dimanche 31 octobre 2010

VIDÉO - La censure divise les dirigeants - France 24



On présente d'ordinaire Liu Xiaobo comme un dissident et un intellectuel, ce qui est vrai, mais in­complet. Car il est avant tout écrivain et surtout poète. Sa femme, Liu Xia, le rappelait dans un texte envoyé au Pen Club en avril 2009 : "je ne parviens toujours pas à voir Liu Xiaobo comme une figure politique. A mes yeux il est et sera toujours un poète assidu et difficile. C'est par la poésie que nous sommes tombés amoureux l'un de l'autre". Si les éditions Bleu de Chine préparent pour ce printemps la parution d'un recueil de ses essais en français, sa poésie n'a pas encore trouvé de traducteur. Dommage. N'a-t-il pas écrit, de prison, ces quelques lignes à sa femme :

"Avant d'entrer dans la tombe,

N'oublie pas de m'écrire avec tes cendres

N'oublie pas de me laisser ton adresse

dans le monde des morts."

Et c'est comme poète assurément que les événements de juin 1989 l'ont marqué à vie. Liao Yiwu, un ami écrivain, note à juste titre que Liu portait dans son écriture et dans sa vie le poids des morts de Tian'anmen.

Le fait de lui décerner le prix Nobel va-t-il changer les choses en Chine ? On lira dans notre dossier l'éditorial, assez fin, de la presse officielle. On découvrira aussi les analyses de la presse de Hong Kong et les twits qui ont fleuri ces derniers jours sur les mobiles des Chinois. Comme l'écrivait lui-même Liu en 2006, "Internet est un don de Dieu pour la Chine". Malgré la censure des blogs et des sites, malgré le coup de filet qui a suivi l'annonce du comité Nobel, l'information est passée. D'ailleurs le pouvoir à Pékin est traversé, semble-t-il, par des courants et il éprouve peut-être quelque hésitation quant à la conduite à tenir. On dit que Liu pourrait être libéré pour "raisons de santé". Ses avocats laissent entendre qu'il pourrait être rejugé. On a pu lire aussi, depuis six mois, plusieurs interventions de l'énigmatique Premier ministre Wen Jiabao. Loin de se cantonner à défendre la politique monétaire de son pays, cet officiel, ingénieur de formation, n'hésite pas à évoquer la nécessaire réforme politique qui doit venir après la libéralisation économique. Dans le dernier numéro du magazine Time (dont il fait la couverture en Asie), il aborde la question de la liberté d'expression. Et cela la semaine du Nobel ! A croire qu'il y a au sommet de l'appareil d'Etat un combat très feutré entre gauche et droite, entre fermeture et ouverture. Difficile de dire si l'attribution du prix Nobel de la paix jouera un rôle dans cette affaire - et dans quel sens.

samedi 30 octobre 2010

VIDÉO - Le succès de l'Expo 2010



L'Exposition universelle se termine dimanche. Elle aura accueilli 71 millions de visiteurs, record absolu. Le pavillon français, très décrié, a été le plus visité des étrangers.

Milan n'a qu'à bien se tenir. La ville qui doit accueillir, en 2015, la prochaine Exposition universelle, sait que la barre est placée plus haut que jamais. Alors que l'on sait peu de chose de la cérémonie de clôture de Shanghai 2010, qui doit se tenir ce dimanche, il est difficile d'échapper à la liste de records battus au cours des six derniers mois. Le premier est évidemment l'affluence : plus de 71 millions de visiteurs. La ville d'Osaka, avec ses 62 millions en 1970, est battue. Le nombre de pays participant, 189, est également sans précédent. Sur le plan financier, les investissements ont été colossaux. Même si la ville de Shanghai n'a confirmé qu'un budget de 28,6 milliards de yuans sur le site (3 milliards d'euros), les médias d'Etat ont fait leurs calculs, en additionnant l'ensemble des investissements réalisés pour mettre la ville au niveau. Ils se sont établis à 400 milliards de yuans (43,5 milliards d'euros). C'est plus que les sommes dépensées pour les JO de Pékin.

L'ensemble de la Chine est fière de ce résultat, qui prouve à nouveau, deux ans après les jeux Olympiques, la capacité du pays à organiser des événements internationaux sans le moindre accroc. Une image qui contraste, par exemple, avec les difficultés éprouvées par l'Inde dans l'organisation des Jeux du Commonwealth. Mieux, les organisateurs ont été capables de faire évoluer le site au cours de ces six mois, de manière à être en mesure de gérer un flux quotidien pouvant dépasser 1 million de visiteurs, et non 600.000 personnes comme prévu à l'origine.

Mais cet événement aura surtout été l'occasion d'une métamorphose pour Shanghai. Pour Antoine Bourdeix, à la tête de l'équipe de Publicis Consultants chargé de la communication pour l'Expo, « la ville la plus riche de Chine ressort de cette exposition avec le statut de grande capitale internationale, conformément à son objectif stratégique d'être la principale plate-forme financière et logistique d'Asie à l'horizon 2020 ». Le nouvel aéroport a une capacité de trafic de 40 millions de passagers par an, soit_ 40 fois plus que le précédent. Plusieurs centaines de kilomètres de lignes de métro ont été construites, de même que des lignes ferroviaires à grande vitesse, tandis que le célèbre boulevard du Bund était intégralement rénové.

Quant à la France, elle termine l'événement nettement mieux qu'elle l'avait commencé. Avec un pavillon beaucoup décrié dans l'Hexagone, elle est parvenue à recevoir le plus grand nombre de visiteurs - plus de 10 millions. Même la Chine n'a pas accueilli autant de personnes. Ce qui oblige, rétrospectivement, à reconnaître deux vertus au pavillon tricolore. La première est architecturale : grâce à son ingénieuse descente en pente douce, l'endroit a été capable de gérer un flux de visiteurs nettement plus élevé que les autres. Alors qu'il a parfois fallu faire huit heures de queue pour visiter le pavillon saoudien, célèbre pour son écran géant, il suffisait le plus souvent de se contenter d'une heure devant celui de la France. L'autre qualité du lieu est paradoxalement ce qui lui était beaucoup reproché : son manque d'audace. Plutôt que de chercher à surprendre, en présentant par exemple la capacité d'innovation du pays, les organisateurs ont surtout joué la carte du romantisme et de la douceur de vivre, mettant en avant des images classiques de Paris ou des tableaux impressionnistes. Plus béret et vin rouge que TGV et centrale nucléaire, donc_ Un choix manifestement payant, et en tout cas assumé par José Frèches, président de la Compagnie française pour l'exposition, qui a publiquement déclaré avoir « voulu donner aux gens ce qu'ils attendaient, en faisant quelque chose de populaire ». Pari gagné. Y aura-t-il 10 millions de touristes chinois en France l'année prochaine ?

Gabriel Grésillon

VIDÉO - « Enquête exclusive » en Corée du Nord

Partie 1/5

enquete exclusive : corée du nord, la dernière dictature (1)
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Partie 2/5


Partie 3/5

enquete exclusive : corée du nord, la dernière dictature (3)
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Partie 4/5

enquete exclusive : corée du nord, la dernière dictature (4)
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Partie 5/5

enquete exclusive : corée du nord, la dernière di (5 et fin)
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Le Figaro, no. 20599 - Le Figaro et vous, samedi, 23 octobre 2010, p. 36

La Corée du Nord se prépare à l'arrivée au pouvoir d'un nouveau dictateur, Kim Jong-un, le petit-fils de Kim Il-sung, qui a créé le pays en 1953. Depuis cette époque, rien ou presque n'a changé dans cette dictature communiste de 23 millions d'âmes.

Pour témoigner de la misère absolue et de la privation totale de liberté qui y règnent, le journaliste Alexandre Spalaikovitch s'est glissé dans un petit groupe de touristes français, qui ont déboursé 8 500 euros pour un voyage de trois semaines au pays où la paranoïa est reine. Il en a rapporté un documentaire de 52 minutes qui sera diffusé ce dimanche dans le magazine de Bernard de La Villardière, « Enquête exclusive ».

Dès l'arrivée à l'hôtel sur les coups de 22 heures, le ton est donné : impossible pour le journaliste d'aller visiter la ville de nuit sans guide officiel. Dans le hall trône un portrait géant de l'actuel président, Kim Jong-il, et de son père, Kim Il-sung. Un avant-goût du culte de la personnalité en vogue dans tout le pays : sur le bord des routes où les panneaux publicitaires sont remplacés par d'immenses affiches du guide suprême, dans les musées où l'histoire est réécrite à la gloire de la dynastie de dictateurs, à la télévision où les moindres faits et gestes du Staline nord-coréen font l'objet de longs reportages.

Le film révèle une machine devenue folle, comme dans les films de Charlie Chaplin ou de Jacques Tati. Une fliquette, sérieuse comme un pape, fait la circulation à un carrefour désert de Pyongyang, où une musique assourdissante est diffusée dès 6 heures du matin. Des balayeurs nettoient de vastes autoroutes où ne circulent que des piétons et des vélos. Les ordinateurs flambant neuf de la bibliothèque ne sont connectés à aucun réseau. Dans le Nord, sur le site sacré qui aurait vu la naissance de Kim Jong-il, une jeune guide se lance seule dans un chant patriotique composé par le président en personne. Près de la mer du Japon, un village où les touristes étrangers peuvent passer une nuit « chez l'habitant » est entièrement factice. Les maisons ont été construites exprès et les hôtes, triés sur le volet.

Questions gênantes

On se croirait dans la série américaine Le Prisonnier. Sauf que tout ce que montre le journaliste existe bel et bien. Équipé d'un caméscope lambda, il a filmé ces absurdités tantôt comme un simple touriste et tantôt de façon dissimulée. Une gageure, quand on est surveillé en permanence par deux guides officiels peu amènes. « Me faire passer pour un touriste était le seul moyen de pénétrer le régime de cette façon, explique Alexandre Spalaikovitch. Par moments, j'ai eu peur, car j'ai poussé le bouchon assez loin en posant des questions gênantes qui n'ont pas plu à nos guides. »

Il sera d'ailleurs convoqué par des agents nord-coréens, qui lui conseilleront de ne plus poser ce genre de questions sous peine de prolonger son séjour de plusieurs mois, voire de plusieurs années dans un camp de travail.

Un risque réel, car la France n'entretient pas de relations diplomatiques avec Pyongyang et n'aurait aucun moyen de sortir du pétrin un ressortissant trop curieux.

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Tirs à la frontière nord-coréenne en direction de la Corée du Sud

Le Temps - Vendredi, 29 octobre 2010

Des soldats de la Corée du Nord ont tiré des coups de feu vendredi en direction de la Corée du Sud, aux abords de la frontière qui sépare les deux pays

Des soldats de Corée du Nord ont ouvert le feu vendredi en direction de la Corée du Sud, à un poste militaire près de la frontière qui sépare les deux pays, a indiqué un porte-parole de l'armée sud-coréenne.

Les tirs se sont produits près de la zone démilitarisée entre les deux pays, en fin d'après-midi (08h26 GMT), a indiqué un porte-parole de l'Etat major sud-coréen.

Les soldats nord-coréens ont tiré deux balles à un poste frontalier et les soldats sud-coréens ont immédiatement répliqué, a-t-il ajouté. Ces tirs n'ont pas fait de blessé côté sud-coréen, a précisé le porte-parole.

«Il n'y a plus eu de tirs ensuite et nous surveillons leurs mouvements avec attention», a-t-il déclaré.

Selon la télévision sud-coréenne YTN TV, les coups de feu se sont produits à Hwacheon, à environ 90 km au nord-est de Séoul.

Des échanges de tirs se produisent parfois près de la frontière imposante qui sépare les deux parties de la péninsule coréenne. Mais ces derniers coups de feu interviennent à un moment sensible pour la Corée du Sud, qui s'apprête à accueillir sur son sol plusieurs chefs d'Etat pour le sommet du G20, les 10 et 11 novembre.

Les relations entre le Nord et le Sud sont tendues depuis mars dernier et le torpillage d'une corvette sud-coréenne, attribué par une enquête internationale à Pyongyang. La Corée du Nord nie être à l'origine de ce torpillage, qui a causé la mort de 46 marins sud-coréens.

Un peu plus tôt vendredi, Pyongyang avait prévenu que les relations entre les deux pays pourraient souffrir d'«un impact catastrophique» si Séoul continuait de refuser des négociations militaires afin d'apaiser les tensions.

Ces négociations, qui avaient repris après deux ans d'arrêt, ont à nouveau été interrompues en septembre, après que Séoul eut demandé des excuses au Nord pour le torpillage de la corvette. Pyongyang avait refusé.

La proposition de la Corée du Nord de reprendre ces négociations, fin octobre, avait été rejetée par Séoul.

Le refus du dialogue «signifie précisément la confrontation et la guerre», avait indiqué vendredi matin l'armée nord-coréenne dans un communiqué, ajoutant qu'elle n'était plus intéressée «par le dialogue et le contact».

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Wuer Kaixi, dissident chinois, représentera le Prix Nobel Liu


Le Monde - Lundi, 1 novembre 2010, p. 2

Ancien leader étudiant de la Place Tiananmen, Wuer Kaixi, 42 ans, représentera le Prix Nobel de la paix 2010, Liu Xiaobo, au sommet annuel des lauréats du prix, du 12 au 14 novembre à Hiroshima (Japon). M. Wuer, âgé de 42 ans, a fait ses études avec M. Liu. Il vit actuellement à Taïwan, le droit de rentrer en Chine lui ayant été refusé.Lire page 7

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Contre-offensive du régime chinois après l'attribution du prix Nobel à Liu Xiaobo

Le Monde - International, lundi, 1 novembre 2010, p. 7

Un peu plus de deux semaines après l'attribution du prix Nobel de la paix au dissident emprisonné Liu Xiaobo, la contre-offensive du régime chinois bat son plein : les militants, les intellectuels et les avocats identifiés comme libéraux ont pour la plupart été placés sous surveil-lance.

Un long portrait à charge de Liu Xiaobo circule dans la presse. Le dissident y est décrit comme un " instrument " de l'Occident ayant vécu dans le luxe grâce aux largesses de la presse étrangère et de bourses américaines. Plusieurs déclarations de l'écrivain sorties de leur contexte sont utilisées pour prouver combien il est antichinois.

Dans un communiqué publié jeudi, Reporters sans frontières a jugé l'article " digne des campagnes maoïstes des années 1960 " et a demandé au président chinois, Hu Jintao, qui sera en visite en France les 4 et 5 novembre, d'" intercéder afin d'obtenir la libération de Liu Xiaobo et de tous ceux qui le soutiennent ". Le 25 octobre, quinze lauréats du prix Nobel de la paix ont appelé les dirigeants du monde à faire sentir au numéro un chinois, lors du sommet du G20 à Séoul, les 11 et 12 novembre, " combien une libération de Liu Xiaobo serait bienvenue ".

" Le droit chemin "

Alors que les débats sur la réforme politique, amenés par les déclarations, ces derniers mois, du premier ministre, Wen Jiabao, en faveur de la liberté d'expression et de la justice, se sont poursuivis dans les médias jugés comme libéraux, personne ne doute qu'une riposte est désormais à l'oeuvre de la part des éléments les plus conservateurs du parti.

Dans un article publié mercredi en " une " et signé d'un pseudonyme qui rappelle en chinois l'expression " retour dans le droit chemin ", le Quotidien du peuple a loué le système politique actuel qui " correspond à nos conditions nationales propres et qui est plein de vigueur ", condamnant à l'échec toute tentative d'imposer en Chine un " système démocratique à l'occidentale ".

Une jeune femme qui avait annoncé le 24 octobre sur Internet qu'elle féliciterait Liu Xiaobo pour sa récompense lors d'une manifestation antijaponaise à Chongqing le 26, a été, selon d'autres internautes, arrêtée dans la nuit de mardi. Relâchée le soir, elle serait toujours bloquée chez elle. Le site Boxun, basé aux Etats-Unis, mentionne des représailles après un article virulent du China Youth Daily contre les réformes à l'université de Pékin, où des étudiants qui auraient fait montre d'une trop grande joie ont été interrogés.

