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mercredi 24 août 2011

Le marché chinois des PC détrône celui des États-Unis - Éric Chalmet

La Tribune (France), no. 4792 - Marchés émergents, mercredi 24 août 2011, p. 9

La Chine a été le premier marché mondial de PC au deuxième trimestre, tant en volumes qu'en valeur. Elle devrait conserver ce leadership face aux États-Unis en 2012.

Une page se tourne dans l'histoire de l'industrie et de la consommation. En 2009, le marché automobile américain avait été relégué au deuxième rang mondial derrière la Chine. Au deuxième trimestre de 2011, l'ex-empire du Milieu est devenu le premier marché mondial du PC. Les ventes de micro-ordinateurs ont alors grimpé de 14 % à 18,5 millions d'unités en Chine, alors qu'elles ont, dans le même temps, reculé de 4,8 %, à 17,7 millions d'unités aux États-Unis, selon IDC.

Analyste auprès de ce cabinet de recherche respecté, Bryan Ma estime que pour l'ensemble de l'année 2011, le marché américain conservera son leadership. Mais il prévient qu'en 2012, la Chine le détrônera pour de bon. Bryan Ma a indiqué à l'agence Bloomberg qu'au trimestre dernier, le marché s'était aussi imposé en valeur, les ventes de PC s'étant élevées à 11,9 milliards de dollars, contre 11,7 milliards de dollars aux États-Unis. La Chine a représenté 22 % du marché mondial contre 21 % pour les États-Unis.

IDC dresse ces perspectives alors que Hewlett-Packard a récemment annoncé son intention de céder sa division PC. Elle pourrait intéresser un industriel chinois comme Lenovo, qui a déjà racheté la branche PC d'IBM en 2005. Les taïwanais Acer et Asustek pourraient se porter acquéreurs de certaines activités de la division mais ne disposent pas, selon les analystes, des moyens financiers pour racheter un ensemble dont la valeur est estimée entre 10 et 12 milliards de dollars.

" En dépit de l'actuelle volatilité sur les marchés financiers, susceptible d'avoir un impact sur l'économie mondiale, nous restons confiants dans le fait que nous continuerons à afficher une performance supérieure à celle du marché international ", a garanti la semaine dernière Wong Wai, le directeur financier de Lenovo. Le troisième fabricant mondial de PC a alors annoncé que son bénéfice net a quasiment doublé au premier trimestre achevé en juin, à 108,8 millions de dollars, contre 54,9 millions un an plus tôt. Lenovo réalise 48 % de ses ventes en Chine, où il est le leader du secteur avec une part de marché de 31,7 %. Dans le monde, la part de marché du groupe a bondi à 12,2 % contre 9,9 % sur les trois premiers mois de l'année.

Ces résultats ont été présentés dans un contexte extrêmement porteur pour le marché chinois de la micro-informatique. " Dans le secteur des PC, le marché chinois est loin d'avoir atteint le niveau de saturation constaté en Europe et aux États-Unis ", note Ben Cavender, associé du cabinet China Market Research (CMR), à Shanghai. " Que ce soit dans les villes de province reculées ou dans les campagnes, les gens commencent à peine à acheter leur premier ordinateur, n'oubliez pas que moins de la moitié de la population est connectée à Internet ", ajoute Ben Cavender.

La pénétration du PC dans les provinces rurales est soutenue depuis deux ans par Pékin. En février 2009, le gouvernement central a retenu 14 fabricants, dont Lenovo, Acer et Dell pour participer à un programme visant, non seulement à équiper à coups de subventions les habitants des villages, des petites villes et leurs administrations, mais aussi à soutenir l'industrie informatique du pays.

À terme, le marché chinois n'échappera pas à la déferlante des tablettes qui, comme en Occident, se fera au détriment des micro-ordinateurs. " Pour l'instant, les tablettes sont surtout achetées car elles représentent un signe extérieur de richesse, mais à terme, la migration des PC vers les tablettes est inéluctable ", avertit Ben Cavender. Lenovo se tient prêt, qui a lancé trois nouvelles tablettes en juillet et compte accaparer 20 % du marché chinois sur ce segment.

(c) 2011 La Tribune. Tous droits réservés.

jeudi 2 juin 2011

Le chinois Lenovo poursuit sa conquête de l'Europe - Elsa Bembaron

Le Figaro, no. 20787 - Le Figaro Économie, jeudi 2 juin 2011, p. 18

Le groupe informatique rachète Medion pour plus de 320 millions d'euros et veut doubler de taille en Allemagne.

Après avoir racheté les PC d'IBM, créé une coentreprise avec NEC au Japon, Lenovo ajoute le grossiste Medion à son palmarès. Cette acquisition lui permet de doubler ses parts de marché en Allemagne et de devenir numéro trois en Europe.

La stratégie de Lenovo - 21 milliards de dollars de chiffre d'affaires - repose sur deux axes simples : « Protéger ses activités là où le groupe est fort et attaquer les autres marchés », explique au Figaro Milko Van Duijl, président « marchés matures » chez Lenovo. Le groupe est implanté en Chine, où un ordinateur sur trois vendu est un Lenovo, et sur le marché des entreprises, avec ses ThinkPad rachetés à IBM en 2005. Il cherche à se développer dans les pays émergents (hors Chine) et sur le marché grand public. « En Europe de l'Ouest, la croissance passe par les équipements grand public, un marché où nous ne sommes pas forts et sur lequel nous voulons croître rapidement », explique Milko Van Duijl. Les ventes de PC aux consommateurs ont dépassé celles aux entreprises.

« Le rachat de Medion est un moyen différent d'acquérir des parts de marché. On peut se demander pourquoi Lenovo n'a pas choisi de s'adresser directement aux distributeurs », s'étonne Ranjit Atwal, analyste chez Gartner.

Des tablettes en été

Le groupe allemand fournit des ordinateurs à la grande distribution, notamment au groupe Aldi, ainsi que des accessoires (imprimantes, claviers...) et des téléphones. Pour mettre la main sur Medion, Lenovo devra débourser « au moins 320 millions d'euros », précise Milko Van Duijl. Gerd Brachmann, le fondateur de Medion et principal actionnaire, conservera une participation de 20 % dans l'entreprise. Il va céder 40 % du capital à Lenovo et sera rémunéré à 80 % en numéraire et 20 % en actions. Gerd Brachmann devient le premier actionnaire privé du groupe chinois. Ce dernier lancera une OPA sur le solde du capital à 13 euros l'action. L'offre valorise le groupe à 629,4 millions d'euros.

Le développement de Lenovo sur le marché européen passe aussi par les tablettes. « Nous commercialiserons un produit destiné aux entreprises en septembre », précise Milko Van Duijl. Celle destinée aux particuliers devrait « arriver avant, dans le courant de l'été ». Le numéro quatre mondial des ordinateurs ne pouvait pas rester insensible à la montée en puissance de ce type de produit, qui se fait en partie au détriment des ventes de PC. « Lenovo n'est pas parvenu à améliorer son image de marque en Europe, souligne Ranjit Atwal. Or, la concurrence est encore plus rude sur le marché des tablettes que celui des PC. » Néanmoins, Lenovo pourrait aussi tirer profit de son nom pour rassurer les distributeurs et s'imposer face à des concurrents plus « exotiques ».

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mardi 31 mai 2011

Lenovo tire son épingle du jeu dans un marché du PC en repli

Les Echos, no. 20943 - High-tech & Médias, lundi 30 mai 2011, p. 23

Le 4 e fabricant mondial de PC a vu ses ventes bondir de 30 % à 21,6 milliards de dollars à l'issue de l'exercice 2010-2011. Les pays développés ont tiré la croissance du groupe.

Six ans après le rachat des activités PC de IBM, le numéro un chinois de l'informatique poursuit son insolente ascension dans le secteur. Pour le 6e trimestre d'affilée, Lenovo a enregistré la plus forte croissance des ventes sur le marché. Au dernier trimestre de l'exercice 2010-2011 (clos le 31 mars), le chiffre d'affaires a bondi de 13 %, à 4,9 milliards de dollars. Sur l'année, les revenus grimpent de 30 %, à 21,6 milliards.

En volume, le nombre d'unités vendues sur le trimestre a augmenté de 16 %. Dans le même temps, le marché mondial des PC accusait un repli de 1,1 %, une première depuis 2009. Conséquence : la part de marché de Lenovo dépasse désormais les 10 % dans le monde, selon IDC. Le géant chinois réussit particulièrement bien hors de ses frontières.

Si la Chine représente encore 45 % de son chiffre d'affaires, ce n'est plus elle, de façon surprenante, qui tire la croissance du groupe. Les marchés émergents (hors Chine) et les pays développés font désormais office de locomotive. Aux Etats-Unis, les ventes de PC ont ainsi bondi de 25 % sur le trimestre. Et le groupe a vu sa part de marché se hisser au niveau record de 5,5 % dans l'ensemble des pays développés.

Ces bonnes performances s'expliquent notamment par le positionnement du numéro quatre mondial des PC. Celui-ci réalise environ deux tiers de son activité dans l'univers professionnel, et même davantage dans les pays développés. « La demande est forte et elle le restera au cours des prochains trimestres, confirme Milko Van Duijl, vice-président de Lenovo en charge des marchés matures. Les grandes entreprises poursuivent le remplacement de leur matériel, et en profitent pour adopter le nouveau système d'exploitation Windows 7. » Les difficultés rencontrées par des fabricants davantage tournés vers le grand public comme Hewlett-Packard, Acer ou Asus, qui ont été confrontés à une décroissance à deux chiffres des ventes en Europe entre janvier et mars, n'affectent donc guère le groupe chinois.

Une tablette pour les entreprises

Ce dernier promet d'ailleurs de poursuivre son offensive dans le monde professionnel, et notamment auprès des PME. « Notre présence sur ce segment de marché est encore trop faible. Il faut l'augmenter. Nous sommes justement en train de recruter de nouveaux partenaires pour y parvenir », confie Milko Van Duijl.

Le fabricant chinois prévoit également de sortir à la rentrée une nouvelle tablette tactile, spécialement destinée aux entreprises. Baptisée ThinkPad, elle s'intégrera dans la ligne de produits professionnels Think, et fonctionnera avec le système d'exploitation Honeycomb d'Android, adapté à ces nouveaux terminaux mobiles. D'ici là, Lenovo devra régler les problèmes d'approvisionnement rencontrés avec sa première tablette, baptisée « LePad », et commercialisée en Chine depuis le mois de mars.

ROMAIN GUEUGNEAU

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jeudi 31 mars 2011

Lenovo dégaine son « LePad » face à l'iPad - Marc Cherki

Le Figaro, no. 20732 - Le Figaro Économie, mercredi, 30 mars 2011, p. 27

Après Apple, Dell, Samsung, Toshiba et Motorola, le groupe chinois lance sa tablette Internet.

