lundi 31 décembre 2007

La puissance de l'armée chinoise inquiète Washington - Laurent Zecchini

Le Monde - International, lundi, 28 mai 2007, p. 5

La modernisation de la défense chinoise a beau être officiellement placée dans le cadre de la « société harmonieuse et du développement pacifique » de la Chine, cet affichage ne convainc pas les Américains.

Dans son rapport annuel, rendu public vendredi 25 mai, le Pentagone s'inquiète de la montée en puissance de l'armée chinoise, en insistant sur trois secteurs : la panoplie de missiles à longue portée dont s'est doté Pékin, sa flotte de sous-marins nucléaires capables de lancer des missiles JL-2 d'une portée de 8 000 kilomètres, et enfin sa capacité spatiale.

Pour une part, ce rapport a vocation à encourager l'effort de défense américain, c'est-à-dire à conforter la thèse des experts, notamment républicains, qui ne cessent d'alerter le Congrès et l'opinion américaine sur le fait que Pékin est, à long terme, le seul véritable ennemi stratégique des Etats-Unis.

Cette analyse est étayée par plusieurs facteurs. La Chine ne cache pas que son objectif final est de disposer de forces armées informatisées capables de gagner les guerres du XXIe siècle. Pékin a pour ambition de s'opposer et de contenir les forces adverses soutenant l'« indépendance de Taïwan » - une manière indirecte de désigner les Etats-Unis.

La doctrine chinoise n'est pas éloignée d'une stratégie de « préemption ». Il est question de « prendre l'initiative avec des frappes offensives » et de « détruire les capacités ennemies avant qu'elles ne soient employées ». A cette fin, Pékin se dote peu à peu d'une marine de haute mer, renforce son parc de missiles de croisière, et continue de masser quelque 900 missiles mobiles de courte portée (300 à 600 kilomètres) en face de Taïwan. Le développement de sa puissance navale répond au souci d' « étendre ses intérêts stratégiques dans la «grande périphérie» comprenant l'Asie centrale et le Moyen-Orient », selon Washington.

Pékin cherche ainsi à maintenir son accès à des ressources et des marchés indispensables à son développement économique et à établir une présence et une influence régionales susceptibles « d'équilibrer et d'entrer en compétition avec d'autres puissances, dont les Etats-Unis, le Japon et l'Inde, dans des zones éloignées des frontières de la Chine », note le Pentagone. Actuellement, la Chine n'a pas la capacité de protéger efficacement ses routes d'approvisionnement en énergie, notamment le détroit de Malacca, par où transitent 80 % de ses importations de pétrole.

ESSAI ANTISATELLITE

Le Pentagone insiste sur la panoplie de missiles balistiques intercontinentaux qui équiperont à terme les forces nucléaires, tels les DF-31 et DF-31 A, d'une portée respective de 7 200 et 11 200 kilomètres. Il relève que la Chine teste la seconde génération de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) de classe Jin. Le ministère américain de la défense estime également que l'essai antisatellite de janvier n'est qu'un élément d'un vaste programme visant à empêcher l'accès d'autres pays à l'espace.

Outre la capacité de détruire des satellites situés en orbite basse, Pékin possède la faculté de brouiller les satellites de communication et les récepteurs GPS. Le Pentagone relève le manque de transparence du budget de défense chinois, qui est officiellement limité à 45 milliards de dollars en 2007 (près de 35 milliards d'euros), mais se situe probablement entre 85 et 125 milliards de dollars.

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Macao - Splendeur ou déchéance de la Chine? - Loïc Tassé

Le Devoir - Idées, jeudi, 23 décembre 1999, p. A9

Deng Xiaoping a été l'homme du retour de Hong-Kong et de Macao et Jiang Zemin aimerait bien être celui du retour de Taïwan. Avec la restitution de Macao, Jiang Zemin se sent les mains libres pour réorienter plus fermement toute la politique extérieure de la Chine vers Taïwan, et c'est d'abord pour cette raison que le retour de Macao est fêté avec tant de faste. Mais Macao est aussi connue pour la corruption qui y règne, ce qui rappelle fâcheusement à la population que ce problème sévit aussi dans le céleste empire.

Aux yeux des Chinois, le retour de Macao est donc paradoxal: il symbolise à la fois une nouvelle étape dans la reconquête de la splendeur passée et le danger d'une déchéance dans la corruption.

Contrôle de facto

Le retour de Macao a par ailleurs été négocié dans des circonstances que le gouvernement chinois préfère taire. En effet, dès 1974, le gouvernement du Portugal avait offert à la Chine de récupérer le petit territoire de 16 km2. La Chine refusa. C'est que les autorités chinoises avaient pris de facto le contrôle économique et politique de la colonie grâce aux émeutes qui y étaient survenues en 1967 dans la mouvance de la Révolution culturelle. Non seulement la Chine n'était donc pas pressée de recouvrer ce territoire, mais le gouvernement chinois y faisait de juteuses affaires grâce aux casinos. De plus, la Chine de l'époque était secouée par les intrigues de palais de la fin du règne de Mao et il semble qu'aucune des factions d'alors n'ait réussi à réunir les appuis nécessaires pour s'attribuer le mérite d'un tel retour.

Il faudra donc attendre l'arrivée de Deng Xiaoping au pouvoir pour qu'une entente secrète sur le retour de Macao soit négociée, en 1979, entre la Chine et le Portugal. Cette entente ne sera révélée qu'en 1987, soit trois ans après la signature avec la Grande-Bretagne pour le retour de Hong-Kong. Ces délais s'expliquent par la crainte de la Chine de déstabiliser Hong-Kong, qui aurait pu connaître une crise de confiance, et par un certain nombre de désaccords qui subsistaient entre les gouvernements, notamment sur la nationalité des habitants de Macao.

"Un État, deux systèmes"

Les conditions du retour de Macao seront finalement similaires à celles négociées pour Hong-Kong, à la différence que les titulaires de passeports portugais (environ 100 000 personnes sur 500 000) pourront bénéficier de la double citoyenneté chinoise et portugaise, ce qui constitue une exception à la loi chinoise qui interdit la double nationalité. Pour le reste, la Chine s'engage à respecter sa politique d'"un État, deux systèmes", c'est-à-dire à récupérer notamment la politique étrangère et la sécurité de la petite colonie mais à laisser inchangée pour les 50 années à venir les principaux aspects politiques et économiques de Macao.

Si le retour de Macao ne pose pas beaucoup de problèmes juridiques aux dirigeants chinois, il soulève par contre symboliquement le problème du jeu et de la corruption dans le pays. Les casinos et les jeux d'argent illégaux pullulent partout en Chine, bien qu'ils soient interdits ailleurs qu'à Macao. Or, depuis son arrivée au pouvoir, en 1949, le gouvernement communiste a lancé campagne après campagne pour tenter d'éradiquer la corruption. Non seulement il n'y est jamais parvenu, pire encore, le problème s'est amplifié à mesure que la société s'enrichissait, au point de prendre des proportions gigantesques qui menacent les réformes économiques. Or cette corruption mécontente de plus en plus la population, qui souffre de l'impact des réajustements économiques et a l'impression que la nomenklatura chinoise détourne les profits. Dans ce contexte, on comprend que le gouvernement chinois insiste lourdement sur la nécessité de préserver la stabilité du pays.

Certes, le gouvernement de Jiang Zemin peut se réjouir de la nouvelle légitimité que lui procure sur le plan international le retour de Macao, mais en revanche, ce remembrement alimente les craintes des opposants de la Chine qui voient dans ce pays un rival potentiel des États-Unis. Le gouvernement de Taïwan lance d'ailleurs depuis plusieurs mois des déclarations alarmistes sur les nouvelles capacités militaires de la Chine. Washington n'est pas complètement insensible à ce point de vue et beaucoup se demandent si le nouveau système de défense balistique que le Pentagone est en train de construire n'est pas d'abord dirigé contre la Chine. Ainsi, en dépit de la libéralisation du commerce, le retour de Macao pourrait-il marquer le début d'une nouvelle ère de confrontation avec la Chine.

Tassé, Loïc

L'auteur est chercheur à la Chaire Téléglobe + Raoul Dandurand et au CEPES. Il enseigne à l'université Concordia.

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Nouvelle crise entre les "deux" Chines: Pékin ne peut se permettre d'envahir Taïwan - Loïc Tassé

Le Devoir - Idées, mercredi, 11 août 1999, p. A7

Contrairement à ce que certains commentateurs alarmistes voudraient laisser croire et contrairement aux déclarations belliqueuses que se lancent les gouvernements de Taïwan et de la Chine continentale, il y a fort peu de risques qu'un conflit armé émerge entre les deux côtés du détroit de Formose. Bien au contraire, l'île de Taïwan se rapproche de plus en plus de la Chine continentale et la fusion entre les deux entités paraît inévitable, à plus ou moins long terme.

Ce qui pose problème, ce sont les conditions dans lesquelles une telle fusion se produira. Pour les États-Unis et Taïwan, le retour de l'île à la Chine continentale serait acceptable si cette dernière cessait d'être communiste et se démocratisait un jour. D'ici là, les États-Unis espèrent maintenir le statu quo, sauf dans le commerce, puisque l'augmentation des échanges commerciaux entre les deux côtés est le plus souvent perçue comme un facteur de paix. Du point de vue de Pékin, un régime similaire à celui de Hong-Kong, c'est-à-dire celui "d'un État deux systèmes", serait idéal pour toutes les parties, l'essentiel étant que, dans un premier temps, la réunification avec Taïwan soit considérée comme une affaire strictement intérieure, donc un problème dans lequel le reste du monde ne trouverait pas de fondements juridiques pour s'ingérer.

