mardi 11 octobre 2011
ANALYSE - 1911, la révolution centenaire qui met Pékin en porte-à-faux

Le Figaro, no. 20897 - Le Figaro, lundi 10 octobre 2011, p. 2
Le régime communiste affiche le portrait de Sun Yat-sen sur la place Tiananmen. Mais les idéaux républicains des tombeurs de l'Empire sont célébrés avec plus de ferveur à Taïwan, l'île dont Pékin espère toujours la « réunification ».
Ce fut la fin du « mandat céleste ».Une journée de l'an 1911, le 10 octobre, soit le « double dix »comme on le dit ici, une mutinerie dans une bourgade du centre de la Chine signait la fin de l'ère impériale chinoise. Le coup d'arrêt à deux mille ans d'histoire. Un centenaire de cette stature ne peut que dignement se fêter. Seulement voilà, la Chine reste toujours aussi à vif sur son passé. Et la façon dont elle traite cet anniversaire en dit long sur le jeu délicat posé avec Taïwan, mais aussi plus largement sur son rapport à l'histoire et les modes de légitimation dont dispose aujourd'hui le Parti communiste.
Il y a un siècle, donc, l'histoire se levait à Wuchang. Au coeur de la province du Hubei, la ville fait aujourd'hui partie de l'immense agglomération de Wuhan, le fief des Français de Peugeot-Citroën. Les militaires se rebellent alors contre la dynastie des Qing et affirment vouloir instaurer la République. Depuis la vallée du Yangzi, le mouvement s'étend à d'autres régions. La garnison de Canton, le pays de Sun Yat-sen, entre ainsi en dissidence. La grande ville du Sud résiste aux contre-offensives des Impériaux, mieux que Wuchang où ces derniers reprennent pied. Cela fait déjà une dizaine d'années que le régime mandchou est aux abois. Le mécontentement gronde d'un bout à l'autre du pays. Et une contestation politique s'organise, fruit du subversif mariage « de notables modérés et de révolutionnaires républicains », comme l'écrit Caroline Puel dans son dernier livre *. La figure de proue est un jeune médecin chrétien. L'obsession de Sun Yat-sen : moderniser la Chine pour lui permettre de se redresser.
Un mouvement étudiant qui en rappelle un autre
Le 1er janvier 1912, Sun Yat-sen proclame la République à Nankin. Mais son rêve ne dure que quelques lunes. Dans ses tentatives désespérées pour sauver le trône, la cour des Qing a fait appel à un redoutable militaire, Yuan Shikai. Piètre secours. Au lieu de mater les rebelles, ce dernier s'empresse de demander à Puyi d'abdiquer. Le « dernier empereur »n'a que 6 ans. Le 12 février, la dynastie des Qing a officiellement vécu. Deux jours plus tard, Yuan Shikai se fait proclamer président en incitant Sun Yat-sen à lui céder obligeamment la place. Après tout, c'est lui le tombeur de l'Empire. Mais très vite, malgré l'éclosion de partis politiques, dont le Kuomintang de Sun Yat-sen, la nouvelle Chine vire à la dictature militaire, Yuan Shikai se croyant à son tour investi par le Ciel. À sa mort, en 1916, le pays se désagrège. Viennent alors les temps chaotiques des « Seigneurs de la guerre »,ces potentats locaux qui font régner leur ordre ou le désordre dans chaque province.
Dans ce fracas général, les idées « modernes » ont bien du mal à se frayer un chemin. À Pékin, le 4 mai 1919, les étudiants se dressent contre les impérialismes étrangers et l'éclatement du pays. Ils s'insurgent contre les traditions qui ont causé la décadence chinoise, demandent le progrès et la démocratie. Un mouvement étudiant qui en rappelle un autre, plus récent, mais c'est une autre histoire. Dix ans après Wuchang, en 1921, le PCC est créé au sein des concessions étrangères de Shanghaï. Pékin vient de célébrer, avec beaucoup plus de conviction, le 90e anniversaire du Parti au mois de juillet dernier.
Sun Yat-sen meurt à Pékin le 12 mars 1925. Aujourd'hui, il reste célébré comme le père de la nouvelle Chine, sur le continent comme à Taïwan. Tous les ans, à l'orée d'octobre, son portrait géant est dressé place Tiananmen, face à celui de Mao. Et pour l'île rebelle, c'est jour de fête nationale, parade militaire à l'appui. Mais derrière l'icône républicaine, chacun met ses mots et ses slogans. Le centenaire de la fronde de Wuchang - appelée aussi « révolution de Xinhai » - a plongé les dirigeants chinois dans un profond embarras. Certes, hier, le président Hu Jintao a lancé des commémorations officielles à Pékin. Devant l'aréopage du Parti, il a profité de l'occasion pour appeler à « réaliser la réunification » avec Taïwan. En insistant sur la volonté de le faire « de manière pacifique », tout en exhortant à « renforcer notre opposition à l'indépendance » de l'île. Mais, note un observateur étranger, si cet anniversaire « aurait pu être l'occasion d'un rapprochement supplémentaire entre l'île et le continent, en mettant en scène une célébration plus concertée, il n'en a rien été ». Pour Pékin, le 10 octobre peut servir à promouvoir la politique de « Front uni »,celle qui préside à l'unité du pays. Mais hier, aucun souffle nouveau.
La fête, des deux côtés du détroit, ne peut avoir le même sens. « Les Taïwanais veulent célébrer la République, alors que le gouvernement veut honorer la Révolution », commente Jean-Philippe Béja, directeur de recherches au CNRS-Ceri Sciences Po. À Taïwan, en effet, les choses sont plus simples. Le Kuomintang, actuellement au pouvoir à Taïpeh, insiste ainsi sur la continuité historique. Elle se lit même dans l'intitulé officiel de Taïwan, la « République de Chine ». « Ce qui gêne Pékin, c'est que la Chine fut bien la première république d'Asie, poursuit Jean-Philippe Béja, mais avec, à l'époque, des idéaux et des principes qui cadrent mal avec le modèle chinois contemporain, où l'on ne veut pas entendre parler de séparation des pouvoirs et peu de liberté d'expression. » Et, en cette année 2011 où un vent de folie a soufflé sur les « printemps arabes », ces notions révolutionnaires sont un sujet brûlant...
La gêne de Pékin se lit dans l'organisation des célébrations du centenaire. Les dirigeants chinois essayent de faire danser l'histoire sur un mince fil d'acrobate. Bien sûr, Wuhan va fêter aujourd'hui l'encombrant héros. La ville affirme avoir affecté 2 millions d'euros à cette célébration. Un nouveau musée dédié aux événements de 1911 doit être inauguré. Il y a aussi ce film à grand spectacle, 1911, lancé sur les écrans depuis le début du mois, comme désormais pour tout grand anniversaire. Le célèbre acteur hongkongais de kung-fu Jackie Chan est au générique. Le scénario s'attarde sur la dimension antiféodale de la rébellion, glisse silencieusement sur ses motivations démocratiques. La propagande cinématographique, il est vrai, est à manier avec précaution. En juillet, le film sur les 90 ans du Parti a suscité moult railleries sur le Web chinois, les internautes trouvant la ficelle un peu épaisse, deux ans à peine après la production hollywoodienne pour les 60 ans de la République populaire. Plus grave, certains y voyaient des leçons à tirer sur la justesse de la rébellion populaire.
Le monopole de l'histoire
L'embarras de Pékin s'est vu aussi dans le zèle un peu décousu des censeurs. Il y a deux semaines, les autorités ont fait annuler la première mondiale à Pékin d'un opéra produit à Hongkong, Dr Sun Yat-sen. Pour des « raisons logistiques ». Pourtant, l'oeuvre ne semblait pas avoir un contenu politique explosif, évoquant surtout la vie amoureuse du grand homme. Mais, spécule la presse de Hongkong, il ne devait pas être dans la ligne. Des discussions académiques sur la révolution de 1911 ont aussi été annulées dans une kyrielle d'universités. Ce fut le cas en avril dernier d'un colloque organisé par des étudiants de prestigieuses facultés pékinoises. Leur site Internet affichait l'ambition d'étudier les événements sous l'angle de « l'inspiration des victoires révolutionnaires », mais aussi de creuser leur contenu démocratique.
Il y a quelques jours, l'historien hongkongais John Wong Yue-wo, membre de la Royal Historical Society britannique, attendait toujours de savoir si son livre Sun Yat-sen before 30 allait être autorisé en Chine. L'auteur y montre notamment comment l'éducation occidentale reçue par Sun lors de ses neuf années passées dans la colonie britannique a façonné ses idées. Professeur à l'université du Peuple, Zhang Ming nous confie pour sa part n'avoir pas eu de problème pour son livre 1911, la Chine agitée. Il parle pourtant sans langue de bois aucune. « Nous, les universitaires, nous voulons surtout rappeler la dimension antidictatoriale de 1911, explique-t-il, mais les autorités ne veulent utiliser que le symbole d'unification. Il est vrai que, si l'on considère l'héritage de la révolution de 1911, Taïwan y a été plus fidèle que Pékin. »
Une fois de plus, le calendrier vient poser la question du rapport de la Chine à l'histoire et des diverses légitimités qu'elle peut en tirer. « D'une manière générale, le PCC n'aime pas les grands débats historiques, a fortiori sur la période contemporaine. Alors, le plus simple est de les interdire, estime Jean-Philippe Béja. Il lui faut maintenir le monopole de la lecture de l'histoire, car celui qui interprète le passé maîtrise l'avenir. » Au prix, s'il le faut, de quelques occultations. Bien avant que Wuchang ne s'embrase, Ernest Renan n'écrivait-il pas que « l'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur de la création d'une nation ? »
* « Les Trente Ans qui ont changé la Chine », Buchet-Chastel, 2010.
Arnaud de La Grange
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Un village chinois s'offre un hôtel plus haut que la tour Eiffel

Le Figaro, no. 20898 - Le Figaro Économie, mardi 11 octobre 2011, p. 21
Joli cadeau ! Le village chinois de Huaxi, province du Jiangsu, a fêté ses 50 ans en inaugurant une tour de 328 mètres de haut, soit quatre mètres de plus que la tour Eiffel. Avec cet investissement de 360 millions d'euros, Huaxi, ville de 50 000 habitants, toujours officiellement classée comme « village », veut prouver qu'elle a tout d'une capitale.
Selon le China Daily, son principal édile, Wu Renbao, a décidé - en cours de chantier - de rehausser l'hôtel Longxi pour imiter au mètre près le plus haut bâtiment de Pékin. « Huaxi devait suivre les pas du comité central du Parti communiste chinois », a affirmé Wu Renbao.
Connu en Chine comme un « village socialiste modèle », Huaxi accueille le « Huaxi Group » composé de 2 000 actionnaires, exclusivement des résidents locaux. Enrichis par la sidérurgie et le textile, ces actionnaires sont contraints de réinvestir dans de nouveaux projets, dont cet étonnant bâtiment, sur une base... obligatoire.
