mardi 31 mai 2011

REPORTAGE - En Chine, l'exploitation minière à outrance réveille le sentiment national mongol

Le Monde - International, mardi 31 mai 2011, p. 6

En apparence, tout est calme à Xilinhot, ville de 150 000 habitants du nord de la région autonome de Mongolie intérieure, en Chine. Le boum immobilier a fait sortir de terre de rutilants complexes commerciaux et résidentiels. Mais l'argent du charbon, dont la Mongolie intérieure, vaste comme deux fois la France, est devenue, en 2009, la première région productrice de Chine, ne fait pas que donner aux villes un vernis de luxe et de modernité.

Cette expansion est également à l'origine, depuis le 23 mai, de manifestations à Xilinhot et dans les chefs-lieux qui lui sont rattachés. Elles font suite à un conflit mortel, dix jours auparavant, entre des employés chinois d'une compagnie minière et des éleveurs mongols.

Des habitants de la bannière (subdivision) de Xiwuqi, à l'ouest de Xilinhot, puis, dans les bourgades voisines, et des centaines de lycéens et d'étudiants mongols, ont marché dans les rues, munis de banderoles en langue mongole appelant à " la défense de nos terres et de nos droits ".

Ces manifestations, passées sous silence par les médias chinois, ont fait surgir, pour la première fois au grand jour, les revendications ethniques dans une région largement sinisée (les Mongols ne sont que 6 millions sur les 24 millions d'habitants de la région autonome). Le ressentiment vis-à-vis de la domination chinoise y est moins fort et moins connu qu'au Tibet ou dans le Xinjiang ouïgour.

Tout a débuté dans la nuit du 10 au 11 mai, dans un village éloigné de Xiwuqi. Mergen, âgé de 35 ans, faisait partie d'un groupe d'éleveurs mongols qui ont tenté d'empêcher des convois de camions de traverser leurs pâturages pour rejoindre la mine de charbon de Jilingol. La confrontation a duré toute une journée, sous les yeux de la police locale.

Vers minuit, après l'avoir insulté, les conducteurs d'engins appartenant à l'éthnie majoritaire chinoise Han, auraient foncé sur Mergen et traîné son corps sur des centaines de mètres.

Le récit de l'incident et les premières photos, diffusés sur des blogs puis relayé le 19 mai par une ONG basée aux Etats-Unis, le Centre d'information sur les droits de l'homme de Mongolie du Sud (SMHRIC), ont échauffé les esprits. Après avoir tardé à réagir, les plus hautes autorités de la région autonome ont promis, samedi 28 mai, de résoudre les déséquilibres entre les " intérêts du peuple " et " l'exploitation des ressources ". Deux chauffeurs ont été arrêtés.

Un autre incident mortel, qui a eu lieu le 15 mai dans la région d'Abagaqi, au nord de Xilinhot, fait l'objet d'une enquête. Cette fois-ci, la victime est un jeune chinois han venu avec un groupe d'habitants se plaindre des nuisances d'une mine voisine, Manitou. Sa voiture a été écrasée par un engin de chantier lors de l'affrontement.

L'indignation ne se limite pas aux Mongols. " L'environnement est détruit. Les gens des mines se croient tout permis. Les compensations sont insuffisantes ", explique samedi un groupe d'étudiants han à Xilinhot. Ils n'ont pas manifesté mais " comprennent " les étudiants mongols descendus dans la rue, à Xilinhot, le 25 mai. Comme eux, ils sont aussi désormais " bouclés " dans leur école la journée. L'Internet est ralenti. Des textos incitent les usagers de téléphone portable à " respecter les lois ". Les forces de sécurité sont sur le pied de guerre dans toute la Région autonome.

Malgré l'immensité des steppes, les mines à ciel ouvert polluent. La fièvre énergétique profite avant tout à des investisseurs venus de Pékin ou d'autres provinces, qui " spéculent en achetant plusieurs appartements à la fois ", vous dit-on.

Chez les Mongols, le sentiment d'injustice est palpable. Les communautés nomades ont été forcées de se sédentariser au nom de la protection de l'environnement. Dans une région en urbanisation rapide, leur marginalisation économique et culturelle est exacerbée. Dans la bourgade d'Abagaqi, en plein boom, de jeunes Mongols s'esclaffent quand on leur demande s'ils ont du travail. " Il n'y a pas de travail, ici ! ", disent-ils en coeur.

Un Mongol de 41 ans, H., a emménagé avec sa femme et ses deux filles dans l'une des nouvelles barres d'immeubles d'Abagaqi. Il a toujours ses terres et ses bêtes à une centaine de kilomètres, à Chagannaoer. Là-bas aussi, le " Dieu charbon " envahit la steppe. Une centrale thermique gigantesque, avec mine de charbon intégrée, est en chantier à l'orée du village. Le complexe ouvrira en 2012.

Dans le village, han et mongols s'interrogent sur ce qui changera pour eux. H. reconnaît que son niveau de vie s'est élevé depuis qu'il est en ville. Mais il veut que ses deux filles aillent à l'université et ses revenus sont précaires. Il fait office de taxi collectif entre Xilinhot et Abagaqi. Sa fille aînée, âgée de 16 ans, scolarisée à Xilinhot, a participé à la manifestation du 25 mai. " Je la soutiens, et je trouve que c'est bien qu'ils aient manifesté. Nous, les adultes, on a peur des représailles. Les jeunes ont plus d'éducation, dit-il. Ils ont conscience d'être mongols, c'est bien ! "

Brice Pedroletti

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Chine : la Mongolie intérieure en ébullition - Gabriel Grésillon

Les Echos, no. 20944 - International, mardi 31 mai 2011, p. 7

La mort d'un berger mongol, écrasé par un camion d'une société minière, a mis le feu aux poudres. Pékin réprime les manifestations mais fait également montre de compréhension à l'égard des populations locales.

En raison du règlement local, le résultat de votre requête ne peut s'afficher. » C'est par ce message que Sina Weibo, le principal « twitter » chinois, répondait, hier, à toute sollicitation sur la Région autonome chinoise de Mongolie intérieure. Très peu d'informations sont donc actuellement disponibles, en Chine, au sujet des mouvements de protestation qui secouent actuellement la province du nord du pays à la suite de la mort d'un berger mongol, le 10 mai dernier.

Seule certitude : c'est bien l'ethnie mongole (20 % de la population locale) qui s'insurge contre le comportement des sociétés minières qui prospèrent actuellement dans la région, et n'ont guère de scrupules à évincer les habitants des territoires qu'elles prospectent. Depuis la mort de ce berger, les manifestations se sont multipliées, poussant Pékin à renforcer son dispositif répressif. La loi martiale aurait été instaurée dans plusieurs villes de la province, tandis que les campus universitaires sont extrêmement surveillés : toute sortie doit faire l'objet d'une autorisation préalable.

Des messages apaisants

A l'évidence, les autorités locales veulent à tout prix éviter que le mouvement ne se propage. D'autant que la capitale de la Mongolie intérieure, Hohhot, est à moins de 400 kilomètres de Pékin. Le gouverneur de la province, Hu Chunhua, a multiplié, ces derniers jours, les messages apaisants. Il a notamment promis que les coupables du crime seraient sévèrement sanctionnés. Et la province a annoncé que des mesures seraient prises pour améliorer le comportement de l'industrie minière, qu'il s'agisse de son impact sur l'environnement ou de son comportement à l'égard des populations locales. L'industrie minière de la Mongolie intérieure est plus confiante que jamais : elle a connu, ces dernières années, une très forte croissance, dopée notamment par les mines de charbon - combustible qui fournit 80 % de l'électricité en Chine. En 2009, la région a dépassé le Shanxi pour devenir première productrice de charbon en Chine. En 2010, 24 % de la production nationale étaient issus de Mongolie intérieure. La région dispose également de près de 90 % des réserves nationales de terres rares, éléments indispensables à toute l'industrie high-tech mondiale et dont la Chine assure 95 % de la production mondiale.

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DERNIER CHIFFRE - 4.126 Milliards $ d'actifs à l'étranger

Les Echos, no. 20944 - International, mardi 31 mai 2011, p. 7

La Chine possédait fin 2010 4.126 milliards de dollars d'actifs à l'étranger, en augmentation de 19 % sur un an, composés en majorité des réserves de change investies à l'étranger, a indiqué hier l'administration chinoise des changes. Ces réserves, qui ont atteint 3.045 milliards de dollars fin mars, s'élevaient fin 2010 à 2.914 milliards. En février, la Chine détenait 1.154 milliards de dollars de bons du Trésor américain.

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La Chine annonce la création d'une Bourse des terres rares

Les Echos, no. 20943 - Marchés, lundi 30 mai 2011, p. 33

Afin de mettre un peu d'ordre dans le secteur des terres rares et de mieux contrôler les prix, Pékin va créer en Mongolie intérieure la première place de marché consacrée à ces substances indispensables à la high-tech mondiale.

Pékin met de l'ordre dans le secteur des terres rares. Les autorités de la Mongolie intérieure, province dans laquelle sont situées près de 90 % des réserves du pays en la matière, ont en effet donné leur aval pour la création d'une Bourse des terres rares, qui sera située dans la ville de Baotou. D'un capital d'une centaine de millions de yuans (15,4 millions de dollars), celle-ci devrait être opérationnelle d'ici à six mois. Elle sera notamment fondée par Inner Mongolia Baotou Steel Rare-Earth Hi-Tech, le principal producteur chinois, et donc mondial.

Pékin a en effet acquis une position de quasi-monopole dans la production de ces 17 matériaux à la fois rares et indispensables à la confection de l'essentiel des produits technologiques - du lecteur MP3 au disque dur en passant par les éoliennes ou les systèmes de guidage de missiles. L'extraction de ces substances étant à la fois coûteuse et polluante, l'essentiel des acteurs de ce marché se sont retirés de la course, laissant à l'empire du Milieu 95 % de la production mondiale. Une situation dont Pékin a décidé de profiter, comme l'ont prouvé, l'année dernière, les quotas de plus en plus restrictifs mis à l'exportation de terres rares. Ceux-ci ont baissé de 72 % entre les seconds semestres 2009 et 2010, puis encore de 35 % sur un an au premier semestre 2011. Autant de mesures qui ont entraîné des difficultés d'approvisionnement pour les industriels et une envolée des prix.

Opacité

Mais Pékin a aussi subi les contrecoups de cette envolée du marché : une multitude de mines « sauvages » se sont développées sur le territoire, accentuant l'opacité qui entoure ce secteur. Pékin a fait savoir, le 19 mai dernier, qu'il visait désormais à un mouvement de consolidation dans le secteur. La création d'une Bourse d'échange - qui exclura toutefois les contrats à terme -participe de cette logique. Elle devrait notamment « aider à la création d'un mécanisme unifié de fixation des prix », a plaidé dans les colonnes du « Global Times », le vice-secrétaire général de l'Association chinoise des industriels des terres rares, Zhang Anwen. Dans le rapport de force entre vendeurs et acheteurs, la création de cette Bourse devrait donc profiter à la Chine, d'autant qu'une association va être créée sur le modèle de celle des producteurs de fer et d'acier, afin de diriger la Bourse et d'aider les entreprises chinoises dans leurs négociations avec les acheteurs étrangers.

Gabriel Grésillon

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G20 agricole : Bruno Lemaire croit possible un consensus

Les Echos, no. 20943 - International, lundi 30 mai 2011, p. 8

De passage à Pékin, le ministre français de l'Agriculture a estimé que Pékin apportait son soutien aux projets de la France, en dépit de points « techniques » à résoudre.

Bruno Lemaire veut y croire. Le ministre français de l'Agriculture estime désormais un consensus « à portée de main ». Au terme d'une visite éclair à Pékin, il a déclaré que l'objectif de mettre tous les pays du G20 d'accord sur la question agricole semblait désormais accessible. Pourtant, l'idée d'inclure le sujet dans les débats, voulue par Nicolas Sarkozy, semblait peu réaliste il y a un peu moins d'un an, compte tenu des divergences profondes dans le monde sur ce sujet « stratégique et qui dépasse largement le champ de l'économie et du social ». Mais aujourd'hui, veut croire le ministre français, se développe la prise de conscience que « le système actuel est menaçant pour des zones entières de la planète », comme en ont témoigné les répercussions d'événements climatiques récents, à l'image de la sécheresse en Russie ou des inondations en Australie.