La nouvelle crise a commencé lorsque Lee Teng Hui, l'actuel président de Taïwan, a déclaré que Taïwan était un État de fait, ce qui s'oppose à la vision de Pékin mais correspond à la réalité, puisque, pour le moment, Pékin n'exerce aucune autorité sur l'île. La Chine a répondu en annulant les négociations commerciales prévues pour cet automne entre elle et Taïwan et en mobilisant des troupes face à l'île. Est-ce à dire que Lee Teng Hui a renoncé à la réunification? Est-ce à dire que Pékin réexamine l'opportunité d'une invasion armée de Taïwan? Probablement pas. En réalité, il semble que Lee Teng Hui ait surtout cherché à se faire du capital politique pour les élections présidentielles de Taïwan, en mars 2000. Le principal adversaire de Lee Teng Hui est en effet un parti indépendantiste et la déclaration à saveur indépendantiste du président pourrait lui rapporter de nombreux votes. Du reste, le vice-président taïwanais s'est par la suite senti obligé de réaffirmer la politique officielle taïwanaise de refus de l'affrontement, de refus de l'indépendance et de refus de réunification hâtive. Du côté de la Chine continentale, on sait bien que Taïwan est un des principaux partenaires commerciaux et la suspension des négociations commerciales semble donc très temporaire.

Isolement de Taïwan

De façon générale, Pékin tente d'obtenir le retour de Taïwan par quatre moyens, soit l'isolement politique de Taïwan, la manipulation de l'opinion publique, l'accroissement des liens économiques avec l'île et la montée de la menace militaire. Ainsi, par exemple, les essais de tirs de missiles chinois dans les eaux frontalières de Taïwan, en 1996, avaient marqué l'avènement symbolique d'une nouvelle diplomatie chinoise qui, après le retour réussi de Hong-Kong et de Macao, a fait du retour de Taïwan sa nouvelle priorité. À l'époque, la nouvelle politique de Pékin avait d'ailleurs contribué à influencer les électeurs taïwanais et aidé à défaire les partis politiques qui revendiquent ouvertement l'indépendance.

Invasion militaire

Concrètement pourtant, Pékin ne peut pas se permettre une invasion militaire de Taïwan. D'abord parce que les États-Unis la défendraient, ensuite et surtout parce que les coûts politiques et économiques d'une telle attaque seraient extrêmement élevés, d'autant que la situation économique actuelle de la Chine est difficile.

La question de Taïwan dépasse cependant les simples enjeux régionaux. Tout comme le retour de Hong-Kong a accentué le déclin de la Grande-Bretagne dans le monde, les discussions sur le retour éventuel de Taïwan posent le problème de l'affaiblissement de l'influence américaine et confirment la montée de la Chine. Les États-Unis se complaisent souvent avec superbe dans la supériorité technologique dont ils disposent, mais leurs capacités d'intervention sur le terrain sont de plus en plus remises en question. À l'inverse, la Chine tente de se faire passer pour moins puissante qu'elle ne l'est en réalité, comme le montrent les dix années qu'elle a attendues pour révéler qu'elle possédait la bombe à neutrons. Personne ne sait si cette évolution des relations internationales conduira à une exacerbation des tensions ou à une nouvelle ère de paix, mais la question taïwanaise demeure un excellent instrument de mesure de cette évolution.


Tassé, Loïc

Chercheur associé à la chaire d'études stratégiques Téléglobe Raoul Dandurand et au Centre d'études des politiques étrangères et de sécurité (CEPES)


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Demain, l'Asie - Jacques Attali

L'Express, no. 2935 - News;France, jeudi, 4 octobre 2007, p. 64

L'Histoire ne se répète pas, mais elle s'approfondit. Et ce qui se joue en Birmanie aujourd'hui pourrait être la suite, à sa façon, de ce qui s'est joué à la fin des années 1980 en Europe de l'Est et des années 1990 en Amérique latine : la fin de toutes les dictatures, le début de la démocratie. L'exemple polonais nous a appris qu'une économie de marché ne peut pas rester durablement une dictature.

L'exemple péruvien démontre qu'une démocratie ne peut être durablement une mascarade. Le marché a besoin de la liberté de mouvement et de pensée, que seule rend possible la démocratie ; et la démocratie elle-même crée les conditions de son propre progrès. Aujourd'hui, l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Asie restent éloignés de la démocratie. En Afrique, les démocraties pointent et menacent de rompre les nations en mille morceaux. Au Moyen-Orient, la tentative américaine d'installer la démocratie par la force en retarde sans doute l'avènement. En Asie, la dictature est partout autour de la Birmanie : au Vietnam, en Thaïlande, en Malaisie, au Laos, au Cambodge et naturellement en Chine. Or, ces pays, acteurs majeurs de l'économie de marché, deviendront donc, bientôt, des démocraties. Cela prendra du temps. Cela coûtera des larmes. Des généraux, soucieux de maintenir leurs parts des marchés publics et de l'économie criminelle s'y opposeront. Des régimes voisins, inquiets de la contagion, feront tout pour l'éviter. Ils n'y parviendront pas. Et qu'on ne cite pas Tiananmen en contre-exemple : depuis ce jour tragique de juin 1989, la Chine avance, à marche forcée, vers une démocratie qui n'ose pas dire son nom, mais qui est déjà réelle au niveau local, où les dirigeants des communes ne sont plus nommés par le parti, mais des citoyens élus pour leurs qualités propres. Cette évolution aura des conséquences vertigineuses. Certains de ces pays, aux frontières artificielles, se scinderont comme l'ont fait l'Union soviétique et la Yougoslavie. La Chine, un jour, comme l'Inde, sera menacée de ce destin. Ces nations deviendront des contrées d'émigration, comme le sont celles d'Europe de l'Est : on verra des masses immenses bouger de l'Est asiatique vers la Russie puis l'Europe, de l'Est et de l'Ouest. A cet immense dégel, nous devons nous préparer : c'est à nous, désormais, d'avoir le courage de ne pas avoir peur.

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VOIR AUSSI LE CLASH EN VIDÉO - JACQUES ATTALI QUITTE LE PLATEAU DE LAURENT RUQUIER

Cigales et fourmis - Attali Jacques

L'Express, no. 2925 - NewsEconomie, jeudi, 26 juillet 2007, p. 51

Alors que l'Amérique, mère de toutes les cigales, daigne laisser la Chine, mère de toutes les fourmis, lui prêter de quoi boucler ses fins de mois, une nouvelle configuration planétaire se met en place.

Face à un Occident épargnant de moins en moins, important plus qu'il n'exporte et ayant consommé tous les trésors de ses sous-sols, bien d'autres pays, mieux dotés par la nature (comme ceux de l'Opep) ou plus soucieux d'épargner (comme la Chine ou le Japon), ont accumulé des avoirs équivalant au dixième du PIB mondial et qui en deviendra le tiers avec la hausse du prix des matières premières. Confrontées, comme le reste de la planète, à des défis gigantesques (des populations vieillissantes, des infrastructures urbaines dépassées), les fourmis ne placeront plus leurs réserves sous forme de bons du Trésor américains et les confieront à des « fonds souverains » (voir page 48) qui chercheront à acheter les entreprises les plus rentables et à investir dans des equity funds ou des hedge funds.

L'économie mondiale aura beaucoup à y gagner : d'une part, ces fonds souverains auront intérêt à ce que nos économies se portent bien, pour que les cigales puissent continuer à nourrir les fourmis ; d'autre part, ils auront intérêt à une gestion plus honnête des budgets publics. Le gouvernement de São Tomé et Principe vient ainsi de demander à celui de l'Alaska de le conseiller sur la meilleure façon d'administrer ses ressources financières.

Mais les dangers sont immenses. En raison du vieillissement de la population et des énormes besoins d'infrastructures, ces fonds souverains prendront de plus en plus de risques ; ils pourraient même vouloir exercer une influence politique dans les pays où ils investiront, qui pourraient en retour fermer leurs portes. Dès lors, la croissance mondiale ralentirait ; les cigales ne pourraient plus financer leurs déficits ; les fourmis verraient fondre leur patrimoine et rapatrieraient leurs capitaux ; le dollar s'effondrerait, l'économie planétaire plongerait dans la crise. Pour éviter un tel scénario, chacun doit d'abord mettre de l'ordre chez soi : à l'exemple de la Norvège, les cigales doivent devenir un peu fourmis ; à l'exemple du Japon, les fourmis doivent devenir un peu cigales. Il faut que nos budgets deviennent aussi rigoureux que ceux des pays dont nous attendons le financement et les fonds souverains aussi transparents que les entreprises qu'ils veulent acquérir.

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La rétrocession de la colonie britannique à la Chine le 1er juillet: La chute du mur de Hong-Kong - Loïc Tassé

Le Devoir - Idées, samedi, 28 juin 1997, p. A9

Le retour de Hong-Kong aura des répercussions immenses sur les politiques intérieures et extérieures de la Chine. À tel point que l'avenir de Hong-Kong même ne constitue qu'une modalité d'enjeux beaucoup plus importants.

Ces répercussions sont d'abord d'ordre symbolique. Les premiers territoires de Hong-Kong furent cédés à l'Angleterre en 1842. Ils symbolisent pour les Chinois l'entrée de leur pays dans l'ère moderne et surtout le début de leur sujétion aux pays occidentaux. L'événement avait à l'époque ébranlé les élites et suscité chez elles des réflexions déchirantes et pessimistes sur l'avenir de la civilisation chinoise. Or, on assiste maintenant à l'émergence du sentiment inverse.

La tradition chinoise entretient une vision cyclique de l'histoire suivant laquelle tout pays passe par des phases de renaissance, d'expansion, de déclin et de mort. Dans cette perpective, la Chine serait en pleine renaissance tandis que les pays occidentaux en général, et les États-Unis en particulier, entreraient dans une période de déclin. La chute du mur de Hong-Kong provoque donc dans l'imaginaire chinois un choc aussi puissant que celui de la destruction du mur de Berlin pour un Occidental.

D'où l'immense sentiment de fierté que ce retour procure aux Chinois du continent et de la diaspora, sentiment qui rejaillit sur le gouvernement de Pékin et raffermit son influence en Chine et en Asie. D'où la perplexité de plusieurs pays asiatiques qui partagent la même conception de l'histoire et entrevoient la fin de la domination américaine en Asie.