Détail : le 5-étoiles abrite un boeuf d'une tonne, en or, acheté 35 millions d'euros. C'est un bon placement, souligne Wu Renbao qui assure que l'animal, symbole de la volonté et du pragmatisme, s'est déjà apprécié de 30 % depuis son achat. Apparemment Huaxi est aussi en passe de devenir un « village capitaliste modèle ».
CHARLES GAUTIER
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Poutine à Pékin pour jauger le géant chinois - Pierre Avril

Le Figaro, no. 20898 - Le Figaro, mardi 11 octobre 2011, p. 9
Le premier ministre russe va signer des accords de coopération bilatérale.
Vladimir Poutine n'est pas encore président de la Fédération de Russie, mais il entame déjà en futur maître du Kremlin une visite officielle de deux jours en Chine. Lui qui s'est jusqu'à présent concentré sur les affaires domestiques effectuera son premier séjour à l'étranger depuis l'annonce de son grand retour politique, chez un voisin aussi envié que respecté. À la tête d'une importante délégation d'oligarques, le premier ministre doit signer avec Pékin un accord de coopération bilatéral centré sur les questions de modernisation économique. La Chine est le premier partenaire commercial de la Russie avec un volume d'affaires de 60 milliards de dollars en 2010, en hausse de 50 % depuis un an.
Mais à la différence de Dmitri Medvedev, l'actuel président qui n'avait d'yeux que pour les échanges de technologies, Poutine entend bien réaffirmer la puissance diplomatique russe vis-à-vis de son puissant voisin. « Ce sera une rencontre d'une grande valeur », a estimé hier le chef adjoint de l'administration gouvernementale, Iouri Ouchakov. « Poutine voit d'abord la Chine à travers le prisme de la situation géopolitique et perçoit bien les risques pour la sécurité qui sont liés au développement économique du pays », confirme Fedor Loukianov, rédacteur en chef de Russie dans la politique globale. Pékin, pour sa part, « veut savoir si la Chine constitue vraiment une priorité pour le premier ministre », ajoute l'expert. Ces dernières années, le chef du gouvernement s'était plutôt tourné vers l'Occident et l'Europe.
Avant d'opérer un rapprochement avec les États-Unis, à la faveur du 11-Septembre, Vladimir Poutine avait brièvement flirté avec la Chine au début de son premier mandat présidentiel, début 2000. Cette année, Moscou et Pékin ont fêté les dix ans d'existence de l'Organisation de Shanghaï, instance de sécurité notamment chargée de veiller sur l'espace centre asiatique post-soviétique, et qui se veut un contrepoids à l'Otan. Preuve qu'ils partagent des « valeurs » identiques, les deux partenaires se sont entendus à l'ONU la semaine dernière, pour bloquer une résolution visant à condamner le gouvernement syrien.
Des leviers d'influence rouillés
La coopération est excellente, affirme Poutine. « Nous avons avec la Chine une immense frontière commune. Nous vivons côte à côte depuis des milliers d'années. Nos relations sont peut-être aujourd'hui à leur plus haut niveau dans l'histoire », déclarait-il récemment. Néanmoins, la Russie ne peut plus se prévaloir de l'autorité tutélaire qu'elle exerçait il y a plus de vingt ans sur le communisme mondial. Comme d'autres pays, elle doit importer ses biens de consommation du premier atelier du monde, à l'égard duquel elle se retrouve dépendante.
Même ses deux leviers d'influence historiques - énergie et pétrole - se sont rouillés. « Avec un recul de sa dépendance aux exportations d'armes russes et un nombre croissant de fournisseurs d'énergie alternatifs, la Chine a pris le dessus dans ses relations avec la Russie », affirme l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm. Les importations chinoises d'armes conventionnelles russes ont chuté de plus de 50 % ces dernières années, Moscou craignant en outre de se voir piller ses technologies militaires par Pékin. Par ailleurs, ce dernier s'approvisionne de plus en plus en brut auprès des pays d'Asie centrale, en particulier le Kazakhstan et le Turkménistan. Vladimir Poutine a ordonné à Gazprom - qui fait face à une stagnation de ses marchés européens - de proposer des projets d'expansion asiatique. Mais placée en position de force, la Chine se révèle un client difficile, jusqu'à retarder un accord de livraison par la Russie de 68 millions de mètres cubes de gaz jusqu'en 2040. Face à la Chine, l'influence de la légendaire diplomatie gazière russe risque d'être insuffisante.
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DERNIER CHIFFRE - 100 millions d'habitants
Les Echos, no. 21035 - International, mardi 11 octobre 2011, p. 8Plus de 100 millions d'habitants viendront grossir la population des villes chinoises d'ici à la fin de la décennie, alors que le pays connaît depuis vingt ans un exode rural sans précédent, selon un nouveau rapport officiel. La population urbaine de la Chine devrait atteindre 800 millions de personnes en 2020, contre 666 millions en 2010. Près de la moitié des 1,34 milliard de Chinois vivent aujourd'hui en ville, contre seulement 1 habitant sur 5 il y a trente ans.
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Comment l'Europe aide la vente d'Airbus chinois - Bruno Trevidic
Les Echos, no. 21035 - Une, mardi 11 octobre 2011, p. 1Les Airbus A320 assemblés en Chine bénéficieront des mêmes aides à l'exportation que les appareils fabriqués en Europe - La Chine absorbe 20 % de la production d'Airbus- Rafale : Alain Juppé en première ligne pour vendre l'avion de combat aux Emirats.
Les Airbus A320 assemblés en Chine vont bénéficier des mêmes aides à l'exportation que les appareils fabriqués en Europe. L'avionneur européen a en effet convaincu les gouvernements français, allemand et britannique d'apporter leur garantie, via leurs agences de crédit export, aux ventes d'A320 assemblés à Tianjin. Le dispositif conçu pour soutenir les exportations européennes va ainsi permettre aux compagnies chinoises de bénéficier de prêts à taux plus avantageux pour des appareils produits en Chine, même si la quasi-totalité des éléments est fabriquée en Europe. Et ce alors que la crise de l'euro menace le financement des avions européens et les positions des banques françaises sur ce marché. Dans un autre segment des exportations aéronautiques, Alain Juppé a été placé en première ligne pour la vente de 60 Rafale aux Emirats arabes unis. Le numéro deux du gouvernement va mettre tout son poids pour boucler les négociations qui sont très avancées.
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Les Airbus chinois vont profiter des crédits export européens
Les Echos, no. 21035 - Industrie, mardi 11 octobre 2011, p. 24L'avionneur européen a obtenu des gouvernements français, allemand et britannique qu'ils accordent leurs garanties, via leurs agences de crédit export, aux clients chinois des A320 assemblés à l'usine chinoise de Tianjin.
Airbus est aux petits soins pour ses clients chinois. Alors que la crise actuelle suscite des inquiétudes quant au financement des ventes d'avions, l'avionneur européen est parvenu à convaincre les gouvernements français, allemand et britannique de faire bénéficier les A320 assemblés en Chine des mêmes conditions de crédits à l'exportation que les appareils fabriqués en Europe.
Les Airbus A320 produits à l'usine de Tianjin, tous destinés aux compagnies chinoises, pourront ainsi bénéficier de prêts garantis par les trois Etats européens, via leurs agences de crédit-export : la Coface en France, Euler Hermes en Allemagne, ECGD en Grande-Bretagne. Un dispositif théoriquement destiné à soutenir les exportations européennes. Il permet aux compagnies aériennes d'obtenir des banques des prêts à des conditions plus avantageuses que celles du marché, en contrepartie de la possibilité pour les banques créancières de se faire payer par les Etats en cas de défaut de paiement de la compagnie.
Airbus peut ainsi jouer à armes égales avec Boeing, dont les exportations sont également garanties par l'agence de crédit export américaine. Mais, dans le cas présent, le dispositif revient à faire supporter par les contribuables européens les éventuelles défaillances de compagnies chinoises, pour leur permettre d'acheter moins cher des avions produits en Chine. Une présentation que réfute Nigel Taylor, en charge du financement clients d'Airbus. « Les A320 de Tianjin sont européens, à l'exception de l'assemblage, qui ne représente que 4 % à 5 % de la valeur de l'avion, et quelques éléments des ailes, explique-t-il. Tous les éléments de l'avion sont importés par bateau depuis l'Europe, jusqu'à la zone franche de Tianjin, où ils sont assemblés, avant de passer la frontière chinoise. Il s'agit donc bien d'une exportation. »
Surtout, Airbus insiste sur le poids du marché chinois, qui absorbe désormais 20 % de sa production. « Les banques chinoises, qui regorgent de liquidités en dollars, n'ont pas besoin de ça, rétorque un spécialiste du secteur. Airbus non plus, qui bénéficie déjà d'un soutien particulier des agences de crédit export. »
En France, Airbus est en effet le principal consommateur de crédits-export garantis par la Coface, qui a garanti 150 de ses 510 livraisons en 2010, pour 5,35 milliards de dollars. De plus, si la plupart des grands exportateurs doivent se contenter de simples assurances, qui ne jouent que dans des cas précis, Airbus bénéficie d'une garantie automatique en cas de non-paiement. Autant d'avantages irritant les compagnies des pays d'origine d'Airbus comme Air France, qui ne sont pas éligibles au crédit export et s'estiment défavorisées par rapport à leurs rivales.
En 2010, les compagnies européennes et américaines avaient obtenu un durcissement des conditions du crédit export, censé resserrer l'écart de coût avec les taux du marché. Mais la crise de l'euro a déjà considérablement renchéri le coût des crédits commerciaux. Résultat, les meilleurs clients éligibles aux crédit export de la Coface et des autres se détournent des banques européennes et notamment françaises, au profit des banques américaines, qui peuvent offrir des prêts en dollars au meilleur taux.
D'où l'inquiétude de certains banquiers vis-à-vis de toute initiative visant à élargir le spectre des garanties étatiques. Car avec l'extension du champ d'action de la Coface, d'Euler Hermes et de ECGD, c'est la part de marché des banques européennes dans le financement d'avion qui se réduit. Naguère leaders sur le secteur, leur part de marché serait déjà tombée de 30 % à 17 %. Les gouvernements européens se retrouvent donc pris entre les sollicitations des exportateurs européens, favorables à tout ce qui soutient la compétitivité de leurs produits, et les avertissements des banques européennes, inquiètes de voir leurs concurrents s'engouffrer dans la brèche.
BRUNO TRÉVIDIC
PHOTO - Laurent Wauquiez (L) France's minister for European affairs walks beside an Airbus A320 at their assembly plant in Tianjin in north eastern China on May 6, 2011. Wauquiez is in China on an official visit from 5-7 May.
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Craintes sur la Chine : fausse alerte pour le luxe - Gaël Vautrin
La Tribune (France), no. 4826 - Sur les marchés, mardi 11 octobre 2011, p. 2La violente correction essuyée par le secteur, fin septembre, crée de nouvelles opportunités, selon les experts.
La forte volatilité des marchés d'actions n'épargne décidément aucun secteur. Preuve en est que le luxe qui avait jusqu'ici bien résisté a été brusquement emporté fin septembre par les inquiétudes exacerbées des investisseurs sur la croissance chinoise. Entre l'annonce de la révision à la baisse des prévisions de croissance chinoise à 9,5 % par le FMI (intervenue le 20 septembre dernier), et le début de la semaine dernière, l'indice Bloomberg du secteur en Europe a chuté de près de 15 %. Ces craintes sont-elles justifiées? Le secteur du luxe serait-il en train de perdre son principal moteur? Rien n'est moins sûr.