A Pékin, le militant Zhang Hui, qui a créé en 2008 un centre d'études des droits constitutionnels, recense 39 personnalités chinoises assignées à résidence ces dernières semaines - comme l'écrivain Yu Jie, l'internaute Liu Di ou l'avocat Pu Zhiqiang.

La prochaine étape critique est celle de la remise du prix à Oslo le 10 décembre. Selon une lettre attribuée à Liu Xia, l'épouse de Liu Xiaobo, celle-ci aurait invité 143 personnes, pour la plupart des militants et des intellectuels, à se rendre à Oslo le mois prochain. Mais personne n'est en mesure de la joindre pour confirmer.

Brice Pedroletti

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Hillary Clinton : il faut chercher les terres rares hors de Chine

Le Monde - Economie, samedi, 30 octobre 2010, p. 14

La secrétaire d'Etat américaine, Hillary Clinton, s'est félicité, jeudi 28 octobre, d'un communiqué du ministère chinois de l'industrie et des technologies affirmant que Pékin n'avait pas l'intention d'utiliser comme « monnaie d'échange » les terres rares, minerais essentiels pour les produits de haute technologie et dont la Chine fournit 97 % des besoins de la planète. Pékin a réduit de 40 % les quotas d'exportation de ces métaux stratégiques en 2010.

« J'accueillerais avec satisfaction toute clarification de leur politique et j'espère que cela veut dire que le commerce de ces importants matériaux va se poursuivre sans diminution et sans entrave, a déclaré Mme Clinton lors d'une conférence de presse à Tokyo. En même temps, en raison de l'importance de ces minerais de terres rares, je pense que [nous] sommes conscients que nos pays et d'autres vont devoir chercher d'autres sources d'approvisionnement. »

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En Chine, la « carte du sang » de l'immobilier sur le Net - Brice Pedroletti

Le Monde - International, samedi, 30 octobre 2010, p. 8

Un internaute répertorie sur le logiciel Google Maps les conflits liés aux expropriations

Les expulsions par la force, souvent au mépris des lois, et les incidents auxquels celles-ci donnent lieu ont inspiré un internaute chinois : il a créé, sur le logiciel Google Maps, une « carte du sang » de l'immobilier chinois où sont répertoriés une centaine d'incidents récents.

La carte est participative. Chaque internaute peut apporter sa contribution - sur le modèle de l'encyclopédie Wikipedia. La précision du logiciel permet de localiser l'emplacement où a eu lieu l'incident afin, signale le créateur, de boycotter l'achat des nouveaux logements construits à la place de ceux qui ont été détruits.

La multiplication des conflits autour du niveau de dédommagement en cas d'expulsion a conduit à des formes extrêmes de protestation comme les immolations par le feu de propriétaires récalcitrants. Elles sont indiquées par des flammèches sur la carte alors qu'un lit d'hôpital symbolise la mort d'homme hors immolation. Une manifestation est représentée par un volcan.

L'un des derniers incidents en date, le 11 octobre, a eu lieu dans un village proche de Changsha, la capitale du Hunan. Les faits, rapportés par un message Twitter de l'avocat Xu Zhiyong, indiquent que Li Qiuxiang, 41 ans, a sauté dans la rivière après la démolition de sa maison. Elle a survécu mais a ensuite avalé du pesticide en présence des responsables de la démolition. Elle est décédée le 17 octobre, signale un message du journaliste Deng Fei, qui précise que la société de démolition a proposé 420 000 yuans de compensation (45 000 euros) à son mari pour clore l'affaire du suicide de son épouse, et 280 000 yuans pour la maison démolie.

Censure

Xuefangditu, ou « carte du sang de l'immobilier » répertorie également l'immolation par le feu, à Yihuang dans le Jiangxi, le 10 septembre, de trois membres d'une famille. Une jeune femme et sa mère ont survécu; l'oncle, lui, est décédé. Ce cas, tout comme celui de Tang Fuzhen, une femme qui, pour protéger l'entreprise familiale s'était immolée fin 2009, ont été largement couverts par les médias.

Alors que les questions des expulsions étaient taboues il y a quelques années, elles font désormais l'objet de débats, à un moment où la hausse des prix de l'immobilier exacerbe les tensions sociales. Il n'est pas dit que l'initiative de Xuefangditu soit du goût de la censure : plusieurs articles et blogs qui en ont parlé ces derniers jours sont désormais inaccessibles.


Sur le Web
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Les Chinois peinent à récupérer les trésors pillés du Palais d'été de Pékin en octobre 1860

Le Monde - Culture, lundi, 1 novembre 2010, p. 19

Cent cinquante ans après le sac du Palais d'été par les troupes franco-britanniques, l'administration de tutelle du Yuanmingyuan - ou jardin de la clarté parfaite - converti aujourd'hui en parc, cherche tant bien que mal à promouvoir la restitution des objets pillés, et aujourd'hui disséminés à l'étranger, dans des musées ou des collections privées. " C'est un très long processus, qui ne fait que commencer ", dit au Monde Wu Yinghong, porte-parole du Yuanmingyuan à Pékin.

Malgré les réactions patriotiques que suscite encore dans l'opinion publique l'humiliation de la Chine au temps des guerres de l'opium, le gouvernement chinois reste visiblement en retrait. En raison de la complexité des considérations légales et historiques liées à l'événement, et aussi parce qu'il ne souhaite pas voir sa politique étrangère du moment parasitée par une question qui n'est pas jugée prioritaire.

Dans une lettre ouverte présentée lors d'une cérémonie, lundi 18 octobre, date anniversaire de l'incendie de ce qui était alors un vaste ensemble de résidences impériales sous la dynastie des Qing - la plus grande partie du pillage avait eu lieu les 7 et 8 octobre 1860 -, l'administration du Yuanmingyuan " propose aux institutions et aux individus détenteurs de reliques en provenance de l'ancien Palais d'été de les restituer ".

Elle enjoint aussi " tous les gens qui aiment la paix dans le monde à s'opposer à la vente aux enchères et au commerce de reliques du Yuanmingyuan ". Et enfin, appelle à davantage de " collaboration et de communication " autour de la protection de l'héritage du Yuanmingyuan. Désigné porte-parole pour la restitution des reliques, Jackie Chan, la vedette du cinéma hong-kongais, a été le premier signataire de la lettre, que tout visiteur de l'ancien Palais d'été pourra signer, pendant une durée d'an.

Cet appel, retransmis à la télévision de Pékin, reflète les difficultés rencontrées par les chasseurs de reliques chinois : " Chacun des palais du Yuanmingyuan contenait un inventaire détaillé des objets qu'il recelait. Mais ils ont probablement été brûlés ", signale Wang Daocheng, spécialiste de l'histoire des Qing à l'université du Peuple de Pékin, et membre de la Yuanmingyuan Society, un comité d'experts de l'ancien Palais d'été. " On connaît mal ce qui reste et où se trouvent les objets à l'étranger ", ajoute M. Wang, qui relate les difficultés rencontrées par une mission d'universitaires chinois partis aux Etats-Unis en novembre 2009 : " Les musées pensaient qu'ils étaient là pour récupérer des objets. Or l'idée était juste de les répertorier. Les visites qui étaient prévues en Europe et au Japon ont été repoussées, car il faut qu'elles se fassent dans un climat plus amical ", explique-t-il.

Principale résidence des empereurs mandchous, qui ne demeuraient qu'occasionnellement dans la Cité interdite, les quelque deux cents palais et pavillons du Yuanmingyuan regorgeaient de calligraphies, de soie, de bijoux, de jade, de porcelaines, comme en rend compte, dans Le Sac du Palais d'été (éditions du Rocher, 2003), l'un des ouvrages les plus complets consacrés à l'événement, l'historien français Bernard Brizay, qui a compilé les témoignages de nombreux participants de l'expédition - officiers, soldats ou diplomates anglais et français.

Ces trésors forment une partie des quelque 1,64 million d'objets chinois que l'Unesco estime, selon l'agence Xinhua, dispersés à travers le monde. Leur apparition dans des ventes aux enchères est susceptible de déclencher l'alarme en Chine, comme en février 2009, lors de la vente par Christie's de deux têtes de bronze provenant d'une fontaine du Palais d'été, appartenant à la collection Pierre Bergé-Yves Saint Laurent : le marchand d'art chinois qui s'en porta acquéreur ne put payer et sa tentative de récupération des têtes - dont rien n'atteste toutefois qu'elles furent emportées par les troupes franco-britanniques - se solda en fiasco pour la Chine.

" Racheter des objets, comme les têtes du zodiaque - quatre autres têtes provenant de la fameuse fontaine, qui en comportait douze, sont au Poly Art Museum, à Pékin - , fait s'envoler les prix. Le Bureau national du patrimoine culturel a donc demandé l'an dernier aux musées de ne plus acheter ! ", explique M. Wang.

Quant aux négociations intergouvernementales, elles buttent sur le délai maximum de cinquante ans prévu par les traités internationaux pour la réclamation d'objets antiques volés ou exportés illégalement. " La seule voie est celle du don de la part des détenteurs ", affirme l'expert, citant le cas d'une compagnie d'assurances américaine qui avait acquis la fenêtre d'un pavillon en cuivre et l'a rendue à la Chine. Ou d'une famille de NéoZélandais, venus le 18 octobre, faire don de vases qu'ils avaient hérités de leurs ancêtres...

Brice Pedroletti

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vendredi 29 octobre 2010

Axa trouve un allié pour conquérir le marché chinois

Les Echos, no. 20795 - Finance, vendredi, 29 octobre 2010, p. 28

Pour asseoir son développement en assurance-vie en Chine et « changer d'échelle » sur ce marché difficile mais prometteur, AXA a accepté qu'ICBC prenne le contrôle de son joint-venture local. L'assureur gardera la main sur la gestion quotidienne.

Voilà qui donnera peut-être aux investisseurs du baume au coeur. En annonçant hier son intention de s'associer avec le géant chinois ICBC (Industrial and Commercial Bank of China), première banque mondiale par la capitalisation boursière, AXA a vraisemblablement marqué plusieurs points.

Moyennant 1,2 milliard de yuans RMB (129 millions d'euros), ICBC va prendre 60 % d'AXA Minmetals, la coentreprise créée en 1999 par AXA (51 % détenus avec AXA APH) et le groupe industriel China Minmetals Corporation (49 %). AXA conservera 27,5 % de l'entité, et Minmetals 12,5 %. Une perte de majorité largement compensée, selon le groupe, par le « changement d'échelle » anticipé. AXA devient en effet le « partenaire privilégié » en assurance-vie d'ICBC, qui compte 16.000 agences en Chine. Et l'assureur français gardera la main sur la gestion quotidienne de la boutique.

Le groupe présidé par Henri de Castries prouve ainsi que ses velléités de développement en Asie ne sont pas lettre morte. Et ce malgré la tournure prise par l'opération de rachat des minoritaires de la filiale en Asie Pacifique AXA APH, contrariée par l'antitrust australien.

Engagements

Le mouvement n'est pas que symbolique : AXA s'est engagé à renforcer la part des pays émergents dans ses résultats, l'objectif étant qu'ils contribuent à hauteur de 15 % d'ici trois à cinq ans, contre moins de 5 % aujourd'hui. Et les chiffres au 30 septembre, publiés hier, prouvent qu'en assurance-vie notamment, ce sont ces pays qui tirent l'activité.

Dans ce contexte, AXA se donne les moyens, à moindre coût, de se renforcer en Chine, marché dont le potentiel de croissance semble proportionnel à la difficulté, pour un assureur étranger, d'y percer. Avec un taux de pénétration de 2,3 % et une prime moyenne de 82 dollars par tête, le marché chinois de l'assurance est encore émergent. Confrontés à la dominance des acteurs locaux (China Life, Ping An...) et à un environnement réglementaire très contraignant, les assureurs étrangers n'y représentent qu'une part de marché faible (4 % environ) et déclinante en assurance-vie. AXA Minmetals, qui a collecté 830 millions de yuans de primes (89 millions d'euros) sur les neuf premiers mois de l'année, représente encore une goutte d'eau dans l'univers AXA (70,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires sur neuf mois, dont 44 milliards en assurance-vie). Mais, avec ce partenariat, le groupe compte bien se doter d'une sérieuse longueur d'avance sur ses concurrents européens et américains.

GERALDINE VIAL

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Le Figaro, no. 20604 - Le Figaro Économie, vendredi, 29 octobre 2010, p. 21

La plus grande banque chinoise entre au capital d'une filiale de l'assureur français. ICBC distribuera les produits d'assurance-vie d'Axa dans ses 16 000 agences. La réglementation locale limite l'activité des acteurs étrangers.
Anne de Guigné

Axa espère avoir trouvé la voie royale pour percer en Chine. Le groupe français a annoncé hier l'entrée d'ICBC (Industrial and Commercial Bank of China), la première banque du pays, au capital de la coentreprise spécialisée dans l'assurance-vie qu'il avait fondée avec le groupe métallurgique China Minmetal.

Plus important, ce lien capitalistique s'accompagne d'un accord de distribution. Avec 230 millions de clients et 16 000 agences, ICBC est un partenaire de choix pour toucher un pays où l'assurance-vie devrait croître en moyenne de 12 % par an entre 2010 et 2020, selon les analystes de Swiss Re.

« Le marché chinois est l'un de ceux qui grandit le plus rapidement au monde, confirme Henri de Castries, le PDG d'Axa. L'accord avec ICBC, la première banque du pays, est une opportunité formidable pour nous de changer d'échelle. ICBC a conclu une cinquantaine d'accords de distribution au total, mais la banque n'a noué de lien capitalistique qu'avec nous. Elle est donc fortement intéressée au succès de notre coentreprise. »

ICBC détiendra une participation majoritaire de 60 % de la joint-venture, Axa et Minmetals se partageant le solde. Le directeur général d'AXA-MM sera désigné par AXA, mais le conseil d'administration et le comité de direction seront dirigés par un président exécutif nommé par ICBC.

Présent en Chine depuis 1999, le champion français se contentait jusqu'ici d'une place plus que modeste sur le marché. Avec 56 millions d'euros de primes en vie et 7 millions en dommage, il se situait au seizième rang parmi la cinquantaine d'acteurs étrangers. Tous peinent à gagner des parts de marché sur le sol chinois : en 2009, selon le cabinet Pricewaterhouse Coopers, les acteurs nationaux détenaient encore 95 % de leur marché en assurance-vie et 99 % en dommage. Malgré la longue parenthèse d'économie communiste, ces acteurs s'appuient sur une tradition solide : dans les années 1930, le marché d'assurance chinois était le plus dynamique d'Asie. C'est d'ailleurs là qu'est né à l'époque l'ancêtre de ce qui allait devenir le géant américain du secteur AIG. Le gouvernement a récemment inscrit l'assurance sur la liste des secteurs stratégiques, et un système d'attribution parcimonieux de licences limitant la croissance des acteurs étrangers.

Contourner les freins réglementaires

Grâce à son association avec le puissant ICBC, Axa espère passer outre ces freins réglementaires. Prudent, l'assureur préfère ne communiquer aucun objectif en assurance-vie. Sur le marché du dommage, le groupe réfléchit encore aux moyens de son développement. « Nous avons la volonté de continuer à nous développer en Chine sur ce secteur » affirme Henri de Castries.

L'Asie-Pacifique représentait, en 2009, 11 % des 9,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires d'Axa. Depuis décembre 2009, le groupe tente, pour l'instant sans succès, de se désengager de ses activités en Australie et en Nouvelle-Zélande pour se renforcer en Asie. « Notre association avec ICBC démontre qu'au-delà de ce qui se passe en Australie, nous savons créer des opportunités de développement en Asie et que nous continuerons à le faire », assure le PDG.

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Henri de Castries : « Cet accord nous permet de changer d'échelle en Chine »

Les Echos, no. 20795 - Finance, vendredi, 29 octobre 2010, p. 28

Henri de castries, pdg d'AXA

Ce nouveau partenariat est-il une façon de reconnaître que votre coentreprise avec Minmetals ne vous a pas donné satisfaction jusqu'à présent ?

