mercredi 22 décembre 2010

L'appel du kangourou : ces jeunes Français qui partent en Australie

L'Express, no. 3103 - société TENDANCE, mercredi, 22 décembre 2010, p. 42

Il n'y a pas que le Canada ! Près de 20 000 jeunes Français partent chaque année en Australie chercher un job et l'aventure. Grâce à un visa spécial.

Un dimanche au Café Oz, à Paris. Des centaines de jeunes, loin de la trentaine pour la plupart, scrutent discrètement les badges nominatifs de leurs voisins. La bière délie les langues. Certains prennent fébrilement des notes. On se croirait à un rendez-vous de "speed dating" sans jolies filles ni baratin survolté. Ici, on ne cause pas d'apéros avec possible liaison à la clef, mais d'Australie. Le pays des kangourous et des grands espaces est devenu en quelques années le nouvel eldorado des jeunes Français. Depuis la création en 2003 du Working Holiday Visa (WHV), qui permet aux 18-30 ans de différents pays de sillonner l'île-continent tout en vivant de petits boulots, le nombre des volontaires à l'exil temporaire ne cesse de croître. 6 125 visas ont été délivrés en 2005 dans l'Hexagone, contre 11 005 en 2007, pour atteindre 18 172 en 2009. "C'est l'une des plus fortes progressions enregistrées en Europe, essentiellement grâce au bouche-à-oreille", précise l'ambassadeur d'Australie en France, David Ritchie. D'autres pays comme le Japon, la Nouvelle-Zélande ou le Canada délivrent ce fameux visa vacances-travail. Mais, contrairement à l'Australie, ces derniers ont instauré des quotas pour limiter le nombre de candidats.

Devant un tel succès, Christian Bollaert a eu l'idée d'organiser des journées G'days (1) pour "Good day", le "bonjour" australien, au Café Oz. Ceux qui reviennent d'Australie (étiquettes orange) sont invités à partager leur expérience, transmettre leurs bons plans et leurs conseils aux candidats au départ (étiquettes blanches). Business is business : des représentants de compagnies aériennes, d'agences d'assurances, ou des organisateurs de circuits touristiques sont aussi fréquemment de la party.

"Quitte à galérer, autant être en tongs"

Mer, plage, soleil, sites naturels, croissance insolente, taux de chômage dérisoire... le pays d'Oz a tout pour plaire. "Le plus gros investissement est le billet d'avion, explique Cédric devant une poignée de candidats globe-trotteurs. Sur place, c'est le règne de la débrouille. Beaucoup achètent un van pour sillonner le pays et le revendent en fin de séjour. La colocation, le covoiturage sont également des solutions très pratiquées." Ophélie et Alexandre, fans de plongée, prévoient de se jeter dans les vagues de l'océan Pacifique dès février prochain. Pas de boulot, pas d'enfants. Pour ce couple, "c'est le moment où jamais". Lorsque la crise a commencé, les organisateurs des G'days ont pensé que le phénomène allait se dégonfler. Or c'est exactement le contraire qui s'est produit. "Les jeunes qui peinent à entrer sur le marché du travail se disent que, quitte à galérer, autant être en tongs et maillot de bain", explique Christian Bollaert. Confirmation de Virginie, titulaire d'un MBA en stratégie consulting : "Voilà plusieurs mois que j'envoie des CV pour rien. L'Australie sera une expérience en plus, et je vais pouvoir perfectionner mon anglais."

Partir pour mieux revenir... ou pas. Accoudé au bar, Gregory, ingénieur, espère bien trouver, là-bas, un poste longue durée dans l'informatique. Même si ce n'est pas le but premier du WHV, valable seulement un an, mais renouvelable si l'on a travaillé au moins trois mois dans des secteurs où le manque de main-d'oeuvre est le plus criant, tel le "fruit picking" (récolte de fruits). Le titre magique s'obtient en quelques clics sur Internet. "Ça ne m'a pris que vingt minutes chrono", assure Grégory. Une bagatelle, comparé aux vingt-deux heures d'avion qui vous attendent...

Amandine Hirou

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mardi 21 décembre 2010

DOSSIER - La Chine tend une main intéressée à la Grèce




Le Figaro, no. 20657 - Le Figaro Économie, vendredi, 31 décembre 2010, p. 22

En visite à Athènes, le premier ministre Wen Jiabao s'est engagé à acheter de la dette grecque. En échange, Pékin renforce sa présence au Pirée et dans la marine marchande.

La Chine fait main basse sur la Grèce. La visite du premier ministre chinois, Wen Jiabao, à Athènes, le week-end dernier, aura été tout autant politique qu'économique. Les Chinois avaient commencé par avancer leurs pions sur le port du Pirée en reprenant l'exploitation de deux quais pour une durée de trente-cinq ans. C'était un coup pour voir comment les Grecs réagissaient et une manière de s'incruster dans les infrastructures d'un pays que Pékin convoite comme une porte d'entrée en Europe du Sud. Aujourd'hui, ils vont beaucoup plus loin et se posent carrément en sauveurs du pays.

Les Chinois, qui fourniront dans un premier temps six bateaux aux armateurs grecs, dont deux cargos et un tanker, vont créer un fonds de 5 milliards de dollars pour « soutenir l'achat de bâtiments chinois par les armateurs grecs ». Annoncée sans commentaire, cette décision n'est pas neutre. Pékin s'en prend directement au coeur du seul secteur industriel grec qui n'est pas directement touché par la crise. Et en offrant de l'aider alors qu'il n'a rien demandé, la Chine construit patiemment la tête de pont commerciale dont elle a besoin sur le Vieux Continent.

Ce n'est pas un hasard si le président du géant Cosco (China Ocean Shipping Company), Wei Jiafu, qui a la réputation de se déplacer rarement, était du voyage, de même que le gouverneur de la Banque centrale, Zhou Xiaochuan. La Chine, en effet, n'entend pas soutenir que les bateaux grecs. Elle veut « faire un grand effort pour soutenir les pays de la zone euro », a souligné son premier ministre, Wen Jiabao, qui prend le pari que la Grèce sera parfaitement capable de « dépasser toute seule ses difficultés avec ses propres efforts ». Pékin, par cette simple phrase, apporte un soutien politique de taille au gouvernement du premier ministre Georges Papandreou, qui bataille pour faire passer les réformes que lui imposent ses partenaires européens pour sortir d'une situation économique catastrophique.

Cheval de Troie

Wen Jiabao, en bon diplomate qui profite du maillon faible de l'Europe pour avancer sur le Vieux Continent, assure que « le mécanisme commun Union européenne-FMI et toutes les mesures prises ont eu des résultats positifs ». Et il affirme dans la foulée que son pays « participera à l'achat de nouvelles obligations grecques », dès que le pays reviendra sur les marchés financiers.

Georges Papandréou s'est aussitôt félicité de ce « vote de confiance », tout en soulignant le « climat excellent » qui règne entre les deux pays. Mais personne n'est dupe. Le soutien chinois à la Grèce est parfaitement intéressé. Si la Chine et la Grèce prévoient de doubler leurs échanges commerciaux d'ici à 2015, à 8 milliards de dollars, et s'ils ont d'ores et déjà signé des accords dans les technologies des télécommunications et l'importation de matières premières comme le marbre, Pékin se projette beaucoup plus loin.

En affirmant haut et fort qu'elle fait confiance à la Grèce, la Chine se pose comme un donneur de leçons vis-à-vis de Bruxelles en même temps qu'elle caresse dans le sens du poil son cheval de Troie en Europe.

Arnaud Rodier


Investissements Chinois en Grèce, en milliards de dollars :

4,4
Prix de la concession accordée par Le Pirée à la Chine en 2008 pour la gestion du port pendant trente-cinq ans

5
Montant du nouveau fonds de soutien chinois à la marine marchande grecque

8
Montant des échanges commerciaux souhaités entre les deux pays d'ici à 2015. Le double d'aujourd'hui



Malgré les grèves à répétition, les Grecs se résignent à vivre dans l'austérité

« ENOIKIAZETAI, poloitai », à louer, à vendre, rue Ermou, les Champs-Élysées d'Athènes, où les loyers sont pourtant tombés de 15 % en un an, dans le bas de Kolonaki, où ils se sont effondrés de 22 %, les petites affiches jaunes écrites en rouge pullulent. Entre un tiers et un quart des magasins ferment. Pas moins de 4 500 petites et moyennes entreprises grecques sont en train de disparaître dans l'indifférence générale.

Chaque jour, les syndicats bloquent la circulation place Syntagma. Un jour, ce sont les routiers qui rejettent la déréglementation de leur profession, un autre, les propriétaires de casinos qui ne veulent pas voir se multiplier les machines à sous, un autre encore, les employés des chemins de fer qui refusent d'être privatisés. Quelques bombes lacrymogènes sont lancées. Mais, relayés sur un écran géant installé au milieu des manifestants, les députés votent à l'Assemblée toutes les lois décidées par le gouvernement.

Ce jeudi 7 octobre, le syndicat des fonctionnaires, Adedy, appelle à une nouvelle grève générale dans la fonction publique : la onzième depuis le mois de mars! « Les mesures de L'État sont parfaitement injustes. Le chômage augmente, la population s'appauvrit, les prix flambent », justifie le secrétaire général, Ilias Iliopoulos.

Imperturbable, le premier ministre Papandréou continue d'appliquer à la lettre sa promesse de réduire de 40 % le déficit budgétaire de la Grèce à la fin de l'année, conformément aux conditions posées par les pays de la zone euro et par le Fonds monétaire international (FMI) en échange d'un prêt de 110 milliards d'euros sur trois ans.

Baisse des salaires dans la fonction publique, suppression des primes, hausses de la TVA, diminution des retraites, « les Grecs ont perdu 45 % de leur pouvoir d'achat », estime Adedy. Plus sans doute si l'on ajoute la chasse désormais systématique à la fraude fiscale qui alimente une économie parallèle illégale, certes, mais jusqu'ici florissante. « Les Grecs qui sortaient beaucoup ne vont plus au restaurant, ils ne font plus de shopping », observe Sofia. Avant d'ajouter : « Mais c'est un peu comme pour les Jeux olympiques de 2004, ils réagissent en petits soldats disciplinés, ne bronchent pas et serrent les coudes, soucieux de donner une bonne image d'eux-mêmes. »

Jeunes radicalisés

Ainsi, deux hommes attablés à la terrasse d'une taverne glissent-ils discrètement à la patronne : « N'oublie pas de donner la note! Ce sont des étrangers... » Et Alexandra, une femme distinguée propriétaire de quatre magasins dans la capitale, a payé sans broncher 6 000 euros de « pereosie », un redressement fiscal totalement injustifié imposé à l'ensemble de la population sous prétexte que les déclarations d'impôt des années d'avant la crise sont « probablement erronées », explique la circulaire de l'administration.