Plus concrètement, ce retour marque un changement profond des flux économiques et politiques en Chine. En effet, Hong-Kong s'est développée grâce à la fuite des capitaux de Shanghaï et à l'isolement de la Chine maoïste. Or, la réouverture du pays et la modernisation de plusieurs villes côtières, dont Shanghaï, ont fait perdre à Hong-Kong sa position privilégiée. (À cet égard, la Grande-Bretagne a cédé la colonie au bon moment, non sans signer de lucratifs contrats de plusieurs milliards de dollars dont l'économie anglaise avait bien besoin).

Les taxes et impôts de Hong-Kong devraient aussi permettre au gouvernement central d'élargir considérablement ses revenus. Il est prévisible que Pékin utilisera cet argent pour augmenter ses transferts de fonds aux provinces plus pauvres, ce qui accroîtra son emprise sur elles et amoindrira le poids politique des provinces les plus riches. Mais surtout, le gouvernement central pourra désormais orienter à sa guise les politiques économiques de Hong-Kong et donc renforcer ou réduire les avantages comparatifs dont jouit la ville face aux autres régions chinoises.

Le seul danger que pourrait affronter le gouvernement chinois est celui d'une éventuelle contamination de la culture politique de la Chine intérieure par celle de Hong-Kong. Mais Pékin a indiqué qu'elle continuerait à restreindre l'accès à Hong-Kong, et la situation du reste de la Chine semble sous contrôle. En outre, il faut se souvenir de l'efficacité avec laquelle le Parti communiste chinois a imposé à partir de 1949 son autorité dans les villes et les campagnes chinoises, malgré les chambres de commerce, les guildes, les fonctionnaires de l'ancien régime, les sociétés secrètes, les saboteurs laissé par Chiang Kaï-Shek, etc. La discipline du Parti, son expérience et l'armée sont les meilleurs garants contre une situation politique qui échapperait aux autorités de Pékin.

Par ailleurs, les enjeux internationaux de la rétrocession de Hong-Kong sont clairs. Il s'agit en premier lieu d'influencer favorablement la population de Taïwan afin de désarmer sa méfiance. Plus encore, le succès d'une transition douce de Hong-Kong impressionnerait plusieurs pays asiatiques et les prédisposerait à mieux accepter le leadership de la Chine dans des organisations internationales régionales.

Ensuite, le retour de Hong-Kong doit servir à renforcer l'économie chinoise. Hong-Kong constitue un des accès directs les plus importants au marché chinois et génère près de 15 % du commerce extérieur en Asie. Or, le gouvernement chinois pourra dorénavant consolider son emprise sur les réseaux commerciaux internationaux de la ville, soit par des réglementations, soit par le moyen de conglomérats d'État. Ceci, d'une part, laisse planer une menace sur Taïwan dont le commerce avec la Chine transite presque exclusivement par la colonie, et d'autre part, ouvre la voie à une participation plus active de la Chine dans des échanges régionaux encore dominés par le commerce intra-firmes de grandes multinationales.

Pékin devrait également accélérer les transferts technologies de Hong-Kong vers d'autres villes chinoises, surtout dans les services, ce qui pourrait augmenter les exportations chinoises à haute valeur ajoutée, mais aussi raffermir la compétition entre la Chine et le reste du monde.

Une fois abattu le mur qui protégeait la colonie des aléas du contexte chinois continental, Hong-Kong se retrouvera donc au milieu des tractations politiques entre les diverses autorités de la Chine. La prospérité de la ville dépendra de sa faculté de tirer avantage de ces luttes. Mais c'est dans l'arène internationale que la destruction de l'enclave britannique aura les conséquences les plus importantes. La manière dont le gouvernement chinois parviendra à assurer l'incorporation de Hong-Kong sans heurter les intérêts économiques, politiques et stratégiques des autres acteurs de la région constituera un test crucial de sa capacité d'instaurer en Asie une pax sinica

Loic Tassé - Spécialiste de la Chine et candidat au doctorat en science politique à l'Université du Québec à Montréal

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Notre cauchemar - Jacques Attali

L'Express, no. 2920 - france, jeudi, 21 juin 2007

Pas un jour, cette semaine, sans que la Chine soit au cœur de l'actualité: son rôle au Darfour; le scandale des enfants au travail dans les cimenteries; l'achat par la banque centrale d'actions d'entreprises occidentales; l'autorisation donnée à des banques étrangères d'acheter des titres d'entreprises nationales. Enfin, une croissance si forte que, au rythme actuel, le PIB de la Chine dépassera en 2015 celui du Japon, qu'il sera le deuxième du monde en 2025 et le premier en 2040.

Mais la Chine commence à payer très cher cette démesure: les 8% les plus riches détiennent 60% du capital financier; avec une population vieillissant aussi vite que celle de l'Occident, 90% des Chinois n'ont ni retraite ni assurance-maladie; les grandes agglomérations sont au moins trois fois plus riches que les zones rurales; plus de 200 millions de travailleurs sont migrants, sans aucune protection. Le pays manquera de plus en plus de produits agricoles, d'énergie et d'eau; l'inflation, aujourd'hui très faible, triplera dès 2007; en raison de la pollution, 90% des réserves d'eau et des lacs sont inutilisables et la Chine est en passe de devenir cette année la première émettrice mondiale de dioxyde de carbone. Au total, la dégradation de l'environnement coûtera dès 2007 plus que ne rapportera la croissance.

Bientôt, la Chine ne pourra plus ignorer ces enjeux. Elle devra augmenter à tout prix sa production agricole, arrêter d'utiliser des céréales pour produire de l'éthanol, améliorer l'environnement, ses systèmes de santé, d'éducation et d'agriculture. Il lui faudra également organiser une protection sociale des plus démunis et des familles. Et, pour cela, réorienter vers l'intérieur sa production, dont les deux tiers, aujourd'hui, vont à l'exportation. Elle en a les moyens: ses réserves de change dépassent le trillion de dollars et la valeur boursière de ses entreprises dépasse 1,3 trillion de dollars.

L'Europe sera la principale victime d'une telle évolution: comme la Chine ne pourra plus soutenir le cours du dollar, celui-ci baissera, ce qui ruinera nos exportations; et, si les Etats-Unis défendent leur monnaie en augmentant les taux d'intérêt, cela fera plonger l'économie des pays européens, si endettés. Aider la Chine à maîtriser sa croissance, ce serait non pas aider un concurrent, mais, au contraire, permettre d'éviter que ses soucis ne deviennent notre cauchemar.

j@attali.com

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La voie étroite de la libéralisation - Loïc Tassé

Le Devoir - Idées, vendredi, 4 juin 1999, p. A9

Lorsque les étudiants dressent une statue de la démocratie sur la place Tiananmen en 1989, ils touchent le coeur même du problème de la Chine: le Parti communiste chinois (PCC) refuse des élections libres parce qu'il craint de perdre le pouvoir et les pays occidentaux renvoient aux Chinois l'image d'un paradis de libertés. Toutes les violations des droits de la personne, tous les sentiments de frustration de la population découlent de cette privation de démocratie et de cette image idyllique de l'Occident.

L'emprise du PCC s'appuie principalement sur la confiscation de trois libertés fondamentales de la démocratie: liberté de presse, d'association et d'expression. Or la presse chinoise est entièrement contrôlée par le parti. Ceux qui siègent aux comités de rédaction des médias sont tous membres du parti et reçoivent chaque mois une liste des sujets à traiter et des directives sur le vocabulaire à utiliser. Pire, les journaux doivent jusqu'à la dernière minute laisser libre le tiers de leurs pages au cas où les plus hautes instances leur enverraient des textes.

Le parti interdit la liberté d'association, ce qui constitue un moyen commode pour empêcher la formation d'une opposition. Toute association étudiante, syndicale, patronale ou autre qui ne fait pas partie des structures du parti est illégale. Pour sauver les apparences, le parti autorise l'existence de quelques petits partis qui lui sont complètement inféodés. Les regroupement religieux sont ainsi sous haute surveillance mais demeurent tolérés tant qu'ils ne formulent pas de revendications politiques qui s'opposent à celles du parti.

Enfin, la liberté d'expression est limitée. Non qu'il soit impossible de critiquer le gouvernement et le parti, mais ces critiques ne doivent jamais se faire en public, c'est-à-dire dans des salles de cours, des assemblées, etc. Depuis quelques années, le parti encourage cependant les citoyens à dénoncer les abus de pouvoir des fonctionnaires et les tribunes téléphoniques abordent des problèmes sociaux très variés.

Cette absence d'opposition et ce contrôle de l'opinion publique ont tous deux favorisé la montée d'une corruption qui ne cesse d'empirer depuis 1949, au point de paralyser l'action du gouvernement dans plusieurs domaines. La réponse occidentale à ce problème consiste à séparer les principaux pouvoirs de l'État pour qu'ils se surveillent entre eux et à tenir des élections libres. C'est ce que les leaders des manifestions de Tiananmen demandaient, bien que la population songeât plutôt à se débarrasser du PCC afin, croyait-elle, de jouir des mêmes richesses qu'en Occident.

Mais cette solution implique pour le parti la perte de son monopole du pouvoir. Pour assainir la société tout en conservant le pouvoir, la solution avancée par les dirigeants chinois depuis Tiananmen est mixte: introduire un minimum de démocratie aux échelons les plus bas du gouvernement, dans les villages et dans les villes, et renforcer le rôle de chien de garde du parti dans tous les organes décisionnels. Mais les dirigeants communistes contournent souvent les résultats des élections qui leur sont défavorables en changeant par exemple les mandats des élus. Quant au renforcement de la surveillance par le parti, elle augmente en réalité les possibilités de corruption puisqu'elle donne davantage de pouvoirs à ses membres.

L'état d'esprit de la population a néanmoins beaucoup changé depuis 1989. Bien que le PCC soit toujours aussi peu aimé, les difficultés économiques provoquées en Russie par la chute de l'URSS et la relative prospérité économique de la Chine depuis dix ans incitent plusieurs personnes à penser que le monopole du parti est un mal nécessaire. De plus, le gouvernement chinois a encouragé une meilleure connaissance des États-Unis, dont il dénonce depuis quelques années les problèmes raciaux, la violence et les inégalités sociales. Le travail de propagande du gouvernement chinois commence à porter fruits, l'actualité aidant.