Absolument pas. J'en veux pour preuve le fait que nos affaires nouvelles ont encore augmenté de 54 % au premier semestre et que nous venons de battre, ce mois-ci, notre record historique de ventes en Chine. Par ailleurs, je suis convaincu que c'est parce que nous avons eu ce joint-venture avec Minmetals qu'ICBC a souhaité travailler avec nous aujourd'hui. Il nous a permis de faire nos preuves sur ce marché. Il y a 28 assureurs étrangers en Chine, ICBC avait donc 27 autres possibilités. En Chine, il faut savoir s'inscrire dans la durée, et c'est ce que nous a permis de faire notre joint-venture avec Minmetals. Simplement, c'était un partenariat qui ne nous apportait pas suffisamment sur le plan de la capacité de distribution et de pénétration de ce marché au regard de notre ambition.

N'avez-vous pas eu un sérieux dilemme avant d'accepter de renoncer à la majorité du capital ?

D'abord, il est gravé dans le marbre que le directeur opérationnel de ce joint-venture sera nommé par AXA. Surtout, il n'y a pas à avoir le moindre dilemme lorsqu'on vous demande de choisir entre 51 % d'une petite assiette et 27,5 % d'une très grosse. Il faut bien réaliser que l'accord avec ICBC nous permet tout simplement de changer d'échelle, et que de ce fait il n'y avait pas à hésiter. ICBC n'est ni plus ni moins que l'acteur bancaire le plus puissant de Chine, avec quelque 16.000 agences, 235 millions de consommateurs, 70 millions de titulaires de cartes de crédit, ce qui en fait la deuxième banque au monde sur ce plan. C'est surtout le réseau de distribution le plus puissant et nous allons donc avoir un accès sans précédent aux consommateurs.

ICBC pourra nouer des accords commerciaux avec d'autres assureurs. N'était-ce pas négociable ?

ICBC a déjà des accords commerciaux avec une cinquantaine de partenaires ici. Il nous semble naturel de maintenir cette possibilité, car il existe des produits que nous ne souhaitons pas commercialiser, par exemple parce que que nous ne les trouvons pas assez rentables, mais qu'ICBC souhaite pouvoir proposer à ses clients. Il est donc nécessaire qu'il puisse se fournir ailleurs. En revanche, nous avons l'exclusivité d'un partenariat capitalistique avec ICBC.

Quels sont vos objectifs ?

Nous pensons que les choses vont démarrer très vite et que dès 2011, ce partenariat aura un impact significatif sur les résultats d'AXA en Chine. Mais notre but est d'être là à long terme. Car la Chine nous semble être un marché en plein développement en matière d'assurance et qui, par conséquent, devrait croître très rapidement dans les prochaines années. Nous avons donc pour objectif de devenir la première coentreprise dans le secteur de l'assurance et un des tout premiers joueurs sur le marché chinois. ICBC a les moyens de se mesurer à un géant de l'assurance local comme China Life.

Propos recueillis par gabriel gresillon

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ENQUÊTE - Contrefaçon en Chine : les marques veulent remettre les pendules à l'heure

Le Figaro, no. 20604 - Le Figaro et vous, vendredi, 29 octobre 2010, p. 29

Alors que les montres de luxe sont de plus en plus et de mieux en mieux contrefaites par les faussaires chinois, les horlogers multiplient les actions pour se défendre.

Un record! Les douanes françaises ont saisi en 2009 plus de 7 millions d'articles contrefaits, contre 6,5 millions en 2008. Ces chiffres placent la France parmi les pays les plus touchés. Une récente étude de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) le confirme : le commerce mondial de produits contrefaits est passé de 200 milliards de dollars en 2005 à 250 milliards en 2007.

Présentés en avril dernier par François Baroin, ministre du Budget, les résultats d'activité 2009 de la douane sont éloquents : hors cigarettes, les saisies ont augmenté de 7 % par rapport à 2008. Cette année-là, les prises avaient déjà explosé de 41 %! Les contrôles de la circulation ont ainsi abouti à la confiscation de plus de 845 000 articles. Il n'empêche que la France reste particulièrement touchée par ce fléau : un produit contrefait sur cinq fabriqué dans le monde est vendu dans l'Hexagone. Et cela, malgré le fait que, sur le territoire français, un article copié est comme un produit stupéfiant, assimilé à une « marchandise prohibée à titre absolu ». Du coup, les douanes procèdent systématiquement à la destruction des objets qu'elles saisissent.

Plus de fausses rolex que de vraies

Parmi les biens les plus copiés, outre les vêtements, les jouets et le multimédia, les articles de luxe figurent en bonne place. Surtout les montres. Selon la Fédération de l'industrie horlogère suisse, 40 millions de faux modèles (contre 26 millions de vrais) seraient produits chaque année, soit un marché d'un milliard de dollars. « Il y a six ans, une quinzaine de marques seulement étaient proposées sur Internet, souligne Fabrice Guéroux, auteur de l'ouvrage Vraies et fausses montres. Aujourd'hui, elles y sont toutes! » Résultat : les saisies de montres ont porté en 2008 sur environ 94 000 articles, contre 48 500 en 2007.

Selon Fabrice Guéroux, la marque la plus copiée est depuis longtemps Rolex, avec des ventes évaluées à 7 millions de fausses pièces par an dans le monde, soit dix fois plus que la production annuelle de la marque genevoise... Breitling serait également en bonne place, ainsi que, plus récemment, Chanel et sa fameuse J12. « Les contrefaçons pour femmes se vendent très bien, souligne l'expert. D'autant plus que la qualité des copies, de manière générale, s'est grandement améliorée. »

La Chine, Mecque de la contrefaçon horlogère

Les maisons horlogères préfèrent, pour la plupart, rester très discrètes sur le sujet, redoutant une contre-publicité. À l'instar de Marc Frisanco, directeur de la cellule de lutte anticontrefaçon du groupe Richemont, « qui n'a pas souhaité s'exprimer ». Celui-ci est pourtant à la tête d'une équipe de plusieurs dizaines de personnes qui fonctionne avec un budget annuel de plusieurs millions d'euros. Des centaines d'actions pénales ou civiles sont ainsi initiées chaque année par le groupe. Seule la marque phare de Richemont, Cartier, précise par l'intermédiaire de son PDG, Bernard Fornas : « Nous avons été pionniers dans cette lutte et nous restons actifs, particulièrement en Chine. »

En aval, outre la multiplication des campagnes de sensibilisation (voir encadré, à droite), les marques investissent dans la technologie. Des sociétés comme Wisekey (Suisse) ou Prooftag (France) ont développé des systèmes d'authentification adaptés à l'horlogerie. La SmartCard de la première a séduit la marque Hublot, tandis que Zenith s'apprête à adopter le Code à bullesTM de la seconde. « Ces systèmes vont se généraliser », explique Olivier Gourdon, directeur en charge de la protection des marchés de LVMH, premier groupe mondial de luxe, qui détient notamment les deux marques citées. « C'est très utile lors de contrôles douaniers, par exemple, quand nous devons décider, sur photographies, s'il s'agit de vrais ou de faux produits. »

Mais la stratégie des marques vise surtout à frapper en amont, notamment sur Internet. En effet, l'e-commerce a littéralement explosé en France, passant d'un chiffre d'affaires d'une centaine de milliers d'euros en 1996 à plus de 20 milliards en 2009. Nombreuses sont donc les maisons qui collaborent avec la Direction générale des douanes et la Fédération de l'industrie horlogère suisse. Ces deux organismes ont d'ailleurs aménagé des plates-formes de cyber-lutte. But des opérations : démanteler les sites qui proposent des copies et intercepter les envois. En 2009, 1,3 million d'articles ont été saisis en France, en hausse de 106 % sur un an!

« 80 % des paquets postaux, et de l'ensemble des contrefaçons, proviennent de Chine », assure Olivier Gourdon. Un chiffre confirmé par Fabrice Guéroux, qui ajoute : «C'est le seul pays, pour l'instant, à posséder des capacités de production énormes : les cadrans, les aiguilles, les boîtiers et les mécanismes de qualité sont réalisés dans des usines dédiées high-tech. De plus, les criminels à la base de ces réseaux sont devenus de vrais businessmen, doués en marketing, qui suivent le marché et la mode. »



Ces brigades qui traquent le faux

En Chine , une vingtaine de sociétés privées spécialisées dans la traque de la contrefaçon ont vu le jour. Elles oeuvrent pour le compte des marques de luxe. Ainsi, Selective Trademark Union (STU), dirigée par deux Suisses, organise de véritables raids en collaboration avec les autorités chinoises. Ses clients? La quasi-totalité des griffes européennes qui opèrent dans les domaines des montres et des bijoux, de la maroquinerie, des chaussures, des lunettes, des stylos, des parfums et des cosmétiques. En 2009, les 116 collaborateurs de cette drôle d'entreprise ont opéré 9 647 saisies, contre 11 732 en 2008... Soit plus d'un million et demi d'objets contrefaits. Pour LVMH, STU a procédé durant la même année à la saisie de 300 000 montres en 1 000 opérations et fait arrêter 900 personnes.

Des mois d'enquête et de planque sont parfois nécessaires à STU pour cerner ses cibles : ateliers de confection, bureaux de sites Internet, lieux de stockage. Si les autorités chinoises se montrent coopératives, elles n'ont cependant pas les moyens de procéder elles-mêmes aux investigations. La STU s'en charge, avant de prévenir les agents de l'Administration of Industry and Commerce (AIC) de la nécessité d'un raid, car elle n'a évidemment pas le pouvoir légal d'intervenir seule.

Attention, vous êtes fiché

Si la confiscation d'objets contrefaits et le démantèlement de sites de production constituent l'essentiel du travail de ces sociétés privées, il arrive que les enquêteurs mettent la main sur du matériel plus stratégique. Ce fut par exemple le cas lors d'une récente descente de police à Guangzhou (Canton), 15 millions d'habitants, dans les locaux de plusieurs sites Internet écoulant de la marchandise contrefaite. Des sites de vente très bien organisés, avec assistance téléphonique multilingue, des milliers d'articles proposés et facilités de paiement...

Extrêmement prudents, les responsables de ces sites ne stockent pratiquement rien dans leurs locaux. Une fois les commandes prises, les vendeurs se rendent chez leurs « fournisseurs » pour se procurer la fausse marchandise et l'expédier dans le même temps. Mais, ce jour-là, les enquêteurs ont eu d'autres raisons de se réjouir en mettant la main sur des disques durs, classeurs et documents contenant noms des clients, données bancaires, etc. L'ensemble de l'activité des sites y était répertorié, consigné avec une précision inespérée. Du pain bénit pour les inspecteurs!

Les milliers de bons de commande ont permis non seulement de quantifier le volume de contrefaçons vendu par le propriétaire au travers de ses sites, mais également de localiser les principaux foyers d'achats, dans ce cas précis, essentiellement espagnols et français. Entre leurs mains, les enquêteurs ont découvert les coordonnées des acheteurs et les numéros de leurs cartes de crédit. Sans parler de la liste de tous les objets commandés et des prix facturés. « Si les gens avaient conscience qu'en acquérant des faux par Internet ils donnent une foule de données sensibles sur leur personne à des organisations criminelles, peut-être agiraient-ils avec plus de précaution », analyse l'un des patrons de STU.

À mi-chemin entre la prévention et la répression, les démarches entamées par STU, après la récolte des données sur tous ces clients, ont aussi une fonction dissuasive. Une fois répertoriés, les noms des internautes acquéreurs de faux sont communiqués non seulement aux marques lésées, mais également parfois aux douanes. Dans certains cas, les clients des sites Internet débusqués reçoivent directement de STU un courrier les informant que leur nom a été saisi lors d'un raid, les enjoignant de ne pas récidiver. Si ces actions ne suffisent évidemment pas à éradiquer ce fléau, elles évitent sa trop rapide propagation.

Michel Jeannot

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Sanofi-Aventis se renforce dans l'automédication en Chine

Les Echos, no. 20795 - Industrie, vendredi, 29 octobre 2010, p. 23

Le champion tricolore de la pharmacie va débourser 377 millions d'euros pour se renforcer sur le marché chinois de la santé grand public, le deuxième plus vaste au monde après celui des Etats-Unis, avec une taille estimée à 12 milliards d'euros.

Sanofi-Aventis poursuit son développement à marche forcée dans la santé grand public. Après avoir mené des acquisitions en Amérique du Sud (Gramon), en Europe (Oenobiol, Kernpharm et Nepentes) et en Amérique du Nord (Chattem et Canderm), le champion tricolore de la pharmacie se renforce en Chine. Le groupe, dirigé par Chris Viehbacher, a annoncé hier l'acquisition de BMP Sunstone au prix de 10 dollars par titre, soit 520 millions de dollars (377 millions d'euros) au total.

« Le prix par action représente une prime de 30 % par rapport au prix de clôture de BMP Sunstone le 27 octobre 2010. Le conseil d'administration de BMP Sunstone a approuvé l'opération à l'unanimité », précise Sanofi. Cotée aux Etats-Unis, la société a réalisé l'an dernier 147 millions de dollars de chiffre d'affaires, essentiellement en Chine, où elle est connue pour ses traitements de la toux et du rhume des enfants, ainsi que pour ses produits d'hygiène féminine.

Le laboratoire français entend tirer parti du marché chinois de la santé grand public, le deuxième plus vaste au monde après celui des Etats-Unis, avec une taille estimée à 12 milliards d'euros en 2010. Selon Sanofi, ce marché a connu un taux de croissance annuel d'environ 11 % depuis 2005 et cette tendance devrait continuer, notamment grâce à la poursuite de l'urbanisation. Globalement, le groupe table sur 2 milliards d'euros de ventes dans le pays d'ici à 2015, après 512 millions en 2009 (+ 29 %).

Le financement de l'opération ne devrait pas poser problème : Sanofi a publié hier des résultats en hausse pour le troisième trimestre, affichant un chiffre d'affaires en progression de 5,7 %, à 7,8 milliards d'euros, et un résultat net consolidé amélioré de 13,4 %, à 1,6 milliard. Il a également revu ses perspectives de profit à la hausse pour 2010, et table désormais sur une augmentation du bénéfice par action pouvant aller jusqu'à 2 %, contre une stagnation, ou, au pire, une baisse de 4 % maximum anticipée fin juillet.

Belle constance sur Genzyme

Sur neuf mois, le résultat net consolidé a même bondi de 24 %, à 5 milliards, malgré « une dépréciation de 279 millions d'euros (dont 171 millions au troisième trimestre) liée à certains produits, y compris Shan5 ». Qu'en est-il ? Alors que Sanofi se targue de pouvoir aider Genzyme, la biotech américaine qu'il convoite, à résoudre ses problèmes de production (« Les Echos » du 30 août), le groupe n'est pas exempt de problèmes industriels. En particulier sur ce vaccin indien dont il a hérité en acquérant Shantha auprès du holding familial d'Alain Mérieux, en juillet 2009. Alors que l'OMS avait passé un contrat de 340 millions de dollars couvrant les années 2010-2012, le vaccin a dû être retiré du marché en raison d'une mauvaise reconstitution du produit (« floculation ») liée au procédé de fabrication. La fabrication n'a toujours pas repris et le produit ne reviendra pas sur le marché avant 2013.

Chris Viehbacher a par ailleurs fait preuve d'une belle constance sur Genzyme. Alors que le titre du groupe américain s'échange à 72 dollars et que son patron réclame 89 dollars par action, le directeur général de Sanofi ne démord pas des 69 dollars proposés pour prendre le contrôle du spécialiste mondial des maladies rares. « Le prix de 89 dollars est totalement irréaliste ! Ce n'est qu'un calcul technique, obtenu en utilisant le même multiple que celui de notre offre, mais en incluant leurs nouvelles perspectives pour 2011. Ce n'est pas comme ça que l'on valorise une entreprise. Il n'existe aucune raison significative qui pourrait nous conduire à modifier notre offre », a-t-il expliqué hier.

LAURENCE BOLLACK

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Le magazine Forbes recense 128 milliardaires chinois

La Croix, no. 38805 - Vendredi, 29 octobre 2010, p. 6

Le nombre de Chinois richissimes a augmenté de 49 en un an.