« Les Grecs sont résignés parce qu'ils savent qu'ils ont trop longtemps vécu sur de l'argent facile, c'est pourquoi ils sont mécontents mais ils comprennent », juge l'armateur Nicolas Vernicos. Il n'a pas donné un centime au gouvernement quand ce dernier a fait appel aux grandes entreprises du pays « pour ne pas lui faire de chèque en blanc ». Mais il estime que « quand une décision est prise, tout le monde doit accepter d'aller dans la même direction ». « Je ne suis pas socialiste, ajoute-t-il, mais je ne suis pas d'accord avec l'opposition quand elle râle. Nous devons tous travailler dans le même sens pour que le gouvernement réussisse. »

Pour lui comme pour beaucoup de Grecs, les mobilisations syndicales sont une « soupape de sécurité contre la désespérance ». Mais nombreux sont ceux qui pensent que le pays va vers la disparition pure et simple de la classe moyenne qui a assuré pendant longtemps sa prospérité. Les syndicats eux-mêmes redoutent d'être débordés par les jeunes tentés par l'extrémisme, alors que 70 % d'entre eux ne voient pas d'avenir en Grèce

Kapeleris, l'homme qui déclenche « 300 contrôles fiscaux par jour »
Alexia Kefalas

Bureau 503, au cinquième étage d'un bâtiment blanc, planté sur une avenue du Pirée. On passe devant sans le voir, mais c'est le saint des saints de la guerre contre la fraude en Grèce. Le patron de la brigade de lutte contre le crime fiscal (SDOE), Ioannis Kapeleris, a des faux airs de Joseph Kessel. À la tête d'une brigade de 1 300 hommes, il traque les tricheurs dans le pays depuis un an. Manches retroussées sans cravate, il fume cigarette sur cigarette derrière son bureau noyé sous les papiers. Quatre téléphones fixes et deux mobiles sonnent sans arrêt.

Dans un pays où la fraude fiscale représente 30 % du produit intérieur brut (PIB), un record en Europe, Ioannis Kapeleris revendique « 300 contrôles chaque jour ». Depuis le début de l'année, il a enregistré « pas moins de 15 000 plaintes », dit-il en montrant une liasse de lettres de dénonciation, certaines écrites à la main, d'autres à la machine. Biens immobiliers, bateaux, grosses voitures, piscines, tout y passe. « On compare les modes de vie et les salaires, puis on passe à l'acte », explique-t-il.

Les déclarations d'impôts sont épluchées, les entrées et les sorties des ports sont demandées aux capitaineries, et Google Earth repère les maisons et les piscines. « Les fraudes les plus fréquentes concernent les déclarations de salaires, viennent ensuite les villas, les piscines et l'argent placé à l'étranger », poursuit le patron de la SDOE, qui travaille aussi bien avec le secrétariat général à l'information qu'avec la police locale ou Europol.

« En réalité, nous sommes un État pauvre avec des gens riches, ce n'est pas normal. Les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres », estime cet ancien fonctionnaire du ministère des Finances qui ne mâche pas ses mots. « Trop de Grecs étaient persuadés qu'ils ne seraient jamais contrôlés. J'ai même vu une société de matériel médical transférer ses pots-de-vin directement sur le compte de l'hôpital qu'il arrosait. Elle était sûre qu'on n'irait jamais regarder. »

Paradis fiscaux

Il sait comme tout le monde que les petits magasins, les restaurants, les chauffeurs de taxi répugnent encore aujourd'hui à faire des fiches à leurs clients pour payer moins d'impôts. Mais ce ne sont pas vraiment les petites et moyennes entreprises qui l'intéressent. S'il les contrôle, il estime que « ce n'est rien par rapport aux gros contribuables. Une PME va déclarer 15 000 euros de bénéfices au lieu de 30 000 quand un grand médecin va gagner ces 30 000 euros en une journée », s'insurge-t-il.

Il sait également que son équipe n'est pas aimée quand elle débarque chez un particulier, une société, ou bloque un bateau dans un port parce que son propriétaire l'a immatriculé dans un paradis fiscal et refuse de reconnaître qu'il est à lui. Mais il pense qu'une majorité de Grecs le comprennent. « Ils nous font confiance. Les lettres et les coups de téléphone que je reçois le prouvent », affirme-t-il. Avant d'ajouter : « C'était mon pari, mais je sais qu'il y a un vrai besoin de justice sociale en Grèce. »

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OPINION - Fin de l'euro : le scénario « impensable » pour la France

Le Figaro, no. 20649 - Le Figaro Économie, mardi, 21 décembre 2010, p. 22

Le retour au franc serait sanctionné par une perte de 10 % du PIB, obligeant l'État à un surcroît de rigueur.

Il n'y a pas de plan B. Voilà ce qu'on répond imperturbablement à Bercy ou à la Banque de France, les deux institutions qui auraient à gérer un éventuel « éclatement de l'euro » et un retour au franc. « Un tel scénario n'est pas envisageable car il serait extrêmement destructeur de richesses et de bien-être. Le pire de tous », explique-t-on. À ce jour, un seul économiste de banque, Mark Cliffe, le responsable de la recherche d'ING Bank, a osé « quantifier l'impensable », selon ses propres termes, publiant un panorama chiffré et exhaustif des conséquences d'un retour général aux monnaies nationales. Il existe pourtant un précédent bien réel, celui de l'Argentine, qui, en décembre 2001, a décidé de rompre le lien de fixité absolue qui existait entre le peso et le dollar américain. Et, dans la foulée, Buenos Aires avait dû répudier sa dette souveraine, faute de pouvoir la rembourser après la dégringolade de 55 % du peso. Partisans de l'euro et eurosceptiques prônant son abandon examinent actuellement avec une même attention la crise argentine, qui s'est soldée dès 2002 par une chute du PIB de 11 %, une envolée du chômage à plus de 20 % et un taux d'inflation de 40 %. L'Europe pourrait-elle survivre à la disparition de sa monnaie?Avant même le big bang : l'euro tombe à 0,85 dollarUne certitude, les marchés anticiperont l'éclatement de la monnaie européenne, avertit le professeur Jean-Jacques Rosa, eurosceptique convaincu. Dans son scénario, Mark Cliffe, l'économiste d'ING Bank, envisage un taux de 0,85 dollar. Un niveau quelque peu arbitraire mais qui ne relève pas du hasard : c'est pratiquement le taux auquel était tombée la monnaie unique à l'automne 2000.Une récession de 10 %

sur trois ansProblèmes de logistique pour l'introduction des nouvelles monnaies, incertitude quant à leurs évolutions respectives, contrôles des capitaux au sein même de l'Europe : la défiance sera à son comble. « La faillite de Lehman Brothers aura été une promenade de santé en comparaison », ironise un trader. Dans le scénario d'ING, cela se traduit par un repli de 4 % du PIB français la première année, et d'un peu plus de 10 % en cumulé sur trois ans. Le choc sera à peine moindre en Allemagne. Du fait de la déprime européenne et de la remontée du dollar comme valeur refuge, les États-Unis devraient retomber en récession.Le chômage frappe 13,8 %

de la population activeConséquence mécanique d'une dépression infiniment plus sévère que celle de 2008-2009, le taux de chômage bondira à 13,8 % en France, à 12,5 % outre-Rhin et à 25,5 % en Espagne.La déflation fait tomber

les taux d'intérêt et les salairesLa fin de la monnaie unique soumet le coeur de l'Europe et sa périphérie à des tensions encore plus violentes qu'aujourd'hui. Dans son scénario, Mark Cliffe considère que la déflation prévaudra en Allemagne, aux Pays-Bas et même en France avec pour conséquence une pression à la baisse des prix et des salaires, mais aussi une détente très marquée sur les taux d'intérêt à 10 ans des marchés financiers. Les rendements des Bund allemands et les OAT françaises tomberaient en deçà de 1 %. En Grèce, en Espagne et en Italie, au contraire, le risque d'inflation prévaudrait, entraînant les taux de marché bien au-dessus de leurs niveaux actuels (6,6 % en Italie).Le prix de l'essence s'envole

à 1,75 euro le litreSi l'euro à 0,85 dollar n'a rien d'inédit, le prix des carburants n'en atteindrait pas moins des niveaux sans précédent, de l'ordre de 1,75 euro pour le litre du super sans plomb, selon une source officielle de la profession pétrolière. La raison en est que le cours du baril de pétrole brut a plus que doublé entre 2000 et 2010.

Le grand retour du contrôle des changesLes souverainistes, qui font de l'abandon de l'euro une panacée à nos problèmes de compétitivité, le reconnaissent volontiers : « Les marchés financiers seront fermés pendant une semaine et les paiements internationaux seront contrôlés et suspendus pendant le temps nécessaire », selon un expert de Debout la République, le parti de Nicolas Dupont-Aignan. Ce gel, temporaire mais d'une durée indéterminée, des transactions financières constituera l'une des principales difficultés. Les prêts transfrontaliers des banques au sein de l'Europe représentent en effet quelque 9 700 milliards de dollars, selon la Banque des règlements internationaux. Le contrôle des changes handicapera également les particuliers : en Argentine, le gouvernement avait dans un premier temps limité à 250 dollars les retraits hebdomadaires avant de les suspendre.

Les débiteurs mieux traités que les épargnantsÀ quel taux seront converties les dettes et les créances qui étaient libellées en euros? Le ministère des Finances argentin avait choisi des taux de conversion différents lors de son processus de « pesoisation », rappelle Fernanda Nechio, économiste de la Banque de réserve fédérale de San Francisco, dans une étude de novembre dernier sur la crise argentine. Le taux de conversion était plus favorable pour les emprunteurs que pour les épargnants. Ce choix a dégradé le bilan des banques. Il a fallu ensuite les indemniser pour leur éviter la faillite. « La dépréciation (du peso) et les nouveaux emprunts pour aider le système bancaire avaient plus que doublé le poids de la dette publique en pourcentage du PIB à la fin de 2002 », note Fernanda Nechio.