Le parti redoutait en effet le dixième anniversaire des événements de la place Tiananmen. Aussi l'attaque militaire de l'OTAN contre l'ambassade chinoise en Yougoslavie ne pouvait-elle mieux tomber puisqu'elle détournait l'attention de la population et du monde de cet anniversaire. Mieux, l'image internationale de la Chine s'est retournée: de bourreau des droits de la personne, elle est devenue une victime innocente de l'Occident. En Chine, l'attaque a cependant aggravé le danger d'une montée au pouvoir des militaires et des conservateurs.

Cette menace n'est pas nouvelle. Après le massacre de Tiananmen, le gouvernement avait été investi par une faction conservatrice qui menaçait de réimposer au pays une planification économique à grande échelle et voulait se distancer de l'Occident pour se rapprocher du reste du monde et de la Russie en particulier. Les problèmes économiques de l'époque, le mécontentement général de la population et l'effondrement de l'URSS ont fait naître, au début des années 90, une nouvelle coalition centriste, groupée autour de Jiang Zemin. Les nouveaux dirigeants ont alors repris la politique d'ouverture de la Chine en amorçant cependant une recentralisation des pouvoirs qui a mécontenté les gouvernements de plusieurs provinces ainsi que les militaires.

Depuis la mort de Deng Xiaoping en 1997, cette coalition continue de gouverner la Chine suivant des lignes de conduite plus ou moins semblables, mais avec deux nouvelles priorités: la réforme des entreprises d'État et la lutte contre la corruption. Zhu Rongji, l'actuel premier ministre, a lancé une vaste réforme des entreprises d'État qui vise moins à les privatiser qu'à regrouper les plus rentables dans d'immenses conglomérats d'États, à l'exemple de Singapour. La restructuration des entreprises d'État impliquait des mises à la retraite prématurée, des renvois et des faillites. La main-d'oeuvre dégagée devait en théorie être absorbée par le dynamisme des entreprises privées et éventuellement par l'expansion des entreprises d'État régénérées.

Mais la crise économique asiatique a bouleversé tous les calculs: les exportations chinoises ont chuté et les investisseurs étrangers ont commencé à trouver plus attrayants les autres marchés asiatiques. Résultat: le chômage a augmenté, le niveau de vie de la population a baissé et la déflation s'est installée.

Malgré la multiplication des programmes gouvernementaux de développement et de modernisation des infrastructures des zones intérieures, afin de soutenir la demande et de relancer les exportations, l'économie chinoise reste précaire et le mécontentement de la population augmente. La Chine se trouve donc encore une fois face à un choix bien connu: ou bien l'Occident continue à supporter le gouvernement actuel, et le pays poursuit cahin-caha son développement, ou bien le marché international lui impose des conditions de plus en plus difficiles, et le régime risque de se durcir.


Tassé, Loïc

L'auteur, chercheur associé à la Chaire d'études stratégiques Téléglobe-Raoul-Dandurand et au CEPES, était étudiant à Pékin lors des événements de 1989.

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Le test - En éradiqant le SRAS... - Loïc Tassé

La Presse - Forum, samedi, 17 mai 2003, p. A19

Le combat contre l'épidémie de pneumonie atypique en Chine est un combat que le Parti communiste chinois ne peut pas se permettre de perdre. Une victoire contre cette maladie illustrera l'efficacité des immenses moyens de contrôle dont le Parti dispose pour construire la puissance chinoise. À l'inverse, une défaite du Parti contre la propagation du virus remettra en question la domination du Parti sur la société chinoise et envenimera très certainement les luttes entre les factions au pouvoir.

Le Parti communiste chinois prétend que l'une des principales raisons pour lesquelles il doit demeurer au pouvoir est que sans sa présence à la tête de l'État, la Chine sombrerait dans l'anarchie et le chaos. Cette prémisse sert de justification auprès de la population chinoise pour empêcher toute évolution du pays vers une démocratie réelle.

Les dirigeants chinois avancent, par exemple, que la lutte entre plusieurs partis politiques pourrait mener à l'exacerbation des régionalismes et éventuellement conduire à l'éclatement du pays. La même prémisse est aussi utilisée pour faire taire à l'étranger ceux qui voudraient que la Chine abandonne son régime autoritaire. Ainsi, Deng Xiaoping a-t-il déjà évoqué la catastrophe pour les pays voisins que constituerait une émigration massive de Chinois. Une telle catastrophe pourrait survenir en raison de mauvais résultats économiques et les dirigeants chinois plaident qu'un régime autoritaire est le meilleur garant de la prospérité du pays.

Le dogme remis en question

Or, la crise provoquée par le virus de la pneumonie atypique pourrait remettre en question ce dogme. Il est généralement admis que le Parti communiste a caché les données sur la maladie, à tout le moins dans un premier temps, ce qui a contribué à envenimer la situation. Des voix s'élèvent déjà en Chine pour condamner le culte du secret qui entoure le Parti et réclamer davantage de démocratie. À l'extérieur, les partenaires de la Chine se sont questionnés sur la confiance qu'ils pouvaient accorder aux dirigeants du pays, la mauvaise gestion du gouvernement chinois paraissant une des causes de la dissémination du virus. Bref, le Parti communiste chinois a deux fois perdu la face, envers les Chinois et envers les étrangers.

Les dirigeants du Parti ont bien saisi la gravité de la situation et ils ont déclaré une véritable guerre à la maladie. Des mesures extraordinaires ont été prises à travers tout le pays, non seulement en termes de moyens de lutte directe contre la maladie, mais aussi en termes de pouvoirs extraordinaires accordés à divers échelons du gouvernement. Le Parti communiste chinois montre ainsi toute la puissance dont il est capable. L'armée est mobilisée, la propagande est bien rodée, des mesures budgétaires ont été prises, de vieux procédés comme la délation, que l'on croyait en déliquescence, sont remis à la mode. La machine de guerre du Parti est impressionnante et il n'est plus possible d'accuser le Parti de négliger le problème; bien au contraire, la Chine est en train de devenir un modèle de lutte contre la maladie.

Ce qui est préoccupant, c'est qu'en dépit de tout cet imposant arsenal, des citoyens chinois "désobéissent" au gouvernement. Par exemple, des paysans chinois qui travaillent dans les villes et qui représentent, selon certaines estimations, une population flottante de près de 200 millions de personnes, commencent à retourner chez eux. Bien que tolérés dans les villes où ils occupent souvent des emplois dont personne d'autre ne veut, ces paysans y sont néanmoins en situation illégale et leurs revenus sont précaires.

Dans une situation de ralentissement économique et dans une période où la surveillance sur les citoyens est renforcée, ces paysans ne pouvaient que chercher à retourner chez eux. Pourtant, le gouvernement limite les sorties à l'extérieur des villes infectées. Le gouvernement a-t-il manqué de clairvoyance en ne prévenant pas cet exode vers les campagnes ou bien ne s'est-il pas fait obéir? Dans les deux cas, c'est la capacité de gouverner du Parti communiste chinois qui est remise en cause.

Bon contrôle de la situation

Il est donc urgent pour le Parti communiste chinois de montrer à sa population et au reste du monde qu'il contrôle bien la situation. Pour le moment, l'économie chinoise semble assez forte pour soutenir le choc temporaire de l'épidémie. Certes le tourisme, le transport et certaines industries de pointe seront très affectés, mais les perspectives à long terme demeurent bonnes pour ces secteurs et l'économie de la Chine pourrait malgré tout connaître un croissance d'environ 7,5 % en 2003, suivant les prédictions de la Banque mondiale. De leur côté, devant la gravité de la situation, les dirigeants chinois resserrent les rangs.

Il se pourrait que l'Organisation mondiale de la santé annonce que la pneumonie atypique a été vaincue dans certaines villes chinoises. Une fois la maladie vaincue dans les villes, il ne resterait qu'à la combattre dans les campagnes. Une telle annonce redonnerait confiance à la population et montrerait que le Parti communiste est toujours le meilleur garant de la stabilité du pays et de sa bonne gouverne. Bien plus, les dirigeants chinois pourraient miser sur leur bonne gestion de la crise pour rassurer les gouvernements et les investisseurs étrangers. La Chine sortirait ainsi renforcée de la lutte contre la pneumonie atypique.

Il y a cependant une possibilité que ce scénario ne se produise pas. La situation politique et économique en Chine pourrait devenir très instable si l'épidémie n'était pas maîtrisée dans le pays et si elle se répandait rapidement ailleurs en Asie et dans le monde. Des investissements étrangers, qui sont pour le moment reportés, pourraient être détournés vers d'autres pays; l'image de marque des produits chinois risquerait d'être durablement endommagée; la recherche d'un bouc-émissaire pourrait même faire naître un sentiment antichinois.

Dans un tel contexte, il faudrait s'attendre à ce que la Chine se replie sur elle-même, son marché intérieur suppléant en partie à ses pertes de marchés extérieurs. Plus important, le chômage risquerait d'augmenter et du coup, le mécontentement de la population face au Parti communiste s'accroîtrait. Des luttes de pouvoir entre les factions risqueraient alors de réapparaître, les éléments les plus réformistes tentant de pousser la Chine vers une démocratisation du régime, tandis que les éléments les plus conservateurs pourraient vouloir renforcer le caractère autoritaire de celui-ci.

Somme toute, la victoire ou la défaite du gouvernement chinois contre la pneumonie atypique constituera un excellent indicateur de la capacité de la Chine d'aujourd'hui à devenir une véritable grande puissance.

L'auteur est professeur de science politique à l'Université Concordia et sinologue.


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Chine: de Nixon à Bush - Loïc Tassé

La Presse - Forum, jeudi, 21 février 2002, p. A13

À LA SUITE des attentats du 11 septembre, le président George W. Bush aurait réalisé combien la Chine et les États-Unis partagent les mêmes intérêts. Trente ans jour pour jour après la rencontre historique entre Richard Nixon et Mao Tse-tung, le président américain et son homologue chinois vont donc tenter de relancer la coopération entre les deux pays, alors que commence aujourd'hui la visite de M. Bush en Chine. Or en réalité, malgré ces voeux pieux, la Chine et les États-Unis n'ont plus beaucoup d'intérêts en commun.