Appétit des classes aisées
« La récente baisse de 15 % des valeurs du luxe en Bourse signifie, selon nos calculs, que les investisseurs anticipent une activité en Chine en baisse d'un tiers, ce qui paraît un peu excessif », commente Aurélie Husson Dumoutier, analyste à la Société Générale. Certes, les craintes des investisseurs sont justifiées tant les groupes du luxe sont désormais dépendants de l'Asie. Qu'elle soit tirée de cette région ou issue du tourisme dans les capitales occidentales, l'activité du secteur dépendait pour 50 à 60 % de la clientèle chinoise au premier semestre. Toutefois, même si, « en 2012, le rythme de croissance de cette zone peut être divisé par deux, il faudrait vraiment un arrêt brutal de l'économie chinoise pour que le secteur du luxe soit véritablement impacté. Ce qui est loin d'être le cas », explique de son côté Virginie Blin, analyste chez AlphaValue. De l'avis des gérants actions, un possible ralentissement économique chinois aurait certes des conséquences sur les grands projets, les infrastructures ou le secteur du BTP mais ne remettrait pas en question l'insatiable appétit des classes aisées (en plein essor) chinoises pour les produits de luxe.
Les spécialistes du secteur ne s'attendent pas dans ces conditions à voir les résultats trimestriels du secteur - qui s'ouvrent mercredi avec Burberry - impacté par un tel facteur. Cela étant, le troisième trimestre ne devrait pas jouer à leur avantage. Mais pour d'autres raisons. « Avec une croissance organique de 24 % pour le secteur au deuxième trimestre, les chiffres d'affaires attendus sur le troisième ne devraient pas être aussi exceptionnels, surtout que la base de comparaison devient de moins en moins avantageuse par rapport à 2010 », souligne Aurélie Husson Dumoutier, pour qui « les croissances devraient rester solides ». La récente chute n'aurait été finalement qu'une fausse alerte, offrant un point d'entrée intéressant sur le secteur. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à regarder la vigueur du rebond (près de 11 %) du secteur la semaine dernière.
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OPINION - La Chine, la France, l'honneur - Guy Sorman
Le Figaro, no. 20897 - Le Figaro, lundi 10 octobre 2011, p. 18Tout en saluant la tenue d'une exposition des oeuvres de la femme du dissident chinois Liu Xiaobo, l'essayiste regrette que la France ne lui réserve pas un meilleur accueil. La civilisation chinoise renaît au monde grâce à des artistes audacieux comme Gao Xingjiang, Ai Weiwei, Liu Xia. Loin de comprendre combien ces créateurs sont l'honneur de la Chine, le gouvernement de Pékin les écrase et le gouvernement français les ignore. Gao, Prix Nobel de littérature, vit à Paris, en exil, interdit de séjour dans son propre pays qu'il a si richement évoqué dans La Montagne de l'âme. Ai Weiwei, enlevé par la sécurité chinoise, incarcéré deux mois au secret, vit maintenant en liberté surveillée à Pékin, interdit de parole. Liu Xia, peintre et photographe - figure emblématique de la scène artistique chinoise - a « disparu », depuis janvier 2011 : on suppose qu'elle est incarcérée à son domicile, coupée du monde.
Un écrivain, un sculpteur, une photographe menaceraient-ils la « sécurité » de la Grande Chine ? Telle est l'accusation, évidemment démesurée, du Parti communiste chinois. Ces artistes ont en commun, il est vrai, de s'exprimer dans les marges, de puiser leur inspiration dans le peuple, son histoire, ses souffrances : ils ne sont ni réalistes ni socialistes puisqu'ils ne sont en somme que des artistes.
Le gouvernement chinois, à cet égard, ne nous surprend guère : tout art est subversion dans un régime autoritaire, rien de nouveau sous le soleil rouge. Avec tout de même, dans le cas de Liu Xia, un vice supplémentaire car le régime de Pékin ne lui attribue pour seul crime que d'être l'épouse de Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix. Liu Xia n'a jamais rien écrit ou dit qui touche à la politique ni à la démocratie. Mais elle est mariée avec celui qui a osé recourir au droit de pétition, inscrit dans la Constitution chinoise et demandé qu'un débat s'ouvre sur l'avenir démocratique de la Chine. Coupable à ce titre, elle n'a jamais été autorisée à exposer ses travaux en Chine (on ne connaît ses photos que postées sur Internet), sera parmi nous, pas elle mais ses oeuvres, en France, au Musée de Boulogne-Billancourt, à partir du 19 octobre. Ce sera une première mondiale : nous verrons enfin les tirages originaux, exfiltrés de Chine, de photographies abstraites et symboliques, aussi réputées qu'inconnues jusque-là.
On s'attendrait, le service minimum, que le ministre de la Culture français inaugure cette exposition, s'incline devant la renaissance de l'art en Chine et témoigne de son soutien envers une artiste incarcérée. Sa présence témoignerait de l'honneur de la France, du sien et de la Chine vraiment nouvelle. Mais Frédéric Mitterrand, convié par le député maire de Boulogne-Billancourt, Pierre-Christophe Baguet (UMP), ne viendra pas. Serait-il trop occupé à inaugurer quelques chrysanthèmes académiques ? Caché derrière son « emploi du temps trop chargé » on sait bien que le ministre redoute d'offenser Pékin. Les dirigeants chinois ne vont-ils pas mal le prendre ? Ne seront-ils pas tentés de nous acheter une centrale nucléaire en moins dans le cas où le ministre de la Culture obéirait à sa conscience plutôt qu'à des ordres que nul ne lui a donnés, pas plus à Pékin qu'à Paris ? Nicolas Sarkozy, envers la Chine, est plus clair que Frédéric Mitterrand : en avril 2011, inaugurant la nouvelle ambassade de France à Pékin, on l'a entendu souligner combien les relations franco-chinoises étaient amicales et que, bien évidemment, la France défendrait auprès des Chinois nos valeurs démocratiques.
Frédéric Mitterrand et d'autres dignitaires qui lui ressemblent seraient-ils restés à l'heure chiraquienne quand la « diversité culturelle » conduisait nos gouvernements à louer le despotisme oriental ? Mais à la fin des temps, ce qui restera de la Chine, ce seront les créations de Gao, Ai Weiwei et Liu Xia : Liu Xia emprisonnée mais qu'il faut imaginer heureuse car elle apprendra peut-être, toute prison murmure, qu'en France, son oeuvre, enfin, est connue et reconnue. Ceux qui verront cette exposition découvriront que la Chine renaissante vit dans ces photos, bien plus que par les objets indifférenciés que les usines chinoises déversent sur le marché mondial. Liu Xia est l'honneur de la Chine : ceux qui ne le comprennent pas, ne savent pas ce qu'est ni l'honneur, ni la Chine.
PHOTO - A journalist lifts up his camera over the fence to shoot a footage outside the residential compound where Liu Xia, the wife of Nobel Peace Prize winner Liu Xiaobo lives in Beijing, China, Friday, Dec. 10, 2010. China tightened a wide-ranging clampdown on dissidents and blocked some news websites Friday, hours ahead of the awarding of the Nobel Peace Prize to imprisoned democracy activist Liu Xiaobo.
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lundi 10 octobre 2011
Washington remet la pression sur Pékin - Gabriel Grésillon
Les Echos, no. 21034 - International, lundi 10 octobre 2011, p. 8Les craintes sur les faiblesses de leur économie poussent parlementaires et gouvernement américains à attaquer la Chine pour des pratiques jugées inéquitables.
Après un essai avorté la semaine dernière, c'est finalement demain que le Sénat américain doit voter un texte visant à punir les pays qui maintiennent leur devise sous-évaluée. La croisade est menée par le sénateur de New York, Charles Schummer, qui vise ostensiblement la Chine. « Nous sommes dans une guerre commerciale et on se fait nettoyer tous les jours, et on perd des jobs tous les jours à cause des pratiques inéquitables de la Chine », a-t-il expliqué. Sa proposition de loi a pour objectif de créer des taxes supplémentaires sur les biens importés de pays dont les devises sont mal alignées.
Si Barack Obama n'a pas apporté son soutien au texte, il a en revanche, lors d'une conférence de presse, jeudi dernier, porté une rare attaque frontale contre le deuxième partenaire commercial des Etats-Unis après le Canada. « La Chine a été très agressive en jouant les échanges commerciaux à son avantage et au détriment d'autres pays, particulièrement les Etats-Unis », a déclaré le président. Mitigé sur une législation qui risque d'avoir des difficultés à passer la Chambre des représentants, le président a précisé que sa « préoccupation est que quels que soient les outils que nous mettons en place, il faut qu'ils soient efficaces et cohérents avec nos obligations et les traités internationaux ». Il n'est en effet pas évident que le texte passe, les dirigeants républicains de la chambre y étant opposés, mais cela ne préjuge pas du vote des parlementaires, beaucoup -des Etats industriels en particulier -étant très motivés pour soutenir des rétorsions contre la Chine.
Les tirs nourris contre le premier exportateur mondial s'accentuent avec les craintes d'une nouvelle récession aux Etats-Unis. Ron Kirk, le représentant américain au commerce a demandé officiellement à l'OMC que la Chine dévoile les subventions accordées par l'Etat chinois. Les Américains en ont identifié 200.
Colère de la Chine
La Chine, de son côté, n'a pas manqué de faire part de sa colère. Elle rappelle régulièrement que, depuis 2005, sa monnaie s'est appréciée de 30 % face au dollar. Et tandis que l'excédent commercial chinois a fortement augmenté avec les Etats-Unis au cours des dix dernières années, il tend plutôt à diminuer vis-à-vis du reste du monde, ce que Pékin interprète comme un signe que le cours du yuan est en voie de normalisation.
La banque centrale chinoise a donc invité Washington à la retenue, maniant à la fois l'argumentation et la menace. Elle dresse ainsi son propre diagnostic des causes du déséquilibre commercial entre les deux pays, citant, pêle-mêle, les différences de « structure d'investissement et de commerce, de taux d'épargne et de consommation, de positionnement dans la chaîne industrielle mondiale », mais ne cache pas qu'une telle loi pourrait « perturber la réforme du taux de change en cours ». Une façon de dire qu'il n'y aurait rien de tel pour brusquer Pékin, stopper le mouvement d'appréciation du yuan, « provoquer une guerre commerciale » et avoir des « conséquences négatives sur la reprise économique mondiale ». Au ministère des Affaires étrangères, on a également réagi vivement. Ma Zhaoxu, un porte-parole, a estimé que le texte débattu à Washington « viole sérieusement les règles de l'OMC ».
