France souhaitait voir doubler le nombre d'étudiants chinois.

Plus d'étudiants chinois, toujours plus, mais à quel prix ? Car le trafic supposé de diplômes à l'université de Toulon a révélé, en 2009, le degré d'opacité du système. Tout comme la plainte déposée en juillet 2010 par l'université Paris-XIII pour " trafic d'influence, escroquerie et corruption " dans une affaire de fraude à l'inscription d'étudiants chinois. Pour faire la lumière sur l'ensemble de la chaîne incontrôlée d'admission des étudiants chinois en France, les ministres de l'enseignement supérieur et des affaires étrangères ont commandé, en décembre 2009, un rapport auprès de leurs inspections générales. Déposé à l'automne 2010, il n'a toujours pas été rendu public.

Pour venir en France, Wei Wang a dû passer un test de français, un " entretien d'évaluation ", et se procurer une préinscription universitaire, condition d'obtention du visa d'études. Comme la plupart des étudiants chinois désireux d'étudier en France - en général, les recalés d'un examen d'entrée ultra-sélectif dans l'enseignement supérieur chinois -, il a fait appel à une agence qui propose un accompagnement administratif, une préinscription et une préparation aux tests de l'ambassade de France, moyennant finances. Le " package " peut atteindre 4 000 euros. Près de 400 agences de ce type existeraient en Chine, placées sous la tutelle du ministère de l'éducation chinois. Leur business repose sur la négociation et la vente de préinscriptions universitaires.

Jusque-là, rien d'illégal. Sauf que, dans leur forfait, sont parfois incluses les réponses au test de français. C'est l'un des points abordés par le rapport des inspections générales, révélé en partie par Le Point en novembre 2010 et que Le Monde a pu consulter, les tests de l'ambassade, au milieu des années 2000, n'étaient " pas fiables ". Diffusées sur Internet, les réponses au questionnaire étaient apprises par coeur. A cette tricherie s'ajoutaient des " vérifications d'identité très brèves " et du " copinage ", se souvient Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de la Chine.

En 2008, l'ambassade de France alerte le Centre international d'études pédagogiques (CIEP) de fuites concernant le test. Les autorités chinoises, elles, n'en sont pas averties. " Il s'agissait de procédures françaises, elles n'étaient pas concernées ", estime un ancien diplomate français en Chine. Sauf que la crise franco-chinoise bat son plein pendant les Jeux olympiques de Pékin. La diplomatie française a-t-elle cherché à éviter de mettre de l'huile sur le feu ? " Avec les Chinois, on n'ose pas trop évoquer les contentieux potentiels, ils seraient capables de vite réagir ", observe M. Brisset.

Toujours est-il qu'à la suite de cette alerte, quelques mesures sont prises. Les tests de français seraient renouvelés " en moyenne toutes les six semaines ", selon Eric Chevreul, responsable de l'agence Campus France Chine, chargée d'organiser ces tests.

Bémol au sein de l'administration centrale, certains hauts fonctionnaires regrettent une procédure qui n'a pas changé fondamentalement. Pour obtenir son visa, Wei Wang s'est simplement renseigné sur les types de questions posées lors de l'entretien : " Le jury demande quels sont nos projets ou nos loisirs par exemple. "

Que se passe-t-il pour les étudiants qui, visa et préinscription en poche, arrivent en France ? Le rapport dévoile la suite. Les étudiants s'inscrivent en cours de " français langue étrangère " (FLE) à l'université. Cours qu'ils suivent six mois, un an, parfois deux. Puis ils cherchent à s'inscrire à l'université. C'est là que la plupart découvrent le pot aux roses : la préinscription n'est pas une garantie d'inscription définitive, l'université n'assurant aucun suivi.

Apparaît alors cette catégorie désignée sous le terme d'" étudiants flottants " qui, soit disparaissent dans la nature, soit cherchent à s'inscrire désespérément quelque part. Comment ? En passant par des " interlocuteurs ", comme on les appelle au ministère de l'enseignement supérieur. C'est là qu'ils retrouvent les fameuses agences du départ et leurs relais en France. Le rôle d'encadrement des instituts Confucius est souligné par plusieurs enseignants. Ces Alliances françaises à la chinoise se sont multipliées ces dernières années. Le premier a été inauguré en 2005 à Poitiers. Il en existe une quinzaine aujourd'hui, tous installés sur des campus universitaires.

Une vaste loterie se met alors en place pour ces étudiants qui ne maîtrisent toujours pas le français. " La plupart baragouinent quelques mots. J'ai même eu une étudiante qui ne savait pas dire "bonjour" et, pourtant, possédait une attestation de bilinguisme de l'ambassade ", rapporte Eric Vernier, maître de conférences à l'université Littoral Côte d'Opale. Certains se retrouvent dans des formations qu'ils n'ont pas choisies. " Les Chinois qui arrivent dans mon département de droit pensent qu'ils vont étudier le commerce international ", se désole une enseignante.

En déplacement à Pékin en juillet 2010, Valérie Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur, reconnaissait les " faiblesses " du système, et affichait sa volonté de développer une mobilité encadrée, dans le cadre de partenariats entre universités. Aujourd'hui, 20 % des étudiants chinois viennent en France grâce à des partenariats interuniversitaires, 80 % d'entre eux ne sont pas encadrés.

Reste à savoir pourquoi les universités accueillent des étudiants qui ne répondent pas à leurs critères d'admission. Les moyens attribués aux universités restent, pour partie, fondés sur les effectifs d'étudiants. " Depuis la loi d'autonomie des universités, des pans entiers de formation et de recherche sont menacés de disparition ", dénonce Stéphane Tassel, secrétaire général du Snesup (FSU). Certains directeurs de formation en péril font le choix de recruter des étudiants chinois, quel que soit leur niveau, pour sauver leur filière.

Ce sont surtout les universités exclues des pôles de recherche et d'enseignement supérieur (PRES) qui intéressent les agences chinoises. Ces petites universités ont besoin des étudiants étrangers pour survivre. Selon le rapport des inspections générales, les agences cherchent à passer " des accords avec des universités ou leurs centres de FLE ". Elles constituent de fait leurs " filières d'approvisionnement en étudiants chinois ". Et sont parfois rémunérées par ces centres, toujours selon le rapport.

Pour ces raisons structurelles, nombre d'universitaires sont dubitatifs sur la volonté des pouvoirs publics de réguler les flux d'étudiants chinois. Si l'ouverture sur la Chine repose sur de beaux principes - la richesse des échanges culturels, etc. -, on explique au ministère des affaires étrangères que les étudiants chinois sont un " investissement à long terme : il faut former les futurs interlocuteurs chinois en cadres d'entreprises françaises ".

Les étudiants chinois sont les premières victimes de ce système. Leur séjour en France leur coûte très cher. Outre le " package " de départ, les frais annuels d'inscription pour un diplôme universitaire de FLE, fixés librement par les universités, peuvent atteindre 3 000 euros. A l'Institut supérieur de l'automobile et des transports (ISAT) de Nevers, en plus des 500 euros de droits d'inscription, les étudiants déboursent 4 500 euros de " frais d'accueil " à une association baptisée Isatiens du monde, qui a reçu le soutien financier du conseil régional de Bourgogne. Ce cas est loin d'être isolé. Pas étonnant que " beaucoup d'étudiants chinois considèrent qu'ils ont acheté leur diplôme ", remarque un enseignant sous couvert d'anonymat. Un précieux sésame qui coûte cher, obtenu à l'usure, souvent " en trichant de manière éhontée ".

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

Fourches caudines à la chinoise - Han Huayu

Courrier international, no. 1060 - Les opinions, jeudi, 24 février 2011, p. 13

CONTRÔLE BANCAIRE

Selon une révélation des dossiers WikiLeaks, les autorités de Chine populaire, inquiètes de voir le groupe financier Citigroup prendre un "poids excessif" dans leur pays, ont envoyé en 2007 une quarantaine d'inspecteurs au siège de la Citibank à Shanghai pour y faire des contrôles poussés durant un mois, sous prétexte de vérification des comptes. Le directeur exécutif de la banque pour la zone Chine de l'époque, Richard Stanley, soulignait alors [selon un câble envoyé par le consulat américain à Shanghai] le caractère "extrêmement intrusif" de la procédure. L'affaire n'est pas sans rappeler la décision de se retirer du marché chinois prise le 24 mars 2010 par Google, très mécontent des entraves à la liberté d'expression et des cyberattaques incessantes dont il faisait l'objet en Chine populaire. Sa décision avait à l'époque soulevé une polémique dans tous les milieux, tout en étant accueillie avec ironie par le gouvernement chinois.

Citi et Google, pourtant deux géants mondiaux des secteurs de la finance et de l'informatique, ont donc mordu la poussière quand ils ont voulu s'implanter en Chine, pays le plus peuplé du monde, qui affiche un rythme de croissance stupéfiant et qui vient d'ailleurs d'être couronné deuxième puissance économique mondiale. Google a même été contraint de battre en retraite et doit se contenter d'observer les entreprises chinoises se partager le gâteau de ce marché de centaines de millions d'internautes chinois. Les pressions exercées sur Google par la Chine n'ont rien d'étonnant : Google avait insisté sur son attachement à préserver la liberté d'expression, ce qui était naturellement incompatible avec la "frilosité" des autorités chinoises dans ce domaine.

Selon les révélations de WikiLeaks, ce serait en découvrant de nombreux articles critiques à son encontre après avoir entré son nom sur le moteur de recherche que Li Changchun, membre du Comité permanent du Bureau politique du Parti communiste chinois, se serait mis très en colère et aurait ordonné la remise au pas de Google. Le litige opposant Google à la Chine populaire porte sur la liberté d'expression, tandis que Citigroup est considéré par les autorités comme un monstre de la finance susceptible d'écraser le marché chinois : non seulement il dispose d'une solide puissance financière, mais l'ombre du gouvernement américain se profile derrière le groupe. La Chine, qui cherche par tous les moyens à protéger son secteur financier, redoute bien sûr que, si elle n'intervient pas et si elle laisse le groupe prendre de l'ampleur, Citigroup n'atteigne un jour une taille suffisante pour lui permettre de peser sur le développement économique du pays, voire de contrôler le marché financier.

Par ailleurs, ces dernières années, de nombreuses entreprises étrangères se sont plaintes que l'environnement commercial n'était plus ce qu'il était en Chine, avec un accroissement des contrôles de toutes sortes. Elles se montrent particulièrement agacées par les tentatives de vols de secrets commerciaux qui permettent aux entreprises chinoises d'accélérer leur croissance en reproduisant les recettes à succès des entreprises étrangères. Le plus grand groupe de lobbying commercial travaillant pour l'Union européenne en Chine a critiqué récemment la RPC pour la surveillance "excessive" qu'elle exerce sur son marché, moins ouvert qu'auparavant. Selon une enquête réalisée l'an dernier et citée par la Chambre de commerce de l'Union européenne en Chine, environ un tiers des sondés estiment que le principe d'égalité de traitement face aux contrôles est de moins en moins respecté ces deux dernières années pour les entreprises étrangères installées en Chine. Environ 40 % des personnes interrogées s'attendent à une dégradation de la situation au cours des deux prochaines années, tandis que 22 % pensent qu'aucune amélioration n'est à attendre dans ce domaine.