Alors que les deux tiers de la dette de l'État (1 200 milliards d'euros) sont détenus par des investisseurs étrangers, la France serait lourdement pénalisée si le « nouveau franc » devait dégringoler par rapport à l'« ancien euro ». Sauf à se déclarer en défaut vis-à-vis de ses créanciers, comme l'Argentine l'avait fait en 2002 (sur un montant de 82 milliards de dollars).L'abandon de l'euro sonne

le glas de l'Europe?Le traité de Lisbonne, ratifié en 2009 par les États de la zone euro, est explicite : « L'Union établit une union économique et monétaire dont la monnaie est l'euro. » En clair, le renoncement à la monnaie unique met fin à l'Union.

Jean-Pierre Robin

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Google retarde la sortie de son service de télévision connectée

Le Figaro, no. 20649 - Le Figaro Économie, mardi, 21 décembre 2010, p. 27

Le groupe Internet souhaiterait perfectionner l'interface Google TV, embarquée sur les écrans par les fabricants.

Avec Google TV, le géant américain de la recherche en ligne souhaitait transposer l'expérience de navigation du Web - en permettant d'accéder à des contenus à la demande ou de les dénicher par son moteur de recherche - sur l'écran de télévision. Le groupe américain est en train de découvrir, à ses dépens, que le mariage de ces deux mondes ne se fait pas sans accrocs.

Le groupe Internet aurait en effet été contrait de demander aux fabricants de téléviseurs de reporter le lancement de leurs terminaux flanqués de l'interface « Google TV », a révélé le New York Times, hier.

Toshiba, LG et Sharp, notamment, devaient présenter leur gamme de téléviseurs connectés en janvier, à l'occasion du « Festival de Cannes » de l'électronique grand public, le Consumer Electronics Show de Las Vegas. Mais, selon le quotidien américain, Google souhaiterait améliorer encore son logiciel avant de le mettre à disposition du grand public, après des retours peu concluants.

Conséquences économiques lourdes

Les premiers téléviseurs Google TV (600 dollars) avaient été mis sur le marché en octobre par Sony. Ce dernier et Logitech proposent aussi des décodeurs (300 dollars) permettant d'accéder à l'interface Google TV sans remplacer son poste.

Ce report met les autres fabricants dans l'embarras. Il est hérité d'une pratique courante dans le monde d'Internet, qui consiste à lancer des produits perfectibles dans une version dite « bêta » afin de l'améliorer en fonction des critiques des utilisateurs. Google propose ainsi de nombreux services en ligne encore marqués de ce label. Mais dans l'économie du matériel, cette méthode entraîne des conséquences économiques lourdes, à la fois en termes de production et de commercialisation.

Ce n'est pas le seul couac dans l'aventure cathodique tentée par Google. Le groupe Internet a échoué à nouer des partenariats avec les principales chaînes de télévision américaines (également productrices des séries télévisées) comme NBC, CBS et ABC.

Grâce à des partenariats avec les plates-formes Amazon et Netflix, Google TV permet, pour l'heure, de regarder des films à la demande diffusés directement sur Internet. Elle permet aussi de regarder des vidéos en ligne, comme sur YouTube, mais sur son écran de télévision. Enfin, ces téléviseurs connectés visent à se connecter en parallèle à des services Internet comme Twitter pour commenter les programmes en temps réel.

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ENQUÊTE - 21 décembre 2012 : les escrocs de la fin du monde


Le Figaro, no. 20649 - Le Figaro, mardi, 21 décembre 2010, p. 2

La Terre disparaîtra le 21 décembre 2012. Supposée venir du calendrier maya, la prédiction fait rage sur la Toile, attirant une myriade d'escrocs et suscitant l'inquiétude des autorités devant les risques de dérapages millénaristes.

Profitez bien de Noël, car c'est l'avant-dernier. Le 21 décembre 2012, dans 731 jours, c'est la fin du monde, le grand chaos, annoncé par le calendrier maya. Tous les éléments de la nature vont se déchaîner pour nous emporter. Un astre géant va percuter la Terre, le Soleil va chauffer comme jamais notre planète, qui sera transformée en un gigantesque brasier. Une prophétie qui fait aujourd'hui le tour du Net, fait vendre des livres à profusion, a déjà inspiré un film catastrophe (2012, de Roland Emmerich) et créé un véritable engouement. Un phénomène planétaire est en marche sur fond de ventes de bunkers, de yourtes, de kits de survie et de produits dérivés en tout genre. Tee-shirts, jeux vidéo, stylos, chapeaux sont en vente comme pour le lancement d'une superproduction. L'Apocalypse est aujourd'hui un véritable business. Les affaires des gourous et des escrocs de tout poil ont bel et bien commencé.

En France, un homme s'inquiète particulièrement de cette fin du monde. Il s'agit de Jean-Pierre Delord, le maire de Bugarach, un village de 200 âmes dans l'Aude. Pourtant, lui et ses administrés auraient vraiment de quoi se réjouir. Selon les mages de la Toile, cette commune sera préservée. Tout brûle et part en fumée excepté ce lieu ainsi que - peut-être - quelques parcelles des Pyrénées (dommage, il n'existe pas encore de cartographie!). Au doigt mouillé, c'est donc ainsi, selon les pythies du Net, que le grand cataclysme final va se dérouler.

Des abris à 200 millions de dollars

Or, de savoir son village sauvé navre littéralement M. le Maire. « On s'en serait bien passé », lance-t-il, prêt à appeler l'armée si tout dégénère. L'information s'est si vite répandue, que Bugarach commence déjà à être pris d'assaut. De curieuses associations pour la paix, pour la marche dans les pas de Jésus ou pour la méditation cosmo-sidérale s'y sont installées. Des processions silencieuses sont organisées sur le pic de Bugarach. Des illuminés commencent à se regrouper. Les uns viennent avec leur pendule à la recherche d'« ondes vibratoires », les autres arrivent dans le plus simple appareil. Il y a quinze jours, le maire a été avisé que l'un d'eux, nu comme un ver, était à genou en haut du pic et implorait les étoiles... Peu raisonnable en plein hiver! Les maisons se vendent désormais à prix d'or, « quatre fois leur prix », précise Jean-Pierre Delord, qui se désole que Bugarach devienne « Loufoquerie City ». Jusqu'au fin fond des États-Unis, la localité rurale est désormais connue. Au travers de sites, des Américains ont pris leur billet pour y être le 21 décembre 2012. « Ça va être l'invasion », déplore l'élu. Depuis l'arrivée de ces groupes de purification de l'âme, de l'esprit et de connexion au cosmique, ce dernier a d'ores et déjà fait le nécessaire. La gendarmerie est avertie, tout comme la Miviludes, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Bugarach est désormais sous surveillance.

Ce 21 décembre 2012 est loin d'être pris à la légère par la Miviludes. Trente mouvements apocalyptiques recensés en France et rassemblant 30 000 membres vont être dans le collimateur de la mission. Cette dernière a récemment appris que des excavations dans les Pyrénées étaient transformées en habitation et que des yourtes y faisaient leur apparition. « Le passé nous a appris que ce genre de croyance pouvait mener à des tragédies », rappelle son président, Georges Fenech. La plus effroyable remonte à plus de trente ans : en Guyana, 914 membres de la secte du Temple du peuple s'étaient suicidés. Parmi eux, 276 enfants. « Il n'y a pas lieu de paniquer, mais d'exercer une vigilance : des gens peuvent être entraînés dans des aventures sans lendemain », recadre Georges Fenech. En avril prochain, il remettra un rapport au premier ministre sur ces mouvements apocalyptiques. Un travail destiné à avertir l'opinion publique sur tous les dangers et arnaques possibles. Une mise en garde plus que jamais nécessaire tant le phénomène enflamme toute la planète.

Partout dans le monde, les structures gouvernementales sont en alerte. Dans nombre de pays, des sites fleurissent sur la Toile, les pires rumeurs circulent et déjà des mouvements ont été neutralisés. En Russie, tout d'abord, des internautes ont vu dans les terribles incendies de l'été dernier le signe annonciateur de la fin du monde. En Australie, ensuite, la police est intervenue en mai dernier dans une secte. Le gourou frère Rock, alias Rocco Leo, avait persuadé soixante adeptes de financer l'achat d'une île dans le Pacifique pour échapper à l'Apocalypse. Aux États-Unis, des dizaines de manuels de survie sont disponibles. Selon un site, des groupes de survivants se forment à travers la planète et amassent des provisions. Une société californienne, Vivos, vend quant à elle des abris souterrains à 200 millions de dollars pour sauver 3 000 élus. Dans ces lieux gardés secrets, les animaux ne seront embarqués que sous forme d'échantillons d'ADN. La visite du bunker se fait sur une vidéo en 3D. Climat anxiogène garanti. Derrière cette entreprise : Robert Vicino, un promoteur immobilier qui revendique aujourd'hui 6 000 « clients ». Mais, au fait, « Bob » est-il vraiment persuadé qu'après le 21 décembre 2012 il pourrait ne plus fumer le cigare? Pour le businessman, ce n'est pas la bonne question : « Nous nous préparons, c'est tout. » En Belgique aussi, un autre individu, Patrick Géryl, propose des bunkers dans le sud de l'Afrique. « On est attentifs à tous ces mouvements survivalistes », explique Sandrine Mathen, du Centre d'information et d'avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN). Pour elle, le vrai risque, aujourd'hui, sera après ce 21 décembre 2012 : « Quand tous ceux qui auront payé une fortune découvriront un monde inchangé. Ils risquent de plonger dans de graves dépressions. »

Enfin, direction le Québec. Comme ailleurs, la peur qui gagne la population a contraint Robert Lamontagne, astronome à l'université de Québec, à réagir. Ce dernier multiplie les conférences à travers le pays. Son but : expliquer, en des termes évidemment scientifiques, que la vie va durer. « Je me suis décidé à le faire car j'ai été consterné par la détresse d'enfants, persuadés qu'ils allaient mourir. À l'école, ils en parlent tous et les parents n'ont pas les arguments scientifiques pour les rassurer. »