Le magazine Forbes recense 128 milliardaires chinois. Le nombre de Chinois richissimes a augmenté de 49 en un an. Seuls les États-Unis font mieux avec 400 milliardaires. À 65 ans, Zong Qinghou, fabricant de boissons non alcoolisées et de laitages Wahaha, qui a mis fin l'an dernier à son partenariat conflictuel avec Danone, a vu sa fortune croître de 8 milliards de dollars (5,7 milliards d'euros) en un an. Il est suivi par Robin Li, cofondateur du moteur de recherches chinois Baidu.

Jacques Chirac en Chine du 11 au 16 novembre

Le Figaro, no. 20604 - Le Figaro et vous, vendredi, 29 octobre 2010, p. 34

Confidentiels

Grand ami de l'Orient, l'ancien chef de l'État s'entretiendra le 5 novembre avec le président chinois, Hu Jintao, en visite d'État en France, avant de se rendre lui- même en Chine, du 11 au 16 novembre. À Shanghaï, Jacques Chirac présentera la traduction en chinois de ses Mémoires, Chaque pas doit être un but, et prononcera, le 12 novembre, le discours de clôture de la 22e conférence générale du Conseil international des musées (Icom). Après des entretiens avec des dirigeants chinois, il terminera son voyage par une escale à Hongkong, afin de présenter les actions de sa fondation.

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OPINION - Un G20 sous haute tension - Philippe Dessertine

Le Figaro, no. 20604 - Le Figaro, vendredi, 29 octobre 2010, p. 14

Le directeur de l'Institut de haute finance * dresse un état des lieux des forces économiques en présence, à deux semaines de la réunion de Séoul.

Présider le monde! Un doux vertige pourrait saisir Nicolas Sarkozy, en débarquant à Séoul, pour le premier des deux G20 placés sous sa responsabilité. Quel meilleur antidote aux tracas d'une France bloquée que d'assumer l'exaltante mission de remettre la planète sur de bons rails? On sait le chef d'État français friand de ces moments où souffle le grand vent de l'Histoire.

Pourtant, cette fois, le contexte est différent de ses deux grands faits d'armes, la faillite de Lehman en octobre 2008 et la crise grecque en mai 2010; il était alors question de dysfonctionnements du système vis-à-vis desquels la communauté internationale était démunie. Face à une panique généralisée, l'énergie et la volonté du président français avaient été utiles. À Séoul, le défi sera d'une autre nature, plus dramatique encore si possible.

En cette fin d'année 2010, jamais le fragile édifice de la mondialisation n'a été si proche d'une dislocation. Les vingt pays les plus importants du globe veulent-ils continuer leur route de concert, tant les signaux négatifs se sont multipliés au cours des dernières semaines? La guerre des monnaies en est le paroxysme. Ne nous y trompons pas, il s'agit là d'une gangrène majeure : la crise gigantesque dans laquelle se débat l'économie mondiale depuis plus de trois ans a été provoquée par une émission volontaire de dette; donc cette crise est d'origine monétaire, et non financière, comme on veut le résumer si souvent. À l'occasion du précédent G20 de Toronto, deux camps s'opposaient; les partisans de l'austérité contre ceux de la relance. Dans la querelle monétaire, autrement plus grave, les ennemis sont multiples.

La Chine, d'abord, mise au banc des accusés avec son yuan dévalué, véritable base de lancement de ses exportations. Au cours du récent sommet Europe-Asie à Bruxelles, les autorités chinoises ont surpris autant par leur intransigeance officielle que lors des négociations en coulisses : la puissance chinoise ne doit pas faire illusion; elle est dangereuse surtout par sa fragilité. Un ralentissement de sa croissance aurait des très graves répercussions internes. Revient le spectre des funestes accords du Plaza, en 1985, quand, dans une situation identique, et déjà sous pression américaine, le Japon avait réévalué sa monnaie, provoquant catastrophes en cascades et explosion durable des échanges internationaux.

C'est ici qu'il convient d'évoquer l'« Obama paradox ». Le président américain, dont l'élection a suscité le plus grand espoir universel, a choisi de manière délibérée le rôle du boutefeu, par des attaques d'une incroyable violence à l'encontre de la Chine et du reste du monde : le vote d'une résolution au Congrès, préparant le principe de rétorsions protectionnistes en cas de maintien du statu quo dans la sous-évaluation du yuan; mais surtout, l'intervention possible de la Federal Reserve, sous la forme de 1 000 milliards de dettes nouvelles, afin de donner une impulsion supplémentaire à son économie. Plus que jamais, « le dollar est notre monnaie mais votre problème », selon la vieille formule du sénateur Connally. En clair, à Washington, le chômage local est l'unique obsession. Pour le juguler, tous les moyens sont bons, y compris le risque de faire exploser le commerce international, donc la mondialisation.

Face à ces attitudes radicales, le Japon voit avec effroi monter des tensions rappelant la guerre, la vraie. De violentes manifestations antijaponaises se produisent dans de nombreuses villes chinoises, ou en Corée; sans parler d'une escalade des incidents militaires, entre accrochages maritimes et querelles territoriales. Alors Tokyo, sur le terrain des monnaies, a décidé depuis septembre de jouer une partition unilatérale; interventions surprises, non concertées; comme si les hostilités avaient déjà commencé.

Reste l'Europe, cherchant à faire prévaloir derrière une Allemagne revigorée une approche raisonnable. Les fondamentaux monétaires sont rappelés sans cesse, y compris à ses propres membres; comme pour tenter de consolider les fondations de la maison mondiale avant de passer à sa rénovation. Car le véritable objet de ces G20 devrait être de poursuivre la réflexion sur les aberrations de la finance et les corrections nécessaires.

D'autres lignes de fracture apparaissent encore; les récents accords de Bâle III confrontent les lobbies bancaires anglo-saxons, d'une part, et les établissements européens ou nippons, d'autre part. La concurrence est sauvage, les règles nouvelles sont utilisées avec une parfaite mauvaise foi; pourquoi, par exemple, n'avance-t-on pas sur le fameux axiome « too big to fail », trop gros pour faire faillite, cause des désastres de la haute finance? Les coupables, encore en vie, n'ont rien perdu de leur arrogance.

Vraiment, la gestion de ces sommets ne sera pas une sinécure. Il faudra à Séoul déployer des trésors de diplomatie; et agir vite. Ne pas ergoter, ne pas conclure d'improbables alliances, par exemple avec un Japon sur la défensive, dans le seul but de reporter le maximum de succès au G20 français de 2011 pour de belles répercussions électorales. La situation est assez grave pour qu'une fois au moins soient oubliés les intérêts particuliers.

*Auteur de Le monde s'en va-t-en guerre (Anne Carrière).

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Et si la Grèce quittait la zone euro ?


Marianne, no. 706 - Monde, samedi, 30 octobre 2010, p. 50

Alain Léauthier et Hélène Tsegerole

Bruxelles n'a plus la cote sur les bords de la mer Egée. En cause : la privatisation du service public, le spectre du déclassement de la classe moyenne et une citoyenneté de seconde zone après l'adoption de la mise sous tutelle du pays par l'Europe et le FMI.

Même les grandes révoltes ont une fin. Voilà le sentiment de qui a vu les cortèges de la colère grecque avant l'été et n'en revient pas du calme apparent qui règne aujourd'hui à Athènes à la veille des élections municipales du 7 novembre. Les manifs se font rares, les touristes un peu moins et l'été indien joue les prolongations. Alors RAS, cinq mois après l'adoption du " Mnémonio ", l'accord qui place la Grèce sous une tutelle de fait de l'Union européenne et du FMI ?

On a prévu de poser la question à Antonis Papagiannidis, directeur de la revue Oikonomikh qui a fixé le rendez-vous à l'hôtel de Grande-Bretagne, place Syntagma. Dans ce bijou de l'hôtellerie de luxe, les fauteuils sont profonds, la moindre consommation est hors de prix et la clientèle, ravie d'avoir retrouvé son train-train irréel d'élite mondialisée. " Lors des manifs de mai, ils devaient négocier avec les militants du Parti communiste qui filtraient l'accès ", s'amuse le journaliste. Antonis Papagiannidis sourit, mais ne croit guère à un réel retour à la normale. " Nous sommes dans un cul-de-sac. Le plan d'austérité a fait chuter de 15 % les revenus de l'ensemble de la population. Pour espérer commencer à rembourser notre dette, le double serait nécessaire. L'ancien ministre des Finances du gouvernement de Konstantinos Mitsotakis estime par exemple qu'il faudrait licencier 300 000 fonctionnaires sur près de 800 000. En démocratie, en temps de paix, et si on ne veut pas de morts, un tel coût social n'est tout simplement pas possible. " Entre deux notes de piano et les rires de gorge des élégantes, personne n'entend la conclusion du Cassandre : " D'une manière ou d'une autre, la Grèce devra provisoirement se retirer de la zone euro. "

Papagiannidis a beau porter cravate et parler châtié, une telle prédiction, qui gagne pourtant du terrain, le range dans la catégorie des doux dingues aux yeux des élites grecques, effrayées à l'idée d'interrompre le joli rêve éveillé que vit le pays depuis son adhésion à la Communauté européenne en 1981. D'ailleurs, les défenseurs de l'accord jurent qu'une disposition permettra à la Grèce de renégocier le montant de sa dette en 2016 si son économie n'a pas repris suffisamment de forces. Pas sûr que l'argument suffise à réchauffer l'ardeur européenne des quelques centaines d'étudiants en pharmacie venus crier très fort leur hostilité à un projet de privatisation partielle des universités sur cette même place Syntagma. Sous une banderole proclamant " Peuple grec prends ta vie dans tes mains ", il y avait là Elena, Christina, Elli et Adriana, quatre filles de fonctionnaires, dont trois couples d'enseignants, la fameuse " génération 700 € ". " Plutôt génération 590 € ! " rectifient-elles, allusion au montant du premier salaire touché par les jeunes de 18 à 25 ans. Toutes quatre convaincues en tout cas que le Mnémonio fragilisera un peu plus les classes moyennes grecques, déjà mises à mal par l'entrée dans la zone euro. " Non, cet accord ne va pas améliorer la situation. Le chômage galope, l'emploi est de plus en plus limité. L'Europe nous plombe. Il faut la quitter ", expliquent ces jeunes pétroleuses qui, depuis leur naissance, n'ont pourtant connu que l'horizon communautaire et son illusoire prospérité. A la Fédération panhellénique des cheminots, Bruxelles non plus n'a guère la cote ces jours-ci. Toujours en cohérence avec l'accord, le gouvernement a fait connaître son intention de privatiser 49 % de Trainose, la filiale d'OSE, la SNCF grecque, au prétexte que cette dernière cumule une impressionnante dette de 10,5 milliards d'euros. " Quatre-vingts pour cent de cette dette sont des dépenses d'infrastructure, mais on veut faire croire que c'est la faute aux personnels ", s'emporte Thanassis Levantis, le président du syndicat, pas content mais prudent. Les trains grecs ne transportent que 3,5 % des voyageurs, à peine 1 % du fret et leurs 6 000 cheminots envient la puissance de mobilisation de leurs collègues français. " Du temps où il était dans l'opposition, le Pasok s'était prononcé contre la privatisation des transports. Avec son plan, près de la moitié de nos effectifs peut disparaître. " Théoriquement, il n'y aura pas de licenciements, mais des mutations vers d'autres secteurs de la fonction publique, selon des critères qui laissent songeur Larissa, le chef de la gare centrale d'Athènes, à peine plus grande et moderne qu'une station ardéchoise oubliée par la SNCF. " Ils vont me mettre où, à la Sécurité sociale ? " s'interroge le cheminot, âgé de 58 ans. Larissa dresse rapidement le bilan de trente-trois ans de carrière : un salaire de 1500 e, vite englouti depuis que sa femme, sa fille cadette et son beau-fils ont tout récemment perdu leur emploi. " La faute de ce maudit accord, ça ne fait aucun doute ! "

Concurrence déloyale

Les cheminots ont décidé de quatre jours de grève, mais, au Pirée, les dockers se tâtent. Pour eux, la privatisation est déjà une réalité depuis qu'un quai du port de conteneurs a été concédé au plus gros armateur chinois, Cosco, allié avec un armateur grec qui a délocalisé la construction de ses cargos dans les chantiers navals de l'empire du Milieu. Le projet a été finalisé sous Karamanlis, l'ancien Premier ministre de centre-droit, mais pourrait connaître une nouvelle extension avec le gouvernement socialiste. Ce qui pousse Nick Georgiou, le secrétaire général de l'Union des dockers, à une comparaison très proche du célèbre " blanc bonnet et bonnet blanc " du regretté Jacques Duclos. Son grief majeur ? Une concurrence jugée déloyale : " Les employés de Cosco coûtent 40 € par jour et nous 100. " Et, bien sûr, la crainte que leur condition ne devienne la nouvelle norme : moins bien payés, moins voire pas du tout syndiqués. L'homme se montre d'autant plus chaleureux avec les médias qu'il sait les revendications des dockers peu populaires. Eleni Kostarelou, chargée de l'économie à Eleftherotypia, le grand quotidien de gauche, pourtant fort critique à l'égard du plan d'austérité et de certaines privatisations, les juge même déplacées. " Au Pirée, Cosco va payer 4,5 milliards de loyer à l'OLP [la société à caractère public gestionnaire du port], recruter 650 employés grecs et investir 550 millions d'euros dans la modernisation des infrastructures. Est-ce qu'on peut refuser cela ? "

Climat délétère

Refuser ? Malgré la fatigue des derniers mois, beaucoup de Grecs y songent encore et toujours. Refuser " les sacrifices qu'on veut [leur] imposer avec des statistiques gonflées, cette construction imposée par Merkel à des dirigeants grecs déloyaux ", comme le disent par exemple Nikos Chasomeris et Panagiotis Georgiou du Syndicat des fonctionnaires à temps partiel. Comme eux, ils sont presque 50 000 dans tout le pays qui, à la suite d'un imbroglio politico-administratif, n'ont pratiquement plus aucun statut. " Autrefois, le Pasok avait promis de nous titulariser, aujourd'hui il nous envoie les flics quand nous voulons occuper l'Acropole. " Refuser le déclassement. L'abaissement. La citoyenneté de seconde zone dans une Europe dominée par une Allemagne égoïste et hautaine. Voilà ce que martèle aussi Irène Dourou, membre du comité exécutif de Synaspismos, sorte de Front de gauche version hellène. A titre personnel, depuis l'accord UE/FMI, cette jeune intellectuelle de 36 ans a vu ses revenus passer de 1 500 à 900 € dans la maison d'édition où elle travaille. " Est-ce que Papandréou s'imagine qu'on va sortir le pays de son marasme en assassinant les classes moyennes ? " Elle non plus n'est guère rassurée par la nonchalance trompeuse de ce milieu d'automne et, à y regarder de plus près, c'est un drôle de climat qui règne sur la ville. L'extrême droite surfe sur le malaise. Les brigades motorisées de la police occupent tout le centre mais, sur la grande place Omonia, les dealers nigérians vendent tranquillement l'herbe et l'héro sous les yeux indifférents des fonctionnaires. " Plutôt que de voir dans les privatisations une recette miracle, le Pasok ferait mieux de s'attaquer à la corruption qui gangrène ce pays ", s'emporte Irène Dourou. En cas de défaite trop cinglante le 7 novembre, Georges Papandréou a promis des élections générales. La Grèce n'est pas sauvée. Elle n'est pas pour autant décidée à tout accepter.


Repères

- Le plan d'austérité grec prévoit de réaliser 30 milliards d'euros d'économie en trois ans pour ramener le déficit public de 13,6 % du PIB à moins de 3 % d'ici à 2014.

- Dans la fonction publique et les entreprises publiques, il prévoit un gel ou une réduction des salaires et des pensions et une diminution des primes.

- Enfin, une réforme des retraites va porter la durée des cotisations de 37 à 40 annuités.


Devine qui vient rôder à Athènes ce soir
Hervé Nathan

En septembre dernier, Haris Pamboukis, ministre des Investissements du gouvernement Pasok, rendait une discrète visite à Jacques Attali. Quel conseil est-il venu chercher chez le président de la Commission pour la libération de la croissance française ? Aucun, selon Attali : " Haris Pamboukis est un ami de longue date. J'ai plaisir à discuter avec lui. Je n'ai pas de mission de conseil pour le gouvernement grec. " Un démenti à la presse grecque qui, chaque jour, fustige les " 150 conseillers " prodiguant chèrement leurs avis au gouvernement.