Pékin, en tout cas, ne devrait pas faire barrage au projet de texte soumis aux ministres de l'Agriculture des 20 pays les 22 et 23 juin prochain. Si la Chine n'avait jamais émis d'objections aux projets de Paris, elle a déclaré, cette fois, « s'engager totalement » aux côtés de la France et souhaiter une « décision concrète ». Des mots que Bruno Lemaire interprète comme un franc soutien à l'empire du Milieu.

Transparence sur les productions

Certains sujets « techniques » restent toutefois à préciser, côté chinois. L'idée, voulue par la France, de renforcer la transparence sur les productions et les stocks mondiaux, inquiète une Chine encore loin de disposer de l'outil statistique nécessaire pour publier ses propres chiffres. Il faudra donc lui laisser du temps pour y parvenir. Quant au projet de limiter la capacité des pays à restreindre leurs propres exportations, il n'est pas du goût de ce pays gigantesque qui considère la question alimentaire comme « aussi stratégique que les armées », selon Bruno Lemaire, et relevant donc de sa souveraineté absolue. Là encore, il faudra des aménagements.

Mais pour le reste, qu'il s'agisse de l'idée d'investir massivement dans la production agricole au niveau mondial, de celle de créer des mécanismes d'alerte rapide et de coopération en cas de crise, ou de réguler les marchés agricoles afin de limiter la spéculation, Pékin semble adhérer aux projets français. Pas sûr, en revanche, que des pays de tradition libérale comme l'Australie ou le Royaume-Uni se laissent convaincre de mettre dans l'ordre sur ce marché, aussi stratégique soit-il...

GABRIEL GRESILLON

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ENQUÊTE - Commerce : Taïwan et la Chine en pleine lune de miel - Arnaud Rodier

Le Figaro, no. 20783 - Le Figaro Économie, samedi 28 mai 2011, p. 24

L'accord économique passé avec Pékin a six mois d'existence. Des deux côtés du détroit, chefs d'entreprise et politiques s'en félicitent.

Les panneaux flambant neufs brillent au terminal 2 de l'aéroport Taoyuan, à Taïpeh. Air China, China Eastern, toutes les grandes compagnies aériennes de Chine continentale sont représentées. Chen Yu-shun, de l'Office d'information du gouvernement, s'en amuse, mais ne cache pas sa fierté.

Ratifié en juin 2010, l'accord économique entré en vigueur le 1er janvier entre la Chine et Taïwan, baptisé « Cross-strait economic cooperation framework agreement » (ECFA), aura bientôt 6 mois d'existence. La Chine ne reconnaît toujours pas Taïwan comme un Etat indépendant et la traite comme une province, mais il a fait tomber de nombreuses barrières douanières. L'île en attend une augmentation de 5 % de ses exportations vers le continent et 13,8 milliards de dollars de Taïwan (336,6 millions d'euros) de retombées économiques. Désormais, 370 vols par semaine sont assurés au-dessus du détroit. Taïpeh voudrait les voir passer à 500. Et le président taïwanais Ma Ying-jeou a promis la création d'une agence gouvernementale chargée de développer les échanges avec la Chine.

Depuis décembre 2010 les entreprises du continent ont, de leur côté, réalisé une centaine d'investissements à Taïwan, pour 131,8 millions de dollars de Taïwan (3,2 millions d'euros). L'île autorise maintenant la délocalisation en Chine des activités de haute technologie, comme les écrans LCD, ce qu'elle interdisait. Elle permet aux investisseurs chinois de prendre des participations dans ses fabricants d'écrans et de semi-conducteurs à hauteur de 10 % du capital.

Différence politique

« Les investissements taïwanais en Chine ont commencé dans les années 1980 en partant du delta de la rivière des Perles et du Yang Tsé. À présent ils remontent vers le nord », rappelle Fritz Jang, secrétaire général de l'Association nationale pour l'industrie et le commerce. Aujourd'hui la Chine et Hongkong représentent plus de 40 % des ventes de Taïwan à l'étranger. L'île y a investi 200 milliards de dollars américains et 800 000 Taïwanais y vivent à l'année.

Au siège d'Air China, ouvert en 2009, le patron, Zhang Yun, a 37 ans. Il a fait ses études à l'université de Pékin et se sent comme un poisson dans l'eau à Taïwan. La compagnie réalise la moitié de son chiffre d'affaires entre la Chine et Taïwan avec des hommes d'affaires. Sur la trentaine d'employés qui y travaillent, 7 sont du continent. « S'il y a une différence entre nous quand on parle de politique, il n'y en a pas quand on travaille. Non seulement nous nous ressemblons tous, mais encore on est tous des Chinois », insiste-t-il.

Cependant, la directrice générale du plan au ministère de l'Économie, Cheryl Tseng, reconnaît que les hausses de salaires en Chine rendent les affaires plus difficiles : « Au début, l'écart était de 1 à 10, aujourd'hui il n'est plus que du tiers. » De même, Chao Chien-Min, ministre adjoint du conseil chargé des affaires avec la Chine continentale juge que Taïwan ne doit pas mettre tous ses oeufs dans le même panier et commencer à se tourner vers l'Inde. L'accord passé avec Pékin peut l'aider à le faire. La Chine ne voulait pas du terme de libre-échange, qui aurait implicitement conféré à Taïwan un statut d'État indépendant, ce qu'elle refuse. « L'île, qui voit se multiplier les accords de libre-échange en Asie, craint de se retrouver isolée », souligne Roy Chun Lee, chercheur à l'institut Chung-Hua. Surtout, « alors que la Chine s'ancre de plus en plus dans l'Asean (Association des nations de l'Asie du Sud-Est), cet accord-cadre est psychologiquement très important », insiste Olivier Rousselet, vice-président de la chambre de commerce européenne à Taïpeh et patron de BNP-Paribas sur place.

Négocier avec l'Europe

Le gouvernement en profite pour entamer des négociations avec Singapour, les Philippines et même l'Europe. « Ce sera difficile, concède Chang Chun-fu, directeur général adjoint du ministère du Commerce extérieur et des Affaires économiques. Mais la Corée du Sud a signé, et c'est un vrai concurrent pour Taïwan. »

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INSOLITE - Le métro chinois en pince pour les crabes


Libération - Vous, lundi 30 mai 2011, p. 25

Et pourquoi pas un distributeur de poulets vivants ? En Chine, ils ont commencé par les crustacés en tout cas, puisque le premier distributeur automatique de crabes vivants est apparu à la station Xinjiekou sur la ligne 1 du métro de Nankin il y a quelques mois. Depuis, ça se multiplie et ça fait un malheur : plusieurs centaines de crabes vendus par jour, vivant fraîchement à 5 degrés (pour finir ébouillantés, ils ne sont plus à ça près), pour 30 % moins cher qu'au marché. Les Japonais s'y mettent aussi, et il faut reconnaître que c'est bien commode, non ? Photo Reuters



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Lenovo tire son épingle du jeu dans un marché du PC en repli

Les Echos, no. 20943 - High-tech & Médias, lundi 30 mai 2011, p. 23

Le 4 e fabricant mondial de PC a vu ses ventes bondir de 30 % à 21,6 milliards de dollars à l'issue de l'exercice 2010-2011. Les pays développés ont tiré la croissance du groupe.

Six ans après le rachat des activités PC de IBM, le numéro un chinois de l'informatique poursuit son insolente ascension dans le secteur. Pour le 6e trimestre d'affilée, Lenovo a enregistré la plus forte croissance des ventes sur le marché. Au dernier trimestre de l'exercice 2010-2011 (clos le 31 mars), le chiffre d'affaires a bondi de 13 %, à 4,9 milliards de dollars. Sur l'année, les revenus grimpent de 30 %, à 21,6 milliards.

En volume, le nombre d'unités vendues sur le trimestre a augmenté de 16 %. Dans le même temps, le marché mondial des PC accusait un repli de 1,1 %, une première depuis 2009. Conséquence : la part de marché de Lenovo dépasse désormais les 10 % dans le monde, selon IDC. Le géant chinois réussit particulièrement bien hors de ses frontières.

Si la Chine représente encore 45 % de son chiffre d'affaires, ce n'est plus elle, de façon surprenante, qui tire la croissance du groupe. Les marchés émergents (hors Chine) et les pays développés font désormais office de locomotive. Aux Etats-Unis, les ventes de PC ont ainsi bondi de 25 % sur le trimestre. Et le groupe a vu sa part de marché se hisser au niveau record de 5,5 % dans l'ensemble des pays développés.

Ces bonnes performances s'expliquent notamment par le positionnement du numéro quatre mondial des PC. Celui-ci réalise environ deux tiers de son activité dans l'univers professionnel, et même davantage dans les pays développés. « La demande est forte et elle le restera au cours des prochains trimestres, confirme Milko Van Duijl, vice-président de Lenovo en charge des marchés matures. Les grandes entreprises poursuivent le remplacement de leur matériel, et en profitent pour adopter le nouveau système d'exploitation Windows 7. » Les difficultés rencontrées par des fabricants davantage tournés vers le grand public comme Hewlett-Packard, Acer ou Asus, qui ont été confrontés à une décroissance à deux chiffres des ventes en Europe entre janvier et mars, n'affectent donc guère le groupe chinois.

Une tablette pour les entreprises

Ce dernier promet d'ailleurs de poursuivre son offensive dans le monde professionnel, et notamment auprès des PME. « Notre présence sur ce segment de marché est encore trop faible. Il faut l'augmenter. Nous sommes justement en train de recruter de nouveaux partenaires pour y parvenir », confie Milko Van Duijl.

Le fabricant chinois prévoit également de sortir à la rentrée une nouvelle tablette tactile, spécialement destinée aux entreprises. Baptisée ThinkPad, elle s'intégrera dans la ligne de produits professionnels Think, et fonctionnera avec le système d'exploitation Honeycomb d'Android, adapté à ces nouveaux terminaux mobiles. D'ici là, Lenovo devra régler les problèmes d'approvisionnement rencontrés avec sa première tablette, baptisée « LePad », et commercialisée en Chine depuis le mois de mars.

ROMAIN GUEUGNEAU

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Samsonite sera coté à Hongkong - Anne de Guigné

Le Figaro, no. 20785 - Le Figaro Économie, mardi 31 mai 2011, p. 22

La société américaine réalise un tiers de ses ventes en Asie.

Après la société de produits de soins L'Occitane et les maisons de luxe Prada et Burberry, le fabricant de bagages américain Samsonite réfléchit à son tour à une introduction à la Bourse de Hongkong. Le groupe ne communique pas encore officiellement sur ses projets, mais il est déjà bien avancé dans le processus. Il pourrait lever jusqu'à 1,5 milliard de dollars dans l'opération, programmée pour le 16 juin. Le prix définitif de l'action Samsonite sera fixé une semaine plus tôt, le 9 juin.

À l'origine de ce projet se trouve l'actuel propriétaire de la marque, le fonds d'investissement londonien CVC Capital Partners, conseillé par les banques Goldman Sachs, HSBC, Morgan Stanley et RBS. CVC avait racheté le fabricant de bagages pour environ 1,7 milliard de dollars, en octobre 2007.

L'investisseur cherche à ancrer à l'est cette société américaine, fondée à Denver, Colorado, en 1910 et aujourd'hui basée dans le Massachusetts. Samsonite tire en effet déjà près du tiers de ses revenus du continent asiatique : parmi ses cinq principaux marchés figurent la Chine, l'Inde et la Corée, aux côtés des États-Unis et de l'Allemagne. La tendance devrait s'accélérer.

La Chine, principal relais de croissance du groupe

La compagnie considère la Chine comme son principal relais de croissance. Elle a prévu d'ouvrir des magasins dans 140 nouvelles villes. En cinq ans, elle espère faire ainsi passer sa part de marché dans le pays de 12,5 % à 35 %, expliquait Ramesh Tainwala, le président de Samsonite pour la région Asie-Pacifique, en mai. En 2010, les ventes de bagages et accessoires de voyage Samsonite en Chine auraient progressé de 50 %, a déclaré le responsable. Selon le cabinet PriceWaterhouse Coopers, la Chine sera dès 2015 le premier marché mondial du luxe.