La sauce du 21 décembre 2012 qui prend comme jamais est le résultat d'une recette où tous les ingrédients se lient à merveille. Tout d'abord les Mayas. Une civilisation disparue savait ce que nous - humanité évoluée - ignorions. Un calendrier complexe a été décrypté et la frayeur se serait lue sur le visage des chercheurs en charge de cette mission. Ils auraient découvert que la fin du monde y était annoncée. Cela sonne comme un début de roman fantastique. Puis les prophéties. « C'est la fin la plus bête du monde! », s'amuse Alain Cirou, journaliste scientifique et auteur du livre 2012. La fin du monde n'aura pas lieu. « Dans les précédents chaos annoncés, on évoquait une seule catastrophe, mais cette fois, on y a tout mis et on arrive à un incroyable gloubi-boulga! »

Selon les oracles de la Toile, on risque, en effet, de mourir de cinq manières, ou peut-être de périr sous l'effet conjugué de tous ces phénomènes. Le premier : un alignement entre la Terre, le Soleil, le centre de notre galaxie. Le second, les planètes de notre système solaire se rangeant sur un même axe. Troisième possibilité : l'inversion brutale des pôles, le Nord passant au Sud et inversement. Quatrième cas, l'activité plus intense du Soleil. Enfin, un astre errant, la planète Nibiru, qui percuterait la Terre. À chaque fois, c'est la catastrophe. La croûte terrestre est arrachée, la planète se fissure, s'enflamme et les océans se déversent sur nous. « C'est terrifiant, car on mélange des phénomènes réels à des faux », déplore Robert Lamontagne. « Prenons un exemple, dit-il : l'activité plus intense du Soleil existe bien. Cela s'est donc déjà produit et nous sommes toujours là pour en parler. » À l'inverse, Nibiru est pure invention. « On raconte qu'elle revient aux abords de la Terre tous les 3 600 ans. Si elle existait, on la verrait déjà », souligne le scientifique.

« Peur du dérèglement climatique »

Mais si ces catastrophes marquent si bien les esprits, c'est qu'elles répondent à des angoisses réelles. La couche d'ozone, le dérèglement climatique, les tsunamis, les tempêtes... font aujourd'hui redouter la nature. Et c'est bien elle qui se déchaînera au cours de ce solstice d'hiver 2012. « La fin du monde existe depuis que le monde existe. Cela fait partie de notre patrimoine. Dieu ou l'homme en étaient souvent à l'origine. Le scénario avancé pour 2012 répond à la peur du dérèglement climatique », relève l'historien Luc Mary. Une analyse partagée par Catherine Picard, présidente de l'Unadfi, (Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu victimes de sectes). « Toutes les données écologiques sont brassées sur le Net, comme la fin du pétrole, le signe d'une ère nouvelle. Et on explore toutes les peurs liées à l'avenir. » À cela s'ajoute, selon elle, un contexte antiscientifique : « Un courant important se développe qui remet en cause la légitimité des soins et la parole du scientifique. » Alors, quand la Nasa - obligée de réagir dès 2009 pour calmer les esprits - assure qu'il n'y aura pas de fin du monde, on crie au complot!

Cette date fatidique du 21 décembre 2012 n'est jamais que la 183e annonce de l'extinction de l'humanité depuis l'effondrement de l'Empire romain, a calculé Luc Mary. D'ailleurs, ces messagers de l'Apocalypse sont si peu sûrs de leur coup que d'autres dates circulent déjà sur la Toile. D'autres fins du monde sont prévues en 2014, 2036 et 2040... Noël a encore de beaux jours devant lui!

Angélique Négroni avec Fabrice Nodé-Langlois

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Régulation financière mondiale : harmoniser ou coordonner ?

Les Echos, no. 20830 - Idées, mardi, 21 décembre 2010, p. 21

Communiqué après communiqué, les dirigeants du G20 dessinent les traits d'une régulation financière mondiale fidèle à leur engagement de 2008, selon lequel « tous les marchés, tous les acteurs et tous les pays doivent être régulés ». Le G20 s'est ainsi engagé à mettre en place des normes comptables convergentes, à refondre le contrôle des banques et des agences de notation, à surveiller les institutions financières systémiques, à réguler les marchés de gré à gré et la rémunération des opérateurs de marché. Il s'apprête, en 2011, à la demande de la France, à étendre son exigence de régulation aux marchés dérivés de produits de base.

Son impulsion a incontestablement permis des avancées importantes, comme l'illustre Bâle III. Mais l'objectif de mettre en place une régulation mondiale unique est-il véritablement réaliste ? On voit bien dans les faits que les préoccupations nationales dominent. Ainsi, les exhortations à la convergence des normes comptables entre l'Europe (IFRS) et les Etats-Unis (US GAAP) sont devenues risibles, tant il est clair que les autorités en charge (l'IASB et le FASB) se flattent à toute occasion de ne recevoir aucune instruction du G20 et n'ont aucunement l'intention de converger.

Le temps est venu de se demander non seulement si la convergence totale des régulations financières est possible, mais aussi si elle est souhaitable. Il ne s'agit pas ici de discuter du bien-fondé des objectifs de coordination au niveau mondial -nous les soutenons pour la plupart -mais de leur appliquer l'intraitable filtre du principe de réalité. La question n'est pas facile. Des arguments sérieux plaident en faveur de la définition de normes uniques mondiales. En première place vient l'interconnexion des marchés : dans un monde où les grandes institutions financières ont un pied dans chaque pays, où des crédits sont octroyés à Bombay, transformés à New York et vendus à Paris, des règles nationales différentes sont facteur de coût et d'incertitude juridique. Un second argument, qui découle du premier, est celui de l'arbitrage réglementaire : la tentation est grande pour les acteurs économiques de se localiser dans les pays les moins exigeants, et cette pression pousse à son tour les régulateurs à se convertir à la régulation a minima. Or la crise irlandaise illustre bien les risques de cette approche dans le domaine fiscal. Un troisième argument est le risque systémique : un corpus de règles communes serait indispensable pour voir venir les « cygnes noirs » dans un système financier complexe et interconnecté. On pourrait imaginer un règlement de copropriété de la finance mondiale. Mais aucun règlement de ce type ne prescrit aux habitants comment ils doivent vivre chez eux ou aux parents comment ils doivent élever leurs enfants. Il doit juste permettre à la copropriété de réagir lorsque les enfants mettent le désordre dans les parties communes ou lorsqu'un occupant refuse de payer sa part des charges. Bref, il faudrait définir pour la finance mondiale des règles de bon voisinage et un syndic (dans notre cas le FMI).

La principale difficulté, c'est qu'au sein même du G20 les systèmes financiers et les finances publiques restent très différents : qu'il s'agisse des institutions financières ou de leurs modes de financement. Plus fondamentalement, les habitudes de consommation, les horizons de placement, l'aversion au risque des ménages et leur demande de protection diffèrent selon les pays et évoluent de façon asynchrone. Quelles que soient les règles communes, ce sont les régulateurs nationaux qui devront se les approprier, les appliquer et les faire vivre avec des marges d'appréciation qui seront importantes.

Dès lors, il paraît indispensable de s'entendre sur la philosophie des réformes et de veiller à leur cohérence, en particulier pour les grandes institutions transfrontières, pour lesquelles la proposition d'établir des « collèges de superviseurs » est plus que jamais nécessaire. Il faut aussi des principes coordonnés pour organiser la faillite des grandes banques internationales et en partager le coût. Mais le G20 perdrait son temps à vouloir trop uniformiser les règles de chaque pays et à rentrer dans trop de détails. Même si certains d'entre eux peuvent avoir leur importance pour le système dans son ensemble. Il paraît clair, par exemple, que des mesures communes précises sur les fonds propres et sur la mesure des risques des banques relèvent d'une dimension systémique : Lehman, AIG, mais aussi Northern Rock, Fortis et les banques irlandaises le montrent.

Les mêmes questions se posent pour la coordination monétaire mondiale. Est-elle possible aujourd'hui, compte tenu du poids des intérêts nationaux ? Ne vaut-il pas mieux se fixer des objectifs moins ambitieux mais réalistes afin de faciliter la convergence : des coopérations monétaires régionales, une meilleure connaissance des ressorts fondamentaux des écarts de change et de leur volatilité à court terme ? Ne serait-ce pas là le véritable défi lancé à la présidence française du G20 : concilier ambition et réalisme en matière de régulation financière mondiale ? Pour finir sur une note optimiste, référons-nous à Pline : « Combien il est de choses qu'on juge impossibles, jusqu'au jour où elles sont réalisées. »

Diogène est un collectif d'économistes.

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OPINION - Ombres chinoises - Muriel Motte

Les Echos, no. 20830 - Entreprises et Marchés, mardi, 21 décembre 2010, p. 23

En Bourse, la croissance économique ne paie pas toujours. En Chine, elle finit même par coûter cher aux actionnaires. 2010 devrait être fameuse pour les résultats des entreprises et le produit intérieur brut attendu en hausse de plus de 10 %, faisant du pays la deuxième puissance mondiale devant le Japon et le premier consommateur d'énergie devant les Etats-Unis. Le score annuel de l'indice Composite de la Bourse de Shanghai s'annonce aussi à deux chiffres, mais en négatif. En queue de peloton de ses voisins asiatiques et à rebours des places émergentes qui affichent un gain de 16 % depuis janvier selon l'indice MSCI Emerging Markets, le marché chinois a perdu 13 % par rapport à son sommet annuel du 5 janvier.

Bien que lancée dans les fusions-acquisitions, l'innovation financière et l'internationalisation progressive de sa monnaie, la place chinoise reste coincée par les manoeuvres de sa banque centrale. Pour calmer la surchauffe économique qui fait déraper l'inflation sans pour autant tuer la poule aux oeufs d'or, la People's Bank of China mène une politique monétaire que le bureau politique du PC a récemment qualifiée de « relativement accommodante ». Dans la pratique, un dosage assez déstabilisant qui marie d'un côté six hausses du taux de réserves obligatoires des banques et un relèvement des taux directeurs il y a deux mois, le premier depuis près de trois ans, et de l'autre une croissance toujours débridée du crédit (+22,9 % sur un an en novembre) et de la masse monétaire M2 (+22,5 %) contreparties de l'explosion non stérilisée des réserves de changes.