Car les Français sont bien présents autour d'Athènes. A commencer par la banque Lazard, dont la dette souveraine est l'une des spécialités. L'économiste Daniel Cohen, spécialiste de ces problèmes, a même une mission qui consiste " à les aider à réfléchir à ce qu'ils peuvent demander aux partenaires européens en matière de taux d'intérêt. Ce qui est juste et soutenable ". Le rôle principal revient à Matthieu Pigasse. Le banquier, propriétaire des Inrocks, nouvel actionnaire du Monde et ancien conseiller de Dominique Strauss-Kahn à Bercy, assure que " conseiller des Etats attaqués par des hedge funds [...], c'est un acte politique "*. Certes. Mais de l'aveu même de George Christodoulakis, le secrétaire général spécial du ministère des Finances chargé des Privatisations, Lazard, avec la Deutsche Bank et HSBC, participe à la restructuration du secteur bancaire et à la privatisation des chantiers navals. Un acte politique bien peu philanthropique.

D'autres officiels font le voyage de Paris. Georges Papaconstantinou, ministre des Finances, a rencontré Michel Pébereau, président de BNP-Paribas. La grande banque française a très peu d'activités en Grèce, mais adore les emprunts d'Etat. Elle en a pour 5 milliards d'euros dans ses comptes, plus 2 milliards d'obligations privées. Les deux mastodontes bancaires grecs sont le Crédit agricole et la Société générale, qui ont acquis les deux premiers réseaux du pays, soit 53 milliards d'euros d'engagements. Quant aux privatisations, même partielles ou sous forme de concessions, elles intéressent des groupes français : EDF est attentif au sort de la compagnie nationale d'électricité, Veolia et Suez à celui de la distribution de l'eau, Vinci aux routes et autoroutes.

* L'Express, 19 octobre 2010.


Marianne : Pour des millions de Grecs, ce gouvernement est en train de brader le pays.

George Christodoulakis : Il ne faut pas croire les populistes et certains médias avides de sensationnalisme. Nous ne bradons rien, nous n'allons pas vendre la Grèce, ni ses îles, ni quoi que ce soit d'autre ! Bien au contraire, il s'agit de valoriser les biens de l'Etat, de manière très prudente et dans l'intérêt de tous.

Pourquoi vouloir privatiser le secteur public ?

G.C. : Pour en rationaliser le fonctionnement et les coûts. Il ne s'agit pas de vendre en totalité des compagnies publiques, mais d'associer l'expertise et le capital privé sous forme de concessions.

A quelle hauteur ?

G.C. : Cela dépendra du secteur. Nous avons choisi de privatiser presque totalement les sociétés de jeux appartenant à l'Etat, les casinos, les paris divers, les loteries, etc. A l'inverse, dans des secteurs plus stratégiques, les chemins de fer, l'électricité, le gaz, l'eau ou les ports, soit nous garderons une minorité de blocage à 34 %, soit la majorité à 51 %. Nous continuons d'étudier les projets car, contrairement à ce que certains prétendent, nous ne voulons pas agir dans l'urgence.

Vous avez tout de même des objectifs à court terme ?

G.C. : Les privatisations doivent nous rapporter un milliard d'euros par an lors des trois prochaines années. Au-delà, j'espère que ce plan portera vraiment ses fruits dans quatre ou cinq ans.

Mais les privatisations détruisent aussi des milliers d'emplois...

G.C. : Ne pas rationaliser là où il faut le faire n'aide pas l'emploi. L'Etat grec possède 1 000 ports, deux très importants cotés en Bourse [le Pirée et Thessalonique], douze de moyenne dimension et près de 900 petits sites. Il faut absolument procéder à des rapprochements en y associant le privé. Voilà notre projet et ce n'est pas brader, me semble-t-il.

Pour privatiser, encore faut-il qu'il y ait des candidats. Et, plus largement, des investisseurs étrangers.

Deux sociétés, l'une qatari, l'autre d'Abou Dabi, viennent de renoncer devant les obstacles bureaucratiques...

G.C. : Justement notre idée est de combiner les privatisations avec un plan (Fast Track) permettant d'alléger considérablement les procédures pour les investisseurs. Nous misons par exemple beaucoup sur le développement des aéroports régionaux et notamment ceux des îles car ce sera l'outil permettant l'indispensable croissance du tourisme, un de nos atouts majeurs.

Les Chinois ont bien l'intention de profiter de ces opportunités, non ?

G.C. : Oui et nous ne nous en plaignons pas. La concession de la société Cosco [premier armateur chinois] sur le port du Pirée va générer un énorme trafic et motiver de gros investissements.

Et tant pis s'ils inondent l'Europe de leurs produits à partir de votre pays ?

G.C. : C'est un marché libre. Doit-on fermer les portes ? Ce n'est pas comme ça que nous surmonterons nos difficultés.

Propos recueillis par A.L.

© 2010 Marianne. Tous droits réservés.

SPÉCIALE MAGAZINE - Les casseurs




Marianne, no. 706 - Événement, samedi, 30 octobre 2010, p. 16

Le casse du casseur...

En malmenant les valeurs fondatrices de la République qu'il est de son rôle de défendre, le président a démoralisé les Français. Pis, en déchirant le tissu social, Nicolas Sarkozy a divisé le pays contre lui-même.

Ce n'est pas un " voyou ", c'est entendu ! Ce n'est pas un délinquant en col blanc élyséen, évidemment ! Ce n'est pas un barbare briseur de vitrines et détrousseur de vieilles dames, certainement. Ce n'est pas un vulgaire casseur de la place de la République. C'est Sarkozy le Magnifique !

Une blague ? Une blague saumâtre ? Poussons encore le mirage : grâce à Lui, grâce à Sa Bénévolente Majesté, le calme et l'harmonie règnent en douce France, cher pays de notre enfance... Ce président exemplaire, soucieux du bien de ses sujets comme de la pérennité de son modèle social, a instauré un riche dialogue public entre les forces vives du pays. L'égalité est restaurée comme principe fondateur de notre cité, et le rassemblement des Français, initié par le Très-Haut, s'impose comme moteur de progrès contre tous les lobbies de la division et de la prévarication. Le bien-être collectif, désormais, l'emporte sur les privilèges indus de quelques-uns. Notre monarque républicain est juste, a rétabli l'égalité des citoyens devant la gabelle comme devant la gamelle. Son libéralisme princier est allé jusqu'à assurer l'indépendance de la justice et le respect des contre-pouvoirs institutionnels. Le gouvernement gouverne, le Parlement parlemente, les journalistes journalistent sans pressions ni poursuites. Nicolas Sarkozy Ier est décidément un grand chef d'Etat républicain à qui l'histoire, et Marianne d'abord, rendra les armes et les honneurs !

Aux abonnés absents

Il y a quelque chose qui cloche là-dedans, vous en conviendrez volontiers. Et même si nous avons déjà tenté un numéro spécial " sarkolâtre ", il nous est impossible de recommencer. Car la situation s'est par trop dégradée. Avec une République au coeur et aux reins brisés, aux membres épars, à la gueule et à l'espérance cassées.

Certes, Nicolas Sarkozy n'a pas cassé le modèle républicain à lui tout seul. Il était, reconnaissons-le, en piteux état quand il l'a ramassé. Sans doute n'aurait-il pas été élu si ce modèle n'avait pas été aussi déglingué et si ce personnage entreprenant n'avait pas joué, avec brio, le réparateur en campagne. L'ascenseur social en panne, par exemple ? Il promettait de le dépanner. Et pas besoin de raquer, c'est lui qui allait nous payer ! Il assurait même la sécurité, avec la propreté ! Kärcher, c'est d'enfer, ça allait rutiler.

La rupture, c'était justement pour cela, pour faire redémarrer la société française et transcender ses pesanteurs, ses dysfonctionnements et ses rentes de situation acquise. Il était M. Energie dont il fallait se servir à fond. Ses riches amis l'ont aussitôt compris. Le culte de l'argent et de l'amitié mélangés fut la première, et profonde, atteinte au principe de républicanité. L'erreur fondatrice irrattrapée, sans doute irrattrapable, symbolisée par le bouclier fiscal armoiré avec cette devise en lettres d'or : " Moi et mes copains d'abord ". Or, on est président-monarque pour les autres, à commencer par les plus déshérités qui ont besoin des mots de compassion du souverain, quand il n'a rien d'autre à distribuer.

La parole est sacrée... aussi longtemps qu'elle n'est pas dévaluée. Aussi longtemps qu'elle touche à l'essentiel, qu'elle s'attache à défendre les grands principes, à les faire vivre. Trop trivial, trop petit, Nicolas Sarkozy a désacralisé le verbe. Or, une autorité se légitime par l'élévation du propos, des dits et non-dits qui cernent les desseins présidentiels en même temps qu'ils les renforcent et le renforcent. Mais il s'est affaibli en ne prononçant jamais, non, jamais, les mots fondateurs de la République - liberté, égalité, fraternité - ensemble, indissolublement liés. Il ne s'agissait pas de les psalmodier pour l'hypocrisie de la prière au mythe national, mais de ressourcer la nation à son histoire et d'asseoir son trône. En laissant dépérir ses valeurs fondatrices qu'il est de son rôle de défendre, le président s'est enfoncé en même temps que le pays. Il l'a dévitalisé et démoralisé.

Le père de la nation, d'emblée, s'est mis aux abonnés absents, lui qui, pourtant, n'a eu de cesse de réclamer le retour de l'autorité parentale. Quelle ligne directrice a-t-il donnée ? Quel sens, quelle voie vers le redressement alors que tout valsait et s'affaissait ? Quel cap dans la tempête, lui qui prétendait tenir ferme la barre ? Quel esprit collectif a-t-il invoqué ou provoqué ? Cabotage et cabotinage sont les deux mamelles de la paternité sèche du sarkozysme.

Au mieux, ce navigateur à vue a-t-il désorienté jusqu'à ses soutiens les plus affirmés ; au pis, a-t-il divisé le pays contre lui-même. Il l'a hérissé d'hostilités. Il a " clivé ", selon son expression, sans qu'on lui rappelle la parole prophético-politique des Ecritures : " Toute maison divisée contre elle-même périra. Tout Royaume aussi. "

Flot de dérision

Celui qui a dressé le bilan le plus terrible, le plus accusateur contre la dérive antirépublicaine en cours, ce n'est pas un gauchiste, c'est Jean-Paul Delevoye, le médiateur, qui fort de son expérience a exprimé publiquement son " inquiétude " devant " une société fragmentée, sans espérance collective, où le chacun pour soi a remplacé l'envie de vivre ensemble ". Ce chiraco-gaulliste relève qu'il y a " trop de gestion des émotions collectives médiatisées, et pas assez de vision collective ". Et lui, qui n'est pas du genre catastrophiste, s'alarme pourtant : " Ça peut mal tourner, car la distanciation par rapport aux hommes politiques est plus forte que jamais. " Constat indiscutable qui n'épargne pas une gauche obstinément balbutiante, mais qui frappe en premier lieu le détenteur du pouvoir suprême. Il n'aura pas su habiter et sacraliser sa fonction. Depuis que Dieu est mort, il faut pourtant des autorités terrestres à respecter et honorer. Or celle-ci s'est disqualifiée. La preuve.

Avez-vous remarqué comment les Français s'agacent, ou s'esclaffent lorsque le président s'exprime, et il le fait souvent, au lieu de l'écouter, voire de l'entendre, avec gravité ?

Mais cette ironie qu'il provoque, ce ridicule qui lui est désormais attaché comme des grelots à ses épaulettes, tout ce flot de dérision parfois de mauvais goût viennent de ce qu'il n'incarne pas l'intérêt du pays en son entier, qu'il ne recherche pas son salut, mais la mobilisation de son électorat flagellant et apeuré. Sus à l'étranger pour commencer ! Droit sur les syndicats pour suivre. On commence par créer deux catégories de citoyens, les Français de souche et ceux venus de l'immigration - mais où est donc le principe d'égalité ? - puis l'on continue avec une démonstration de force en solo sur les retraites pour démontrer que le pouvoir n'a pas déserté l'Elysée. Plus il est solitaire, plus il serait solaire. L'astre élyséen se lèverait quand il est contesté et brillerait de mille feux lorsqu'il est conspué par une écrasante majorité des citoyens. Folie du tout-à-l'ego qui dégoûte le populo de ses gouvernants ! Démence, justement, de cette illusion d'un " capitaine Courage " qui tiendrait bon envers et contre tous, puisque seul il serait détenteur de la vérité.

Absolutisme et mépris

Car plus hyperprésident que tous les présidents, Nicolas Sarkozy a cassé les corps intermédiaires et contestataires. Autour de Narcisse à l'Elysée, il n'y a plus de conseillers critiques, il ne veut que des miroirs arrangeants. Son gouvernement ? Une miroiterie aussi. Son Premier ministre ? Idem. Même si François Fillon croit soigner son image, elle n'existe qu'en regard de celle du président. Sa majorité ? Miroitière aussi, même si elle ajoute parfois aux reflets flatteurs quelques timides contrastes. L'opposition ? Elle s'oppose à Lui, ce qui serait une autre manière, complémentaire, d'illuminer Sa Splendeur. Quant à négocier avec les syndicats ? Quoi ? " Je décide et vous exécutez ! " C'est encore bien beau qu'ils aient le droit de manifester.

On les avait suffisamment " traités ", Thibault et Chérèque, invités à l'Elysée, et même à déjeuner. Maintenant on les traitait de haut. Que de mépris public en sus de cet absolutisme. Cette manière hautaine de répéter en boucle qu'on " vous a écouté, qu'on vous écoute, qu'on vous écoutera ". Mais sans jamais rien concéder. Comme si l'on parlait à des enfants n'ayant aucun sens des responsabilités ni du bien commun. Allez, circulez ! De toute façon, il n'y a pas le choix, et vous ne pouvez pas comprendre, vous êtes trop butés, obstinés, le nez et les yeux sur votre pré carré syndical, quand le chef de l'Etat à la tête à la mondialisation et aux contingences célestes qui échappent aux mortels. Le cerveau contre les estomacs. Le premier pense avec sa tête, les seconds seulement avec leurs tripes et leurs instincts grégaires. Jamais pouvoir aussi disqualifié n'aura à ce point montré autant de prétention à la conduite sans partage des affaires publiques.

La difficulté des temps et la crise réclamaient pourtant, on nous l'a assez seriné, un effort collectif, d'investissement d'abord, d'imagination ensuite, de partage équitable enfin des sacrifices. Il fallait pour ce faire réinventer les Lumières ; on a la gouvernance de l'ombre. Surtout pas de transparence, le secret opaque, le mystère épais pour surprendre l'autre, tenu pour adversaire. Les ennemis d'ailleurs sont partout ! Au lieu d'une oeuvre commune, les Français sont donc confrontés aux plus communes des manoeuvres, y compris de basse police. Qui dira jamais ce qui s'est tramé en coulisses pour empêcher la justice d'accomplir son oeuvre salutaire dans l'affaire Woerth-Bettencourt-Sarkozy (lire p. 26, l'article de Laurent Neumann et Stéphanie Marteau) ? Une affaire d'Etat ? Les atteintes au secret des sources des journalistes, les pressions sur la magistrature, les intimidations des témoins laissent des traces qui conduisent jusqu'au sommet.

Le ministre du Travail lui-même, Eric Woerth, l'ex-trésorier de l'UMP, totalement délégitimé par demi-mensonges et ses quarts de vérité aura contribué à propager le pire poison pour l'esprit public : la suspicion de collusion permanente entre le gouvernement et l'argent. Il symbolise la connivence de deux mondes qui devraient se tenir à distance et qui ne perçoivent même plus le danger de s'acoquiner à déjeuner et à souper. L'esprit républicain impose de la distance, voire de l'austérité, sinon de l'exemplarité. Des vertus, en somme, de serviteur de la chose publique. Des valeurs immatérielles mais qui valent tellement cher, qui pèsent tellement lourd, en temps de crise particulièrement.