Le chinois Lenovo n'a pas hésité. Pour concurrencer Apple sur le marché des tablettes, Lenovo a baptisé la sienne « LePad ». Quasiment la même prononciation en anglais et quasiment la même typographie que le désormais célèbre iPad.

Le marché des ardoises ou tablettes Internet, défriché par la firme à la pomme, devrait représenter entre 55 et 60 millions d'unités dans le monde en 2011 et empiéter, un peu, sur le marché des ordinateurs portables, estiment les cabinets d'étude iSuppli et Gartner. Lenovo, première marque chinoise de PC et numéro quatre mondial depuis qu'il a racheté la division PC d'IBM, devait donc entrer sur le marché des tablettes.

Le LePad, qui a opté pour le système d'exploitation Android de Google, ressemble aux tablettes de ses concurrents Archos, Samsung, Dell, Toshiba ou Motorola. D'autres industriels sont sur la ligne de départ, tels le californien HP et le canadien Research in Motion (RIM).

Disponible cette année en France

Lenovo dispose de deux avantages : une marque forte, reconnue sur le marché chinois, où le groupe bénéficie d'un réseau de distribution très fin qui irrigue les campagnes; et le prix de son produit, moins coûteux que l'iPad. Le LePad est proposé à 3 499 yuans, soit 377 euros, contre 489 euros pour un iPad aux fonctions comparables en termes de mémoire (16 Go) et de connexion Internet (Wi-Fi).

En outre, Yang Yuanqing, le PDG du groupe chinois, a déjà prévenu qu'il allait lancer une deuxième version de son LePad, « en septembre ou en octobre ». La prochaine tablette a été conçue, en parallèle au premier produit, par une autre équipe. La future ardoise sera plus fine, a précisé le PDG de Lenovo. Mais la plupart des observateurs estiment que le groupe chinois va continuer d'opter pour le logiciel de Google, ce qui devrait lui permettre de serrer ses prix.

« Environ une dizaine de tablettes en développement dans le monde utilisent notre système d'exploitation », confiait récemment au Figaro Andrew Rubin, le responsable d'Android chez Google, qui rappelle que « les experts nous attribuent environ 20 % du marché des tablettes pour le dernier trimestre de 2010 ». Cette part pourrait augmenter, à l'instar de la percée de Google dans les smartphones, au détriment de l'iPhone.

La tablette LePad devrait être proposée hors de Chine, y compris en France, « dans le courant de 2011 », précise la filiale du groupe.

Toutefois, sa disponibilité, y compris dans l'empire du Milieu, est en question. Le tremblement de terre au Japon, le 11 mars, pourrait avoir des conséquences sur la fourniture de composants de la tablette, a indiqué un responsable de Lenovo, cité hier par le Wall Street Journal.

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mercredi 2 février 2011

SPÉCIALE MAGAZINE - Comment la Chine envahit l'Europe



L'Express, no. 3109 - COUVERTURE, mercredi, 2 février 2011, p. 1

Sommaire :
Grèce, Portugal, Espagne : l'offensive de Pékin

Entreprises : la stratégie des prédateurs

etc.


Comment la Chine envahit l'Europe
Bruno Abescat

La Chine vient à l'Europe et l'Europe lui déroule le tapis rouge. En trois mois, le président, le Premier ministre et l'un des principaux vice-Premiers ministres chinois ont visité pas moins de huit pays de l'Union, plus la Turquie. Ce ballet officiel en dit long sur l'intérêt que porte l'empire du Milieu au Vieux Continent. Voilà peu encore, seuls les produits chinois franchissaient nos frontières. Désormais, la Chine, premier bailleur de fonds de la planète, assure les fins de mois de la Grèce, du Portugal et de l'Espagne. Ses firmes conquérantes sont à l'affût des bonnes affaires. Incontournables.

Ce mouvement, dira-t-on, n'est qu'une des illustrations du basculement du monde. Du Nord vers le Sud. Comme l'Inde ou le Brésil, la Chine, deuxième puissance économique, ne fait que prendre la place qui lui revient. Inutile d'aller contre, mieux vaut chercher à en tirer profit.

La rapidité de sa montée en puissance n'en suscite pas moins de l'inquiétude en Occident, voire un net raidissement. Les plus anxieux (lucides ?) souhaitent dresser une muraille pour protéger les secteurs industriels les plus sensibles. Ils rappellent, à juste titre, que les entreprises chinoises, comme la plupart de leurs dirigeants, demeurent liées au pouvoir politique.

Les autorités de Pékin, elles, se veulent rassurantes. En volant au secours des maillons faibles de l'Europe, elles se donnent l'image d'un partenaire responsable. Mais ce chevalier blanc ne fait d'abord que défendre ses intérêts, tout comme les entrepreneurs chinois. Lors d'un séjour à Athènes, l'un d'eux rappelait un proverbe : "Construisez le nid d'aigle et l'aigle viendra." Avant d'ajouter : "Nous allons construire un nid dans votre pays pour attirer les aigles chinois." Ses hôtes ont ri jaune.


Un créancier capital pour l'euro
Benjamin Masse-Stamberger

La Chine est venue au secours des maillons faibles de l'Union monétaire. Une aide intéressée, qui ne va pas sans contreparties économiques et diplomatiques.

Bienvenido Mr Li !" Le titre du quotidien économique espagnol Expansion, le 4 janvier dernier, à l'occasion de la venue de Li Keqiang, le vice-Premier ministre chinois, ne reflétait pas seulement le sens de l'hospitalité ibérique. Il faisait surtout allusion au film de Luis Berlanga, Bienvenido Mr Marshall !, satire aigre-douce de l'Espagne des années 1950, avide de modernité et d'américanisation. Un demi-siècle plus tard, c'est un haut dignitaire du Parti communiste chinois qui était reçu avec les honneurs à Madrid. Mais aussi à Londres, Lisbonne et Berlin : partout où l'ont conduit ses pas, dans une Europe saisie par le froid, "Mr Li" a été accueilli avec le même enthousiasme décomplexé. Le successeur annoncé de Wen Jiabao au poste de Premier ministre est, il est vrai, arrivé les bras chargés de cadeaux. Et, pour la vieille Europe, aboulique et endettée, il n'est plus guère temps de jouer les divas...

Des cadeaux ? Une intraveineuse, plutôt, pour les pays du sud de l'Europe, prêts à tout pour engranger le cash qui leur évitera le coup de grâce que préparent les marchés. En octobre 2010, Athènes avait déjà déroulé le tapis rouge pour Wen Jiabao. Les commentateurs avaient emphatiquement décrit cette nouvelle route de la soie reliant l'Asie à l'Europe, suivant l'itinéraire des caravaniers des premiers siècles après Jésus-Christ. Après l'Afrique, l'empire du Milieu a en effet décidé de placer ses pions dans le berceau de l'Occident : investissements dans les infrastructures (chemins de fer, ports, dont celui du Pirée, désormais en partie contrôlé par le géant Cosco), doublement des échanges commerciaux, accords sur l'achat de matières premières, comme le marbre par exemple. Surtout, dans une Grèce exsangue, Wen Jiabao s'était engagé solennellement à "soutenir les pays de la zone euro en difficulté."

Le raid sur Athènes annonce sans aucun doute une offensive plus générale. A Madrid, Li Keqiang a en tout cas de nouveau sorti le carnet de chèques : des contrats commerciaux d'une valeur de 5,6 milliards d'euros ont été signés dans l'énergie, les transports et le tourisme, et la promesse a été faite d'acheter encore davantage de dette espagnole - aujourd'hui déjà détenue à 10 % par l'empire du Milieu.

A Lisbonne, selon le Jornal de negocios, le dirigeant chinois se serait même montré encore plus précis, en s'engageant sur la somme de 5 milliards d'euros. "Cela ne représente pas forcément un gros effort comparé à leurs 2 800 milliards de dollars de réserves de change, analyse Patrick Chovanec, professeur d'économie à l'université Tsinghua, à Pékin. Mais, pour les Européens, être soutenu par un acteur étatique aux poches aussi profondes est vital."

La Chine est ainsi en train de devenir l'un des principaux créanciers de l'Europe. "Il est difficile de savoir quelle est la part exacte de la dette de la zone euro détenue par Pékin, analyse François Godement, directeur de l'Asia Center à Sciences po. Contrairement aux Américains, les Européens ne disposent pas de données précises sur l'origine des acheteurs." Selon un calcul du Financial Times, Pékin détenait en avril 2010 pour 630 milliards d'euros de dette de la zone euro, soit 7 % du total. Des montants considérables, en augmentation rapide, qui font craindre à certains que le Vieux Continent, devenu accro aux liquidités de son nouveau créancier, ne soit en voie de vassalisation accélérée.

Bien sûr, ce n'est pas par philanthropie que Pékin tend la main aux Européens. Diaboliser ses intentions serait cependant une erreur. "Les Chinois sont pragmatiques avant tout, estime François Godement. L'Europe représente l'un de leurs plus importants marchés (28 % de leurs exportations), et ils ont donc tout intérêt à ce que la zone euro ne s'effondre pas." Pékin poursuit également une stratégie de diversification de ses considérables réserves de change, alimentées par des excédents commerciaux massifs. Jusque récemment, le gouvernement se satisfaisait de détenir la plus grande part de ses réserves en dollars. Mais, avec la crise, les doutes sur la solvabilité des Etats-Unis se sont accrus. Et les Chinois ont commencé à acheter des yens, des livres sterling, et surtout des euros. "Dans un premier temps, les troubles de la zone euro ont un peu refroidi leurs ardeurs, constate Patrick Chovanec. Mais plus le temps passe, et plus ils pensent que l'Europe va surmonter la crise. Du coup, la situation actuelle ne présente pour eux que des avantages : ils apparaissent comme des sauveurs, sans prendre de risque excessif."

Pékin voit également les bénéfices qu'il peut tirer d'une collaboration renforcée avec les Européens. "Dans le cadre de son nouveau plan quinquennal, le Parti communiste a défini sept priorités en matière économique, décrypte André Loesekrug-Pietri, président du fonds A Capital et fin connaisseur de la Chine. Il s'agit de l'efficacité énergétique et environnementale, des biotechs, des technologies de l'information, de l'industrie à haute valeur ajoutée (ferroviaire, aéronautique...), des nouveaux véhicules et des nouveaux matériaux. Dans la plupart de ces domaines, la Chine juge que ce ne sont pas les Etats-Unis, mais l'Europe qui est en pointe." Les autorités chinoises ont ainsi profité de leur récent périple européen pour signer des accords d'échanges technologiques, comme, par exemple, avec la Grèce dans le domaine des télécommunications.