La Bourse qui a horreur de l'incertitude ne sait trop ce qui la menace le plus l'an prochain la rigueur monétaire ou l'abondance de liquidités, et elle saisit dans l'instabilité de son voisin coréen le dernier prétexte pour reculer. L'année du tigre de métal synonyme de fébrilité inhabituelle dans tous les domaines aura tenu sa promesse. Elle s'achève le 2 février.

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Crédit Agricole et Citics se donnent six mois de plus pour boucler leurs discussions

Les Echos, no. 20830 - Finance, mardi, 21 décembre 2010, p. 32

Les discussions entre le courtier chinois Citics et Crédit Agricole CIB sont prolongées de six mois en vue de parvenir à un accord sur la création d'une coentreprise de courtage en Asie qui inclura les activités de Citics à Hong Kong mais pas en Chine.

Les annonces se succèdent au Crédit Agricole. Après celles sur le projet de groupe à dix ans et sur la décote d'Intesa Sanpaolo la semaine dernière, c'est sur le projet de rapprochement avec le chinois Citics Securities que les dirigeants français ont fait le point hier. Lancées en avril dernier, les discussions avec Citics concernant la création d'une co-entreprise de courtage ont été prolongées de six mois, jusqu'au 30 juin prochain. « Alors que la période de négociation exclusive s'achevait hier, c'est le signe que les deux partenaires ont bien l'intention de parvenir à un accord, même ci cela prend plus de temps », assurait-on hier dans l'entourage du Crédit Agricole.

Toutefois, le projet a sensiblement changé depuis la signature de la lettre d'intention. Début mai, il était en effet question pour Crédit Agricole CIB et Citics Securities de « conjuguer leurs forces dans le domaine du courtage global actions et de la banque d'investissement » (« Les Echos » du 4 mai 2010). Citics en Chine devait constituer un des trois piliers de la plate-forme aux côtés de CLSA pour l'Asie non chinoise et de Cheuvreux pour l'Europe. Désormais, « la structure envisagée prévoit que le Cacib et Citics détiennent chacun une participation équivalente dans un holding regroupant CLSA, CA Cheuvreux, les activités de courtage institutionnel et de banque d'investissement de Citics Securities International, filiale de Citics basée à Hong Kong, ainsi que les métiers d'"equity capital markets" et de M&A de Cacib en Asie », indique un communiqué.

Dans une telle configuration, l'apport du Crédit Agricole devrait largement excéder celui de Citics car CLSA, un leader du courtage en Asie avec près de 1.350 employés, pèse à lui seul déjà beaucoup plus lourd que la filiale hongkongaise de Citics. De ce fait, il paraît probable que le groupe chinois devra s'acquitter d'une soulte. La question des valorisations des différentes entités est donc au coeur des discussions en cours. Devront également être tranchées celles de la gouvernance et du pilotage opérationnel de la nouvelle structure.

Rapprochement à parité

A ceux qui interprètent ce rapprochement à parité comme un futur désengagement du Crédit Agricole des activités de courtage en Asie et ailleurs, la banque répond que, « si cela avait été le cas, nous aurions purement et simplement vendu CLSA. Au contraire, nous souhaitons réellement aboutir à un rapprochement qui nous donne un accès au marché chinois, par le biais d'accords de coopération avec Citics, et qui nous permette ensemble de créer un leader mondial puissant. »

En cas d'accord d'ici à juin prochain sur tous ces points, il restera encore à obtenir le feu vert des différentes autorités concernées. Autant d'étapes qui illustrent, une nouvelle fois, la persévérance dont doit faire preuve un acteur étranger pour entrer sur le marché chinois, même par la porte de Hong Kong.

LAURA BERNY

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Pékin part en guerre contre les encombrements - Gabriel Grésillon

Les Echos, no. 2083 - Dernière, mardi, 21 décembre 2010, p. 22

Trop, c'est trop. Pour lutter contre un trafic automobile de plus en plus saturé, la ville de Pékin envisage d'employer les grands moyens. La municipalité a publié sur son site Internet une liste de propositions concrètes pour s'attaquer aux bouchons. Sont envisagés : un système de location de vélos, la construction de tunnels, la limitation du nombre de véhicules d'officiels et, surtout, la taxation de la circulation dans certaines parties de la ville.

Cela fait bien longtemps que l'image d'une ville envahie par des nuées de vélos ne reflète plus du tout la réalité : Pékin est désormais le royaume de la voiture. Des nuées de taxis jaunes aux très nombreuses voitures de luxe, 4 x 4 rutilants et Ferrari en passant par la berline de monsieur Tout-le-Monde, toute la panoplie automobile de la planète semble s'être donné rendez-vous ici. D'après une étude réalisée par IBM, la capitale chinoise partage avec Mexico le statut de pire ville au monde en la matière. Le caractère aléatoire - et extensible -des temps de trajet est devenu l'un des sujets récurrents dans les conversations.

Les comportements sur la route n'y sont pas pour rien : au carrefour, nombreux sont ceux qui se précipitent pour passer avant que le feu devienne rouge_ et bloquer le trafic en étant finalement coincé au milieu du passage. Mais c'est surtout la croissance vertigineuse des ventes de voitures qui explique cet étouffement progressif. Au cours de la première semaine de décembre, 20.000 voitures se sont vendues dans la capitale, contre 9.000 au cours de la même semaine, en 2009. Si bien que 4,7 millions de véhicules sont enregistrés.

Actuellement, chaque voiture est interdite de circulation certains jours, en fonction de son immatriculation. Mais la capitale devra peut-être se résoudre à mettre en place un dispositif comparable à celui qui prévaut à Shanghai. Depuis 1986, la capitale économique chinoise vend aux enchères les immatriculations. Mi-novembre, il fallait débourser près de 7.000 dollars pour en acquérir une.

Gabriel Grésillon

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Pékin veut enrayer la spéculation foncière - Richard Hault

Les Echos, no. 20830 - International, mardi, 21 décembre 2010, p. 10

Le gouvernement chinois a promis d'intervenir pour freiner la hausse rapide du prix des terrains en punissant les responsables locaux et les promoteurs qui font monter les prix.

Les prix élevés des terrains dans certaines villes sont une source d'inquiétude sur le plan social et placent le marché de l'immobilier dans une situation difficile, a estimé le ministère de la Terre et des Ressources naturelles sur son site Internet dimanche soir.

A la campagne, et particulièrement à la périphérie des villes, de plus en plus de paysans se plaignent de saisies faiblement compensées de leurs terres, qui sont ensuite revendues au prix fort par les autorités, selon un récent rapport de l'Académie des sciences sociales.

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OPINION - Double tranchant - David Barroux

Les Echos, no. 20830 - Idées, mardi, 21 décembre 2010, p. 21

La Chine ne s'en cache même pas. Il y a des secteurs stratégiques dans lesquels les industriels étrangers ne peuvent être au mieux que les partenaires minoritaires d'acteurs chinois. Les Etats-Unis l'admettent tout autant : les prises de contrôle de groupes stratégiques par des investisseurs non américains ne sont pas interdites par principe, mais restent soumises à un long processus d'approbation débouchant régulièrement sur un « no ». La France serait donc bien naïve si elle s'avérait être la seule à laisser filer vers l'étranger sans broncher ses pépites ou ses centres de décision. Le gouvernement Villepin avait d'ailleurs, en 2005, indiqué que, dans certains secteurs clefs, l'Etat souhaitait disposer d'un droit de regard.

Que les pouvoirs publics s'opposent au rachat d'Ingenico par un groupe américain n'est ainsi pas en soi choquant. Non seulement cette entreprise technologique est active dans l'univers de la défense et de la sécurité via ses produits de cryptologie, mais l'Etat est en outre déjà un actionnaire - certes indirect, via Safran -de ce groupe. On est donc loin de l'imbroglio dans l'univers du yaourt qui avait vu le gouvernement agir en coulisse pour dissuader Pepsi de partir à l'assaut de Danone.

Cela dit, au moment où la France s'énerve de voir Eurostar commander des trains chez Siemens plutôt que chez Alstom, ou alors que le ministère de la Défense a été tenté de bloquer une commande de camions passée à Fiat plutôt qu'à Renault Trucks, on peut légitimement se demander si le recours au patriotisme économique, qui devrait être l'exception bien plus que la règle, n'est pas en train de basculer du mauvais côté. Si, après Gemplus (Gemalto), l'Etat redoutait de voir une autre entreprise tricolore changer de couleur de passeport, il aurait pu le faire savoir en amont.

Car brandir ainsi, au dernier moment, l'arme de la préférence nationale est à double tranchant. Le gain à court terme peut s'avérer coûteux à long terme ! Trop protéger d'un éventuel prédateur ou de la pression de la concurrence internationale un producteur domestique, c'est prendre le risque d'avoir, demain, des entreprises françaises moins efficaces, tentant de vendre plus cher des solutions moins innovantes. Surtout, au moment où nos propres entreprises ont un besoin crucial d'aller chercher la croissance sur la scène internationale, fermer de façon arbitraire notre accès à certains, c'est prendre le risque qu'on nous claque, à notre tour, la porte au nez.

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Xinmao reste dans la course pour Draka - Ingrid François

Les Echos, no. 20830 - Industrie, mardi, 21 décembre 2010, p. 27

Le conglomérat chinois veut soumettre une offre sur le troisième fabricant de câbles européen avant le 14 février. Prysmian veut ouvrir son offre au marché début janvier.

Voilà qui devrait un peu dissiper les doutes sur la crédibilité de l'offre de Xinmao sur le néerlandais Draka. Le conglomérat chinois a confirmé hier sa volonté de racheter le troisième fabricant de câbles européen, comme l'y obligeait la réglementation boursière néerlandaise. Xinmao a indiqué dans un communiqué vouloir soumettre un prospectus relatif à son offre dans les délais requis par l'autorité des marchés financiers néerlandaise, l'AFM, à savoir avant le 14 février. « La transaction serait un investissement stratégique avec pour objectif de construire une position de leadership mondiale, a déclaré à Amsterdam son président, Du Kerong.