Les États-Unis et la Chine s'entendent sur la lutte au terrorisme et sur la promotion de la paix dans le monde et dans la région asiatique. Mais au-delà de ces grands points de convergence, les divergences entre les deux pays n'ont jamais été aussi grandes depuis la visite de Richard Nixon en 1972. Qu'il s'agisse de mesures pour maintenir la paix, d'objectifs de développement économique, de Taiwan ou encore des droits de la personne, Pékin et Washington entretiennent des visions de plus en plus rivales de l'évolution des relations internationales.

Entente sur le terrorisme

Le domaine de coopération le plus évident est celui de la lutte contre le terrorisme. Pékin soutient que le groupe de ben Laden a formé des terroristes dans le but de promouvoir l'indépendance de la province chinoise du Xinjiang. Effectivement, la Chine est secouée depuis plusieurs années par des attentats à la bombe et les autorités, sinon la rumeur publique, accusent volontiers les mouvements séparatistes du Xinjiang de ces méfaits.

La province du Xinjiang, qui est peuplée de minorités musulmanes ouïgour, kazakh et kirghiz, est tombée sous le contrôle de la Chine vers la fin du 19e siècle. Dans les années cinquante, le gouvernement chinois a entrepris de mieux intégrer cette province à la Chine en y favorisant l'immigration de Chinois de souche et en sinisant ses minorités. Les Ouïgours, qui en 1950 formaient près de 75 % de la population du Xinjiang, sont à présent minoritaires dans leur propre territoire. Or, le gouvernement chinois est soupçonné de profiter de la lutte contre le terrorisme pour arrêter de simples opposants politiques ouïgours.

Les États-Unis et la Chine ont aussi intérêt à ce que la grande région asiatique demeure en paix. Mais alors que les Américains accusent la Corée du Nord de fabriquer des armes de destruction massive, les Chinois prétendent que l'armement nord-coréen demeure relativement inoffensif en regard de celui des États-Unis et de leurs alliés. Derrière la rhétorique de "l'axe du Mal" et le projet de bouclier antimissile, Pékin accuse Washington de chercher à étendre son hégémonie et de viser en particulier à contenir l'influence de la Chine.

Croissance fulgurante

La montée de la puissance économique de la Chine est aussi une source d'inquiétude pour Washington. La croissance fulgurante de la Chine depuis vingt ans ne s'essouffle pas. Bien au contraire, elle semble s'accélérer en raison de l'entrée du pays dans l'Organisation mondiale du commerce et en raison du développement des vastes territoires intérieurs du pays qui regorgent de ressources peu exploitées et qui constituent des réservoirs de main-d'oeuvre bon marché.

Au rythme où croît l'économie de la Chine, le pays deviendra cette année la cinquième puissance économique au monde; en 2010 il supplantera le Japon au second rang, et en 2020 il pourrait même coiffer les États-Unis au premier rang.

Cette croissance de l'économie pousse les plus optimistes à penser que la Chine aura de moins en moins de raisons de mener une politique hostile, puisqu'elle voudra préserver son commerce extérieur. D'autres, plus pessimistes, redoutent que la nouvelle puissance économique de la Chine ne s'accompagne d'un renforcement significatif de sa puissance militaire et que sa domination des marchés ne se fasse aux dépens des autres puissances économiques. Ce qui est sûr, c'est que la Chine a déjà commencé à revendiquer des changements en sa faveur dans diverses organisations économiques internationales.

Le problème de Taiwan

Taiwan pose aussi problème aux Américains. Les États-Unis prétendent depuis 1972 qu'ils appuieront une réunification pacifique de Taiwan à la Chine, étant entendu que la Chine communiste se transformerait en démocratie. Mais la réunification de Taiwan ne se fait pas selon les prévisions américaines. Non pas qu'un danger d'invasion de l'île soit imminent, mais plutôt que la Chine est en train d'avaler économiquement Taiwan, sans qu'il y ait de réelle démocratisation du régime communiste.

La perte de Taiwan porterait un dur coup à la diplomatie américaine. D'abord, elle marquerait symboliquement un recul des États-Unis dans la région, ensuite elle leur ferait perdre un puissant allié économique et militaire. Or, rien ne semble freiner cette évolution.

Deux grandes libertés confisquées

La question des droits de la personne en Chine demeure très marginale face à ces grandes préoccupations. Il serait faux de croire que la Chine est un pays où règne la terreur et où les citoyens sont privés de toutes libertés. En fait, le gouvernement du Parti communiste chinois a confisqué deux grandes libertés dont l'absence suffit à lui garantir le pouvoir. La liberté d'association en premier lieu: les partis d'opposition et les mouvements d'opposition ne sont pas tolérés en Chine, sauf s'ils sont contrôlés par le parti. La liberté de presse ensuite: les médias et Internet sont étroitement surveillés par le parti.

En permettant l'entrée de la Chine dans l'OMC, les États-Unis ont perdu une arme pour inciter les dirigeants chinois à renforcer les droits de la personne, puisqu'ils ne peuvent plus menacer celui-ci de ne pas renouveler la clause de la nation la plus favorisée.

Il est ironique d'observer qu'en 1972 les États-Unis avaient forgé une grande alliance avec la Chine contre l'URSS, alliance qui s'était matérialisée par une aide militaire, scientifique et technique massive. Cette alliance a beaucoup profité à la Chine, au point où elle est devenue une rivale sérieuse des États-Unis.

À présent, les États-Unis semblent chercher à renforcer leur partenariat avec la Russie, le Japon, l'Inde ou la Corée du Sud plutôt qu'avec la Chine. Beaucoup aux États-Unis espèrent que le commerce avec la Chine fera tomber le régime communiste. Il faut observer que, depuis que la Chine s'est ouverte au commerce international, il y a presque vingt-cinq ans, c'est l'inverse qui s'est produit: le Parti communiste chinois est plus fort et plus déterminé que jamais à propulser la Chine au rang de première puissance mondiale.

L'auteur est professeur de science politique à l'université Concordia et chercheur à la Chaire Raoul- Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM (www.dandurand.uqam.ca).

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L'héritage pragmatique de Deng Xiaoping - Loïc Tassé

Le Devoir - Idées, jeudi, 20 février 1997, p. A7

La vie de Deng Xiaoping résume à elle seule toute l'histoire de la Chine communiste. Elle illustre l'opposition profonde entre deux grandes conceptions de la politique chinoise, entre ce que l'on pourrait appeler, en simplifiant, la Chine conservatrice et la Chine pragmatique, la Chine d'un parti autoritaire, voire parfois totalitaire, et celle d'un gouvernement efficace et réaliste.

Deng sera au début un conservateur. Né en 1904 dans un village reculé de la province du Sichuan, Deng part étudier en France entre 1920 et 1926 et y rencontre la faune des communistes en herbe, en particulier Zhou Enlai qui le protégera toute sa carrière. De retour en Chine après un bref séjour à Moscou, il dirige des régions contrôlées par les communistes, participe à la Longue Marche, devient commissaire politique dans l'armée où il s'illustre dans les guerres contre les Japonais et Chiang Kai-shek. Après 1949, il gouverne le Sichuan, est rappelé par Mao à Pékin en 1954 et devient secrétaire général du Parti en 1956.

Jusque-là, Deng reste très fidèle à Mao et donc aux conservateurs, sans contester les grands dogmes. Cependant, après le Grand Bond en avant, vaste délire qui fixe des objectifs de productions mégalomanes et aboutit à des famines ravageuses, ses idées commencent à changer. Mao, tenu en partie responsable de cette catastrophe sera écarté du pouvoir. Les pragmatiques reprennent les commandes. En 1962, Deng, de moins en moins enclin à sacrifier aux modes économiques et politiques, déclare que «peu importe qu'un chat soit blanc ou qu'il soit noir pourvu qu'il attrape des souris». La déclaration qui l'étiquette comme pragmatique va marquer le reste de sa carrière. Durant la Révolution culturelle, nom du coup d'État fomenté par Mao pour reprendre le pouvoir, elle sert de prétexte pour évincer Deng et l'envoyer en rééducation à la campagne. Les conditions de vie auxquelles il est astreint, le voisinage de la misère, des vexations, des iniquités, de l'arbitraire des dirigeants incompétents, le confirment dans son rejet des idéologies à la mode.

Mais à nouveau les politiques de Mao amènent la Chine au bord du gouffre. Le pays a besoin de dirigeants compétents et pragmatiques. Grâce à Zhou Enlai, Deng revient aux affaires en 1973 et il bataille sans merci contre les conservateurs. En 1978, après des années de lutte, sa politique pragmatique est instaurée dans le domaine agricole. On redonne aux agriculteurs le droit de faire des profits sur le marché libre. Un essor agricole survient et entraîne dans son sillon les industries légères rurales. Mais il en faut davantage pour redynamiser l'économie. Deng entreprend d'ouvrir la Chine aux capitaux extérieurs, en particulier ceux de la richissime diaspora chinoise, dans quatre régions délimitées avec soin, les zones économiques spéciales. Ces zones servent aussi de petits laboratoires capitalistes et l'expérience est si concluante qu'elle est étendue une première fois en 1984 à 14 villes, puis à nouveau en 1992 à presque toutes les villes chinoises.

Le bilan économique de Deng est particulièrement positif. La Chine est devenue le premier producteur mondial d'acier, de télévisions, de ciment, de charbon, de coton. Elle est passée en quinze ans du 27e au 11e rang des pays exportateurs, son taux de croissance moyen a été de 9,7 % en 1996, mais les zones côtières, où sont concentrées la moitié de la population et la majorité des industries, connaissent des taux beaucoup plus élevés.