En conclusion, on peut dire que l'affaire Citigroup n'est que le sommet de l'iceberg des litiges ayant opposé ces dernières années les entreprises étrangères à l'Etat chinois. Elle délivre le message suivant : toute entreprise étrangère souhaitant venir s'installer en Chine doit accepter de suivre les règles du jeu "à la chinoise". Celles qui tenteraient de s'y opposer seront poussées vers la sortie et devront quitter la scène à la manière de Google.

Han Huayu (Wangbao - Want Daily)

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

Des secrets de moins en moins bien gardés - Chong Rak-in

Courrier international, no. 1060 - Asie, jeudi, 24 février 2011, p. 35

Le téléphone mobile est devenu l'outil essentiel de transmission des informations sur ce qui se passe en Corée du Nord. Daily NK, quotidien en ligne sud-coréen spécialisé dans les nouvelles venant du Nord, a récemment publié une séquence vidéo surprenante. On y voit un Nord-Coréen en train de brûler un portrait de Kim Jong-il et d'écrire des propos injurieux à son encontre. L'homme s'était apparemment filmé lui-même à l'aide d'un téléphone portable ou d'un petit appareil photo. C'est un homme d'affaires nord-coréen qui a transmis l'objet à un correspondant du journal en Chine. Les images, témoignant d'une révolte ouverte contre le régime de Pyongyang, ont suscité une grande émotion en Corée du Sud.

De même, l'organisation de réfugiés North Korea Intellectuals Solidarity avait annoncé en novembre 2009 la réforme monétaire en Corée du Nord, une exclusivité qu'elle avait obtenue via la téléphonie mobile. En mai 2010, alors que le naufrage de la frégate Cheonan [survenu en mars 2010 en mer Jaune] divisait l'opinion sud-coréenne quant aux responsabilités de Pyongyang dans l'affaire, Free North Korea Radio avait livré une reconstitution de l'événement, mettant en cause Kim Jong-il et ses collaborateurs sur la base des renseignements que la radio disait tenir de la plus haute instance militaire nordiste.

Comment ces structures modestes peuvent-elles se procurer des informations aussi secrètes ? Ha Tae-gyong, le directeur de Free North Korea Radio, affirme qu'il dispose de correspondants sur place qui lui fournissent des nouvelles récentes par téléphone portable. Une fois installés en Corée du Sud, les réfugiés nord-coréens font appel à des intermédiaires chinois pour envoyer téléphones et argent à leurs proches restés au pays. "Grâce au portable chinois que je lui ai fait parvenir, je peux parler à mon fils qui est resté au pays, à Chongjin. Quand il ne m'appelle pas à l'heure convenue, je panique, mais je suis heureuse d'avoir ce moyen de communication en attendant qu'il me rejoigne", raconte une quinquagénaire d'origine nord-coréenne.

Tout se joue à la frontière

Les portables chinois permettent par ailleurs aux passeurs qui aident les Nord-Coréens à fuir leur pays, aux organisations qui s'intéressent à la Corée du Nord et même aux autorités sud-coréennes de se tenir au courant de ce qui se passe dans ce pays fermé. Quelque dix mille habitants du Nord en posséderaient un dans la région frontalière située près de la Chine. Un grand nombre d'entre eux servent d'informateurs à des gens du Sud, qui leur paient l'appareil et les frais liés à son utilisation. Une information se paie une certaine somme d'argent, plus ou moins importante selon sa valeur.

Il existe en Corée du Sud plusieurs médias spécialisés dans la diffusion de ces informations en provenance de Corée du Nord : Open Radio for North Korea, Daily NK, North Korea Intellectuals Solidarity, Free North Korea Radio ou encore Good Friends. Hormis le premier, tous sont animés par des réfugiés nord-coréens. La plupart reçoivent une aide du gouvernement américain ou d'ONG américaines. "Ils ont aussi leurs contacts en Corée du Nord", déclare un analyste, ancien officier de l'armée sud-coréenne. "Comme ils ont plus de moyens financiers, ils ont plus de scoops. Il arrive aussi qu'on soudoie un officier nord-coréen et qu'on l'aide à monter en grade pour qu'il ait accès aux secrets importants." Free North Korea Radio, avec ses vingt salariés, dont sept journalistes à plein-temps, est un organe mondialement connu pour la qualité de ses informations. Les journalistes sont tous d'origine nord-coréenne et chacun d'eux dispose de cinq ou six contacts en Chine et en Corée du Nord, qu'il gère personnellement. Ils ont un budget pour les payer. Ils se rendent régulièrement en Chine, près de la frontière nord-coréenne, pour les rencontrer, mais se servent aussi de leur portable pour leur parler. "Nous avons nos horaires pour ces échanges", explique Ha Tae-gyong. Il assure qu'il vérifie toujours la fiabilité d'une information auprès d'autres correspondants avant de la diffuser. Ceux qui sont sur place ont eux-mêmes leur réseau interne - dans l'armée et la police - pour obtenir des scoops. "Il nous est arrivé une fois d'exfiltrer un correspondant, car sa vie était en danger", ajoute Ha Tae-gyong.

Des appels très risqués

Les portables chinois ne fonctionnant que dans la région frontalière, ces médias introduisent depuis peu des téléphones par satellite en Corée du Nord. Free North Korea Radio révèle en avoir fait passer dans les environs de Pyongyang. C'est de cette façon qu'aurait été obtenue en mars 2010 leur exclusivité sur l'exécution de Pak Nam-gi, ancien responsable des finances du Parti du travail, tenu pour responsable de l'échec de la réforme monétaire. Mais ces appareils valent 1 million de wons [700 euros environ] et la communication coûte cinq fois plus cher qu'avec un mobile chinois. Sans parler du fait, très contraignant, qu'ils ne fonctionnent pas dans un espace clos.

Le téléphone portable est un outil également indispensable aux passeurs. Leur objectif ne se limite pas au trafic d'informations. Ils ont surtout besoin de se tenir au courant de ce qui se passe dans le pays pour pouvoir aider les réfugiés à fuir. D'après Kim Chi-song, président de l'Association pour le sauvetage des réfugiés, "un membre de l'association dispose en Chine et en Corée du Nord de sept ou huit contacts qui prennent tous de grands risques, car la police patrouille avec des détecteurs." Les autorités nord-coréennes auraient en effet renforcé la surveillance à l'aide de ces mêmes appareils, dont elles auraient fait l'acquisition en Allemagne il y a deux ans. Un citoyen nord-coréen surpris en train de communiquer avec l'étranger risque évidemment d'être fusillé, comme M. Chong, un ouvrier de l'usine militaire de Hamhung, qui aurait été exécuté en janvier 2010 pour avoir donné des nouvelles de son pays à un ami réfugié à l'aide de son portable chinois. Désormais, les usagers s'isolent dans la montagne pour téléphoner, limitent la communication à cinq minutes et éteignent l'appareil tout de suite après. "Téléphoner, ça peut vous coûter la vie", raconte un réfugié.

Chong Rak-in

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

Sous les pavés de la place Tahrir, Tiananmen ? - Nicolas Baverez

Le Point, no. 2006 - Monde, jeudi, 24 février 2011, p. 59

Les soulèvements de la liberté déstabilisent le consensus de Pékin.

L'accession de la Chine au rang de deuxième économie du monde devant le Japon marque le point d'orgue de ses Trente Glorieuses. En 2010, le PIB chinois a progressé de 10,3 % pour atteindre 5 878 milliards de dollars, contre 5 474 milliards pour l'archipel nippon. Depuis le célèbre mot d'ordre « Enrichissez-vous », par lequel Deng Xiaoping avait lancé ses « quatre modernisations », la production a été multipliée par 90, les exportations ont explosé pour atteindre 1 580 milliards de dollars et les réserves de change culminent à 2 850 milliards de dollars à la fin de 2010. La Chine dispose de tous les atouts pour dépasser au cours de la décennie 2020 les Etats-Unis. Cela n'implique en rien que son leadership s'exercera sans crise ni sans partage.

Face au surendettement des ménages et des Etats du monde développé, le moteur de la future croissance chinoise se situe dans la consommation intérieure et dans les nouvelles classes moyennes des pays émergents. Sous l'inflation, qui atteint déjà 5,1 %, mais plus de 11 % pour les prix alimentaires, pointent des dilemmes redoutables. D'un côté, l'emballement du crédit (7 950 milliards de yuans de nouveaux prêts en 2010) et des bulles spéculatives exige une forte hausse des taux d'intérêt, au risque de diminuer la croissance et de faire imploser un système bancaire miné par les créances douteuses. De l'autre, l'indispensable augmentation des salaires (+ 28 % pour les minima) et de la consommation (+ 19 %) menace de conforter la spirale inflationniste.

Face à un monde développé où coexistent des Etats surendettés (97 % du PIB) et des populations riches, la Chine est un pays riche peuplé d'une majorité de pauvres. Si la classe moyenne compte plus de 400 millions de personnes, 40 % de la population active continue à travailler dans l'agriculture, qui représente 12 % du PIB. Les inégalités se sont creusées, avec un rapport de 1 à 17 entre les revenus des 20 % les plus riches et des 20 % les plus pauvres (contre 9,2 aux Etats-Unis et 4,2 en France). Par ailleurs, la Chine sera vieille avant d'être riche, avec un déclin de sa population à compter de 2030 du fait de la politique de l'enfant unique et avec un senior pour quatre actifs. Tous ces éléments pèsent sur la mise en place de la protection sociale en matière de santé et de retraite, la Chine voulant à tout prix éviter la dérive de droits non financés qui caractérise les Etats-providence.

L'internationalisation du yuan ne répond que partiellement au grand écart entre le poids de la Chine d'une part, la sous-évaluation et la non-convertibilité de sa monnaie d'autre part. La gestion du yuan/renminbi obéit à un principe de souveraineté monétaire absolue. La stratégie monétaire de la Chine vise une internationalisation progressive qui s'appuie sur la dynamique de développement du Sud et échappe à toute dépendance vis-à-vis de l'Occident.

La Chine associe l'intransigeance à propos de son empire intérieur et extérieur- du Tibet à Taïwan - à une défense intraitable de ses intérêts face aux Etats-Unis ou au sein des instances multilatérales (G20, OMC, FMI, Conférence de Copenhague). Elle refuse tout engagement sur la réduction des déséquilibres ou la prévention des risques systémiques, qu'elle assimile à des contraintes sur son développement. Elle joue par ailleurs de tous les instruments de sa nouvelle puissance. Elle use de l'arme financière à travers des prêts aux pays pauvres supérieurs à ceux de la Banque mondiale (110 milliards de dollars, contre 100 depuis 2009), mais aussi par des concours aux Etats européens surendettés et le rachat d'actifs stratégiques, à l'image de la prise de contrôle du port du Pirée par Cosco.