Le secteur du câble se trouve au coeur d'un débat sur la protection des intérêts stratégiques européens depuis que Xinmao s'est invité dans une bataille boursière pour le néerlandais Draka, en formulant une offre supérieure à celle du français Nexans et de l'italien Prysmian. Draka, qui a donné sa préférence à Prysmian, a encore émis des réserves vendredi sur la proposition chinoise : « Le directoire et le conseil de surveillance restent inquiets des progrès de Xinmao en vue de sécuriser un financement et d'obtenir les approbations nécessaires », a déclaré le néerlandais.

Conseillé par Rabobank

Xinmao a apporté hier des éléments de réponse. Pour ce qui est du financement, l'industriel chinois affirme avoir une confirmation écrite de la banque Minsheng et vient de nommer Rabobank comme conseil financier. Il a aussi reçu le soutien des autorités de Tianjin, la ville dont il est originaire, en attendant les autorisations du gouvernement central, préalable à toute offre chinoise à l'étranger.

Pendant ce temps, Prysmian cherche à prendre Xinmao de vitesse. « Nous serons prêts à lancer notre offre début janvier, affirme une source proche. Les investisseurs ont-ils vraiment intérêt à attendre des semaines que Xinmao se découvre alors que nous avons un projet solide ? » La balle est maintenant dans le camp de l'autorité boursière néerlandaise. Soit elle donne le top départ aux actionnaires pour qu'ils apportent leurs titres au groupe italien, soit elle attend que Xinmao dépose son prospectus.

ingrid franCois avec gabriel grésillon


Xinmao, un groupe protéiforme

Spécialisé à l'origine dans les matériaux de construction, Xinmao est aujourd'hui une société protéiforme, qui revendique plus de 30.000 salariés. Immobilier, bâtiment, fibre optique, énergie éolienne, défense, technologies de sécurité et, depuis 2008, biotechnologies sont autant de secteurs dans lesquels le chinois a investi. Xinmao a été fondé en1992 par Du Kerong, un ancien haut gradé de l'armée à la réputation de travailleur acharné.

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OPINION - Le déclin programmé de Facebook - Hervé Fischer

Libération, no. 9209 - Rebonds, mardi, 21 décembre 2010, p. 20

Qui oserait nier aujourd'hui l'importance des médias sociaux. Ils nous apparaissent comme des incontournables, que la contamination virale nourrit sans cesse. Nous courons entre MySpace, YouTube, Facebook, Classmates, Twitter, etc. anxieux d'être présents partout. Le fondateur de Linkedln (70 millions d'usagers), Reid Hoffman, a pu affirmer que «MySpace c'est le bar, Facebook c'est le barbecue au fond du jardin, et Linkeldln c'est le bureau». Ces médias sociaux se sont multipliés : Flickr, Myheritage, Trombi, Last.fm, Plexo aux Etats-Unis, Viadeo en France, Xing en Allemagne, Jobssip en Espagne, Renren Xiaonei en Chine (une imitation de Facebook qui se traduit ainsi «les gens sur le campus»), et même en Afrique, sur téléphone mobile : iYam.mobi, lancé par Fritz Ekwoge.

Facebook, qui a juste six ans d'existence, augmente son nombre d'usagers d'un million par trimestre, à en croire les chiffres faramineux et non vérifiables qui sont annoncés, atteignant les 600 millions en cette fin de 2010. Ses revenus, de près de 635 millions en 2009, atteindraient le milliard pour 2010. Selon l'institut américain Hitwise, Facebook pourrait se prévaloir de 3% de visiteurs uniques de plus que Google et de plus de pages vues. Simultanément l'annonce du réseau Google Me est encore une fois reportée. Facebook constituerait 25% du trafic internet aux Etats-Unis. Alors que le désir de socialiser ne risque pas de diminuer, ni le sentiment de solitude de nos masses individualistes, comment peut-on annoncer aujourd'hui le déclin prévisible de Facebook ? Il y a bien des raisons. Facebook est d'abord un réseau d'adolescents en quête d'amis - c'est devenu une sorte de compétition d'en afficher toujours plus -, et comme tous les engouements auxquels s'identifient successivement les générations de jeunes, avec des modes vestimentaires, des groupes musicaux ou des danses, la génération Facebook va vieillir et passer la main. On entend déjà de plus jeunes déclarer que Facebook, c'est inintéressant. Nous observons la même éphémérité dans la succession des modes pour les outils numériques. Ainsi, les montres digitales, qui avaient envahi à juste titre le marché, ont presque disparu. La mode est revenue aux grandes aiguilles sur de larges cadrans. On ne parle quasiment plus du jeu Second Life, qui avait tant de succès il y a trois ans, avec sa spéculation foncière, et qui battait sa propre monnaie, convertible en dollars. Chacun voulait y créer son avatar, tandis que les grandes institutions et les multinationales y investissaient pour ouvrir des vitrines et des commerces. Malgré le goût actuel pour la transparence et l'authenticité, les réseaux d'amis tels que Facebook provoquent de plus en plus de méfiance. Il est vrai qu'en exhibant ainsi leur vie privée, beaucoup de jeunes se fichent ingénument d'eux-mêmes, et que ces données personnelles sont aussitôt utilisables pour le meilleur et pour le pire. Une enquête récente menée par Iligo, une agence française d'analyse des comportements des consommateurs, révèle que 80% des internautes n'ont pas confiance dans la politique de confidentialité des médias sociaux qu'ils utilisent. Dans le cas de Facebook, le plus en vue, de nombreuses polémiques ont obligé ses dirigeants à reculer et à faire d'apparentes concessions. Il n'en demeure pas moins qu'il est compliqué d'en sortir et que si vous y parvenez, le site vous «rassure» en vous indiquant que si vous changez d'avis et voulez plus tard vous réinscrire, vous y retrouverez aussitôt toutes les données personnelles que vous y avez mises - celles que précisément vous venez d'essayer d'effacer définitivement pour protéger votre vie privée et votre avenir ! Ces deux faces de Facebook, l'une de gentille convivialité, l'autre d'exploitation commerciale sournoise de ces données privées, sont terriblement contradictoires. Tim Berners-Lee, l'inventeur du Web, voici juste vingt-cinq ans, vient de publier une mise en garde insistante sur le «caractère fermé» de la plateforme Facebook. Nous ajouterons que malgré l'annonce récente de Facebook d'offrir désormais un mode d'échange facile, rapide et convivial qui allait rendre obsolète le «vieux courriel», ce réseau n'offre guère d'innovations dans ses fonctionnalités. En outre, il manque de profondeur, se dédiant à des échanges superficiels et sans contenus. Je vois mal, enfin, comment cette plateforme surmontera encore longtemps la contradiction évidente entre les relations naïves d'adolescents et les usages adultes corporatifs ou professionnels, tels que les campagnes politiques, commerciales, humanitaires, les débats littéraires, scientifiques, historiques, universitaires, etc. Encore deux faces de Facebook qui ne s'accordent pas. Les clientèles ne sont pas les mêmes, les activités non plus et cette plateforme est manifestement trop large pour ne pas apparaître bientôt fragile et non pertinente. En outre, l'abus commercial d'exploitation des données personnelles, qui incite beaucoup d'utilisateurs à quitter Facebook, a suscité une initiative alternative, celle de Diaspora à New York, en mai 2010, qui propose une plateforme en logiciel libre avec code source ouvert, qui permet à tous les usagers de contrôler les orientations, les politiques et les usages du site. Les médias sociaux ne disparaîtront pas, mais ils vont se segmenter davantage, pour mieux répondre à des besoins plus spécifiques de groupes plus définis. Et dans la lutte entre les empires numériques Microsoft, Google et Facebook, c'est ce dernier qui est le plus fragile, malgré l'excès de ses succès actuels, ou plutôt à cause de cet engouement superficiel et non structuré. Les communications sans contenu sont comme l'eau, qui se répand successivement en vases communicants. Autre métaphore : les contaminations virales sont comme les bancs de poissons ou les volées de perroquets, elles se déplacent rapidement et en bloc. L'avenir prochain de Facebook est plus qu'incertain. Entraîné par son succès, on ne voit pas comment il pourrait se reconfigurer en ciblant mieux ses objectifs et ses fonctionnalités avant de perdre les faveurs de la prochaine vague d'adolescents et des usagers adultes qui s'y sont accrochés.

Par Hervé Fischer Président de la Fédération internationale des associations de multimédia

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lundi 20 décembre 2010

DERNIER CHIFFRE - Augmentation de 30 % de touristes chinois à Taiwan

La Croix, no. 38847 - Monde, lundi, 20 décembre 2010, p. 4

4 000 touristes chinois continentaux pourront chaque jour venir visiter Taïwan dès le mois de janvier prochain au lieu des 3 000 jusqu'ici autorisés, soit une augmentation de 30 %. De janvier 2010 à la mi-décembre, le nombre de séjours à Taïwan par des touristes chinois s'est élevé à 1,13 million et les agences touristiques demandent une autorisation pour que 5 000 touristes chinois puissent entrer quotidiennement.

PHOTO - Tourist walk on a beach during the local music festival "Spring Wave and Spring Scream" in Kenting, southern Taiwan April 4, 2010.

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Pour Bill Richardson, la situation en Corée est " une poudrière "

Le Monde - Supplément Terres d'Europe, lundi, 20 décembre 2010, p. 9

Bill Richardson, le gouverneur démocrate du Nouveau-Mexique, arrivé en Corée du Nord la veille, a estimé, vendredi 17 décembre, que la situation sur place est " une poudrière ". Dans un entretien à CNN, Bill Richardson, qui a été reçu par un haut responsable du régime de Pyongyang, a ajouté qu'il a appelé les Nord-Coréens à une " extrême retenue ". " Il faut que les choses se calment. Pas de riposte. Que les exercices - militaires - se déroulent ", a-t-il ajouté, alors que la Corée du Nord a prévenu, vendredi, qu'elle répliquerait si la Corée du Sud effectue comme prévu des manoeuvres militaires à munitions réelles sur une île dont les deux pays se disputent la possession. Bill Richardson, ancien ambassadeur américain aux Nations unies, qui n'est pas en mission officielle en Corée du Nord, devait avoir d'autres entretiens samedi à Pyongyang.