Pékin espère bien aussi tirer de sa générosité financière quelques dividendes sur le plan diplomatique. "Globalement, la stratégie des Chinois consiste, pour un certain nombre de sujets abordés dans les grandes négociations internationales (G 20, OMC, conférences sur le climat...), à essayer de rompre le front commun Etats-Unis-Europe", décrypte Antoine Brunet, directeur du cabinet de conseil AB Marchés. Plus précisément, Pékin a deux priorités en tête : décrocher le statut d'"économie de marché", qui lui permettrait d'éviter de payer des droits de douane prohibitifs, et obtenir la fin de l'embargo sur les armes, que l'Europe avait failli lever il y a cinq ans, avant de renoncer, sous la pression des Américains.

Pour autant, la Chine fait encore preuve d'une certaine retenue dans ses ambitions. "Contrairement à ce que l'on entend en Europe, la presse chinoise a plutôt tendance à reprocher à ses dirigeants de ne pas réclamer davantage de contreparties en échange de son aide", témoigne Bei Xu, économiste chez Natixis. Reste à savoir si cette réserve perdurera ou si, grisé par sa puissance, l'empire du Milieu deviendra plus arrogant. Et plus exigeant. "Pour l'instant, le pays demeure plutôt isolationniste, ajoute Bei Xu. Un peu comme les Etats-Unis au début du xxe siècle, il ne sait trop que faire, politiquement, de sa nouvelle force de frappe financière." Pour beaucoup d'experts occidentaux, la Chine pourrait devenir la première puissance économique mondiale d'ici à 2030. Ou plutôt le redevenir, puisqu'elle le fut longtemps, jusqu'en 1840. Les deux siècles séparant ces dates n'auraient alors été qu'une simple parenthèse.


Pierre Lellouche : "il y a un risque politique non dit"
Propos recueillis par Benjamin Masse-Stamberger

Pierre Lellouche, secrétaire d'Etat au Commerce extérieur, jauge le lien Chine-Europe.

Faut-il avoir peur de l'offensive chinoise en Europe ?

En trente ans, la Chine est passée de moins de 1 % des exportations mondiales à 10 % aujourd'hui : ses entreprises sont désormais compétitives au niveau mondial, et elle est devenue un banquier important de la planète, avec les premières réserves de change du monde. Après cinq siècles d'éclipse, la Chine revient au premier rang des économies mondiales. C'est une situation nouvelle, qui crée forcément un certain nombre de frottements. Est-ce qu'il faut être sur ses gardes ? Certainement. Mais ces changements ouvrent aussi un certain nombre d'opportunités.

Lesquelles par exemple ?

Le marché intérieur chinois est immense. Les besoins d'infrastructures du pays le sont aussi : ce sont autant de domaines où les entreprises françaises ont toutes leurs chances. Aujourd'hui, la part de marché de la France en Chine est de 1,3 %. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a de la marge pour progresser.

L'Europe ne risque-t-elle pas de devenir dépendante de la manne chinoise ?

Le risque est évident dans la mesure où le commerce extérieur européen est structurellement déficitaire avec la Chine. C'est vrai aussi pour la France : Allemagne et Chine sont nos deux premiers postes déficitaires. A mesure que Pékin accumule des réserves, il sera tenté d'en utiliser une (petite) partie pour prendre des positions en Europe. Il y a un risque politique non dit pour les Européens : plus les uns ou les autres seront endettés vis-à-vis du créancier chinois, moins ils seront tentés de prendre des mesures un peu dures, en matière de politique commerciale par exemple. C'est une des raisons pour lesquelles la réduction des déficits publics doit être une priorité nationale.

N'y-a-t-il pas aussi un problème de réciprocité avec la Chine ?

Absolument. Nous sommes ouverts aux produits, aux entreprises et aux investissements chinois. Prenez par exemple les marchés publics : il nous est interdit de favoriser nos champions nationaux au nom du principe de libre concurrence sur le marché intérieur européen, mais les Chinois, eux, réservent une grande partie de leurs marchés publics à leurs propres entreprises. La Chine construit une autoroute en Pologne sur financements européens : il faut que la réciproque soit possible. C'est pour cela que le président de la République souhaite faire évoluer les règles du jeu, notamment en matière commerciale et monétaire.


Vent d'est sur les entreprises
Libie Cousteau et Valérie Lion

En six ans, les groupes chinois ont triplé leurs investissements sur le Vieux Continent. Un galop d'essai : la conquête de l'Ouest ne fait que commencer.

C'était la soirée à ne pas manquer en ce début d'année. Le 18 janvier, le Tout-Paris était réuni sous les lambris du Palais Brongniart, l'ancien siège de la Bourse, pour un dîner de gala exceptionnel où la ministre de l'Economie, Christine Lagarde, invitée d'honneur, disputait la vedette à Henri de Castries, patron d'Axa, Patrick Kron (Alstom), Maurice Lévy (Publicis), Frédéric Oudéa (Société générale) ou encore au très sinophile Jean-Pierre Raffarin. Au total, près de 300 personnalités étaient conviées par Jiang Jianqing, président de la puissante banque chinoise, ICBC, n° 1 mondial, pour célébrer en grande pompe l'ouverture de sa succursale française.

Après Paris, ce haut dignitaire encore inconnu sur le Vieux Continent avait un programme chargé : l'inauguration en rafale de nouvelles implantations à Milan, Bruxelles, Amsterdam et Madrid. Si ses équipes européennes ne comptent pour l'heure que 200 personnes - une vingtaine en France - ICBC, cotée depuis seulement quatre ans, pèse déjà plus de 240 milliards de dollars ! Et ne cache pas ses ambitions, au premier rang desquelles accompagner les entreprises de l'empire du Milieu parties à la conquête de l'Ouest.

Encore insignifiant il y a quelques années, le tableau de chasse de ces nouveaux prédateurs s'est singulièrement étoffé ces derniers temps. Jugez plutôt : en janvier, China National BlueStar s'offrait le chimiste norvégien Elkem moyennant 2 milliards d'euros ; en décembre 2010, c'est la griffe Cerruti qui tombait dans l'escarcelle du géant du textile Li & Fung ; en novembre, le fonds d'investissement Fosun montait à 10 % dans le capital du Club Med. Quelques mois auparavant, le fondateur de Geely, l'étonnant Li Shufu, autodidacte ayant fait fortune dans l'automobile, bouclait le rachat du suédois Volvo Cars. La liste pourrait s'allonger si l'appétit de Mengniu pour Yoplait ou encore celui de Bright Food pour United Biscuits (Delacre, BN...) se confirmaient dans les semaines à venir.

A la fin de l'année dernière, l'incroyable - mais vaine - surenchère d'un obscur conglomérat chinois sur l'offre du français Nexans pour lui ravir le très stratégique fabricant néerlandais de câbles Draka a fini par convaincre de la réalité de la menace. Au point que le commissaire européen à l'Industrie, Antonio Tajani, a suggéré la mise en place d'une "autorité chargée d'examiner les investissements étrangers", inspirée du modèle américain - le Committee on Foreign Investment in the United States. Il faut dire que le cash accumulé par ces nouveaux conquérants leur autorise toutes les audaces.

"En six ans, les investissements directs de la Chine en Europe ont été multipliés par trois, note Françoise Nicolas, directrice du centre Asie à l'Institut français des relations internationales. Mais, en 2009, ils représentaient moins de 6 % du total des 56 milliards de dollars investis à l'étranger", nuance-t-elle. Si la présence chinoise devient de plus en plus visible, elle n'en reste pas moins modeste. Et pour cause : longtemps concentrés exclusivement sur leur propre marché, les Chinois ont d'abord déployé leurs forces vers le reste de l'Asie puis vers l'Afrique, pour ses précieuses ressources naturelles, indispensables à la croissance de leur économie. "L'Europe émerge comme cible à partir de 2003, avec deux destinations phares, l'Allemagne et le Royaume-Uni", rappelle Françoise Nicolas.

L'année 2005 a marqué une étape importante avec le rachat de la division PC d'IBM par une entreprise chinoise trois fois plus petite, Lenovo, et celui de la mythique marque britannique MG Rover par Nanjing Automotive, le constructeur de la première camionnette chinoise. Cette année-là, les investissements chinois en Europe ont presque triplé. Depuis, le rythme ne s'est pas ralenti. Tous les moyens sont bons : rachat, prise de participation, sociétés communes, contrats. En 2009, la Chine est même devenue le troisième créateur d'emplois parmi les investisseurs étrangers en Europe. Une récente étude de KPMG révèle que le Vieux Continent est désormais la cible prioritaire des Chinois à l'international, après l'Asie.

"Trois motivations les animent aujourd'hui, analyse Charles-Edouard Bouée, président Asie au cabinet de conseil Roland Berger. Le besoin de redéployer leurs actifs en euros, une volonté d'acquérir des technologies, des marques et des réseaux de distribution, et, enfin, la quête de relais de croissance pour des groupes qui ont fait le plein sur leur marché domestique."

Le drapeau chinois flotte désormais sur des usines italiennes, allemandes ou françaises, sur des plates-formes logistiques ou des centres de recherche. Les ingénieurs France Télécom de Lannion, berceau de la téléphonie tricolore, se souviennent encore de ce jour de mars 2007 où ils virent débarquer, de l'autre côté de la rue, une vingtaine de chercheurs de Huawei, venus prendre possession de bureaux flambant neufs. Au printemps prochain, c'est le fabricant d'électroménager Haier qui ouvrira en Allemagne son premier centre de recherche européen, chargé d'adapter ses produits à la clientèle occidentale. Les grandes entreprises chinoises pointent aussi leur nez sur d'importants appels d'offres et percent sur des marchés jusque-là dominés par nos champions : cet automne, Yuanda a raflé le contrat d'habillage de la future tour Carpe Diem, à la Défense, en cassant les prix. Un camouflet pour Eiffage et consorts.

Mais, pour l'heure, les véritables succès se comptent sur les doigts d'une main. Candidat au rachat d'Areva T & D, le fonds souverain CIC s'est finalement retiré de la compétition, tout comme Tianjin Xinmao sur Draka. Les ambitions des Chinois sont souvent freinées par leur méconnaissance de l'environnement réglementaire et leur manque d'expérience dans les fusions-acquisitions. Lorsqu'ils parviennent malgré tout à mettre la main sur leur proie, ils ne réussissent pas toujours à en tirer profit, comme en témoigne la reprise infructueuse des téléviseurs Thomson par TCL ou la difficile intégration de la conserverie de tomates Le Cabanon dans le conglomérat Chalkis. Leur réputation souffre par ailleurs de pratiques parfois peu reluisantes, à l'instar du nouveau propriétaire de MG Rover, qui n'a pas hésité à démonter les usines britanniques... pour les réinstaller en Chine. Ou encore de Longsheng Shandong, acquéreur du spécialiste européen du contreplaqué Plysorol, qui, intéressé par les seules plantations de bois détenues au Gabon, n'a jamais injecté l'argent promis.