Virginie Robert à New York et Gabriel Grésillon
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États-Unis et Chine à l'heure de l'affrontement - Marc Fiorentino
La Tribune (France), no. 4825 - Éditoriaux et opinions, lundi 10 octobre 2011, p. 22Nous sommes tous tellement concentrés depuis quelques mois, et en particulier ces derniers jours, sur la Grèce et l'Europe que nous n'avons presque pas remarqué un tournant majeur dans les relations géo-économiques mondiales. Barack Obama est confronté à une situation économique tellement désastreuse qu'il n'a plus d'autre choix que de s'attaquer, enfin, à de vrais sujets, des sujets que ces prédécesseurs avaient choisi eux aussi d'étouffer régulièrement.
Il va falloir également, au fur et à mesure qu'on s'approche des élections présidentielles, que le gouvernement américain trouve des coupables. Wall Street bien sûr. C'est une cible simple et qui mérite d'être attaquée. Obama devait mettre Wall Street à genoux, c'est Wall Street qui l'a dompté. Mais les " indignés " américains vont peut-être remettre le sujet sur la table. Après Wall Street, l'autre coupable idéal, c'est la Chine.
Et c'est le grand changement de ces derniers jours. L'administration américaine s'est enfin décidée à s'attaquer au problème de la sous-évaluation chronique de la monnaie chinoise, le yuan. Une sous-évaluation qui a une part majeure de responsabilité dans la crise économique et sociale mondiale que nous vivons à travers les déséquilibres commerciaux et de balances des paiements monstrueux que nous subissons. Personne n'a obligé l'Europe et les États-Unis à déléguer leur production industrielle à la Chine et à surconsommer des produits chinois; mais rien ne se serait produit dans les mêmes conditions si la Chine avait une monnaie évaluée à sa juste valeur et avait respecté les règles du commerce international. Passons. C'est du passé. On ne va pas refaire l'histoire. Mais les Américains pensent qu'on peut agir sur l'avenir.
Est-ce le premier signe de faiblesse de la croissance chinoise qui les a encouragés ou la situation critique de l'emploi aux États-Unis? Probablement une combinaison des deux. Mais l'heure a sonné. On ne tourne plus autour du pot et on ne joue plus avec les mots. Le mot " manipulation " des changes fait son entrée par la grande porte au Congrès américain. Un mot lourd de conséquences car qui dit manipulation des changes dit droits de douane imposés sur les produits chinois. C'est automatique. C'est le Sénat qui a ouvert la brèche et la Chambre des représentants doit décider si elle veut suivre cette voie. Mais ce qui a été surprenant, c'est que Ben Bernanke lui-même, le patron de la Fed - qui s'est rarement exprimé sur le sujet -, a enfoncé violemment le clou. Il a accusé la Chine de saper tout rebond de la croissance mondiale en maintenant sa monnaie artificiellement bas.
Les Chinois ont réagi. Comme à leur habitude. En s'indignant du non-respect par les Américains des règles de libre-échange, ce qui prouve finalement leur extrême sens de l'humour... Mais la Chine et les États-Unis sont arrivés à un point non pas de rupture, car la rupture entre deux pays interdépendants est impossible, mais à un point de conflit majeur. L'Europe devrait profiter de l'occasion pour joindre sa voix à celle des États-Unis.
La crise actuelle présente un avantage important : elle oblige les politiques à s'attaquer aux vrais problèmes. Dans tous les pays. Espérons que la Chine entendra le message.
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Karel de Gucht : « Un risque de poussée du protectionnisme »
Les Echos, no. 21034 - International, lundi 10 octobre 2011, p. 8KAREL DE GUCHT COMMISSAIRE EUROPÉEN AU COMMERCE
Partagez-vous la critique de Barack Obama, qui accuse la Chine de « fausser » les échanges en intervenant sur le yuan ?
Il est vrai que la monnaie chinoise est sous-évaluée. Mais ce n'est ni la première ni la dernière des monnaies à être sous ou surévaluée. Il y a par ailleurs ce projet de loi au Sénat américain qui entend taxer tous les produits en provenance de Chine parce que le yuan est sous-évalué. C'est une vraie bêtise car c'est le type de mesures qui nous mène directement vers une guerre commerciale. Cela ne servirait ni les Etats-Unis ni l'Europe. Ce n'est pas en imposant de telles mesures qu'on relancera le monde, même si je pense que le projet n'ira pas à son terme. Par ailleurs, concernant l'Europe, il faut regarder tous les aspects du problème. Deux tiers de ce que nous importons de Chine est réexporté. Donc si le yuan monte, nos importations deviendront plus onéreuses. Et deux tiers de ces deux tiers sont produits en Chine par nos entreprises.
La Chine, qui a son propre problème de dette, peut-elle contribuer à relancer l'économie mondiale comme en 2008 ?
J'espère qu'elle jouera de nouveau ce rôle. Elle est en mesure de le faire, car la consolidation de sa dette au niveau national et provincial est comparable à celle de l'Allemagne, de l'ordre de 70 % du PIB. De plus, les Chinois savent, en cas de besoin, ponctionner les revenus des citoyens.
Que pensez-vous de cette Chine qui se présente régulièrement comme le chevalier blanc de tel ou tel pays européen en difficulté ?
Il y a beaucoup de marketing. Cela ne me gêne pas qu'ils le fassent, mais ce ne sont pas nos sauveteurs. Ils raisonnent en fonction de leur intérêt propre, ce qui est normal. L'équilibre du pouvoir est en train de changer. Dans les dix ans à venir, 90 % de la croissance mondiale se situera en dehors de l'Union européenne et 30 % uniquement en Chine. Cela a une retombée sur nos relations, c'est évident. Mais il ne faut pas non plus être défaitiste. Sur les dix dernières années, la croissance de notre part de marché en termes de commerce mondial n'a pas baissé - elle est de l'ordre de 2,4 % par an -, tandis que celle des Etats-Unis a considérablement chuté. Nous ne sommes pas un continent perdu !
Où en est votre proposition de limiter l'accès aux marchés publics européens pour assurer plus de réciprocité avec les partenaires commerciaux de l'Union ?
Nous avons, Michel Barnier [commissaire au Marché intérieur et aux Services, NDLR] et moi, l'intention de lancer une proposition législative - un règlement -en décembre. Cette initiative comporte deux volets. Sur le plan multilatéral, nous voulons obtenir de la Chine qu'elle devienne partie à l'accord sur les marchés publics. Sur le plan bilatéral, si un pays tiers ferme ses marchés publics à nos entreprises, la Commission pourra faire de même, à la demande d'un Etat membre. Ce projet n'est pas dirigé contre la Chine, il s'adresse à n'importe quel pays, car nous avons aussi des problèmes avec d'autres comme le Japon, le Brésil ou la Russie.
Craignez-vous, à la faveur de la crise, une vague protectionniste ?
Si la crise de la dette souveraine - et ses retombées dans le secteur bancaire -engendre une deuxième vague de problèmes économiques voire une récession, je crains vraiment une poussée considérable de protectionnisme.
En matière de libre-échange avec l'Egypte, la Jordanie, le Maroc et la Tunisie, vous voulez « redémarrer les négociations sur une autre base »...
Ou on achète les produits de ces pays, ou l'instabilité à nos frontières continuera. C'est un choix politique. Et je ne peux pas négocier les mains liées...
Propos recueillis par Marie-Christine Corbier
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Quand la Chine n'aura plus de main-d'oeuvre bon marché
Les Echos, no. 21034 - Dernière, lundi 10 octobre 2011, p. 17Dans la presse étrangère
Certains ouvriers arrivent avec des cheveux teints. Ils travaillent deux jours, puis s'en vont et rêvent d'être DJ et de travailler dans des boîtes de nuit. » Dans un entretien avec « China Daily », Nicolas Mazeaud, directeur d'un sous-traitant industriel, Asytec Metal and Plastic Products, installé à Foshan dans le delta de la rivière des Perles, dresse un portrait sévère de l'ouvrier chinois d'aujourd'hui.
Mais Asytec n'est pas seul à trouver la région du Guangdong moins attractive. D'après le quotidien chinois, de nombreux secteurs ont décidé d'augmenter le salaire minimum (jusqu'à 150 euros par mois). Sans oublier que nombre de salariés commencent à trouver la région moins intéressante que leur propre province natale.
Face à ces changements, Foxconn Technology a annoncé sa décision de réduire ses effectifs (1,2 million actuellement) en installant 1 million de robots au cours des trois prochaines années. Mais toutes les entreprises ne peuvent pas suivre ce rythme. La Chine, atelier du monde, tourne-t-elle la page ?
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jeudi 6 octobre 2011
Veto chinois : L'ONU impuissante devant Damas - Céline Zünd
Le Temps - International, jeudi 6 octobre 2011La résolution présentée aux Nations unies s'est heurté aux vetos russe et chinois. L'opposition syrienne redoute la guerre civile.
Il a fallu cinq tentatives pour amener finalement une résolution devant le Conseil de sécurité des Nations unies mardi, en réplique à la répression du régime de Bachar el-Assad. Le texte, édulcoré, n'a pourtant pas passé la rampe. Les veto de la Russie et de la Chine ont réduit à néant des mois de négociations. L'inde, l'Afrique du Sud, le Brésil et le Liban se sont abstenus.
A Damas, Bouthaina Chaabane, conseillère politique du président Bachar el-Assad a évoqué «une journée historique, car la Russie et la Chine, en tant que nations, se sont placées aux côtés des peuples et contre les injustices».
«C'est un signal extrêmement négatif qui laisse la voie ouverte au régime syrien pour poursuivre son massacre», rétorque Radwan Ziadeh, directeur du bureau des affaires étrangères du Conseil national syrien (CNS). L'organisme, créé dimanche, réunit les principales composantes de l'opposition syrienne. L'activiste, en exil aux Etats-Unis, met en garde: le manque de pression de la communauté internationale risque d'amener les Syriens à se radicaliser et prendre les armes. «Après sept mois de répression, le peuple est en droit de se défendre. Le risque, c'est la guerre civile.»
La résolution, proposée par la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et le Portugal et soutenue par les Etats-Unis, ne prévoyait pas d'imposer des sanctions dans l'immédiat. Elle condamnait les violations des droits de l'homme «graves» et «systématiques» commises en Syrie, ajoutant que, dans les trente jours, le Conseil de sécurité pourrait envisager l'adoption de «mesures ciblées» en vertu de l'article 41 de la Charte de Nations Unies. Lequel permet à l'ONU d'imposer des sanctions économiques et diplomatiques. Le texte appelait aussi les Etats à «restreindre» l'approvisionnement d'armes vers la Syrie.
«Je ne vois pas comment une résolution peut être plus faible, à moins de n'avoir plus aucune utilité», commente Andrea Bianchi, professeur de droit international à l'IHEID à Genève. Pour lui, cet échec clôt la voie de l'ONU.
Les réactions ne se sont pas fait attendre au sein de la communauté internationale. L'ambassadrice américaine de l'ONU a violemment condamné les veto chinois et russes, accusant ces pays de «préférer vendre des armes au régime syrien». Pour rappel, Moscou livre des armes à Damas et a investi dans la construction de bases militaires en Syrie depuis des décennies (LT du 1.9.11).
Rappelant les 2700 morts syriens recensés par l'ONU, l'ambassadeur de France a l'ONU, Gérard Araud, a quant à lui dénoncé «une expression de mépris pour les aspirations légitimes qui s'expriment courageusement en Syrie depuis cinq mois. C'est un rejet de ce formidable mouvement en faveur de la liberté et de la démocratie qu'est le Printemps arabe».
Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ont justifié leur position en invoquant le cas libyen. La résolution onusienne autorisant l'usage de la force pour protéger les civils en Libye a été, selon eux, détournée par l'OTAN pour amener à faire tomber le régime de Kadhafi. «Utiliser la responsabilité de protéger [ndlr: invoquée dans le cas libyen] de manière si sélective crée des dommages sur la perception du rôle de l'ONU et risque de décrédibiliser le Conseil de sécurité», décrypte Andrea Bianchi.
«Damas n'est pas exonéré pour autant, tempère Marwa Daoudy, chercheuse syrienne et professeur à l'Université d'Oxford et de Princeton. Ce sera à l'opposition interne de maintenir la mobilisation et d'appeler aux pressions diplomatiques bilatérales et régionales à l'encontre du régime afin que cesse la répression.»
Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a déjà annoncé des sanctions contre le régime syrien, selon l'agence de presse Anatolie. «La Turquie va jouer un rôle crucial, estime Marwa Daoudy. Mais les sanctions qui visent l'économie du pays, notamment le secteur pétrolier, sont contestables. Leurs effets se font sentir sur la population, déjà bien éprouvée, autant que le régime.»
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Le saumon norvégien, victime collatérale du prix Nobel de la paix de Liu Xiaobo
Le Monde.fr - Jeudi 6 octobre 2011Pour Pékin, l'attribution du Nobel de la paix au dissident emprisonné Liu Xiaobo en 2010 est un prix qui ne passe pas. Les autorités chinoises ont répliqué en s'en prenant au... saumon norvégien. Un an après, les exportations sont en chute libre. Déplorant que le Nobel récompense un "criminel" et affirmant que cela allait "nuire" aux relations bilatérales, la Chine a manifesté son courroux en décrétant des contrôles vétérinaires renforcés sur le saumon norvégien. Des analyses si tatillonnes que le poisson frais finissait par pourrir dans les entrepôts, selon les professionnels.
"On s'attendait à une augmentation de 30 à 40 % de nos exportations vers la Chine cette année. Cela ne s'est pas produit", explique Christian Chramer, porte-parole du Centre des produits de la mer de Norvège. Une litote puisque les ventes de saumon frais norvégien vers la Chine continentale se sont écroulées de moitié sur les huit premiers mois de l'année. Signe qui ne trompe pas, la chute est particulièrement lourde au lendemain de la cérémonie Nobel en décembre 2010. Après plus de 1 000 tonnes ce mois-là, les exportations sont tombées à 315 tonnes en janvier, puis à 75 tonnes en février.
Pour contourner les obstacles, les pisciculteurs ont d'abord fait transiter leurs produits à destination de la Chine continentale via Hongkong. Mais cette porte s'est aussi refermée. Impuissant, le gouvernement norvégien a indiqué qu'il pourrait porter l'affaire devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
LE SAUMON ÉCOSSAIS PROFITE
En ciblant le saumon, la Chine s'en est prise à un produit emblématique du pays scandinave, une attaque indolore pour elle qui peut à la place se tourner vers le poisson écossais. Certains groupes cherchent d'ailleurs à compenser la chute de leurs exportations vers la Chine par une recrudescence des ventes de poisson venant de leurs élevages dans des pays tiers. Mais cela ne compense "pas totalement", affirme-t-on chez Marine Harvest, leader mondial du secteur avec des fermes aquacoles dans six pays. "La consommation chinoise de saumon augmente et ce sont les autres producteurs qui accroissent leurs ventes", souligne Joergen Christiansen, porte-parole du groupe qui élève un quart des saumons de l'Atlantique produits dans le monde.
PAS D'AUTRE IMPACT
Si le marché chinois est encore plutôt modeste par rapport à des pays comme la France et la Russie, il croît rapidement et devrait devenir à terme un débouché important. Hormis le poisson, les échanges économiques bilatéraux n'ont enregistré "aucun effet Nobel pour l'instant", selon une étude du Bureau central de statistiques (SSB) norvégien parue au début de septembre. Au premier semestre, les importations chinoises en provenance de Norvège ont augmenté de 16 %, notamment du fait du renchérissement des matières premières dont le pays nordique est riche, tandis que, dans l'autre sens, les exportations progressaient de 43 %.
La mauvaise humeur des Chinois est en revanche patente au niveau politique : Pékin a suspendu sine die des négociations en vue d'un accord de libre-échange avec Oslo et exclu tout contact diplomatique de haut niveau. Seule petite avancée, le ministre de l'énergie norvégien a pu participer le 22 septembre à une conférence internationale à Pékin aux côtés de hauts responsables chinois, un développement dans lequel les Norvégiens voudraient voir les prémices d'un dégel.
LEMONDE.FR avec AFP
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Russie - Un espion chinois arrêté par le FSB
Le Point.fr - Monde, mercredi 5 octobre 2011Les services spéciaux (ex-KGB) ont annoncé mardi la capture d'un agent de Pékin qui collectait des informations sur des missiles.
Les services spéciaux russes (FSB) ont annoncé mercredi qu'ils avaient arrêté un espion chinois qui tentait d'obtenir des informations sur les missiles russes perfectionnés S-300, ont rapporté les agences russes. "Le citoyen chinois, qui était traducteur au sein des délégations officielles, tentait d'obtenir des documents (...) sur les systèmes d'armes S-300, qui constituent un secret d'État, auprès de citoyens russes auxquels il promettait une récompense", annonce le FSB dans un communiqué.
L'espion présumé "a été arrêté le 28 octobre 2010 à Moscou", selon le FSB, qui n'a rendu l'information publique que mercredi. L'enquête criminelle pour espionnage a été transmise mardi 4 octobre 2011 à un tribunal de la ville de Moscou, selon la même source. Le système de missiles S-300 est semblable au Patriot américain, un engin mobile de défense antiaérienne très perfectionné, capable de détruire missiles de croisière et avions de combat.
Ce système est capable de détruire des missiles et d'abattre des avions à une distance de 150 kilomètres et à une altitude allant jusqu'à 27 kilomètres. Il a été développé au cours des années 1980. En avril 2010, la Russie a livré à Pékin 15 batteries contenant chacune quatre missiles S-300. Outre la Chine, d'autres pays, tels la Slovaquie, le Vietnam et Chypre, ont déjà acheté ce système de défense antiaérienne. En juin 2010, Moscou a gelé le contrat de livraison à l'Iran de ces engins, après l'adoption de nouvelles sanctions contre Téhéran aux Nations unies. Israël, les États-Unis et l'Europe s'étaient élevés contre ce contrat, craignant que cet armement ne permette de défendre efficacement les installations nucléaires iraniennes.
PHOTO - Russia's President Dmitry Medvedev (R) and the director of Federal Security Service (FSB) Alexander Bortnikov attend a meeting with FSB chiefs in Moscow January 25, 2011. Medvedev ordered investigators on Tuesday to root out the culprits behind a deadly bombing at Russia's busiest airport and threatened sackings over security lapses he said had aided the attack.
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Alain Finkielkraut : "Aimer c'est d'abord une découverte"

Le Figaro, no. 20894 - Le Figaro Littéraire, jeudi 6 octobre 2011, p. 2
Cet exercice littéraire se fait rare, et il se trouve que c'est un philosophe qui l'exerce avec passion : l'analyse des grandes oeuvres. Après Un coeur intelligent où Alain Finkielkraut partageait ses lectures de Camus, Blixen, Conrad, Dostoïevski..., il offre une analyse de quatre auteurs dans "Et si l'amour durait". On retrouve Roth, Kundera rencontrés précédemment ainsi que la compagnie de Madame de La Fayette (La Princesse de Clèves) et celle d'Ingmar Bergman (Les Meilleures Intentions). Comme chez La Fayette, le sujet central de Finkielkraut est l'amour. Mais l'amour libéré des contraintes et des conventions où « notre coeur est notre seul guide », dit-il. D'où certaines questions, dont celle-ci : « L'amour a-t-il assez de ressources une fois levés tous les interdits, brisés tous les tabous, vaincus tous les obstacles, pour résister à l'épreuve du temps ? » Pour tenter d'y répondre, le philosophe met de côté les sciences sociales. Il choisit la littérature, et quelques écrivains « éclaireurs » (le mot est de lui). Un bonheur de lecture partagée.
LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Le roman d'amour n'a-t-il pas été qu'un prétexte pour décrire et décrypter une société ?
Alain FINKIELKRAUT. - La plupart des romans d'amour sont nourris du différend entre le sentiment et la société, il se trouve que les modernes ont surmonté ce différend. Pour ce livre, je me suis intéressé au roman qui traite, non des difficultés de l'amour avec le monde extérieur, mais des difficultés inhérentes au sentiment amoureux.
Justement, dans les oeuvres que vous avez choisies, l'amour n'apparaît pas en tant que tel. Chez Kundera notamment, vous parlez surtout du sentiment amoureux...
Kundera est en effet un choix paradoxal, car il est surtout connu pour être un auteur libertin. Il a fait, contre le XIXe siècle romantique et sentimental, le choix du XVIIIe siècle, de son hédonisme et de ses fêtes galantes, mais le libertinage n'est pas le dernier mot de Kundera. L'Insoutenable Légèreté de l'être est un grand roman d'amour. Et il y a chez Kundera des amoureux, des personnages, telle Tamina dans Le Livre du rire et de l'oubli, ou Joseph dans L'Ignorance qui aiment par-delà la mort. Ce libertin nous livre une méditation extraordinaire sur la fidélité.
Les romans que vous traitez ne parlent-ils pas davantage de l'amour que de l'être aimé ?
Je ne dirais pas tout à fait les choses ainsi, Aragon fait dire à Aurélien : « l'important ce n'est pas la femme, c'est l'amour » et à cette phrase je voudrais réagir à titre personnel : toute mon expérience va contre cette « déification » du sentiment. L'amour le plus beau n'est pas seulement un sentiment, c'est une découverte. Si vous me demandiez de parler de mon amour - mais ce n'est pas l'objet de cet entretien - je ne vous parlerais que de sa destinataire !
Vous opposez Proust et Bergman. Le premier dit « On n'aime plus personne dès qu'on aime. » Alors que l'héroïne du second voudrait unir les deux amours : l'exclusif et l'oblatif. C'est Proust le vainqueur ?
Quand il dit cela, Proust exprime deux choses. La première est une variante de « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». La seconde : l'amour est une obsession, un sentiment exclusif. Proust va même plus loin. Il dit que quand on aime, on aime la personne malgré elle et malgré soi. Peut-être que ce n'est pas vrai, peut-être qu'on a besoin de l'amour pour découvrir ce qu'un être a d'authentiquement aimable, c'est-à-dire d'unique et d'irremplaçable. Bien sûr, ce n'est pas toujours vrai. Parfois, Proust a raison, mais il lui arrive d'avoir tort. Dans Les Meilleures Intentions, de Bergman, l'héroïne Anna tente de concilier les deux amours : l'amour de l'aimé et l'amour du prochain. Malheureusement, les choses ne sont pas si simples, et elle l'apprendra à ses dépens.