L'héritage politique de Deng est cependant moins reluisant et il semble que son pragmatisme y soit moins audacieux qu'en économie. Son principal échec est de ne pas avoir réussi à séparer les responsabilités entre le Parti et le gouvernement, ce qui a accentué les problèmes de corruption, de népotisme, de mauvaise gestion et de privilèges des apparatchiks. Ces problèmes sont en partie responsables des révoltes de 1989 et leur solution divise de nouveau le PCC en deux grandes lignes politiques. Suivant la première, celle des pragmatiques, la Chine devrait prendre davantage exemple sur les pays occidentaux et rendre le gouvernement plus étanche aux influences du Parti, tandis que selon la seconde, celles des conservateurs, une propagande plus active, plus de discipline de Parti à tous les échelons, et donc une plus forte surveillance de la population, constituent le meilleur remède à ces problèmes. C'est cette dernière ligne qui domine en ce moment. S'agit-il de simples concessions tactiques des pragmatiques aux conservateurs pour mieux assurer leur succession?. Ce ne serait pas la première fois.

Il est douteux que Deng Xiaoping ait eu une influence directe pendant ses toutes dernières années; une direction collégiale se réclamant de lui se maintient probablement au pouvoir grâce à sa légitimité. Quand à sa succession, même si pour le moment Jiang Zemin, le président de la Chine, semble le mieux placé, elle demeure aussi difficile à prédire que celle du prochain pape. Si le passé est garant de l'avenir, il faudra sans doute attendre quelques années pour savoir qui sortira gagnant de la lutte à la succession. L'héritage de Deng sera évalué à l'aulne de cette lutte entre le pragmatisme et le conservatisme. Si le pragmatisme déborde la sphère strictement économique et s'installe dans les sphères administratives et politiques, alors l'ère de Deng en aura constitué le fondement; sinon, il est à craindre que le pragmatisme ne recule à nouveau et que la Chine s'enlise dans de nouvelles idéologies, et alors le règne de Deng n'aura été qu'une simple parenthèse.

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Comment le PC chinois utilisera les Jeux à son avantage - Loïc Tassé

Le Devoir - Idées, lundi, 16 juillet 2001, p. A7

L'obtention des Jeux olympiques de 2008 par la Chine soulève plusieurs questions: les Jeux aideront-ils le gouvernement chinois à améliorer la situation des droits de la personne dans le pays? Les Jeux changeront-ils la situation politique en Chine? L'attribution des Jeux à Pékin devrait conférer à la Chine un prestige qui sera très utile aux dirigeants du pays, mais il ne faut pas s'attendre à des changements radicaux dans le dossier des droits de la personne ou dans la politique chinoise.

La situation des droits de la personne en Chine, quoique peu reluisante, n'est pas aussi catastrophique que certains voudraient le laisser croire. Du point de vue chinois, certains droits et libertés en Asie sont différents de ceux qu'on retrouve en Occident. Les droits que le gouvernement chinois défend sont ceux qui touchent le bien-être collectif, par exemple le droit à la santé, le droit à un certain niveau de vie ou encore le droit au travail.

Au-delà de ces différences, la vie quotidienne des Chinois se poursuivrait, en théorie, dans un cadre de libertés assez semblable à celui qu'on trouve en Occident. En pratique, la corruption omniprésente et la mainmise du Parti communiste sur l'appareil de justice procurent aux citoyens fortunés ou à ceux qui ont des relations dans le Parti plus de droits qu'aux autres citoyens.

D'un point de vue occidental, les plus grands manquements aux droits et libertés sont d'abord et avant tout ceux qui empêchent le système politique chinois d'évoluer vers une plus grande démocratie. Trois libertés font défauts:

1) la liberté d'association: le Parti communiste n'admet aucun opposant politique, même potentiel, comme le montre la persécution de la secte Falungong.

2) La liberté de presse: le Parti tente de contrôler tous les médias, y compris l'Internet.

3) La liberté de parole publique: il est possible de critiquer le gouvernement en privé, mais pas dans les lieux publics.

La venue des Jeux olympiques ne devrait pas changer la position du gouvernement chinois quant à la confiscation de ces trois libertés. Il est cependant probable qu'il veille à ne pas trop heurter l'opinion publique internationale. Ainsi les problèmes des minorités, en particulier celle du Tibet, pourraient connaître une accalmie. Il est aussi possible que le nombre de condamnation à mort diminue au cours des années à venir. La chose serait peu étonnante dans la mesure où une campagne de répression de la criminalité d'une extrême vigueur sévit depuis quelque temps, ce qui laisse présager une baisse des condamnations pour les prochaines années. De plus, la Chine travaille avec acharnement à moderniser son appareil juridique. Bien que les résultats de ces réformes se fassent encore attendre, il est à parier que le gouvernement chinois cherchera à publiciser les progrès qu'il obtiendra en ce domaine.

Bref, il faut s'attendre à quelques améliorations dans le dossier des droits de la personne, mais rien qui ne touche le coeur même du problème. Le Parti communiste voudra donner l'impression que la Chine devient de plus en plus respectueuse des droits et libertés, mais il ne concédera aucune liberté qui pourrait affaiblir son pouvoir.

Apaiser les inquiétudes politiques

La question la plus immédiate est de savoir si la venue des Jeux olympiques aidera l'équipe de Jiang Zemin à se maintenir au pouvoir. La politique chinoise est constamment déchirée par des rivalités entre factions au sein même du Parti communiste. De graves problèmes de corruption rongent le Parti d'un bout à l'autre, ce qui fragilise toute l'économie du pays. Or, c'est bien là le principal problème: tant que la croissance économique permet un certain enrichissement de toutes les régions et de tous les citoyens, la faction au pouvoir peut espérer gouverner en paix. Mais quand des incertitudes se profilent à l'horizon, les alliances changent, les uns et les autres espérant trouver de meilleurs avantages économiques avec une autre équipe au pouvoir.

Or, les incertitudes qui se profilent à l'horizon sont nombreuses et inquiétantes. La première est celle de l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce. Bien que la Chine dispose d'une période de transition de cinq ans pour se conformer aux réglementations de l'organisation, des luttes sont déjà engagées entre les régions pour obtenir des avantages sur les autres. Ces rivalités entre les régions devraient encore s'accentuer si l'économie mondiale devait ralentir.

Mais plus important encore, la population chinoise est très mécontente du Parti et se rebelle. La situation est grave au point où, chose rare, des rapports officiels sur la question circulent librement. Les conditions de vie d'un pourcentage élevé de la population se sont détériorées, ce qui contraste avec les éclatants succès du pays dans plusieurs domaines. Les autorités ont, par conséquent, entrepris une vigoureuse campagne de promotion du Parti communiste, mais des doutes demeurent sur la capacité de l'équipe au pouvoir à corriger la situation.

L'obtention des Jeux servira donc, en premier lieu, à faire taire l'opposition à l'intérieur du Parti communiste chinois. Ainsi, Jiang Zemin, le président actuel, doit officiellement abandonner la présidence de la république en 2002. Cependant, il semble à peu près assuré que lui et son équipe continueront à diriger le pays à partir de postes plus obscurs (par exemple, Jiang Zemin devrait conserver la présidence de la commission militaire). L'annonce de l'obtention des Jeux tombe d'autant mieux que les hautes autorités du Parti se réunissent ce mois-ci à Beidaihe pour déterminer, entre autres, qui sera promu au pouvoir.

L'un des aspects les plus importants de la tenue des Jeux olympiques à Pékin sera sans aucun doute l'utilisation que le gouvernement en fera pour mousser sa popularité auprès de sa population et pour augmenter son prestige international.

Le Parti communiste devrait facilement parvenir à intégrer l'obtention des Jeux olympiques à sa campagne de promotion du Parti. Plus concrètement, les citoyens de Pékin espèrent qu'en raison des Jeux, des investissements massifs réduiront leurs problèmes de transport, de pollution et de logement. Le gouvernement promet d'ailleurs aux Pékinois "une nouvelle ville" pour les Jeux. Il faut s'attendre à ce que cette "nouvelle ville" devienne le porte-étendard de la "nouvelle Chine" et insuffle de nouveaux espoirs à toute la population du pays.

Il existe au sein de la population chinoise un très fort sentiment nationaliste qui se traduit par un besoin de reconnaissance internationale. Pour beaucoup, l'attribution des Jeux olympiques à Pékin confirme le statut de nouvelle puissance internationale de la Chine. La Chine cherche en effet à projeter une image de leader des pays en voie de développement, et les Jeux olympiques serviront cette cause. Bien plus, de nombreux Chinois aiment à croire que le 21e siècle sera le siècle de la Chine. Pour eux, l'obtention des Jeux olympiques en est la preuve. Le gouvernement chinois ne se gênera pas pour propager ce message dans le reste du monde.

Loïc Tassé est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques et professeur en science politique à l'Université Concordia.

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dimanche 30 décembre 2007

PORTRAIT : Jia Zhang Ke, cinéaste obsessionnel des réalités sociales chinoises

Le Monde - Culture, lundi, 31 décembre 2007, p. 17
Jia Zhang Ke fume en alternant avec des gorgées de thé vert. Dehors, dans la cour d'un ensemble résidentiel ultramoderne, situé non loin des grandes universités pékinoises, quartier où le cinéaste de 37 ans a installé les bureaux de son agence de production, X Stream, le " fog " de l'hiver du nord de la Chine brouille les perspectives et amortit les rumeurs de la ville.