Toutefois, ces faux pas pourraient bientôt appartenir au passé. "Les Chinois ne veulent pas apparaître comme menaçants", relève David Weill, vice-président d'AT Kearney. Ils ne ménagent pas leurs efforts pour former des cadres dirigeants capables de maîtriser les codes européens. Rien qu'en France, les universités et grandes écoles accueillent plus de 30 000 étudiants venus de l'empire du Milieu. Et les grandes entreprises savent désormais s'offrir les services de pointures locales, à l'instar de Huawei, qui a recruté à la tête de sa filiale France l'ex n° 2 du groupe d'électronique de défense Thales.

"Ce qui fera exploser les acquisitions par les Chinois, c'est leur volonté de bâtir de véritables multinationales, assure Florent Steck, associé chez KPMG. Aujourd'hui, même leur plus grosse société, PetroChina, est moins globale que Total." Mais leurs fleurons ont déjà bousculé les classements mondiaux. Vinci, longtemps leader incontesté du BTP, ne vient-il pas d'être rétrogradé à la troisième place derrière... deux groupes chinois ? Pour autant, la plupart des spécialistes réfutent l'idée d'un péril jaune : "Ce ne sont pas les Barbares qui débarquent, tempère l'un d'eux, mais la rencontre de deux mondes à laquelle il faut se préparer." Sans tarder.

Acquisitions

Luxe Cerruti (France), racheté en 2010 par le géant du textile Li & Fung.

AUTOMOBILE

MG Rover(Grande- Bretagne), racheté en 2005 par Nanjing Automotive.Volvo Cars (Suède), racheté en 2010 par Geely.

et aussi :

Elkem (Norvège), en 2011 ;Rhodia Silicones (France), en 2007 ; Adisseo (France), en 2006 ;

Marionnaud (France) et IBM (division PC) en 2005.

implantations

Haier (électroménager), une usine en Italie et bientôt un centre de recherche en Allemagne.

Huawei (télécoms), un centre de recherche en France depuis 2007.

ICBC (banque), une succursale à Paris, ouverte en 2011.

prises de participations

Club Med Fosun, actionnaire à 10 %.

BarclaysChina Development, actionnaire à 3 %.

et aussi :

Sanofi-Aventis Veolia Environnement

China Investment Corporation (CIC), investisseur à hauteur de 1 à 2 %.


Jean-Pierre Clamadieu : "On entretient trop de fantasmes"
Propos recueillis par Libie Cousteau

L'expansion chinoise vue par Jean-Pierre Clamadieu, PDG de Rhodia.

Les désirs d'expansion des Chinois représentent-ils une menace pour l'industrie européenne ?

Jusqu'ici, les Chinois manifestaient surtout un tropisme pour le monde anglo-saxon. Les opérations réalisées récemment sur le Vieux Continent ne sont pas surprenantes : les grands groupes industriels sont en quête de relais de croissance hors de leurs frontières. Mais il ne devrait pas y avoir une déferlante de rachats. Notons que ces investissements représentent pour l'Europe une opportunité d'accès à des capitaux, à un savoir-faire, et à un gigantesque marché. Il pourrait néanmoins exister un risque de voir nos technologies et certaines productions partir en Chine.

Pensez-vous qu'il faille instaurer, comme le préconisait récemment le commissaire européen à l'Industrie, Antonio Tajani, une autorité chargée de contrôler ces investissements ?

Il faut en effet rester attentif et garantir le principe de réciprocité. La Chine souhaite faire émerger des champions nationaux et accueille parfois moins bien aujourd'hui les entreprises étrangères. Faire une OPA sur une société chinoise demeure très difficile, même si le groupe SEB, par exemple, y est parvenu.

Quels enseignements tirez-vous, trois ans après, de la vente de Rhodia Silicones au chinois Bluestar ?

L'opération a permis à cette ancienne filiale de devenir l'un des leaders mondiaux de son secteur. Elle n'aurait pas eu cette perspective au sein de notre groupe. Bluestar n'ayant pas de présence en Europe, aucune restructuration n'a été nécessaire. Les nouveaux actionnaires ont gardé l'équipe en place et cela se passe bien. On entretient trop de fantasmes sur la puissance chinoise.



Sang neuf dans les Carpates
Iulia Badea Guéritée

La Roumanie, avec ses usines à la dérive et son savoir-faire industriel, attire les investisseurs chinois. Une implantation discrète mais efficace.

Rasnov, en Transylvanie, au coeur des Carpates : sa citadelle, ses 15 000 habitants et... ses trois Chinois. Bercée par le rythme des vagues de touristes venus visiter le château voisin de Dracula, Rasnov (à 15 kilomètres de Brasov, la deuxième plus grande ville de Roumanie) n'a longtemps été qu'un lieu de passage. Depuis 2008, le destin de la bourgade a basculé, pour la seconde fois de son histoire après l'occupation par les chevaliers teutoniques, en 1215. Cette fois-ci, ce sont les Chinois qui ont débarqué. L'usine de tracteurs qu'ils ont inaugurée, en 2009, se dresse au pied de la citadelle. Un investissement de 50 millions d'euros, financé à 80 % par Hoyo-SHK Modern Agricultural Equipment Co. Ltd. China. Pour figurer parmi les 500 futurs employés du site, les habitants de Rasnov ont même remis des listes d'inscription à la direction ! Car Tractoare Hoyo représente ici l'avenir : l'usine devrait assembler d'ici à 2012 plus de 20 000 unités à destination de toute l'Europe. A terme, les composants seront aussi produits sur place.

Une belle revanche pour les gens du cru : c'est dans leur région que se trouvait la plus grande usine de tracteurs du pays à l'époque de Ceausescu. Malins, les Chinois sont venus y chercher un savoir-faire. Loin d'être une curiosité, leur percée, discrète mais efficace, a commencé en 1993 lorsque le département de Brasov a amorcé sa collaboration avec la province de Liaoning. Des commerces ont peu à peu fleuri autour du seul restaurant chinois de la région. Aujourd'hui, l'université Transilvania Brasov accueille en son sein, depuis septembre 2010, un institut roumano-chinois Confucius.

Les édiles de Brasov ne sont pas les seuls à recevoir à bras ouverts les investisseurs chinois. A Timisoara, ces derniers ont racheté une fabrique de vélos ; à Somes Dej, Avic International a promis 350 millions d'euros pour redresser une usine de cellulose et papier. La seule raison qui empêche une implantation plus rapide des entreprises de l'empire du Milieu en Roumanie semble être la lourdeur bureaucratique - un comble !

Un futur China Town à Bucarest

En revanche, les Chinois se hissent déjà au quatrième rang parmi les petits entrepreneurs étrangers : commerces, restaurants, à Bucarest, leurs affaires prospèrent. A tel point qu'aujourd'hui un vaste complexe de 13 hectares, le Dragon rouge, abrite plus d'un millier de commerces chinois dans la capitale. Et ce n'est pas fini : un groupe de promoteurs roumains et chinois construit actuellement, sur 50 hectares, le futur ChinaTown. Au programme : 12 bâtiments d'habitation, des écoles, des bureaux et des banques.

Même si la ligne aérienne directe Bucarest-Pékin est suspendue depuis 2003, l'offensive chinoise a donc bel et bien traversé le Danube. Pour le plus grand bonheur des hommes d'affaires, qui rêvent de voir un jour le port de Constanta briller de mille lampions rouges. Mais au grand dam du président : Traian Basescu ne partage pas leur enthousiasme. Le 5 janvier, il martelait qu'il n'était pas question, pour son pays, de succomber aux sirènes de l'argent chinois, à l'instar de ses voisins, la Grèce et la Moldavie. Même si "la Chine est notre amie", concluait-il, un brin embarrassé.


diasporama

8 000 Chinois vivent en Roumanie, selon l'Office roumain des migrations, dont 6 000 à Bucarest. Ils sont investisseurs, entrepreneurs, mais aussi ouvriers dans des entreprises du secteur textile.

385 millions de dollars Tel est le montant des investissements chinois en 2010 en Roumanie, selon le ministère de l'Economie.

Chinezii din Romania C'est le journal de la communauté chinoise expatriée en Roumanie.


Mon patron s'appelle Chuanzhi
Emmanuel Paquette

Il y a cinq ans, le chinois Lenovo achetait une icône américaine,la division micro-informatique du géant IBM. Cette fusion délicate n'a pas encore porté tous ses fruits.

C'est l'histoire du serpent qui avale un éléphant. Ou quand un géant de l'informatique américain tombe entre les mains d'une entreprise trois fois plus petite. Chinoise, de surcroît. "Mes amis, inquiets, ont pris cette image pour symbo-liser notre rachat de l'activité PC d'IBM en 2005, a raconté Liu Chuanzhi, président et fondateur de Lenovo, lors de son passage en France, en novembre 2010. Et il est vrai que nous avons connu des hauts et des bas."

Lorsque ce colosse de l'empire du Milieu, inexistant à l'international, débourse 1,25 milliard de dollars pour mettre la main sur ThinkPad, la marque d'ordinateurs d'IBM, il se trouve d'un coup propulsé n° 3 mondial. Mais l'intégration se révèle complexe. En France, le transfert automatique de 130 salariés d'IBM est vécu comme un traumatisme. La CFE-CGC n'hésite pas à demander l'ouverture d'une clause de conscience pour le personnel, effrayé à l'idée de se "retrouver dans la filiale d'un Etat totalitaire".

Aujourd'hui, Frank Setruk, délégué syndical à l'origine de cette requête, reconnaît qu'"il n'y a pas eu de problèmes particuliers". A vrai dire, nombre de salariés n'ont pas perçu de différences notables. Lenovo a pris soin d'internationaliser ses équipes. Aujourd'hui, son comité de direction compte autant d'étrangers que de Chinois. Les pays comme les Etats-Unis ou la France sont gérés par d'anciens responsables de "Big Blue". Concentrée sur une activité unique - la fabrication de micro-ordinateurs - l'entreprise est plus réactive... et davantage centralisée. Plusieurs fonctions clefs (finance, support client) sont basées à Bratislava, en Slovaquie.

Malentendus et incompréhensions

Au quotidien, les différences culturelles suscitent malentendus et incompréhensions. Comme lors des réunions, au cours desquelles les Américains monopolisent la parole. "Les Chinois sont moins volubiles", glisse Marc Godin, patron pour la France. En outre, tous ne maîtrisent pas la langue de Shakespeare mais donnent toujours le change devant leur interlocuteur, feignant de tout comprendre...

Le mode de gestion a, lui aussi, changé. "Nous sommes passés d'une multinationale à une grosse PME, raconte Catherine Ladousse, directrice du marketing pour l'Europe de l'ouest. Une grande autonomie est laissée aux équipes, on peut parler d'esprit entrepreneurial." Mais cette liberté a sa contrepartie : désormais, le salaire de chaque employé comporte une part variable. "Nous nous attendions à une culture plus égalitaire, plus communiste, reconnaît Ken Batty, directeur des ressources humaines pour l'Europe de l'Ouest. En Chine, les bonus représentent 30 % du salaire. En Europe, la part fixe de la rémunération n'a pas évolué depuis cinq ans mais la part variable atteint en moyenne 21 % pour les cadres, au lieu de 6 % auparavant."