Les révolutions tunisienne et égyptienne ravivent le spectre de Tiananmen. Le premier défi de la Chine reste politique, lié à son rapport à la liberté. En 1989, le soulèvement d'une jeunesse étudiante avide d'émancipation entra en résonance avec une hausse des prix de près de 20 % pour provoquer la révolution mort-née de Tiananmen. Aujourd'hui, la révolte des peuples s'étend dans le monde arabo-musulman. Il reste peu probable qu'elle déstabilise le total-capitalisme de Pékin. Les nouvelles classes moyennes chinoises sont confrontées au contrôle de la société par l'Etat, au verrouillage d'Internet, à la corruption. Mais la dynamique du développement et le sentiment nationaliste, tendu vers la réunification avec Taïwan, assurent la légitimité du Parti communiste. La nomenklatura déjoue le piège de l'immobilisme en renouvelant régulièrement sa direction collégiale. Le souvenir des violences de la Révolution culturelle demeure dissuasif. Cependant, les soulèvements de la liberté déstabilisent le consensus de Pékin, qui érigeait les régimes autoritaires en meilleurs alliés du capitalisme. A l'ère de la mondialisation, la liberté n'est pas un préalable au développement. A l'inverse, la croissance ne peut servir de substitut à la liberté, qui demeure à long terme le meilleur garant de la stabilité. En Chine aussi.

PHOTO - People supporting pro-democracy student strikers gather early morning 21 May 1989 in Tiananmen Square in Beijing despite the Martial Law which was proclaimed 20 May by Chinese government. A series of pro-democracy protests was sparked by the April 15 death of former communist party leader Hu Yaobang. In a show of force, 04 June, China leaders vented their fury and frustration on student dissidents and their pro-democracy supporters. Several hundred people have been killed and thousands wounded when soldiers moved on Tiananmen Square during a violent military crackdown ending six weeks of student demonstrations, known as the Beijing Spring movement.

© 2011 Le Point. Tous droits réservés.

PALÉONTOLOGIE - Bienvenue au paradis des dinosaures

Courrier international, no. 1060 - Sciences, jeudi, 24 février 2011, p. 46

Jusqu'en 1964, la ville de Zhucheng, dans la province du Shandong, était célèbre pour avoir donné naissance au souverain mythique de l'Antiquité, l'empereur Shun. Cette année-là, la découverte d'ossements au lieu-dit du "ravin aux os de dragon" l'a faite entrer dans l'ère des dinosaures.

A l'ouest du ravin coule la rivière Juan, dont les rives sont bordées de terres humides et de forêts luxuriantes où nichent un grand nombre d'aigrettes blanches et de canards sauvages. Au sud du ravin se trouve le village de Heilonggou [littéralement "Ravin du dragon noir"], dont le nom proviendrait, d'après la légende, de la découverte fréquente à cet endroit d'os aux formes étranges, assimilés par les villageois aux "os de dragon" de la pharmacopée chinoise. [Il s'agit d'os ou de fossiles qui sont identifiés comme étant les restes de dragons. Ils sont brûlés, puis mis en poudre avant d'être ingérés comme médicaments.]

Le réveil des dragons

En 1964, les affluents en crue de la Juan ont débordé, inondant le fameux ravin, situé en contrebas. Lessivées par les pluies, ses parois en argile se sont affaissées en plusieurs endroits. Par un bel après-midi d'été, deux jeunes du village qui coupaient de l'herbe ont soudain heurté quelque chose dépassant du sol. Le premier mouvement de surprise passé, poussés par la curiosité, ils ont dégagé les broussailles qui cachaient l'objet. Un énorme os très long, ressemblant à une pierre, leur est alors apparu. Ils étaient loin de se douter que cette découverte fortuite allait aboutir à la mise au jour d'une longue série de "mastodontes". De 1964 à nos jours, trois grandes campagnes de fouilles ont eu lieu au Shandong [en 1964, 1989 et 2008]. La petite ville de Zhucheng s'est métamorphosée en "capitale des dinosaures" et l'ancien "ravin aux os de dragon" est devenu le "ravin aux dinosaures".

Parmi les dinosaures découverts à Zhucheng, la star est sans conteste l'hadrosaure (ou "dinosaure à bec de canard"), une espèce dont les premiers fossiles identifiés ont été découverts en Amérique du Nord et en Chine, dans les provinces du Ningxia, du Heilongjiang et du Sichuan. Mais ceux du Shandong battent tous les records.

Lors des fouilles de 1964, on a retrouvé le squelette d'un dinosaure à bec de canard qui, du fait de sa taille impressionnante, avait été nommé "le dinosaure géant du Shandong" (ou Shandongosaurus giganteus). Lors de la deuxième campagne, de 1989 à 1991, c'est un hadrosaure mesurant 16,6 m de long pour 9,1 m de haut, un record de taille pour l'époque (d'où son nom de Zhuchengosaurus maximus), qui a été découvert. En 2008, la troisième grande campagne de fouille a conduit à la découverte de nombreux ossements, avec des fossiles de fémurs, d'humérus, de côtes, de tibias et d'omoplates d'hadrosaures encore plus gros que ceux du Zhuchengosaurus maximus. Après l'avoir recomposé, on a obtenu un spécimen de plus de 20 mètres.

Au printemps 2008, la ville de Zhucheng, baignée de vitalité printanière, semblait couver quelque chose. Une équipe de paléontologues spécialisés dans l'étude des dinosaures s'affairait sur un chantier de fouilles quand, sur le site de Yuhuang, ils ont découvert des gencives et des dents fossilisées qui avaient une taille étonnante et qui semblaient encore redoutablement tranchantes malgré leurs dizaines de millions d'années. Plus tard, l'équipe dirigée par le Pr Xu Xing, spécialiste des dinosaures et membre de l'Académie chinoise des sciences, a mis au jour sur le site de Fangzhuang la mâchoire inférieure d'un tyrannosaure. Comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, l'équipe a également trouvé des cervicales. Finalement, grâce à l'exhumation de nombreux autres fossiles, ils ont pu conclure avec certitude que des grands tyrannosaures avaient bel et bien vécu au Shandong ! "C'est la première fois que l'on peut prouver sans l'ombre d'un doute l'existence d'un Tyrannosaurus en Chine", s'enthousiasme Xu Xing.

Selon cet archéologue, le Shandong peut se targuer d'être aussi le lieu où, pour "la première et seule fois", on a découvert un grand cératopsidé en Chine. Ces animaux ont une grande et lourde collerette osseuse se caractérisant par une corne pointue sur le dessus du crâne. Comme pour les tyrannosaures, il est très difficile de retrouver leur trace sur le vaste territoire chinois. C'est en 2009, dans le village natal du poète Zang Kejia, situé dans le district de Zhucheng, que des archéologues ont trouvé un étrange fossile blanc en forme de W. Après expertise, il s'est avéré qu'il s'agissait de la grande collerette d'un dinosaure à corne, dont la taille de la tête a été estimée par extrapolation à plus de 2 mètres, faisant penser à un centrosaure. Dès lors, ce superbe dinosaure est entré au panthéon chinois, réfutant la théorie de nombreux "dinosaurologues" qui pensaient qu'il n'y avait pas de grands cératopsidés en Asie.

Rassemblés par une inondation

Outre les trois catégories de dinosaures évoquées plus haut, on trouve aussi à Zhucheng des traces d'ankylosaures et de coelurosaures. Par ailleurs, en mars 2009, dans la même région, deux séries d'empreintes de dinosaures ont été relevées dans des terrains datant du Crétacé inférieur [période qui a débuté il y a 135 millions d'années et s'est terminée il y a 100 millions d'années], donc antérieures au "ravin aux os de dragon". Ce qui prouve que la zone était déjà un lieu de prédilection pour les dinosaures aux premiers temps du Crétacé. On peut quand même se demander pourquoi autant de dinosaures se sont entassés dans le fameux "ravin aux dinosaures". Le Pr Xu Xing explique que c'est dû à plusieurs facteurs. Tout d'abord, Zhucheng se situe au milieu du célèbre bassin du fleuve Jiaolai. Au Crétacé, la région comportait de vastes étendues d'eau et elle bénéficiait d'un climat tempéré et d'une couverture végétale très dense. C'était un paradis pour les dinosaures. Mais elle a aussi été le théâtre de catastrophes naturelles, comme le montre l'étude des couches géologiques des parois du ravin. On peut y voir une alternance de sédiments fluviaux laissés par les cycles de saisons sèches et humides, dans lesquels sont emprisonnés pêle-mêle des fossiles. Autour des pièces les plus importantes se sont souvent amassés des débris d'os ou de petites vertèbres.

Qu'est-ce qui explique une telle situation ? En paléontologie, la présence de fossiles dispersés s'explique bien souvent par le fait que les éléments ensevelis sur place proviennent d'un autre lieu. Autrement dit, des dinosaures morts auraient été entraînés jusqu'ici par les eaux et se seraient déposés dans les zones les plus basses. Après la décomposition de leurs corps, leurs os se seraient retrouvés dispersés ici et là. Les paléontologues ont aussi retrouvé sur place de nombreux graviers polis, ce qui indiquerait que c'est une crue "bienveillante" qui a transporté tous ces précieux ossements de dinosaures dans le "ravin aux os de dragon".

Wang Shenna / Ji Yinglong

Zhongguo Guojia Dili (Chinese National Geography)

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

LE MOT CHINOIS - "Weibo" : Microblog

Courrier international, no. 1060 - Asie, jeudi, 24 février 2011, p. 36

Techniquement, Weibo n'est pas autre chose que la version chinoise de Twitter. La différence est que le site de microblogging américain est un outil libre, tandis que Weibo est sous le contrôle des autorités chinoises. Au lieu d'interdire purement et simplement l'outil, elles ont fait le choix de le siniser pour mieux le contrôler, tout comme pour Internet. Résultat : Weibo supplante Twitter en Chine. Fin 2010, il y avait plus de 100 millions de microblogueurs chinois. 2010 a été baptisé l'an I de Weibo ! Aux yeux des internautes, malgré la censure et l'autocensure, la propagation de Weibo constitue une véritable révolution de l'information. Radicalement différent de la presse traditionnelle, le microblog se distingue du blog par son extraordinaire rapidité, ses messages brefs, son autonomie grâce à ses multiples supports : Internet, SMS. En 2010, pour la première fois, les affaires de corruption, les conflits sociaux, les suicides d'ouvriers chez Foxconn ou les immolations des petits propriétaires expulsés ont été rapidement relayés par Weibo auprès du public. Tout en évitant les sujets interdits, les microblogueurs, émetteurs et démultiplicateurs d'informations, ont saisi ce puissant outil pour dénoncer les injustices et défendre les droits des individus. Tout compte fait, le développement d'un outil d'information ne profite pas qu'au pouvoir. Tout comme Internet, le microblog est devenu l'un des plus puissants éclaireurs de la conscience citoyenne durant l'année 2010 et n'en est qu'à ses débuts. Face à cette réalité et à l'exemple de la révolution arabe, il ne serait pas étonnant que les autorités songent à mettre un terme définitif au microblogging en Chine.