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OPINION - WikiLeaks ou la troisième révolte - Jean-Christophe Rufin

Le Monde - Mardi, 21 décembre 2010, p. 18

Médecins sans frontières -WikiLeaks : mêmes méthodes, même combat ? Le rapprochement des deux mouvements peut choquer. Le premier est une association respectable et reconnue, saluée comme utile à l'humanité; l'autre est un site Internet quasi clandestin, considéré, à la suite de ses dernières révélations, comme irresponsable.

A y regarder de plus près, il existe pourtant une parenté, voire une filiation, entre les deux démarches. L'une et l'autre se veulent l'émanation de citoyens refusant la raison d'Etat. L'une et l'autre ont pour ennemi la guerre et ses victimes car WikiLeaks, par-delà le sensationnalisme de ses dernières productions, est avant tout un site militant dont l'objectif est de mettre fin aux engagements militaires américains. L'une et l'autre enfin ont été créées sur l'idée que la justice est un impératif supérieur au droit, si bien qu'une juste cause rendrait licite l'usage de tout moyen d'action, fût-il illégal. Cette parenté n'est pas une coïncidence. Elle est le fruit d'une histoire, la nôtre, depuis le sursaut libertaire de Mai 68 et la fin des grandes idéologies qui plaçaient l'intérêt de l'Etat au-dessus de celui des individus. L'âge des droits de l'homme est celui de la revanche du citoyen, dressé contre l'Etat et défendant, face à lui, ses libertés et ses droits. Ce mouvement citoyen a connu, depuis le début des années 1970, trois étapes successives. Chacune d'elles procède de l'échec de la précédente, échec réel ou supposé, mais qui nourrit la conviction que quelque chose de nouveau doit être inventé et tenté.

Le premier âge fut dominé par l'humanitaire

Il s'est construit sur une critique radicale du système caritatif en vigueur depuis le XIXe siècle et symbolisé par la Croix-Rouge. Le mouvement créé par Henri Dunant se caractérise par son respect des Etats, son désir de fonder et de garantir un droit dans la guerre, et enfin, une stricte neutralité. Cette méthode connaîtra à ses débuts de grands succès. Elle va toutefois être mise en échec tout au long du XXe siècle. Les Etats totalitaires se montrent inaccessibles à toute démarche d'humanité, la neutralité peut conduire, à l'extrême, à secourir le bourreau tout autant que la victime. Enfin, la guerre du Biafra montrera que le droit peut constituer non pas un outil pour soulager les souffrances mais au contraire un moyen pour empêcher les secours (au nom de la " souveraineté nationale ").

De ces échecs va naître l'impulsion " sans-frontièriste ". L'idée est simple : des citoyens libres, armés de leur seule conscience morale et des moyens que leur donnent d'autres citoyens informés par la presse, peuvent aller secourir des victimes où qu'elles se trouvent. On connaît l'immense fortune de cette démarche pendant les deux dernières décennies du siècle passé. La mobilisation humanitaire a changé le visage des conflits. Elle a élaboré des méthodes d'action que les autres, y compris la Croix-Rouge, se sont ensuite efforcés d'imiter. Elle a accompagné la généralisation du témoignage, formant avec la presse un couple efficace, permettant de faire connaître au monde le sort de ceux que l'on assassine, de l'Ethiopie au Cambodge, de l'Afghanistan à l'Amérique centrale.

Ce premier âge du mouvement citoyen est parvenu à son apogée au tournant du millénaire. Il reste vivant et actif. Pourtant, on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il connaît depuis quelques années une crise profonde. Crise paradoxale, d'ailleurs, qui procède plutôt d'un énorme succès. Car les associations " sans-frontièristes ", après la mobilisation plus ou moins improvisée des débuts, sont devenues pour la plupart des organisations structurées et professionnelles. Robin des bois a de la graisse autour du ventre. L'humanitaire aujourd'hui est riche, et cette prospérité provient en grande partie des bailleurs de fonds internationaux. Certes, ces bailleurs ne sont pas des Etats mais néanmoins des institutions émanant d'eux, comme l'Union européenne, ce qui pose inévitablement le problème de l'indépendance, voire de la neutralité.

Les ONG fondées sur l'idée de la transgression du droit n'hésitent pas aujourd'hui à se placer elles-mêmes sous la protection de ce droit. Et paradoxalement, ce sont les Etats, en particulier le plus actif d'entre eux sur la scène internationale, les Etats-Unis, qui ont récupéré le thème de la transgression, retournant à leur profit l'idée d'un droit d'ingérence. On a ainsi vu des Etats invoquer des motifs humanitaires pour violer la souveraineté des autres, tandis que dans le même temps les ONG se montraient de plus en plus soucieuses de respecter la légalité internationale...

A cela s'ajoute le principal grief que les pacifistes ont toujours adressé aux humanitaires : leurs efforts pour humaniser la guerre n'ont aucun effet sur le déclenchement et la prolongation des conflits eux-mêmes. Jamais les organisations humanitaires ne sont parvenues à apporter la paix, elles ne contribuent pas non plus à réduire les inégalités entre riches et pauvres qui constituent le principal défi du sous-développement en marche; elles n'ont aucune action sur la dégradation de l'environnement et son cortège de famines, d'exode rural et de menaces sur la santé. Bref, l'humanitaire n'est pas efficace sur le fond des problèmes. Peu importe que ce ne soit ni sa vocation ni son mandat : les espoirs qu'il a suscités ont généré des attentes auxquelles il est incapable de répondre.

Deuxième âge : l'altermondialisme

Une deuxième génération de mouvements citoyens est contemporaine de ce constat d'échec. Elle est symbolisée par des groupes comme Attac, qui lutte contre les inégalités économiques, Greenpeace, dans le domaine écologique ou, en ce qui concerne la prévention des conflits, International Crisis Group ou la communauté Sant'Egidio. A leur manière différente, chacune de ces associations se fixe pour objectif d'agir sur les causes et non sur les effets, de se situer à la racine des problèmes et non à la surface des choses.

Mais, à cette différence près, le principe d'action reste le même : ces mouvements prétendent s'affranchir des règles de droit ou des contraintes politiques qui caractérisent les Etats et ils leur opposent la force et la liberté de la mobilisation citoyenne. Quand des faucheurs d'OGM pénètrent sur une propriété privée, quand Greenpeace fait naviguer ses bateaux dans des zones interdites par les militaires, quand la communauté Sant'Egidio fait voyager clandestinement des chefs de guerre recherchés par toutes les polices pour leur permettre de négocier avec leurs adversaires, le mouvement citoyen s'affranchit des règles, au nom de l'intérêt supérieur du but moral qu'il poursuit.

Ce type d'action a connu de grands succès. Cependant, la deuxième génération du mouvement citoyen marque elle aussi le pas. L'altermondialisme s'est fragmenté et affaibli, en jouant le jeu institutionnel. Entre, d'un côté, une écologie de gouvernement défendue par des partis politiques de plus en plus classiques et, d'un autre, un activisme antiétatique qui affirme sa volonté de prêcher la " décroissance ", l'équilibre est de plus en plus difficile à trouver. Les contradictions sont profondes et nuisent à la cohérence du mouvement.

Enfin, dans le domaine de la prévention des conflits, si quelques succès ont pu être obtenus sur des guerres " périphériques ", l'action citoyenne n'a pas trouvé le moyen de s'opposer efficacement aux guerres menées par les grandes puissances (Chine au Tibet, Russie dans le Caucase et Etats-Unis en Irak et en Afghanistan).

Troisième âge : écologie radicale et militantisme virtuel

C'est là qu'intervient la troisième génération des mouvements citoyens, celle que nous découvrons aujourd'hui par ses actions spectaculaires. L'écologie radicale avait déjà donné l'exemple. Des groupes militants défendant la cause animale ou l'intérêt de la planète se sont déjà illustrés, aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, par des actions spectaculaires et totalement illégales. S'appuyant sur une philosophie élaborée (l'écologie dite " profonde "), ces mouvements n'hésitent pas à s'en prendre à l'homme en tant que représentant d'une espèce honnie, responsable à leurs yeux de tous les maux. Ils sont de plus en plus portés à l'action violente et attentent régulièrement à la sécurité des personnes ou des biens.

Dans les autres domaines, lutte contre les inégalités et prévention des conflits, une évolution analogue est perceptible. L'actualité de ces dernières semaines nous en a fourni plusieurs exemples qui vont du tragique au ridicule. Deux héros se sont partagé l'attention des médias : Julian Assange, d'un côté, avec sa fuite au retentissement planétaire; Eric Cantona, de l'autre, avec une initiative dérisoire, mal préparée et mal pensée mais qui visait explicitement à démontrer la toute-puissance du citoyen face au " système " financier.

L'idée centrale de WikiLeaks appartient tout à fait à la logique du marketing. Il s'agit de donner à une activité jusque-là artisanale une dimension industrielle. Cette activité, c'est la fuite de documents sensibles ou de témoignages confidentiels. Elle a toujours été pratiquée, à petite échelle, par les journaux, certains s'en faisant une spécialité comme Le Canard enchaîné. Avec WikiLeaks, on change de dimension. La fuite porte sur des quantités de documents gigantesques et leur diffusion est assurée par le puissant relais de journaux de premier plan. La transgression, dans ce cas, change de nature. De moyen, elle devient une fin et constitue le coeur même de l'action. L'illégalité, la provocation, voire la clandestinité deviennent alors la règle et la méthode d'action. Vol de matériel, cyberattaques, témoignages de personnels soumis au devoir de réserve, tout est légitime, si c'est pour la cause.

Ce nouvel âge de l'action citoyenne est fortement marqué par l'influence croissante des réseaux virtuels. Ce n'est peut-être pas l'une des moindres causes de cette tendance à la transgression que sa dématérialisation dans l'espace cybernétique. Un vol réel par effraction, la destruction effective d'un bien appartenant à autrui sont des actes lourds et qui supposent une part difficile à assumer de violence physique. Au contraire, les aventuriers du Net se présentent volontiers comme des " doux ".

Leur violence se déploie dans un espace proche de celui des jeux vidéo, espace où rien n'est vraiment grave, où le joueur dispose de plusieurs vies, où le désir de gagner écarte toute préoccupation morale.