Maisons de luxe et fabricants de biens de consommation se tournent vers les Bourses asiatiques - et en priorité celle de Hongkong, la plus liquide - pour se rapprocher de nouveaux investisseurs, mais surtout afin de mettre en valeur leurs marques auprès de puissants clients. L'américain Coach (fabricant de sacs, chaussures, lunettes et autres accessoires de mode) a ainsi annoncé au début du mois son projet de cotation à Hongkong en expliquant qu'il souhaitait par ce biais « mieux faire connaître la marque chez les investisseurs et les consommateurs sur le marché chinois, ainsi que dans toute l'Asie ».

La marque de luxe italienne Prada devrait faire pour ces mêmes motivations ses premiers pas à Hongkong le 24 juin. Elle espère lever jusqu'à 2 milliards de dollars. Il y a un peu plus d'un an, le fabricant de cosmétiques français L'Occitane faisait figure de précurseur en levant 532 millions d'euros sur la place. Son cours de Bourse a depuis bondi de près de 40 %.

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ANALYSE - Quand la Chine grisonnera - Isabelle Attané


Le Monde diplomatique - Juin 2011, p. 14 15

Avec 1,35 milliard de personnes en 2010, soit un habitant de la planète sur cinq, la Chine est le pays le plus peuplé du monde. Elle le restera pendant une vingtaine d'années. Dès 2030, elle devrait céder la place à l'Inde, qui compterait alors plus de 20 millions de personnes de plus qu'elle. En 1950, la Chine représentait 22 % de la population mondiale, contre moins de 20 % aujourd'hui. Cet effacement démographique relatif tient en partie au formidable essor de la population de certaines régions du monde en développement, notamment de l'Afrique, dont le poids est monté de 9 % à 15 % entre 1950 et 2010, et de l'Inde, passée de 15 % à 18 %. Mais pas seulement.

L'autre raison tient à la politique de limitation des naissances pratiquée depuis les années 1970 - la plus stricte jamais mise en oeuvre sur une aussi longue durée. Après avoir prôné, pendant une petite dizaine d'années (1971-1978), deux enfants par couple dans les villes et trois dans les campagnes, le pouvoir a rapidement radicalisé son contrôle et, dès 1979, la règle de l'enfant unique a été imposée à la majeure partie de la population. A l'époque, la mesure est présentée comme la condition sine qua non pour atteindre l'objectif de modernisation économique porté, à partir de 1978, par le dirigeant réformateur Deng Xiaoping : elle permet d'allouer les ressources de l'Etat à la croissance, tout en améliorant le niveau de vie.

Alors que les Chinoises donnaient encore naissance à près de six enfants en moyenne en 1970, elles en ont actuellement moins de deux, c'est-à-dire presque aussi peu que dans les pays les plus développés de la planète. Ainsi, la population, qui grimpait de 20 millions par an au début des années 1970, ne s'est accrue que de 7,5 millions chaque année durant la décennie 2010 - soit près de trois fois moins. Au milieu du siècle, la prépondérance démographique de la Chine disparaîtra : 16 % de la population mondiale, contre 18 % pour sa rivale indienne et 22 % pour l'Afrique.

Jusqu'à présent, le ralentissement de sa croissance démographique a sans conteste constitué un formidable atout, tant pour son développement économique que pour l'amélioration globale du niveau de vie de ses habitants. En ce début de XXIe siècle, la Chine est ainsi devenue un acteur essentiel sur la scène économique mondiale (1). Ce succès a pris sa source dans la réforme en profondeur du système de production entamée par Deng Xiaoping à la fin des années 1970, grâce à laquelle la productivité du travail s'est fortement accrue. Mais cette transition économique n'aurait pu être aussi porteuse si elle n'avait bénéficié d'une conjoncture démographique très favorable.

Depuis le milieu des années 1980, la Chine détient une carte maîtresse : un bonus démographique exceptionnel. En effet, la natalité y a fortement baissé alors même que sa population âgée reste encore, en proportion, peu nombreuse. Ainsi elle compte 2,1 adultes par personne économiquement dépendante en 2010, contre 1,3 adulte au Japon, 1,6 en Inde ou 1,8 au Brésil. A l'heure actuelle, près de 70 % des Chinois sont d'âge actif (15-59 ans), contre 56 % des Japonais, 61 % des Indiens et 66 % des Brésiliens. Mais dès 2050 ils ne seront plus que 54 % alors que l'Inde, sa concurrente la plus directe, en comptera 63 %.

Or la force actuelle de la Chine sur la scène économique mondiale tient en partie à ce contexte démographique privilégié, mais transitoire. Dès le milieu du siècle, son bonus démographique aura fait long feu, et la Chine comptera alors presque autant de dépendants que d'actifs, avec un ratio de 1,1 adulte pour une personne dépendante, deux fois moins qu'en 2010.

Les retraités sont souvent à la charge de leur famille

Ce bouleversement structurel qui se manifeste par un vieillissement exceptionnellement rapide de la population vient davantage de la réduction de la fécondité que de l'allongement de la durée de vie. Il s'agit bien là d'une particularité chinoise : un vieillissement créé de toutes pièces par la politique de contrôle des naissances qui, en restreignant le nombre des enfants, a fait mécaniquement augmenter la part des seniors. D'ici 2050, la proportion de Chinois âgés de 60 ans ou plus aura triplé, atteignant 31 %, et les seniors seront alors... 440 millions, l'équivalent de la population européenne actuelle (2). Un Chinois sur deux aura plus de 45 ans, contre un sur quatre encore en 2000. Alors, la population atteindra un niveau de vieillissement comparable à celui que connaît actuellement le Japon, pays à la proportion de population âgée la plus forte du monde. Ce qui ne sera pas sans effet sur l'économie chinoise.

L'Etat et la société devront supporter une charge financière accrue, sous le double effet d'une hausse des dépenses de retraite et de santé et d'une baisse des recettes fiscales. Si cela peut présenter certains atouts pour un pays comme le Japon qui, malgré ses 30 % de seniors, reste la troisième puissance économique mondiale, pour la Chine l'équation est plus délicate. D'une part, l'économie nippone est principalement une économie de services : le secteur tertiaire occupe les deux tiers (68 %) de la population active (contre 27 % en Chine en 2008) et assure les trois quarts de son produit intérieur brut (PIB), contre 40 % chez son voisin. D'autre part, alors qu'au Japon, où le revenu disponible des seniors avoisine celui des actifs, le vieillissement est en passe de se transformer en dynamique d'innovation et de consommation (3), cela est loin d'être le cas en Chine : les personnes âgées, toujours largement exclues du système de retraite, ont un niveau de vie globalement faible. Tout reste à faire, ou presque.

Le régime de retraite par répartition, hérité de l'ancienne économie collective, ne bénéficie qu'à une minorité, presque exclusivement des citadins, et n'octroie bien souvent qu'un minimum vital. L'Etat tente de mettre en place un système de protection sociale généralisé qui pourrait bénéficier à tous. Mais si quelques municipalités vont d'ores et déjà dans ce sens - certaines ayant réussi à instaurer des dispositifs privés qui fonctionnent grâce aux cotisations des entreprises et à celles des salariés -, à l'échelle du pays cela reste une gageure, en particulier dans les campagnes.

Au milieu des années 2000, seul un retraité sur quatre vivait de sa pension. Un autre quart continuait à vivre d'un revenu d'activité tandis que la moitié restante, elle, subsistait principalement grâce à un membre de la famille - souvent un enfant.

Par ailleurs, la cohabitation des générations sous un même toit, qui a longtemps été l'unique solution pour la prise en charge des personnes âgées, atteint ses limites. Si une loi datant de 1996 fait obligation aux familles, et nommément aux enfants, d'assurer la subsistance de leurs parents, la conjoncture actuelle rend ces solidarités familiales difficiles à mettre en oeuvre. Avec le renversement de la pyramide des âges consécutif à l'allongement de la vie et à la forte baisse du nombre d'enfants, la charge portée par chaque actif devient insupportable. Comment un jeune Chinois, a fortiori s'il est enfant unique, peut-il, avec son épouse, assurer la subsistance de deux parents retraités - voire quatre, si l'on compte ses beaux-parents ? De plus, les modes de vie, en particulier dans les villes, se prêtent de moins en moins à une cohabitation des générations : les logements, de plus en plus coûteux, restent exigus ; les exigences de confort et d'intimité se font de plus en plus grandes ; la vie est de plus en plus chère.

En outre, le marché du travail oblige bien souvent les jeunes gens à quitter leur localité de naissance pour trouver un emploi qui les éloigne de leurs parents, ce qui complique encore leur prise en charge. Près d'un ménage sur cinq est actuellement composé d'au moins trois générations, mais cette tradition pourra-t-elle résister longtemps aux contraintes de la vie moderne ?

Quant à l'éventualité d'un report de l'âge de la retraite, relativement précoce (60 ans pour les hommes et 55 ans pour les femmes), elle est provisoirement écartée. Tout au moins pour les hommes. Le gouvernement envisage de retarder le départ des femmes pour le fixer au même niveau que celui de leurs collègues masculins.

D'une façon plus générale, le pouvoir peine à s'accommoder du vieillissement de sa population. Si le pays veut conserver, à l'avenir, un rythme de croissance soutenu, il devra réorganiser sa fiscalité pour financer la prise en charge durable de son troisième âge et lui garantir ainsi un niveau de vie décent. Il ne pourra sans doute pas non plus échapper à une restructuration de son économie, en l'axant davantage sur les services et la consommation intérieure, notamment celle des seniors.

Une majorité de Chinois épargnés par la politique de l'enfant unique

Si le vieillissement s'impose comme un défi majeur pour la société et l'économie chinoises, il n'est pas le seul. Car la Chine doit aussi faire face à un déficit croissant de femmes dans sa population alors que les autorités continuent à limiter les naissances. Certes, à l'heure actuelle, seuls 36 % des couples sont soumis à la règle de l'enfant unique. Dans les campagnes de dix-neuf provinces (4), ils sont autorisés à avoir un second enfant si le premier est une fille - ce qui concerne 53 % de la population. Les 11 % restants, pour la plupart des couples issus des minorités ethniques, peuvent en avoir deux ou plus quel que soit le sexe du premier.

Il reste qu'on estime à 60 millions le nombre de femmes manquantes. Ce déficit résulte d'une forte préférence des Chinois pour les fils qui les conduit, dans certains cas, à éliminer leurs filles soit par des avortements, soit, après leur naissance, par des inégalités de traitement débouchant souvent sur un décès prématuré. La Chine est ainsi devenue le pays du monde comptant la plus forte proportion d'hommes dans sa population (105,2 pour 100 femmes en 2010 (5)). D'un point de vue strictement démographique, la situation des femmes est la plus mauvaise qui soit (6).

Or un tel déséquilibre entre les sexes n'a rien d'anodin. D'abord, en termes de croissance démographique stricto sensu : qui dit moins de femmes aujourd'hui dit moins de naissances demain, et donc une croissance encore ralentie. On estime ainsi qu'à l'horizon 2050 près de 20 millions de naissances n'auront pu survenir du seul fait du déficit féminin. Cette situation atypique contraindra également un nombre croissant d'hommes au célibat : entre 1 et 1,5 million de Chinois pourraient chaque année ne pas se marier, faute de partenaires.

L'économie chinoise risque d'être directement touchée. Dans l'industrie, qui apporte la moitié des richesses, les femmes sont surreprésentées. Elles sont majoritaires dans les usines qui produisent des jouets, des textiles ou du petit matériel électronique. Dans l'agriculture, de plus en plus délaissée par les hommes, elles compteraient aujourd'hui pour plus des deux tiers de la main-d'oeuvre.

A l'avenir, la population active deviendra de plus plus masculine : 54 % d'hommes chez les 15-49 ans en 2050, contre 51 % actuellement. Soit au bas mot, dans cette tranche d'âge, 100 millions de femmes en moins sur le marché du travail (7). A terme, cela pourrait entraîner une pénurie de main-d'oeuvre dans les secteurs industriel et agricole.