Chen Yan

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

Twitter version chinoise et charitable - Li Jingrui

Courrier international, no. 1060 - Asie, jeudi, 24 février 2011, p. 36

Tout a commencé de façon totalement fortuite en apparence. Le 17 janvier à 14 h 20, après avoir reçu un message privé, le Pr Yu Jianrong a brusquement décidé d'ouvrir une nouvelle conversation sur son compte de microblogging Weibo. "Quelle disgrâce ! Yang Weixin, un enfant de 6 ans originaire de Quanzhou, dans la province du Fujian, a été enlevé en 2009, puis volontairement mutilé pour aller mendier dans les rues. Début 2010, un internaute l'a remarqué dans une rue de Xiamen et l'a pris en photo. Aujourd'hui, on ne sait pas ce qu'il est devenu. L'appel à l'aide le concernant m'a vraiment interpellé", a-t-il écrit et publié. Suivait le lien vers un message posté par la mère de Yang Weixin sur le forum au service des citoyens de Fuzhou. De façon inespérée, ce maigre microblog a été relayé une dizaine de milliers de fois et a donné lieu à plus de deux mille commentaires. Même si le nombre de suiveurs de Yu Jianrong dépassait trois cent mille [475 000 aujourd'hui], cette amplification reste malgré tout étonnante.

Pouvoir agir

Parmi les internautes qui ont rapidement relayé le message sans y attacher grande importance - trop occupés à préparer le nouvel an -, aucun n'a probablement pensé que ce geste banal allait déclencher un élan citoyen d'une ampleur quasi inédite.

Le mouvement, qui ne s'essouffle pas, implique aussi bien des professeurs d'université que des stars aux millions de suiveurs, des agents de la sécurité publique, de riches chefs d'entreprise, des associations expérimentées, des journalistes et même de simples internautes possédant juste un téléphone portable. Tous ont choisi spontanément de s'engager dans cette action. Pour beaucoup, c'était sans doute la première fois qu'ils se rendaient compte qu'ils pouvaient vraiment faire quelque chose par eux-mêmes et surtout qu'ils étaient capables de changer le sort de nombreux enfants réduits à la mendicité.

L'idée était venue progressivement à Yu Jianrong. Dans ce processus, ce qui a vraiment joué un rôle déterminant, ce sont les trésors d'intelligence mis en oeuvre par d'innombrables internautes anonymes. Le 20 janvier 2011, après avoir relayé un message du responsable de la cellule anti-enlèvements d'enfants au sein du département de la Sécurité publique, Yu Jianrong a donné une nouvelle dimension à son appel en demandant aux internautes de toute la Chine de prendre des photos de tous les jeunes mendiants rencontrés dans la rue, puis de les publier sur Internet. Cinq jours plus tard, un compte microblog spécifique a été créé pour recueillir les résultats de cette activité et des bénévoles recrutés pour sa gestion.

Une demi-heure après l'ouverture du microblog, la première photo d'un petit mendiant a été postée. Elle avait été prise à Sanya, sur l'île de Hainan. L'internaute au pseudonyme de "singe Sese" est le gestionnaire du compte consacré aux photos d'enfants mendiants postées pour les sauver. "Il ne faut pas vous figurer que nous sommes une organisation bien rigoureuse. Pour certaines choses, nous avançons à tâtons, dit-il. Les bénévoles travaillent à la va-vite, sans horaires fixes." Singe Sese a rédigé une documentation assez complète pour normaliser un peu les tâches, tout en espérant pouvoir rapidement embaucher un bénévole à plein temps. Lui-même travaille comme webmestre d'un site. Il lui est impossible de se consacrer à ce travail à plein temps.

200 000 paires d'yeux

Selon Hu Wei, responsable de la Fondation pour les orphelins de Chine, le compte recense déjà plus de 200 000 suiveurs. C'est un peu comme si 200 000 paires d'yeux les observaient. De tels chiffres sont certes encourageants et incitent Hu Wei à poursuivre dans cette voie, mais cela l'inquiète également. Le sujet a provoqué une mobilisation très importante, mais il a également fait naître de nombreuses interrogations. Beaucoup de gens commencent à se demander s'ils luttent contre les enlèvements ou contre la mendicité - et si ce mouvement citoyen ne s'est pas écarté de ses intentions premières. "Si jamais un jour on se trompe, on risque de mourir noyés tant les gens seront nombreux à nous cracher dessus", fait observer avec émotion Hu Wei. Malgré tout, il se dit résolu. "Si tout cela permettait de sauver ne serait-ce qu'une personne, cela en vaudrait quand même la peine", assure-t-il.

Que peut en fin de compte la population ? Bien qu'on ait désigné ce mouvement comme le "combat contre les enlèvements grâce au microblog", Yu Jianrong affirme qu'il souhaite avant tout sauver les enfants mendiants et que ce n'est pas la même chose que de lutter contre les enlèvements. "Les kidnappings sont du ressort de la police. Nous, simples citoyens, que pourrions-nous faire dans ce domaine ?"

Li Jingrui

Zhongguo Xinwen Zhoukan (China Newsweek)

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

Taïwan, ta télé fout le camp - Liu Yu-ching

Courrier international, no. 1060 - Médias, jeudi, 24 février 2011, p. 44

Alors que la bataille de la télévision numérique se déchaîne dans le monde, l'industrie télévisuelle taïwanaise fait pâle figure en ce domaine. Taïwan est en effet complètement absente de la bataille pour les supports des médias numériques et ne joue aucun rôle dans la fabrication de contenus audiovisuels numériques. A ce jour, le taux de pénétration de la télévision numérique sur l'île est de seulement 6 %, bien loin derrière la Chine, qui affiche un taux de 47 %, sans parler de Hong Kong et de ses 100 %. Cela place l'île à un niveau comparable à celui du Cambodge. Sous la coupe d'une poignée de groupes financiers, la télévision taïwanaise fait quasiment du surplace depuis une vingtaine d'années.

Une anecdote illustre bien l'absence de renouvellement des équipements télévisuels à Taïwan. Quand, début 2010, la chaîne de télévision Era a envoyé un agent en Afrique du Sud pour discuter des droits de retransmission de la Coupe du monde de football, celui-ci a complètement sidéré son interlocuteur en lui demandant de la qualité SD [standard definition]. Il a d'ailleurs fallu faire un contrat spécialement pour lui ! Cette petite histoire amusante cache une réalité plus cruelle car, en ne passant pas au numérique, Taïwan se marginalise. "Taïwan est à la pointe de la technologie mondiale pour ce qui est de la fabrication des téléviseurs. Pourtant, elle est à la traîne en matière d'applications télévisuelles", confirme Chen Hao, directeur de la Fondation éducative et culturelle, qui a pour but d'améliorer la qualité télévisuelle.

Si vous êtes un internaute accompli, vous avez sans doute été impressionné par l'influence exercée par le logiciel PPStream. C'est actuellement le plus important support de télévision en ligne au monde. Contrairement à Taïwan, où le numérique brille par son absence, la Chine a fait le choix d'apporter un soutien officiel à ce mode de diffusion pour conquérir un droit d'expression dans l'univers du numérique mondial. Grâce à ce logiciel, on peut voir quasiment toutes les séries télévisées les plus prisées à Hong Kong, à Taïwan et en République populaire. Dernièrement, PPStream a franchi le détroit de Taïwan, s'affichant dans des encarts publicitaires de la presse taïwanaise. Selon certaines statistiques, chaque jour au moins 300 000 habitants de l'île regarderaient des programmes télévisés grâce à PPStream, aujourd'hui largement plébiscité par la jeunesse taïwanaise. Or, sur le site où l'on utilise PPStream, dont l'expansion rapide est tacitement approuvée par les hauts responsables de Chine populaire, apparaissent en bonne place de nombreux programmes produits à Taïwan. Les rares émissions télévisées purement taïwanaises sont donc forcées d'utiliser des outils numériques venus de Chine populaire pour se faire connaître.

La culture taïwanaise recule

L'industrie télévisuelle de Chine populaire, forte d'un soutien gouvernemental, occupe une place de plus en plus remarquée sur le marché sinophone. Depuis trois ans, le nombre de films de Chine populaire achetés par Taïwan a grimpé en flèche, et nous sommes quasiment cernés dans notre environnement quotidien par la télévision chinoise. Les dessins animés que regardent nos enfants tous les jours sont réalisés en Chine populaire. Dans cette bataille culturelle, la culture taïwanaise recule pas à pas. Bannie du salon, elle le sera bientôt de toutes les familles. Que vont devenir les futures générations taïwanaises s'il n'y a pas de transmission de la culture de l'île ? Autrefois, beaucoup de Taïwanais pouvaient se vanter d'être meilleurs que les Chinois dans les domaines scientifique et culturel, mais, en janvier 2010, lors d'une réunion du Comité permanent, le Premier ministre chinois, Wen Jiabao, a annoncé officiellement l'accélération du processus de triple intégration des réseaux de télécommunication, de télévision et Internet (offre triple play) à échéance 2015. Il est clair que cette déclaration marque une première victoire pour le marché chinois dirigé par une "économie planifiée" dans la bataille du numérique.

Alors que tous les pays, encouragés par leurs chefs, se sont précipités sans se concerter sur la voie du numérique, seule Taïwan n'a pas réagi. Pourtant, une fois perdue la bataille des sites de médias numériques, la prochaine étape risque fort d'être pour elle la perte du droit à exprimer sa propre culture. Jadis, il suffisait qu'un produit culturel audio ou vidéo arbore l'étiquette made in Taiwan pour qu'il devienne une marque connue de part et d'autre du détroit de Taïwan. Il n'a pas fallu longtemps pour que cette avance disparaisse, comme le montre bien l'évolution du hit-parade musical de l'hebdomadaire hongkongais Yazhou Zhoukan. Le nombre des chanteurs taïwanais qui y entrent ne cesse de décroître.

Trop de rediffusions

Paradoxalement, depuis vingt ans, le taux de pénétration de la télévision analogique à Taïwan est le meilleur du monde, avec 80 % des foyers raccordés, soit 4 millions de familles qui n'ont accès qu'à une seule offre : un accès illimité pour 600 dollars taïwanais [15 euros] par mois. L'énorme gâteau de la redevance télévisuelle, qui représente près de 30 milliards de dollars taïwanais, est partagé et monopolisé depuis des années par les chaînes et les fournisseurs d'accès, pour qui engranger cette manne est un jeu d'enfant. Comme, de toute façon, ils sont assurés de gagner 600 dollars taïwanais par mois et par téléspectateur, la plupart des gérants de chaîne ne se demandent même pas ce que le public aimerait regarder, ni comment créer des programmes plus travaillés. Ils ne pensent qu'à réduire leurs coûts afin d'augmenter encore leurs bénéfices. Il est, bien sûr, hors de question de réaliser de lourds investissements pour passer au numérique. C'est ce qui explique la stagnation de la qualité des programmes à la télévision taïwanaise et la place si reculée de Taïwan au niveau mondial.