Bateleur de lui-même

Mais il faut risquer cette hypothèse : c'est justement parce qu'elles sont ignorées, piétinées, que ces valeurs peuvent revenir en force. La solidarité, le don gratuit, le service du bien commun redeviennent de saison quand paraissent dépassées les figures de style du sarkozysme flamboyant, tels la réussite individuelle ou l'enrichissement rapide. Le gouvernement ne s'est jamais tant gargarisé d'ouverture et de dialogue social depuis qu'il a fermé la porte au nez des syndicats (lire p. 20, l'article d'Hervé Nathan et Laurence Dequay).

Sans doute le nouveau gouvernement ira-t-il jusqu'à passer ostensiblement le bleu de travail pour ne pas abîmer davantage un tissu social que le sarkozysme a largement contribué à déchirer. Probablement s'affichera-t-il des comportements vertueux jusqu'à faire preuve d'une " sobriété " dont les débuts du quinquennat avaient singulièrement manqué. Très certainement sommes-nous promis aussi à un discours républicain ripoliné de tricolore. Nicolas Sarkozy n'a jamais été meilleur que comme bateleur de lui-même.

Le spectacle son et lumière du Sarkozy républicanisé. " Je suis le seul à pouvoir réparer ce qui a été cassé ", va-t-il nous chanter. Ça s'appellerait " Le casse du casseur ".

Nicolas Domenach


Les " saboteurs " du dialogue social

Laurence Dequay et Hervé Nathan

Face à des syndicats responsables qui ont gagné en popularité, le chef de l'Etat et le gouvernement se sont révélés inaptes à une vraie négociation. Dans de telles conditions, la réforme des retraites restera un sujet brûlant.

C'était à l'automne 2008. Nicolas Sarkozy plastronnait devant ses amis de l'UMP : " Désormais quand il y a une grève en France, personne s'en aperçoit. " Souvenirs... Il n'y avait pas que de la fanfaronnade dans ce tableau trop idyllique de la France sociale version Nicolas Sarkozy. Au moins le chef de l'Etat pouvait-il se vanter d'avoir fait passer sans trop de heurts le service minimum dans les transports, une réforme des régimes spéciaux de retraite et même la rupture négociée du contrat de travail. Même les premiers mois de la crise économique furent l'occasion d'un dialogue ouvert.

Deux ans plus tard, avec le long conflit des retraites - six mois, dix journées d'action et trois à quatre semaines de grève pour certains -, les Français sont dressés les uns contre les autres, ouvriers du pétrole en colère contre livreurs de fleurs au chômage technique, éboueurs contre maires de grandes villes, dames de service des cantines contre mères de famille... En fait, la France redécouvre les affres de la lutte des classes, version années 70. Les patrons, qui s'étaient tranquillement planqués à l'abri du gouvernement et de l'UMP, ont retrouvé de la voix. La CGPME crie à la " chienlit ". Le Medef a ressorti les calculettes : " Le mouvement coûte entre 200 et 400 millions d'euros par jour ", s'exclame Laurence Parisot. Tiens, une crise sociale aurait donc un coût économique ? Les patrons redécouvrent la Lune ! Même Jean-François Copé, président du groupe UMP de l'Assemblée, renoue avec la bonne vieille rhétorique de l'UDR des années Pompidou et confond un barrage devant une raffinerie avec une " prise d'otages ". L'autre " jeune talent " de l'UMP, Laurent Wauquiez, secrétaire d'Etat à l'Emploi, compte les jours de conflit en postes perdus : " 1 500 ! ", affirme-t-il, bien incapable d'expliquer comment il a calculé un tel chiffre. Provocateurs ! Terroristes ! Fauteurs de chômage ! Voilà ce que sont les invectives que la droite jette à la face des 65 % de Français qui veulent encore combattre la réforme des retraites après le vote du Parlement. Le dialogue social ? Brisé, cassé, pulvérisé.

Rien à négocier

En face aussi, on a repris les symboles traditionnels du combat de classe. On a vu, à Dunkerque, des familles de sidérurgistes, de chimistes, d'ouvriers, de caissières et d'employés chanter à tue-tête une Internationale le poing levé. Dans les raffineries, les personnels réquisitionnés partagent leurs salaires avec leurs collègues grévistes. Des cheminots emmenés par Sud Rail sont partis, parpaings sous le bras, dans le VIIIe arrondissement de Paris pour murer symboliquement le siège de l'UMP. Dans cette guerre sociale à bas bruit, on remarquait à peine dans les manifestations parisiennes la troupe du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine défilant sous une statue de la Justice, exhibant bien haut cette belle phrase de Benjamin Constant : " Que l'autorité se borne à être juste, nous nous chargerons d'être heureux. "

Nicolas Sarkozy et son conseiller social, Raymond Soubie (lire p. 23), n'ont pas l'esprit philosophe. Dès le premier jour, leur intention de courir délibérément à la crise sociale a été manifeste. Car, en axant leur réforme sur le recul des bornes d'âge de 60 à 62 ans, et de 65 à 67 ans, l'Elysée a d'emblée choisi le bras de fer. Raymond Soubie a d'ailleurs lâché le morceau sur Europe 1 : " Quand on est un syndicaliste en 2010, on ne négocie pas sur ce tabou qu'est la retraite à 60 ans. " Le casse-pipe social était donc programmé. Retour sur images.

En janvier dernier, conscient qu'il s'agissait non pas de négocier, mais de forcer le destin, Xavier Darcos, prédécesseur d'Eric Woerth au ministère des Affaires sociales, milite pour imposer cette réforme brutale pendant la Coupe du monde de football. " Les Français seront captivés par leurs écrans de télé ", avouait-il. Exit Darcos, trop franc ! Bonjour, Woerth, le " M. Parfait " de la Sarkozye. Le dépôt du projet de loi étant fixé au 14 juillet, le calendrier retenu par l'Elysée demeure extrêmement court. A quoi bon prendre le temps de discuter, puisqu'il n'y a rien à négocier ? " Le scandale est d'autant plus grand que les Français, en portant Nicolas Sarkozy à l'Elysée, ne lui avaient pas donné carte blanche pour rompre avec notre tradition de dialogue social ", s'indigne Bernard Thibault, le chef de file de la CGT. Son alter ego de la CFTC, le pondéré Jacques Voisin, ajoute : " Le dialogue social version Sarkozy, c'est : j'impose un sujet, je vous écoute puis je décide. Mais cela n'a rien à voir avec nos pratiques, qui sont de dresser ensemble le constat des difficultés, puis d'élaborer conjointement des solutions. " Le gouvernement se défend d'avoir été autiste : " Nous avons eu 50 réunions de travail " avec les centrales. Mais tous les dirigeants, de Sud à la CGC, en font le même récit. " Une parodie insupportable, confie Bernard Thibault. Quand on pense qu'Eric Woerth a eu le culot de me démentir, lorsqu'au sortir d'une de ces réunions j'ai révélé que cette réforme censée garantir l'avenir de notre régime par répartition n'était qu'un plan d'économies liquidant la retraite à 60 ans ! "

Lorsque, début septembre, François Chérèque, le patron de la CFDT, propose une ouverture inattendue en suggérant de repousser à 2018 le passage à 67 ans pour une retraite sans pénalité, c'est niet aussi. Les agences de notation, fait-on savoir doctement, pourraient dégrader les emprunts d'Etat ! Chérèque trouve alors une solution de financement. Niet encore ! Chérèque, qui, en 2003, avait topé - et payé cher ensuite - avec un Premier ministre nommé Jean-Pierre Raffarin, n'en revient toujours pas de ce mépris, de cette volonté affichée, assumée, de ne pas négocier. " Le gouvernement n'a envisagé le problème des retraites qu'à travers un prisme financier, certifie-t-il. Chaque fois que notre organisation syndicale l'a engagé à remédier à une injustice de sa réforme, Eric Woerth, le ministre du Travail nous a répondu : "C'est trop cher." "

Conflits en cascade...

Dans les colonnes du Monde, Raymond Soubie a justifié ces humiliantes fin de non-recevoir infligées à la CFDT. A l'en croire, c'était pure tactique. Pour ne pas " la décoller " de la CGT et éviter que la centrale de Bernard Thibault ne se radicalise. N'en déplaise au Machiavel de l'Elysée, cette morgue et ce dédain affichés à l'endroit du dialogue social pourraient coûter cher à l'actuelle majorité. Non seulement l'Intersyndicale, dont le Figaro annonce tous les deux jours l'implosion, tient le coup. Mais elle jouit surtout, auprès des Français, d'une popularité deux fois supérieure à celle du chef de l'Etat, y compris depuis le vote de la loi sur les retraites au Sénat et à l'Assemblée. " On ne refuse pas la bagarre. On garde la tête haute, avec la confiance de l'opinion publique. Ce qui s'est passé va compter pour l'avenir ", pronostique Eric Aubin de la CGT, qui aurait engrangé, depuis septembre, 6 000 nouvelles adhésions. " Tant d'initiatives ont fleuri que cela devrait maintenir la mobilisation à un niveau élevé dans la durée ", assure Annick Coupé de Solidaires. D'ores et déjà, les organisations prédisent des conflits en cascade puisqu'il faudra régler dans les entreprises et les branches les questions non réglées, en particulier la pénibilité.

La popularité des syndicats tient aussi à la responsabilité dont ils ont su faire preuve. " S'ils n'ont pas poussé trop loin le combat social, c'est parce qu'ils avaient conscience du risque de déstabilisation institutionnelle qui menaçait le pays ", explique le sociologue Henri Vacquin, bon connaisseur des appareils. Les syndicats ont rassuré la France quand l'exécutif l'électrisait ! Le pouvoir en a profité...

Une réforme trop injuste

Mais les salariés, à qui le gouvernement martelait qu'ils ne comprenaient rien aux enjeux des retraites, ont réalisé cet automne qu'ils étaient tout à fait capables d'estimer le niveau d'injustice d'une réforme. " Désormais sur tous les sujets, fussent-ils complexes, leur niveau d'exigence revendicative sera bien plus élevé ", prédit Bernard Thibault. Nombre d'entreprises ne s'y trompent pas et accélèrent les discussions sur les salaires et les conditions d'emploi. La puissante association Entreprise et personnel, qui regroupe les directeurs de ressources humaines du CAC 40, prévoit " un climat social pesant ". La semaine dernière, sur le plateau de France 2, la présidente du Medef, Laurence Parisot, répondant à une proposition de François Chérèque, a accepté d'ouvrir une " délibération sociale " sur l'emploi des jeunes et des seniors. François Fillon, trop pressé de tourner la page des retraites, s'est associé à cette initiative. Chérèque, lui, dénonce l'instrumentalisation de ses propos par le gouvernement...

Le mouvement social peut néanmoins se targuer d'avoir décroché deux trophées hautement symboliques. " En acceptant par voie d'amendement au Sénat de réfléchir dès 2013 à une nouvelle réforme systémique, le gouvernement a d'ores et déjà reconnu le caractère court-termiste de sa réforme ", se réjouit Jean-Louis Malys de la CFDT. Pas la peine de se plaindre d'une absence de dialogue social, puisqu'il faudra recommencer à négocier en 2013 ! En mobilisant massivement les Français sur le thème de l'injustice, l'Intersyndicale a également contraint le gouvernement à annoncer la prochaine abolition du bouclier fiscal. " Qui aurait pu croire que ce serait advenu, commente Gérard Aschieri, ancien secrétaire général de la FSU, s'il n'y avait pas eu 3 millions de citoyens dans les rues ? "

Pas assez cher payé, pense Jean-Claude Mailly, le secrétaire général de Force Ouvrière : " Il faut envoyer la facture au président de la République ! C'est lui le responsable de tout cela. " Quand Nicolas Sarkozy appellera les syndicalistes à l'Elysée pour négocier un nouvel " agenda social ", il pourrait bien se voir présenter l'addition du conflit des retraites. François Chérèque prévient : " La réforme est tellement injuste que les retraites, on en parlera en 2012 avec les élections, puis en 2013 et même après, tant qu'on n'aura pas réglé le problème... "


Les gauchistes se brisent les dents sur le mouvement
Gérald Andrieu

"Tout est à nous, rien à eux. Tout ce qu'ils ont, ils l'ont volé ! " Dans les cortèges, les militants du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) ne manquent pas de voix. Les manifestants s'arrachent leurs faux billets de 500 € frappés du slogan : " Woerth, Sarkozy : dehors ! Parce qu'ils le volent bien ! " Il n'empêche : le parti d'extrême gauche a raté l'automne social. Disparu, son leader, Olivier Besancenot. Il n'y a pas si longtemps, il était aux avant-postes de la contestation sociale (comme en 2009, lors du mouvement en Guadeloupe). Aujourd'hui, l'ex- " meilleur opposant à Sarkozy " s'est évaporé. Envolé, le facteur. Celui que les médias prennent pour un " timbré ", Mélenchon, lui a grillé la priorité à gauche du PS. Le bon client à la parole radicale, c'est désormais le patron du Parti de gauche (PG). Mais on ne peut évaluer le succès d'une organisation dans un mouvement social au nombre de plateaux télé foulés par son leader. La stratégie doit être regardée de près. Le NPA en a changé : il a choisi de ne plus ferrailler contre les directions syndicales. " Nous ne mettons plus en avant nos divergences avec certains syndicats et le PS ", explique Pierre-François Grond, numéro deux. Plus unitaire, le NPA ? Peut-être. Mais moins contestataire. Et retardataire, surtout, selon Christian Picquet, ex-membre de la LCR et à la tête de Gauche unitaire, la troisième formation du Front de gauche aux côtés du PC et du PG : " Mes anciens camarades se sont trompés. Leur discours vis-à-vis des syndicats a changé, mais trop tard. Comme Besancenot se trompe quand il appelle à "un Mai 68 aux couleurs XXIe siècle". Dans ce mouvement, il y a un Mai 68 rampant avec des grèves perlées. On ne peut pas appeler à un blocage intégral de toute l'économie. Le salariat n'est plus le même. La crise et le chômage sont passés par là. " Après avoir échoué aux régionales, Besancenot et les siens ont été incapables de chevaucher la vague du mouvement social. Que leur reste-t-il alors ?


" Raymond la science ", le casseur de dialogue social

PAR JOSEPH MACÉ-SCARON

Raymond Soubie, le conseiller social de l'Elysée, mène son dernier combat : la réforme des retraites. Sa priorité : briser le front syndical.

Durant plus de quarante ans, cet homme discret a été le gourou du social en France. Durant plus de quarante ans, ses avis ont été attendus et précieusement recueillis avant d'être appris par coeur par les élites économiques,

mais aussi sociales et politiques de ce pays. S'il y a bien un domaine où l'expression " pensée unique " a un sens, c'est ici. Cet oracle, c'est Raymond Soubie, pour quelques jours encore conseiller social de l'Elysée, baptisé jadis par un leader syndical " Raymond la science ". Un surnom qui ne lui seyait guère, tant ce père Joseph du social déteste la familiarité.

Son absence d'empathie ? De la discrétion. Sa froideur dans les relations humaines masquée par un sourire distant et poli ? De la diplomatie. Son cynisme assumé qui lui a toujours fait adopter le point de vue du puissant dans les conflits ? Du pragmatisme. Pas de doute : pour parvenir à entretenir une telle légende, Raymond Soubie fascine.

Champion de la dérégulation

Né en 1940 à Talence (Gironde), ce jeune et brillant énarque fait ses premières armes en... 1969, où il est bombardé au cabinet du ministre du Travail de l'époque, le centriste de gouvernement Joseph Fontanet. Déjà en costume bleu sombre. A l'époque, il n'appartient pas, comme cela est répété, à ceux qui rêveront - Delors en tête - à une " nouvelle société ". Soubie arrive dans les bagages de ceux qui mèneront la réaction thermidorienne conservatrice après la chute du Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas. Il travaille vite, sait se rendre indispensable, et surtout défriche une terre vierge pour la droite qui ne connaît des relations sociales que le discret donnant-donnant entre le gaullisme et la CGT, un film d'espionnage en noir et blanc. D'ailleurs, il devient, à Matignon, conseiller social de Jacques Chirac entre 1974 et 1976. La consécration à 34 ans ! Raymond Barre, qui prend le contre-pied de la politique économique de son prédécesseur, reconduit Soubie dans ses fonctions.