Au-delà de ces aspects économiques, la question posée est celle du respect des droits des femmes et de l'égalité entre les sexes - une problématique aujourd'hui relativement délaissée.

Dans les prochaines décennies, la Chine devra donc résoudre deux problèmes d'envergure : pallier les effets du vieillissement de sa population et remédier à sa masculinisation. Une solution globale consisterait à mettre un terme à la politique de contrôle des naissances pour relancer la natalité. En rajeunissant la pyramide des âges, cela permettrait non seulement de ralentir le vieillissement, mais encore de réduire la propension des couples à éliminer leurs filles, et donc d'endiguer progressivement la masculinisation.

A Shanghaï, près d'un habitant sur quatre a d'ores et déjà plus de 60 ans et une pénurie de main-d'oeuvre commence à se faire sentir dans certains secteurs. Elle sert de " ville test ". C'est la seule municipalité du pays à mener des campagnes de sensibilisation encourageant activement une partie des couples (ayant été eux-mêmes enfants uniques) à donner naissance à un second enfant. Effort méritoire... mais sans effet. La fécondité y reste parmi les plus faibles du monde : 0,7 enfant par femme en 2005 !

Autant dire que, si le contrôle sur les naissances devait être relâché, il n'est pas certain que cela suffise à juguler le vieillissement de la population chinoise. Contraintes de la vie moderne et hausse des coûts pour l'éducation et l'entretien des enfants obligent, la plupart des couples sont amenés à se limiter d'eux-mêmes. Incontestablement, la solution passe par une réforme en profondeur du système de protection sociale et de l'économie afin d'absorber ces nouvelles contraintes démographiques.

(1) Lire Martine Bulard, " Pékin cherche à concilier puissance et stabilité ", Le Monde diplomatique, mars 2011.
(2) Hors Europe de l'Est.
(3) Cf. Evelyne Dourille-Feer, " Démographie et dépendance au Japon ", Institut Silver Life, Paris, 30 mai 2007.
(4) La Chine compte 22 provinces (Pékin considère Taïwan comme une 23e province), 5 régions autonomes, 4 " municipalités " et 2 régions spéciales.
(5) Il s'agit du rapport de masculinité moyen, issu du dernier recensement chinois.Mais, selon l'ONU, ce rapport serait de 108 pour la Chine et de 107 pour l'Inde.
(6) Lire notamment " L'Asie manque de femmes ", Le Monde diplomatique, juillet 2006.
(7) Dans le même temps, la population des hommes de 15-49 ans n'aura diminué que de 80 millions environ.

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ANALYSE - Une planète trop peuplée ? - Georges Minois


Le Monde diplomatique - Juin 2011, p. 1 16 17

Le spectre de la surpopulation a refait surface en 2008, à la faveur d'une baisse des stocks alimentaires mondiaux et en raison de la dégradation accélérée de l'environnement. Un coup d'oeil à certains chiffres n'a rien de rassurant : 218 000 bouches supplémentaires à nourrir chaque jour dans le monde, 80 millions chaque année, un effectif global de presque 7 milliards, une consommation qui augmente... La population semble peser bien lourd sur les ressources de la planète.

L'humanité n'a pourtant pas attendu le début du XXIe siècle pour s'inquiéter du surpeuplement. Quatre siècles avant notre ère, alors que le monde comptait moins de 200 millions d'habitants, Platon et Aristote recommandaient aux Etats de réglementer strictement la natalité : c'est dire que la notion de surpeuplement est plus une question de culture que de chiffres. Depuis le " Croissez et multipliez " biblique, on voit s'affronter populationnistes et partisans d'une maîtrise de la natalité. Les premiers dénoncent la surpopulation comme une illusion ; les seconds mettent en garde contre ses conséquences.

Pendant très longtemps, on n'a pas disposé de statistiques. Faute de pouvoir reposer sur des chiffres fiables, le débat était avant tout philosophique, religieux ou politique. Aujourd'hui encore, en dépit de la masse de données dont nous disposons, ce sont toujours très largement les orientations idéologiques et religieuses qui guident les partis pris. Parler de surpeuplement touche aux convictions fondamentales concernant la vie et sa valeur. D'où la passion avec laquelle le sujet est abordé.

On a du mal à imaginer que le Moyen Age, avec ses guerres, ses pestes, sa mortalité infantile, ait pu envisager le problème de la surpopulation, tant la mort semble omniprésente. Pourtant, aussi surprenant soit-il, il a connu des moments de surpopulation relative (compte tenu des capacités à nourrir les populations), amenant même les théologiens à nuancer leurs positions...

Les considérations morales sur la chasteté ou sur la supériorité de la virginité se sont également invitées dans les débats.Il en a été de même avec la licéité des pratiques contraceptives. Enfin, les interdits bibliques sur l'onanisme (le crime d'Onan, épanchant sa semence à terre) ont longtemps pesé sur les discussions.

Il y a quarante mille ans, avec 500 000 habitants pour la Terre entière, la menace de surpopulation pouvait sembler bien lointaine. Pourtant, les chasseurs avaient besoin d'un espace vital assurant leur ravitaillement en gibier : de 10 à 25 kilomètres carrés par personne en moyenne, ce qui limitait sérieusement la taille de chaque groupe. Au-delà de 25 à 50 personnes vivant exclusivement de la chasse et de la cueillette, le groupe s'exposait à de grosses difficultés de ravitaillement. Le surpeuplement est bien une notion à géométrie variable, étroitement liée aux ressources disponibles. Toutefois, sa représentation populaire est toujours celle de personnes serrées comme des sardines dans un espace réduit.

Le nombre devient vite une obsession. Dans les cités grecques, le relief impose un cloisonnement : chaque bassin s'organise en cité indépendante, en autant de cellules closes de dimensions réduites, où la pression humaine est fortement ressentie ; cette situation facilite la prise de conscience du facteur démographique. Le climat politique est peu favorable à la natalité.

" Quand il y a trop de citoyens, ils échappent au contrôle "

Dans deux de ses principaux dialogues, La République et Les Lois, Platon définit une population optimale en fonction de l'espace et des ressources disponibles, et décrit les modes d'organisation et de fonctionnement social - souvent à l'extrême limite de ce qui est réaliste - nécessaires pour y parvenir. Même démarche chez Aristote dans La Politique : " Ce qui fait la grandeur d'une cité, ce n'est pas qu'elle soit populeuse (1). " De toute façon, selon lui, " un nombre trop important ne peut admettre l'ordre : quand il y a trop de citoyens, ils échappent au contrôle, les gens ne se connaissent pas, ce qui favorise la criminalité. De plus, il est facile aux étrangers et aux métèques d'usurper le droit de cité, en passant inaperçus du fait de leur nombre excessif (2) ". Et puis, beaucoup de monde, c'est beaucoup de pauvres, avec le danger qu'ils se révoltent. Ce ne sont pas tant les ressources ou la nourriture qui inquiètent Aristote, mais le maintien de l'ordre. La pensée démographique grecque pose déjà les termes du débat tels qu'on les retrouve dans la période moderne et contemporaine. Elle est eugéniste, malthusienne et... xénophobe !

Avec l'extension de la domination romaine, on change d'échelle, mais pas nécessairement de mentalité. La politique des gouvernements est plutôt nataliste. Ce qui constitue à la fois une nouveauté et un échec, car la fécondité romaine restera toujours faible par rapport à celle d'autres civilisations, comme en témoigne Tite-Live : " La Gaule était si riche et si peuplée que sa population, trop nombreuse, semblait difficile à maintenir. Le roi, déjà âgé, voulant décharger le royaume de cette multitude qui l'écrasait, envoya ses deux neveux de par le monde pour trouver de nouvelles terres (3). " Propagande politique : trop nombreux, ils agressent leurs voisins les Romains, justifiant en réponse l'invasion de la Gaule.

Avec le christianisme, entre les IIIe et Ve siècles de notre ère, les autorités abandonnent tout interventionnisme. La question de la procréation passe du domaine civique et politique au registre religieux et moral. Un vif débat s'engagera autour des mérites respectifs de la virginité, présentée comme une vertu suprême que l'on exalte, du mariage, que l'on disqualifie en favorisant l'ascétisme, et du remariage, que l'on punit.

Dans cette atmosphère austère, la question est tout de même posée : faut-il peupler ou dépeupler ? Etre fécond ou abstinent ? Pour les chrétiens, la réponse ne peut se trouver que dans la parole divine. Mais les écrits bibliques se contredisent... Le travail des Pères de l'Eglise sera de montrer, à force d'acrobaties et de contorsions rhétoriques, que ces contradictions n'en sont pas, et que Dieu n'a qu'une parole, même s'il a donné l'ordre à Adam et Eve de se multiplier et fait dire ensuite à saint Paul, dans le Nouveau Testament : " Il est bon pour l'homme de s'abstenir de sa femme. " La tâche n'est pas facile, mais, pour les théologiens, rien n'est impossible. L'Ancien Testament, lui, est sans ambiguïté : " Croissez, multipliez, soyez féconds. "

Le relatif surpeuplement du Moyen Age a des effets très concrets. Dès la fin du XIe siècle, les Occidentaux savent exploiter le poids du nombre. Ils prennent conscience de leur supériorité numérique et en font une arme. Le pape Urbain II, en 1095, envoie des hordes de chevaliers sur Jérusalem. Toute l'épopée des croisades est sous-tendue par un flux continu d'ouest en est qui n'aurait pas été possible sans un surplus de population au sein de la chrétienté.

Ainsi ira le monde occidental jusqu'au début du XIXe siècle. Hommes d'Eglise, intellectuels, théologiens, philosophes et écrivains vont se relayer pour théoriser sur la question démographique, naviguant entre la peur du trop-plein et le traumatisme du grand vide, les utopies populationnistes et l'inébranlable foi dans l'ordre divin comme puissance régulatrice de la présence des êtres humains sur Terre. Le vulgum pecus, le peuple, est perçu tour à tour comme un fléau et comme une richesse. Chacun développe ses explications et formule ses recommandations, bien que l'outil statistique reste très déficient. Sous-peuplement, surpeuplement : au cours des siècles, la bataille fait rage entre ceux qui pensent que l'un est plus risqué que l'autre pour la survie de l'espèce humaine.

Compter les individus avec Malthus ou répartir les richesses avec Marx ?

L'oeuvre de Thomas Robert Malthus (4), à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, marque un seuil dans l'histoire des théories démographiques. La population, affirme l'économiste et pasteur britannique, augmente beaucoup plus vite que la production alimentaire, ce qui, inévitablement, conduira à la surpopulation et à la famine à grande échelle. Soit on laisse faire, et les conséquences seront brutales et douloureuses, la nature se chargeant d'éliminer l'" excédent humain " ; soit on contrôle la natalité, en commençant par supprimer toute aide aux pauvres afin de les " responsabiliser " - l'attitude " responsable " étant de ne se marier et de n'avoir des enfants que lorsqu'on a les moyens de les nourrir et de les éduquer. Selon Malthus, la diffusion rapide de la misère est un risque pour l'humanité ; il faut donc l'éradiquer.

Pierre-Joseph Proudhon lui répond qu'il n'y a pas de problème de surpeuplement. Si la misère se propage, c'est à cause du système inique de la propriété qui confère à certains un pouvoir injuste sur d'autres. Karl Marx, guère intéressé par la question démographique elle-même, considère Malthus comme un ennemi de la classe ouvrière et le traite d'" insolent sycophante des classes dirigeantes, coupable de péché contre la science et de diffamation à l'encontre de la race humaine (5) ". Il lui reproche de croire en un " principe de population ", loi naturelle absolue, valable toujours et partout, qui ferait que la population progresse toujours plus vite que les ressources : " Cette loi de population abstraite n'existe que pour les plantes et les animaux, tant qu'il n'y a pas d'intervention historique de l'homme. Ce qui compte, ce n'est pas le nombre d'êtres humains, mais la répartition des richesses (6). "

Ces débats se poursuivent jusqu'au milieu du XXe siècle, date à laquelle l'humanité s'engage dans une croissance effrénée : 3 milliards de personnes en 1960 ; 6,1 milliards en 2000. Ce n'est plus une croissance, c'est une explosion. Les démographes, économistes, géographes, mais aussi philosophes, historiens, ethnologues, et bien sûr les politiciens, se déchirent sur l'interprétation du phénomène. Aux défenseurs de la vie proliférante, indépendamment de sa qualité, les réalistes opposent la nécessaire maîtrise de la procréation. Les uns nient le concept de surpeuplement, parlant d'inégalités de développement ; les autres dénoncent la folie meurtrière des natalistes, qui condamnent des centaines de millions d'hommes à mourir de faim. A partir des années 1980, les enjeux environnementaux et écologiques commencent à être mieux pris en compte.