Jugulée par ce système de paiement, la télévision taïwanaise se distingue par de nombreuses pratiques anormales, dont la plus fréquente est la rediffusion d'un même programme, l'exemple le plus illustre étant le film Flirting Scholar, de Stephen Chow, qui a été programmé plus de 800 fois. Selon Business Today, au moins huit à dix heures des émissions diffusées chaque jour sur les cinq grandes chaînes généralistes taïwanaises seraient des rediffusions. Autre conséquence néfaste : à force de chercher à comprimer les coûts de production, on aboutit à l'apparition d'une pléthore de débats télévisés (talk-shows) peu coûteux à réaliser. Même le célèbre producteur Wang Wei-Chung lance un cri d'alarme. Il explique qu'à l'époque des trois chaînes le budget de production était élevé et lui permettait d'inviter de grandes stars, comme Brigitte Lin, ou de diffuser des numéros rares, comme des concerts de tambours dans le cadre de la programmation spéciale du nouvel an chinois. Mais, aujourd'hui, le budget a été réduit à moins du tiers de celui de l'époque, ce qui a conduit à la dégradation de la qualité des programmes, en dépit de l'augmentation du nombre de chaînes. Par ailleurs, le recours abusif aux émissions étrangères bon marché constitue un autre problème. Comme ces émissions coûtent en moyenne une dizaine de milliers de dollars taïwanais et qu'elles génèrent de bonnes rentrées publicitaires, on les achète à tour de bras, avec pour conséquence la baisse continue de la part des productions locales. Ainsi, en 2009, les téléfilms japonais, coréens et chinois étaient presque trois fois plus présents sur les petits écrans que les productions locales.

Un retard irrattrapable

Quel pourra bien être le contenu culturel transmis par la télévision à la jeune génération qui aura grandi dans un tel environnement télévisuel ? Cette question est inévitablement source d'inquiétude. Chen Hao souligne la nécessité pour Taïwan d'insister sur sa culture propre pour s'imposer face à la concurrence sur le marché des contenus numériques. Faute de quoi, ses spécificités culturelles risquent d'être emportées par la vague du numérique. Observons ce qui se passe en Chine populaire : lorsqu'on allume une chaîne de nos jours, on peut y voir des reportages fouillés et complets. Or, dans le même temps, la télévision taïwanaise, marquée par des mécanismes de marché depuis longtemps biaisés, répète en boucle des informations sur "la blessure par brûlure de telle ou telle star" ou sur "le grand amour de Barbie Hsu (Big S)". Quand on voit la différence entre les environnements télévisuels dans lesquels auront grandi les jeunes Chinois de part et d'autre du détroit, il est facile d'imaginer les conséquences en termes de capacité de discernement et de compétitivité sur la scène internationale !

Ce qui ressemble en apparence à une lutte entre pays pour le contenu numérique est en fait une guerre mondiale mettant en jeu la compétitivité des jeunes générations. Dans cette bataille capitale pour la puissance d'une nation, les chances de victoire de Taïwan sont en train de s'amenuiser peu à peu.

Liu Yu-ching (Jin Zhoukan - Business Today)

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

DÉBAT - L'Europe est-elle finie ? La polémique Minc-Chevènement




Le Point, no. 2006 - France, jeudi, 24 février 2011, p. 44,46

Chevènement : « Minc nous administre un traitement euphorisant à forte dose de morphine »

Critique. L'essai d'Alain Minc est passé au crible d'un souverainiste sourcilleux.

Que nous dit Alain Minc dans « Un petit coin de paradis » ? Dans cet essai brillant et incisif, il nous décrit une Europe idyllique, paradis des libertés, ayant réussi à inscrire la religion dans la seule sphère privée et à faire naître un « espace démocratique commun », plus juste et finalement plus riche socialement que les Etats-Unis eux-mêmes, véritable modèle de vertu prosélyte, qu'il s'agisse d'environnement, d'aide publique au développement ou de gouvernance collective. La clarté d'esprit et le talent d'exposition d'Alain Minc ne sont plus à vanter. Il y a du Voltaire dans cet homme-là ! Mais patatras ! L'environnement mondial est féroce. C'est l'objet des trois derniers chapitres - les plus percutants, d'ailleurs - de ce petit livre : nous sommes et nous serons de plus en plus seuls dans ce monde de brutes que nous préparent les grands pays « émergents ». Comment l'agneau européen, qui ne peut, sauf à se renier, devenir loup, pourra-t-il préserver son précieux modèle, dont il n'y a aucune chance qu'il puisse faire école ?

Cette contradiction nous fait voir le grand désarroi idéologique des européistes, soixante-cinq ans après que Jean Monnet a inspiré l'idée que l'Europe naîtrait du marché.

Alain Minc reconnaît bien volontiers que l'Europe d'aujourd'hui ne se définit plus par aucun dessein cohérent. Elle est « un animal sartrien dont l'existence précède l'essence ». Même l'expression de Jacques Delors de « fédération d'Etats-nations » lui paraît « impropre » pour la décrire. Elle est devenue une machinerie si complexe, depuis la chute du mur de Berlin, avec l'élargissement à l'Est et la création de l'euro, qu'elle ne peut plus être comprise qu'« en phase avec la cybernétique », une « incroyable horlogerie » sans « Grand Horloger », capable de trouver en elle-même, selon l'auteur, sa propre régulation. Et de donner quelques exemples de crises surmontées : l'échec du projet de Constitution européenne en 2005, la crise financière de 2008, celle de l'euro en 2010. L'Europe trouverait ainsi dans chaque crise le moyen de progresser toujours plus. Puissance du mythe !

Tenailles. Quand on a lu, sous la plume d'Alain Minc, la description des puissances émergentes,« aujourd'hui mercantilistes, demain peut-être impérialistes », et celle de l'inévitable et croissant divorce entre l'Europe et les Etats-Unis, et qu'on a pris connaissance des faibles moyens de riposte qui nous resteraient,« le rabotage - à la marge - de notre modèle social », la création d'une golden share européenne pour protéger des OPA sauvages nos grandes entreprises,« la fusion du Max Planck Institut et du laboratoire de physique de l'Ecole normale supérieure », on se prend brusquement à douter : Alain Minc ne serait-il pas en train de nous administrer un traitement euphorisant à forte dose de morphine ?

Ne confond-il pas le triomphe de l'hyperindividualisme libéral avec l'accomplissement de la démocratie ? Quand il proclame qu'« il faut un microscope pour mesurer les différences entre les gouvernements socialistes et libéraux », notre Voltaire est évidemment bien loin du peuple selon Rousseau, exerçant sa souveraineté. Que sont des droits que ne gage aucun devoir, faute d'un civisme qui ne peut aller sans patriotisme ? Face aux redoutables défis que l'Europe doit affronter, pour définir par exemple de nouvelles règles du jeu au sein de la zone euro, Alain Minc parie sur « la convergence empirique des institutions communautaires », « un degré intime de concertation entre les Etats », « une opinion aux réactions identiques chez les Vingt-Sept ». Il nous vante « un miracle quotidien ».

Si, pour ma part, je crois à la convergence à long terme des intérêts des peuples européens (y compris la Russie), coincés que nous sommes dans les tenailles du G2 (« la Chinamérique » »), je ne suis pas assez frotté d'économie libérale pour me fier à la réalisation spontanée d'un optimum. Ainsi, je constate que l'euro est une simple variable d'ajustement dans la rivalité du dollar et du yuan. Je ne sais pas si nous surmonterons la crise de l'euro. Je constate simplement qu'avec le « pacte de compétitivité » Merkel-Sarkozy on n'en prend pas le chemin.

Bref, je ne crois guère que l'infinie complexité de la machinerie européenne soit un gage d'efficacité. Sinon, la Diète polonaise, avec son « Liberum veto », qu'évoquent irrésistiblement les votes à l'unanimité des Vingt-Sept, gouvernerait aujourd'hui le monde !

Continent périphérique. Je vois le désarroi de l'Europe actuelle devant son déclin démographique, sa stagnation économique, son marché ouvert à tous les vents, le rétrécissement de ses parts de marché, l'inexistence de sa défense et de sa politique extérieure sur les grands dossiers. Percutée par la mondialisation libérale à laquelle elle s'est ralliée à travers un désarmement unilatéral, l'Europe devient un continent périphérique. L'insouciance, dans les années 30 déjà, se dissimulait sous un optimisme de commande. Alain Minc, nouveau Giraudoux, nous vante l'avènement de l'« Homo europeanus ». Je crains furieusement que celui-ci n'ait quelque chose à voir avec le « dernier homme », tel qu'entrevu par Nietzsche.

Ce dont manque l'Europe qu'on nous a faite, c'est une communication avec son passé, et donc avec ses nations, qui lui permettrait de retrouver cette confiance en elle-même et cette fierté dont Alain Minc note justement l'absence.

Celui-ci sous-estime la dimension de l'identité politique sans laquelle aucun peuple ne peut faire l'impasse et le nôtre, héritier de la Révolution, encore moins qu'aucun autre, sauf à se résigner à sortir de l'Histoire.

En juxtaposant ou en superposant, selon un principe de géométrie variable, des projets mûris, débattus et voulus par ses peuples, l'Europe, retrouvant la dimension de la puissance, serait mieux armée face au « monde qui vient »...

Jean-Pierre Chevènement figure emblématique de l'euroscepticisme. ancien ministre, sénateur du Territoire de Belfort, il vient de publier « La France est-elle finie ? » (Fayard).



Alain Minc livre avec « Un petit coin de paradis » un vibrant plaidoyer pour l'Europe.

Le Point : L'Europe est-elle à ce point dénigrée qu'il faille lui consacrer une telle lettre d'amour ?

Alain Minc : Ce livre est d'abord l'expression d'une conviction sur laquelle je n'ai jamais transigé. Cette « lettre d'amour » n'est pas gratuite. Je pense, malheureusement, que les Européens sont inconscients de ce qu'est l'Europe. Quand je dis l'Europe, je ne parle pas du système politique, mais de l'Europe comme espace de liberté, de droits, de démocratie et d'équilibre. Je trouve absurde l'autodérision ambiante. Il y a trente ans, lorsqu'on demandait quel était l'endroit le plus libre du monde, on répondait les Etats-Unis. Aujourd'hui, si on y réfléchit bien, c'est l'Europe. Il faut que les Européens en soient conscients et fiers ! Cela n'est pas tombé du ciel. Cette marche permanente qui génère plus de droits, plus de libertés, plus de respect du sujet individuel tient à la construction européenne. Il y a une mécanique heureuse qui conduit, en outre, à toujours s'aligner sur le pays le plus libre du système européen.

On a pourtant mille raisons d'être décliniste vis-à-vis de l'Europe...