1981. La victoire de la gauche n'est qu'un accident de parcours dans sa carrière. Il est aussitôt appelé comme directeur des publications Liaisons sociales, alors deuxième groupe de presse professionnelle en France. Il se met à son propre compte en 1992. Il y a, durant cette période, une autre personnalité qui aspire à apparaître comme un des spécialistes du social, Bernard Brunhes, ancien conseiller social de Pierre Mauroy. Un anti-Soubie autant par le fond que par la forme. Il est significatif qu'à l'aube des années 2000 le patronat français opte pour l'ancien conseiller de Chirac et de Barre.

Social, Soubie ? Oui, si l'on considère comme des avancées sociales le changement de statut de GDF, la privatisation de France Télécom, la mutation d'Air France, la réforme des retraites de 2003... Social, Soubie ? Oui, si l'on estime que l'on peut juger en toute équité des sacrifices demandés aux salariés quand on a présidé aux destinées d'Altedia, le premier cabinet conseil en ressources humaines qui a conseillé la plupart des entreprises du CAC 40 lors de restructurations, de fusions ou de privatisations. Social, vraiment ? Ce champion dogmatique de la dérégulation et de la fin de l'Etat-providence a mis son expertise au service des thèses les plus archaïques. Une expertise qui, au passage, lui a rapporté un juteux business. Son capital d'expérience s'est transformé en du capital tout court puisqu'il revend son entreprise pour plus de 100 millions d'euros au groupe Adecco (le numéro un du travail temporaire - tout un symbole !). Voilà pour l'image du janséniste qui ne se nourrit que de grands airs d'opéra.

L'immobilisme de la pensée ? C'est Soubie ! En plus de quarante ans, sa vision de la société française est restée la même. Elle peut se résumer par une moins-value sociale et le souci de traquer avec une ardeur, avec une ténacité glaciale, le " maillon faible " dans le front syndical.

Cette réforme de la retraite devait être son dernier combat. A 70 ans, Soubie veut revenir aux affaires (les siennes). Pour renforcer son magistère, Nicolas Sarkozy vient de lui offrir une place au Conseil économique et social. Mais - crime de lèse-Soubie - des députés de droite s'interrogent aujourd'hui : ce dernier combat n'était-il pas le combat de trop ? Commentant récemment la météo sociale dans le Figaro Magazine, Soubie avait déclaré : " Personne n'a jamais vu venir les embrasements. " Pour une fois, Raymond Soubie parlait vraiment d'or.



Flics et casseurs, même combat ?
L'enquête

Frédéric Ploquin, avec Alice Géraud, à lyon

Des jeunes activés en sous-main par des fonctionnaires de police ou des policiers déguisés en casseurs ? Rien n'est moins sûr.

Lyon, le 19 octobre, sur la place Bellecour. La manif n'a pas encore commencé, mais les esprits s'échauffent. Plusieurs individus, arborant des badges de la CGT, agressent verbalement un groupe de jeunes, avant de s'en prendre à eux physiquement. Des pompiers syndiqués, présents dans le cortège, interviennent pour ceinturer les agresseurs, qui brandissent alors leur carte de police. " C'était des flics de la BAC ", assure le syndicaliste qui relaie cette information auprès de ses camarades.

Crédible à défaut d'être vérifiable, l'incident enflamme la Toile cégétiste. Avec la certitude que l'on aurait affaire à un complot orchestré au coeur même de l'Etat, soucieux de durcir l'affrontement social. On prête tellement à l'Etat Sarkozy, que l'on serait prêt à valider la thèse selon laquelle les casseurs seraient activés en sous-main par des fonctionnaires de la police nationale. Comme au temps du gaullisme resplendissant et du tandem Pasqua-Pandraud au ministère de l'Intérieur.

A Paris, c'est une curieuse vidéo qui alimente le débat. On y voit un " casseur " masqué s'en prendre à la devanture d'une banque, en marge de la manifestation du 16 octobre, du côté de la Bastille. Un flic en civil, affirme la rumeur sur le Net, images à l'appui. Mandaté, donc, pour salir l'image du mouvement social. Un grand classique, alors que le préfet de police, Michel Gaudin, ne jure plus, auprès de ses visiteurs, que par Maurice Grimaud, le préfet qui parvint à contenir la violence en mai 1968. Tant qu'on en reste là, personne ne moufte dans les rangs de la police. Jusqu'à ce débat télévisé à la faveur duquel Jean-Luc Mélenchon, président du Parti de gauche, soutient que des policiers ont reçu pour consigne non seulement d'infiltrer les manifestants, ce qui pourrait être leur job, mais de jeter des pierres et de briser des vitrines. " Injurieux ", s'offusque-t-on aussitôt du côté de Synergie Officiers, deuxième force syndicale chez les officiers, où l'on accuse le leader politique de chercher à " édulcorer la responsabilité des casseurs ". Tandis que le Syndicat national des officiers de police (Snop), majoritaire, saute sur l'aubaine pour inciter le ministre de l'Intérieur, Brice Hortefeux, à déposer plainte contre le dissident socialiste.

Recevant, le 26 octobre, les patrons des organisations syndicales de la police, Hortefeux sort les grandes orgues. Il félicite les policiers pour leur " sang-froid ", leur " professionnalisme " et leur " très grande efficacité ". Ils ont agi " avec mesure et discernement malgré les provocations des casseurs ". De plainte contre Mélenchon, il n'est point question. Officieusement, pour ne pas faire de lui un " martyr " de la cause sociale.

A Lyon, le 19 septembre, les policiers ont cependant bel et bien été débordés lorsque plusieurs centaines de lycéens ont déboulé près de l'hôtel de ville vers 10 heures du matin. En quelques minutes, par petits groupes, ils ont retourné des voitures (et même un camion), cassé les Abribus et plusieurs vitrines, tout en mettant le feu aux poubelles. Les CRS, mobilisés à plusieurs kilomètres de là pour un cortège officiel, sont arrivés à temps pour protéger les commerces ; Albert Doutre, le directeur départemental de la sécurité publique, se fendant même d'un communiqué pour déplorer une " délinquance d'opportunité qui profite des mouvements sociaux pour commettre des vols ".

Le fantasme du policier casseur se nourrit de mille histoires vraies. Aux beaux jours de l'extrême gauche et du mouvement autonome, à la fin des années 70, mais aussi dans les années 80, plusieurs cas ont été signalés, où l'on vit des fonctionnaires des RG jouer les agitateurs, avec une polémique monstre sur le sujet lors du mouvement de décembre 1986 et lors de la mobilisation contre le CPE (contrat première embauche) au printemps 2006. Aujourd'hui, le casseur de banlieue a (presque) remplacé le gauchiste. Cagoulé, rompu à l'exercice, plus amateur de razzia que réellement politisé, il profite des manifestations lycéennes pour se mêler aux autres jeunes et sortir du rang quand l'occasion se présente. Pour se retourner contre les lycéens friqués, comme on l'a vu en marge des manifestations contre le CPE, ou faire main basse sur quelques marchandises, comme cela s'est produit à Lyon.

Pratiques inadmissibles

La police attrape-t-elle ceux qui courent le moins vite ? Le 26 octobre, le ministère de l'Intérieur affichait sur ses compteurs 2 554 casseurs arrêtés. Lorsqu'on observe le profil des jeunes jugés en comparution immédiate dans la capitale rhodanienne, on découvre que les deux tiers sont mineurs, qu'un tiers est déjà connu des services de police, que la moitié seulement est scolarisée et qu'un sur 10 est une fille. A l'instar de Camille, 18 ans, lycéenne et militante altermondialiste, expédiée un week-end en prison pour avoir jeté une pierre sur une " sucette " J.-C. Decaux. Dans la même fournée, son ami Lou, 19 ans, étudiant en musicologie, poursuivi pour avoir fait des doigts d'honneur aux policiers. Fabien, 22 ans, étudiant en sciences-po et militant alter, accusé d'avoir mis le feu à une voiture. Oussama, 19 ans, étudiant en informatique, poursuivi pour avoir jeté des pierres sur les CRS. Clément, 19 ans, peintre au chômage, venu manifester avec un sac plein de cailloux, ou encore Vladimir, 18 ans, en rupture familiale et chômeur. Avaient-ils besoin d'être titillés par de vrais flics déguisés en faux manifestants pour recourir à la violence ? " Il est habituel que les policiers s'infiltrent parmi les manifestants, mais là un cap a été franchi, et ces pratiques sont inadmissibles ", insiste Pierre Coquan, secrétaire de la CGT dans le Rhône. Comme s'il était impensable que ce cocktail de gauchistes et d'émeutiers semi-professionnels venus des quartiers suffise à lui seul à mettre à sac le centre ville de Lyon...

Pister et arrêter

" Ou bien Mélenchon a des billes, et on veut les voir, ou bien il aurait dû se taire ", tranche Dominique Achispon, secrétaire général du Snop. Et d'expliquer que les policiers ont pour habitude de revêtir l'accoutrement de ceux qu'ils infiltrent. Ils se rasent le crâne pour se faire adopter des supporteurs du PSG, adoptent le vocabulaire idoine pour se rapprocher de l'ultragauche, et se déguisent en syndicalistes pour pister les casseurs dans les manifs. Ce que Nicolas Comte, secrétaire général du syndicat Unité-SGP, résume ainsi : " S'ils veulent être efficaces, ils ont plus intérêt à arborer des brassards de la CGT que ceux de notre organisation. "

La police de Brice Hortefeux reprenant des méthodes en vigueur à l'époque du SAC, feu la milice du gaullisme ? Ils ne sont pas beaucoup à y croire. " Cela demanderait une énorme organisation, assure Nicolas Comte, et on est certains que cela se saurait d'une façon ou d'une autre. " " Il faudrait trouver des provocateurs pour faire ce boulot, et même dans les rangs des policiers encartés à l'UMP ce serait difficile ", assène Dominique Achispon.

A les entendre, les policiers repérés à Lyon ou à Paris étaient précisément là pour pister les casseurs et les arrêter au moment opportun. Quitte à laisser faire et à intervenir à froid, comme on laisse parfois se perpétrer un hold-up pour mieux cueillir les auteurs lorsqu'ils regagnent leur planque. D'ailleurs, tranche Sylvie Feucher, la patronne du Syndicat des commissaires, " la situation sociale est tellement explosive qu'il n'y a nullement besoin de provoquer les casseurs "...


La justice à l'envers

Laurent Neumann et Stéphanie Marteau

Une juge indépendante bientôt dessaisie de l'affaire, un procureur qui se refuse à envoyer le ministre du Budget devant la justice, un exécutif qui court-circuite le judiciaire... C'est la justice qui rend les armes.

Officiellement, le torrent judiciaire de l'affaire Woerth-Bettencourt serait donc en passe de regagner son lit. C'est du moins ce que répètent en boucle nombre d'acteurs et d'observateurs du dossier. Le climat du tribunal de Nanterre, disent-ils, " serait devenu trop délétère ". La faute à qui ? A la juge Isabelle Prévost-Desprez, que l'on s'apprête à dessaisir sur la foi de soupçons non vérifiés ? Ou au procureur de Nanterre, Philippe Courroye, qui, depuis quatre mois, se refuse obstinément à renvoyer Eric Woerth devant un juge d'instruction ? A une juge indépendante qui se bat pour que l'affaire Bettencourt ne soit pas étouffée ? Ou au pouvoir politique qui, dès la première minute, a choisi de pourrir le climat judiciaire ?

Résumons pour celles et ceux qui auraient perdu le fil de l'affaire Woerth-Bettencourt et oublié qu'il s'agit sans doute d'un des plus graves scandales d'Etat en Ve République.

Une juge indépendante - Isabelle Prévost-Desprez - sur le point d'être débarquée, et un procès pour abus de faiblesse contre François-Marie Banier sans doute renvoyé après la présidentielle de 2012...

Un procureur de Nanterre - Philippe Courroye -, ami assumé du chef de l'Etat, que le ministère de la Justice consent enfin à décharger de ses enquêtes sur les soupçons de trafic d'influence, de prise illégale d'intérêts et de financement politique illicite qui pèsent sur l'encore ministre du Travail Eric Woerth - décision qui intervient, comme c'est heureux, le jour du vote de la loi sur les retraites...

Deux confrères du journal le Monde (Gérard Davet et Jacques Follorou) dont on examine, en toute illégalité, les relevés téléphoniques. Deux journalistes du Monde et du Point (Gérard Davet, encore, et Hervé Gattegno) ainsi que le site Mediapart, cambriolés, trois médias qui, avec Marianne, n'ont pas ménagé leurs efforts pour faire éclater la vérité...

Vous avez dit climat délétère ?

Voilà où en est l'affaire Woerth-Bettencourt. Voilà, surtout, où en est la justice, où en sont les principes fondamentaux de la République. Seule l'Association des journalistes de la presse judiciaire (AJPJ) a eu le courage de dénoncer les " manoeuvres " du procureur Courroye qui a osé faire rechercher par l'inspection générale des services (IGS) - les policiers de la brigade financière auraient refusé de se prêter à une telle opération - les communications téléphoniques des deux journalistes du Monde pour connaître leurs sources. L'AJPJ a même réprouvé " de la manière la plus catégorique l'espionnage dont ont été victimes, au moins à deux reprises, des journalistes dans cette affaire où l'exécutif semble avoir une conception bien particulière des intérêts de la nation ". A part ça, rien. Pas un de ces médiacrates patentés, pourtant si prompts à monter au créneau lorsque Jean-Luc Mélenchon, mal embouché, on vous l'accorde, s'avise de dégommer l'intouchable Pujadas, n'a cru bon de dénoncer pareille atteinte à la liberté de la presse et à l'indépendance de la justice.

Règlements de comptes

Le 24 juillet, Marianne, qui venait de révéler les fameux carnets de caisse de Liliane Bettencourt dans lesquels étaient scrupuleusement notées les gigantesques sommes d'argent liquide distribuées par la richissime octogénaire, titrait à sa une : " Scandale Woerth-Bettencourt : ils veulent étouffer l'affaire ". Nous étions en dessous de la vérité. Dans cette affaire, les " casseurs " de la justice ont pu opérer en toute impunité.

Premier acte, fin 2007 : Françoise Bettencourt-Meyers, la fille de l'héritière L'Oréal, porte plainte pour abus de faiblesse contre le photographe François-Marie Banier, qu'elle accuse de profiter de la vulnérabilité de sa mère. Montant du butin ? Près d'un milliard d'euros. C'est le moment que choisit Philippe Courroye, chef du parquet de Nanterre, proche du chef de l'Etat et décoré par lui de l'ordre du Mérite, pour entrer en scène. Il juge en effet la plainte irrecevable. Désavoué une première fois, il fait appel. Débouté à nouveau, il n'aura de cesse, dès lors, de mettre des bâtons dans les roues de la présidente de la 17e chambre du tribunal de Nanterre, Isabelle Prévost-Desprez, chargée de juger l'affaire. Mieux, en dix-huit mois d'enquête préliminaire, Philippe Courroye n'a pas cru bon d'auditionner une seule fois Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, l'homme qui, pourtant, sait tout de l'argent de la milliardaire.

Deuxième acte, juin 2010 : le Point et Mediapart publient les comptes-rendus d'enregistrements pirates réalisés pendant plusieurs mois par le majordome de Liliane Bettencourt à son domicile. Des conversations qui accréditent l'abus de faiblesse, mais qui, surtout, mettent en cause le rôle intrusif de l'Elysée, celui d'Eric Woerth, alors trésorier de l'UMP et ministre du Budget, celui du procureur Courroye et même celui du procureur général de la cour d'appel de Versailles, Philippe Ingall-Montagnier.

Troisième acte, début juillet 2010 : Marianne révèle d'abord l'existence d'une fraude fiscale à grande échelle, à propos de l'île d'Arros aux Seychelles (évaluée entre 300 et 500 millions d'euros) que Liliane Bettencourt n'a pas déclarée au fisc. Puis, nous rendons publics les fameux carnets de caisse à propos desquels l'ex-comptable, Claire Thibout, affirme qu'une partie des sommes en espèces servait à financer la campagne du candidat Sarkozy dont Eric Woerth était le trésorier. Le même Woerth dont on découvre, pour faire bonne mesure, qu'il est intervenu dans l'embauche de sa femme chez les Bettencourt et dans l'attribution de la légion d'honneur à Patrice de Maistre, le bras droit de la milliardaire qu'il avait pourtant assuré ne pas connaître.