Au début du XXIe siècle, les antimalthusiens se veulent rassurants, en s'appuyant sur les phénomènes de transition démographique en cours : les taux de fécondité s'effondrent partout, y compris dans les pays très pauvres. Cela ne fait que confirmer la " révolution démographique " évoquée en 1934 par Adolphe Landry, qui a montré que désormais, avec l'énorme accroissement de la production des biens, le problème du rapport population/ressources était dépassé. Dès lors, ce que l'on définit comme population optimale fait appel à la notion culturelle de bonheur, notion qualitative, et non plus quantitative.

Ainsi, la population se stabiliserait autour de 9 milliards vers 2050 et de 10 milliards vers 2150. Puisque cette planète, assurent une majorité de démographes, pourrait nourrir 10 milliards d'habitants, comment pourrait-elle être surpeuplée avec 7 milliards ? S'il y a 1 milliard de sous-alimentés et deux fois plus de pauvres sur la planète, ce n'est peut-être, après tout, qu'en raison d'une mauvaise répartition des ressources. Mais est-il souhaitable d'atteindre ce chiffre ? L'entassement de 10 milliards d'hommes, même bien nourris, reste un entassement...

En 1997, Salman Rushdie écrivait une Lettre au six milliardième citoyen du monde (7) qui devait naître dans l'année : " En tant que membre le plus récent d'une espèce particulièrement curieuse, tu te poseras bientôt les deux questions à 64 000 dollars [produit intérieur brut par personne approximatif aux Etats-Unis] que les autres 5 999 999 999 se posent depuis un certain temps : comment en sommes-nous arrivés là ? Et, maintenant que nous y sommes, comment y vivrons-nous ? On te suggérera sans doute que la réponse à la question des origines exige que tu croies à l'existence d'un Etre invisible, ineffable, "là-haut", à un créateur omnipotent que nous, pauvres créatures, ne pouvons percevoir, et encore moins comprendre... A cause de cette foi, il a été impossible en de nombreux pays d'empêcher le nombre des humains de croître de façon alarmante. Le surpeuplement de la planète est dû au moins en partie à la folie des guides spirituels de l'humanité. Au cours de ta vie, tu verras sans doute l'arrivée du neuf milliardième citoyen du monde. Et si trop d'hommes naissent en partie à cause de l'opposition religieuse au contrôle des naissances, beaucoup de gens meurent aussi à cause des religions... "

Quatorze ans plus tard, en 2011, ou, au plus tard, au début de 2012, on attend l'arrivée du sept milliardième citoyen du monde. Ce petit dernier a sept chances sur dix de naître dans un pays pauvre, au sein d'une famille défavorisée. Faudra-t-il lui envoyer un courrier de bienvenue ou une lettre d'excuses ?

(1) Aristote, La Politique, VII, 4, 1326 a.
(2) Ibid.
(3) Tite-Live, Histoire de Rome.
(4) Thomas Robert Malthus, Essai sur le principe de population.
(5) Karl Marx, Le Capital.
(6) Ibid.
(7) Salman Rushdie, " Imagine there's no heaven : A letter to the six billionth world citizen ", lettre aux Nations unies reproduite par Christopher Hitchens dans The Portable Atheist, Da Capo Press, Philadelphie, 2007.

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Le temps de la jeunesse arabe - Youssef Courbage

Le Monde diplomatique - Juin 2011, p. 16 17

Ces vingt dernières années, la convergence démographique des pays des rives sud et nord de la Méditerranée s'est poursuivie à un rythme soutenu. L'indice de fécondité - qui a servi à donner une image repoussante des mondes musulmans (1) - montre que le Liban, la Tunisie, le Maroc, la Turquie et l'Iran atteignent désormais des niveaux qui se rapprochent de ceux des pays européens.

Ces métamorphoses démographiques sont porteuses de transformations politiques irréversibles. Au Maroc, l'indice de fécondité n'a cessé de baisser depuis 1975, pour atteindre 2,19 enfants par femme lors de l'enquête de 2009-2010. En milieu urbain, il est à 1,84 enfant par femme, au-dessous du seuil de renouvellement des générations. C'est également le cas de la Tunisie, depuis une décennie.

Eu égard à la démographie, les révoltes arabes apparaissent comme inéluctables. Le processus que l'Europe a connu à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle s'est propagé dans le monde entier ; il ne pouvait épargner le sud de la Méditerranée, qui vit depuis quatre décennies les mêmes transformations démographiques, culturelles et anthropologiques. Le monde arabe n'est pas une exception : le croire reviendrait à pécher par essentialisme, en inventant un Homo arabicus ou un Homo islamicus par définition rétif au progrès.

Si l'on exclut les Libanais chrétiens - en raison de la présence des missions dès le XIXe siècle -, une partie du monde arabe a commencé à se métamorphoser à partir des années 1960 grâce à l'élévation du niveau d'instruction et à la baisse de la fécondité. Dans la Tunisie de Habib Bourguiba, la volonté de modernisation est passée par l'accès à l'enseignement, aussi bien pour les garçons que pour les filles. Au Maroc, les premiers gouvernements de l'indépendance avaient eux aussi fait de l'éducation leur priorité, avant que ces efforts ne soient freinés de peur que ne soient ébranlées les hiérarchies politiques - ce qui explique son retard actuel en matière d'alphabétisation, surtout pour les filles et en milieu rural.

La généralisation de l'instruction s'est accompagnée d'un contrôle accru de la natalité et de l'extension de l'utilisation de moyens de contraception. La baisse de la fécondité dans certains pays arabes a été si forte que les valeurs traditionnelles de type patriarcal en ont été ébranlées. La remise en cause du paterfamilias implique, à terme, celle de tous les " pères des peuples " - comme on l'a déjà vu en Tunisie ou en Egypte.

Révolte contre le père, rejet du dictateur

Il faut aussi noter le net déclin de l'endogamie, c'est-à-dire de l'étanchéité du groupe familial qui entraîne le repli des groupes sociaux sur eux-mêmes et la rigidité des institutions. Une société s'ouvrant sur l'extérieur est plus prompte à se révolter face à un gouvernement autoritaire. La scolarisation de masse et la baisse de la natalité peuvent ainsi, indirectement, provoquer une prise de conscience et déclencher les révoltes.

Les effets de ces bouleversements sur la sphère familiale sont à double tranchant. Limiter sa descendance permet de mieux soigner ses enfants, de mieux les nourrir, de les scolariser à un meilleur niveau et plus longtemps. Dans une famille restreinte - modèle vers lequel la famille arabe s'achemine -, les interactions père-mère et parents-enfants deviennent également plus " démocratiques ", ce qui ne peut qu'avoir des répercussions positives sur le plan social et politique. Les problèmes surviennent lorsque vivent ensemble un enfant instruit et un père analphabète mais détenteur du pouvoir absolu (héritage des sociétés patriarcales). La cohabitation devient alors malaisée. Ces troubles familiaux se retrouvent à une échelle plus globale et peuvent expliquer - partiellement du moins - certains phénomènes islamistes.

L'instruction généralisée des garçons puis celle des filles ont conduit à l'éveil des consciences, peut-être même à un certain désenchantement du monde, et induit une sécularisation de la société. Les jeunes universitaires au chômage ont été les premiers à se révolter. Mais, du Maroc à la Jordanie, les manifestants sont des deux sexes et appartiennent à toutes les classes d'âge et à tous les groupes sociaux : ces révolutions, de nature essentiellement séculières, ne sont pas l'apanage des jeunes.

Dans sa théorie du " choc des civilisations ", Samuel Huntington considérait l'augmentation de la proportion de jeunes dans la population comme un facteur de déstabilisation du monde et de développement de l'islamisme : elle apporterait des troubles sociaux, la guerre et le terrorisme (2). S'engouffrant dans ce sillage, certains politologues se sont aventurés à voir un lien de causalité entre jeunesse et propension à la violence. La faille principale de ce raisonnement est qu'il prend une donnée temporaire pour une réalité universelle et l'impute à des facteurs religieux et de civilisation. Cette vague de jeunes, qui a pour origine une période de forte fécondité avant les années 1980 et une forte baisse de la mortalité, serait consubstantielle à une mentalité commune à tous les peuples arabes ou musulmans, du Maroc à l'Indonésie.

Or les données démographiques révèlent une extrême diversité de situations. Elles montrent en particulier que la vague de jeunes est éphémère. Si nous suivons le paradigme de Huntington, à la violence politique des jeunes devrait bientôt succéder une " résorption " de cette génération, et donc un apaisement de la société. Il se trouve qu'au Maroc, en Algérie ou même en Arabie saoudite cette vague est dépassée depuis les années 2000. Le Liban, précurseur, a connu le pic de sa population jeune en pleine guerre civile, en 1985, et la Turquie en 1995 ; l'Egypte et la Syrie seulement en 2005. Mis à part au Yémen (où la décrue commence à peine) et en Palestine (où elle n'est entrevue que pour 2020), la prédominance démographique des jeunes aura totalement disparu dans trois décennies, pour rejoindre les niveaux européens.

(1) Notamment sous la plume de la journaliste Oriana Fallaci, La Rage et l'Orgueil, Plon, Paris, 2002.
(2) Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations (1996), Odile Jacob, Paris, 2000.

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La gauche française bute sur l'Europe - Antoine Schwartz


Le Monde diplomatique - Juin 2011, p. 1 24 25

Enquête au sein d'une famille divisée

Pour une fois, les institutions européennes avaient déchaîné l'intérêt du plus grand nombre. Et, comme souvent, divisé la gauche française. Lors du référendum du 29 mai 2005, les opposants au projet de traité constitutionnel européen (TCE) rassemblaient 54,67 % des suffrages avec une participation élevée (69,37 %). Ce résultat n'a toutefois pas conduit au chambardement annoncé. Signé le 13 décembre 2007, le traité de Lisbonne reprenait les dispositions essentielles de l'ancien projet. Et, cette fois, plus question de demander son avis à la population : au processus référendaire on préféra la ratification par voie parlementaire.

" Même si les vainqueurs du "non" ont été frustrés de leur victoire, deux camps se sont dessinés pour de très longues années en France ", assure M. Jean-Luc Mélenchon, coprésident du Parti de gauche (PG). Mais cette ligne de démarcation est-elle toujours si nette ?

Avec la crise de la monnaie unique et l'austérité imposée aux populations du continent, le débat sur les finalités de l'intégration européenne redessine les frontières de la gauche française. Des partisans d'une transformation des institutions européennes " de l'intérieur " à ceux d'une sortie de l'euro, la gauche se divise désormais tant sur la nature d'une éventuelle réforme de l'Union européenne que sur les moyens de la réaliser. Avec, toujours, un horizon commun : comment bâtir cette " Europe sociale " qu'elle appelle de ses voeux ?

En d'autres lieux de la scène politique, la page du référendum semble tournée. Les élections européennes de 2009 ont ainsi vu MM. José Bové et Daniel Cohn-Bendit (désormais tous deux membres du parti Europe Ecologie - les Verts, EELV), vigoureusement opposés lors du scrutin de mai 2005, décider de mener campagne côte à côte. Une alliance inattendue ? " Chez les écologistes, explique Mme Cécile Duflot, secrétaire nationale d'EELV, il n'y avait pas de désaccord sur l'objectif, seulement sur l'opportunité d'accepter ou non un texte. C'est ce qui a permis de dépasser les divergences. "

Et du côté des socialistes, le temps a-t-il effacé les stigmates des affrontements passés ? Malgré les consignes officielles, une partie de la direction et des militants avaient pris position contre le traité. " Après une période un peu compliquée, c'est devenu beaucoup plus consensuel ", répond avec prudence Mme Elisabeth Guigou, vice-présidente de l'Assemblée nationale.