En 2008, le groupe a traversé une tempête révélatrice. Alors qu'il visait la place de leader mondial, il s'est vu rétrogradé au quatrième rang par le taïwanais Acer. Un revers de taille. La crise n'a rien arrangé, contraignant l'Américain William Amelio, PDG de Lenovo à l'époque, à lancer un vaste plan d'économies et à licencier 2 500 personnes. Une réaction brutale, qui n'a pas été du goût des Chinois : en 2009, Amelio est remplacé par son prédécesseur, Yang Yuanqing.

Depuis, le groupe a renoué avec la croissance et connu la plus forte progression de tout le secteur au dernier trimestre de 2010. Mais sa notoriété hors de Chine reste à construire. Liu Chuanzhi a fixé un objectif très ambitieux : que, d'ici à trois ans, la moitié des Européens connaissent la marque Lenovo. Le serpent aura alors sans doute réussi à digérer l'éléphant.


Jean-Paul Larçon : "La Chine a peur de faire peur"
Propos recueillis par Bruno Abescat

Jean-Paul Larçon est professeur de stratégie internationale à HEC Paris. Fin connaisseur de l'empire du Milieu, il voit dans son développement plus une opportunité qu'une menace.

Rachat de dettes souveraines, investissements dans les infrastructures et les entreprises... Peut-on parler d'une offensive chinoise en Europe ?

En Europe et ailleurs... Depuis l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce, en 2001, la croissance de ses investissements à l'étranger est exponentielle mais vise majoritairement l'Asie et les pays émergents. Avant cette date, la Chine se contentait d'exporter. A présent, elle acquiert des entreprises.

La crise accélère-t-elle ce mouvement ?

La crise est une opportunité pour la Chine. Elle lui permet d'entrer à moindre coût sur les marchés et d'acheter des sociétés en difficulté, comme Volvo Cars. Et je suis convaincu que nous n'avons rien vu : les banques et les compagnies d'assurance chinoises, qui n'ont pas encore bougé à l'international, vont à leur tour investir massivement.

L'Europe est-elle dépendante de la Chine ?

C'est exagéré. D'abord, à l'aune de sa puissance économique, ses investissements en Europe demeurent faibles. Ensuite, ce pays est simplement en train de prendre sa place sur l'échiquier mondial : il cherche à diversifier ses avoirs, pas à exprimer son pouvoir.

Quelle logique guide les autorités chinoises en Europe ?

Les Chinois sont des gens très méthodiques. Ils échafaudent des plans à long terme et les mettent en oeuvre. Les entreprises, même indépendantes, sont encouragées à s'internationaliser et sont accompagnées par une politique gouvernementale adéquate de financement, d'information, d'assurance à l'export... La "maison Chine" a une vision exacte de ce qu'elle veut faire par continent et par pays. En Europe, son principal souci est de s'assurer la stabilité économique et financière de son premier partenaire commercial.

Cette démarche a-t-elle évolué ?

A présent, la Chine a pris conscience de sa force et elle a sans doute peur de faire peur. Si elle veut rester offensive, je crois qu'elle aura à coeur d'avancer avec prudence et de respecter les lois.

Faut-il, comme aux Etats-Unis, protéger les secteurs stratégiques et se doter d'une autorité de contrôle ?

Demeurer sur le registre défensif ne me paraît pas la posture la plus pertinente. Acceptons que la Chine soit aussi une grande puissance scientifique et technologique et exigeons plutôt davantage de réciprocité.

Pékin peut-il espérer faire fructifier ses investissements sur le plan politique ?

Géant économique, la Chine pèse naturellement sur la scène politique. Mais, pour l'heure, elle n'a pas cherché à utiliser ce levier puissamment. Et s'il y a un impérialisme chinois, il est comparable à son pendant américain ou japonais...

Vous ne semblez pas croire à une menace chinoise. Pensez-vous que les Européens ont tendance à se faire peur avec la Chine comme avec le Japon dans les années 1980 ?

La montée en puissance de la Chine sur le plan international est très rapide et a de quoi susciter des inquiétudes. Mais, en même temps, elle est devenue l'un des piliers majeurs de notre nouveau monde multipolaire. Aujourd'hui, les Chinois investissent quatre fois moins à l'étranger que les étrangers en Chine. Maintenant, il faut le savoir, ce sont des entrepreneurs qui vont de l'avant. Donc, il ne faut pas baisser notre garde. Retenons plutôt que la Chine nous offre de formidables débouchés. Je reste fondamentalement positif : le développement de ce vaste pays est aussi une opportunité. A nous de la saisir.

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samedi 29 janvier 2011

Lenovo et NEC s'allient dans les ordinateurs - Elsa Bembaron

Le Figaro, no. 20680 - Le Figaro Économie, vendredi, 28 janvier 2011, p. 22

Les deux groupes ont annoncé la création d'une coentreprise afin de vendre des PC au Japon.

Le nouveau numéro un japonais du PC est nippo-chinois. Le chinois Lenovo et le japonais NEC ont annoncé hier la création d'une coentreprise Lenovo NEC Holdings. Elle sera détenue à 51 % par Lenovo et 49 % par NEC, qui lui apporte la totalité de ses activités dans le PC. En contrepartie, Lenovo versera à son partenaire japonais 175 millions de dollars, via une émission d'actions nouvelles. Le groupe chinois a déjà prouvé sa capacité à réaliser des opérations d'envergure. Il y a six ans, il a racheté la branche grand public d'IBM. L'intégration est un succès industriel

NEC, qui a connu son heure de gloire dans les années 1980 et 1990, ne fait plus partie du top 10 des fabricants de PC. Le japonais a en outre publié hier une nouvelle perte trimestrielle, multipliée par trois à 240 millions d'euros. Toutes ses activités sont en recul, le secteur des télécommunications souffre particulièrement. Seules les ventes de produits grand public ont progressé. NEC apportera notamment à la coentreprise son savoir-faire en termes de développement de nouveaux produits. Lenovo pourrait donc bénéficier de transferts de technologie. Tandis que la nouvelle entité bénéficiera de la puissance d'achat du groupe chinois.

Pour Lenovo, numéro 4 mondial des PC, cette alliance s'inscrit « parfaitement » dans sa stratégie. « Elle renforce notre implication dans notre coeur de métier, le PC, tout en nous offrant de nouvelles opportunités de croissance au Japon », a déclaré Yang Yuanqing, le PDG de Lenovo. L'Archipel ne lui est pas complètement inconnu, puisque Lenovo dispose déjà de plusieurs bureaux de distribution au Japon et d'un centre à Yamoto. Le groupe chinois a les moyens de financer ses ambitions.

Au deuxième trimestre de son exercice, le chinois a engrangé un bénéfice de 77 millions de dollars et dispose d'une trésorerie nette de 2,3 milliards de dollars. De quoi financer d'éventuels projets de croissance interne... ou externe.

Le Japon et le PC pourraient d'ailleurs n'être qu'un premier pas dans la stratégie commune de développement des deux groupes. Ils se sont aussi mis d'accord pour discuter de coopérations supplémentaires dans d'autres domaines, y compris le développement de nouveaux appareils, comme des tablettes ou des serveurs Internet.

Un smartphone, deux tablettes

Le chinois vient en outre d'annoncer une nouvelle organisation et la création d'une entité dédiée à l'Internet mobile, présidée par Liu Jun, ancien patron de la branche PC. Cette dernière revient à l'américain Peter Hortensius. Liu Jun aura à charge de faire croître les nouveaux produits tablettes, smartphones et smart TV (télés connectées). Lenovo a annoncé début janvier le lancement de ses deux tablettes, l'IdeaPad, dotée d'un clavier, et le LePad. Lenovo a fait ses premiers pas l'année dernière sur le marché de la téléphonie, avec LePhone. Le smartphone siglé Lenovo n'est pour le moment commercialisé qu'en Chine, mais la téléphonie représente déjà 3,7 % de son chiffre d'affaires.

Lenovo a su s'imposer sur le marché des PC avec sa marque Idea, distribuée dans 90 pays. Il entend bien poursuivre sa progression sur les autres segments de l'électronique grand public en s'attaquant à la fois à deux marchés : les pays émergents et les pays développés. Autrement dit, le monde.

Elsa Bembaron

PHOTO - Lenovo CEO Yang Yuanqing (L) speaks next to NEC president Nobuhiro Endo (R) at a press conference in Tokyo on January 27, 2011. Leading Japanese and Chinese electronics firms NEC Corp. and Lenovo Group said they had agreed to set up a joint venture in the personal computer business in Japan.

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vendredi 3 décembre 2010

La Chine monte en puissance dans les puces - Maxime Amiot

Les Echos, no. 20818 - High-tech & Médias, vendredi, 3 décembre 2010, p. 26

La Chine avale les compétences les unes après les autres. Déjà poumon mondial de l'électronique grand public, elle devient également l'un des centres de l'industrie des semi-conducteurs, comme le révèle une étude du cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC). L'empire du Milieu est d'abord le plus grand utilisateur de puces au monde, avec 41 % de la consommation mondiale en 2010, contre 38 % en 2009, et un marché local de 101 milliards de dollars. Loin devant les Etats-Unis (17 % de la consommation mondiale), le Japon (16,9 %) et l'Europe (13,2 %). Le développement fulgurant des industriels de la high-tech dans l'empire du Milieu -allant des géants locaux, comme Lenovo ou Huawei, aux sous-traitants des grands groupes internationaux, comme Foxconn ou Quanta -, qui fabriquent tous des produits à base de semi-conducteurs, a naturellement favorisé cette tendance. Les chiffres sont d'ailleurs impressionnants : en 2009, selon PwC, 44,9 % des téléphones portables produits dans le monde étaient fabriqués en Chine. Ce chiffre atteint 60,9 % pour les PC, 48,3 % pour les téléviseurs et 80 % des appareils photos.

150 « fabs »

Mais l'expertise chinoise se situe désormais dans toute la chaîne de l'électronique. Ces dernières années, les grands groupes de semi-conducteurs y ont accéléré la relocalisation de leur process de fabrication. D'abord des activités à faible valeur ajoutée -assemblage, test -, mais de plus en plus des métiers de production, voire de R&D. La Chine concentre désormais 9,4 % de la capacité mondiale de production de puces, à 1,7 million de plaque de silicium par mois. En 2003, le pays ne pesait que 3 % des capacités mondiales. On y dénombre 150 « fabs », ces usines de fabrication qui requièrent un investissement unitaire compris entre 1 et 5 milliards de dollars. Les industriels les plus implantés ? Intel, le leader mondial des microprocesseurs, avec 2,3 milliards de dollars de revenus en 2009, en hausse de 50 %. Loin devant Hynix-Numonyx, SMIC et Freescale. Jusqu'ici centrée sur des sites d'assemblage de test et de R&D -son centre de R&D pour toute l'Asie est à Zizhu, à proximité de Shanghai -, Intel accroît encore sa présence cette année, avec l'ouverture, en octobre dernier, de sa première « fab », à Dalian, dans le nord-est du pays.