Quel est pour vous le roman d'amour de ces cinq ou dix dernières années ?
Je pense à un auteur qui s'est préoccupé du destin du sentiment amoureux dans le monde de la consommation généralisée : Michel Houellebecq. Je citerai Plateforme, Les Particules élémentaires... Dans La Carte et le Territoire, Houellebecq a donné aux efforts fournis et aux artifices employés par les couples pour faire durer non seulement l'amour mais le désir, le nom humble et beau de « bonne volonté érotique ».
Comment expliquer que de nombreux philosophes, dont, je crois, vous êtes, après une longue expérience de débats et d'enseignements, en viennent à la littérature. Permet-elle un décryptage, une meilleure compréhension du monde ?
Loin de moi l'idée de jouer la littérature contre d'autres approches, notamment la philosophie. Les sciences sociales analysent des tendances, des comportements généraux. La littérature s'intéresse aux individus, aux contradictions, aux tiraillements, aux hésitations, elle scrute le for intérieur. On redécouvre, aujourd'hui, grâce à des auteurs comme Kundera, la force du roman comme oeuvre de connaissance. J'essaie de participer à cette redécouverte.
PROPOS RECUEILLIS PAR
Mohammed Aïssaoui
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EXTRAITS - "DSK : Chronique d'une éxecution" par Ivan Levaï

L'Express, no. 3144 - SOCIÉTÉ DOCUMENT, mercredi 5 octobre 2011, p. 136-139
C'est un livre subtil et scrupuleux, une réflexion de haut niveau sur le métier de journaliste et un récit subjectif mais sans oeillères de l'"affaire DSK". Ivan Levaï, ex-mari d'Anne Sinclair et ami du couple Strauss-Kahn, raconte dans Chronique d'une exécution (Cherche Midi) comment il a vécu la chute du favori de la présidentielle 2012 et a analysé le travail des médias. De souvenirs émus en citations éloquentes, la grande voix des revues de presse nous dit aussi comment on peut être honnête dans son métier et fidèle dans ses affections. Une démarche que l'on doit respecter, même si l'on ne partage pas les conclusions de l'auteur.
Christophe Barbier

Extraits / Le choc
Vite. Un SOS téléphonique. Cinq heures à Paris, j'en retranche six. Il est 23 heures à New York. Si Anne est là-bas, elle est informée et ne dort pas. Si elle est ici, place des Vosges, on l'aura avisée. Elle sait aussi. Le mobile français sonne. Une fois, deux fois. Je décroche. A l'autre bout une voix. Bizarre. Ce n'est pas elle. Une femme chuchote. Voix de nuit. Je reconnais Daniela, l'amie fidèle, l'épouse de Jean Frydman, complice et témoin vigilant des mariages multiples qui ne nous ont jamais séparés.
"Daniela, que se passe-t-il ? Où est Anne ?
- Elle dort. Il le fallait bien. Mieux vaut ne pas la réveiller.
- C'est une machination ? Un piège ? On a voulu abattre DSK ? Ce sont les Russes, comme l'autre fois ?
- Sans doute. Une arrestation comme ça ne s'explique pas !
- Je dois partir travailler, Jean et toi, protégez-la. On se rappellera plus tard."
La curée
Mais c'est ainsi, on oublie toujours Mme Freud. Dans les faits divers, dans les grands procès, on ne voit jamais que le criminel réel ou supposé, et sa victime. Occultés, les parents, les enfants, les amis. Ils n'ont pas de place dans l'espace géométrique rétréci du drame occupé par l'accusé, le plaignant, le juge et l'avocat.
Combien de fois ai-je, comme les autres, oublié que les assassins avaient une mère, des soeurs, des frères, et les victimes elle aussi des parents et des enfants ? Pas le temps. On n'a qu'une minute d'antenne, ou un feuillet et demi.
Don Juan politique
Un jour que Claude Imbert avait finement complété le portrait d'un président vert galant dans un éditorial du Point, Mitterrand m'avait pris à témoin...
"Vous avez lu ? C'est fort. Pourtant, les journées n'ont que vingt-quatre heures, et l'on me prête un tempérament de jeune homme qui s'appliquerait mieux à d'autres. Je n'ai pas ce talent." Heureux temps qu'une américanisation des moeurs a renvoyé aux calendes. Quant aux amours de Mitterrand, elles m'ont distrait quelquefois, comme celles de Chirac, de Giscard et de certains de nos princes. Sans m'obséder jamais - pour peu que les uns et les autres se tiennent. Et qu'on se tienne aussi sur ces affaires du tendre dans les entourages et les médias.
Rendez-vous chez Sarkozy
Un, deux, trois. J'appelle la secrétaire particulière du président de la République. Je ne la connais pas. Au téléphone, une voix douce, calme, raisonnable. Elle enregistre ma demande d'audience, le plus courtoisement du monde. Quel sera l'objet de l'entretien sollicité ? Je n'ai qu'un nom à lui donner, celui du prisonnier de Manhattan - et sa réponse jaillit, simple, comme il se doit pour clore les coups de fil délicats : "J'avise le président. Je vous rappellerai."
[...] Pantalon noir, chemise blanche col ouvert, Nicolas Sarkozy abandonne ses dossiers, se lève et m'invite à m'asseoir face à lui devant la petite table de jardin parfaitement banale où il travaille. [...] Nicolas Sarkozy veut bien convenir qu'on n'a jamais vu encore dans l'histoire contemporaine un responsable français dégringoler aussi vite de l'Olympe à l'enfer carcéral. Il m'assure que tout ce que l'on pouvait faire pour Dominique l'avait été et le serait. Encore ne devrais-je pas ignorer que la justice américaine est la justice américaine : barrière infranchissable, comme chacun sait. Là-dessus, le président s'étonne - disons - des imprudences de DSK aux Etats-Unis. Il l'avait mis en garde lors de sa candidature à la direction générale du Fonds monétaire international. Mise en garde renouvelée, selon lui, plus tard, mais en pure perte, après l'affaire née de la relation du directeur général du FMI avec sa collaboratrice hongroise. [...]
Au moins Nicolas Sarkozy ne prétend pas juger son concitoyen enchaîné à Manhattan. Il s'étonne seulement mezza voce des faiblesses comportementales d'un homme de pouvoir, que d'autres, dans les semaines qui viennent, dénonceront à voix haute devant moi. Y compris parmi les meilleurs amis de DSK. [...]
Il ajoute un mot que je n'attendais pas à propos des bruits que certains, à gauche, feraient déjà courir sur un complot ourdi par l'Elysée contre Dominique Strauss-Kahn. Point n'était besoin, soupire-t-il en levant les yeux au ciel, et je veux bien l'admettre avec lui, même s'il m'avait semblé que dans la séquence Strauss-Kahn - Porsche Panamera, il y avait eu beaucoup d'insistance de la part d'une presse amie de l'UMP, ravie de démontrer, jour après jour, que DSK-Crésus avait le front de rouler carrosse en temps de crise.
Elkabbach par Levaï
Je l'ai retrouvé plus tard, sur la chaîne parlementaire. Lui à la direction de Public Sénat, et moi sur le réseau de l'Assemblée nationale. Ce fut avec plaisir, parce que nous avions fait table rase du passé, et aussi parce qu'il est préférable d'avoir de francs ennemis que de faux amis.
J'ai d'ailleurs mesuré une fois de plus cet été la générosité de cet adversaire, qui, non content d'avoir filmé vingt ans auparavant les ultimes confessions de François Mitterrand, s'est empressé de courir à New York réconforter les Strauss-Kahn et a fait la promotion de sa BA en revenant de là-bas.
Tant d'affliction oblige. C'est pourquoi j'entends dès aujourd'hui inviter cet apôtre à prier loin des miens si d'aventure mon enterrement devait précéder le sien.
Ex-mari, vrai ami
Anne est forte, oui, comme des milliers de femmes dans les crises, mais elle est fragile aussi. Anne est libre, très libre, et capable de tout donner pour le demeurer. En aidant s'il le faut jusqu'au sacrifice. Mais elle sait également porter courageusement et sans mot dire les chaînes de galère, que la vie impose si souvent. Y compris les chaînes que l'on choisit. Anne dit volontiers qu'elle est une femme de devoir. C'est vrai. Et le devoir, quand on dispose d'argent, de beaucoup d'argent, n'est pas forcément de chercher à en gagner davantage. Mais d'en faire bon usage.
Sa morale de l'histoire...
Mais c'est ainsi que j'entrevois la vérité profonde de cette affaire : une histoire banale. Une relation "pas brillante", comme a cru devoir juger un député UMP de Paris, à qui la télévision demandait ce qu'il pensait du retour de DSK en France. Allons, Monsieur le représentant du peuple, des relations comme celles-là, il doit en exister des millions et des millions de par le monde, qui ne sont ni des viols ni des agressions, mais des ersatz, des caricatures d'amour sans amour, abritées dans les petites chambres ou les suites des hôtels de la planète. Parce que l'homme est faible. Parce que la femme dit oui, et puis non ou peut-être, et chante même quelquefois, comme vous le confieront sans gêne les clients, noirs ou blancs, des belles de nuit africaines. "C'est l'amour qui passe, patron !"
Ivan Levaï : "Quand je le vois, je pense à Bérégovoy"
Renaud Revel
Comment fait-on pour ne pas tomber dans le piège du parti pris, quand on sait vos liens de proximité avec le couple DSK-Sinclair ?
Ivan Levaï : Une longue pratique journalistique, vieille de 45 ans, suffit. Ce métier m'a appris à me mettre à la place de l'autre. On sait que le lecteur ou l'auditeur vous lit ou vous écoute avec des passions diverses. Or, dans cette affaire, je me suis mis, d'emblée, non seulement à la place de Dominique, emporté dans un toboggan infernal, mais également à la place de ceux qui suivaient chaque jour ce feuilleton. De la même manière, je me suis mis à la place d'Anne, qui a été ma compagne durant quinze ans. Et je n'ai pas eu plus de difficulté à me mettre à la place de cette jeune femme africaine qui s'est trouvée embringuée, pour mille et une raisons, dans une histoire qui la dépasse.
Vous faites le récit d'un emballement médiatique généralisé. C'est oublier l'emballement policier et judiciaire qui le précéda...
J'ai considéré que je n'étais pas suffisamment armé pour pouvoir juger des mécanismes d'une justice américaine effrayante. Et je me suis retenu pour ne pas dire que la police de ce grand pays s'était comportée de manière dégueulasse. Et que Dominique Strauss-Kahn avait été exécuté bien avant d'être jugé. Guillotiné, sèchement ! Je n'en veux pas à la presse française, qui s'est abreuvée à la même source, c'est-à-dire aux informations délivrées par la police de Manhattan. En revanche, j'en veux aux chaînes de télévision de notre pays d'avoir diffusé les images d'un DSK menotté, traité tel un chien. C'était à vomir. Lorsque l'on vous a vu ainsi entravé, vous êtes mort. Chaque fois que je le vois, je pense à Bérégovoy.
En quoi cette affaire est-elle révélatrice, ou non, des travers de la presse française ?