" Aujourd'hui, nous sommes tous d'accord pour dire que l'Europe traverse une crise profonde, qu'il faut avoir la lucidité d'analyser. C'est une crise du projet européen, une crise de sens ", indique l'ancienne ministre. Mais face aux menaces de désintégration induites par la tornade spéculative qui secoue les pays dits " périphériques " de la zone euro, ni les puissances centrales (France, Allemagne) ni Mme Guigou ne peuvent s'en tenir aux épîtres de routine.

Le fonctionnement actuel de l'Union se trouve pointé du doigt : " Depuis une dizaine d'années, il y a eu manifestement une dérive libérale, et même ultralibérale, car les politiques communes qui visaient à équilibrer le marché, à l'encadrer, ont beaucoup perdu de leur force ", souligne Mme Guigou, jadis plus diserte sur les vertus de l'intégration.

Les gouvernements sont apparus divisés par leurs intérêts, dominés par un créancier continental, l'Allemagne, qui les enjoint de communier dans la rigueur. Les événements ont paru donner raison à ceux qui dénonçaient la soumission de l'Union aux diktats des marchés. Mais leur souhait de bâtir une " autre Europe " peine à se faire entendre... et ne convainc pas.

M. Stéphane Le Foll, vice-président de l'Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen, fustige " ceux qui disent : l'Europe, c'est la cause de tous les maux, il faut stopper tout ça, etc. Nous voulons garder l'esprit européen, conserver ce qui est acquis et non détricoter quarante ans d'histoire ". Et d'ajouter : " Je ne supporte plus tous ceux qui répètent sans cesse qu'il faudrait une autre Europe. Une fois qu'on a dit cela, qu'est-ce qu'on fait ? Et avec qui ? C'est ridicule. Plus la marche est grande à franchir, plus on se disculpe de la difficulté. Ceux qui pensent qu'ils vont tout changer savent bien qu'ils se mentent. "

Le rôle des socialistes français dans la construction européenne compte certainement beaucoup dans cette inclination à défendre " ce qui est acquis ". Le regard porté sur cette histoire constitue en effet un point de désaccord essentiel (1). M. Pierre-François Grond, membre de la direction du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), rappelle que " les sociaux-démocrates ont été les cofondateurs de l'Europe de Maastricht ", celle qu'il combat, celle qui entend aujourd'hui " faire payer la crise aux salariés ".

Dans les années 1980, François Mitterrand, alors président de la République, et M. Jacques Delors, qui dirigeait la Commission, ont été deux des principaux architectes de la relance de l'intégration européenne, aux côtés de la Britannique Margaret Thatcher, puis de l'Allemand Helmut Kohl. La voie choisie fut celle de la subordination du social à la " crédibilité " économique.

M. Jean-Pierre Chevènement, président d'honneur du Mouvement républicain et citoyen (MRC), met en parallèle cet épisode avec le virage politique opéré par les dirigeants socialistes. " Le vrai tournant, c'est l'année 1983, lorsqu'on se rallie au système monétaire européen, et en fait au néolibéralisme, explique l'ancien ministre. Ensuite vient l'Acte unique de 1986, qui n'est rien d'autre que la mise en oeuvre de la déréglementation à l'échelle du continent. " Ce traité introduit la libéralisation des mouvements de capitaux, sans harmonisation fiscale préalable. Puis le traité de Maastricht, qui fonde l'Union européenne en 1993, donne corps au projet d'une monnaie unique gérée par une Banque centrale à la fois indépendante du pouvoir politique et dévouée à la seule lutte contre l'inflation. La modération salariale se trouve érigée en dogme de la nouvelle Union.

M. Mélenchon, qui a quitté le Parti socialiste (PS) en 2008, apprécie d'un regard différent cette évolution. Il en nuance les prémices plutôt que les aboutissements. Après 1983 et le " tournant de la rigueur ", explique-t-il, les socialistes ont pris conscience des limites d'un changement possible dans le cadre d'un seul pays. Leur stratégie a donc consisté à " tenter de construire un nouvel espace efficient pour la transformation sociale ". Ils ont choisi d'appuyer l'intégration économique, persuadés qu'elle entraînerait une intégration politique et in fine un progrès social : " On pensait qu'en mettant du charbon dans la locomotive capitaliste il finirait bien par en retomber des avantages sociaux ", résume l'ancien ministre, qui, en 1992, avait mené campagne pour l'adoption du traité de Maastricht.

Tout, pourvu que ce soit " made in Union "

Provoquant un basculement du rapport de forces entre travail et capital, la chute du communisme, la nouvelle hégémonie américaine et les transformations du capitalisme ont réduit à néant cet heureux dessein. Le train européen a poursuivi sa route, avec les sociaux-démocrates à bord. " Ils ont continué à applaudir en cadence tout ce qui était présenté dans l'emballage "Europe" - n'importe quoi, pourvu que ça soit marqué made in Union ", ajoute le député européen.

Du côté des voix les plus critiques, la construction européenne apparaît donc biaisée dans ses fondements mêmes ; cette infirmité constitutive appelle une remise à plat. Pour les défenseurs de l'Europe actuelle, en revanche, ses imperfections résultent essentiellement d'une intégration inachevée.

" Est-ce que l'Union économique et monétaire fonctionne bien ? Non, résume Mme Guigou, négociatrice du traité de Maastricht. Pourquoi ? Non pas parce que la gestion monétaire a été déficiente, mais parce que la partie économique a été complètement oubliée. " L'Union européenne devait se construire sur trois piliers : l'union monétaire, l'union économique et l'harmonisation fiscale. Cependant, les deux derniers n'ont pas vu le jour. Autrement dit, ce n'est pas la politique de la Banque centrale européenne (BCE) qui serait en cause, mais l'absence de " gouvernance économique ". " Pour moi, cette crise doit être une occasion de relancer l'Europe ", insiste la députée. Avant tout augmenter le budget de l'Union, pour lui permettre de réaliser de grands investissements, et affermir la coordination des politiques économiques dans la zone euro. Cependant, l'esquisse de cette " gouvernance " renforcée tracée avec le pacte pour l'euro ne rompt aucunement avec l'orthodoxie monétariste (2).

A plus long terme, l'horizon des socialistes demeure la poursuite de l'intégration jusqu'à la réalisation d'une " Europe politique (3) ". Cette perspective divise la gauche depuis les débuts mêmes de la construction européenne.

De ce point de vue, on oppose une sensibilité " républicaine ", attachée à un modèle institutionnel dans lequel la place des Etats-nations serait préservée, à une vision " fédéraliste " oeuvrant pour une union fondée sur le dépassement des souverainetés nationales. La première estime que la souveraineté populaire et donc la démocratie prennent corps dans l'espace local et national ; la seconde imagine la construction d'une vie démocratique et d'un super-Etat à l'échelle du continent.

Cette ligne de démarcation ne suffit pourtant pas à résumer la diversité des positions. L'organisation d'extrême gauche Lutte ouvrière aspire ainsi à des " Etats-Unis socialistes d'Europe " fondés sur des bases qui déplairaient certainement à la plupart des dirigeants socialistes. La discussion ne fait peut-être que commencer. " On voit bien qu'aujourd'hui une délégation à outrance des pouvoirs dans un cadre supranational aboutit à confier le pouvoir à des organismes non élus, dont on ne peut pas dire qu'ils sont l'émanation des peuples ", souligne M. Patrick Le Hyaric, député européen communiste et directeur de L'Humanité. " Je préfère l'idée d'une confédération d'Etats-nations ", précise-t-il.

Secrétaire général de la présidence de Mitterrand de 1991 à 1995 et ministre des affaires étrangères du gouvernement socialiste de M. Lionel Jospin, M. Hubert Védrine considère lui aussi que l'exercice en commun de la souveraineté n'implique aucunement d'y renoncer. Ni d'adhérer aux discours sur l'" archaïsme " des nations ou l'" égoïsme " des Etats. Il invite à " sortir du dogme européiste " pour procéder à une clarification des limites géographiques de l'Union, de la répartition des pouvoirs qui la fonde, des projets qui doivent l'animer.

" Dogme européiste " ? Certes, le courant fédéraliste apparaît minoritaire, étroitement associé à l'engagement de certaines figures de la vie politique (M. Cohn-Bendit) ou de journalistes militants - tels Bernard Guetta, de France Inter, ou Jean Quatremer, de Libération, " un ayatollah du fédéralisme ", souligne M. Védrine.

Cependant, cette vision " européiste " imprègne les modes de pensée des élites, façonne la rhétorique de toute une partie de la classe politique qui présente l'intégration européenne comme une évidence (" L'Europe, c'est la paix, c'est l'avenir, c'est la jeunesse ! "), et stigmatise tout scepticisme : " Ceux qui s'interrogent sont des souverainistes, des archaïques, des antieuropéens, c'est abominable ! ", ironise l'ancien ministre.

Mais l'utopie fédéraliste suscite beaucoup moins d'enthousiasme dans les urnes. " La pulsion fédéraliste des élites se heurte à une résistance de plus en plus grande, affirme M. Védrine. Quand on arrive au moment où l'on commence à dire que le Parlement se substituera un jour à l'Assemblée nationale, ou que la Commission deviendra un gouvernement de l'Europe, les gens disent "non" ! "

Face à un mur institutionnel

Impopulaire, le rêve des Etats-Unis d'Europe ? " Lorsque l'on demande aux gens s'ils se sentent européens, leur attachement paraît réel ", tempère Mme Duflot, dont le parti revendique un tel projet. Pour les écologistes, il importe donc de forger " une identité commune, une citoyenneté européenne qui ne soit pas vécue en opposition à une appartenance nationale, mais comme quelque chose de plus. Sinon l'Union européenne paraît complètement désincarnée ". Il faudrait aussi faire exister un " espace public européen " susceptible de conférer, un jour, une autre dimension à l'Union. Reste que, la campagne pour l'élection présidentielle de 2012 en France le démontre, la politique continue de revêtir un sens pour les citoyens essentiellement au niveau national.

Europe fédérale ou Europe des Etats, ce chantier de réflexion apparaît intimement lié à la question des finalités de l'Union - sauf à considérer l'intégration comme une fin en soi. Dans ses déclarations, la gauche s'accorde a minima pour défendre une Europe plus solidaire, plus démocratique et écologique. Cette visée commune dessine un programme de réformes qui pourrait modifier en profondeur le système actuel, accusé de mettre en concurrence les territoires et les salariés - en 2008, le coût horaire de la main-d'oeuvre dans l'industrie était dix fois plus bas en Roumanie qu'en Belgique. Trois objectifs essentiels font consensus, indépendamment des modalités de leur mise en oeuvre : la réforme du système financier, l'harmonisation fiscale, la convergence " vers le haut " des normes de protection sociale. D'autres points font clivage, en particulier la remise en cause des statuts de la BCE ou la tenue d'un nouveau processus constituant appelé à dessiner les contours d'une " autre Europe " - deux propositions non défendues par le PS. Toutefois, au-delà des aspirations, ce sont les moyens de les réaliser, et la possibilité même d'y parvenir, qui méritent attention.

Comment transformer l'ordre européen ? La tâche s'avère... délicate. L'architecture institutionnelle de l'Union rend en effet celle-ci très peu sensible aux pressions démocratiques. Hormis le Parlement européen, les organes communautaires constituent des instances non élues, non responsables devant les citoyens. Quant au Parlement, bien que son pouvoir ait progressé, il ne dispose pas d'une légitimité suffisante pour prétendre s'exprimer au nom d'un " peuple européen " (4). Dans la pratique, obtenir une majorité progressiste dans cette enceinte ne suffirait pas à infléchir les orientations de l'Union. La gestion de la crise financière l'a rappelé avec force, le pouvoir de décision appartient au premier chef aux gouvernements, et la révision des traités requiert leur vote à l'unanimité - une procédure qui s'applique par exemple à l'harmonisation fiscale.