Certes, la Chine a encore des marges de progression. A l'échelle mondiale, ce sont le Japon et Taiwan qui disposent des plus grandes capacités de production de semi-conducteurs, suivis des Etats-Unis. Mais l'appétit chinois n'est certainement pas rassasié.

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lundi 8 novembre 2010

Liu chuanzhi, président de Lenovo : « J'ai créé mon entreprise pour avoir la liberté »


Les Echos, no. 20800 - Entretien du lundi, lundi, 8 novembre 2010, p. 17

Vous avez fondé votre groupe en 1984, au tout début de l'ouverture chinoise, alors que les sociétés privées n'existaient pas encore. Vous étiez alors chercheur à l'Académie des sciences de Chine. Comment cela s'est-il passé ?

Deng Xiaoping venait de décréter le passage à l'économie de marché. Mais personne ne savait comment faire. Nous étions dans une économie administrée et le système juridique ignorait totalement les entrepreneurs. Nous avions des mini-ministères par industries. Un pour l'électronique, un autre pour l'aéronautique ou l'automobile, etc. Chacun de ces ministères était actionnaire des entreprises de son secteur. Il allouait des quotas de production, d_employés et même le niveau des salaires. Du coup, ces entreprises ne décidaient rien, elles étaient en cage. C'est pour ça que j'ai voulu créer mon entreprise, pour avoir la liberté. Mais l'Académie des sciences n'avait jamais fait ça et ne savait pas comment procéder. Heureusement, son président avait compris en visitant les Etats-Unis que pour transformer des technologies en produits commerciaux, il fallait faire émerger des sociétés indépendantes.

La mise en place a été difficile_

Beaucoup plus difficile que cela ne l'est aujourd'hui. Il n'y avait bien sûr pas de grande concurrence, mais la situation était complètement chaotique. Nous avions un système juridique inadapté à une économie de marché. Nous avions par exemple mis au point une carte électronique permettant d'écrire en caractères chinois. Comme elles en avaient l'habitude, les autorités nous ont imposé un prix de vente correspondant au prix du matériel plus 20 %. C'était évidemment impossible, ça ne rémunérait même pas le travail des chercheurs. Du coup, nous avons fixé notre prix et on nous a immédiatement infligé une amende énorme de 1 million de yuans. Nous avons dû négocier pour la réduire, mais elle n'a pas été supprimée. Tout était comme ça. Une autre fois, un individu nous a escroqués. Cela m'a pris quinze jours pour le retrouver. Je n'arrivais plus à dormir la nuit et j'ai dû être hospitalisé. Tout cela s'est normalisé avec l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce.

Mais elle a fait entrer la concurrence américaine. Comment avez-vous résisté au débarquement de HP, Dell et IBM ?

Le gouvernement a réduit fortement les droits de douane et les quotas d'importation car il était mécontent de la qualité et du prix des produits chinois. Quand les américains sont arrivés, les grands groupes d'Etat se sont effondrés presque d'un coup. Le leader, Great Wall, a coulé en un an ! Nous, nous étions encore très petits, avec 2 % du marché. Nous avons analysé la situation du marché et nous nous sommes réorganisés en profondeur. Mais nous n'avions pratiquement pas de contrats gouvernementaux et les banques n'achetaient que des marques américaines en qui elles avaient plus confiance. Du coup, nous nous sommes tournés vers le marché grand public. Et là, nous avons trouvé notre avantage compétitif : la rapidité et la compréhension des besoins. Dans cette industrie, les prix des composants sont très volatils et chutent en quelques mois. Nous avons raccourci le cycle de production et fabriqué des quantités plus petites pour éviter tout stock. Ce qui nous permettait de baisser les prix de vente plusieurs fois dans l'année. Les américains ne pouvaient pas le faire car ils devaient avant en référer au siège aux Etats-Unis, puisque les budgets étaient annuels. Et puis nous trouvions des astuces. Par exemple, en 1999, quand l'Internet a décollé, les gens avaient beaucoup de mal avec le matériel de connexion. Alors, nous avons négocié avec les opérateurs locaux et intégré tout le matériel dans les ordinateurs. Du coup, on pouvait se connecter instantanément en un clic. Avec ça, notre part de marché a progressé de 7 points en une seule année !

Mais, à un moment, après l'échec d'une tentative de diversification, vous avez décidé de devenir une société mondiale en rachetant les PC d'IBM en 2005. Pourquoi avez-vous préféré cette solution plutôt que la croissance organique ?

La réponse tient dans deux chiffres. L'année de l'acquisition, notre chiffre d'affaires était de près de 3 milliards de dollars. Deux ans après, il a dépassé les 16 milliards. Nos profits sont passés de 140 millions à 480 et notre part de marché mondiale de 2,2 % à plus de 7 %. Elle dépasse aujourd'hui les 10 %. Nous avions besoin d'une marque, de technologies et de compétences. Nous avons soigneusement analysé la situation. Les risques étaient de trois ordres. L'acceptation de l'opération par les clients, la motivation des troupes internationales et le risque de choc de culture au niveau de la direction générale.

Vous avez connu des difficultés d'intégration au début. Quelles étaient les principales différences culturelles ?

Par exemple, chez Lenovo, nous avons l'habitude de respecter scrupuleusement nos engagements. C'est une part très importante de notre culture. Quand les gens viennent me voir, ils savent qu'ils devront respecter les objectifs qu'ils se donnent et il n'est pas acceptable que de façon répétée on ne tienne pas ses promesses. Dans les entreprises occidentales que nous avons observées, il y a une certaine culture de tolérance sur les objectifs que l'on se donne. Autre exemple, en Chine, un employé ne vient pas voir son supérieur pour défendre ses compétences et négocier ses attributions. Il travaille, on l'observe et ensuite seulement on définit avec lui ses tâches et même son salaire. De la même façon, il est fréquent chez nous de venir s'excuser quand on a fait une erreur, et ce n'est pas un aveu de faiblesse, alors que c'est rare chez les Occidentaux qui ne comprennent pas, par exemple, quand je viens m'excuser devant mon actionnaire.

Les relations entre les entreprises sont, elles aussi, différentes_

C'est vrai. Quand l'Académie des sciences a ouvert le capital à des investisseurs que nous connaissions bien, ceux-ci ont pris 29 % du capital sans faire le moindre audit, alors que nous étions en difficulté. A l'inverse, après avoir négocié l'acquisition des PC d'IBM, les américains ont mobilisé des avocats pendant des semaines sur de tout petits détails qui ne représentaient même pas le millième de notre accord. Mais toutes ces différences s'estompent et, au final, aucun dirigeant n'est parti et les cadres de tous les pays sont plus motivés aujourd'hui, car ils sont plus impliqués.

L'activité de Lenovo est séparée en deux, avec les marchés matures, d'un côté, et les marchés en croissance, de l'autre. Est-ce à dire que vous ne croyez pas à la croissance future de l'Europe ou des Etats-Unis ?

Cette répartition n'est pas une vision chinoise du monde. Il est clair que ce sont les marchés émergents qui tirent depuis plusieurs années la croissance de notre secteur. Néanmoins, les marchés matures sont critiques pour Lenovo. Notre portefeuille de clients professionnels y est très large et nous pouvons y vendre des produits à plus forte valeur ajoutée et à plus forte qualité. Nous pouvons donc y apprendre beaucoup de choses, qui nous sont utiles pour toutes nos activités. De manière générale, la stratégie de Lenovo se veut équilibrée. Nous sommes à la fois sur les pays matures et émergents, et sur les marchés professionnels et particuliers. Le rachat de la micro-informatique d'IBM nous a renforcés auprès des entreprises. Mais ces dernières années, c'est le segment grand public qui a pris beaucoup d'importance. Lenovo a une grande expérience dans ce domaine en Chine, mais moins dans les zones plus matures. Nous devons donc répliquer là-dessus, tout en restant forts dans le « professionnel ». Cela correspond bien à la stratégie du groupe, que nous avons baptisé « protect and attack ».

Vous êtes actuellement numéro quatre du marché mondial des PC. Comment voyez-vous le devenir de ce marché ?

Je ne suis pas inquiet sur l'avenir du PC, qui va perdurer encore longtemps. Reste que les formats actuels du PC vont s'enrichir, notamment grâce à l'essor de la mobilité. Avec Internet, les gens veulent être connectés partout, dans la rue ou dans l'avion. Cette tendance de fond nous amène à évoluer. Nous allons nous appuyer sur notre savoir-faire technologique pour sortir de nouveaux produits qui répondront à ces nouveaux besoins. Nous avons déjà lancé un « smartphone », LePhone, en Chine, qui va dans ce sens. Les tablettes Internet constituent aussi un marché que nous regardons. Dans ce domaine de l'Internet mobile, nous voulons développer une offre intégrée, avec matériel, service et contenu. Nous ne sommes pas satisfaits de notre position actuelle de numéro quatre mondial et, à moyen terme, nous voulons être au sommet.

Le président Hu Jintao est en ce moment en visite en Europe. Quelle vision les entrepreneurs chinois ont-ils de l'Europe ?

Je ne peux pas parler au nom de tous les entrepreneurs chinois. En ce qui concerne Lenovo, l'Europe est une entité extrêmement importante qui représente une grosse part de nos revenus. C'est pour cela que l'un de nos dirigeants, qui suit les marchés matures, y est basé et nous sommes très attentifs à son évolution. En ce qui concerne la France, elle a de nombreux atouts en matière de technologie. Les fonds d'investissement dont je m'occupe s'intéressent par exemple de très près aux compétences françaises en matière de traitement de l'eau, qui représente un marché gigantesque en Chine. D'une manière plus générale, je pense que l'Europe doit trouver sa voie pour sortir de la crise, comme la Chine l'a fait avec son plan massif d'investissement dans les infrastructures. C'est un vrai succès.

Propos recueillis par Maxime Amiot et Philippe Escande


Né dans le sud de la Chine, à Zhenjiang, Liu Chuanzhi commence sa carrière d'ingénieur à l'Académie des sciences chinoise, en 1966. Avec 10 ingénieurs et un prêt de 200.000 yuans, il lance en 1984 New Technology Developer Inc. - qui deviendra Legend puis Lenovo -spécialisé sur la production de cartes électroniques. Il en assure la direction opérationnelle jusqu'en 2005, date d'acquisition de la branche PC d'IBM. Président de la maison mère, Legend Holdings, il revient aux commandes en 2009, en pleine crise en tant que président du Board.