Protéger Woerth à tout prix

Dès lors, une série d'enquêtes préliminaires sont ouvertes par le procureur Courroye : trafic d'influence, financement illégal d'activités politiques, blanchiment de fraude fiscale... Il est nommément cité dans les enregistrements pirates du majordome : tout autre que lui aurait d'emblée confié ces enquêtes à un juge d'instruction indépendant. Courroye, lui, s'y refuse obstinément. Pourquoi ? Sur ordre de qui ?

Voici quelques semaines, le procureur général près la Cour de cassation, Jean-Louis Nadal, l'une des plus hautes autorités de la justice française, avait pourtant réclamé la nomination d'un juge d'instruction pour que les nécessaires investigations soient menées et les droits de la défense respectés. Philippe Ingall-Montagnier, le procureur général de Versailles, supérieur hiérarchique de Courroye, ne l'avait pas suivi et celui-ci avait pu continuer à suivre le calendrier concocté dans les moindres détails par l'Elysée : protéger coûte que coûte Eric Woerth jusqu'au vote de la réforme des retraites.

Mission accomplie ? Pas tout à fait. Car le procureur Courroye s'était aussi promis de régler ses comptes avec la juge Isabelle Prévost-Desprez. Un règlement de comptes qui, là encore, arrange le pouvoir exécutif, inquiet des possibles dégâts politiques de cette affaire Bettencourt. Le 1er septembre dernier, à la suite d'un article du Monde révélant une perquisition au domicile de Liliane Bettencourt, Georges Kiejman, l'avocat de la milliardaire, qui sait pouvoir compter sur la diligence du procureur Courroye, porte plainte pour violation du secret de l'instruction - rappelons que, justement, il n'y a toujours pas d'instruction dans cette affaire ! Aussitôt, le procureur Courroye, en toute illégalité (1), fait dépouiller les relevés téléphoniques des deux auteurs de l'article. Jamais un procureur n'avait encore osé, Courroye, lui, l'a fait. Bingo ! L'un des deux a échangé plusieurs coups de fil et de nombreux SMS avec la juge de Nanterre. Que se sont-ils dit ? Personne ne le sait (2). Foin de la présomption d'innocence, Courroye transmet au procureur de Versailles, Philippe Ingall-Montagnier qui, lui, n'attend pas d'avoir la preuve d'une éventuelle violation du secret de l'enquête et réclame aussitôt le dessaisissement de la juge et le dépaysement de l'affaire. Opération réussie ! L'Union syndicale des magistrats (USM) a beau dénoncer une " manipulation honteuse ", Me Kiejman qui, naguère, passait pour un grand défenseur des libertés publiques, exulte.

Gagner du temps

En quatre mois, le procureur Courroye n'a pas trouvé le moyen de renvoyer Eric Woerth et Patrice de Maistre devant un juge, mais la juge Prévost-Desprez, elle, va se retrouver... devant un juge d'instruction. La justice à l'envers ! Sur la foi d'un simple soupçon, cette dernière va être dessaisie alors que, pour des faits avérés de conflit d'intérêts, Courroye a été soutenu pendant des mois et qu'Eric Woerth a pu mener à son terme la réforme des retraites (lire p. 29). Le scandale politique vire au scandale judiciaire. Et ce - autre heureux hasard - le jour où Isabelle Prévost-Desprez annonce qu'elle veut auditionner Liliane Bettencourt. Las. Sur les conseils de ses avocats et de ses attachés de presse, la milliardaire préfère répondre aux questions de Marc-Olivier Fogiel sur Europe 1 plutôt qu'à celles de la justice. Ajoutons que la juge avait prévu de clore son supplément d'information à la mi-novembre et qu'il ne lui restait plus à entendre que les deux principaux protagonistes de cette affaire, François-Marie Banier, l'accusé, et Patrice de Maistre, le bras droit de Liliane Bettencourt. " C'est justement parce qu'on s'approchait de la fin du supplément d'information qu'on oppose de nouveaux obstacles, déplore Me Olivier Metzner, l'avocat de Françoise Bettencourt-Meyers. Une nouvelle fois, l'objectif est de reculer l'échéance judiciaire. " Si possible après 2012.

Ne restait plus alors à la Garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie, étrangement silencieuse jusque-là, qu'à annoncer - enfin ! - la prochaine nomination d'un juge d'instruction pour s'occuper du volet politique de l'affaire. Tout serait ainsi rentré dans l'ordre ? Voire. Alors que l'ensemble des responsables politiques - socialistes compris - se félicitaient de cette décision, l'eurodéputée verte Eva Joly - ex-juge d'instruction au pôle financier, qui s'y connaît en pressions politiques - a cassé l'ambiance. Selon elle, " il est urgentissime [pour le procureur de Versailles, Philippe Ingall-Montagnier] de gagner du temps. Comme ça, il donne l'impression que la justice fonctionne bien [...]. On voit bien qu'il est complice de Philippe Courroye. Tous deux ont comme objectif d'empêcher la vérité de se faire jour dans l'enquête concernant le ministre du Travail Eric Woerth ". En réalité, après des mois de silence, le procureur de Versailles, Philippe Ingall-Montagnier, feint de se souvenir qu'il dispose d'une autorité hiérarchique sur Philippe Courroye. La preuve ? Les instructions écrites d'Ingall-Montagnier, ordonnant de transmettre l'affaire à un juge d'instruction, sont parvenues à l'AFP quatre heures avant que Courroye ne les reçoive. " Je vous laisse en tirer les conclusions qui s'imposent ", nous a fait savoir le parquet de Nanterre. La conclusion ? Courroye a fini par être lâché.

Jusqu'à l'affaire David Sénat, du nom de ce haut fonctionnaire du ministère de la Justice suspecté, durant l'été, d'avoir informé le journal le Monde, les deux hommes s'entendaient plutôt bien. Fin juillet, le procureur général de Versailles avait exigé de son homologue de Nanterre qu'il lui remette le PV d'audition de Patrice de Maistre dans lequel celui-ci faisait état de ses liens avec Eric Woerth. Un soir, Philippe Courroye a fini par le donner à son supérieur hiérarchique, lequel a transmis au cabinet de la Garde des Sceaux. Ledit procès-verbal s'est ensuite retrouvé dans les colonnes du Monde. Entendu par la DCRI (les ex-Renseignements généraux), Courroye aurait alors accablé Ingall-Montagnier...

Epargner Sarkozy d'ici 2012

Pour ce dernier, qui rêve de succéder l'été prochain à Jean-Louis Nadal à la Cour de cassation, le coup est rude. D'autant que ce magistrat connu pour son extrême prudence s'est exposé comme jamais. En témoigne ce dialogue croustillant entre Liliane Bettencourt et Patrice de Maistre, capté le 23 avril 2010, par le dictaphone du majordome. L'actionnaire principale de L'Oréal s'enquiert ce jour-là de l'évolution de la procédure l'opposant à sa fille. " En première instance, on ne peut rien faire de plus, lui explique Maistre. Mais on peut vous dire que, si vous perdez, en cour d'appel, on connaît très très bien le procureur [Philippe Ingall-Montagnier] ". Quelques jours plus tôt, le même Maistre est allé voir Patrick Ouart, l'ex-conseiller juridique de l'Elysée, qui continue à suivre les dossiers sensibles. Ouart n'a jamais fait mystère des liens qu'il entretient avec Philippe Ingall-Montagnier. Les deux hommes se sont connus dans les années 80 à l'Association professionnelle des magistrats (APM), un syndicat très à droite dissous en 2008. " Je n'ai jamais parlé de l'affaire Bettencourt avec Patrick Ouart ", nous avait juré cet été Philippe Ingall-Montagnier. Ce qui ne l'empêcha pas de nous livrer une lecture pour le moins engagée de l'affaire : " Il n'y a pas d'éléments prouvant la sénilité de Liliane Bettencourt. On a l'impression que l'enjeu est ailleurs, qu'il s'agit plus du contrôle de sa fortune. On sent que le majordome n'a pas agi seul. " On croirait entendre l'avocat de Liliane Bettencourt, Georges Kiejman... Dans les milieux judiciaires, Ingall-Montagnier est un procureur identifié comme " très politique ". Il a accompli une bonne partie de sa carrière dans les cabinets ministériels, notamment auprès de Jacques Toubon (1993-1995), puis de Dominique Perben, en 2002. Sa femme, Magali, est conseillère technique chargée des questions de justice au cabinet du président du Sénat, l'UMP Gérard Larcher. Homme de confiance, engagé à droite, Ingall-Montagnier est nommé en janvier 2010 à la tête de la cour d'appel de Versailles, qui coiffe notamment le tribunal de Nanterre où officie... le procureur Philippe Courroye qui, lui, veille aux affaires des Hauts-de-Seine, fief du CAC 40 et de Nicolas Sarkozy. Nommé en 2007 contre l'avis du Conseil supérieur de la magistrature, Courroye est l'incarnation de la porosité entre le parquet et le pouvoir, au point d'être méchamment surnommé " Courroye de transmission ". En témoigne encore cette autre discussion, enregistrée par le même majordome le 21 janvier 2009, au cours de laquelle Patrice de Maistre annonce une bonne nouvelle à Liliane Bettencourt : " [Patrick Ouart] m'a dit que le procureur Courroye allait annoncer le 3 septembre, normalement, que la demande de votre fille était irrecevable. " Des informations d'initiés que Maistre et sa patronne n'auraient jamais dû connaître, ne serait-ce qu'au nom du principe d'égalité devant la justice.

Avec cet attelage Ingall-Montagnier/Courroye (qui a fini par s'entredéchirer), on comprend mieux pourquoi le scandale d'Etat Woerth-Bettencourt est toujours au point mort. Malgré la nomination d'un ou plusieurs juges d'instruction, il est acquis que l'Elysée fera tout pour qu'il n'avance pas plus vite d'ici au second tour de l'élection présidentielle, en 2012. L.N. et S.M.


Eric Woerth et la morale publique

Laurent Neumann

Il y a quelque chose qui cloche. Malgré toutes les révélations du feuilleton Bettencourt, Eric Woerth est toujours là, au Parlement, sur les écrans, comme si de rien n'était. " Honnête homme " un jour, " honnête homme " toujours. A Canal +, il expliquait même sans rire qu'il n'était " pas mal placé pour rester ministre du Travail " dans le prochain gouvernement. Sourd un jour, sourd toujours.

Avec son air de premier de la classe, on lui donnerait presque le bon Dieu sans confession, à Woerth. On en oublierait surtout les lourds soupçons qui pèsent sur ses épaules d'" honnête homme " : trafic d'influence, prise illégale d'intérêts, financement illicite d'activités politiques... Certes, la présomption d'innocence doit prévaloir en toutes circonstances, pour Eric Woerth comme pour n'importe quel citoyen. Coupable ou non ? La justice le dira (peut-être) un jour. Mais la morale publique ? Trésorier de l'UMP et, en même temps, ministre du Budget. Sa femme embauchée chez Liliane Bettencourt, une des principales donatrices de l'UMP et, par ailleurs, fraudeuse avérée du fisc. Et l'on ne parle pas de son intervention dans l'attribution de la Légion d'honneur à Patrice de Maistre, bras droit de l'héritière L'Oréal et patron de son épouse, Florence Woerth...

" Même si on a essayé de fracasser mon image, j'ai gardé la tête froide ", dit-il dans le Monde. Il y a pire que l'impunité : Eric Woerth est persuadé d'être l'injuste victime d'une cabale politique. Or, dans toute autre démocratie, notamment dans ces Etats-Unis qu'apprécie tant Nicolas Sarkozy, Eric Woerth aurait depuis longtemps quitté son poste. Au lieu de cela, l'Elysée a choisi de couvrir ce ministre usé jusqu'à la corde, au point de lui faire porter la réforme des retraites.

L'affaire Woerth-Bettencourt, redisons-le, touche au fonctionnement même du pouvoir, à ses relations incestueuses avec le monde de l'argent, aux incroyables passe-droits fiscaux dont bénéficient les plus riches - surtout s'ils versent leur obole à l'UMP. Elle concerne surtout le financement même de la campagne présidentielle du candidat Sarkozy en 2007 : Woerth en était le trésorier.

Souvenez-vous, c'était en juillet dernier : Marianne dévoilait les fameux " carnets Bettencourt " et les montagnes d'argent liquide - près de 400 000 € ! - distribuées par le couple dans les quatre mois précédant le premier tour de l'élection présidentielle de 2007. Quelques jours plus tard, nous révélions l'existence d'un chèque de 100 000 €, retiré en liquide à la banque Dexia le 26 décembre 2006, quatre mois avant la même élection. En réalité, Liliane Bettencourt avait demandé à retirer... 500 000 € ! Pour qui ? Pour quoi ? Toujours pas de réponse.

Entretemps, Claire Thibout, l'ex-comptable qui tenait à jour les fameux carnets de caisse Bettencourt, avait raconté aux enquêteurs les visites régulières des hommes politiques chez les Bettencourt, les enveloppes de billets qui circulaient et surtout ces " 150 000 € en liquide " que Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune de l'octogénaire, lui aurait demandé de préparer, avant le premier tour de la présidentielle, pour qu'il les remette en mains propres au trésorier Eric Woerth. Le fin mot de l'histoire ? Toujours pas de réponse.


Le procureur Courroye rencontre aussi des journalistes, la preuve...

Maurice Szafran

Si l'on a bien compris, le procureur Philippe Courroye reproche à la juge de Nanterre Isabelle Prévost-Desprez de parler à des journalistes. Qu'on me pardonne cette facilité, mais il est sacrément gonflé, le procureur Courroye...

En octobre 2009, Philippe Courroye nous avait fait savoir, par un intermédiaire, qu'il souhaitait déjeuner avec Nicolas Domenach et moi-même. A cette époque, il était candidat au prestigieux poste de procureur de la République de Paris - fauteuil qu'il n'obtiendra pas. Philippe Courroye était alors en campagne et tenait à nous expliquer à quel point il était " indépendant " et que son amitié - affichée et revendiquée - avec Nicolas Sarkozy n'était en rien un handicap.

Prudent, je précisai à l'intermédiaire en question qui s'occupait officieusement de la communication du procureur (curieuse pratique tout de même que celle d'un haut magistrat s'adjoignant les services d'un " communicant "...) qu'évidemment ce rendez-vous nous intéressait, mais que Marianne invitait Philippe Courroye, et non l'inverse.

Le mercredi 4 novembre 2009, nous nous retrouvâmes donc dans le petit salon d'un restaurant célèbre, à quelques pas de l'Arc de triomphe. La discussion fut à la fois d'une grande civilité et passionnante. Philippe Courroye plaida sa cause, rappelant à quel point, au tribunal de Lyon puis au pôle financier, il fut un magistrat aussi intègre qu'impitoyable, qu'il n'avait évidemment pas changé, que trop de médias, dont Marianne, étaient injustes à son égard en le soupçonnant d'une supposée connivence avec le président de la République et quelques grands patrons célèbres. Il fit par ailleurs étalage d'une impressionnante culture littéraire et répondit sans détours quand Nicolas Domenach et moi-même l'interrogeâmes, nous aussi sans détours, sur l'affaire... Bettencourt.

Philippe Courroye nous détailla alors, avec force arguments, pourquoi il persistait à estimer irrecevable la plainte déposée par Françoise Bettencourt-Meyers contre François-Marie Banier. Il entra même, sans la moindre hésitation, dans les arcanes du dossier. Il nous détailla aussi pourquoi il combattait et combattrait pied à pied la juge Isabelle Prévost-Desprez, ses méthodes, sa stratégie.

Il vient de fournir une preuve éclatante de son obstination en construisant un dossier pour obtenir le dessaisissement de la juge, arguant qu'elle rencontrait des journalistes.

Philippe Courroye, pour sa part, ne s'en est jamais privé non plus, nous pouvons en attester. Nous guettons, non sans impatience, ses explications.

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