Dans mon livre, j'ai commencé par les libertés. Les Européens ne sont en effet pas conscients qu'ils vivent dans l'endroit du monde démocratique où les libertés individuelles sont les plus fortes, où la séparation de la sphère privée et de la sphère religieuse est le mieux affirmée, où le respect de la science est le plus grand. Quand on dit Europe, on pense trop souvent institutions, euro et construction européenne. J'aimerais qu'on pense aussi aux libertés, au respect des individus, à l'équilibre, à la compétition et à la protection. Dans la sphère économique, si on défalque l'effet de la natalité, la croissance européenne par tête n'est pas inférieure à la croissance américaine. Si on considère que l'enjeu d'une société est de trouver un point d'équilibre correct entre compétition et protection, je préfère le modèle européen au modèle américain.

Ce livre aurait pu s'intituler « Un petit coin d'enfer », tant vous êtes féroce à l'endroit des Etats-Unis...

Je ne suis pas anti-américain, mais je pense profondément, depuis des années, qu'il y a une mutation des Etats-Unis d'un pays occidental à un syncrétisme du monde entier. De ce point de vue, il y a dans ce pays un très grand affaiblissement des valeurs cardinales occidentales. Si on met bout à bout les restrictions à la liberté individuelle - beaucoup plus grandes que chez nous -, l'envahissement des sectes, qu'on appelle des religions, plus un affaiblissement économique profond, je pense qu'il faut regarder différemment les Etats-Unis.

Un Américain vous dirait qu'il n'y a rien de plus liberticide que notre concept de laïcité...

J'ai une définition occidentale de la liberté, donc non exclusivement française. Audelà des textes, la conception européenne des religions est à peu près la même partout. La relation entre la sphère privée et la sphère publique est identique, que l'on soit dans la laïcité à la française, dans le concordat à l'italienne ou dans le système cultuel à l'allemande. Je crois, en outre, à la supériorité des valeurs démocratiques et, jusqu'à nouvel ordre, ces valeurs sont exprimées en Europe. D'aucuns diront que c'est une forme de néocolonialisme... Qu'importe !

Vous semblez déplorer la politique de l'exemple, qui pousse l'Europe à se précipiter dès qu'il s'agit de mettre en place une nouvelle taxe ou réglementation. N'est-ce pas une politique responsable et avant-gardiste ?

Je ne le déplore pas. Je trouve cette politique du soft power parfaitement bien faite et adaptée. J'aimerais simplement que nous soyons à la fois les hérauts du soft power et les détenteurs d'un hard power . Je ne suis pas naïf. Je ne vous dirai pas que l'Europe fédérale est la promesse de lendemains qui chantent. Bien qu'étant fédéraliste, je n'y crois plus. Je pense que nous sommes aujourd'hui dans un autre système. Cependant, il y a eu un miracle et nous pouvons paradoxalement allumer des cierges de remerciement aux Grecs. Ils ont aidé les Allemands à comprendre que l'euro est pour eux une aubaine : sans la pression à la baisse de l'euro due aux pays faibles, leurs exportations auraient été dramatiquement atteintes. Dans la crise, l'Europe a fait un pas en avant, notamment grâce au deal francoallemand. Les Allemands ont accepté la gouvernance économique telle que les Français la voulaient et la France a accepté que cette gouvernance se fonde sur les principes économiques allemands.

Comment l'Europe peut-elle tendre vers ce « hard power » ?

Ce « coin de paradis » est assiégé. Les Etats- Unis ne sont plus la mère protectrice de l'Europe. Nous sommes entourés de joueurs méchants et durs, comme les Chinois, les Russes et les Indiens. Nous devons donc adopter une stratégie qui consiste à protéger ce que nous sommes. L'euro, de ce point de vue, est une brique essentielle. Sans l'euro, hormis l'Allemagne, tous les pays auraient dû faire des politiques de déflation et non de relance. Par ailleurs, on a un problème à long terme, qui est la protection de l'identité de nos grandes entreprises. Il faut se donner des clés juridiques pour les protéger, car les Chinois ou les Russes voudront bientôt prendre leur contrôle. En outre, dans le marché de l'intelligence, les Européens sont en train de perdre la bataille. Fusionner les grandes écoles françaises et les grands instituts allemands, faire des rapprochements pour avoir des entités capables de se battre avec Harvard ou Cambridge n'est qu'une affaire de volonté. J'ajoute que les Européens doivent avoir une politique d'immigration commune. C'est dans l'ordre naturel des choses.

L'Europe a deux visages, ceux de Herman Van Rompuy et de Catherine Ashton. Est-ce avec eux que l'Europe va conquérir le coeur des peuples ?

L'Europe a deux visages, en effet, mais qui sont ceux de la chancelière allemande et du président français. Autrefois, l'Europe en avait beaucoup plus. Malheureusement, l'Italie est aux abonnés absents à cause du régime bouffon qui est le sien. Et l'Espagne n'a plus de figure emblématique lumineuse comme pouvait l'être celle de Felipe Gonzalez. Quant à Barroso, Van Rompuy et Ashton, ils ne sont que les secrétaires de la séance.

Le populisme progresse partout dans notre « petit coin de paradis »...

Idéologiquement, aux Etats-Unis, la situation est bien pire. Quand on lit les textes du Tea Party, Umberto Bossi et Marine Le Pen apparaissent comme des modérés. L'enracinement dans la religiosité de ces mouvements est très inquiétant. Mais les résurgences du populisme en Europe ne me surprennent pas. S'il n'y avait pas - et c'est un des miracles européens - le carcan des institutions communautaires, on ne sait pas jusqu'où irait le gouvernement de Viktor Orban, en Hongrie.

Comment expliquez-vous le désamour des Européens pour leurs institutions ?

Notamment par la lâcheté des élites politiques, qui alimentent ce populisme européen. L'Europe n'est pas un bouc émissaire, mais un bouclier !

Propos recueillis par Saïd Mahrane

Alain Minc, essayiste, économiste, financier, ce libéral mondialiste a l'oreille du président. Il publie «Un petit coin de paradis» (Grasset, sortie le 2 mars).

© 2011 Le Point. Tous droits réservés.

Cinq thèses d'Edgar Morin en question


Le Temps - Eclairages, jeudi, 24 février 2011

Nous avons soumis l'essentiel du livre «La Voie» à deux économistes, Jean-Pierre Lehmann et Jean-Michel Servet

La globalisation a produit comme l'infra-texture d'une société-monde. Une société nécessite un territoire comportant de permanentes et innombrables intercommunications, ce qui est arrivé à la planète; elle nécessite sa propre économie, ce qui est le cas de l'économie mondialisée; mais il lui manque le contrôle de l'économie; il lui manque les autorités légitimes dotées de pouvoirs de décision; il lui manque la conscience d'une communauté de destin, indispensable pour que cette société devienne Terre Patrie. Aussi ce ne sont pas seulement les souverainetés absolues des Etats-nations, c'est aussi le mouvement techno-économique de la globalisation qui, parce qu'incontrôlé, empêche la formation d'une société-monde.

Sur la base de ce diagnostic, Edgar Morin appelle à poser, à partir de l'ONU, les bases d'une future gouvernance mondiale, compétente pour «les problèmes vitaux de l'économie, de la biosphère, des armes de destruction massive et de protection des richesses culturelles».

Jean-Pierre Lehmann:«Je partage entièrement ce diagnostic: nous avons, au niveau mondial, un marché sans communauté, faute de régulation adéquate. L'existence d'un marché est centrale pour fonder une communauté: les marchés sont la première chose qu'on a détruite lors de la guerre en Bosnie. Mais le marché mondial connaît une dérive. La crise de 2008 l'a illustré de façon dramatique, et tout se passe comme si cela ne nous avait rien appris. Les pays du Nord se réclament du libéralisme pour mener en réalité une politique mercantile. Les subventions des Etats-Unis à leur industrie du coton dépassent la valeur de cette industrie.

»Face à cela, des pays comme le Mali et le Burkina n'ont aucune chance. Et ils n'ont pas non plus d'alternative. Il faut mettre sur pied une gouvernance mondiale. Mais je ne crois pas que l'ONU soit capable de générer cette gouvernance. Même l'OMC n'y arrive pas: le Cycle de Doha, qui aurait dû réduire le protectionnisme agricole, n'aboutira sans doute pas. Que faire alors? Si j'avais la réponse, je serais à Oslo, et, cette fois, ce serait un Prix Nobel mérité...»

Jean-Michel Servet:«La mondialisation ne sera pas à l'avenir ce qu'elle a été jusqu'à maintenant. Le monde se fractionne à nouveau, principalement entre espaces continentaux. Le protectionnisme aujourd'hui ne s'exprime pas par des taxes et des quotas entre Etats-nations mais par des normes. Et ces normes profitent et profiteront de plus en plus à ceux qui auront les moyens de les faire respecter.

»Par ailleurs, il est possible de douter que, dans sa forme actuelle, l'ONU soit l'institution capable d'être cette sorte de gouvernement supranational pour des questions collectives essentielles. L'ONU n'a rien d'une organisation démocratique, au sens où elle représenterait véritablement les populations et permettrait un véritable dialogue. Elle applique des stratégies décidées au sommet, en s'appuyant sur les experts qu'elle choisit pour les fins qu'elle se donne. Le mouvement doit au contraire monter de la base au sommet: c'est un moyen de préserver la diversité des initiatives et la richesse de la pluralité des solutions pour résoudre les problèmes aux niveaux où ils se posent. Une bonne gouvernance ne se décrète pas: elle implique une multiplicité d'arbitrages qui peuvent déboucher sur des solutions différentes suivant le lieu, le moment et les intérêts impliqués.»

Le développement a créé des zones de prospérité, suscité l'émergence de classes moyennes accédant aux standards de vie occidentaux, favorisé l'autonomie individuelle. Mais il a aussi dégradé les conditions de vie de très nombreux petits paysans et artisans et créé d'énormes zones de misère autour des mégalopoles d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. Conçu sur un mode exclusivement techno-économique, il néglige les activités et les échanges non monétarisés et les solidarités qui restent pourtant une ressource importante des sociétés traditionnelles, tend à anéantir les cultures orales et à ériger en modèle universel un modèle occidental pourtant en crise intellectuelle, psychique et morale.

Edgar Morin appelle donc à un développement favorisant «le mieux plutôt que le plus», qui tienne compte non seulement de la nécessité de sauvegarder la biosphère, mais aussi de favoriser le maintien de ces valeurs et solidarités, voire leur exportation au Nord. Cela passe pour lui par des mesures économiques comme l'encouragement aux cultures vivrières au détriment de l'industrie agroalimentaire, par une décentralisation des activités visant à désengorger les villes et par la mise gratuite à disposition des pays du Sud de médicaments essentiels et de dispositifs producteurs d'énergie verte.