Elle a magistralement démontré que ce métier était emporté dans une spirale où la vitesse prime : le politique comme le médiatique vont trop vite. L'ancienne figure du Monde Hubert Beuve-Méry disait : "Le journalisme, c'est le contact et la distance." Qu'en reste-t-il ? Toute la presse française fonce à tombeau ouvert sur le tapis roulant de l'information, sans nuances ni recul. Et elle participe à ce que j'appelle le tribunal de l'opinion. Nous vivons les derniers soubresauts d'une Ve République moribonde : on est passé d'une période de dissimulation, qui permettait à François Mitterrand d'organiser sa vie privée comme il l'entendait, à une époque où tout doit être mis sur la table. Demain, les candidats à la magistrature suprême devront s'y soumettre, au nom d'une obligation de transparence implacable, imposée par une presse inquisitrice. Et c'est celui qui vient d'écrire un livre distancié sur une affaire qui touche le second mari de son ex-femme, lequel est devenu un ami, qui vous parle. Le contact et la distance. Moi, je ne suis pas allé à TriBeCa...
Pourquoi ?
Je ne voulais pas les soumettre à mon regard. Mais je sais ce qu'ils ont vécu : Anne et Dominique lisaient la presse française et on les informait. C'est le rôle des communicants, et je suis journaliste. Si on m'avait posé la question, je lui aurais déconseillé cette prise de parole sur TF 1. Même s'il était animé d'un désir farouche de clore ce chapitre.
Comment l'avez-vous trouvé ?
Il a été taureau et il est entré bravement dans l'arène. Les aficionados n'ont pas applaudi et le torero, Claire Chazal, s'est pris quelques coups de corne au passage. Et si, encore une fois, on m'avait demandé mon avis, ce que je ne recherchais pas, j'aurais dit : "On va chez Delahousse."
Fallait-il que DSK qualifie L'Express de tabloïd sur le plateau de Claire Chazal ?
Les politiques ont tort de s'en prendre de la sorte à la presse, dans un pays où le pluralisme doit être préservé. Que Dominique et Anne aient un compte à régler avec votre journal, c'est une évidence. J'aurais préféré qu'il réserve ses flèches aux télévisions qui l'ont jeté en pâture à coups d'images dégradantes.
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PORTRAIT - Michel Neyret : Flic et voyous

L'Express, no. 3144 - société michel neyret, mercredi 5 octobre 2011, p. 128
Soupçonné de corruption et de trafic de stupéfiants, le n° 2 de la police lyonnaise a été mis en examen et incarcéré. Grandeur et chute d'un commissaire qui n'ignorait rien du monde des malfrats et passait jusqu'alors pour une référence dans la lutte contre le banditisme...
La rue était son domaine et Lyon, sa ville. Michel Neyret y avait forgé sa légende. "Mickey", comme le surnommaient ses collègues, ne reculait jamais devant les planques de nuit, les interpellations au petit matin. Celui qui est devenu à 55 ans un grand flic déchu savait aussi traiter les "indics", voire consoler les prostituées. Rien de ce monde interlope, de ce Lyon des malfrats ou des trafiquants en tout genre, ne lui était étranger. Il y puisait des tuyaux, des pistes, l'adrénaline d'une carrière entamée à 26 ans dans la lutte contre le grand banditisme, sa vie.
Pendant de longues années, cette méthode vieille comme la police, inaugurée dès son premier passage (1983-2004) à l'antenne lyonnaise de l'Office central pour la répression du banditisme (OCRB), prouve son efficacité. Elle lui permet de rester au contact des nouveaux voyous, les caïds des cités. Dans son bureau, la radio branchée sur la fréquence des patrouilles, le commissaire écoute la musique de la rue : braquage à Villeurbanne, tirs à la Duchère, agression sur la presqu'île... Il agit en "tôlier", chef de bande chaleureux et respecté de ses troupes. Mais gare aux services ou aux collègues enclins à empiéter sur ses terres : il est capable de grosses colères, de celles qui font trembler les murs. Personne ne lui résiste. Les policiers aujourd'hui mis en cause avec lui dans cette affaire de corruption et de trafic de stupéfiants en savent quelque chose : lorsque Mickey leur a réclamé la drogue qu'ils devaient détruire, ils n'ont pas su lui dire non. Le cannabis servait à rémunérer en toute illégalité ses indics.
Comment s'opposer à un flic auquel tout semble réussir ? En 1995, il participe à l'arrestation d'un réseau islamiste en banlieue lyonnaise. En 2003, au terme d'une course-poursuite, son équipe récupère dans la Drôme les évadés de la prison de Luynes. Les éloges pleuvent, le "héros" reçoit la légion d'honneur. Ce jour-là, "son discours laisse même transparaître une fragilité inattendue", se souvient un témoin de la scène. Il évoque un frère qui aurait dû être là, et paraît un instant au bord des larmes.
Il devient une célébrité lyonnaise
Un "exil" douloureux l'attend. En novembre 2004, il quitte Lyon pour la direction de l'antenne de police judiciaire (PJ) de Nice (Alpes-Maritimes) et une promotion au grade de commissaire divisionnaire. La directrice de la PJ de l'époque, Martine Monteil, le jugeant "bon chasseur", l'a convaincu d'accepter cette mutation, avec la promesse d'un retour rapide. Mais ce départ marque une "rupture intime", confie un autre responsable policier l'ayant eu sous ses ordres. Son épouse, propriétaire d'un hôtel de luxe à Vienne (Isère), ne l'accompagne pas. Sur la Côte d'Azur, le fonctionnaire à la réputation irréprochable se laisse bientôt aller aux errances de la vie nocturne, cède aux conquêtes faciles. Il se sépare un moment de sa femme.
A son retour à Lyon, en 2007, Michel Neyret est promu adjoint du directeur interrégional de la police judiciaire. Il ne change pas ses habitudes. Impossible de décrocher. Soucieux de conserver le contact avec ses informateurs, il promène sa silhouette élancée de baroudeur au style savamment négligé - cheveux longs, barbe à la Gainsbourg, costume noir - au palais de justice de Lyon, pour mettre à jour son bottin de la truanderie. Le rite semble immuable : les jours de procès, Neyret s'assied au fond de la salle d'audience, salue les connaissances, caïds ou demi-sel. Un jour, peut-être, par vengeance, amitié ou intérêt, l'un d'eux sera un allié de circonstance.
Ses amis, pourtant, le trouvent changé depuis sa première époque lyonnaise. "Il avait la tête à l'envers", admet un proche. Le nouveau Neyret, mélange de toute-puissance et d'incertitude - il appelle ça son "syndrome de Peter Pan" -, aime se montrer. Fréquenter les meilleures tables aux halles de Lyon. Circuler au volant d'une Ferrari prêtée. Voyager, aussi : au Maroc, en Tunisie, il joue au golf en compagnie de Gilles Benichou, l'ami voyou avec lequel il sera trop bavard au téléphone. Surtout, il devient une célébrité lyonnaise : le dernier numéro du magazine Lyon people le range encore au 22e rang des 100 personnalités locales.
Vie de flic, vie de star ? Les feux de la rampe le fascinent. Avec, en point d'orgue, sa rencontre avec le cinéaste Olivier Marchal, en 2009. Ancien inspecteur, le réalisateur de 36, quai des Orfèvres est une sorte de Neyret en plus triste, en plus tourmenté. Cette fois, il s'intéresse au gang des Lyonnais, des braqueurs d'autrefois. Le commissaire le renseigne sur la bande à "Monmon" Vidal, ce qui le persuade de récrire le rôle du flic afin de modifier la psychologie du personnage. Invité sur le tournage à Marbella (Espagne), Neyret passe trois jours sur place, obtenant même, comme l'a révélé le quotidien Le Progrès, pour son ami Benichou, un petit rôle de... policier !
Depuis, la lumière s'est éteinte. Elle s'est effacée dans la pénombre d'une cellule de garde à vue. Mis en examen pour corruption et trafic de stupéfiants, Michel Neyret n'a pas pu convaincre ses collègues de son innocence. Ils le soupçonnent, au mieux, d'avoir livré des informations confidentielles au milieu ; au pire, d'avoir été corrompu. Michel Neyret risque de méditer longtemps sur la chute d'un "grand flic".
Encadré(s) :
"à aucun moment, il n'a cessé d'être policier"
Pascal Ceaux
Pendant les quatre-vingt-seize heures de sa garde à vue, du 29 septembre au 3 octobre, Michel Neyret est resté "constant" dans ses déclarations, assure son avocate Me Aurélie Sauvayre. Le commissaire lyonnais "conteste les faits qui lui sont reprochés". "A aucun moment, il n'a cessé d'être policier", précise Me Sauvayre, qui décrit son client comme "combatif".
Les soupçons pesant sur lui sont pourtant consistants. Ils résultent d'une enquête de plusieurs mois conduite par l'Inspection générale des services (IGS, la "police des polices"), saisie en marge d'une grosse affaire de stupéfiants à Neuilly. Une série d'écoutes téléphoniques dans lesquelles le commissaire Neyret apparaît en relation étroite avec plusieurs membres du milieu ont alimenté les doutes. Le n° 2 de la police judiciaire lyonnaise aurait aussi détourné du cannabis, au profit d'informateurs, avant sa destruction. Devant les enquêteurs, il aurait expliqué que c'était pour lui une manière de rémunérer ses indics. Il a contesté avoir vendu de la drogue pour son propre compte.
Selon une source proche de l'enquête, le point le plus embarrassant pour le fonctionnaire concernerait de récents transferts d'argent. Les interceptions téléphoniques ont montré que des placements étaient en cours à l'étranger, dont certains au nom de Michel Neyret.
Pascal Ceaux et Eric Pelletier
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Pascal Bruckner : "Les Verts voudraient passer les menottes à la planète"

L'Express, no. 3144 - L'entretien, mercredi 5 octobre 2011, p. 16-18,20
C'est, d'abord, un livre drôle, tant le bêtisier des ultras de l'écologie est digne de Bouvard et Pécuchet. C'est, ensuite, un livre impitoyable, parce que les prophètes de malheur pèsent sur les décisions politiques et sur le moral des peuples. C'est, enfin, un livre salutaire, parce qu'on intoxique autant les cerveaux de nos enfants avec l'idéologie que leurs corps avec la pollution. Pamphlet au poing, bien aiguisé sur le silex du bon sens, Pascal Bruckner part en guerre contre les cassandres nuisibles dans Le Fanatisme de l'apocalypse (Grasset). Ses arguments sont frappants, son ton est ludique, le résultat est jouissif. Mais le but du philosophe n'est pas de rejoindre les rangs des climato-sceptiques, des accros au CO2 ni des thuriféraires de l'industrie. Il a moins écrit une critique de l'écologie qu'une critique dans l'écologie. Afin que pousse l'écologie de raison, dont dépend notre salut collectif, il faut éradiquer l'écologie de divagation. Bruckner désherbe.
Christophe Barbier
Le fanatisme de l'Apocalypse - Pascal Bruckner
Vous dénoncez une "écologie de divagation", mais n'est-elle pas simplement le symptôme d'une société occidentale qui ne sait pas où elle va, et non la raison de cette errance ?