Acclamé en France pour Still Life, Lion d'or à Venise qui a totalisé, selon ses propres chiffres, quelque 200 000 entrées dans l'Hexagone, soit autant que dans son pays d'un milliard trois cent millions d'habitants, Jia Zhang Ke évoque sans amertume sa situation paradoxale de créateur. " Je le vis bien, ça ne me pose pas de problème. Cela fait partie de la réalité culturelle et politique de la Chine d'aujourd'hui d'être parfois plus connu à l'étranger que chez soi. Je ne suis pas le seul dans ce cas... "

Jia Zhang Ke analyse cette situation en des termes qui éclairent les raisons de ses obsessions de peintre des réalités sociales : " Depuis 1989 le mouvement étudiant de Tiananmen, l'intelligentsia est marginalisée et toute réflexion approfondie aussi : le consumérisme l'a emporté sur tout le reste. "

Sa peinture désenchantée de vies brisées, comme celles des personnages de Still Life, tourné sur le site du barrage des Trois-Gorges, dont l'édification a forcé à l'exil intérieur plus d'un million de personnes, s'explique par sa volonté d'illustrer ce qu'il appelle " la profonde mutation de la société chinoise ". " On assiste, depuis une vingtaine d'années, à une désintégration des classes sociales. Les différences entre elles sont désormais très marquées : quelqu'un de la classe moyenne de Pékin ignore tout, par exemple, des conditions de vie d'un mineur de la province du Shaanxi. "

Jia Zhang Ke se décrit comme un artiste investi d'une mission, " celle d'agir comme un révélateur qui montre aux uns ce qu'ils ne connaissent pas des autres ". Pour combattre, espère-t-il, le fait que le " creusement des inégalités est la cause du sentiment croissant d'indifférence des uns envers les autres ". Sous-entendu, l'égoïsme de la classe moyenne et supérieure à l'égard de tous les laissés-pour-compte de la réussite. Tous ces gens qui forment " la majorité de la population chinoise ". Car " les succès de la croissance peignent le pays de trompeuses couleurs ", regrette-t-il.

S'il y a crise des valeurs, soutient-il, c'est aussi parce que le système de parti unique continue de contrôler la marge de manoeuvre des citoyens dans l'espace public. " Oui, bien sûr, reconnaît-il, je suis satisfait de voir que mes derniers films ont été autorisés. Mais les milieux culturels en général sont ceux où l'évolution est la plus lente, où l'Etat impose les restrictions les plus sévères. " Il évoque à ce sujet l'interdiction d'Une jeunesse chinoise de son confrère Lou Ye qui, en plaçant l'histoire de son film dans le contexte des événements de Tiananmen, a enfreint " le tabou absolu ". Mais la censure peut prendre une forme plus insidieuse : " On n'a pas dit à Lou Ye que son film était rejeté pour des raisons politiques, on a prétexté des problèmes techniques. "

Le parcours d'obstacles que tout cinéaste doit franchir impose en effet que le film soit accepté par une commission chargée, entre autres, de définir les critères " techniques ", garantissant la " qualité " minimale d'une oeuvre. Ce qui ouvre la porte à tous les prétextes d'interdiction. " Là aussi, s'insurge Jia Zhang Ke, il y a distorsion entre la volonté affichée de faire évoluer le système et l'obsession d'en sauvegarder l'idéologie. "

Pour faire connaître Still Life, il a pris son bâton de pèlerin et a montré son oeuvre dans 50 universités. Une autopromotion nécessaire face à " l'hégémonie " des grands distributeurs. " Même si les salles sont privées, c'est le pouvoir qui décide. Un film plus exigeant risque d'être relégué à des horaires tardifs avant d'être supprimé faute de spectateurs. On prend l'excuse du manque de recettes pour marginaliser les films d'auteur ! "

S'il a créé sa propre agence de production, c'est moins pour se produire lui-même que pour aider les nouveaux cinéastes débutants. " Moi, je ne m'en sors pas trop mal, désormais. Des entreprises chinoises m'ont aidé pour Still Life et j'ai compté sur une forme de mécénat par des producteurs étrangers. Les ventes de DVD ont beaucoup contribué aux recettes. "

Pour l'heure, Jia Zhang Ke réalise à Chengdu, dans la province du Sichuan, un film combinant fiction et documentaire se déroulant des années 1950 à nos jours. " Parce que, dit-il, tous les problèmes sociaux de la Chine contemporaine s'expliquent par son histoire. "

Bruno Philip

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PHOTO : Anaïs Martane

samedi 29 décembre 2007

L'arrestation de Hu Jia, dissident chinois privé de webcam - Pierre Haski

Rue 89 - samedi, 29 décembre 2007

Le 5 décembre, le dissident Hu Jia s'adressait en direct de Pékin par webcam à une conférence de presse organisée à Paris par Reporters sans frontières à l'occasion de la remise des prix de la liberté de la presse. La liaison par Skype avait un côté irréel, et je m'étais interrogé sur le maintien de son accès Internet qui lui permettait ainsi de décrire à l'extérieur sa situation en résidence surveillée. Jeudi, la police chinoise est venue couper la ligne Internet, et arrêter Hu Jia. Une nouvelle fois, est-on tenté de dire.

Selon un communiqué de RSF:

"Le 27 décembre 2007 vers 15 heures, une vingtaine de policiers se sont introduits dans la maison de Hu Jia, où se trouvaient sa femme, Zeng Jinyan, également blogueuse et activiste, sa grand-mère et leur fille Hu Qianci, âgée d’un mois et demi. Après avoir coupé leur connexion Internet et leurs téléphones, les policiers ont emmené Hu Jia. Selon l’organisation Chinese Human Rights Defenders, des policiers sont restés, après son arrestation, afin d’empêcher sa femme de prévenir d’autres personnes. Les policiers ont montré à Zeng Jinyan un mandat d’arrêt pour "subversion du pouvoir de l’Etat" à l’encontre de Hu Jia. Personne ne sait où se trouve depuis le défenseur des droits de l’homme."

A 34 ans, Hu Jia est un habitué de l'appareil de répression chinois. Très actif dans la lutte contre le sida et en particulier dans la dénonciation du scandale de la contamination des paysans du Henan, et dans la défense des droits de l'homme, Hu Jia a passé ces dernières années plus de temps en détention et en résidence surveillée que libre de ses mouvements. Il est probable qu'il paye cette fois ses dernières cyberincursions internationales, notamment celle, fin novembre, en liaison par webcam, lors d’une audition sur les droits de l’homme en Chine devant le Parlement européen à Bruxelles. Il avait notamment déclaré, rappelle RSF:

"C’est ironique que l’un des responsables de l’organisation des Jeux Olympiques de Pékin soit le chef du Bureau de la Sécurité publique qui est responsable de tant de violations des droits de l’homme. Il est très grave que les promesses officielles n’aient pas été tenues avant les Jeux olympiques."

On pourra retrouver Hu Jia, son côté frêle et de perpétuel adolescent dans un reportage de France 2 réalisé en juin dernier, disponible sur le blog du bureau de France 2 à Pékin. On comprendra alors que cette dernière arrestation fait partie de son ordinaire, et ne sera pas de nature à le faire flêchir. Pas plus que les précédentes.


vendredi 28 décembre 2007

PORTRAIT : Marie-Claude Hessler Justicière au royaume des poupées - Mustapha Kessous

Le Monde - Décryptages, samedi, 29 décembre 2007, p. 13
Derrière l’image de la paisible grand-mère se cache une redoutable activiste. Actionnaire minoritaire de Mattel, la juriste demande au géant américain du jouet d’améliorer les conditions de travail des ouvriers chinois ou mexicains. "A chaque assemblée générale, en mai à Los Angeles, Marie-Claude Hessler prend la parole. Pendant ses trois minutes réglementaires, elle évoque, devant les dirigeants, les dérives des sous-traitants chinois, demande des comptes sur l'application du code de bonne conduite dont s'est dotée la société."
Ce n'est qu'une mamie de 66 ans, fragile et vulnérable. Le numéro un mondial du jouet ne devrait pas la craindre. Que pèse Marie-Claude Hessler face à Mattel ? Pas grand-chose. Ses 250 actions (pour une valeur de 2 000 dollars) ne devraient pas intimider la multinationale qui a réalisé 592,9 millions de dollars (environ 400 millions d'euros) de profits en 2006 pour un chiffre d'affaires de 5,6 milliards de dollars.

Et pourtant. Depuis dix ans, la petite actionnaire harcèle sans relâche la compagnie américaine. Un travail au corps qui irrite l'entreprise. A chaque assemblée générale, en mai à Los Angeles, Marie-Claude Hessler prend la parole. Pendant ses trois minutes réglementaires, elle évoque, devant les dirigeants, les dérives des sous-traitants chinois, demande des comptes sur l'application du code de bonne conduite dont s'est dotée la société. Et même si Mattel ne veut rien entendre, ses résolutions sont soumises au vote de l'ensemble des actionnaires. Marie-Claude Hessler obtient entre 4 % et 12 % des voix, selon les années. Une influence grandissante qui a poussé, en 2003, le fonds de pension de l'Etat de New York à exiger des explications.

Cet été, en l'espace de quatre mois, la société a retiré de la vente plus de 21 millions de jouets défectueux. " C'est très bien, se réjouit-elle. Cela permet de parler des conditions de travail intolérables des ouvrières. " Et elle ne se gêne pas pour le faire savoir à la radio et sur les plateaux des télévisions, avec sa voix presque rieuse. " Savez-vous que l'ouvrière chinoise est payée 0,19 cent pour chaque "guitare Barbie karaoké" fabriquée ? " Le jouet, lui, est vendu 39,99 dollars. La main-d'oeuvre représente un peu moins de... 0,5 % du prix. " Pourquoi Mattel ne double-t-elle pas le salaire de l'ouvrière ? Cela ne leur coûterait rien ! " s'indigne-t-elle.

C'est le hasard qui a conduit à la rencontre entre Mattel et cette juriste d'une clarté redoutable, originaire de Suisse. En 1996, elle devient bénévole à Réseau-Solidarité, association qui agit pour la défense des droits économiques et sociaux. Sa première mission : écrire une lettre au PDG de Mattel France pour obtenir des explications après un incendie mortel dans une usine en Chine. " J'ai reçu une lettre type, se scandalise-t-elle encore. Ça m'a énervée. Leur arrogance m'a poussée à m'impliquer. "

Elle découvre des conditions de travail épouvantables, achète dans la foulée 50 actions de Mattel, qui lui permettent d'assister aux assemblées générales. Elle s'envole plusieurs fois pour la Chine ou le Mexique, à la rencontre de ces ouvrières. Elle tente de rentrer dans les usines, parfois gardées par des hommes armés. " On ne se rend pas compte de ce qu'elles subissent ", dit-elle.