Jean-Pierre Lehmann:«Là encore, je partage une partie au moins du diagnostic: la globalisation n'a pas créé que des richesses et de l'autonomie mais aussi de terribles inégalités. La croissance impressionnante des deux dernières décennies n'a profité qu'à une minorité et cela débouche sur la violence - à São Paulo, les ultra-riches ne se déplacent plus qu'en hélicoptère pour échapper aux agressions. Il est vrai aussi que les cultures du Sud ont conservé des valeurs de générosité et de convivialité qui nous manquent cruellement. Mais les économies de subsistance n'offrent pas d'alternative valable à l'industrialisation et dans les bidonvilles que j'ai visités, je n'ai rencontré personne qui souhaitait retourner à l'agriculture malgré la misère, la drogue et la criminalité.

»Par ailleurs, l'exode rural n'est pas principalement causé par le développement de l'industrie agroalimentaire mais bien par la démographie - les familles ont toujours autant d'enfants mais ils sont plus nombreux à parvenir à l'âge adulte. L'agriculture traditionnelle ne peut pas tous les absorber. D'ailleurs, l'urbanisation est une bonne chose, porteuse d'émancipation. Les maux que relève Edgar Morin sont en partie transitoires: notre révolution industrielle a compris des phénomènes semblables qui se sont ensuite résorbés. Nous pouvons y contribuer notamment en posant des conditions aux entreprises qui travaillent pour le marché mondial. Mais il ne faut pas se tromper de mesure: exiger d'un sous-traitant qu'il n'engage que des travailleurs âgés de plus de 18 ans est absurde. Cela ne laisse aux adolescents non scolarisés que les entreprises entièrement dérégulées qui alimentent le marché local.»

Jean-Michel Servet: «Les stratégies de développement communément admises reposent sur l'idée que la croissance économique réduit la rareté. Or, c'est illusoire: si l'on regarde ce qui s'est passé dans les dernières décennies, on constate qu'on a au contraire créé plus de rareté. La production de nouveaux biens et services n'a pas eu pour effet que de satisfaire les besoins existants: elle en crée sans cesse de nouveaux. Et l'on assiste aujourd'hui à une extension des droits de propriété, qui contribuent à limiter l'accès aux biens et aux services. Prenez un film: une fois qu'on a amorti les frais engagés pour le réaliser, il pourrait sans dommage être un bien culturel accessible à tous gratuitement.

»Joseph Schumpeter imaginait en 1943 dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie un tel processus d'accès gratuit à des niveaux principalement municipaux. C'est l'inverse qui s'est produit: même amorti, le film donne des revenus à ses ayants droit parce qu'il est grevé de droits d'auteur, dont on tend aujourd'hui à prolonger la durée. Même chose pour la musique, les livres ou les médicaments: il paraît légitime que leur création ou leur invention soit récompensée. Mais la protection assurée par les brevets crée des rentes qui limitent l'abondance possible pour tous.

»Autre exemple du développement d'une société de rentiers: la lutte contre l'inflation. La première fonction de la stabilité des prix est de protéger les rentiers; une inflation accompagnée de hausses de salaires encourage par contre une redistribution de la richesse en faveur des débiteurs dont la dépense favorise la dynamique du système. Repenser l'économie, c'est aussi inverser ce rapport de force.

»Ce qui ne signifie pas un retour au passé. Il y a danger à idéaliser les modèles anciens. L'économie informelle n'est pas qu'un monde idéal de solidarités. C'est aussi la servitude pour dettes, l'exploitation du travail des enfants, etc. Ce n'est pas en croyant protéger des modes de vie supposés traditionnels qu'on leur rend le mieux justice. Mais en s'inspirant de certaines façons de penser. Les Iroquois, dit-on, prenaient une décision importante en se demandant quels seraient ses effets sept générations plus tard. Certains peuples se pensent ainsi en interdépendance, ce que nous avons oublié. Ils ne sont pas des primitifs. Ils sont nos contemporains.»

L'expansion universelle de l'économie néolibérale a favorisé l'hégémonie du capital financier. La crise de ce dernier en 2008 n'a pas fini de nuire: les endettements suscitent la rigueur économique, qui suscite le chômage et une baisse de revenu dont les conséquences politiques peuvent être explosives. La compétitivité suscitée par la globalisation profite aux nations peu soucieuses des droits des travailleurs comme la Chine et détruit du tissu industriel et social. A tous les niveaux, les inégalités se creusent.

Edgar Morin propose d'abandonner l'idée de croissance indéfinie pour une forme de ré-harmonisation des conditions - croissance au Sud, décroissance au Nord. D'encourager des initiatives comme le microcrédit, le commerce équitable, la finance solidaire, mutuelles, initiatives d'entraide locales, de manière à tracer une «troisième voie» entre le Tout-marché et le Tout-Etat. Et enfin de promouvoir un retour à plus d'égalité, notamment par le biais de la politique fiscale.

Jean-Michel Servet: «Le modèle néolibéral, dans les pays où il s'est imposé depuis les années 1980, a produit deux fois moins de croissance que, dans la phase antérieure, l'économie administrée ou régulée d'inspiration keynésienne qui s'était généralisée après la dernière Guerre mondiale. C'est une forme de décroissance! Des pays comme l'Inde et la Chine, qui ont parmi les plus hauts taux de croissance, connaissent de fortes interventions publiques. Le néolibéralisme est moins efficace économiquement et il a provoqué une spirale d'endettement. Les Etats ont financé par la dette et non par création monétaire ce qu'ils ne voulaient plus faire payer aux plus riches par l'impôt. Et l'on fait donc aujourd'hui payer aux contribuables grecs ou islandais la survie de banques étrangères qui ont prêté à leurs gouvernements.

»Pour s'en sortir pacifiquement, une hausse des prix modérée euthanasiant progressivement les rentiers est sans doute la voie la plus raisonnable. Nous avons surtout besoin non de moins de croissance mais d'une autre croissance, avec d'autres moyens et pour d'autres fins. Un nombre croissant de collectivités locales, par exemple, expérimente aujourd'hui des monnaies parallèles qui permettent d'encourager des dynamiques locales de production et d'échange de biens et des services.»

Jean-Pierre Lehmann:«Il faut encourager la croissance au Sud et la maîtriser au Nord, je suis d'accord. Il faut aussi produire une croissance plus inclusive. Le libre marché n'y suffira pas: un certain protectionnisme, par exemple, peut être nécessaire pour protéger une industrialisation naissante. Et il y a dans le marché une logique du plus qui doit être dépassée: il faut faire mieux. Des entreprises comme le commerce équitable s'inscrivent dans cette logique et il faut les soutenir, je suis d'accord, comme je suis d'accord pour chercher des solutions aussi bien en dehors du Tout-marché que du Tout-Etat.»En revanche, le microcrédit n'est peut-être pas le remède à tous les maux qu'on a d'abord cru. Et il existe d'autres initiatives intéressantes: certaines naissent au Sud, où les pays qui connaissent les inégalités les plus choquantes sont aussi parfois ceux qui font preuve du plus d'inventivité sociale. D'autres naissent de la collaboration entre entreprises et ONG. Unilever a ainsi mis sur pied avec Oxfam un programme qui vise à permettre aux paysans pauvres d'Indonésie d'accéder au marché mondial. C'est une démarche à la fois sociale et intéressée: cela contribue à la création d'un nouveau marché.

»Enfin, lutter contre les inégalités est nécessaire et la fiscalité peut être un moyen. Mais avant de l'alourdir, il faudrait l'appliquer. Dans un pays comme l'Inde, seule une petite minorité des contribuables paie effectivement des impôts et on parle d'évasion à hauteur de 39 milliards. Il faut dire aussi qu'il est plus facile de payer des impôts à un Etat qui se montre efficace qu'à celui qui entretient une bureaucratie tentaculaire et inefficace.»

Surexploitation des ressources naturelles, développement de cultures gourmandes en pesticides, déchets toxiques, pollution et raréfaction de l'eau, dégradation du climat: autant de maux qui ne peuvent être maîtrisés en continuant sur la lancée d'un développement laissé à la seule dynamique de l'économie. La prise de conscience écologique tourne le dos à la conception judéo-chrétienne selon laquelle l'homme serait le maître des animaux et des plantes, libre d'en disposer à sa guise, pour le réinsérer dans le cosmos. Elle oblige à une nouvelle forme de pensée complexe, qui ne se contente plus de disséquer mais s'attache aussi à relier. Cette pensée progresse, sans toutefois suffire à renverser un mouvement suicidaire pour la planète.

Pour Edgar Morin, le progrès dans la voie des énergies renouvelables, d'un habitat neutre sur le plan énergétique, d'une politique durable de l'eau et des transports passe par une «gouvernance de concertation» impliquant l'Etat, les collectivités publiques, les associations privées et les citoyens. Politique qui passerait inévitablement par un engagement marqué de l'Etat pour la modification des infrastructures et par une reprise en main publique des services - alimentation en eau, transports - aujourd'hui privatisés.

Jean-Pierre Lehmann:«C'est vrai: la situation est grave. Un proverbe africain dit que nous ne recevons pas la Terre en héritage de nos parents mais que nous l'empruntons à nos enfants. Quand j'étais jeune, je ne comprenais pas comment la génération de mes parents avait laissé se produire le cataclysme mondial des années 1930 et 1940. Aujourd'hui, je me dis que mes enfants ou mes petits-enfants me poseront peut-être la même question un jour. Les Etats éclatent, les antagonismes montent, la croissance, bonne en soi, induit des modes de consommation dommageables pour la planète, nous ne parvenons pas à ménager des ressources essentielles et à maîtriser la détérioration du climat.

»Comment changer? Je suis d'accord avec Edgar Morin pour dire que certains biens essentiels comme l'eau et l'éducation doivent être gérés collectivement dans l'intérêt collectif, ce qui ne signifie pas qu'il suffise de les confier à l'Etat, qui n'est pas toujours à la hauteur. Mais pour le reste, je ne crois pas que nous devions - ou que nous puissions - changer radicalement de direction. Il faut donc développer des valeurs qui nous permettent de mieux contrôler notre trajectoire. Nous n'avons pas encore tiré les conséquences morales et politiques de notre interdépendance. Il est urgent de le faire.»

Jean-Michel Servet: «Que l'économie ne réponde ni aux défis écologiques ni aux besoins est une évidence. Il suffirait de 8 milliards de dollars par an pendant dix ans pour permettre à tous les habitants de la planète de disposer d'eau potable et d'une évacuation satisfaisante des eaux usées. C'est, en gros, ce qu'on consomme en crèmes glacées aux Etats-Unis. Une partie du problème tient à ce que les coûts environnementaux des biens ne sont pas imputés ou le sont très partiellement. On peut le faire par la taxation des consommations et des usages. On pourrait aussi les faire figurer en regard du prix en monnaie des biens. Cela pourrait amener une prise de conscience de ce que l'on consomme par exemple quand on prend l'avion. On peut imaginer aussi un système où ce coût écologique serait effectivement débité d'un compte que chacun posséderait. Cela induirait une forme de rationnement: même les plus fortunés n'auraient pas le droit de consommer sans frein des ressources non renouvelables. C'est plus contraignant que la taxation mais collectivement plus juste.»