Cependant, face à ce mur institutionnel, la plupart des organisations assument une stratégie résolument tournée vers le continent. " Un projet progressiste n'aura de force et de pertinence que s'il est porté au niveau européen ", souligne M. Pierre Khalfa, syndicaliste et membre du conseil scientifique de l'association Attac. La gauche antilibérale insiste sur la nécessité de créer un " mouvement social européen (5) " afin d'unir les combats au-delà des frontières, de mener des campagnes sur des mots d'ordre communs. Le 29 septembre dernier, une grande " euro-manifestation ", lancée à l'initiative de la Confédération européenne des syndicats, réunissait ainsi des organisations des pays de l'Union pour dire " Non à l'austérité ". " Il faut également que ce mouvement puisse trouver un débouché politique ", remarque M. Le Hyaric. Le Parti de la gauche européenne, fondé en 2004, constituerait un pas dans cette direction.

Ce mouvement social européen se veut d'abord une réponse à l'urgence sociale, pour faire face à la montée de la droite populiste sur le continent. Mais son ambition est aussi de peser sur les orientations de l'Union européenne et d'impulser sa refondation. M. Jacques Nikonoff, porte-parole du Mouvement politique d'éducation populaire (MPEP), doute de la réussite d'une telle stratégie. " La gauche a beaucoup trop souffert d'une posture où elle en reste aux voeux pieux ", dit-il. L'invocation d'un mouvement social européen ne devrait pas, selon lui, faire oublier la faiblesse des forces de gauche dans nombre de pays, en particulier à l'est du continent. Non que les luttes à l'échelle européenne soient inutiles. Le problème, explique M. Nikonoff, relève de " la temporalité, c'est-à-dire le lien entre le temps nécessaire pour obtenir une réforme et l'espace dans lequel on peut réaliser cette réforme : plus l'espace est grand, plus le temps est long ".

Or, adosser le changement nécessaire (refonte du système européen ou même révision des statuts de la BCE) à un avenir incertain présenterait " un caractère démobilisateur ". " Le temps de la politique, poursuit l'ancien président d'Attac, c'est le temps national : là où il y a encore des institutions qui permettent d'élire des dirigeants sur des bases politiques avalisées par les électeurs, et des possibilités de changer les choses. " Qui plus est, établir des politiques économiques communes entre pays, et a fortiori partager une monnaie, requiert une forme d'entente sur le plan idéologique. M. Nikonoff préfère donc envisager le bouleversement qu'il appelle de ses voeux comme l'oeuvre d'un gouvernement progressiste prenant " des mesures unilatérales " pour recouvrer la maîtrise de sa politique économique et établissant des coopérations avec des pays " qui partagent un même projet ". Une perspective également portée par des intellectuels tels que l'économiste Jacques Sapir.

" Il n'est pas contradictoire de se battre à la fois au niveau national et au niveau européen ", rétorque M. Khalfa, pour qui, en ce domaine, il n'existe " pas de voie royale ". Mener des batailles à l'échelle européenne peut permettre à la gauche de modifier les opinions, de contraindre les dirigeants et d'" obtenir de réelles avancées ".

Le contexte actuel est certes défavorable à la gauche, mais la situation n'est pas figée. " Les dogmes européistes ont été profondément ébranlés par la crise ", espère M. Chevènement. Non seulement le pacte de stabilité a volé en éclats, mais la BCE a modifié le cadre de son intervention - sans compter que le commissaire à la concurrence n'a rien trouvé à redire aux aides consenties par les Etats aux banques. " Il faut donc remettre l'ouvrage sur le métier, insiste l'ancien ministre. Les institutions existent, mais on peut les modifier ; les traités, on peut les interpréter. Rien n'est acquis une fois pour toutes. "

M. Védrine estime lui aussi qu'il est possible de rediscuter la lecture actuelle de certaines dispositions. " Ce dont nous souffrons dans les traités, ce sont des interprétations, mais rien n'empêche de les réinterpréter. Il n'est pas dit par exemple dans le traité de Rome que la concurrence doive empêcher l'émergence de champions industriels européens. " La jurisprudence peut évoluer, la politique des commissaires aussi. Cela requiert toutefois " un travail gigantesque " pour " faire bouger des positions établies ". M. Védrine mentionne ainsi le thème du " juste échange " défendu par les socialistes, contraire à la doxa libre-échangiste. La bataille serait d'abord celle des idées.

Reste que les chances de convaincre les partenaires de la France d'adopter des réformes à contre-courant du flot conservateur dépendent aussi d'un changement de majorité politique en Europe. " Il ne faut pas non plus penser que cela ne pourra pas arriver un jour. C'était le cas à la fin des années 1990 ", rappelle M. Le Foll, alors chef de cabinet de M. François Hollande, premier secrétaire du PS. A cette époque, la quasi-totalité des gouvernements de l'Union étaient en effet dirigés par des sociaux-démocrates. Pourquoi alors cette occasion manquée ? " Parce qu'il n'y avait rien de pensé. Nous n'étions pas coordonnés ", répond M. Le Foll. Ni les gouvernements ni les partis sociaux-démocrates ne se situaient sur la même longueur d'onde : " Nous étions en pleine confrontation idéologique entre la troisième voie portée par Tony Blair et le socialisme plus traditionnel incarné par Lionel Jospin. "

Cette conception " plus traditionnelle " du socialisme n'a cependant pas empêché le gouvernement de M. Jospin d'entériner la dérégulation des marchés de l'énergie, des postes ou des transports ferroviaires. Par souci de ne pas froisser ses partenaires européens ?

Rompre avec l'ordre de Bruxelles ?

Le rappel de cette expérience soulève une interrogation essentielle : dans le cadre européen actuel, de quelles marges de manoeuvre réelle disposerait un gouvernement progressiste ? La question laisse Mme Guigou plutôt dubitative : " C'est avec nos partenaires européens que l'on peut trouver des marges de manoeuvre supplémentaires, explique- t-elle. On ne peut rien faire tout seuls, sinon on en revient à l'optique de ceux que l'on appelait les "Albanais" au début des années 1980 (6) qui voulaient arrêter les magnétoscopes japonais à Poitiers. "

M. Védrine reformule le problème : " Quelle serait la marge de manoeuvre d'un gouvernement social-démocrate qui ne serait pas dans l'Union européenne ? Voyez un gouvernement social-démocrate en Norvège, quelle est sa marge de manoeuvre étant donné l'interdépendance des économies, le rôle des marchés financiers ? " Il ajoute : " Tant qu'on n'aura pas fait rentrer le génie dans la bouteille, si on y arrive un jour, tant qu'on n'aura pas corrigé le développement extravagant de la sphère financière, tous les gouvernements resteront dans une situation de dépendance, Europe ou pas Europe. "

Pour la " gauche de la gauche ", la possibilité de conduire une politique hors du sentier libéral apparaît aujourd'hui très restreinte. " Peut-on mener dans un pays une politique réellement alternative dans le cadre du traité de Lisbonne ? La réponse est évidemment non ", tranche M. Mélenchon. Soumis à la pression des marchés financiers, disposant d'une faible maîtrise de sa politique économique, ce gouvernement se verrait sans cesse opposer les principes néolibéraux qui régissent l'Union. Justement, rebondit M. Grond, c'est " la rupture avec l'Union européenne [qui] dessine la ligne de partage entre une gauche d'adaptation au capitalisme et une gauche de résistance ".

Rompre avec l'ordre européen ? Enfreindre les règles européennes, pour commencer. " Dans cette situation, imagine M. Le Hyaric, un tel gouvernement devrait énumérer des priorités, s'y tenir, et proposer aux partenaires une renégociation des traités ou des directives qui font obstacle à sa politique. Il faudra se battre dans les institutions jusqu'au bout, mais il n'y a pas d'issue possible sans qu'en permanence on fasse appel au peuple, qu'on lui demande de trancher. "

Pour autant, nul n'envisage la sortie de l'Union européenne. " Il s'agit de sortir du traité de Lisbonne - pas de l'Union européenne ", précise M. Mélenchon. Alors, abandonner l'euro ? " Restaurer la souveraineté monétaire de l'Etat est la condition pour qu'un gouvernement retrouve le contrôle de sa politique économique ", estime M. Nikonoff. Cette option ne fait pas consensus, mais commence à être discutée.

Une certitude émerge néanmoins de la plupart de ces conjectures : pour respecter un programme antilibéral, un gouvernement de gauche devrait se heurter au cadre européen. Au risque de provoquer une crise politique ? " Oui, répond M. Le Hyaric. Nous avons besoin d'une crise de ce genre pour débloquer la situation. " Reste à s'y préparer.

(1) Lire Serge Halimi, " Quand la gauche renonçait au nom de l'Europe ", Le Monde diplomatique, juin 2005.
(2) Lire Frédéric Lordon, " Extension du domaine de la régression ", Le Monde diplomatique, avril 2011.
(3) Parti socialiste, " Pour une nouvelle donne internationale et européenne " (PDF), texte de la Convention nationale adopté le 9 octobre 2010.
(4) Pour les élections européennes de 2009, la participation s'est établie à 40,63 % en France. Lire Anne-Cécile Robert, " Et la crise sociale a rattrapé le Parlement européen ", Le Monde diplomatique, mars 2009.
(5) Pierre Bourdieu, " Pour un mouvement social européen ", Le Monde diplomatique, juin 1999.
(6) C'est-à-dire l'aile gauche du PS, alors incarnée par M. Chevènement, en référence à la politique d'autarcie menée par Enver Hodja en Albanie, entre 1945 et 1985.

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lundi 30 mai 2011

Anne Lauvergeon, la femme que personne n'arrive à atomiser - Anne Rosencher

Marianne, no. 735 - France, samedi 21 mai 2011, p. 50

Nicolas Sarkozy voulait son départ, mais la patronne d'Areva est toujours aux commandes du numéro un mondial du nucléaire. Seule femme française à la tête d'une telle multinationale, elle collectionne les haines farouches comme les amitiés indéfectibles. Portrait de la reine de l'atome.

La rencontre n'était pas programmée, mais tous deux ont pris le 16 h 42 pour Paris-gare de Lyon. Droite et menue dans son fauteuil de première, Anne Lauvergeon sourit aux envolées du député de Saône-et-Loire Arnaud Montebourg, venu la saluer en voisin de wagon. Les six heures d'inauguration d'un centre de recherche au Creusot - arpenté de long en large du haut de 8 cm d'élégants escarpins - ne semblent pas avoir épuisé la patronne d'Areva. En ce mardi 12 avril, elle écoute le candidat à la primaire socialiste lui assurer son soutien dans la rude bataille pour sa reconduction. " Accrochez-vous, madame ! vibrionne-t-il. Courage, vraiment, courage. Et bonne chance ! " A peine a-t-il tourné les talons que la chef d'entreprise réajuste les pans de son étole léopard. " Bah, c'est plutôt à lui qu'il faut dire ça, non ? " lâche-t-elle dans un murmure crâne. Avant de laisser s'épanouir un sourire éclatant.

Combien de fois a-t-elle été donnée " partante " ou " carbonisée ", Anne Lauvergeon ? Réponse : c'est incalculable. Citons, en vrac, ce printemps 2005, quand Matignon rejeta ses velléités d'introduire Areva en Bourse ; cet été 2003, quand elle refusa, malgré l'ire de Bercy, la fusion avec Alstom, alors menacé de faillite ; cet automne 2002, quand la Cour des comptes tiqua sur son salaire... Et on en passe ! " En fait, je ne me souviens pas d'une année où personne n'a voulu sa peau ", résume un collaborateur d'Areva et complice de longue date. Chaque fois, la bagarreuse a fini par l'emporter. Et par conserver les commandes du numéro un mondial du nucléaire, à la fois constructeur de centrales et fournisseur d'uranium (environ 48 000 salariés). " Depuis dix ans qu'elle dirige le groupe, Anne a connu quatre Premiers ministres, neuf ministres de l'Economie, huit ministres de l'Environnement et trois présidents d'EDF ", égrène fièrement son dircom, Jacques-Emmanuel Saulnier.