" Marie-Claude a le sens de la justice ", insiste fièrement son époux, Pierre Hessler. Une disposition facilitée par son père, André Grisel. Magistrat de renom, il a été président du tribunal fédéral, la plus haute juridiction de la Confédération helvétique. Née dans un milieu aisé, Marie-Claude a reçu une éducation stricte, mais généreuse, dit-elle. Des week-ends à Paris à flâner dans les expositions, des soirées consacrées à la lecture. " Mes parents ne voulaient pas que je fasse du droit, mais que je devienne enseignante ", se souvient-elle. Mais après son bac et un séjour en Grande-Bretagne à enseigner le français dans un internat, elle réalise qu'elle ne se voit pas dans ce métier : " C'est trop répétitif. " Elle choisit donc le droit. En 1964, licence en poche, elle travaille à l'administration fédérale aux contentieux des rentes de vieillesse. Elle consacre son temps libre à une association de défense des consommateurs. " Cela a été une bonne chose de faire des études de droit, j'ai pu rencontrer mon mari ! " sourit-elle.

Le couple vient de fêter ses noces d'émeraude : quarante ans de mariage. Pierre Hessler a été le numéro deux d'IBM Europe. Il est aujourd'hui membre du conseil d'administration de Capgemini, vice-président de conseil de surveillance du Bureau Veritas. Sa carrière l'a conduit à vivre avec sa famille (deux enfants) à Paris ou à New York. " Ma femme était condamnée à l'oisiveté ", explique M. Hessler. Etrangère, elle n'avait pas le droit de travailler.

En France, elle reprend des études universitaires d'anglais. " Pour m'amuser. " Elle parle aussi l'allemand, l'italien, l'espagnol et vient de se mettre au chinois, toujours pour s'amuser. Elle entre en 1988 à Amnesty International. Onze ans après son départ, certains membres de l'association se souviennent encore d'elle. " Et pourtant, on en a vu passer des bénévoles, raconte Jeannine Thoral, qui suivait la Grèce et Chypre dans le cadre de l'association. Elle a été d'une aide précieuse, impliquée et consciencieuse. C'était assez rare pour une bénévole. "

Marie-Claude Hessler était chargée de la commission juridique d'Amnesty. Son rôle : créer un réseau de juristes et d'avocats afin qu'ils prennent conscience que certains de leurs confrères sont emprisonnés dans d'autres pays. " Elle a donné une impulsion à ce réseau ", explique Geneviève Serieyx, qui a été à la tête des relations extérieures. Elle a d'ailleurs réalisé une cassette vidéo intitulée " Des juristes pour les droits de l'homme ", avec comme intervenants Roland Kessous, avocat général près la Cour de cassation, ou Mario Stasi, ancien bâtonnier de Paris. Tous ses anciens collègues saluent ses engagements " complètement désintéressés ". " Elle a l'argent pour mener des combats, et le mérite de les mener ", résume son mari.

C'est également ce que pense sa fille, Laurence Girard. Cette ancienne d'HEC est tête de liste socialiste du 7e arrondissement de Paris. Elle va affronter Rachida Dati, la garde des sceaux. C'est sa mère qui, en 2001, lorsque le parti cherchait des candidats de la société civile pour les élections municipales, a proposé son nom. Marie-Claude Hessler se définit comme une militante de base du PS du 7e arrondissement, depuis qu'elle a obtenu la nationalité française en 1998.

Elle aime s'amuser à la Game Boy, une console portable. Son dernier plaisir est sur son Palm. Un jeu de réflexion : " Je suis déjà au niveau 8 et j'ai dépassé les 400 000 points. C'est pas mal, non ? " Pour Noël, elle a reçu de son mari un puzzle fait à la scie à découper, fabriqué en Allemagne. A ses petits-enfants, elle évite d'offrir des jouets " made in China ". Eux se plaignent parfois que les jouets français soient " trop moches ".

Mustapha Kessous

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EN IMAGES - Usine de jouets de Panyu - Aly Song


CITATION : Quand la France s'éveillera - Alexis Brezet

Le Figaro, no. 19723 - Le Figaro Magazine, samedi, 29 décembre 2007, p. MAG9

Cet été, les Jeux olympiques feront de Pékin la capitale universelle. Tout un symbole : l'homme de l'année 2008, à n'en pas douter, sera chinois. [...] Un temps, la Chine a été l'atelier de la planète. Aujourd'hui, elle en est la banque et le promoteur immobilier. En attendant, demain, d'être son bureau d'étude, sa salle de marché et, qui sait ?, son gendarme. Après un siècle d'humiliation, un siècle de tyrannie sanglante, l'empire du Milieu invente un modèle inédit, hyper-capitaliste et hypo-démocratique, qui n'est certes pas à l'abri d'un accident - surchauffe économique, court-circuit politique -, mais dont il entend bien cet été offrir au monde la vitrine éclatante. Alexis Brezet

CONFIDENTIEL - Bernard Debré, un mandarin en Chine - Thierry Deransart

Le Figaro, no. 19723 - Le Figaro Magazine, samedi, 29 décembre 2007

Député du XVIe arrondissement et professeur de médecine, Bernard Debré est assez fier de son dernier titre. Il est en effet le premier Occidental à publier en Chine un livre de médecine consacré à sa spécialité, la prostate. Professeur d'urologie, Bernard Debré est professeur associé à l'université de Tongji et chef de service dans un hôpital de Shanghaï. Il se rend dans la capitale économique chinoise tous les trois mois. Traduit en chinois, son livre a été tiré à 30 000 exemplaires.

jeudi 27 décembre 2007

Les deux tours penchées de CCTV se rejoignent

Xinhua - jeudi, 27 décembre 2007

Les deux tours penchées du nouveau siège de la Télévision centrale de Chine (CCTV), connues internationalement pour leur forme unique, se sont rejointes mercredi avec deux bras cantilever. Cet énorme projet, dont la construction a débuté en septembre 2004, a finalement obtenu l'approbation du gouvernement 18 mois après son arrêt dû à l'inquiétude de la surchauffe des investissements immobiliers et des embouteillages autour de lui.

Ces deux bras, 162 mètres au-dessus du quartier commercial central de Beijing, mesurent respectivement 75,165 m et 67,165 m de haut et ont été unis mercredi matin.

Ils abriteront 14 étages de bureaux en utilisant 18 000 tonnes d'acier, ce qui équivaut à suspendre un haut bâtiment en l'air, selon le site Internet de CCTV.

Les deux tours, hautes de 234 m et 194 m, sont inclinées de six degrés, avec une superficie au sol de 495 900 m dans le bâtiment principal.

Le président de CCTV Zhao Huayong a dit lors d'une cérémonie que le raccordement des deux bras était une "victoire décisive" dans la construction de cette édifice d'acier.

Cet énorme projet, dont la construction a débuté en septembre 2004, a finalement obtenu l'approbation du gouvernement 18 mois après son arrêt dû à l'inquiétude de la surchauffe des investissements immobiliers et des embouteillages autour de lui.

Fukuda à Pékin, le chemin de la raison - Françoise Crouïgneau

Les Echos, no. 20076 - International, jeudi, 27 décembre 2007, p. 6

Yasuo Fukuda entame aujourd'hui une tournée de quatre jours sur le sol chinois. Il tentera de poursuivre le travail de rapprochement engagé par Shinzo Abe, son éphémère prédécesseur. Même si d'importants sujets de friction demeurent, notamment sur les questions énergétiques. Les firmes nippones délocalisent chaque année un peu plus leur production en Chine. L'empire du Milieu est devenu en 2006 le premier partenaire commercial de l'archipel, devant les Etats-Unis.

A Pékin, le Premier ministre japonais Yasuo Fukuda entend parachever les avancées de son prédécesseur Shinzo Abe, il y a un an. Là où ce dernier avait su briser la glace, il devrait parvenir à la faire fondre. A défaut d'instaurer une alliance de coeur entre les deux poids lourds de l'Asie. Pour y parvenir, l'hôte des dirigeants chinois peut se prévaloir des relations amicales qu'il a su entretenir de longue date avec tous les pays asiatiques, contrairement à nombre de politiciens japonais de premier plan. Mais si le chemin de Pékin s'annonce surtout comme celui de la raison entre deux pays dont l'interdépendance économique n'a cessé de se resserrer, il sera teinté, pour Yasuo Kukuda, d'une bonne dose de nostalgie.

A soixante et onze ans, le chef du gouvernement japonais a la mémoire suffisamment longue pour se souvenir du temps où c'était son pays et non la Chine qui jouait les stars incontestées de l'économie mondiale. Un temps où ce n'était pas les fonds souverains chinois mais les grandes sociétés japonaises qui faisaient frémir les Américains, inquiets de voir leurs plus beaux fleurons leur échapper. C'était il y a vingt-cinq ans, peu avant de voir le Japon, mis à mal par une décennie d'économie casino, s'enfoncer dans une crise dont il ne sort que laborieusement aujourd'hui. A un moment où beaucoup doutaient encore de l'avenir de la Chine, que Deng Xiaopin avait pourtant décidé de soumettre aux vents violents de l'ouverture et de la concurrence internationale.

Depuis lors tout a semblé basculer vers l'empire du Milieu. Le meilleur, avec une croissance et un dynamisme stupéfiants, et le pire, avec le casse-tête persistant de ce qu'on nomme poliment la sauvegarde de la propriété intellectuelle. Les Japonais n'ont pas été absents de cette course au nouvel eldorado des exportateurs. Avec plus de 210 milliards de dollars d'échanges, ils ont ravi l'an dernier aux Etats-Unis leur place de premier partenaire commercial de Pékin. Plus prudents en matière d'investissements directs, ils ont aussi été les premiers à « relocaliser » tout ce qui, en recherche et développement, leur permettait de garder un cran d'avance technologique sur leurs concurrents chinois.

Paradoxe de la démographie au Japon et de l'héritage maoïste de l'enfant unique en Chine, les deux pays ont, en revanche, un sérieux sujet d'inquiétude commun pour l'avenir : celui du défi politique, social, économique que constitue le vieillissement de la population et la pénurie de main-d'oeuvre qualifiée. Mais hormis cette menace, l'harmonie sans nuage n'est pas près de régner entre deux pays que tout lie, sur le plan économique. Et tout oppose, sur le plan géostratégique.