Le discours catastrophiste porté par l'écologie aujourd'hui est une angoisse de déplacement. Les pays occidentaux portent un regard négatif sur la planète pour justifier leur déclin. Le souci environnemental est universel, la maladie de la fin du monde est européenne et américaine. Expliquer que l'aventure humaine est close, que l'épopée industrielle arrive à son terme, est une manière de disqualifier le développement des pays émergents qui ont l'audace de nous battre sur notre propre terrain. L'ivresse apocalyptique compense la crise que nous traversons.
Retrouve-t-on dans cette écologie les malaises de civilisation que vous avez étudiés auparavant ?
Après la culpabilité vis-à-vis du passé colonial, que j'ai dépeinte dans Le Sanglot de l'homme blanc, et la repentance envers le présent, décrite dans La Tyrannie de la pénitence, je m'attaque ici au remords anticipé de l'avenir. Selon la vulgate verte, nous sommes déjà des criminels sans le savoir, puisque nous préparons un univers suffocant pour nos enfants. Comme dans Minority Report, on fait des générations actuelles les coupables d'un crime qu'elles risquent de commettre. Nous devons être punis pour des faits non encore advenus. Dans le passé, nous avons été des colons, dans le présent, nous sommes des exploiteurs et, dans le futur, des prédateurs. Les trois dimensions du temps sont saturées par un discours crépusculaire. L'homme est coupable, il doit payer.
"Nous n'héritons pas de la planète, nous l'empruntons à nos enfants", dit justement un proverbe indien...
Je suis d'accord : chaque génération doit transmettre un monde viable à la suivante. Ce n'est pas l'écologie en tant que telle que je critique, elle est indispensable, c'est sa dérive cataclysmique. Cette dérive est d'ailleurs visible dans les films catastrophes : on parle dans les instances internationales comme dans les superproductions hollywoodiennes, Independance Day, 2012, Terminator.
Pourtant, le catastrophisme ne fait plus recette, le film de Nicolas Hulot, Le Syndrome du Titanic, a échoué : n'est-on pas en révolte contre l'apocalypse ?
C'est l'effet heureux de la polémique des climato-sceptiques. Nous étions mûrs pour l'annonce d'un réchauffement durable de la planète, mais cela a été présenté comme un dogme face auquel aucune discussion n'était possible. L'affaire Claude Allègre a été un révélateur : si ce qu'il dit est insignifiant, il n'était pas nécessaire de l'attaquer aussi fortement ; la violence des critiques contre lui prouve qu'il a touché un nerf sensible, au-delà de ses erreurs factuelles. La pétition en 2010 de 400 savants demandant au gouvernement de faire taire Allègre est aussi insupportable que les républicains américains tentant de censurer les glaciologues et les climatologues.
Envisager le pire et demander aux sceptiques de faire la preuve que c'est faux, n'est-ce pas un progrès intellectuel, une prime aux cassandres ?
Scepticisme, mot flatteur jadis car il s'opposait à fanatisme, est devenu une injure. L'écologie contemporaine est ici en plein paradoxe : elle conteste la science, le progrès, mais elle veut qu'on reçoive certaines assertions scientifiques comme vérités d'Evangile. Il est légitime d'envisager le pire dans la prévention des catastrophes, mais le principe de précaution est devenu principe de suspicion et d'empêchement. Toute innovation est jugée dangereuse. A la veille de la guerre d'Irak, George Bush déclarait, à propos des armes de destruction massive de Saddam : "L'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence." C'est un sophisme absolu qu'on retrouve dans de nombreux discours. L'utopie d'une société sans risques méconnaît que la science, la médecine sont aussi des actes de confiance : vient un moment où il faut se lancer dans l'inconnu. Après tout, les éoliennes, les panneaux photovoltaïques et même le bio ont leur face dangereuse, comme l'a prouvé l'affaire dite du "concombre tueur". Je m'étonne à ce propos de n'avoir entendu aucun prosélyte du bio faire le moindre mea culpa.
Comment sort-on du principe de précaution ?
Par un concept déjà élaboré par les Grecs, la prudence, l'art de se diriger dans une histoire incertaine. Le principe de précaution voudrait que les générations futures ne connaissent jamais le gouffre du péril. C'est impossible, et nous devrons ajouter le "droit au risque" au principe de précaution.
Qui peut imposer le droit au risque ?
La réalité nous confronte chaque jour à une certaine adversité que nous ne pouvons éluder. Nous ne sommes pas seuls au monde. Les pays émergents n'ont pas le temps de s'enivrer de catastrophisme car leur premier souci est de sortir de la misère, de la faim.
Notre écologisme est-il une ruse pour les contrer ?
Il y a quatre ans, un jeune homme est venu me dire, après une conférence : "Le pire danger, c'est la Chine et l'Inde ; si elles quittent le vélo pour la voiture, nous sommes fichus." Nos nations, dominantes pendant quatre siècles, vivent mal d'être détrônées de leur hégémonie. Le défaitisme est la résidence secondaire des peuples privilégiés qui ont peur de perdre leurs avantages.
L'écologie profonde n'est-elle pas un avatar du rousseauisme ?
›Pour Rousseau, la décadence commence avec la découverte du blé et de la métallurgie. Le blé apporte la propriété privée, la richesse et l'envie. Mais il ajoute que l'état de nature est perdu à jamais. Les écologistes radicaux expliquant que la révolution industrielle est une monstrueuse aberration et qu'il faut choisir la décroissance se calquent sur le discours de la Genèse : l'homme est coupable d'avoir goûté au fruit de la connaissance, il a quitté l'Eden. Il doit régresser sous peine de châtiment suprême.
Etendre à la nature les droits établis pour les hommes, n'est-ce pas un nouvel humanisme ?
Parler de droit de la terre ou des arbres peut induire un contresens : les falaises, les animaux ne peuvent être défendus que par des hommes contre d'autres hommes. On n'a jamais vu un cochon porter plainte ! L'extension de la responsabilité humaine à l'ensemble des êtres vivants est le bon côté de l'écologie, qu'elle a hérité du romantisme. Mais quand Al Gore affirme que "Mère Nature parle haut et clair", il dérape : Mère Nature ne parle pas. C'est nous qui l'interprétons. Il y a une ubris écologique : quelles que soient les catastrophes, l'homme serait responsable de tout, tremblements de terre, tsunamis, inondations relèveraient de sa seule juridiction. C'est l'exact décalque inversé du discours cartésien de l'homme comme maître et possesseur de la nature.
La démographie n'est-elle pas la clef : ne sommes-nous pas trop nombreux dans un jardin trop petit ?
Le commandant Cousteau a dit : "C'est malheureux, mais il faudrait tuer 350 000 hommes par jour pour retrouver l'équilibre." Curieusement, les écologistes ne cessent de nous parler des générations futures, mais ils sont anticonception : Yves Cochet, qui prône la grève des ventres, nous assure qu'un enfant, c'est, en termes de pollution, 627 allers-retours Paris-New York.
La conduite écologique au quotidien n'est-elle pas vertueuse ?
Oui, elle participe d'un certain civisme. Ne pas imposer ses déchets à la communauté, c'est bien. Mais je relève une contradiction étrange dans les recommandations vertes : on dresse un bilan effroyable de la planète, nous serions à cinq ans de la fin du monde, et on nous dit : trie tes déchets, économise l'électricité, c'est bon pour Gaïa. Enormité du diagnostic, dérision des remèdes. La panoplie des petits gestes salutaires est une surestimation des pouvoirs de l'homme. Ma fille m'a dit un jour : "Papa, coupe l'eau quand tu te brosses les dents, sinon tu tues la planète." L'écologie est la prolongation du prométhéisme industriel par d'autres moyens.
La sobriété n'est-elle pas une sagesse ?
Remarquons que les Verts parlent aujourd'hui comme les marchés et les grands argentiers : il faut se serrer la ceinture, rentrer dans la rigueur en raison de la dette. Les premiers, qu'ils le veuillent ou non, sont les porte-parole des seconds, la "sobriété heureuse" de Pierre Rabhi et l'"austérité juste" de David Cameron sont les deux faces d'une même médaille. Une chose est de plaider pour la sagesse des limites ; une autre de la confondre avec la privation, l'éloge infâme de la pauvreté.
Alors, vive l'hyperconsommation ?
La société de consommation a beaucoup de défauts, mais elle est en même temps irréfutable. Quand vous avez manqué de tout, l'abondance des centres commerciaux est un rêve. Pour les Chinois, les Indiens, les Africains, la possibilité de disposer d'un grand nombre de produits et de manger à sa faim n'est pas négociable. Le souci de la qualité et du goût est un progrès des sociétés riches. Mais quand un hebdomadaire, au nom de la sécurité, titre "Manger tue" [Télérama], on a envie de demander aux Somaliens ce qu'ils en pensent.
Cette dérive n'est-elle pas le fait des soixante-huitards, qui ont profité de toutes les abondances et veulent nous en priver ?
L'écologie est devenue l'idéologie dominante dans toutes les générations, car elle rejoint l'angoisse de la survie, portée par l'individualisme démocratique. Nous voulons vivre longtemps, en bonne santé, prémunis de tous les aléas. Nos sociétés auraient semblé un paradis à nos ancêtres, nous sommes protégés du berceau jusqu'à la tombe. Pourtant, plus nous sommes gâtés, moins nous aimons notre monde.
Etre le survivant, le premier homme de la nouvelle ère postapocalypse, n'est-ce pas le nouveau fantasme ?
C'est le mythe de Robinson Crusoé, c'est aussi le survivalisme nord-américain, plutôt d'extrême droite, avec ses têtes brûlées cachées dans l'immensité des forêts et qui attendent la déflagration nucléaire. C'est le rêve d'être le Nouvel Adam, qui changera le cours de l'Histoire après la catastrophe.
Quel sens donnez-vous au choix des Verts pour la présidentielle : Eva Joly plutôt que Nicolas Hulot ?
Ces primaires marquent le triomphe de l'écologie de l'accusation sur l'écologie de l'admiration. Hulot nous a fait découvrir les beautés du monde avec Ushuaia, mais ce n'est pas un homme d'appareil ; avec Joly, on entre dans l'espace du procès. Le péché originel revient par l'empreinte carbone que nous laissons tous. Les Verts voudraient passer les menottes à la planète.
La gauche doit-elle rompre avec les écologistes pour rester fidèle au progrès social ?
Un mouvement qui refuse le progrès et prône ouvertement la régression est-il de gauche ? La question mérite d'être posée. Je remarque simplement que majorité et opposition sont tétanisées devant les écologistes. Regardez José Bové, toujours acquitté depuis qu'il ravage les champs d'OGM : il est intouchable aujourd'hui. Gaïa est sacrée, ses vestales sont à l'abri de tout.
Pascal Bruckner en 6 dates
1948 Naissance à Paris.
1977 Le Nouveau Désordre amoureux (en collaboration avec Alain Finkielkraut).
1983 Le Sanglot de l'homme blanc. Tiers-monde, culpabilité, haine de soi.
1995 La Tentation de l'innocence (prix Médicis).
2000 L'Euphorie perpétuelle. Essai sur le devoir de bonheur.
2006 La Tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental.
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