Liu Chuanzhi a reçu, le 5 novembre dernier, le prix Entrepreneur pour le monde 2010 décerné par l'EM Lyon. Son groupe vient de publier un chiffre d'affaires de 4,1 milliards de dollars pour son deuxième trimestre fiscal, en baisse de 5 % comparé à la même période de 2009, mais en hausse de 19 % comparé au dernier trimestre. La moitié de ses ventes se sont réalisées en Chine sur cette période. Leader en Chine, Lenovo, est le numéro quatre mondial du PC, avec 10,4 % du marché, selon Gartner.

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lundi 12 juillet 2010

Pékin tire le marché mondial de la high-tech

Les Echos, no. 20717 - Technologies de l'information, lundi, 12 juillet 2010, p. 18

Les ventes de biens électroniques ont bondi de 16 % au premier trimestre, tirées notamment par les téléviseurs et les PC.

Une véritable boulimie. Depuis le début d'année, la consommation chinoise de produits électroniques et informatiques affole les statistiques. Selon GfK, les ventes de produits électroniques (« smartphones », téléviseurs, PC...) ont bondi de 16 % en Chine au premier trimestre, et pèsent désormais la bagatelle de 19,61 milliards d'euros. De quoi permettre à l'empire du Milieu d'afficher l'une des plus fortes croissances mondiales, mieux que le reste de l'Asie (+ 13 %), que l'Europe de l'Ouest (+ 2 %) et que les Etats-Unis. « Vu son poids dans le marché mondial, la Chine participe largement au rebond de l'industrie électronique », juge GfK.

En quelques années à peine, la Chine s'est hissée aux premières places de l'industrie électronique. Premier marché mondial d'ordinateurs de bureau, deuxième sur le segment des ordinateurs portables, troisième sur les téléviseurs LCD (derrière les Etats-Unis et l'Europe de l'Ouest)_ Les Chinois achètent en masse, même si le taux d'équipement reste encore faible dans ce pays de 1,3 milliard d'habitants.

Cette année, la population se rue notamment sur les écrans plats. Le marché chinois devrait atteindre les 59 millions d'unités écoulées en 2012, soit une croissance annuelle de 14 % selon une étude publiée la semaine dernière par le cabinet américain Display Search. Mieux, la Chine devrait devenir, selon Display Search, le premier marché mondial des téléviseurs LCD dès l'année prochaine. De fait, les ventes sont soutenues par le vieillissement du parc installé. « En Chine, l'achat de téléviseurs couleur a réellement grimpé dans le milieu des années 1990. Comme ces téléviseurs ont une espérance de vie de 8 à 10 ans, on arrive aujourd'hui sur un cycle de renouvellement très important », juge Display Search, qui chiffre à 450 millions le nombre de téléviseurs devant être remplacés dans les dix années à venir. Les vieux téléviseurs à tube cathodique, longtemps majoritaires dans les ventes, sont en plein déclin : ils ne représentent plus que 14,6 % des ventes au premier trimestre 2010, contre 68 % il y a deux ans à peine_

Outre l'urbanisation croissante -65 millions de Chinois des campagnes devraient rejoindre de petites et moyennes villes dans les cinq prochaines années -et l'élévation du niveau de vie, l'industrie profite également du programme de subventions à l'achat d'appareils électroniques et électroménagers dans les zones rurales, lancé en février 2009 pour faire face à la crise. Une mesure qui bénéficie également aux achats d'ordinateurs. Selon Gartner, les ventes de PC devraient encore croître de 22,4 % en 2010, notamment tirées par les PC portables.

Lenovo leader incontesté

Reste que ce gâteau n'est pas accessible à tous les industriels. Parmi les dix plus gros vendeurs de PC en Chine, la moitié sont des constructeurs chinois : Lenovo arrive loin en tête avec 25 % de part de marché selon Gartner. Des fabricants comme Founder Electronics (6 %), Tongfang (3 %), Great Wall Computer (2 %) et Haier (2 %) sont aussi dans le Top 10. Ce sont toutefois des groupes étrangers qui ont affiché les plus fortes croissances entre 2008 et 2009 : le taïwanais Asus, numéro cinq en Chine, dont les ventes ont bondi de 72 % et l'américain Hewlett-Packard, numéro deux du marché qui a écoulé 65 % d'unités en plus l'an dernier.

PHOTO - BEIJING - APRIL 20: Lenovo Group's CEO Yang Yuanqing poses during the pledging conference on April 20, 2010 in Beijing, China.

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vendredi 28 mai 2010

Lenovo renoue avec les bénéfices - Romain Gueugneau

Les Echos, no. 20686 - Technologies de l'information, vendredi, 28 mai 2010, p. 26

Le fabricant d'ordinateurs profite de la reprise. A l'issue de l'exercice 2009-2010 (clos le 31 mars), le résultat net s'est élevé à 129 milliards de dollars, contre une perte de 264 milliards l'an dernier. Le chiffre d'affaires a rebondi de 11 %, à 16,6 milliards de dollars. La croissance s'est accélérée au quatrième trimestre (+ 55 %). La demande en Chine (+ 57 % sur l'année) a tiré les ventes. Le conseil d'administration a décidé de verser un dividende de 58 cents par action .

PHOTO - BEIJING - APRIL 19: Lenovo Group's chairman Liu Chuanzhi speaks during the launching ceremony of LePhone on April 19, 2010 in Beijing, China.

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mardi 4 mai 2010

Cinq ans après le rachat des PC d'IBM, Lenovo part à la conquête de l'Europe

Les Echos, no. 20671 - Technologies de l'information, mardi, 4 mai 2010, p. 24

Le 1 er mai 2005, le premier constructeur informatique chinois finalisait l'acquisition de la division PC du géant IBM. L'intégration s'est bien passée. Et la qualité des produits Lenovo est désormais reconnue. Le groupe souhaite à présent se lancer dans la course aux parts de marché dans les pays développés.

Pas de soirée événement, ni de conférence de presse. Pas même une célébration au sein de l'entreprise. Lenovo n'avait rien prévu pour célébrer le cinquième anniversaire du rachat de la division PC d'IBM. « Nous sommes une seule et même entreprise désormais, intégrée et sans différences entre les divisions », justifie David McQuarrie, responsable de l'activité PME, PMI et grand public de Lenovo pour l'Europe de l'Ouest.

L'événement mérite pourtant d'être signalé. L'opération avait fait grand bruit à l'époque. Le 1er mai 2005, l'inventeur du PC cédait sa prestigieuse marque au numéro un chinois de l'informatique pour 1,25 milliard de dollars. Cantonné à son marché domestique, Lenovo s'est alors ouvert au monde et a pu rivaliser avec des constructeurs comme HP et Dell. « Nous avons bénéficié de la qualité des produits IBM, de la bonne réputation de la marque mais aussi de l'expérience internationale du groupe », rappelle David McQuarrie, qui considère cette opération comme « un vrai partenariat plus qu'un simple rachat ».

L'intégration d'IBM et de ses équipes au sein de Lenovo s'est effectuée en douceur. Pendant la première année post-rachat, le chinois a ainsi veillé à conserver les équipes de vente d'IBM auprès de ses clients, tandis que le management a également été conforté. Le principal défi fut le mariage des deux cultures, occidentale et chinoise, et la manière des uns et des autres de faire des affaires. C'était l'une des priorités lors des premières années qui ont suivi l'acquisition.

Aucun client perdu

Ce rapprochement inédit avait aussi semé le trouble au sein de la clientèle d'IBM - en majorité des grands comptes. « Mais nous n'avons perdu aucun de nos grands clients à l'époque », se souvient une porte-parole du groupe chinois. Rassuré par la confiance renouvelée de ses clients, Lenovo s'est même permis de retirer le logo IBM sur ses produits dès 2008, soit deux ans avant les objectifs initiaux. Chez Lenovo, IBM appartient désormais au passé. L'intégration est réussie, les priorités ont changé. « Place à la croissance ! » scande David McQuarrie. Au cours des cinq dernières années, le constructeur informatique a vu sa part de marché stagner autour de 4 % en Europe et progresser modérément à 8 % au niveau mondial, selon les estimations de GfK. Quatrième fabricant mondial, Lenovo s'est fait dépasser et distancer par le taïwanais Acer et voit poindre, depuis l'an dernier, la menace Asus.

Intégrer le trio de tête européen

Mais les opportunités de croissance sont réelles, estiment les dirigeants, dans les pays émergents comme sur les marchés matures. « Nous pouvons rapidement doubler notre part de marché en Europe, prédit David McQuarrie, et nous hisser dans le trio de tête des fabricants sur le continent. » Le mouvement serait déjà visible depuis deux trimestres. Il pourrait s'accélérer avec la commercialisation de la dernière gamme d'ordinateurs portables Thinkpad.

Lenovo promet donc d'être plus agressif, sans pour autant sacrifier les marges. « La croissance devra être profitable. » Ce n'était pas encore le cas au troisième trimestre de l'exercice 2009-2010 (clos le 31 mars) sur les marchés développés. Acteur mondial du secteur informatique, Lenovo dépend encore exclusivement de sa division chinoise (48 % du chiffre d'affaires) pour alimenter ses bénéfices. Cette contribution restera importante dans les trimestres à venir. Champion incontesté du marché informatique local (33,5 % de part de marché), Lenovo devrait pouvoir compter sur les revenus issus de la vente de « smartphones », commercialisés depuis avril en Chine, pour défendre son leadership.

ROMAIN GUEUGNEAU

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jeudi 11 février 2010

Lenovo renoue avec les bénéfices grâce à la Chine - Marc Cherki

Le Figaro, no. 20382 - Le Figaro Économie, jeudi, 11 février 2010, p. 22

Le quatrième fabricant de PC au monde attaque de nouveaux métiers et renoue avec les profits.

Contrairement à Dell, tombé à la troisième place mondiale des fabricants de PC au troisième trimestre, les groupes asiatiques donnent des signes encourageants. Le taïwanais Acer, qui s'est hissé au deuxième rang mondial, vient de publier ses meilleurs résultats trimestriels depuis trois ans.

De son côté, le chinois Lenovo, qui avait acquis en 2005 la division PC du géant américain IBM, semble sorti de l'ornière. « Après sept trimestres de baisse de part de marché dans les pays mûrs, Europe et États-Unis, nous avons amélioré notre position », explique Milko Van Dujil, patron de Lenovo pour l'Amérique du Nord, l'Europe, le Japon et l'Australie. Au total, le chiffre d'affaires du groupe a repris, fin 2009, un rythme de croissance soutenu, à 4,78 milliards de dollars, contre 3,59 milliards pour la même période de 2008. Une reprise qui s'explique par une hausse de 42 % de ses ventes d'ordinateurs. « Au dernier trimestre de 2009, nos livraisons de PC ont progressé de 54 % en Chine, de 52 % dans les pays émergents et de 16 % dans les pays mûrs dont j'ai la charge », a indiqué hier Milko Van Dujil.