Cette fois, cependant, on la disait " virée d'avance ". Cernée par l'inimitié conjointe d'un triumvirat redoutable. Celle d'Henri Proglio, d'abord : depuis qu'il a pris la tête d'EDF, en novembre 2009, ce grand fauve du capitalisme français ne cache pas son envie de s'imposer comme " chef d'équipe " de la filière nucléaire. Celle de l'ex-secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, ensuite, que l'on murmure acquis aux projets industriels dudit Proglio. Et, surtout, celle de Nicolas Sarkozy, fâché depuis que cette bonne copine refusa, au printemps 2007, de devenir sa ministre. " Elle ne fera pas un mandat de plus ! " répétait-il encore l'été dernier. Un an plus tard, les petites phrases - comme celle du ministre de l'Industrie, Eric Besson, qui estimait récemment sa reconduction " envisageable " -, et le renouvellement de Jean-Cyril Spinetta, qui ne cache pas son soutien à l'actuelle dirigeante, à la tête du conseil de surveillance d'Areva, laissent penser qu'en juin prochain la miraculée sera reconduite. " La différence entre Anne et un chat, c'est que ce dernier n'a que neuf vies ! " résume un patron du CAC 40.

Les mauvaises langues diront que, ce coup-ci, cette femme de 51 ans peut surtout remercier la catastrophe nucléaire de Fukushima. Et, de fait, le drame japonais survenu en mars dernier plaide à double titre en sa faveur. D'abord parce qu'il a accru la nécessité médiatique de mettre un expert de l'atome à la tête d'une entreprise aussi anxiogène. " Plus que jamais, le nucléaire apparaît comme un secteur où l'on doit savoir faire la différence entre un électron et sa belle-mère ", résume le polytechnicien Robert Pistre, parrain d'Anne Lauvergeon au corps des Mines. Exit donc les candidatures de Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et à l'égalité des chances, d'Anne-Marie Idrac (ex-patronne de la RATP), ou même du très compétent Marwan Lahoud (directeur général délégué d'EADS). Normalienne agrégée de physique, ancienne sherpa de François Mitterrand, patronne d'Areva depuis dix ans, " Atomic Anne " - comme la surnomment les Anglo-Saxons - est la candidate la plus rassurante à sa propre succession.

La catastrophe de Fukushima lui a fait un deuxième " cadeau ", en validant pour longtemps sa vision stratégique de développement du nucléaire français. Voilà plusieurs années que la boss d'Areva plaide pour pousser les feux de nouvelles centrales certes plus chères mais plus sûres (les fameux EPR), là où Henri Proglio prône, lui, le déploiement d'une offre plus légère pour pays émergents désireux de se développer dans le nucléaire à moindres frais. " Nicolas Sarkozy ne peut imposer ni un néophyte ni un proche de Proglio à la tête du groupe, résume un analyste spécialisé dans l'énergie, ce serait prendre le risque d'allumer un gros incendie médiatique. "

La bagarre l'épanouit

Et, en la matière, Anne Lauvergeon n'est jamais à court d'une allumette. Coachée depuis des années par Jacques-Emmanuel Saulnier en interne et par la patronne d'Image 7, Anne Méaux, l'incendiaire répète volontiers qu'" à combattre dans l'ombre on se fait assassiner dans l'ombre ". Une maxime qu'elle attribue d'ailleurs à... Nicolas Sarkozy lui-même ! Sainte Anne la cathodique sait que sa notoriété la protège, et que son brushing blond cendré symbolise aujourd'hui le nucléaire français dans notre mythologie collective. " Elle se sert des médias comme d'un ring, abonde un de ses proches. Et elle n'est jamais aussi épanouie que dans la bagarre. "

Un constat que partagent ses amis comme ses ennemis. " Vous remarquerez, je n'agresse jamais personne, ce n'est jamais moi qui commence ! fait-elle mine de s'offusquer. Mais bon, c'est vrai que, dans l'adversité, je ne plie pas. " Tête froide, poings serrés. Comme ce jour de rentrée en sixième, boule au ventre et cartable sur le dos. " Je me suis dit : ''Anne, ils vont essayer de te changer, mais tu dois rester la même.'' " Postures emphatiques de préadolescente. Mais aussi : tempérament en sédimentation. " Anne sait qui elle est, développe un ami. Elle s'est construit une sûreté affective très forte. " " On peut aussi dire : elle est têtue, cassante et péremptoire ", maugrée pour sa part un ancien collaborateur. Et encore, il affirme ne pas compter au nombre de ses ennemis...

Alors imaginez ce que ceux-là en disent. Le dernier en date, donc, s'appelle Henri Proglio. " Il y a encore quelques mois, il prétendait dans l'intimité que le ''problème Lauvergeon'' était résolu ", souffle un dirigeant d'EDF... Et dire que, jadis, ces deux-là se faisaient la bise ! Mais Proglio est loin d'être le seul à serrer les mâchoires à la simple évocation d'Anne Lauvergeon. Bien avant, du temps où elle était sherpa de François Mitterrand, Hubert Védrine (avec qui les relations se sont depuis pacifiées) ne pouvait pas la souffrir. Le vieux président adorait en jouer. " Il disait souvent à Anne : ''Allons déjeuner devant les fenêtres de Védrine, ça le mettra en rage'' ", rigole Robert Pistre, son mentor des Mines. Plus tard, lors de son passage éclair chez Lazard, feu le banquier Edouard Stern nourrit une violente acrimonie à son égard. Après, il y eut l'ancien ministre de l'Economie Thierry Breton, le patron d'Alstom Patrick Kron, celui de BNP Paribas Michel Pébereau, le ministre de l'Ecologie Jean-Louis Borloo, le secrétaire général de l'Elysée Claude Guéant... Certains lui ont voué une haine obsessionnelle. " Je me souviens d'un ministre qui pouvait passer des heures à vitupérer "cette salope de Lauvergeon'' ", souffle un ex-serviteur de l'Etat.

Puissants mentors et amis

Faut-il voir du machisme dans ces détestations en série ? Ah, oui : voici venue la question piège. Car, bien sûr, Anne Lauvergeon est une femme. La seule femme française à la tête d'une multinationale de cette envergure. Sujet évident et tarte à la crème (antiâge). En plus, elle est une femme féminine, ce qui brouille encore un peu plus les choses. Est-ce une force ? Une faiblesse ? La question est-elle hors sujet ? " Anne n'est pas dans la séduction mais dans l'intellect, tranche le tranchant Jacques Attali, qui la connaît depuis l'Elysée. Dans le travail, c'est un homme. "

Et elle, qu'en pense-t-elle ? Bien sûr, le fait d'être mère l'incite à être efficace, voire impatiente - " Je tiens par-dessus tout à passer du temps le soir avec mes enfants. " Et elle se rend volontiers aux Women's Forum en tout genre, prêcher l'égalité de traitement dans le management. Quant au machisme, elle s'est fait une raison : ça s'arrange avec les nouvelles générations, mais oui, beaucoup ne supportent pas qu'une femme se hisse à ces sommets industriels. Elle a élaboré une théorie : les hommes qui ont des filles sont les moins machos, car ils ont épousé les ambitions de leur progéniture chérie en la voyant grandir. " Pour les hommes d'une certaine génération, je peux vous dire en une minute quels sont ceux qui ont une fille et s'ils l'aiment. Ils ont à mon égard une vraie bienveillance. "

Les relations père-fille, Anne Lauvergeon connaît bien. A l'entendre parler de son " papa ", ancien professeur d'histoire à Orléans, on devine que ce dernier demeure celui qu'elle désire rendre le plus fier. " Je le considère comme un génie, vous savez, il est intimidant : il sait tout sur tout et ne le montre pas ", souffle-t-elle dans le train de retour du Creusot, les yeux embués par l'amour. Aux débuts de sa carrière, la jeune normalienne a par ailleurs pu compter sur des mentors qui l'ont poussée dans la lumière. Raymond Lévy, d'abord, qui remarqua cette stagiaire " brillantissime " lorsqu'il dirigeait Usinor. " Plus tard, quand elle devait changer de fonction, elle me consultait pour que je lui dise que son idée était excellente... Ce qui était souvent le cas ", taquine l'ancien patron. Ensuite, il y eut Robert Pistre, son parrain aux Mines, de qui elle est encore très proche. Et enfin : François Mitterrand, qui la traita vite comme sa fille. " Anne est arrivée en 1990, extrêmement neuve et fraîche, quand nous étions déjà tous un peu usés, se souvient Attali. Le président adorait la proximité de cette jeune femme brillante et ambitieuse. "

Aujourd'hui, la reine de l'atome n'a plus besoin de mentor. Mais elle peut compter sur un réseau d'amis aussi impressionnant que celui de ses ennemis. " Si un jour elle m'appelle à 3 heures du matin pour me demander de l'aide, je me lève ", s'enflamme le patron de la banque Lazard, Matthieu Pigasse, qui la connaît depuis dix ans. " C'est une amie. Une très belle personne ", renchérit l'expert en géopolitique Alexandre Adler, qui la fréquente depuis un colloque donné pour Areva en Turquie il y a quelques années. Quand il était encore chez Generali, le parrain du capitalisme français, Antoine Bernheim, s'est lui carrément fâché avec Nicolas Sarkozy pour la défendre. " Il a tenu tête au président devant Silvio Berlusconi, qui n'avait rien à faire d'un débat Anne Lauvergeon. Mais ç'a rendu Sarko fou ", raconte un habitué des couloirs élyséens.

" Fidèlement "

Et on ne vous dit pas tout le bien qu'en pensent aussi l'avocat Georges Kiejman, le philosophe Michel Serre, l'écrivain Erik Orsenna, François Fillon (il assiste en voisin sarthois aux soirées qu'elle donne dans sa résidence secondaire La Hartempied, à Juigné-surSarthe), l'homme d'affaires Serge Tchuruk (ex-PDG d'Alcatel), ou encore l'ancien vice-ministre japonais Makoto Utsumi. Avec ce dernier, qu'elle a connu du temps où elle était sherpa à l'Elysée, elle continue, fidèle, de faire chaque année une étape de Saint-Jacques-de-Compostelle.

" Fidèlement ", c'est l'adverbe qu'elle a choisi, ce mardi 12 avril, au Creusot, quand une laborantine lui a demandé, écarlate, de dédicacer un nouveau microscope à balayage ultraperformant. " Un microscope à 1,5 million d'euros, ça va être ma première fois ! " s'est amusée la présidente, avant de s'exécuter. Les genoux à terre, elle a écrit au feutre noir : " A toute l'équipe, fidèlement, Anne Lauvergeon ". " Oui, j'ai hésité. Puis je me suis dit que ''cordialement'' était trop froid, et ''amicalement'' pas assez ", précise-t-elle, en réponse à nos questions, dans le train qui la ramène à Paris. " Dans sa com, Anne Lauvergeon mélange savamment le calcul et la spontanéité, décrypte un célèbre consultant en image. Ça fonctionne rudement bien ! " Confirmation en juin. Sinon, ça va coûter cher pour remplacer le microscope...

Un bilan économique discuté

"Olkiluoto ". ça n'est pas un exercice de prononciation, mais le cauchemar d'Anne Lauvergeon. Ce chantier finlandais débuté en 2005 a déjà pris quatre ans de retard et englouti des milliards d'euros... " Ajoutez à cela des investissements calamiteux dans les mines d'uranium, et vous comprendrez qu'on puisse être sceptique ", persifle un " camarade " du CAC, en pointant qu'hors opération exceptionnelle le groupe a accusé 423 millions d'euros de pertes en 2010. " Une mauvaise industrielle, Anne ? ça me fait rire ! s'empourpre en écho le banquier d'affaires Matthieu Pigasse. Elle a bâti ce groupe, et en a fait le numéro un mondial. " A la fin des années 90, alors présidente de la Cogema, Anne Lauvergeon ferrailla pour fusionner avec Framatome et construire un mastodonte du nucléaire. Elle en choisit jusqu'au nom, inspiré de la cathédrale espagnole Arévalo, visitée jadis avec ses parents. " Par ailleurs, Fukushima lui a donné raison dans son rejet du nucléaire low cost ", note Pigasse. Certes. Reste que, s'il a joué en faveur de sa reconduction, le drame nippon risque de compliquer la gestion d'Areva dans les prochaines années. L'hiver nucléaire pourrait bien être de retour.


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