Reste que si les méthodes sont nouvelles, les motivations, elles, restent classiques et placent ces nouvelles formes d'action dans la continuité de l'histoire de la révolte citoyenne commencée quarante ans plus tôt. Les ambitions de Julian Assange telles qu'on peut les comprendre sont de type altruiste (sans préjuger de la part trouble de manipulation qu'elles peuvent dissimuler). Il se revendique comme " militant ". Ses premières actions avaient clairement pour but de discréditer dans l'opinion les opérations militaires américaines et de mettre un terme aux guerres dans lesquelles elles s'inscrivent. Dans son dernier " coup ", spectaculaire, l'ambition s'est élargie. D'après un des correspondants français de WikiLeaks, Julian Assange aurait avoué vouloir " rendre le système meilleur ". Ses prochaines cibles seraient d'ailleurs les institutions financières.

Qui a vécu, à trente ans de distance, la naissance de la première génération des mouvements citoyens sous la forme de l'action humanitaire reconnaîtra aisément dans cette rhétorique le même idéalisme qui sous-tendait la création des organisations " sans frontières ". Voilà pourquoi j'ai la conviction qu'existe entre ces différentes démarches, malgré de profondes différences de culture, de moyens et surtout de génération, une profonde parenté.

Parenté ne veut pas dire adoption. Reconnaître la continuité de la démarche ne signifie pas y adhérer. Au contraire, les excès actuels de la révolte citoyenne font apparaître des contradictions que d'autres formes d'action plus consensuelles - en particulier l'humanitaire - laissaient dans l'ombre. Le problème de principe que pose ce type d'initiative est clairement celui des limites.

Quand la révolte citoyenne s'applique à un Etat totalitaire, sa légitimité est difficilement contestable, quelle que soit la forme que prend l'action. Il en va tout autrement dans les Etats démocratiques. La question de l'équilibre entre pouvoir d'Etat et contre-pouvoir citoyen est alors posée dans toute son acuité. Peut-on mettre en balance les institutions démocratiques, issues de la libre expression de la volonté populaire, et l'activisme d'un nombre, fût-il élevé, de protestataires. Un slogan, lu pendant les manifestations contre les retraites, résumait bien le problème : " Ce que 500 députés ont fait, trois millions de manifestants peuvent le défaire. "

L'initiative citoyenne sous toutes ses formes, en particulier les centaines de milliers d'associations qui couvrent tous les champs d'activité, s'est à l'évidence constituée aujourd'hui en cinquième pouvoir dans les démocraties. La dernière génération de mouvements citoyens que symbolise WikiLeaks a le mérite de présenter de ce cinquième pouvoir un visage extrême et inquiétant qui interroge sur ses limites. Rétif par nature à tout contrôle, multiple, insaisissable, impossible à unifier et sans doute à réguler, ce cinquième pouvoir est en train d'acquérir une puissance qui menace tous les autres. En poussant sa logique au plus loin, il est possible d'imaginer que l'activité de ce cinquième pouvoir peut, à terme, rendre les démocraties impossibles à réformer et peut-être même à gouverner, les secrets impossibles à protéger, l'autorité, même émanant de la loi et garantie par la justice, impossible à exercer.

Par-delà l'intérêt de ses révélations, le mérite de WikiLeaks est de rendre ce débat nécessaire. Jusqu'où le citoyen est-il fondé à aller contre l'Etat dans un régime démocratique ? A partir de quel seuil passe-t-on de la mobilisation utile à la menace contre le contrat social ? Toutes ces questions étaient contenues en germe dans les formes d'action plus consensuelles. Elles sont dévoilées aujourd'hui par l'action désinhibée des petits-enfants de Mai 68.

Jean-Christophe Rufin

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Bilan en demi-teinte pour l'intégration des immigrés et de leurs enfants

Le Monde - Politique, mardi, 21 décembre 2010, p. 12

S'il est un sujet qui préoccupe les exécutifs européens - Angela Merkel en Allemagne, David Cameron au Royaume-Uni - et dont se nourrit l'extrême droite, notamment en France, c'est celui de l'intégration des immigrés et de leurs enfants. Un sujet dont le bilan, par essence, est délicat à établir. Les études françaises produites sur le sujet ces dernières années permettent toutefois d'en dresser un tableau en demi-teinte.

Des chiffres inquiétants Le taux de chômage des immigrés est de 1,5 à deux fois supérieur à celui des natifs français. Cet écart se retrouve dans d'autres pays européens. Mais, en valeur absolue - plus de 12 % des immigrés étaient au chômage en 2008, en France - c'est l'un des plus élevés des Etats membres de l'Organisation de coopération et développement économiques (OCDE). La crise a toutes les chances de l'avoir aggravé. Ces résultats ne sont pas meilleurs pour la deuxième génération. Alors que l'écart des taux de chômage des primo-arrivants était de 5 à 7 points supérieur à celui des natifs en 2008, selon les derniers chiffres de l'OCDE, pour leurs enfants, il était de 10 points.

Ce constat se retrouve aussi en matière d'éducation. D'après la dernière enquête PISA menée auprès de jeunes de 15 ans dans les pays de l'OCDE, les élèves issus de l'immigration ont au moins deux fois plus de risques d'être parmi les " peu performants ". Une situation comparable à celle de l'Autriche ou de la Suède, mais près de trois fois moins bonne qu'au Canada ou en Australie.

Les populations d'origine africaine en décrochage Avec l'essor des études fondées sur des statistiques ethniques, on sait désormais qu'il y a des différences importantes d'intégration selon le pays d'origine des immigrés. D'après une enquête de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) du 16 novembre, les descendants d'immigrés maghrébins sont ceux qui connaissent le plus de difficultés sur le marché du travail. Entre 2005 et 2009, leur écart de taux d'emploi avec les natifs français était de 20 points - contre 6 points pour ceux originaires d'Europe de l'Est.

Un élément qui se retrouve dans les enquêtes sur les dépenses sociales. D'après un travail mené en 2006 par Didier Gelot, secrétaire général de l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale, en collaboration avec Claude Minni, statisticien, les immigrés du Maghreb et d'Afrique subsaharienne représentaient pour chaque minimum social 11 à 13 % des allocataires, " soit environ trois fois plus que leur poids dans la population des 25-64 ans ". Une tendance qui se confirmait pour leurs descendants, contrairement à d'autres pays où la deuxième génération était " moins présente que les Français d'origine ".

Une analyse partagée des chercheurs Ces chiffres relativement sombres suscitent des analyses pessimistes de certains chercheurs. Ainsi de Pap Ndiaye, historien et maître de conférence à l'école des hautes études en sciences sociales (EHESS), qui voit en France une évolution " à l'américaine ".

Trois groupes se forment, selon lui. D'un côté, " une élite qui s'en sort plutôt bien - avec ou sans les mécanismes de type discrimination positive ". Au milieu, " un groupe moyen qui flotte et évolue en fonction de la conjoncture économique " : sociologiquement proche des " classes populaires françaises ", il est composé d'employés et d'ouvriers qualifiés. Enfin, un " groupe qui décroche ", et que l'on retrouve en partie en banlieue.

Patrick Simon, socio-démographe à l'Institut national d'études démographiques (INED), rejoint cette analyse de " décrochage " et s'inquiète en particulier du sort des populations d'origine algérienne. " En théorie, ce devrait être les plus assimilées, note-t-il. Elles sont peu organisées en association, maintiennent peu de lien avec leur pays d'origine et pourtant, pour elles, c'est comme si tout fonctionnait à l'inverse. " Une situation qui serait le résultat de discriminations plus fortes pour elles que pour les autres, notamment du fait de la " couleur de peau ". D'après M. Simon, les politiques publiques d'aide aux défavorisés devraient être plus " ciblées ".

Parmi les chercheurs, il en est toutefois qui font un bilan de l'intégration à la française un peu plus optimiste. Ainsi Patrick Weil, historien, chercheur au CNRS, et professeur associé à l'université de Yale (Etats-Unis). " Les immigrés et leurs enfants ne s'intègrent pas si mal que ça si on regarde le contexte de chômage qui sévit depuis 1975, dit-il. On est obsédé parce que l'on voit - comme les violences dans les banlieues - mais on ne s'intéresse pas à ce que l'on ne voit pas et on manipule l'opinion comme ça ! " Pour M. Weil, il suffit notamment de " faire une recherche dans les pages jaunes des grandes villes de France ". En regardant les noms de ceux qui exercent des professions libérales (médecin ou avocat), " on se rend vite compte du grand nombre à consonance étrangère ".

M. Weil rejoint ainsi Claudine Attias-Donfut, directrice de recherche à la Caisse nationale d'assurance vieillesse (CNAV) et coauteur du Destin des enfants d'immigrés (Stock, 2009). Pour elle, " l'intégration fonctionne en général, il y a simplement des problèmes de politique urbaine ". D'après Mme Attias-Donfut, quand on compare les parcours entre immigrés et natifs " à caractère socio-démographique égal ", les choses se " lissent ".

Selon ses travaux, " il y a plus de cadres chez les enfants d'ouvriers immigrés que chez les enfants d'ouvriers français d'origine ". Les premiers feraient également des études plus longues que les seconds. Si leur insertion sur le marché de l'emploi est compliquée, ce serait en partie du fait d'un manque de " réseau ", leur présence en France étant plus courte que la population majoritaire.

L'émergence d'une classe moyenne Selon Mme Attias-Donfut une " classe moyenne " issue de l'immigration a aujourd'hui émergé. Un groupe de plus en plus qualifié " avec les codes sociaux qui vont avec ", renchérit Soumia Belaidi Malinbaum, présidente de l'Association française des managers de la diversité (AFMD). Mais " une classe moyenne silencieuse et qui le restera ". D'après elle, les entreprises du CAC 40 l'ont déjà compris et ont un rôle moteur. " Certes, pour deux millions d'entreprises, on est encore loin du sujet. Mais beaucoup ont vu que cela pouvait avoir un impact positif pour le développement à l'étranger ou dans la compréhension des marchés, par exemple en cosmétiques chez L'Oréal. "

S'il demeure un " plafond de -verre " pour les jeunes issus de l'immigration, d'après Mme Belaidi Malinbaum, c'est en partie parce qu'ils " s'autostigmatisent ". Pour elle, " les politiques ont un train de retard dans les discours qu'ils tiennent à l'opinion publique ". La diversité c'est la " suite de l'histoire ".

Elise Vincent

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