Ces filiales dans les pays riches, héritées d'IBM, représentent un gros tiers du chiffre d'affaires du groupe (35 % du total). Mais, pour Lenovo, ces pays matures sont toujours source de perte, même si les déficits ont été réduits.

Lenovo a toutefois renoué avec les profits, en fin d'année, avec un bénéfice net de 79,5 millions de dollars, contre une perte de près de 100 millions un an plus tôt. Là encore, la Chine y est pour beaucoup. Car l'entreprise a ouvert davantage de magasins dans les zones rurales afin de tisser un réseau très dense de distributeurs pour irriguer tout le pays avec des PC peu onéreux. De ce fait, Lenovo revendique 33,5 % du marché chinois des PC. Cette position très solide l'a convaincu de proposer ses téléphones mobiles, en particulier son smartphone, retenu par China Mobile. « Mais il n'est pas question de le proposer hors Chine », souligne Milko Van Dujil.

Un « smartbook »

Par ailleurs, Lenovo a modernisé sa gamme de PC, optant pour des couleurs vives et utilisant des puces d'AMD et de Qualcomm, au lieu de celles d'Intel, pour réduire le prix de ses PC, à l'instar d'Acer. En outre, la firme a présenté son « smartbook », compromis entre un smartphone et un PC portable. Mais son point fort reste la Chine. Car l'empire du Milieu « va devenir dans un an ou deux le premier marché des PC au monde », indique son concurrent taïwanais Asus.

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vendredi 29 janvier 2010

ENQUÊTE - Les marques chinoises partent à l'assaut du monde - Jean-Yves Guerin

Le Figaro, no. 20371 - Le Figaro Économie, vendredi, 29 janvier 2010, p. 20

Les uns après les autres, les grands groupes chinois disposent leurs pions à l'étranger avec l'ambition de devenir des leaders mondiaux.

Un Russe conduit sa voiture Geely dans la toundra, un Américain prend une bière dans son minibar Haier, une BYD fend l'autoroute de Dubaï, pendant qu'un Européen pianote sur son ordinateur portable Lenovo... Il ne s'agit pas d'une fiction futuriste : ces marques chinoises ont déjà débarqué sur tous les continents. Longtemps usine du monde qui produisait pour des marques occidentales ou japonaises, le visage du « made in China » se redessine peu à peu.

Les groupes qui ont réussi à sortir de leurs frontières se comptent encore sur les doigts de la main. Mais « d'ici cinq à dix ans, nous allons assister à l'émergence de marques chinoises extrêmement pointues », estime Shaun Rein, directeur du cabinet China Market Research Group, à Shanghaï. À côté d'Adidas, c'est maintenant Lining, marque de vêtements de sport créée par le premier médaillé d'or olympique chinois du même nom, qui séduit les Chinois et a posé sa première pierre à l'étranger, à Singapour.

La politique du « zou chuqu »

Avec un marché national en plein boom, ces nouveaux étendards de l'empire du Milieu amassent des fonds pour financer leur conquête du monde. « Ils profitent de la crise avec des consommateurs qui veulent acheter moins cher et le gouvernement qui achète de plus en plus chinois », souligne David Tse, professeur à la Hongkong University. Jouant sur les effets de volume, la plupart restent dans l'entrée de gamme et s'approprient de plus en plus des technologies banalisées, surtout dans l'électronique.

Pékin a placé la barre très haut, en voulant compter, d'ici aux dix prochaines années, 50 marques chinoises dans le classement Fortune des 500 premières entreprises mondiales. Au dernier pointage, l'année dernière, l'empire du Milieu plaçait déjà 37 de ses champions dans ce top 500. En tout cas, ces ambitions ont valu des frictions commerciales à la république populaire, objet d'une plainte américaine devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC) pour subventions illégales à des entreprises pour développer leur marque.

La velléité de la Chine de créer des géants internationaux n'est pas nouvelle. Le gouvernement lance sa politique du zou chuqu, littéralement « aller dehors », dès les années 1990. Pékin est alors en plein nettoyage de ses sociétés d'État et le gouvernement pense que seule une concurrence venue de l'extérieur pourra doper les performances de ses entrepreneurs. C'est ainsi que commencent les négociations pour entrer à l'OMC, dont la Chine est membre depuis 2001. Les leaders chinois n'ont plus qu'à aller chercher d'autres marchés pour conserver leur position dominante. C'est ce qui a poussé des entreprises comme Huawei et ZTE, équipementiers télécoms, ou encore Haier, numéro un de l'électroménager en Chine et leader mondial de la fabrication de réfrigérateurs, à s'internationaliser.

Depuis, une nouvelle génération d'entrepreneurs est arrivée et ne fait qu'amplifier le phénomène. Ils ont souvent démarré leur propre entreprise - sans passer par l'acquisition d'une société d'État et débordent d'ambitions. À 41 ans, Feng Jun, PDG d'Aigo, fabricant d'appareils électroniques, tire 20 % de ses revenus de l'international et espère bien porter ce chiffre à 50 % rapidement pour devenir le « prochain Samsung ».

Constructeurs de voitures hybrides et électriques, BYD a, de son côté, annoncé son intention de se lancer sur le marché américain cette année. L'entreprise installée à Shenzhen compte Warren Buffett parmi ses actionnaires. Déjà présents au Moyen-Orient ou en Asie du Sud-Est, d'autres constructeurs automobiles comme Chery et Geely espèrent aussi pouvoir conquérir les pays développés. Dans un contexte de consolidation du marché chinois, certains se disent qu'une notoriété hors des frontières pourrait leur éviter d'être avalé par un concurrent à domicile.

Mais cette conquête est ardue. Le « made in China » conserve une image désastreuse sur le plan de la qualité, régulièrement alimentée par des rappels de produits. Les consommateurs européens ne paraissent pas encore prêts à conduire des voitures chinoises. La barrière culturelle reste aussi un obstacle de poids. Les managers chinois d'aujourd'hui ne sont pas formés pour gérer des équipes étrangères. Ce choc des mondes a sans aucun doute contribué à l'échec de Lenovo dans le développement de la branche PC d'IBM rachetée en 2005. La compagnie vient d'annoncer un recadrage de sa stratégie, qui se concentrera essentiellement sur le marché chinois.

PHOTO - China's Vice-Premier Li Keqiang attends a session at the World Economic Forum (WEF) in Davos January 28, 2010.


INTERVIEW - Charles-Edouard Bouée, directeur général en Chine du cabinet de stratégie roland berger

Quelles sortes d'entreprises chinoises cherchent à imposer leur marque à l'export ?

Essentiellement des sociétés qui ont une position très installée sur leur énorme marché intérieur. Ainsi, Haier qui fait de l'électroménager (frigidaires, climatiseurs, téléviseurs...) est leader du marché national en Chine. Ce qui lui a permis de s'implanter à l'étranger, notamment aux États-Unis, où leur réfrigérateur pour célibataires a été un vrai succès. Néanmoins, pour Haier comme pour les autres, le gros du chiffre d'affaires se fait toujours en Chine.

Dans quel secteur les groupes chinois s'implantent-ils le plus à l'étranger ?

Dans l'industrie pétrolière et, de façon plus globale, dans toutes les activités liées aux ressources naturelles. L'explication est simple : hormis le charbon, la Chine n'a pas beaucoup de réserves naturelles. Du coup, le gouvernement a incité les groupes oeuvrant dans ces domaines à se développer hors de leurs frontières. Ainsi, les Chinois ont pris des participations dans les mines australiennes.

Quel rôle jouent les pouvoirs publics dans ce mouvement ?

Ils incitent leurs groupes leaders à s'internationaliser, mais à prendre leur temps quand il s'agit d'acquérir des entreprises étrangères. Il y a eu, en effet, quelques échecs comme le rachat de la branche téléviseurs de Thomson par TCL ou des cas difficiles, mais aussi des acquisitions réussies comme celles d'Adisseo et de la branche silicones de Rhodia par China National Chemical Corp. J.-Y. G.


La stratégie de rachat des entreprises occidentales pour aller plus vite

POURQUOI chercher la notoriété quand on peut l'acheter ? C'est le raisonnement de certaines sociétés chinoises qui, à défaut de pouvoir rapidement se faire un nom hors de leurs frontières, s'offrent des marques internationales. « Cela reste le cas le plus courant. Les entreprises génèrent des profits sur le marché domestique et saisissent l'opportunité quand elle se présente », résume Terence Tsai, professeur de marketing à la China Europe International Business School (CEIBS), à Shanghaï.

Récemment, le secteur automobile s'est distingué par cette stratégie. Fin décembre, Geely a signé un accord pour acquérir le suédois Volvo. En octobre dernier, Tengzhong avait finalisé le rachat de l'américain Hummer. Et si Baic n'a pas concrétisé son projet, il s'était positionné pour reprendre Opel à General Motors. Des opérations qui, à chaque fois, valent aux groupes chinois la une des journaux occidentaux.

Mais ces nouveaux géants ne cherchent pas seulement à accroître leur notoriété avec cette politique. Réseau de distribution, nouvelle technologie, ils ont compris tout l'intérêt d'acquérir des sociétés déjà connues en Occident, les aidant aussi à pallier leur incompréhension des règles de management sur ces marchés.

D'ailleurs, les échecs retentissants de plusieurs entreprises chinoises mettent au jour les difficultés de ces dernières à s'internationaliser. En Europe, TCL rachète la branche téléviseurs de Thomson en 2004 pour déposer le bilan deux ans après. En Asie, le constructeur Shanghai Automotive Industry Corporation, qui a pris 51 % du capital de Ssangyong, a dû se résoudre aussi à déposer le bilan de sa filiale sud-coréenne début 2009. Les fleurons de l'économie chinoise n'ont cependant pas beaucoup le choix.

Le Congrès n'est pas d'accord

Car, quand il ne s'agit pas d'une opération de sauvetage, les fonds chinois sont rarement les bienvenus. En 2005, l'offre de CNOOC (China National Offshore Oil Corporation), troisième pétrolier chinois, pour le rachat du numéro six américain, Unocal, provoque une levée de boucliers au Congrès. L'an dernier, ce sont les dirigeants australiens qui se sont émus de l'offre d'augmentation de capital de Chinalco, numéro un de l'aluminium en Chine, dans le groupe minier Rio Tinto.

L'argument souvent objecté est que ces rachats touchent des secteurs stratégiques. Mais les biens de consommation sont aussi dans le viseur. Haier avait fini par renoncer à son offre pour le rachat de l'américain Maytag en 2005, face à l'hostilité de l'opinion publique et après une âpre bataille contre Whirlpool, qui avait revu sa copie et déboursé 1,4 milliard de dollars pour l'emporter. -

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