Le raisonnement d'Edgar Morin repose sur l'idée qu'une véritable mutation intellectuelle, morale et politique doit accompagner/susciter les changements qu'il appelle de ses voeux. Il propose ainsi d'autres réformes dans le domaine de l'enseignement - plus axé sur la contextualisation et la critique de la connaissance - de l'entreprise - qui devrait être dé-hiérarchisée pour favoriser l'autonomie et la concertation des travailleurs - à une «désintoxication» de la consommation, à une revalorisation des échanges non monétaires - prise en charge non ségréguée des personnes âgées, par exemple - et enfin à une réforme morale aboutissant à une éthique de la compréhension d'autrui et de la responsabilité envers la planète.

Tous ces changements - c'est ce qui rend possible pour lui de les imaginer - sont déjà à l'oeuvre dans des initiatives locales encore minoritaires et dispersées qu'il est possible selon lui d'encourager et de fédérer pour aboutir demain à un vrai changement de valeurs et d'objectifs à l'échelle planétaire. Avec ou sans l'aide de crises toujours plus graves susceptibles de condamner le modèle du tout économique actuellement hégémonique.

Jean-Michel Servet:«Beaucoup de choses sont en train de changer, peut-être plus qu'on ne l'imagine. A cet égard, la crise a eu un effet positif. Elle a ouvert le champ des possibles et de l'imagination. Beaucoup moins de gens sont aujourd'hui prêts à croire que la prééminence du capital financier qui s'est installée depuis les années 1980 est naturelle ou inévitable. Beaucoup refusent d'imaginer un monde où tous les rapports humains seraient essentiellement basés sur des intérêts privés équilibrés par le marché. Ils cherchent des alternatives; les plus engagés les appliquent à leur niveau.

»Le risque est que les intégristes du marché veuillent imposer autoritairement des solutions qui ne pourraient par elles-mêmes que reproduire de nouvelles crises. Pour imposer ses solutions, le néolibéralisme peut parfaitement s'appuyer sur des régimes politiques autoritaires. Un des pères du néolibéralisme, Ludwig von Mises, qui enseignait à l'Institut de hautes études internationales, avait une grande sympathie pour les régimes fascistes tout comme les Chicago Boys de Milton Friedman ont conseillé en 1973 le gouvernement du général Pinochet. La démocratie n'est pas historiquement fondée sur le marché mais sur l'impôt. Mais il importe de sortir de ce dilemme Etat-Marché en poussant le plus loin possible l'hégémonie de la solidarité.»

Jean-Pierre Lehmann:«La révolution éthique est une utopie. Mais en même temps, nous n'avons pas le choix. On trouve heureusement des germes de cette révolution dans la société civile, dans les ONG, dans les communautés religieuses aussi, peut-être, et même dans les entreprises. Le développement des technologies de l'information pourrait permettre à ces germes de gagner en efficacité, de favoriser la gouvernance, de combattre la corruption par la transparence. Le remplacement des valeurs morales et sociales par la seule valeur économique n'est pas une fatalité. Je le constate à l'IMD où les étudiants, a priori, s'inscrivent pour maîtriser les connaissances leur permettant de réussir dans le monde des affaires. Après quelques mois, un sur cinq vient nous dire qu'il aimerait faire quelque chose qui ait un sens pour la société. Quand je vois ce qui se passe au Caire, je me dis que la solution viendra peut-être de la jeunesse. Même si ma génération, celle de 1968, n'a pas fait d'étincelles une fois arrivée au pouvoir...»

© 2011 Le Temps SA. Tous droits réservés.

Cerveaux : Cherchez la fuite - Gilbert Charles


L'Express, no. 3112 - société SCIENCES, mercredi, 23 février 2011, p. 84,86

Le programme national pour rapatrier les scientifiques français partis à l'étranger est-il si utile ? A y regarder de près, seule une infime minorité s'exile vraiment.

C'est un jeune et brillant chercheur, sorti de Normale sup et bardé d'un doctorat de biologie de l'université Paris VI. Evidemment, il n'avait pas l'intention de moisir en France. En 2007, aussitôt sa thèse soutenue, Louis Lambrecht s'envole vers les Etats-Unis. Direction l'université de Californie à Davis, l'une des plus prestigieuses dans sa discipline. Le brillant élève y décroche sans peine une place de "postdoc" dans un laboratoire d'écologie évolutive. Et coup de chance supplémentaire : sa compagne, biologiste comme lui, réussit à se faire embaucher à la faculté de Berkeley, à 60 kilomètres de là. "On s'est très vite adaptés", se souvient le jeune homme, visiblement ravi - la vie au grand air, des labos suréquipés, une ambiance de travail enthousiaste, un logement et des revenus confortables... "Au bout de trois ans, à la fin de mon contrat, la tentation de rester était très forte. J'avais des propositions avec des salaires 30 % plus élevés qu'en France. J'ai longtemps hésité, et puis finalement j'ai décidé de rentrer."

Pour se rapprocher de sa famille, d'abord - il l'annonce d'emblée. Mais ce n'est pas son unique argument. Le biologiste a aussi bénéficié d'un sérieux coup de pouce : une aide du gouvernement lui a permis de poursuivre son travail en France dans des conditions privilégiées. Louis Lambrecht fait en effet partie des bénéficiaires du programme "Retour postdoc", lancé à grand bruit en 2009 par la ministre de la Recherche Valérie Pécresse, et rarement cité depuis. A l'époque, l'objectif affiché était ambitieux : il fallait à tout prix faire rentrer au bercail les cerveaux français partis "en masse" à l'étranger. Pour cela, l'administration française s'était même dotée d'un budget important, 11,5 millions d'euros. De quoi permettre de financer le projet d'étude de ces exilés volontaires au sein d'une université ou d'un organisme public dans l'Hexagone (CNRS, CEA, Inserm). Et ce, pendant une période d'un à trois ans. L'opération séduction a en partie payé : l'an dernier, une centaine de candidats ont été sélectionnés par un jury international, et, parmi eux, 25 seulement ont été retenus. Dont notre jeune biologiste, qui dispose aujourd'hui d'un bureau et d'une assistante dans un laboratoire de l'Institut Pasteur, à Paris. L'heureux élu s'est lancé dans l'étude des "insectes vecteurs de pathogènes", notamment les moustiques porteurs de la malaria...

Beaucoup reviennent au bout de trois ans

Faut-il pour autant s'alarmer de ce qu'il est convenu d'appeler la fuite des cerveaux ? Selon des statistiques du ministère des Affaires étrangères, quelque 10 000 Français titulaires d'un diplôme d'enseignement supérieur travaillent actuellement à l'étranger, dont la moitié aux Etats-Unis. Soit environ 12 % des effectifs de la recherche publique française, stagiaires compris. Ce chiffre n'est pas nul, il est toutefois loin de traduire une désertion massive de nos scientifiques. D'abord, parce que plus de la moitié de ces expatriés sont aussi des thésards en formation : parmi ceux-là, 80 % reviennent au bout de trois ans, à l'issue de leurs travaux de recherche. "Pour un jeune doctorant, partir n'est pas un choix, c'est une nécessité aujourd'hui, explique Hisham Abou-Kandil, responsable du programme "Retour postdoc", piloté par l'Agence nationale de la recherche (ANR). Le passage dans un laboratoire étranger, de préférence américain, est quasiment obligatoire dans certaines disciplines pour se faire une place une fois rentré en France."

Par ailleurs, en dehors de ces étudiants haut de gamme se trouvent aussi des scientifiques détachés par des sociétés françaises, ou des professeurs invités par des universités étrangères : eux aussi finiront par revenir. Ceux qui persistent dans l'exil ne représentent finalement qu'une infime minorité. On recense ainsi à peine une trentaine de biologistes français ayant un statut de professeur titulaire outre-Atlantique, une goutte d'eau par rapport aux 12 000 chercheurs et enseignants employés en France dans cette filière. A y regarder de plus près, les scientifiques "bleu-blanc-rouge" apparaîtraient même très casaniers, comparés à leurs homologues : ils ne représentent que 2 % du total des étrangers accueillis en Amérique du Nord, et n'arrivent qu'au 17e rang parmi les chercheurs durablement installés aux Etats-Unis. Selon un mémoire réalisé en 2008 par l'Ecole des mines de Paris, à peine 4 % des diplômés de l'enseignement supérieur tricolore vivent à l'étranger, le chiffre le plus bas d'Europe. Bien loin derrière les Irlandais (dont près d'un tiers des ressortissants ont choisi de travailler en dehors de leurs frontières), les Grecs, les Autrichiens et les Britanniques (15 % phosphorent à l'étranger). Au bout du compte, entre 1 000 et 2 000 chercheurs français prendraient ainsi chaque année la poudre d'escampette, estime leur propre ministère de tutelle.

Parallèlement, l'Hexagone constitue une terre d'accueil pour nombre d'élites étrangères, principalement venues d'Afrique, des anciens pays d'Europe de l'Est ou d'Amérique du Sud. Près de la moitié des chercheurs africains résident ainsi en Europe, alors que leur continent d'origine manque cruellement de spécialistes qualifiés. L'Association européenne des universités alertait encore récemment l'opinion sur ce problème récurrent dans un livre blanc présenté fin septembre à Bruxelles : elle y appelle les pays à renforcer les échanges et à lutter contre le pillage de matière grise. Car, au bout du compte, le différentiel entre départs et arrivées, seul indice réel d'une "fuite" effective des cerveaux, est bel et bien largement positif en France, pays classé parmi les plus attractifs au monde, juste derrière les Etats-Unis.

Les meilleurs partent... dans certaines disciplines

"Le problème, ce n'est pas la quantité, mais la qualité", déclarait la ministre Valérie Pécresse lors de la remise des prix du programme "Retour postdoc", en juin 2010. De fait, dans certaines disciplines, ce sont les meilleurs qui partent : 40 % des économistes et des biologistes français les plus cités dans les journaux scientifiques internationaux se sont expatriés en Amérique du Nord. "Je regrette encore parfois les Etats-Unis, confie lui-même Louis Lambrecht. Le système américain est différent, il autorise plus de mobilité, il est moins plombé par les lourdeurs administratives, même si la concurrence est plus féroce. En France, les jeunes chercheurs n'ont généralement d'autre choix que de postuler dans les grands organismes publics, ou d'intégrer, à l'université, le laboratoire dans lequel ils ont fait leur thèse. Outre-Atlantique, c'est impensable : on ne travaille jamais là où l'on a été formé." Une flexibilité certaine, séduisante même, qui peut aussi se révéler un piège. "Les expatriés perdent vite le contact avec leurs collègues restés en France, constate Hisham Abou-Kandil à l'ANR. Il est évidemment très difficile de se rendre à un entretien avec un responsable de labo parisien quand on habite New York ou Chicago..." Résultat : pour ceux qui souhaiteraient postuler en France, mission impossible. Les cerveaux voyageurs se retrouvent alors coincés à l'étranger sans le vouloir - et sans possibilité de retour. CQFD.

© 2011 L'Express. Tous droits réservés.